Des nouvelles de Marguerite – car Cesaria se prénomme ainsi, dans la vraie vie. Et de son persécuteur, [re]devenu son ami – enfin…, lui le clame ; elle, que l'existence a rendue prudente, est moins formelle. D'autant que, peu de jours après la mise en ligne de mon billet (qu'on ne cherche évidemment pas de rapport de cause à effet, aucun des protagonistes n'imaginant un instant que l'actualité de la rue est lisible de n'importe quel point de la noosphère), le petit homme m'a menacé : mort annoncée au couteau. Marguerite avait raison.
Ce piètre roman noir [pléonasme : j'abomine le genre] a pour décor le périmètre de la gare Matabiau, l'un des plus surveillés de la ville (Patrice Allègre y avait son quartier général, c'est dire). Tout me laisse penser que mon assassin autoproclamé est indic. Belle perche que tu me tends-là, crétin ! Je suis allé, le samedi suivant, déposer une main courante au commissariat. À toutes fins utiles – celle, prioritairement, qu'on demande gentiment mais fermement à cet homme, de s'intéresser à d'autres agissements que ceux d'une vieille femme qui explore avec une assiduité de fonctionnaire les poubelles de la rue de Bayard. Stratégie payante, bien au-delà de mes calculs : un matin, m'a dit Marguerite, il s'est présenté tout miel, lui proposant de l'aider à saisir un gros chou, un filet de citrons hors d'âge, hors de portée dans le grand conteneur : comme il est plus petit qu'elle, il doit incliner celui-ci pour y plonger pratiquement jusqu'à la ceinture. Il se démène, désormais, se plie en quatre, lui propose de la protéger si un voyou venait à passer par ici.
Plus radicale encore, son amabilité complice à mon égard. Son chat est mort. Il a sonné, un lundi de juillet vers six heures moins le quart (je me brossais les dents au second étage), pour me donner un paquet de litière inentamé qu'il avait d'avance. La mort du chat le dégoûte des chats, pas question d'en prendre un autre. Pour la litière, il a tout de suite pensé aux miens.
Marguerite désapprouve. Elle le trouve fou et persiste à le croire dangereux. Elle m'enjoint la prudence. Je ne considère, pour ma part, que le résultat : à l'aube, la rue a retrouvé une façade de paix sociale. Nous pouvons parler d'autre chose que de lui. J'ai pu, ainsi, annoncer à Marguerite que, cet hiver, elle pourra s'asseoir plus confortablement sur les marches qui font face à mes fenêtres : le voisin a vendu, les nouveaux propriétaires doivent emménager dans quelques jours, je ne doute pas que leur premier soin sera de (faire) desceller le dispositif anti-SDF qui, dans l'odieux, anticipe et laisse assez loin derrière les sprays répulsifs du maire d'Argenteuil.
Il reste un point mystérieux : Marguerite elle-même. Fins sociologues, les ripeurs me jurent qu'elle fait les poubelles pour la beauté du geste – une sorte de choix de vie, pour ainsi dire esthétique : d'ailleurs, je n'ai qu'à suivre la benne à biodéchets, un matin, ils m'en présenteront vingt ou trente comme elle, qui récupèrent, stockent, troquent, consomment parfois le fruit de leur collecte, mais ne sont pas acculés à cet expédient pour survivre.
Les sociétés humaines font décidément songer aux plus délicats tissus organiques, que règlent des chimismes complexes, subtils et contradictoires dont les endocrinologues avouent qu'ils ne savent à peu près rien. Un minuscule malfrat d'opérette – ou de jeu de rôle –, plus nécessiteux qu'intéressé, persécute une plus nécessiteuse que lui. Et les éboueurs, dont le métier a subi l'insulte d'une nomination correctement lessivante, pratiquent le négationnisme social sans le moindre risque qu'une voix s'insurge : je ne suis pas certain que la fléchette de mon sourire et de ma moue ait fiché le moindre doute dans leur cadastre.
Mardi dernier, elle m'a demandé de lui attraper – …vous, qui êtes grand –, sous blister bardé de sticks vantards, l'une de ces choses produites hors sol, hors lumière du jour, hors grain, à saveur de poulet, dont la date de péremption était dépassée de plusieurs jours. C'est moi qui me suis fait soudain donneur de conseils : Ça, c'est non ! vous allez vous empoisonner, Marguerite…
De toute son autorité guadeloupéenne, qui ne laissait place à aucune réserve, elle m'a rappelé qu'une marinade dans les règles de l'art caraïbe, avec ce qu'il faut d'épices et de rhum, a précisément pour fonction de rendre la chair de volaille ferme et goûteuse comme celle d'un gibier sauvage.
• Pour la recette (antillaise) du colombo de poulet, cliquez ici.
En zoom dans le texte :
Dispositif privé anti-SDF, Toulouse, quartier de Jeanne d'Arc. Cliché Dominique Autié.


Les commentaires sont fermés pour cet article.
Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.
Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié
| Lun | Mar | Mer | Jeu | Ven | Sam | Dim |
|---|---|---|---|---|---|---|
| << < | > >> | |||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | |
| 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 |
| 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 |
| 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 |
| 28 | 29 | 30 | 31 | |||

Index général
Le fil du temps
Jours précédents
ÉDITION EN LIGNE
Thésaurus de l'éphémère
Paul-Émile Autié
Alcoolisme abstinent
De l'alexithymie
Indications
All the world's a stage
Le sac de billes
Wara'
Corps préparés
Manuels portatifs
Qu'est-ce qu'on va devenir
about Dominique Autié
L'agenda / bloc-notes








