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Frédérique Martin![]()
Un premier roman![]()
en forme de![]()
“parabole profane”![]()
Entretien
• À l'occasion de la parution de
Femme vacante, roman,
Pleine Page éditeur, collection 5A7, été 2007.![]()
144 pages, 14 €
ISBN 978-2-91-340664-3
Voilà quelques jours, préparant cet entretien, j'ai dit ici même le plaisir de lecture qu'apporte ce premier roman de Frédérique Martin : un livre que l'auteur n'a pas formaté aux complaisances du temps. Je joins ma reconnaissance de lecteur à la sienne à l'égard de Didier Periz, qui préside à la destinée des éditions Pleine Page : Femme vacante compte parmi ces manuscrits pour lesquels un éditeur s'engage, pleinement, ou se désiste – un texte à prendre ou à laisser.
Alice a quitté son mari et ses trois enfants pour suivre un homme. L’histoire ne dure pas. Elle se retrouve seule, déchirée. C’est dans la rencontre avec Adèle et son lourd secret qu’Alice affrontera une réalité – Être amoureuse est différent d’aimer. J'ignore qui, de l'auteur ou de l'éditeur, a écrit ce bref et impeccable texte de prière d'insérer qui figure au dos du livre. Dieu sait combien l'exercice est périlleux, dès lors qu'on renonce à trahir pour vendre. Et tel est bien le redoutable cahier des charges que l'auteur s'est assigné pour se mesurer à l'exercice du roman.
Femme vacante est un beau et fort récit, servi par son écriture, sa construction, sa tenue. J'étais allé à l'essentiel, me semble-t-il, en affirmant d'emblée qu'il s'avère d'une efficacité saisissante, en insistant sur le mérite de Frédérique Martin d'avoir su hausser à leur dimension humaine, c'est-à-dire universelle, les protagonistes d'un roman singulier.
Écoutons-la : son propos confirme que la beauté de son livre n'est pas fortuite.

Dominique Autié : Votre Femme vacante résonne à ma lecture comme une parabole – profane, à la différence de celles des Évangiles, mais avec la plupart des caractéristiques qui donnent valeur universelle à un récit faussement anecdotique. Pourtant, vos personnages ont chair, à travers votre langue. Reconnaissez-vous votre roman dans cette trop rapide notation de ma part, alors que je referme à peine votre livre ?
Frédérique Martin : Oui, j’y adhère pleinement, d’autant plus que vous apportez avec parabole profane une formulation qui m’éclaire et que je reconnais d’emblée comme étant juste. Non pas que j’aie cherché à écrire en ce sens. En réalité, ce livre est à part, il m’a demandé d’entrer dans une traversée intérieure dont j’étais incapable de prévoir l’issue. Oui, je peux dire que ce livre s’est emparé de moi et que j’ai souscrit à cette possession. Mais, je ne savais pas ce qui allait se passer, car c’était imprévisible. Il fallait consentir à suivre Alice, se perdre avec elle, souffrir, errer avec elle, se retrouver avec elle. C’est un livre qui m’a beaucoup pris et beaucoup donné. Ce que vous (et d’autres) me renvoyez, me laisse espérer qu’il sera nourricier, aussi, pour le lecteur.
Quant à la valeur d’universalité, elle est capitale. Les écrivains qui me touchent sont ceux qui entrent dans une réflexion qui a su dépasser les cadres convenus. Pour cela, il faut que la vie tout entière aille dans le même sens. Vous savez, écrire me semble de plus en plus être le résultat de la rencontre de deux verticalités divergentes, la montée en singularité de l’auteur et la descente en profondeur, au-delà de soi. À ce point de jonction se trouve le jaillissement, que ce soit en écriture, en musique, en peinture. C’est là, me semble-t-il, que se produit l’alchimie de la création. Et c’est là qu’est possible la rencontre avec l’autre, différent mais relié. Cependant, je sais que j’ai, aujourd’hui, le pressentiment de certaines choses que je suis encore incapable de formuler correctement, qui sont là – présentes – mais pas encore atteintes, parce que je ne suis pas encore assez avancée moi-même. Comme si j’entrevoyais à long terme une voie sur laquelle j’ai à m’engager, sans savoir où elle va me mener.
D.A. : Il y a, notamment dans votre sixième chapitre, une approche saisissante de la féminité, dont votre narratrice, Alice, formule les points de faiblesse avec une rare absence de complaisance. Quand je dis points de faiblesse, cela ne renvoie pas le moins du monde au lieu commun de la faible femme, mais à tout ce qui semble rendre, plus que jamais, névralgique (au sens premier de douloureusement sensible) et précaire toute souveraineté de l’être femme, du féminin singulier. Il m’a semblé qu’en peu de pages vous êtes, sur ce registre, pour ainsi dire encyclopédique, qu’il est difficile de dire plus, à propos de la femme, avec une telle économie dans le propos. Je n’ai, cependant, relevé aucun féminisme. Vous ai-je mal lue ?
F.M. : S'il y a une chose dont je suis certaine c’est bien que vous ne m’avez pas mal lue. Non, pas de féminisme pour moi. Je suis reconnaissante envers celles qui ont mené ce combat nécessaire pour nous, je reste consciente de toutes les femmes qui ont encore à conquérir leur liberté et je rends hommage aux unes et aux autres en occupant sans coup férir ma juste place, en ne revendiquant pas quelque chose qui me revient de droit – l’égalité –, en sachant définitivement qui je suis.
Mais à quoi nous servirait notre liberté si nous devions singer ad libitum les archétypes de la sainte et de la putain, sans jamais s’interroger en profondeur sur ce qui fonde notre singularité ? Et où se trouve la lucidité quand on sonde les faiblesses de l’autre sans jamais affronter les siennes ? Bien souvent les gens prétendent ne pas s’aimer eux-mêmes. Il s’agit en quelque sorte de légitimer ses plus mauvais penchant en apitoyant l’autre. On convoque le désamour de l’enfance, le manque de confiance en soi, une image négative et le tour est joué. Derrière ces allégations faussement réfléchies, il y a une tout autre réalité. On se préfère et on voudrait que les autres nous donnent aussi la préférence. On ne souffre pas de l’image qu’on a de soi, mais de celle que nous renvoient les regards et qui ne colle pas avec ce que l’on espérait On se surestime, on se fait passer devant, on a gardé tenace en soi la toute puissance de l’enfance. On s’abuse plus ou moins à ce propos, on escroque plus ou moins son entourage, et tant qu’on baigne dans cette complaisance, on reste aveugle et sourd au meilleur de soi. Cette attitude est humaine et en tant que telle n’a pas de sexe.
D.A. : Votre œuvre s’est d’abord engagée sur le mode difficile du poème. Nulle part, je n’ai éprouvé le sentiment que vous vous soyez divertie en passant au roman, que le poète se soit, en quelques sorte, accordé des grandes vacances pour écrire ce livre, tendu comme une corde de violon prête à rompre. N’y aurait-il, en vous, qu’une langue à l’œuvre ?
F.M. : Je rectifie, je viens de la nouvelle. C’est ce que j’ai écrit presque exclusivement durant des années. Le livre auquel vous faites référence, Papier du sang [1], est en réalité mon troisième livre, bien qu’une partie de ces textes soit effectivement du début de mon parcours en écriture. Je les ai cependant remaniés et j’ai alors écrit les poèmes qui lient chaque proses poétiques.
Mais hormis cela, oui, il n’y a qu’une seule langue à l’œuvre et la forme qu’épouse cette langue, le livre qu’elle engendre sont dictés par la nécessité du propos. L’imagerie du poème, la longueur du roman, l’âpreté de la nouvelle sont autant de manière pour creuser le sillon de la pensée sans être dans la répétition constante. Car, vous ne l’ignorez pas, les écrivains sont des obsessionnels qui tournent autour de quelques grands thèmes, toujours les mêmes. Il y a une complémentarité des formes, et se mettre en danger en changeant de registre, c’est une manière de se garantir à soi-même qu’on ne va pas ronronner dans ce qu’on maîtrise, qu’on va s’exposer encore, accepter le nécessaire déséquilibre qui mène plus loin.
D.A. : Attendez-vous du roman qu’il oriente quelques nouveaux lecteurs vers votre œuvre poétique ?
F.M. : Le roman est une forme plus communément admise et jusqu’alors j’avais écrit des nouvelles, des poèmes et un roman pour la jeunesse (et encore il est monté par nouvelles). Je savais que j’avais à explorer ce que j’ai longtemps appelé un texte long. Atteinte alors du complexe de la longueur, le mot roman me semblait trop effrayant ! Bien évidemment, j’espère que ce livre donnera à ceux qui l’auront aimé, l’envie de découvrir les autres. Mais ce n’est qu’une conséquence possible, pas une stratégie. On trouve les prémices de Femme vacante dans une nouvelle intitulée Terminus, qui fait partie de mon recueil de nouvelles, L’Écharde du silence [2]. Et la forme du roman s’est imposée d’elle-même par la nécessité où j’étais d’entrer dans un approfondissement du thème autour duquel je creusais depuis des années à travers d’autres textes.
Ce livre, je l’ai écrit parce qu’il était essentiel que je l’écrive. Il est l’aboutissement d’une exploration intime, il correspond à une étape importante dans mon cheminement intérieur. Il m’a fallu plusieurs années pour en venir à bout et trouver à le faire publier. J’en profite pour remercier ici mon éditeur, Didier Périz, des éditions Pleine Page, de son adhésion au texte et de son engagement passionné. Je sais déjà qu’il y aura d’autres livres de cette nature, j’en pressens au moins deux. Je ne sais pas quand, je ne sais pas comment ils se matérialiseront, mais ils existent déjà quelque part en moi. Dans Papier du sang, je dis qu’écrire, c’est se dépeupler. Et je sens comme il est nécessaire que l’écrivain se nourrisse, se remplisse si vous voulez, pour pouvoir passer d’un livre à l’autre, à quel point il doit être docile au temps que cela prend et conscient de cet éternel mouvement de marée auquel il est soumis. Il reçoit, il donne, il est un des filtres qui tentent de rendre compte de la fabuleuse énergie qui anime l’Homme : l’impérieux désir d’avancer.
[1] Éditions N&B, 2006.
[2] Editions du Rocher, 2004. Prix Prométhée de la nouvelle 2004
Frédérique Martin, cliché © Hervé Goussé.
Frédérique Martin a publié :
Sur mesure, Éditions Rafaël de Surtis, 2001.
Une lettre pour le vieux Tolly Hope, Éditions Kerdore Siloë, 2001.
« Erratum » in Dernières nouvelles de Palaiseau, HB Éditions, 2002.
« Comme si je t'avais faite in Les belles palissades, Éditions Gros Textes, 2002.
« La morsure » in Sur les pas de Simenon, Éditions La Dérive, 2003.
« Sens interdits » in Nouvelles au plurielle, Éditions Editinter, 2004.
L'Écharde du silence, Éditions du Rocher, 2004 – Prix Prométhée de la nouvelle.
Zéro, le Monde, Collection « Roman ados », Éditions Thierry Magnier, 2005.
Ainsi que des textes dans les revues Brèves, Décharge, Sol'Air, Poésie Première, Nouvelle Donne, L'Encrier renversé, L'Ours Polar.Frédérique Martin a été lauréate des bourses d'écriture 2005 du Centre régional des lettres Midi-Pyrénées pour son œuvre publiée et pour son projet d'écriture romanesque, dont Femme vacante est l'aboutissement.
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Dominique Autié
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