… l'enfer, c'est les Autres.
Petite phrase [1] au terrible destin – ou, pour mieux dire, phrase facile, comme on l'insinuait jadis d'une femme, jugement sans appel qui n'excluait pas qu'on reconnût, en son for intérieur, quelque panache enviable à celle qui disposait des moyens d'une telle facilité. Phrase prononcée, toutefois, à point nommé : l'époque n'attendait qu'elle, sans trop savoir le profit qu'elle en tirerait, dont on mesure aujourd'hui pleinement l'étendue. Jamais comme aujourd'hui – sur le bref laps et la courte surface de mon commerce avec le monde, il n'aura été plus problématique, douloureux, humiliant d'être l'autre des autres.
Que professe le penseur glaucomateux juché sur son bidon d'huile de vidange ? Que l'autre singulier n'est jamais qu'une pièce détachée de la géhenne – émissaire ou agent double, qu'il n'est rien pour lui-même, que sa langue de bois est celle du martyre qu'il anticipe, de la souffrance qu'il préfigure, plus anonyme encore et irresponsable que l'espèce, insolvable par principe : les autres, collectif infernal au faciès de faux pluriel par quoi nous est désigné l'enfer mou. Voilà quel poison nous a inoculé la pensée torve de ce curé contre nature, ce penseur par-derrière – chez qui la littérature a suscité un tel effroi qu'il a passé une œuvre entière à tenter de la conjurer au scalpel, tout en la connaissant bibliquement, comme un nécrophile.
Examinée sur le terrain de la morale de convenance et de contenance qui prévaut sur la place publique, la question que j'aborde est sans objet : l'autre n'a pas de statut propre dans une pensée qui se revendique comme laïque. Il faut recourir au beau concept du prochain pour le rencontrer, et venir buter sur le judéo-christianisme pris dans la masse du mot lui-même. Si je m'en tiens un instant à ce registre, pas plus que l'autre mon prochain n'est quelqu'un, ce serait trop facile. Il est personne, il est à venir, probable ou improbable, annoncé ou impromptu. Importun parfois, – souvent, pour tout dire. Je n'ai pas à le nommer, ce qui devrait rendre la tâche moins lourde à qui dispose de peu de mots, à qui se sent mal dans sa langue. De cette franchise, on a préféré faire une licence : celle qui permet de ne pas le voir quand il se présente. Tentons le déni devant le cloaque nauséabond – c'est ce à quoi nous autorise, voire nous encourage, hâtivement lue, épinglée comme un insecte mort dans une boîte d'entomologiste, la petite phrase facile de Huis clos. Et c'est ainsi que la pensée de l'autre (l'autre dans la pensée de chacun de nous) est devenue excrémentielle – honteuse, comme de s'accroupir en certain lieu qui ne se conjure qu'au prix d'une éreintante asepsie.
En quoi, plus que prophétique, Sartre fut-il providentiel ? En cela qu'il nous dédouane. Sa sentence, in fine, encourage nos sociétés à se retrancher derrière un diagnostic, à ne prendre en compte que la dimension pathologique – la phobie sociale – d'une attitude qui se généralise à mesure que s'accroît l'effet de serre. Je ne me lasserai pas de recommander la lecture de deux études, déjà signalées dans ces pages [2], qui décrivent ce syndrome dans la société japonaise. Avec l'alexithymie, le shinkeishitsu compose un précipité clinique – cette peur mutique que nous croisons chaque jour, pour laquelle il faudrait opérer à langue ouverte (sur le modèle de la chirurgie cardiaque dite à cœur ouvert). Voilà ce que tentent de suggérer ces pages, ces minuscules cailloux que je sème ici avec bien plus de conviction qu'il n'y paraît sans doute : il existe, me semble-t-il, un danger équivalent à laisser l'ethnopsychiatrie s'approprier notre malaise (réduire l'autre au statut d'agent pathogène et dire, dans le même temps, qu'il objective l'enfer) comme à proclamer que l'alcoolisme est une maladie et rien d'autre, tout en banalisant la dérive et l'exclusion de celle ou celui qui s'y noie ; dans les deux cas, c'est entériner la souffrance et abdiquer toute opportunité de l'alléger ou d'en conjurer les causes. Dans les deux cas, c'est mentir sciemment. Voyez d'ailleurs comment, quand il est question de l'autre, le bout du nez de nos sociétés remue.
De cet autre qui pue l'enfer, je me défie et crois me protéger de deux façons : j'apprends à ne plus le désigner par son nom et j'élude, à titre individuel, toute prise en compte des diverses postures dans lesquelles il se trouvera quand, nécessairement, nos chemins se croiseront ou, plus certainement encore, il se trouvera intervenir à ma suite – dans des situations de travail, d'utilisation de l'espace public, principalement. Je m'en remets à la société, de façon privilégiée à l'État, pour organiser la mise à l'écart de celui qui, sinon, menacerait de devenir mon prochain. Il suffit d'ailleurs d'initier la méthode au niveau collectif, celle-ci fonctionne par copier-coller dans la sphère individuelle : quelques textes réglementaires, voire législatifs, édicteront qu'on ne dirige plus l'autre, qu'on ne lui donne plus d'ordre (surtout, ne plus prendre le risque de devoir lui appliquer une sanction s'il s'y refuse ou déroge, car ce serait encore étalonner mon pouvoir sur son existence – exit l'existence de l'autre, vous dis-je !) mais qu'on se conforme aux techniques de la nouvelle gouvernance ; on pliera l'architecture et le mobilier urbains à la prolifération des couloirs réservés aux vélos, aux accès aménagés pour les personnes à mobilité réduite ; on mettra la quadriphonie à la disposition des personnes si gravement malentendantes que le sens de l'ouïe n'est pas, chez elles, réduit mais absent ; on fera savoir avec force fierté que les malvoyants – si absolument malvoyants qu'on les disait jadis aveugles – peuvent désormais surfer sur Internet face à l'écran d'un ordinateur ; dans les cas douteux, on mettra en place sans délai une cellule de soutien psychologique et le tour sera joué : on m'aura montré la voie, qui consiste à évacuer l'autre de ma langue et à considérer que tout a été prévu pour qu'il fasse son affaire de n'importe quelle situation sans que j'aie à m'en préoccuper, puisque ses postures (qu'induisent ses besoins, ses difficultés éventuelles, son statut – et jusqu'à son discours [3]) sont prises en compte et formalisées par la collectivité.
Je peux, dès lors, ne plus voir l'autre singulier.
J'ai, de justesse, contourné l'enfer. Suis-je pour autant l'hôte envié, enviable d'un quelconque paradis ? C'est le versant opposé d'une problématique dont je me demande, soudain, comment elle peut m'occuper l'espace même et le temps d'une page, puisque tant d'efforts sont mis en œuvre, à mes frais, pour qu'elle n'existe pas.
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[1] Jean-Paul Sartre, Huis clos, scène V, in Théâtre, tome I, Gallimard, 1947, p. 167. Sur aucune des premières pages de résultats dans lesquelles Google liste, en neuf centièmes de seconde, les cent trente sept mille occurrences de cette phrase ne figure la capitale qui affecte les Autres dans le texte original. La formule ne s'y trouve d'ailleurs pas dans le splendide isolement sentencieux qu'on lui suppose en la citant ; au point qu'elle semble même avoir échappé à son auteur à la fin d'une des dernières répliques de Garcin : Eh bien ! voici le moment. Le bronze est là, je le contemple et je comprends que je suis en enfer. Je vous dis que tout était prévu. Ils avaient prévu que je me tiendrais devant cette cheminée, pressant ma main sur ce bronze, avec tous ces regards sur moi. tous ces regards qui me mangent… (Il se retourne brusquement.) Ha ! Vous n'êtes que deux ? Je vous croyais beaucoup plus nombreuses. (Il rit.) Alors, c'est ça l'enfer. Je n'aurais jamais cru… Vous vous rappelez : le soufre, le bûcher, le gril… Ah ! quelle plaisanterie. Pas besoin de gril, l'enfer, c'est les Autres. La majuscule n'a, bien évidemment, aucune portée scénique dans l'écriture théâtrale : seule une didascalie pourrait inciter l'acteur à suggérer que ce mot est capital, qu'il lui faut improviser une astuce pour que le public en prenne bien conscience. Cette majuscule est une majuscule d'intellectuel : quand vous en lirez le livret, cher spectateur, souvenez-vous que c'est un philosophe qui a écrit la pièce.
[2] Jean-Claude Jugon, Phobies sociales au Japon, éditions ESF, 1998 [LIRE LE TEXTE DE PRÉSENTATION DU LIVRE – cliquer ici] ; Shoma Morita, Shinkeishitsu – Psychopathologie et thérapie, préface de Pierre Pichot, Les Empêcheurs de penser en rond, 1997 [ci-contre].
[3] Rien de plus normé désormais, on en conviendra, de plus codifié, de plus sévérement précontraint que le discours obligé de la victime.

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