L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie – 38

Face aux catégories convenues, qui échouent à rendre lisible (et non plus seulement visible), le jeu du monde [1], me semble disponible, efficacement parfois – pour ne pas dire souvent –, celle du baroque, du moins dans l'acception qu'Eugenio d'Ors tenta de faire prévaloir : non une période de l'histoire de l'art, mais un système surtemporaire, qui peut affecter les productions humaines bien au-delà des seules catégories des beaux-arts.
Ainsi l'érudition m'apparaît-elle éminemment baroque, par essence : par sa surcharge, son inutilité, par la corne de la mort dont elle perce le marbre le plus lisse, le moins poreux. L'écrit n'est associé au savoir qu'à certaines époques, dans un nombre limité de civilisations – et le livre (volumen puis codex), qui concentre l'écrit, dans des périodes et des aires géographiques plus encore circonscrites : il l'a brièvement été en Occident, il ne l'est plus. Le destin du livre est, sous nos climats, indissociable de l'érudition. Le livre est baroque.
Je lis, ces jours-ci, le propos de Pascal Quignard que voici : On ne peut ridiculiser sans cesse l'érudition et faire respecter le savoir [2]. Cette remarque peut revêtir des sens variés, contradictoires ; j'en mentionne trois, il en est d'autres :
1. On ne peut exercer sérieusement le métier d'éditeur en obtempérant à l'injonction des BTS force vente, qui tiennent un index nominum, des notes infrapaginales et, plus largement, tout apparat critique pour autant de contre-arguments commerciaux (au regard d'un grand public qui n'existe pas et à qui, existerait-il, les livres concernés ne s'adresseraient pas).
2. L'érudition est le département R & D du savoir.
3. Les érudits sont le corps d'élite des armées instruites [Appréciez, je vous prie, mon soin à noyer le poisson de l'élitisme].
L'érudition, d'après l'Académie, ne serait qu'un savoir approfondi, celui justement qui se fonde sur l'étude des sources historiques, des documents et des textes. Le simple savoir, si je tire ce fil lexicographique, s'en tiendrait aux on-dit : on ne serait instruit que par ouï-dire – l'information connue par la parole entendue, et notamment par la rumeur [3]. Dont la rumeur d'État, celle dont le JT de 20 heures est le grand véhicule. La rumeur a pour presque synonyme le bruit. D'où le silence de règle dans le cabinet de lecture où travaille l'érudit.
Je découvre cette chaîne sémantique, d'une effrayante cohérence, à mesure que j'avance dans l'exploration de cette petite phrase de Pascal Quignard. N'est-ce pas fourvoyer son interlocuteur que de faire de la prise en compte (au sérieux) de l'érudition la condition du respect du savoir ? Tout semble indiquer que ces deux termes n'ont rien de commun : les sources, mais surtout les documents et les textes sont les outils indispensables de l'érudit. Parmi eux, les livres. Faire du savoir une catégorie autonome, c'est préciser qu'il se distingue de l'érudition, et cela conduit sur la piste que j'ai suivie plus haut, où nul écrit n'est nécessaire – voire légitime –, mais seulement le medium, les médias, qui sélectionnent et formatent l'information. Il suffit d'être informé pour être instruit.
Érudition et savoir se présentent comme deux ensembles parfaitement étanches, disjoints – s'ils ne sont pas antagonistes. Cette disjonction ne daterait pas d'hier, elle serait constitutive de l'érudition. L'érudition, c'est un putto fessu qui volette au-dessus d'un traité de René Descartes. Une vanité suspendue au mur d'un laboratoire de recherche en bionique.
Je parviens au point où se pose cette question : à quel motif peut-on étourdir ainsi son interlocuteur en proférant une telle sentence ? À moins que, disposant du sens des mots (crédit que j'accorde, on l'imagine, à Pascal Quignard), on entende ainsi profiter du prestige d'un bon mot, d'une bien-pensance à la Saint-Ex (Aimer, ce n'est pas se dévorer des yeux, c'est regarder ensemble dans la même direction [4]) tout en savourant, en son for intérieur, un mot d'ordre dont nul, à peu près, n'est plus en mesure d'apprécier la portée : Vous nous demandez, à nous, érudits, de fermer les yeux sur la misère pathétique des savoirs que vous propagez, sur votre soupe culturelle et votre anorexie de l'âme ; nous sommes, finalement, disposés à composer, dès lors qu'il s'agit d'éviter l'hallali, la curée, notre mise au ban radicale, publique, honteuse, de votre bonne société ; dès lors qu'il s'agit de publier et de vendre quelques-uns de nos livres. Mais, de grâce, rendez-nous la monnaie de notre pièce : respectez-nous, préservez notre outil de travail (ou nos jouets, comme on voudra), ne faites pas du livre un objet patrimonial, c'est-à-dire un cadavre propre !
Les livres sont des gisants baroques, des Christs articulés tels que les a produits la tradition espagnole.
Si c'est bien cela qu'entend Pascal Quignard – parce que cette phrase n'a pas d'autre sens, eût-elle d'autres significations –, on méditera le fait qu'il l'ait prononcée dans le cadre de l'article que le magazine professionnel des éditeurs, des libraires et des bibliothécaires consacre, dans son numéro de rentrée, au saccage de la libraire du Banquet du livre, dans la nuit du mercredi 8 au jeudi 9 août, dans l'abbaye de Lagrasse.
Invoquer la haine de l'érudition revient à suggérer que peut-être, plus que la chose sexuelle – désormais réduite à son instrumentalisation la plus radicale – c'est l'irruption impromptue du baroque qui constitue le pire danger contre quoi toute une société, solidaire, se prémunit : les uns en vandalisant ce qui, dans l'image sociale du livre, ne l'avait pas encore été tout à fait par le marketing et par le pouvoir des médias ; d'autres en prétendant ne voir dans cette agression que la preuve que le livre demeure l'ennemi principal des ligues de vertu, ainsi que l'assène l'article de Livres Hebdo [5] dans lequel s'exprime Pascal Quignard. Bien courte vue – parce qu'officielle – de tout un secteur professionnel dont l'unique objet social est, a priori, de produire et de diffuser les livres ! Plus étrange, presque narquois, le hiatus que me semble introduire le bref commentaire de l'auteur de La Nuit sexuelle, à paraître dans quelques semaines.
[1] Emprunt au titre du livre de Kostas Axelos, Le Jeu du monde, éditions de Minuit, 1969. Kostas Axelos fut mon enseignant de philosophie, en Sorbonne, en 1972.
[2] Pascal Quignard, Livres Hebdo, n° 698, 24 août 2007, p. 7.
[3] Les définitions en italiques sont tirées du Nouveau Petit Robert, réimpression mise à jour de 1995.
[4] Citation non érudite, éminemment approximative.
[5] L'article est éloquemment titré : « L'ordre moral marche au gasoil ».
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Je remercie vivement le photographe Steeve Iuncker de m'avoir autorisé à reproduire ce Christ espagnol, dont il a réalisé plusieurs portraits. On peut les découvrir sur son site (rubrique Espagne, page 01 et page 02).
Steeve Iuncker expose actuellement ses photographies réalisées depuis 1999 au Festival de Cannes : du 24 août au 4 octobre 2007 au Barocco (restaurant du musée d'Art et d'Histoire), 2 rue Charles Galland à Genève [diaporama Cannes – Festival 1999-2006 – cliquez ici].

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Dominique Autié
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