blog dominique autie

 

Dimanche 30 septembre 2007

08: 50

 

Les portes
intertresetroit
[Home cinema III]

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Merci à Émilie L.,
qui m'a permis de
voir ce que voici.

 

[Ce texte est complété par une galerie. Lien sous les notes.]

 

Cher Monsieur Héraclite, on ne voit jamais, non plus, deux fois le même film. Je vous le dis. Projeté en salle, le long métrage se déroule inexorablement ; cadenassé sur mon siège, je n'ai aucun pouvoir sur moi-même, je suis réduit à tenter de n'en rien perdre et, pourtant, l'image fluide m'échappe comme de l'eau trop vive entre les doigts.

J'ai cessé de fréquenter les salles obscures vers l'âge de vingt-cinq ans, pour cette raison. À cette époque, j'entrevoyais à peine le retard pris dans la lecture à cause d'une enfance et d'une adolescence détestées. Le livre était porteur du même effroi : deux lecteurs ne peuvent lire le même livre et soi-même – pour reprendre l'image superbe d'Élisabeth Bing –, on ne nage jamais deux fois jusqu'à la même page.

Pour ce qui est du cinéma, l'électronique et le grand écran de mon ordinateur ont modifié cette donne [1] : seul, opérateur projectionniste et lecteur, le film m'est enfin livré en tant qu'œuvre et non plus comme spectacle.

J'ai vu Tous les matins du monde le 3 janvier 1992 à la séance de vingt-deux heures trente-cinq, dans la salle deux de l'UGC, place Wilson à Toulouse : mon billet est glissé entre le papier cristal et le plat arrière de la couverture du livre de Pascal Quignard. La salle était pratiquement vide. C'était quelques semaines avant l'avalanche d'honneurs dont le film sera couvert par les médias.

Qu'ai-je vu, ce soir-là ? Ce qu'il était suffisant de voir pour dire, le lendemain : J'ai vu Tous les matins du monde, mais dépêchez-vous, ce film ne va sans doute pas rester programmé bien longtemps. Suffisant pour passer exceptionnellement pour le cinéphile que je ne suis pas. Suffisant pour le babil, la sociabilité de surface. Voilà ce que j'abomine dans le cinéma. Je connais par cœur l'argumentaire supposé me faire changer d'avis. C'est trop tard.

Dès que j'ai commencé à visionner l'œuvre d'Alain Corneau, voilà quelques jours, la certitude de n'avoir jamais vu le film que j'allais voir s'est imposée. Et, de fait, j'ai enfin vu : la lenteur de l'œuvre, la succession des plans – comment ne pas les voir ! – composés comme des tableaux de Georges de La Tour ou des natures mortes flamandes, j'ai prêté attention à la diction de Jean-Pierre Marielle (cette réhabilitation du vocable Monsieur à laquelle procèdent les dialogues).

Et j'ai vu les portes.

Mumtaz s'angoisse de toute porte fermée. Elle semble les préférer à peine entrouvertes. Le chat serait la vivante contestation d'un principe hâtivement reçu, que j'ai toujours tenu pour imbécile, Il faut qu'une porte… Non ! l'entrebâillement nous agrée, la passe étroite, le quinconce, le dédale étriqué, l'enfilade – voilà qui sied au chat et à l'homme à chats.

Dans Tous les matins du monde, la vie elle-même semble jouer ses coups décisifs, toujours, entre deux portes. Alain Corneau démontre de magistrale façon qu'il n'y a pas plus peuplé, pas plus humain que le cadre d'une porte. Jamais la perspective désignée par la porte, fût-elle strictement verrouillée, n'ouvre sur rien, jamais sur une absence définitive.

La porte serait le seul dispositif humain qui somme le destin de s'annoncer. La mort n'a jamais le beau rôle de part et d'autre d'une porte  elle se trouve contrainte, à ses abords, d'abdiquer au moins provisoirement la moitié de ses possessions, elle doit en rabattre. On ne claque une porte qu'au nez de la mort. Et c'est entre deux portes (dans le film, cette leçon est clairement assénée) qu'on se dévergonde [2].

Une autre affaire encore : l'interrègne de la porte.

Qui se profile dans l'embrasure se trouve, ipso facto, revêtu de la robe de l'ange messager. Intersigne, interstitielle – Parole, tout humaine, saturée de mystère et de divinité, ni humaine, ni toutefois divine : Je vous garde en raison de votre douleur, non de votre art. Dans la cabane, portes closes, Monsieur de Sainte Colombe énonce ce qui n'est pas un verdict humain tout en ayant ce statut dans le récit, ce que Marin attendait comme parole d'évangile et qui est moins et plus que cela : ce n'est qu'au plan suivant, dans l'entrejour de l'inhumain vantail – une porte de sortie plus exiguë qu'une meurtrière –, que cette parole s'entend.

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Vivre dans l'angle – in angulo – du monde.
Dans l'angle mort – par lequel le visible cesse d'être visible
à la vue [3].

J'avais enchâssé, ici, ce passage des Ombres errantes dans un billet intitulé Encoignures, demi-jour, angles morts. Persistait-il, dans une zone aveugle de ma mémoire, certaines des images du film d'Alain Corneau ? En 1992, je vivais seul dans un petit studio qui m'avait été prêté pour que j'y écrive mon premier roman. Le lien s'impose entre ce que je lis aujourd'hui de la gestion de l'espace dans Tous les matins du monde et un passage, au moins, de Blessures exquises, que j'achevai en 1993. Le livre n'est plus disponible, je joindrai cette pièce au dossier, dans quelque temps.

Qui donc voit le film à notre place ? Qui lit quand nous faisons semblant de lire ?

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Elle feignait de lire. Quand nous lisons, nous feignons toujours de lire [4].

 

 

[1] Voir les deux chroniques que j'ai consacrées à cette expérience : Home cinema 1 (sur Bergman) et Home cinema 2 (sur Klaus Kinski).
[2] Je tiens à confesser l'emprunt.Cf. André Pieyre de Mandiargue, Porte dévergondée, Gallimard, 1965.
[3] Pascal Quignard, Les Ombres errantes, Grasset, 2002, p. 58.
[4] Agustina Izquierdo [Pascal Quignard], L'Amour pur, P.O.L., 1993, p. 188 (ce sont les derniers mots du livre).

 

Galerie
Quelques portes, encoignures et perspectives biaisées
dans Tous les matins du monde [*] :
Cliquez ici.

 

[*] Les clichés qui constituent la galerie liée à cette à page sont des captures d'écran, non recadrées, du film Tous les matins du monde. Sur la page de sommaire, les chiffres sous les vignettes indiquent le minutage de chaque capture. Les légendes des images sont, pour la plupart, empruntées au livre de Pascal Quignard (Gallimard, 1991) à partir duquel il a lui-même écrit les dialogues et, en collaboration avec Alain Corneau, le scénario du film.
Le DVD n'en est plus commercialisé depuis plusieurs années ; il est donné comme à paraître de nouveau au début du mois d'octobre. Si celui-ci me permet de réaliser des images de meilleure qualité que celles obtenues ici, je mettrai aussitôt à jour cette galerie.

viole_vignette

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: Pierre Guinot [Visiteur]
" Les rois ne touchent pas aux portes. " (Francis Ponge)
Permalien Lundi 1 octobre 2007 @ 09:25
Commentaire de: Louis-Paul [Visiteur] · http://leblogdelouis-paul.hautetfort.com/
J'aime prendre les portes -entre ouvertes-en photos lorsque la ligne de lumière pénétrante et verticale vient se prolonger en oblique sur le sol, sur un vieux carrelage ou parquet.

Et la porte est symbole de ce premier geste de sortie du déni: pousser une porte et aller enfin vers les autres, crier son désespoir pour reprendre enfin espoir.
Bonne journée Dominique, amitiés.
Permalien Mardi 2 octobre 2007 @ 05:31
Commentaire de: ... [Visiteur]
(Actes des Apôtres 12.10):

Lorsqu'ils eurent passé la première garde, puis la seconde, ils arrivèrent à la porte de fer qui mène à la ville, et qui s'ouvrit d'elle-même devant eux; ils sortirent, et s'avancèrent dans une rue. Aussitôt l'ange quitta Pierre.
Permalien Mardi 2 octobre 2007 @ 08:08

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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