Colloque
Les 8 et 9 novembre 2007 (ce jeudi, donc), l'université du Sud Toulon-Var (UFR de lettres et sciences humaines, laboratoire Babel) accueille les deuxièmes journées scientifiques euroméditerranéennes, en association avec l'université de Naples. Un colloque international se tiendra sur le thème de L’échiquier labyrinthique de Roger Caillois. André-Alain Morello et Valeria Sgueglia, qui organisent ces rencontres, m'ont fait l'honneur de m'y convier, afin que je présente le travail de médiation muséographique réalisé au muséum d'histoire naturelle de Toulouse : la structure de l'échiquier, telle que Caillois la met en œuvre notamment dans Cases d'un échiquier [1], a été retenue pour l'une des salles de l'exposition permanente.
J'ai terminé, ce week-end, la rédaction de ma communication, Validation de l'échiquer. Je rendrai compte de ce colloque, qui promet d'être passionnant. Je reproduis ici l'argumentaire de mon intervention, adressé en juin aux organisateurs.
On peut lire dans Cases d’un échiquier, insérée dans le texte intitulé « L’imagination rigoureuse » et présentée comme un bref excursus, une « Étude de l’échiquier [2] » – déroutante de rigueur et de liberté, à l’égal de la plupart des textes de Roger Caillois. Comme « Reconnaissance à Mendeleiev [3] » notamment, ces quelques pages contribuent à faire de Cases d’un échiquier le livre central qui favorise l’accès synoptique à l’œuvre – ainsi que Caillois lui-même y invite son lecteur par la « Table de concordances » qu’il a pris soin d’établir à la fin du volume.
Dominique Autié effectue depuis 2002 des missions de médiation muséographique pour le muséum d’histoire naturelle de Toulouse, l’un des plus importants de France par l’ampleur et la qualité de ses collections et par la place centrale qu’il a tenue, à la fin du dix-neuvième siècle, dans la naissance de la science préhistorique. L’établissement rouvrira dans quelques semaines, après dix années de « refondation ». L’exposition permanente, appuyée sur un programme scientifique nourri des recherches les plus récentes en matière de sciences du vivant, propose au grand public un parcours d’information et de questionnement sur le thème des relations Homme/Nature/Environnement. La médiation muséographique consiste à concevoir la mise en forme de ce programme scientifique à travers des scénarios susceptibles d’être transcrits dans l’espace par les spécialistes de l’aménagement (architectes d’intérieur, socleurs, éclairagistes, etc.).
En deux occurrences au moins, Cases d’un échiquier a fourni la structure parfaitement adaptée au cahier des charges du programme scientifique confronté aux approches contemporaines du discours muséographique :
1. – dans le hall introductif aux expositions temporaire et permanente, véritable initiation à la démarche intellectuelle et pédagogique de l’établissement, par l’aménagement d’un mur de sept mètres de long prenant la forme d’un tableau périodique de Mendeleiev : il s’agissait d’évoquer, par des pièces issues des collections et des échantillons de petit format, l’inventaire des ressources et des usages du monde que l’homme a conçus et imposés depuis l’émergence d’Homo sapiens.
2. – dans la cinquième et avant-dernière salle de l’exposition permanente, consacrée aux cinq grandes fonctions partagées par tous les êtres vivants (se nourrir, se protéger, se déplacer, se reproduire, communiquer), dans laquelle il s’agissait d’associer fortement au propos les collections ethnographiques du muséum, qui viennent donc croiser leur « enseignement » avec les spécimens naturalistes ; le programme scientifique s’appuie, pour cette étape du parcours muséographique, sur les travaux de Philippe Descola, professeur au Collège de France [4]. Cahier des charges lourd, complexe, d’autant plus exigeant que la volonté des maîtres d’œuvre est de proposer au visiteur une déambulation non contrainte dans cette vaste salle, n’établissant aucune frontière étanche d’une grande fonction à l’autre – puisque celles-ci interagissent dans les comportements des êtres vivants (je me déplace pour me nourrir, je communique pour me reproduire, etc.).
La structure de l’échiquier « cailloisien » suggérée par Dominique Autié s’est avérée pleinement efficace pour organiser cet espace muséal singulier. Cette efficacité tenant au fait que l’approche diagonale conduite par Roger Caillois n’a pas été plaquée sur la problématique muséographique : celle-ci évoquait d’emblée les perspectives formulées par Caillois il y a un demi-siècle et synthétisées en 1970 dans Cases d’un échiquier. Le plus saisissant résidant sans doute dans la parfaite conjonction de cette structure et des concepts opératoires proposés par la recherche contemporaine, notamment dans les travaux de Philippe Descola. On peut même avancer que l’ensemble du parcours muséographique – qui intègre, pour la première fois dans un muséum européen, une présentation pédagogique de la nouvelle classification phylogénétique, ou cladistique, des espèces – aurait pu se laisser structurer par la méthode d’imagination rigoureuse que Caillois rend explicite dans Cases d’un échiquier.
Il va sans dire qu’une simple communication ne permettra pas de présenter aussi finement qu’il serait possible et souhaitable la problématique muséographique qui a suggéré et permis cette étonnante et émouvante mise à l’épreuve de l’œuvre de Roger Caillois dans un tel cadre. Reste que le muséum d’histoire naturelle de Toulouse, au moment même de la tenue de ce colloque, rend à l'auteur de Cases d’un échiquier l’hommage le plus enviable qui se puisse concevoir pour une telle œuvre, à savoir sa mise en pratique, la preuve la plus indubitable de sa validité opératoire !
Les purs spécialistes du texte – dans un esprit conforme aux perspectives et aux injonctions de l’auteur qu’ils étudient – seront peut-être attentifs à cette (é)preuve des faits ; à découvrir, à travers une évocation de ce travail de médiation muséographique de bout en bout exaltant, comment une œuvre réputée inclassable, qu’une forme de mélancolie ou l’allégeance aux formatages du temps peuvent faire considérer comme une impasse dans l’aventure de l’esprit – ou la dernière fête de langue et de la pensée ! –, comment cette œuvre, donc, est plus vivante et plus opératoire que jamais.
[1] Gallimard, 1978. Ce livre majeur de Roger Caillois est, malheureusement, épuisé de longue date.
[2] Op. cit., pp. 36-39.
[3] Ibid., pp. 74 sq.
[4] Voir notamment : Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005.
Roger Caillois, le 20 janvier 1978,
au cours de l'émission Apostrophes, de Bernard Pivot.
© Document de l'Institut national de l'audiovisuel (« Archives pour tous »).


Dominique Autié
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