La lecture, dont j'ai rendu compte ici, du petit livre que le père Philippe Dagonet a consacré au seul chapitre quatre de l'évangile de saint Jean a opéré comme une baguette de sourcier. Informé et encouragé par un couple ami, j'ai participé mercredi dernier à la soirée de rentrée du groupe biblique qu'anime le père Lizier de Bardies, responsable de l'ensemble paroissial Saint-Sernin et Notre-Dame du Taur. Au programme, la lecture de ce même évangile, engagée en début d'année, parvenue avant l'été au terme du cinquième chapitre. De sorte qu'il y eut certainement coïncidence presque parfaite entre ma lente progression dans le récit de la rencontre de Jésus avec la Samaritaine au puits de Jacob et la méditation qu'en faisait la petite quinzaine de personnes qui se retrouve, un mercredi soir chaque mois, autour du théologien.
Ces deux heures ont passé comme à peine la moitié d'une. Le chapitre sept et les premiers versets du suivant ont été lus à haute voix par le prêtre, par séquences dont le découpage, parfois inattendu [1], comme dans le travail du monteur au cinéma, induit une première indication. Dans un dosage subtil d'autorité et de questionnement, le père de Bardies met le passage en perspective – dans l'évangile de Jean, dans les autres évangiles, dans les autres livres du Nouveau comme de l'Ancien Testament. Sans qu'il soit besoin d'y inviter pesamment les participants, des remarques personnelles scandent l'exposé : ni glose à proprement parler collective, ni groupe de parole démagogique, ni incitation à s'approprier un texte qui ne l'appelle pas, un protocole tacite semble régler ce que je suis tenté de définir a minima comme une rigoureuse et sensible attention au texte.
Dès l'instant où la lecture d'une deuxième séquence fut engagée, l'évidence m'était claire : chez chacun de nous [2], le texte biblique avait restauré, sans préavis ni artifice, la souveraineté de la langue – la langue, le don de langue(s), l'Esprit [Car en quelque lieu que se trouvent deux ou trois personnes assemblées en mon nom, je m'y trouve au milieu d'elles (Matthieu, 18,20 [3])].
Le chapitre sept de Jean évoque la montée de Jésus à Jérusalem lors de la fête des Tentes. De façon pour ainsi dire sociologique, l'apôtre bien-aimé (Matthieu et lui sont les deux évangélistes qui furent témoins directs de la vie publique du Christ) rend palpable la confrontation de Jésus avec une société bloquée – pour mieux dire : l'impossibilité d'une société, dont la langue est verrouillée par le formalisme social et politique, d'accueillir le moindre mot du Nazaréen ; et de l'entendre sur le niveau de sens que ce propos exige – si ce n'est pour être compris d'emblée, du moins pour être entendu. J'ai cru devoir suggérer combien ce passage s'insère de lui-même, sans qu'il soit nécessaire d'en forcer la lecture, dans la problématique contemporaine, pour peu qu'on ressente celle-ci douloureusement : ce mur qu'opposent à toute parole singulière nos dispositifs de pensée unique, notre usage d'une langue essorée de son registre spirituel, réduite à l'efficacité servile envers la stricte immédiateté (de l'économie, du plaisir – dans les groupes de parole – de cette parole-là –, cette immédiateté est nommée le vécu, le ressenti : il est impératif d'exprimer son ressenti (quelque part) ; les cellules de soutien psychologique qu'on met en place à tout propos désignent les confins, les limites extrêmes de cette langue non plus surveillée, mais sous haute surveillance).
Le texte de Jean ne me semble pas plus difficile que celui des trois autres évangélistes. Peut-on dire que, moins anecdotique – ou mettant à distance l'anecdote au profit de dialogues auxquels il fut mêlé –, Jean accorde une plus vive participation à son lecteur ? Il faut, provisoirement au moins, oublier qu'il est aussi l'auteur de l'Apocalypse. Quel Occidental, aujourd'hui, à moins de se vautrer dans un ésotérisme de Tout à deux euros, peut s'avancer de plain-pied dans La Divine Comédie, le Bardo Thödol (le Livre des morts tibétain) ou la Bhagavad-Gîtâ ? De tels textes réduisent au silence d'une initiation passive. Les gourous imposent un tel silence à l'initié. L'Évangile est parole – la Parole, pour qui fait acte de foi. Comme les autres livres de la Bible, l'évangile de Jean ne fait pleinement sens qu'au moment (nunc) et à dans le lieu (hic) de son énonciation partagée. Voilà ce que rend d'emblée sensible le groupe biblique.
Non qu'il soit vain de procéder à la lecture solitaire a bocca chiusa. Celle-ci, cependant, n'abdique pas aisément son caractère profane. Je ne suis pas assuré que, dans les meilleures dispositions, quiconque aborderait l'Évangile pour la toute première fois s'ouvrirait aux dimensions dans lesquelles opère la Parole. Je ne parle pas de résistance intellectuelle, rationaliste, humaniste au personnage du Christ, à ses propos, aux actes d'exception que lui prêtent les auteurs du Nouveau Testament. Je songe très précisément à l'état de la langue que toute lecture courante active : c'est la langue endolorie, langue anémiée, asthénique qui, le plus souvent, fait mine de nous assister quand nous trouvons enfin le temps de nous mettre à l'écart, un livre ouvert devant nous. Et cette lecture somnolente, dans la plupart des cas, suffit ; elle a ses vertus sédatives, un juste plaisir ne lui est pas interdit. Lu ainsi, toutefois, je crois que Jean peut paraître allusif, sans consistance : le texte siffle comme la lame du sabre avec lequel on fait des moulinets. Je crois comprendre comment, dans ces conditions, on peut n'éprouver aucun intérêt pour un texte dont on connaît assez vaguement le contenu (les évangiles : quatre versions à peine démarquées de la vie de Jésus, face à quoi nous avons en tête le modèle littéraire du roman historique) ; dont la découverte, dès lors, est décevante : tant de passages sembleront plomber la chronique, tant de dialogues, notamment chez Jean, passeront pour des longueurs pour le simple amateur de biographies romancées.
En revanche, j'en pose ici l'hypothèse – que je vérifierai en préparant la soirée d'octobre –, la lecture marmottante, qui prévalut en Occident jusqu'à la fin du onzième siècle [4], est peut-être à même de stimuler la langue en ses registres de vibration les plus profonds, d'en étendre considérablement la tessiture, presque dans l'instant. Celle-ci offrirait une sorte de pratique de passage entre la surdité (ou l'assourdissement) de notre temps et le sobre et fécond exercice que propose le groupe biblique. Je n'oublie pas que, dans ce bien-lire, ce bien-être du texte, se profile pour certains d'entre nous, qu'il m'arrive d'envier souvent, la liturgie de Parole – qui se situe encore au-delà : dans la célébration.
[1] Très différent de celui auquel procéderait un commentaire universitaire.
[2] Trois couples – dont Nadine et Daniel, à qui je dois de me trouver là –, des personnes venues seules, parmi elles deux religieuses.
[3] Traduction de Lemaître de Sacy.
[4] Entre autres références possibles, le magnifique essai d'Ivan Illich, indiqué plusieurs fois déjà dans ces pages, Du lisible au visible – sur L’Art de lire de Hugues de Saint-Victor, traduit de l’anglais par Jacques Mignon, Éditions du Cerf, 1991. Repris dans le cadre des Œuvres complètes d'Ivan Illich en cours de publication aux éditions Fayard.
En ouverture :![]()
Saint Jean l'évangéliste, détail du tympan du portail de l'abbaye de Fleury (Saint-Benoît-sur-Loire), XIe-XIIIe siècle.![]()
[Ouverture et zoom – Source : Wikipedia Commons]

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