blog dominique autie

 

Vendredi 7 septembre 2007

06: 16

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie – 38

 

steve_iuncker
Photographie Steeve Iuncker.intertresetroit

 

 

De l'érudition
intertresetroit
comme l'une des manifestions du baroque

 

 

À la mémoire de Michel Aufray,
pour Pierre, qui me dit ce soir – cette page déjà prête –
leur cheminement d'amitié.

 

Face aux catégories convenues, qui échouent à rendre lisible (et non plus seulement visible), le jeu du monde [1], me semble disponible, efficacement parfois – pour ne pas dire souvent –, celle du baroque, du moins dans l'acception qu'Eugenio d'Ors tenta de faire prévaloir : non une période de l'histoire de l'art, mais un système surtemporaire, qui peut affecter les productions humaines bien au-delà des seules catégories des beaux-arts.

Ainsi l'érudition m'apparaît-elle éminemment baroque, par essence : par sa surcharge, son inutilité, par la corne de la mort dont elle perce le marbre le plus lisse, le moins poreux. L'écrit n'est associé au savoir qu'à certaines époques, dans un nombre limité de civilisations – et le livre (volumen puis codex), qui concentre l'écrit, dans des périodes et des aires géographiques plus encore circonscrites : il l'a brièvement été en Occident, il ne l'est plus. Le destin du livre est, sous nos climats, indissociable de l'érudition. Le livre est baroque.

Je lis, ces jours-ci, le propos de Pascal Quignard que voici : On ne peut ridiculiser sans cesse l'érudition et faire respecter le savoir [2]. Cette remarque peut revêtir des sens variés, contradictoires ; j'en mentionne trois, il en est d'autres :

1. On ne peut exercer sérieusement le métier d'éditeur en obtempérant à l'injonction des BTS force vente, qui tiennent un index nominum, des notes infrapaginales et, plus largement, tout apparat critique pour autant de contre-arguments commerciaux (au regard d'un grand public qui n'existe pas et à qui, existerait-il, les livres concernés ne s'adresseraient pas).

2. L'érudition est le département R & D du savoir.

3. Les érudits sont le corps d'élite des armées instruites [Appréciez, je vous prie, mon soin à noyer le poisson de l'élitisme].

L'érudition, d'après l'Académie, ne serait qu'un savoir approfondi, celui justement qui se fonde sur l'étude des sources historiques, des documents et des textes. Le simple savoir, si je tire ce fil lexicographique, s'en tiendrait aux on-dit : on ne serait instruit que par ouï-dire – l'information connue par la parole entendue, et notamment par la rumeur [3]. Dont la rumeur d'État, celle dont le JT de 20 heures est le grand véhicule. La rumeur a pour presque synonyme le bruit. D'où le silence de règle dans le cabinet de lecture où travaille l'érudit.

Je découvre cette chaîne sémantique, d'une effrayante cohérence, à mesure que j'avance dans l'exploration de cette petite phrase de Pascal Quignard. N'est-ce pas fourvoyer son interlocuteur que de faire de la prise en compte (au sérieux) de l'érudition la condition du respect du savoir ? Tout semble indiquer que ces deux termes n'ont rien de commun : les sources, mais surtout les documents et les textes sont les outils indispensables de l'érudit. Parmi eux, les livres. Faire du savoir une catégorie autonome, c'est préciser qu'il se distingue de l'érudition, et cela conduit sur la piste que j'ai suivie plus haut, où nul écrit n'est nécessaire – voire légitime –, mais seulement le medium, les médias, qui sélectionnent et formatent l'information. Il suffit d'être informé pour être instruit.

Érudition et savoir se présentent comme deux ensembles parfaitement étanches, disjoints – s'ils ne sont pas antagonistes. Cette disjonction ne daterait pas d'hier, elle serait constitutive de l'érudition. L'érudition, c'est un putto fessu qui volette au-dessus d'un traité de René Descartes. Une vanité suspendue au mur d'un laboratoire de recherche en bionique.

Je parviens au point où se pose cette question : à quel motif peut-on étourdir ainsi son interlocuteur en proférant une telle sentence ? À moins que, disposant du sens des mots (crédit que j'accorde, on l'imagine, à Pascal Quignard), on entende ainsi profiter du prestige d'un bon mot, d'une bien-pensance à la Saint-Ex (Aimer, ce n'est pas se dévorer des yeux, c'est regarder ensemble dans la même direction [4]) tout en savourant, en son for intérieur, un mot d'ordre dont nul, à peu près, n'est plus en mesure d'apprécier la portée : Vous nous demandez, à nous, érudits, de fermer les yeux sur la misère pathétique des savoirs que vous propagez, sur votre soupe culturelle et votre anorexie de l'âme ; nous sommes, finalement, disposés à composer, dès lors qu'il s'agit d'éviter l'hallali, la curée, notre mise au ban radicale, publique, honteuse, de votre bonne société ; dès lors qu'il s'agit de publier et de vendre quelques-uns de nos livres. Mais, de grâce, rendez-nous la monnaie de notre pièce : respectez-nous, préservez notre outil de travail (ou nos jouets, comme on voudra), ne faites pas du livre un objet patrimonial, c'est-à-dire un cadavre propre !

Les livres sont des gisants baroques, des Christs articulés tels que les a produits la tradition espagnole.

Si c'est bien cela qu'entend Pascal Quignard – parce que cette phrase n'a pas d'autre sens, eût-elle d'autres significations –, on méditera le fait qu'il l'ait prononcée dans le cadre de l'article que le magazine professionnel des éditeurs, des libraires et des bibliothécaires consacre, dans son numéro de rentrée, au saccage de la libraire du Banquet du livre, dans la nuit du mercredi 8 au jeudi 9 août, dans l'abbaye de Lagrasse.

Invoquer la haine de l'érudition revient à suggérer que peut-être, plus que la chose sexuelle – désormais réduite à son instrumentalisation la plus radicale – c'est l'irruption impromptue du baroque qui constitue le pire danger contre quoi toute une société, solidaire, se prémunit : les uns en vandalisant ce qui, dans l'image sociale du livre, ne l'avait pas encore été tout à fait par le marketing et par le pouvoir des médias ; d'autres en prétendant ne voir dans cette agression que la preuve que le livre demeure l'ennemi principal des ligues de vertu, ainsi que l'assène l'article de Livres Hebdo [5] dans lequel s'exprime Pascal Quignard. Bien courte vue – parce qu'officielle – de tout un secteur professionnel dont l'unique objet social est, a priori, de produire et de diffuser les livres ! Plus étrange, presque narquois, le hiatus que me semble introduire le bref commentaire de l'auteur de La Nuit sexuelle, à paraître dans quelques semaines.

 

 

[1] Emprunt au titre du livre de Kostas Axelos, Le Jeu du monde, éditions de Minuit, 1969. Kostas Axelos fut mon enseignant de philosophie, en Sorbonne, en 1972.
[2] Pascal Quignard, Livres Hebdo, n° 698, 24 août 2007, p. 7.
[3] Les définitions en italiques sont tirées du Nouveau Petit Robert, réimpression mise à jour de 1995.
[4] Citation non érudite, éminemment approximative.
[5] L'article est éloquemment titré : « L'ordre moral marche au gasoil ».

 

 

cannes_iuncker

intertresetroit
Je remercie vivement le photographe Steeve Iuncker de m'avoir autorisé à reproduire ce Christ espagnol, dont il a réalisé plusieurs portraits. On peut les découvrir sur son site (rubrique Espagne, page 01 et page 02).
Steeve Iuncker expose actuellement ses photographies réalisées depuis 1999 au Festival de Cannes : du 24 août au 4 octobre 2007 au Barocco (restaurant du musée d'Art et d'Histoire), 2 rue Charles Galland à Genève [diaporama Cannes – Festival 1999-2006 – cliquez ici].

 

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Commentaires:

Commentaire de: iPidiblue remue le web dans la plaie [Visiteur]
Le livre comme objet fini face au web comme objet infini - work in progress ?

Qu'est-ce qui porte le plus à rêver, le sujet fini qui suggère l'infini, ou l'inventaire illimité qui effraie les simples mortels que nous sommes ?
Permalien Vendredi 7 septembre 2007 @ 14:04
Commentaire de: iPidiblue baroqueux [Visiteur]
Si mon commentaire est baroque c'est un peu voulu ...
Permalien Vendredi 7 septembre 2007 @ 14:05
Commentaire de: iPidiblue flaubertien [Visiteur]
Vous savez, Dominique, que pour certains - et parfois les plus grands comme Flaubert et son disciple Maupassant - le livre est un foutoir ! Ce qui d'ailleurs n'est pas contradictoire à l'érudition, on connaît assez les recherches minutieuses de Flaubert pour restituer Carthage ou les anciennes religiosités du temps de Saint-Antoine !

Moi j'ai tendance à transformer mes pages webs en foutoir, mais je suis un hérétique c'est bien connu !
Permalien Vendredi 7 septembre 2007 @ 14:13
Commentaire de: Marc Briand [Visiteur] · http://catherine.briand.club.fr/index.html
Baroque et, même, rococo. J'apprécie beaucoup les essais de Pascal Quignard dont l'érudition est prodigieuse mais ses romans sont illisibles. Le drame de beaucoup d'intellectuels est qu'ils se prennent pour des artistes. L'Edition en souffre à mourir.
Permalien Vendredi 7 septembre 2007 @ 17:45
Commentaire de: Blind Horse [Visiteur]
L'érudition est au savoir ce que la haute gastronomie est à la cuisine des "routiers".
Permalien Vendredi 7 septembre 2007 @ 19:07
Commentaire de: une passante [Visiteur]
Corrigez donc la faute d'orthographe dans l'encart situé à droite de la photo ( " sur sont site"). Ça la fiche mal...
Permalien Vendredi 7 septembre 2007 @ 19:45
Commentaire de: admin [Membre]
Merci à vous, vraiment.
Je ne m’explique toujours pas comment une telle faute peut rester là, une journée entière, sans que nul ne songe à me la signaler.
Plusieurs personnes de mon entourage professionnel (nous sommes sept qui travaillons ici dans la journée) semblent suivre ces chroniques, et notre métier est l’édition. Le blog lui-même reçoit près de 2 000 visites par jour, ce qui signifie quelques lecteurs assidus. Or, une overdose d’écran (entre 10 et 12 heures par jour) et le manque de temps me font laisser beaucoup de fautes dans mes frappes. Nous savons, de plus, dans notre métier, qu’on est toujours le pire relecteur de soi-même.
J’ai toujours affirmé que nous sommes, tous, responsable de la qualité de ce que nous allons chercher – et trouvons souvent – sur la Toile. Certains sites communautaires l’ont parfaitement compris, où des contributeurs – tel Cédric, ici même – veillent au bon usage d’une langue qui reste notre outil le plus précieux.
Merci d’avoir pris le temps de me signaler cette bourde, grossière entre toutes. Merci de votre présence sur la Toile.
Dominique Autié.
Permalien Samedi 8 septembre 2007 @ 07:50
Commentaire de: cedric [Visiteur] · http://rienquemonmonde.hautetfort.com/
L'érudition ? un ru qui coule dans l'édition ?

Permalien Samedi 8 septembre 2007 @ 18:37
Commentaire de: Quidam lector [Visiteur]
Puis-je, à mon tour, indiquer une petite faute ? index nominum, et non *nominorum... Je regrette un peu de me manifester pour la première fois, sur un site que j'apprécie beaucoup, pour un commentaire si trivial, mais tous vos messages, Dominique, se suffisent généralement à eux-mêmes...
Permalien Samedi 8 septembre 2007 @ 21:12
Commentaire de: Quidam lector [Visiteur]
En outre, mon unique commentaire est hors de propos: lecture trop rapide.. Honte à moi !!
Permalien Samedi 8 septembre 2007 @ 21:13
Commentaire de: admin [Membre]
Non, non… vous avez parfaitement raison  !
Vous en avez même la preuve ici :
[Cliquer].
Merci à vous.
D.A.
Permalien Samedi 8 septembre 2007 @ 21:34
Commentaire de: Saïd Mohamed [Visiteur]
On pourra chanter les pays
Rivages où poser ses bagages
Il n'en est que dans la magie des mots

Saisir le fil et glisser ses mains
Dans le soleil des pages qui
Sous les ongles laissent les traces d'un sang noir.

Montrer ses terres être de quelque part.
Dans les livres s'ouvre un territoire nouveau
Qui guérit le mal de nous.
Permalien Dimanche 9 septembre 2007 @ 21:31
Commentaire de: Pierre Guinot [Visiteur]
Trop tardivement merci Dominique, du fond du cœur, pour cette dédicace où je lis, comme tu me l'as signalé par courrier, un intersigne - encore plus confondant que tu ne le crois sans doute.

Pour toi et les lecteurs de ta page, je précise.

La vie de Michel Aufray se déroulait tantôt sur des îles perdues où il recueillait, comparait, sauvait des traditions orales; tantôt dans un appartement de bibliophile, d'herboriste, de hanteur de brocante où l'incunable voisinait avec le kitsch.
Le genre de gars avec qui tout risque d'arriver à tout moment. Vivant antidote à toute arrière-penée louche. Mousquetaire gros. D'Artagnan putto. Infinie délicatesse et invective toute prête. Musique de foire et Alfred Deller. Mais c'est assez d'oxymores.

Non, ce n'est jamais assez : le baroque, c'est ou le vide, ou l'ajout.

Cas d'école donc pour les thèmes aujourd'hui entrelacés : érudition, baroque, bien pensance, savoir et supports, vanités.

Il fallait cette apostille.

  
Permalien Lundi 10 septembre 2007 @ 11:05
Commentaire de: Pierre Guinot [Visiteur]
Pardon pour "l'arrière-penée". 
Permalien Lundi 10 septembre 2007 @ 11:08
Commentaire de: Kate [Visiteur]
Monsieur Briand, votre commentaire confirme ce dont plusieurs éditeurs et auteurs (et lecteurs sérieux) se plaignent (moi, la première): l'Edition souffre de trop de lectures dont la lisibilité est conçue en fonction d'un lectorat de masse, d'un lectorat moyen (d'autres utiliseraient le mot de médiocre ou frivole) qui ne se donne ni la peine ni le temps d'apprendre à lire. Et je ne parle pas d'apprendre l'alphabet mais l'art de lire, de déchiffrer un texte, d'en comprendre le sens, les sens, d'y réfléchir, de s'en laisser imprégner et porter. Je suis stupéfaite que vous puissiez considérer Quignard illisible alors que, pour qui lit avec la voix de l'esprit et l'oeil pinéal ouvert sur l'expérience intérieure, il est d'une fluidité, d'une limpidité fulgurantes. Mais peut-être que pour vous le mot "artiste" se définit par Nothomb ou Begbeider ou Schmitt ou Bourin ou ...
Permalien Mardi 11 septembre 2007 @ 17:35
Commentaire de: Marc Briand [Visiteur] · http://catherine.briand.club.fr/index.html
Diffice de répondre, je ne connais pas les noms que vous citez mais je donnerai comme exemple un livre déjà ancien que j'ai découvert récemment:
André Dhotel,"La vie de Saint Benoît Labre".
Et puis tout dépend ce qu'on cherche: si j'aime la glose de Proust dans la "Recherche", je déteste le didactisme dans le roman ainsi que l'affectation et la préciosité.
Comme vous pouvez le constater, je suis plutôt ringard...j'adore Céline...pardon Dominique...
Permalien Mardi 11 septembre 2007 @ 19:49
Commentaire de: crétin [Visiteur]
l'oeil pinéal ouvert ? ça komence par pine et sa finie par anal, anal ouvert ? c une histoire de cul ça encore ?
Permalien Lundi 12 novembre 2007 @ 21:56

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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