blog dominique autie

 

Dimanche 30 septembre 2007

08: 50

 

Les portes
intertresetroit
[Home cinema III]

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Merci à Émilie L.,
qui m'a permis de
voir ce que voici.

 

[Ce texte est complété par une galerie. Lien sous les notes.]

 

Cher Monsieur Héraclite, on ne voit jamais, non plus, deux fois le même film. Je vous le dis. Projeté en salle, le long métrage se déroule inexorablement ; cadenassé sur mon siège, je n'ai aucun pouvoir sur moi-même, je suis réduit à tenter de n'en rien perdre et, pourtant, l'image fluide m'échappe comme de l'eau trop vive entre les doigts.

J'ai cessé de fréquenter les salles obscures vers l'âge de vingt-cinq ans, pour cette raison. À cette époque, j'entrevoyais à peine le retard pris dans la lecture à cause d'une enfance et d'une adolescence détestées. Le livre était porteur du même effroi : deux lecteurs ne peuvent lire le même livre et soi-même – pour reprendre l'image superbe d'Élisabeth Bing –, on ne nage jamais deux fois jusqu'à la même page.

Pour ce qui est du cinéma, l'électronique et le grand écran de mon ordinateur ont modifié cette donne [1] : seul, opérateur projectionniste et lecteur, le film m'est enfin livré en tant qu'œuvre et non plus comme spectacle.

J'ai vu Tous les matins du monde le 3 janvier 1992 à la séance de vingt-deux heures trente-cinq, dans la salle deux de l'UGC, place Wilson à Toulouse : mon billet est glissé entre le papier cristal et le plat arrière de la couverture du livre de Pascal Quignard. La salle était pratiquement vide. C'était quelques semaines avant l'avalanche d'honneurs dont le film sera couvert par les médias.

Qu'ai-je vu, ce soir-là ? Ce qu'il était suffisant de voir pour dire, le lendemain : J'ai vu Tous les matins du monde, mais dépêchez-vous, ce film ne va sans doute pas rester programmé bien longtemps. Suffisant pour passer exceptionnellement pour le cinéphile que je ne suis pas. Suffisant pour le babil, la sociabilité de surface. Voilà ce que j'abomine dans le cinéma. Je connais par cœur l'argumentaire supposé me faire changer d'avis. C'est trop tard.

Dès que j'ai commencé à visionner l'œuvre d'Alain Corneau, voilà quelques jours, la certitude de n'avoir jamais vu le film que j'allais voir s'est imposée. Et, de fait, j'ai enfin vu : la lenteur de l'œuvre, la succession des plans – comment ne pas les voir ! – composés comme des tableaux de Georges de La Tour ou des natures mortes flamandes, j'ai prêté attention à la diction de Jean-Pierre Marielle (cette réhabilitation du vocable Monsieur à laquelle procèdent les dialogues).

Et j'ai vu les portes.

Mumtaz s'angoisse de toute porte fermée. Elle semble les préférer à peine entrouvertes. Le chat serait la vivante contestation d'un principe hâtivement reçu, que j'ai toujours tenu pour imbécile, Il faut qu'une porte… Non ! l'entrebâillement nous agrée, la passe étroite, le quinconce, le dédale étriqué, l'enfilade – voilà qui sied au chat et à l'homme à chats.

Dans Tous les matins du monde, la vie elle-même semble jouer ses coups décisifs, toujours, entre deux portes. Alain Corneau démontre de magistrale façon qu'il n'y a pas plus peuplé, pas plus humain que le cadre d'une porte. Jamais la perspective désignée par la porte, fût-elle strictement verrouillée, n'ouvre sur rien, jamais sur une absence définitive.

La porte serait le seul dispositif humain qui somme le destin de s'annoncer. La mort n'a jamais le beau rôle de part et d'autre d'une porte  elle se trouve contrainte, à ses abords, d'abdiquer au moins provisoirement la moitié de ses possessions, elle doit en rabattre. On ne claque une porte qu'au nez de la mort. Et c'est entre deux portes (dans le film, cette leçon est clairement assénée) qu'on se dévergonde [2].

Une autre affaire encore : l'interrègne de la porte.

Qui se profile dans l'embrasure se trouve, ipso facto, revêtu de la robe de l'ange messager. Intersigne, interstitielle – Parole, tout humaine, saturée de mystère et de divinité, ni humaine, ni toutefois divine : Je vous garde en raison de votre douleur, non de votre art. Dans la cabane, portes closes, Monsieur de Sainte Colombe énonce ce qui n'est pas un verdict humain tout en ayant ce statut dans le récit, ce que Marin attendait comme parole d'évangile et qui est moins et plus que cela : ce n'est qu'au plan suivant, dans l'entrejour de l'inhumain vantail – une porte de sortie plus exiguë qu'une meurtrière –, que cette parole s'entend.

intertresetroit

Vivre dans l'angle – in angulo – du monde.
Dans l'angle mort – par lequel le visible cesse d'être visible
à la vue [3].

J'avais enchâssé, ici, ce passage des Ombres errantes dans un billet intitulé Encoignures, demi-jour, angles morts. Persistait-il, dans une zone aveugle de ma mémoire, certaines des images du film d'Alain Corneau ? En 1992, je vivais seul dans un petit studio qui m'avait été prêté pour que j'y écrive mon premier roman. Le lien s'impose entre ce que je lis aujourd'hui de la gestion de l'espace dans Tous les matins du monde et un passage, au moins, de Blessures exquises, que j'achevai en 1993. Le livre n'est plus disponible, je joindrai cette pièce au dossier, dans quelque temps.

Qui donc voit le film à notre place ? Qui lit quand nous faisons semblant de lire ?

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Elle feignait de lire. Quand nous lisons, nous feignons toujours de lire [4].

 

 

[1] Voir les deux chroniques que j'ai consacrées à cette expérience : Home cinema 1 (sur Bergman) et Home cinema 2 (sur Klaus Kinski).
[2] Je tiens à confesser l'emprunt.Cf. André Pieyre de Mandiargue, Porte dévergondée, Gallimard, 1965.
[3] Pascal Quignard, Les Ombres errantes, Grasset, 2002, p. 58.
[4] Agustina Izquierdo [Pascal Quignard], L'Amour pur, P.O.L., 1993, p. 188 (ce sont les derniers mots du livre).

 

Galerie
Quelques portes, encoignures et perspectives biaisées
dans Tous les matins du monde [*] :
Cliquez ici.

 

[*] Les clichés qui constituent la galerie liée à cette à page sont des captures d'écran, non recadrées, du film Tous les matins du monde. Sur la page de sommaire, les chiffres sous les vignettes indiquent le minutage de chaque capture. Les légendes des images sont, pour la plupart, empruntées au livre de Pascal Quignard (Gallimard, 1991) à partir duquel il a lui-même écrit les dialogues et, en collaboration avec Alain Corneau, le scénario du film.
Le DVD n'en est plus commercialisé depuis plusieurs années ; il est donné comme à paraître de nouveau au début du mois d'octobre. Si celui-ci me permet de réaliser des images de meilleure qualité que celles obtenues ici, je mettrai aussitôt à jour cette galerie.

viole_vignette

 

 

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Vendredi 21 septembre 2007

07: 36

Courts manuels portatifs de survie
en milieux hostiles – 32

 

[Intégralité de la devanture : cliquez.]

obscenite_marketing_bandeau
Obscénité de la vente

 

 

 

Le marketing contemporain, en peu d'années, sera parvenu à faire de l'acte de vente – qui démarque profondément nos sociétés de celles où se pratiquait le troc – une activité à tous égards répugnante.

 

 

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Mardi 18 septembre 2007

07: 21

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Lire la Bible

 

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Pour Karim-Louis,
par-delà les silences du temps.

 

 

La lecture, dont j'ai rendu compte ici, du petit livre que le père Philippe Dagonet a consacré au seul chapitre quatre de l'évangile de saint Jean a opéré comme une baguette de sourcier. Informé et encouragé par un couple ami, j'ai participé mercredi dernier à la soirée de rentrée du groupe biblique qu'anime le père Lizier de Bardies, responsable de l'ensemble paroissial Saint-Sernin et Notre-Dame du Taur. Au programme, la lecture de ce même évangile, engagée en début d'année, parvenue avant l'été au terme du cinquième chapitre. De sorte qu'il y eut certainement coïncidence presque parfaite entre ma lente progression dans le récit de la rencontre de Jésus avec la Samaritaine au puits de Jacob et la méditation qu'en faisait la petite quinzaine de personnes qui se retrouve, un mercredi soir chaque mois, autour du théologien.

Ces deux heures ont passé comme à peine la moitié d'une. Le chapitre sept et les premiers versets du suivant ont été lus à haute voix par le prêtre, par séquences dont le découpage, parfois inattendu [1], comme dans le travail du monteur au cinéma, induit une première indication. Dans un dosage subtil d'autorité et de questionnement, le père de Bardies met le passage en perspective – dans l'évangile de Jean, dans les autres évangiles, dans les autres livres du Nouveau comme de l'Ancien Testament. Sans qu'il soit besoin d'y inviter pesamment les participants, des remarques personnelles scandent l'exposé : ni glose à proprement parler collective, ni groupe de parole démagogique, ni incitation à s'approprier un texte qui ne l'appelle pas, un protocole tacite semble régler ce que je suis tenté de définir a minima comme une rigoureuse et sensible attention au texte.

Dès l'instant où la lecture d'une deuxième séquence fut engagée, l'évidence m'était claire : chez chacun de nous [2], le texte biblique avait restauré, sans préavis ni artifice, la souveraineté de la langue – la langue, le don de langue(s), l'Esprit [Car en quelque lieu que se trouvent deux ou trois personnes assemblées en mon nom, je m'y trouve au milieu d'elles (Matthieu, 18,20 [3])].

Le chapitre sept de Jean évoque la montée de Jésus à Jérusalem lors de la fête des Tentes. De façon pour ainsi dire sociologique, l'apôtre bien-aimé (Matthieu et lui sont les deux évangélistes qui furent témoins directs de la vie publique du Christ) rend palpable la confrontation de Jésus avec une société bloquée – pour mieux dire : l'impossibilité d'une société, dont la langue est verrouillée par le formalisme social et politique, d'accueillir le moindre mot du Nazaréen ; et de l'entendre sur le niveau de sens que ce propos exige – si ce n'est pour être compris d'emblée, du moins pour être entendu. J'ai cru devoir suggérer combien ce passage s'insère de lui-même, sans qu'il soit nécessaire d'en forcer la lecture, dans la problématique contemporaine, pour peu qu'on ressente celle-ci douloureusement : ce mur qu'opposent à toute parole singulière nos dispositifs de pensée unique, notre usage d'une langue essorée de son registre spirituel, réduite à l'efficacité servile envers la stricte immédiateté (de l'économie, du plaisir – dans les groupes de parole – de cette parole-là –, cette immédiateté est nommée le vécu, le ressenti : il est impératif d'exprimer son ressenti (quelque part) ; les cellules de soutien psychologique qu'on met en place à tout propos désignent les confins, les limites extrêmes de cette langue non plus surveillée, mais sous haute surveillance).

Le texte de Jean ne me semble pas plus difficile que celui des trois autres évangélistes. Peut-on dire que, moins anecdotique – ou mettant à distance l'anecdote au profit de dialogues auxquels il fut mêlé –, Jean accorde une plus vive participation à son lecteur ? Il faut, provisoirement au moins, oublier qu'il est aussi l'auteur de l'Apocalypse. Quel Occidental, aujourd'hui, à moins de se vautrer dans un ésotérisme de Tout à deux euros, peut s'avancer de plain-pied dans La Divine Comédie, le Bardo Thödol (le Livre des morts tibétain) ou la Bhagavad-Gîtâ ? De tels textes réduisent au silence d'une initiation passive. Les gourous imposent un tel silence à l'initié. L'Évangile est parole – la Parole, pour qui fait acte de foi. Comme les autres livres de la Bible, l'évangile de Jean ne fait pleinement sens qu'au moment (nunc) et à dans le lieu (hic) de son énonciation partagée. Voilà ce que rend d'emblée sensible le groupe biblique.

Non qu'il soit vain de procéder à la lecture solitaire a bocca chiusa. Celle-ci, cependant, n'abdique pas aisément son caractère profane. Je ne suis pas assuré que, dans les meilleures dispositions, quiconque aborderait l'Évangile pour la toute première fois s'ouvrirait aux dimensions dans lesquelles opère la Parole. Je ne parle pas de résistance intellectuelle, rationaliste, humaniste au personnage du Christ, à ses propos, aux actes d'exception que lui prêtent les auteurs du Nouveau Testament. Je songe très précisément à l'état de la langue que toute lecture courante active : c'est la langue endolorie, langue anémiée, asthénique qui, le plus souvent, fait mine de nous assister quand nous trouvons enfin le temps de nous mettre à l'écart, un livre ouvert devant nous. Et cette lecture somnolente, dans la plupart des cas, suffit ; elle a ses vertus sédatives, un juste plaisir ne lui est pas interdit. Lu ainsi, toutefois, je crois que Jean peut paraître allusif, sans consistance : le texte siffle comme la lame du sabre avec lequel on fait des moulinets. Je crois comprendre comment, dans ces conditions, on peut n'éprouver aucun intérêt pour un texte dont on connaît assez vaguement le contenu (les évangiles : quatre versions à peine démarquées de la vie de Jésus, face à quoi nous avons en tête le modèle littéraire du roman historique) ; dont la découverte, dès lors, est décevante : tant de passages sembleront plomber la chronique, tant de dialogues, notamment chez Jean, passeront pour des longueurs pour le simple amateur de biographies romancées.

En revanche, j'en pose ici l'hypothèse – que je vérifierai en préparant la soirée d'octobre –, la lecture marmottante, qui prévalut en Occident jusqu'à la fin du onzième siècle [4], est peut-être à même de stimuler la langue en ses registres de vibration les plus profonds, d'en étendre considérablement la tessiture, presque dans l'instant. Celle-ci offrirait une sorte de pratique de passage entre la surdité (ou l'assourdissement) de notre temps et le sobre et fécond exercice que propose le groupe biblique. Je n'oublie pas que, dans ce bien-lire, ce bien-être du texte, se profile pour certains d'entre nous, qu'il m'arrive d'envier souvent, la liturgie de Parole – qui se situe encore au-delà : dans la célébration.

 

 

[1] Très différent de celui auquel procéderait un commentaire universitaire.
[2] Trois couples – dont Nadine et Daniel, à qui je dois de me trouver là –, des personnes venues seules, parmi elles deux religieuses.
[3] Traduction de Lemaître de Sacy.
[4] Entre autres références possibles, le magnifique essai d'Ivan Illich, indiqué plusieurs fois déjà dans ces pages, Du lisible au visible – sur L’Art de lire de Hugues de Saint-Victor, traduit de l’anglais par Jacques Mignon, Éditions du Cerf, 1991. Repris dans le cadre des Œuvres complètes d'Ivan Illich en cours de publication aux éditions Fayard.

 

En ouverture :
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Saint Jean l'évangéliste, détail du tympan du portail de l'abbaye de Fleury (Saint-Benoît-sur-Loire), XIe-XIIIe siècle.
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[Ouverture et zoom – Source : Wikipedia Commons]

 

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sur l'alexithymie
Lignes d'erres… (fragment) par Karim Louis Lambatten.


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Dimanche 16 septembre 2007

15: 35

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie – 39

 

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La paix
intertresetroit
des livres

 

 

 

Dimanche 16 septembre 2007,
dix heures quarante-cinq,
place Saint-Sernin.

 

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Après avoir pris ces photographies et en avoir averti le libraire, qui ne m'avait pas remarqué, afin qu'il m'autorise à les conserver et, éventuellement, les publier ici, j'ai trouvé sur l'une de ses tables l'étude de Philippe Monnier, Le Quattrocento, publié par F. Payot et Cie, libraires-éditeurs à Lausanne, en 1901. Bien complet de ses deux tomes, en état parfait. Pour le prix de quatre doubles express à la terrasse du Resto City Café.

 

 

 

L'ensemble L'ordinaire et le propre des livres
bénéficie désormais d'un
sommaire électronique [cliquez ici]
également accessible depuis le menu figurant dans la partie droite de l'écran,
en haut de page.

 

index_garamond
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Vendredi 14 septembre 2007

06: 28

Courts manuels portatifs de survie
en milieux hostiles – 31

 

Recette
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du colombo de poulet

 

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Des nouvelles de Marguerite – car Cesaria se prénomme ainsi, dans la vraie vie. Et de son persécuteur, [re]devenu son ami – enfin…, lui le clame ; elle, que l'existence a rendue prudente, est moins formelle. D'autant que, peu de jours après la mise en ligne de mon billet (qu'on ne cherche évidemment pas de rapport de cause à effet, aucun des protagonistes n'imaginant un instant que l'actualité de la rue est lisible de n'importe quel point de la noosphère), le petit homme m'a menacé : mort annoncée au couteau. Marguerite avait raison.

Ce piètre roman noir [pléonasme : j'abomine le genre] a pour décor le périmètre de la gare Matabiau, l'un des plus surveillés de la ville (Patrice Allègre y avait son quartier général, c'est dire). Tout me laisse penser que mon assassin autoproclamé est indic. Belle perche que tu me tends-là, crétin ! Je suis allé, le samedi suivant, déposer une main courante au commissariat. À toutes fins utiles – celle, prioritairement, qu'on demande gentiment mais fermement à cet homme, de s'intéresser à d'autres agissements que ceux d'une vieille femme qui explore avec une assiduité de fonctionnaire les poubelles de la rue de Bayard. Stratégie payante, bien au-delà de mes calculs : un matin, m'a dit Marguerite, il s'est présenté tout miel, lui proposant de l'aider à saisir un gros chou, un filet de citrons hors d'âge, hors de portée dans le grand conteneur : comme il est plus petit qu'elle, il doit incliner celui-ci pour y plonger pratiquement jusqu'à la ceinture. Il se démène, désormais, se plie en quatre, lui propose de la protéger si un voyou venait à passer par ici.

Plus radicale encore, son amabilité complice à mon égard. Son chat est mort. Il a sonné, un lundi de juillet vers six heures moins le quart (je me brossais les dents au second étage), pour me donner un paquet de litière inentamé qu'il avait d'avance. La mort du chat le dégoûte des chats, pas question d'en prendre un autre. Pour la litière, il a tout de suite pensé aux miens.

Marguerite désapprouve. Elle le trouve fou et persiste à le croire dangereux. Elle m'enjoint la prudence. Je ne considère, pour ma part, que le résultat : à l'aube, la rue a retrouvé une façade de paix sociale. Nous pouvons parler d'autre chose que de lui. J'ai pu, ainsi, annoncer à Marguerite que, cet hiver, elle pourra s'asseoir plus confortablement sur les marches qui font face à mes fenêtres : le voisin a vendu, les nouveaux propriétaires doivent emménager dans quelques jours, je ne doute pas que leur premier soin sera de (faire) desceller le dispositif anti-SDF qui, dans l'odieux, anticipe et laisse assez loin derrière les sprays répulsifs du maire d'Argenteuil.

Il reste un point mystérieux : Marguerite elle-même. Fins sociologues, les ripeurs me jurent qu'elle fait les poubelles pour la beauté du geste – une sorte de choix de vie, pour ainsi dire esthétique : d'ailleurs, je n'ai qu'à suivre la benne à biodéchets, un matin, ils m'en présenteront vingt ou trente comme elle, qui récupèrent, stockent, troquent, consomment parfois le fruit de leur collecte, mais ne sont pas acculés à cet expédient pour survivre.

Les sociétés humaines font décidément songer aux plus délicats tissus organiques, que règlent des chimismes complexes, subtils et contradictoires dont les endocrinologues avouent qu'ils ne savent à peu près rien. Un minuscule malfrat d'opérette – ou de jeu de rôle –, plus nécessiteux qu'intéressé, persécute une plus nécessiteuse que lui. Et les éboueurs, dont le métier a subi l'insulte d'une nomination correctement lessivante, pratiquent le négationnisme social sans le moindre risque qu'une voix s'insurge : je ne suis pas certain que la fléchette de mon sourire et de ma moue ait fiché le moindre doute dans leur cadastre.

Mardi dernier, elle m'a demandé de lui attraper – …vous, qui êtes grand –, sous blister bardé de sticks vantards, l'une de ces choses produites hors sol, hors lumière du jour, hors grain, à saveur de poulet, dont la date de péremption était dépassée de plusieurs jours. C'est moi qui me suis fait soudain donneur de conseils : Ça, c'est non ! vous allez vous empoisonner, Marguerite…

De toute son autorité guadeloupéenne, qui ne laissait place à aucune réserve, elle m'a rappelé qu'une marinade dans les règles de l'art caraïbe, avec ce qu'il faut d'épices et de rhum, a précisément pour fonction de rendre la chair de volaille ferme et goûteuse comme celle d'un gibier sauvage.

 

 

Pour la recette (antillaise) du colombo de poulet, cliquez ici.

En zoom dans le texte :
Dispositif privé anti-SDF, Toulouse, quartier de Jeanne d'Arc. Cliché Dominique Autié.

 

 

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Mardi 11 septembre 2007

07: 51

 

 

pieta_munich

 

Pietà
intertresetroit
selon Philip K. Dick

 

 

Comme souvent : une simple note en bas de page, dans un essai sur la Bibliothèque nationale de France – qui fera prochainement l'objet d'une contribution à L'ordinaire…. L'auteur cite un bref passage d'une conférence de Philip K. Dick, dont le texte a paru en français avec trois autres [1]. Je suis loin d'être un grand lecteur de science-fiction. Mais une virée sur le site de l'éditeur me convainc : Dick, au fil de ces exposés, aborde dans les années 1970, des thématiques d'une brûlante actualité, selon la figure obligée des débiteurs de saucisses qui rédigent les quatrièmes de couverture dans la plupart des maisons d'édition.

Dans le premier de ces textes, m'attendait une surprise de taille, d'une eau bien plus saisissante qu'un faciès d'E.T. fraîchement débarqué :

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Il arrive que certaines situations angoissantes créent instantanément un être humain là où il n'y avait, quelques minutes plus tôt, qu'une poignée d'argile. Une telle situation peut se lire sur les visages des pietà médiévales : le Christ mort dans les bras de sa mère. Deux visage, en fait : celui d'un homme, celui d'une femme. Étrangement, sur de nombreuses pietà, le visage du Christ semble bien plus âgé que celui de sa mère. C'est comme si un vieil homme était porté par une jeune femme : elle est encore en vie, et pourtant elle est venue avant lui. Il a parcouru, en vieillissant, tout son cycle de vie, tandis qu'elle a le même visage qu'elle a toujours eu, non pas hors du temps, au sens classique, mais capable de transcender ce qui s'est passé. Lui n'a pas survécu ; on peut le lire sur son visage. Elle survit. D'une certaine manière, ils ont traversé ensemble cette épreuve, mais en ressortent changés d'une manière différente [2].

À plusieurs reprises, dans ces quatre textes, Philip K. Dick insiste sur les deux questions qui lancinent ses récits : Qu'est-ce que la réalité ? et Qu'est-ce qui constitue un être humain authentique [3] ? Or, l'hypothèse à l'appui de laquelle Philip K. Dick invoque ici cette singularité du genre pietàqui me fascine de longue date [4] – touche à ces deux préoccupations, et non à la seule genèse de l'humain comme semble l'indiquer l'auteur. Pour mieux dire, la question du hiatus chronologique entre la Vierge et son Fils sur les pietà opère au cœur du concept qui lie les deux problématiques – la réalité et l'humain –, à savoir le Temps :

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Notre discipline, la science-fiction, se soucie de la partie du cycle de vie de notre espèce qui s'étend devant nous. Mais si c'est un véritable cycle, alors, d'une certaine façon, sa partie future a déjà commencé. Ou, tout au moins, nous pouvons, sur une base quasi mathématique, extrapoler précisément les chiffres manquants de la série dont nous représentons le passé. Premier chiffre: la culture de la Terre-Mère. Ensuite, les divinités solaires masculines, avec leurs sociétés strictes et autoritaires, de Sparte à Rome jusqu'à l'Italie et au Japon fascistes, à l'Allemagne et l'Union Soviétique. Et à présent, peut-être sommes-nous parvenus à ce point vers lequel tendaient les pietà médiévales : dans les bras de la Terre-Mère, qui vit encore, la divinité solaire morte, son fils, se trouvant de nouveau dans le silence du retour à la matrice d'où il est issu. Je pense que nous entrons dans la troisième et peut-être dernière séquence de notre histoire, et il s'agit d'une société que notre discipline entrevoit et qui sera bien différente de l'une comme de l'autre des deux civilisations mondiales que nous avons connues par le passé. Ce n'est pas un cycle à deux temps ; nous n'avons pas atteint la conclusion de la période de la divinité solaire masculine après quoi nous revenons simplement à un culte de la Terre-Mère primordiale, que ses seins regorgent de lait ou non. Ce qui gît devant nous est nouveau. Et il est possible qu'au-delà il y ait encore autre chose, quelque chose d'unique et d'encore opaque à notre regard. Je peux voir moi-même jusque-là : la réalisation, l'accomplissement, ou la pietà médiévale comme réalité vivante, notre milieu total, un environnement externe aussi vivant que nous-mêmes - voilà jusqu'où porte mon regard. Pour le moment du moins. Je pourrais m'en contenter ; je serais ravi de m'étendre en somnolant et toujours en vie « invisible mais non point effacé » comme l'écrit Henry Vaughan – dans ses bras [5].

La Terre-Mère plus jeune que le Surhomme – la divinité solaire masculine, soumise à la linéarité du Temps, morte d'épuisement [6]. Philip K. Dick est épiscopalien, c'est-à-dire anglican. La référence à la Bible est constante dans ces pages où l'auteur de science-fiction (dont lui-même reconnaît qu'il ne sait rien – rien de spécifique dû à son activité, ou qui légitime celle-ci dans le registre des sciences exactes) s'interroge sur les expériences qui structurent l'écriture de ses livres : on lira, fasciné, la découverte par Dick de la triple occurrence d'une même scène (la rencontre d'un inconnu à qui l'on rend service) dans un roman qu'il a écrit en 1970, puis dans la vie réelle, avant qu'un prêtre ne lui fasse remarquer que celle-ci – noms des personnages compris – figure dans les Actes des Apôtres (que Dick jure n'avoir jamais lus avant cette date [7]). La pietà ne fait donc pas ici l'objet d'une froide référence érudite d'anthropologue ou d'historien de l'art. Elle s'impose au cœur d'une réflexion intime dans laquelle la pensée religieuse a sa place pour elle-même, en tant que laboratoire d'humanité, si l'on peut avancer cette image, dans l'esprit où Dick dit poursuivre l'humain, comme un limier à la recherche de ses indices.

Je poursuis avec ce texte – j'excède les limites du droit de citation, que l'éditeur me l'accorde, je souhaite lui valoir quelques lecteurs tant ces textes de Philipp K. Dick sont prodigieusement excitants [8]. Car il n'est pas question d'en rester là avec la pietà. Dick continue de tirer le fil :

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Si une pietà peinte voilà mille ans par un artisan médiéval a pu anticiper, par l'art peut-on dire psionique [9] ? – de ce dernier, notre monde futur, alors qu'est-ce qui pourrait aujourd'hui constituer l'équivalent de son oeuvre inspirée et pré-cognitive ? Que possédons-nous actuellement qui soit aussi simple et familier à notre monde du vingtième siècle que ces pietà ordinaires l'étaient à la chrétienté du treizième siècle, et représente le microcosme d'un futur distant ? Essayons d'imaginer tout d'abord un pieux paysan français du treizième siècle en train d'admirer une pietà rustique et y lisant le présage de la société du vingt-et-unième siècle, qui est l'objet de nos spéculations, nous autres, écrivains de science-fiction. Et puis, comme dans un film de Bergman, passons sans enchaînement à … – à quoi exactement ? Quel est le présage que nous sommes en train de lire ?

Cycler – et recycler. La pietà de notre monde moderne : laide, ordinaire, banale, omniprésente. Non pas le Christ mort dans les bras de sa mère éternellement souffrante, mais un monceau de canettes de bière Budweiser en alu, de vingt-cinq mètres de haut, avec des milliers d'autres canettes, en train d'être ramassées par une benne dans un vacarme assourdissant de ferraille, débordant et s'écrasant au sol comme une grêle métallique, tandis qu'une usine homéostatique géante de bière Budweiser, automatisée et informatisée – une auto-usine, c'est le titre que j'ai donné à une nouvelle [10] – presse fermement contre elle les canettes vides pour les recycler et leur redonner vie, avec un nouveau contenu vivant. Exactement comme avant.., ou bien – si les chimistes des labos de bière Budweiser accomplissent le projet divin du progrès continu – avec une bière encore meilleure dedans.

La Pietà, non plus figure originaire d'un monde ancien, mais conjonction active de deux opérateurs du Temps, intervenant depuis l'une de ces réalités situées sur un axe orthogonal par rapport à celui du temps que nous croyons vivre – idée que développe Dick dans l'ensemble de son œuvre –, voilà qui enrichit considérablement le regard que nous pouvons porter sur le chef-d'œuvre de Michelangelo. Isn'it ?

 

© Les éditions de L'Éclat, 1998,
pour les passages reproduits du texte de Philippe K. Dick.

 

[Liens]
intertresetroit
Ma première mise en ligne
sur la Pietà, en novembre 2004.

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*
intertresetroit
Une page du livre de Robert Hupka.

 

 

[1] Philip K. Dick, Si ce monde vous déplait…, anthologie établie et préfacée par Michel Valensi, textes traduits de l'américain par Christophe Wall-Romana, éditions de L'Éclat, 1999.
[2] Passim, notamment p. 186.
[3] « Androïde contre humain » (1972), op. cit., pp. 61-62.
[4] L'un des premiers textes que j'ai mis en ligne, le seul que j'aie publié deux fois – la seconde le Vendredi saint de 2005. Alina Reyes attira mon attention, dans les commentaires, sur le travail photographique réalisé par Robert Upka sur la Pietà de Michelangelo. C'est seulement des mois plus tard que je fis le rapprochement : je disposais, depuis sa parution, du livre (chef-d'œuvre de mise en page et d'impression !) qui rassemble les plus beaux clichés d'Upka, et c'est précisément de ce livre que j'avais tiré la photographie qui ouvrait sur ce texte – la même, dès novembre 2004. J'ai recomposé la page initiale, ces jours-ci, mais on peut toujours consulter le post de mars 2005, avec l'image et le commentaire d'Alina Reyes.
[5] Et les passages cités suivants : Ibid., pp. 71-74 (texte continu).
[6] Sur le thème de la Terre-Mère – ou de la Grande Déesse, je renvoie (pour ceux qui auront le goût de trouver l'ouvrage chez les bouquinistes ou de le lire en bibliothèque) à la belle étude de Jean Przyluski (qui fut professeur au Collège de France), La Grande Déesse, Introduction à l'étude comparative des religions, Payot, « Bibliothèque historique », 1950. Par ailleurs, les éditions Albin Michel ont fait paraître en 1998 un ouvrage de Shahruch Husain (traduit de l'anglais par Alain Deschamps), La Grande Déesse-Mère (collection « Sagesses du monde »). Le volume est richement illustré, dans une maquette qui est une stricte copie conforme de la charte graphique de Pierre Marchand pour la collection « Découvertes » de Gallimard. Mais ce livre, pourtant utile comme porte d'entrée dans ce vaste et difficile sujet, est donné comme définitivement indisponible sur les sites de vente en ligne.
[7] Dans « Comment construire un univers qui ne tombe pas en morceaux au bout de deux jours » (1978), ibid., pp. 183 sq.
[8] D'autant que cette édition de conférences de Philip K. Dick présente la particularité d'un appareil critique – au demeurant fort intéressant – établi par Michel Valensi, qui est directeur des éditions de L'Éclat. L'éditeur est donc ici editor et publisher (why not ? l'expérience, j'en témoigne, peut être féconde et, surtout, elle me semble emblématique d'un mode de gestion de l'édition dans lequel l'entrepreneur est comptable – parce que compétent – des contenus qu'il publie). Il renvoie presque exclusivement, dans ses commentaires, à des ouvrages publiés par sa propre maison d'édition. Cela va des fragments d'Héraclite (L'Éclat a fait paraître la traduction française de l'édition de Giorgio Colli) à des travaux sur Emerson. Pour comprendre Philip K. Dick et, plus largement, s'instruire, il suffit donc d'acquérir en bloc le fonds des éditions de L'Éclat. Ne vous manquera que la Bible et deux ou trois autres babioles, disponibles dans le domaine public. Ce petit coup de griffe n'atténue pas les mérites de cette maison d'édition, qui sont grands et précieux.
[9] La psionique désigne l’étude des phénomènes dits paranormaux liés au fonctionnement du psychisme : hypnose, télépathie, télékynésie…
[10] « Autofac » (1955), traduction française publiée dans Nouvelles (1953-1963), Denoël, Paris, 1997.

 

 

Pietà, ca. 1400, sculpteur allemand anonyme.
Statue polychrome, hauteur 75 cm. Bayerisches Nationalmuseum de Munich. D.R.

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Vendredi 7 septembre 2007

06: 16

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie – 38

 

steve_iuncker
Photographie Steeve Iuncker.intertresetroit

 

 

De l'érudition
intertresetroit
comme l'une des manifestions du baroque

 

 

À la mémoire de Michel Aufray,
pour Pierre, qui me dit ce soir – cette page déjà prête –
leur cheminement d'amitié.

 

Face aux catégories convenues, qui échouent à rendre lisible (et non plus seulement visible), le jeu du monde [1], me semble disponible, efficacement parfois – pour ne pas dire souvent –, celle du baroque, du moins dans l'acception qu'Eugenio d'Ors tenta de faire prévaloir : non une période de l'histoire de l'art, mais un système surtemporaire, qui peut affecter les productions humaines bien au-delà des seules catégories des beaux-arts.

Ainsi l'érudition m'apparaît-elle éminemment baroque, par essence : par sa surcharge, son inutilité, par la corne de la mort dont elle perce le marbre le plus lisse, le moins poreux. L'écrit n'est associé au savoir qu'à certaines époques, dans un nombre limité de civilisations – et le livre (volumen puis codex), qui concentre l'écrit, dans des périodes et des aires géographiques plus encore circonscrites : il l'a brièvement été en Occident, il ne l'est plus. Le destin du livre est, sous nos climats, indissociable de l'érudition. Le livre est baroque.

Je lis, ces jours-ci, le propos de Pascal Quignard que voici : On ne peut ridiculiser sans cesse l'érudition et faire respecter le savoir [2]. Cette remarque peut revêtir des sens variés, contradictoires ; j'en mentionne trois, il en est d'autres :

1. On ne peut exercer sérieusement le métier d'éditeur en obtempérant à l'injonction des BTS force vente, qui tiennent un index nominum, des notes infrapaginales et, plus largement, tout apparat critique pour autant de contre-arguments commerciaux (au regard d'un grand public qui n'existe pas et à qui, existerait-il, les livres concernés ne s'adresseraient pas).

2. L'érudition est le département R & D du savoir.

3. Les érudits sont le corps d'élite des armées instruites [Appréciez, je vous prie, mon soin à noyer le poisson de l'élitisme].

L'érudition, d'après l'Académie, ne serait qu'un savoir approfondi, celui justement qui se fonde sur l'étude des sources historiques, des documents et des textes. Le simple savoir, si je tire ce fil lexicographique, s'en tiendrait aux on-dit : on ne serait instruit que par ouï-dire – l'information connue par la parole entendue, et notamment par la rumeur [3]. Dont la rumeur d'État, celle dont le JT de 20 heures est le grand véhicule. La rumeur a pour presque synonyme le bruit. D'où le silence de règle dans le cabinet de lecture où travaille l'érudit.

Je découvre cette chaîne sémantique, d'une effrayante cohérence, à mesure que j'avance dans l'exploration de cette petite phrase de Pascal Quignard. N'est-ce pas fourvoyer son interlocuteur que de faire de la prise en compte (au sérieux) de l'érudition la condition du respect du savoir ? Tout semble indiquer que ces deux termes n'ont rien de commun : les sources, mais surtout les documents et les textes sont les outils indispensables de l'érudit. Parmi eux, les livres. Faire du savoir une catégorie autonome, c'est préciser qu'il se distingue de l'érudition, et cela conduit sur la piste que j'ai suivie plus haut, où nul écrit n'est nécessaire – voire légitime –, mais seulement le medium, les médias, qui sélectionnent et formatent l'information. Il suffit d'être informé pour être instruit.

Érudition et savoir se présentent comme deux ensembles parfaitement étanches, disjoints – s'ils ne sont pas antagonistes. Cette disjonction ne daterait pas d'hier, elle serait constitutive de l'érudition. L'érudition, c'est un putto fessu qui volette au-dessus d'un traité de René Descartes. Une vanité suspendue au mur d'un laboratoire de recherche en bionique.

Je parviens au point où se pose cette question : à quel motif peut-on étourdir ainsi son interlocuteur en proférant une telle sentence ? À moins que, disposant du sens des mots (crédit que j'accorde, on l'imagine, à Pascal Quignard), on entende ainsi profiter du prestige d'un bon mot, d'une bien-pensance à la Saint-Ex (Aimer, ce n'est pas se dévorer des yeux, c'est regarder ensemble dans la même direction [4]) tout en savourant, en son for intérieur, un mot d'ordre dont nul, à peu près, n'est plus en mesure d'apprécier la portée : Vous nous demandez, à nous, érudits, de fermer les yeux sur la misère pathétique des savoirs que vous propagez, sur votre soupe culturelle et votre anorexie de l'âme ; nous sommes, finalement, disposés à composer, dès lors qu'il s'agit d'éviter l'hallali, la curée, notre mise au ban radicale, publique, honteuse, de votre bonne société ; dès lors qu'il s'agit de publier et de vendre quelques-uns de nos livres. Mais, de grâce, rendez-nous la monnaie de notre pièce : respectez-nous, préservez notre outil de travail (ou nos jouets, comme on voudra), ne faites pas du livre un objet patrimonial, c'est-à-dire un cadavre propre !

Les livres sont des gisants baroques, des Christs articulés tels que les a produits la tradition espagnole.

Si c'est bien cela qu'entend Pascal Quignard – parce que cette phrase n'a pas d'autre sens, eût-elle d'autres significations –, on méditera le fait qu'il l'ait prononcée dans le cadre de l'article que le magazine professionnel des éditeurs, des libraires et des bibliothécaires consacre, dans son numéro de rentrée, au saccage de la libraire du Banquet du livre, dans la nuit du mercredi 8 au jeudi 9 août, dans l'abbaye de Lagrasse.

Invoquer la haine de l'érudition revient à suggérer que peut-être, plus que la chose sexuelle – désormais réduite à son instrumentalisation la plus radicale – c'est l'irruption impromptue du baroque qui constitue le pire danger contre quoi toute une société, solidaire, se prémunit : les uns en vandalisant ce qui, dans l'image sociale du livre, ne l'avait pas encore été tout à fait par le marketing et par le pouvoir des médias ; d'autres en prétendant ne voir dans cette agression que la preuve que le livre demeure l'ennemi principal des ligues de vertu, ainsi que l'assène l'article de Livres Hebdo [5] dans lequel s'exprime Pascal Quignard. Bien courte vue – parce qu'officielle – de tout un secteur professionnel dont l'unique objet social est, a priori, de produire et de diffuser les livres ! Plus étrange, presque narquois, le hiatus que me semble introduire le bref commentaire de l'auteur de La Nuit sexuelle, à paraître dans quelques semaines.

 

 

[1] Emprunt au titre du livre de Kostas Axelos, Le Jeu du monde, éditions de Minuit, 1969. Kostas Axelos fut mon enseignant de philosophie, en Sorbonne, en 1972.
[2] Pascal Quignard, Livres Hebdo, n° 698, 24 août 2007, p. 7.
[3] Les définitions en italiques sont tirées du Nouveau Petit Robert, réimpression mise à jour de 1995.
[4] Citation non érudite, éminemment approximative.
[5] L'article est éloquemment titré : « L'ordre moral marche au gasoil ».

 

 

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Je remercie vivement le photographe Steeve Iuncker de m'avoir autorisé à reproduire ce Christ espagnol, dont il a réalisé plusieurs portraits. On peut les découvrir sur son site (rubrique Espagne, page 01 et page 02).
Steeve Iuncker expose actuellement ses photographies réalisées depuis 1999 au Festival de Cannes : du 24 août au 4 octobre 2007 au Barocco (restaurant du musée d'Art et d'Histoire), 2 rue Charles Galland à Genève [diaporama Cannes – Festival 1999-2006 – cliquez ici].

 

L'ensemble L'ordinaire et le propre des livres
bénéficie désormais d'un
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également accessible depuis le menu figurant dans la partie droite de l'écran,
en haut de page.

 

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Mardi 4 septembre 2007

07: 28

femme_vacante
intertresetroit
intertresetroit[Lire la première page du livre :
intertresetroitCliquez ici.]

 

Frédérique Martin
intertresetroit
Un premier roman
intertresetroit
en forme de
intertresetroit
“parabole profane”

intertresetroit
Entretien

 

 

 

À l'occasion de la parution de
Femme vacante, roman,
Pleine Page éditeur, collection 5A7, été 2007.
intertresetroit
144 pages, 14 €
ISBN 978-2-91-340664-3

 

 

 

Voilà quelques jours, préparant cet entretien, j'ai dit ici même le plaisir de lecture qu'apporte ce premier roman de Frédérique Martin : un livre que l'auteur n'a pas formaté aux complaisances du temps. Je joins ma reconnaissance de lecteur à la sienne à l'égard de Didier Periz, qui préside à la destinée des éditions Pleine Page : Femme vacante compte parmi ces manuscrits pour lesquels un éditeur s'engage, pleinement, ou se désiste – un texte à prendre ou à laisser.
Alice a quitté son mari et ses trois enfants pour suivre un homme. L’histoire ne dure pas. Elle se retrouve seule, déchirée. C’est dans la rencontre avec Adèle et son lourd secret qu’Alice affrontera une réalité – Être amoureuse est différent d’aimer. J'ignore qui, de l'auteur ou de l'éditeur, a écrit ce bref et impeccable texte de prière d'insérer qui figure au dos du livre. Dieu sait combien l'exercice est périlleux, dès lors qu'on renonce à trahir pour vendre. Et tel est bien le redoutable cahier des charges que l'auteur s'est assigné pour se mesurer à l'exercice du roman.
Femme vacante est un beau et fort récit, servi par son écriture, sa construction, sa tenue. J'étais allé à l'essentiel, me semble-t-il, en affirmant d'emblée qu'il s'avère d'une efficacité saisissante, en insistant sur le mérite de Frédérique Martin d'avoir su hausser à leur dimension humaine, c'est-à-dire universelle, les protagonistes d'un roman singulier.
Écoutons-la : son propos confirme que la beauté de son livre n'est pas fortuite.

 

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intertresetroit

Dominique Autié : Votre Femme vacante résonne à ma lecture comme une parabole – profane, à la différence de celles des Évangiles, mais avec la plupart des caractéristiques qui donnent valeur universelle à un récit faussement anecdotique. Pourtant, vos personnages ont chair, à travers votre langue. Reconnaissez-vous votre roman dans cette trop rapide notation de ma part, alors que je referme à peine votre livre ?

Frédérique Martin : Oui, j’y adhère pleinement, d’autant plus que vous apportez avec parabole profane une formulation qui m’éclaire et que je reconnais d’emblée comme étant juste. Non pas que j’aie cherché à écrire en ce sens. En réalité, ce livre est à part, il m’a demandé d’entrer dans une traversée intérieure dont j’étais incapable de prévoir l’issue. Oui, je peux dire que ce livre s’est emparé de moi et que j’ai souscrit à cette possession. Mais, je ne savais pas ce qui allait se passer, car c’était imprévisible. Il fallait consentir à suivre Alice, se perdre avec elle, souffrir, errer avec elle, se retrouver avec elle. C’est un livre qui m’a beaucoup pris et beaucoup donné. Ce que vous (et d’autres) me renvoyez, me laisse espérer qu’il sera nourricier, aussi, pour le lecteur.

Quant à la valeur d’universalité, elle est capitale. Les écrivains qui me touchent sont ceux qui entrent dans une réflexion qui a su dépasser les cadres convenus. Pour cela, il faut que la vie tout entière aille dans le même sens. Vous savez, écrire me semble de plus en plus être le résultat de la rencontre de deux verticalités divergentes, la montée en singularité de l’auteur et la descente en profondeur, au-delà de soi. À ce point de jonction se trouve le jaillissement, que ce soit en écriture, en musique, en peinture. C’est là, me semble-t-il, que se produit l’alchimie de la création. Et c’est là qu’est possible la rencontre avec l’autre, différent mais relié. Cependant, je sais que j’ai, aujourd’hui, le pressentiment de certaines choses que je suis encore incapable de formuler correctement, qui sont là – présentes – mais pas encore atteintes, parce que je ne suis pas encore assez avancée moi-même. Comme si j’entrevoyais à long terme une voie sur laquelle j’ai à m’engager, sans savoir où elle va me mener.

D.A. : Il y a, notamment dans votre sixième chapitre, une approche saisissante de la féminité, dont votre narratrice, Alice, formule les points de faiblesse avec une rare absence de complaisance. Quand je dis points de faiblesse, cela ne renvoie pas le moins du monde au lieu commun de la faible femme, mais à tout ce qui semble rendre, plus que jamais, névralgique (au sens premier de douloureusement sensible) et précaire toute souveraineté de l’être femme, du féminin singulier. Il m’a semblé qu’en peu de pages vous êtes, sur ce registre, pour ainsi dire encyclopédique, qu’il est difficile de dire plus, à propos de la femme, avec une telle économie dans le propos. Je n’ai, cependant, relevé aucun féminisme. Vous ai-je mal lue ?

F.M. : S'il y a une chose dont je suis certaine c’est bien que vous ne m’avez pas mal lue. Non, pas de féminisme pour moi. Je suis reconnaissante envers celles qui ont mené ce combat nécessaire pour nous, je reste consciente de toutes les femmes qui ont encore à conquérir leur liberté et je rends hommage aux unes et aux autres en occupant sans coup férir ma juste place, en ne revendiquant pas quelque chose qui me revient de droit – l’égalité –, en sachant définitivement qui je suis.

Mais à quoi nous servirait notre liberté si nous devions singer ad libitum les archétypes de la sainte et de la putain, sans jamais s’interroger en profondeur sur ce qui fonde notre singularité ? Et où se trouve la lucidité quand on sonde les faiblesses de l’autre sans jamais affronter les siennes ? Bien souvent les gens prétendent ne pas s’aimer eux-mêmes. Il s’agit en quelque sorte de légitimer ses plus mauvais penchant en apitoyant l’autre. On convoque le désamour de l’enfance, le manque de confiance en soi, une image négative et le tour est joué. Derrière ces allégations faussement réfléchies, il y a une tout autre réalité. On se préfère et on voudrait que les autres nous donnent aussi la préférence. On ne souffre pas de l’image qu’on a de soi, mais de celle que nous renvoient les regards et qui ne colle pas avec ce que l’on espérait On se surestime, on se fait passer devant, on a gardé tenace en soi la toute puissance de l’enfance. On s’abuse plus ou moins à ce propos, on escroque plus ou moins son entourage, et tant qu’on baigne dans cette complaisance, on reste aveugle et sourd au meilleur de soi. Cette attitude est humaine et en tant que telle n’a pas de sexe.

D.A. : Votre œuvre s’est d’abord engagée sur le mode difficile du poème. Nulle part, je n’ai éprouvé le sentiment que vous vous soyez divertie en passant au roman, que le poète se soit, en quelques sorte, accordé des grandes vacances pour écrire ce livre, tendu comme une corde de violon prête à rompre. N’y aurait-il, en vous, qu’une langue à l’œuvre ?

F.M. : Je rectifie, je viens de la nouvelle. C’est ce que j’ai écrit presque exclusivement durant des années. Le livre auquel vous faites référence, Papier du sang [1], est en réalité mon troisième livre, bien qu’une partie de ces textes soit effectivement du début de mon parcours en écriture. Je les ai cependant remaniés et j’ai alors écrit les poèmes qui lient chaque proses poétiques.

Mais hormis cela, oui, il n’y a qu’une seule langue à l’œuvre et la forme qu’épouse cette langue, le livre qu’elle engendre sont dictés par la nécessité du propos. L’imagerie du poème, la longueur du roman, l’âpreté de la nouvelle sont autant de manière pour creuser le sillon de la pensée sans être dans la répétition constante. Car, vous ne l’ignorez pas, les écrivains sont des obsessionnels qui tournent autour de quelques grands thèmes, toujours les mêmes. Il y a une complémentarité des formes, et se mettre en danger en changeant de registre, c’est une manière de se garantir à soi-même qu’on ne va pas ronronner dans ce qu’on maîtrise, qu’on va s’exposer encore, accepter le nécessaire déséquilibre qui mène plus loin.

D.A. : Attendez-vous du roman qu’il oriente quelques nouveaux lecteurs vers votre œuvre poétique ?

F.M. : Le roman est une forme plus communément admise et jusqu’alors j’avais écrit des nouvelles, des poèmes et un roman pour la jeunesse (et encore il est monté par nouvelles). Je savais que j’avais à explorer ce que j’ai longtemps appelé un texte long. Atteinte alors du complexe de la longueur, le mot roman me semblait trop effrayant ! Bien évidemment, j’espère que ce livre donnera à ceux qui l’auront aimé, l’envie de découvrir les autres. Mais ce n’est qu’une conséquence possible, pas une stratégie. On trouve les prémices de Femme vacante dans une nouvelle intitulée Terminus, qui fait partie de mon recueil de nouvelles, L’Écharde du silence [2]. Et la forme du roman s’est imposée d’elle-même par la nécessité où j’étais d’entrer dans un approfondissement du thème autour duquel je creusais depuis des années à travers d’autres textes.

Ce livre, je l’ai écrit parce qu’il était essentiel que je l’écrive. Il est l’aboutissement d’une exploration intime, il correspond à une étape importante dans mon cheminement intérieur. Il m’a fallu plusieurs années pour en venir à bout et trouver à le faire publier. J’en profite pour remercier ici mon éditeur, Didier Périz, des éditions Pleine Page, de son adhésion au texte et de son engagement passionné. Je sais déjà qu’il y aura d’autres livres de cette nature, j’en pressens au moins deux. Je ne sais pas quand, je ne sais pas comment ils se matérialiseront, mais ils existent déjà quelque part en moi. Dans Papier du sang, je dis qu’écrire, c’est se dépeupler. Et je sens comme il est nécessaire que l’écrivain se nourrisse, se remplisse si vous voulez, pour pouvoir passer d’un livre à l’autre, à quel point il doit être docile au temps que cela prend et conscient de cet éternel mouvement de marée auquel il est soumis. Il reçoit, il donne, il est un des filtres qui tentent de rendre compte de la fabuleuse énergie qui anime l’Homme : l’impérieux désir d’avancer.

 

 

[1] Éditions N&B, 2006.
[2] Editions du Rocher, 2004. Prix Prométhée de la nouvelle 2004

 

Frédérique Martin, cliché © Hervé Goussé.

 

Frédérique Martin a publié :

Sur mesure, Éditions Rafaël de Surtis, 2001.
Une lettre pour le vieux Tolly Hope, Éditions Kerdore Siloë, 2001.
« Erratum » in Dernières nouvelles de Palaiseau, HB Éditions, 2002.
« Comme si je t'avais faite in Les belles palissades, Éditions Gros Textes, 2002.
« La morsure » in Sur les pas de Simenon, Éditions La Dérive, 2003.
« Sens interdits » in Nouvelles au plurielle, Éditions Editinter, 2004.
L'Écharde du silence, Éditions du Rocher, 2004 – Prix Prométhée de la nouvelle.
Zéro, le Monde, Collection « Roman ados », Éditions Thierry Magnier, 2005.
Ainsi que des textes dans les revues Brèves, Décharge, Sol'Air, Poésie Première, Nouvelle Donne, L'Encrier renversé, L'Ours Polar.

Frédérique Martin a été lauréate des bourses d'écriture 2005 du Centre régional des lettres Midi-Pyrénées pour son œuvre publiée et pour son projet d'écriture romanesque, dont Femme vacante est l'aboutissement.

 


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