blog dominique autie

 

Dimanche 25 novembre 2007

08: 38

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Nous vivons une bien étrange époque
et découvrons avec surprise que le progrès
a conclu un pacte avec la barbarie [1].

 

 

 

C’était il y a environ trente-cinq ans : je recevais mon premier patient d’analyse, sous supervision hebdomadaire naturellement, et entrais donc dans la voie que depuis quelques années déjà j’avais élue : exercer, pratiquer la psychanalyse. Il avait fallu, au préalable, renoncer aux rêveries issues de ma mégalomanie infantile (pompier ou footballeur, je ne me souviens plus très bien) puis juvénile (président de la République, là ma mémoire est très précise). Je dis bien : pratiquer la psychanalyse, non pas être psychanalyste, comme réassurance narcissique, ornement prestigieux pour carte de visite ou papier à lettres à en-tête. Déjà, la clinique (je suis médecin et ensuite psychiatre dans mes formations initiales) m’intéresse beaucoup plus que le personnage du psychanalyste, qui en a fait fantasmer plus d’un. Notez bien ceci : dès le début le sujet, dit le patient, est plus important pour moi que le statut du thérapeute, la clinique prime sur la théorie, la relation intersubjective l’emporte sur la règle. Plus généralement – ce point est central – le souci du service rendu par la psychanalyse au sujet et/ou à la société est le seul qui m’importe. Rendre service à la psychanalyse n’entre pas dans mes préoccupations.

C’était il y a environ dix-huit mois : mon ami Marc Babonneau me demande au téléphone de préciser le titre de cette conférence publique de psychanalyse dont le principe avait été acquis quelques semaines plus tôt, pour pouvoir diffuser l’information dans notre bulletin interne. Et je m’entends énoncer le titre de ce soir, tout en discernant parfaitement la surprise, pourtant très discrète, de mon interlocuteur. Je ne suis pas un humaniste, béat ou affligé, je ne me reconnais aucune légitimité à cet égard. Mais il est exact que pour moi la seule querelle qui vaille est celle de l’homme et que depuis toujours, et je l’espère pour toujours, je vis dans le respect le plus absolu de l’humain et, au-delà, du vivant. Il est important de dire aussi qu’il y avait, à ce moment-là, un effet de contexte, d’une part dans les attaques répétées contre la psychanalyse (le Livre noir, la loi réglementant les psychothérapies, le projet de loi de dépistage précocissime de la vulnérabilité à la délinquance chez les enfants de moins de trois ans), et d’autre part la parution des différentes expertises de l’Inserm, appuyées sur la très contestable et controversée méthodologie des méta-analyses, et sur le recours à des experts aux orientations particulières et largement univoques, chantant les résultats merveilleux des techniques de psychothérapies behaviouristes comportementales, suivant le modèle nord-américain. Enfin, la perception naissante des effets pervers et dépersonnalisants de la mondialisation sous le primat d’un libéralisme économique sans limites et sans éthique s’imposait progressivement. Ainsi les conséquences dévastatrices d’une mutation globale et planétaire qui encourage le quantitatif, le mesurable, le rapide, le matériel, l’immédiatement efficace, le simple, le visible, le consommable, le rentable apparaissent-elles aujourd’hui plus évidentes dans tous les champs où l’humanité déploie ses activités, parfois créatrices : politique, économique, social, culturel, sanitaire.

La psychanalyse et ses praticiens sont toujours les cibles des charges récurrentes de ceux qui ne supportent pas que l’Ordre soit interrogé par les menées subversives des rejetons de l’inconscient ; ce n’est pas nouveau, comme nous le verrons, et pas davantage prêt de cesser ; il n’est pas avéré non plus que ces contestations ne soient pas utiles, voire nécessaires, finalement, à la psychanalyse.

Mais, désormais, la déshumanisation est en marche : les “psychistes”, tous ceux qui veillent au développement, à l’accompagnement ou à la restauration du psychisme humain, ne peuvent accepter passivement ce projet politique mondial d’anonymisation, de désubjectivation et de dépersonnalisation. Ils doivent donc entrer en résistance – je n’emploie pas ce mot par hasard. L’objet de cet exposé est de montrer que, parmi d’autres môles possibles, la psychanalyse, à travers les valeurs qui la portent et qu’elle défend, peut, doit être un des points d’ancrage de ce mouvement de défense des références originaires et fondamentales de l’humain.

Pour y parvenir, je souhaite évoquer successivement : la haine de la psychanalyse ; la nouvelle pensée dominante – libérale, scientiste, comportementale, sécuritaire et anonyme ; le nouveau panorama de la psychopathologie contemporaine et des dispositifs de soins ; la place de la psychanalyse dans le nécessaire renversement des référentiels, à savoir que l’homme doit être la mesure de toute chose, en psychanalyse aussi.

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La haine de la psychanalyse

Vous connaissez le chaleureux enthousiasme qui accueillit les premiers livres de l’inventeur de la psychanalyse : elle fut en effet qualifiée immédiatement d’obscène tant par les professeurs de médecine de Vienne que par le Vatican en raison de la reconnaissance – enfin – de la place de la sexualité, notamment infantile. Caractérisée à la fois comme “science boche” par les Français pendant un bon quart de siècle parce qu’elle échappait à la nature latine, et comme “science latine et décadente” par les Scandinaves et les Viennois du temps de l’Apocalypse joyeuse, la psychanalyse s’honorera par la suite d’être traitée de “science juive ou judéobolchevique” par les nazis et de “science bourgeoise” par les staliniens [2]. Ces jugements perspicaces furent tous rectifiés par la suite.

Pour autant, le débat s’est déplacé de nos jours sur un plan en apparence plus scientifique qu’idéologique, par la contestation tout à la fois des théories psychanalytiques (parce qu’il n’y en pas qu’une, Freud le premier proposant successivement deux topiques et deux théories des pulsions – et, depuis, bien d’autres ensembles théoriques furent et sont encore présentés), par les attaques réitérées contre la pratique et les indications de la cure et des protocoles dérivés et, enfin, par le refus d’une certaine vision de l’homme, de la culture et de la société qui, à tort ou à raison, accompagne la psychanalyse.

Il faut bien comprendre que ce qui oppose les psychanalystes aux tenants de l’homme neuronal et aux comportementalistes ne relève pas d’une simple dispute savante sur les pratiques mais bien d’une opposition frontale sur la nature unique et irréductible de chaque être humain.

Je dois toutefois reconnaître que les psychanalystes, ou tout au moins certains d’entre eux, offrirent généreusement le flanc à la critique : présence intempestive dans les médias pour disserter dogmatiquement sur des questions concernant les mœurs ou la société, diagnostics express et fulgurants de la personnalité de telle ou telle vedette de l’actualité qui ne leur avait rien demandé, par exemple. Plus graves sont les erreurs de certains psychanalystes qui n’hésitèrent pas à condamner brutalement les mères d’enfants autistes comme s’ils pouvaient ignorer que la douleur, voire les dysfonctionnements de ces femmes étaient aussi les conséquences – et non la cause éventuellement – de ce malheur ; ou de tels autres qui se servirent de la psychanalyse pour défendre des positions personnelles hostiles au Pacs ou à l’homoparentalité. Bien pires sont les fautes, les crimes des très rares, heureusement très rares, qui pactisèrent avec des régimes dictatoriaux totalitaires usant de la torture. Il n’y a pas de place pour le psychanalyste auprès du Prince, quel qu’il soit. Car il entre dans la nature des détenteurs du pouvoir (politique, médiatique, économique) d’utiliser les sciences humaines pour protéger et renforcer ce pouvoir : comprendre l’humain pour le rendre plus docile à ses conditions de vie, plus malléable par la propagande, plus obéissant aux prescriptions concernant les mœurs et les comportements. En d’autres mots, préserver intacte la force de travail, soutenir la consommation et maintenir l’ordre.

Ceci – les fourvoiements de certains psychanalystes – étant posé, et il fallait le dire, la psychanalyse génère une résistance qui lui est consubstantielle, dans la cure comme dans sa relation avec la société. Les formes cliniques de cette résistance collective sont essentiellement deux : la réfutation et le rejet d’une part, la séduction et la dissolution d’autre part. Car il est vrai que la psychanalyse a connu aux Amériques et en Europe occidentale, mais particulièrement en France, une période “glorieuse” où elle régnait dans tous les secteurs de la culture et de la société : littérature, cinéma, théâtre, arts plastiques, philosophie, sciences humaines en général, politique y faisaient sans cesse référence, avec des bonheurs divers. Des expressions comme faire son Œdipe, faire son deuil, lapsus, acte manqué tombèrent dans le domaine public. De nombreuses, et navrantes, émissions de télévision singèrent les psychanalystes dans leur travail. En tout cas la pensée psychanalytique était à la mode et le débat qu’elle suscitait se révélait vivant et fécond, presque joyeux. La culture conversait avec la psychanalyse, dans une controverse positive. Il faut cependant noter aussi que la psychanalyse invitant l’homme à se pencher sur ses souffrances et à les soigner peut en même temps le détourner d’autres combats plus collectifs contre les injustices sociales, les iniquités politiques, les atteintes aux libertés fondamentales. Mais au moins cette dialectique portait en elle l’inventivité et la créativité d’un dialogue.

Tel n’est plus le cas aujourd’hui : l’altercation oppose la psychanalyse à des courants médicaux, psychologiques, sociaux, économiques qui nient la psychanalyse, sa théorie, ses pratiques, ses résultats, son essence et pour finir son existence. Le Livre noir en fut la plus détestable illustration mais j’ai rappelé aussi les rapports successifs de l’Inserm, la loi sur les psychothérapies. J’analyserai ce phénomène de rejet tout à l’heure sur les plans scientifique, économique et social dans un contexte mondial de déshumanisation. Mais il faut dire tout de suite que les nouveaux pouvoirs ne font pas que nier la psychanalyse : ils s’efforcent plus subtilement de la pervertir en tentant, dans leur perspective scientiste, de l’utiliser comme un savoir, un savoir pour mieux manipuler (ce phénomène est actuellement observable in vivo dans de nombreuses institutions de soins psychiques, pour ne parler que de ce que je connais le mieux).

Mais je ne résiste pas au plaisir de vous rappeler au préalable l’explication donnée par Freud à ce phénomène de résistance, dans son article « Une difficulté de la psychanalyse [3] ». Il quitte l’humble condition humaine pour s’élever au niveau de l’histoire de l’humanité et recenser les trois humiliations que la science a infligées à son narcissisme, qu’il décline ainsi :
au XVIe siècle, Nicolas Copernic substitua l’héliocentrisme au géocentrisme : c’est la Terre qui tourne autour du Soleil et non l’inverse, l’Homme n’est pas le Seigneur du Cosmos. Le pape Paul V condamna aussitôt cette thèse car contraire aux Écritures, et sa confirmation scientifique, un siècle plus tard, par Kepler et Galilée eût pour conséquence immédiate un renforcement de l’Inquisition (Eppur si muove) ;
au XIXe siècle, Charles Darwin établit sa théorie de l’évolution avec la sélection naturelle, la lutte pour la vie ; l’Homme n’est rien d’autre, rien de mieux que l’animal. Il n’est pas le Seigneur des animaux. Cet évolutionnisme fut violemment combattu par l’alliance des milieux conservateurs et religieux, comme c’est à nouveau le cas aux États-Unis avec les partisans du créationnisme qui se dissimulent sous le masque de l’intelligent design ;
enfin, la troisième humiliation, peut-être la plus sensible, interdit à l’Homme d’être le Seigneur de son âme, de sa psyché. Tout homme, comme Auguste, se croyait maître de lui et de l’univers jusqu’à ce que la psychanalyse dise au Moi : « Tu crois savoir tout ce qui se passe dans ton âme (…), tu vas même jusqu’à tenir psychique pour identique à conscient (…), tu te comportes comme un monarque absolu qui se contente des informations que lui donnent les hauts dignitaires de la Cour et qui ne descend pas vers le peuple pour entendre sa voix. Rentre en toi-même profondément et apprends d’abord à te connaître, alors tu comprendras pourquoi tu vas tomber malade et peut-être éviteras-tu de le devenir. »

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La nouvelle pensée dominante

Il est banal de constater que le monde a connu plus de métamorphoses ces cinq dernières décennies qu’en cinq siècles, voire cinq millénaires. Quelles sont les caractéristiques de cette mutation technologique, économique et politique ?
la globalisation des échanges des biens, des personnes, des informations, des capitaux à l’échelle monde ;
l’immédiateté avec laquelle s’effectuent ces transferts : c’est évident pour les mots, les sons et les images, tous sous format électronique, mais c’est vrai aussi pour le transport des marchandises qui n’a jamais été aussi rapide ; pour celui des personnes, dont la mondialisation émerveillée vante la célérité, les choses sont plus complexes et je ne suis pas assuré que les migrants sans papiers qui se noient dans les océans, meurent congelés dans les soutes des vols intercontinentaux ou errent misérablement près des terminaux des grands ports européens éprouvent la même béatitude que les nomades professionnels, qu’ils soient touristes ou hommes d’affaires ;
la dérive scientiste : au contraire de la science qui explore le pourquoi et le comment des phénomènes qu’elle étudie, le scientisme contemporain se contente d’observer, d’évaluer, si possible de mesurer, en ce qui nous concerne, des comportements ; là ou la science essaye de déchiffrer des processus dynamiques dans le cadre du système de la personnalité, le scientisme contemporain s’efforce d’isoler des “observables”, qu’ils soient cliniques (les symptômes), paracliniques (chimie du cerveau, neuro-imagerie fonctionnelle) ou psychosociaux (troubles du comportement, agressivité antisociale, atteintes à l’ordre public). J’essayerai de montrer plus loin que ces recherches, au demeurant souvent brillantes et utiles, bien interconnectées entre elles, ne se développent pas par hasard ainsi ;
l’impitoyable uniformisation des modes de vie en communauté : désertification du rural, sururbanisation sur les cinq continents, standardisation des grandes métropoles mondiales, identité des grandes enseignes commerciales ou de service à Paris, New York, New Delhi, Rio de Janeiro, Shanghai, ou Johannesburg. Ce nivellement est source de désubjectivation, parfois même de dépersonnalisation : à la maladie florentine décrite par Stendhal au XIXe siècle comme un vertige devant la beauté succède la confusion désorientée du voyageur international, illustrée par exemple par le film Lost in translation ;
les dangereuses victoires du virtuel, au détriment d’un réel si nécessaire pour affermir nos identités, individuelles ou collectives ; dans ce monde nouveau la vie n’apparaît plus que comme une proposition technologique qui exténue notre vie imaginaire et notre production fantasmatique ; les jeux vidéo, d’abord sur consoles, puis sur la Toile, désormais en réseaux, débouchent sur un autre monde, “second life” où nos avatars virtuels ne connaissent aucune limite, aucune règle, aucune borne ;
le triomphe, apparent et annoncé, de l’économie libérale débridée sur celle régulée pour tout (certaines applications du communisme) ou pour partie (la social-démocratie) par l’État ou les organisations internationales ; la situation du monde illustre les théories d’Adam Smith, inventeur du libre-échange et de la division internationale du travail, selon qui le moteur psychologique de toute activité économique est le calcul de l’intérêt bien compris d’un égoïsme à plusieurs, le principe hédonistique qui pousse les hommes à améliorer leur situation économique, et à rechercher le maximum de satisfactions, ce que Marx appelait « les eaux glacées du calcul égoïste » ;
la marchandisation généralisée : après la privatisation des plus grandes entreprises nationales, le mouvement actuel vise à transférer au secteur marchand des pans entiers des services publics, comme l’éducation, la culture, la santé, la recherche dans une perspective non seulement économique mais, pire encore, financière, qui conduit les citoyens et les États à vivre à crédit, voire dans l’usure. Et les débiteurs dépendant du système ne sont plus en mesure de le contester.

Vous disant cela, je n’ai pas le sentiment de m’éloigner de la psychopathologie ou de la psychanalyse. Car la question qui nous est posée est celle de l’impact de ces mutations du monde global sur la construction individuelle du sujet, du libéralisme galopant et de la technologisation des échanges sur les manifestations cliniques inscrites désormais dans un nouvel ordre symbolique : contrôle social et formatage externe des sujets et de leurs comportements.

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Psychopathologies quotidiennes et dispositifs de soins

Narcisse supplante Œdipe, le corps se substitue au discours, le groupe exprime le sujet : telles apparaissent quelques-unes des spécificités de la clinique quotidienne des praticiens qui accueillent la souffrance psychique. La psychopathologie s’exprime massivement par le corps et les agirs (troubles psychosomatiques, passages à l’acte violents), par un dysfonctionnement des pratiques de consommation (troubles des conduites alimentaires, étayages fictifs par la prise de médicaments ou de drogues), par l’immaturité durable d’un toujours plus grand nombre d’individus (trouble de la personnalité limite). Les psychanalystes ne prennent soin que de fort peu de psychotiques (sauf à l’intérieur de certains dispositifs de soins adaptés), se désolent de ne plus rencontrer de bons névrosés standard et ont par contre fort à faire avec les pathologies narcissiques contemporaines. Freud, à l’extrême fin de sa vie l’avait pressenti en 1938 dans L’Abrégé [4] : « Cependant il existe une autre catégorie de malades psychiques, manifestement très proches des psychosés, je veux parler de l’immense foule des névrosés gravement atteints. Les causes aussi bien que les mécanismes pathogéniques de leur maladie doivent être identiques ou tout au moins très semblables à ceux des psychotiques. Mais leur moi s’est montré plus capable de résister et s’est moins désorganisé. En dépit de leurs troubles et des limitations qui en résultent, un grand nombre de ces malades restent encore dans la vie réelle ; ils peuvent se montrer disposés à accepter notre aide. C’est leur cas qui doit nous intéresser et nous verrons jusqu’à quel point et par quelles voies nous pourrons les “guérir”. » Subtile prémonition de Freud qui quelques années plus tôt (1922, article de l’Encyclopédie) définissait la psychanalyse comme la méthode de traitement des troubles névrotiques, et la propose désormais comme une technique applicable aux cas limites, soit aux troubles de la personnalité limite.

Avant d’aborder plus avant la question des indications et contre-indications de la psychanalyse et des psychothérapies psychanalytiques, et donc, du même pas, celle des remaniements nécessaires du cadre, je veux vous entretenir des risques des nouvelles classifications psychiatriques, en particulier du DSM, IV-TR dans sa version actuelle (2000). Cette classification, qui est l’aboutissement d’une longue confrontation entre psychiatres américains, correspond au consensus auquel ils ont abouti, et ne retient que des critères admis par tous. Ils ne peuvent donc être autre chose que des observables comportementaux, qu’il est loisible ensuite de quantifier dans leur intensité et dans leur durée. Si je mesure bien l’intérêt de partager une classification désormais internationale pour les statistiques (activités d’un service), les enquêtes épidémiologiques et les échanges sur ces données d’observation simple, j’ai aussi pris la mesure de la catastrophe épistémologique qu’entraîne une telle nosologie. Cette taxinomie ignore par principe toute référence théorique, toute étude processuelle et finalement toute psychopathologie, qu’elle soit cognitive, phénoménologique ou psychanalytique : en fin de compte, elle rend inutile la clinique puisque ces observables sont parfaitement relevables par des questionnaires, voire des autoquestionnaires et font donc de l’entretien clinique une approche dépassée et inutile. On peut déjà trouver sur la Toile des sites d’autodiagnostic invitant les utilisateurs à renseigner une série de questions à choix multiples avant de recevoir la réponse du logiciel en termes de chiffrage diagnostique. Ce point de vue scientiste expulse le rapport humain qui est au cœur de la relation d’aide et signe une mort de la pensée.

Quelles que soient les précautions déontologiques (importantes) prises par les auteurs dans les multiples préfaces, introductions ou avertissements qui inaugurent le manuel, il y a plus grave. Je ne prends qu’un exemple : les névroses ont disparu du panorama et leurs manifestations sont réparties entre deux catégories ; d’une part la symptomatologie des troubles anxieux : trouble panique, agoraphobie, phobie spécifique, phobie sociale, trouble obsessionnel compulsif, état de stress post-traumatique, anxiété généralisée ; et, d’autre part, au sein des troubles de la personnalité : paranoïaque, schizoïde, schizotypique, antisociale, borderline, histrionique – c’est tout ce qui demeure de l’hystérie ! – narcissique, évitante, dépendante, obsessionnelle-compulsive. Cette approche catégorielle est désormais enseignée à nos étudiants en psychiatrie, en psychologie et en travail social, utilisée en permanence par tous les services hospitaliers et les institutions de soins, participe à l’évaluation de l’efficacité des médicaments psychotropes. Dans le cadre de l’informatisation des données, elle est le référent statistique des administrations étatiques qui ont en charge la santé publique et l’évaluation des politiques qu’elles conduisent. Même si cet état de la situation concerne davantage les psychiatres que les psychanalystes, qui pourrait nier les effets de halo, considérables, sur l’ensemble du champ qui nous concerne tous, les patients et nous ?

Comment ne pas redouter cette pensée dominante à la fois nosographique, catégorielle, quantitative, épidémiologique, a-clinique, biopolitique ? Et donc comment ne pas appeler à un effort collectif pour un retour à l’expérience humaine individuelle, à la relation intersubjective, à la prise en considération de chaque cas comme unique, fruit d’une histoire personnelle singulière, construite comme autant d’essais, de tentatives, d’interactions spécifiques avec son environnement sans oublier naturellement ce qui peut se trouver lié à son patrimoine génétique ou à son équipement neurobiologique ? Nous devons à Bertillon la découverte des empreintes digitales : chaque être humain possède la sienne, différenciée de toutes les autres ; et comment pourrait-on soutenir que l’insondable complexité d’une vie humaine ne relève pas d’une empreinte psychique absolument unique, et d’ailleurs évolutive ? Mais l’honnêteté intellectuelle et la rigueur scientifique m’imposent de retenir deux objections à l’encontre de cette métaphore : d’abord parce que pour Bertillon l’identité est tout entière déterminée par l’inné, l’empreinte constituée, inamovible, désigne un état alors que pour les psychanalystes l’identité se construit très largement par l’histoire du sujet et demeure perpétuellement en mouvement dynamique ; ensuite je dois également rappeler, au passage, que le travail de Bertillon, héritier de la physiognomonie, fut le premier pas de la biométrie, sur laquelle s’appuieront de nombreux dispositifs policiers et raciaux de funeste mémoire, ou d’actualité comme le recours aux tests ADN pour identifier les “bons enfants” candidats au regroupement familial des immigrés. Et aussi exprimer que l’ambiguïté de ce qui entoure la biométrie s’étend naturellement à la psychométrie.

Mais cette approche essentiellement épidémiologique des névroses comme de toutes les expressions de la souffrance psychique ne se produit pas maintenant (depuis une vingtaine d’années) par hasard : le modèle névrotique est devenu minoritaire dans la pratique des psychanalystes, et encore plus dans celles des psychiatres et des psychologues cliniciens. Autrefois la pratique de la psychanalyse était largement homogène : une seule catégorie de patients bénéficiant d’un cadre unique, hérité de Freud et supposé leur convenir à tous. Les psychanalystes qui s’aventuraient dans d’autres approches étaient considérés par leurs collègues comme des marginaux, voire des dissidents. Cette situation appartient au passé.

Le nouveau contexte est très différent :
les progrès de la psychopharmacologie (ces nouveaux pouvoirs que l’homme se donne sur l’homme) par la mise au point progressive et successive des neuroleptiques, des anxiolytiques, des antidépresseurs de première puis de deuxième génération, des normothymiques, des antipsychotiques ont apporté d’immenses soulagements aux patients souffrant des pathologies les plus sévères et un confort rapide à beaucoup d’autres ; dans ce monde accéléré, la promptitude des effets favorables donne aux patients, ou à certains d’entre eux, le sentiment qu’un traitement psychologique lent et long n’est plus un choix de première intention, ce qui est parfaitement compréhensible ;
dans le même temps, le développement des thérapies comportementales et dans une moindre mesure cognitives ne laisse pas d’interroger les cliniciens. Les premières, construites sur le conditionnement – qu’il soit primaire (le chien de Pavlov) ou de type skinnerien – faisant intervenir le ressenti du sujet (un vécu agréable entraîne un renforcement positif, un vécu déplaisant provoque une inhibition), semblent inspirées par un modèle mécaniciste, anhistorique et sans le moindre effet de contexte. Les secondes (cognitives), nettement plus subtiles, partent des actes de connaissance que sont les cognitions : une information est reçue selon des schémas qui vont l’interpréter, puis soumise à des processus qui vont l’organiser, la confronter à d’autres pensées ou émotions et en faire un événement cognitif qui à son tour génèrera des plans d’action et in fine des comportements. Nous sommes ici plus proches d’une activité psychique complexe, processuelle, décrivant un véritable fonctionnement mental et éventuellement une psychopathologie. Des rapprochements avec la psychanalyse ne sont d’ailleurs pas interdits comme le démontre la célèbre épreuve de réalité proposée par Otto Kernberg pour différencier les patients limites graves des psychotiques : confrontés à leurs contradictions internes (pensées, représentations, affects, discours), les premiers en prennent conscience alors que les seconds se désorganisent ; interrogés sur les opérations défensives primitives mises à l’œuvre dans le transfert seuls les seconds vivent cette interprétation comme intrusive et régressent sensiblement, alors que les premiers parviennent tout à fait à l’intégrer.

Raréfaction significative du nombre des patients standard pouvant bénéficier de la cure type (soit au moins trois séances par semaine), progrès foudroyants de l’approche neurobiologique, promesses ou illusions des thérapies cognitivo-comportementales ont conjugué leurs effets pour aboutir à une relative défaveur d’une pratique psychanalytique peut-être abusivement pléthorique. Mais aussi pour générer un renouvellement du débat sur “psychanalyse et psychothérapie psychanalytique”. En 1997, l’Association psychanalytique internationale effectua une enquête sur ce sujet : dans toutes les régions du monde, « tous les psychanalystes de l’API répondent qu’ils font des psychothérapies individuelles en face à face » qu’ils définissent « sans l’ombre d’une hésitation comme psychanalytiques ».

Depuis dix ans, le mouvement a encore pris de l’ampleur. En quels termes se pose aujourd’hui le débat, selon moi ?

1. Il paraît souhaitable, au préalable, de définir précisément les psychothérapies, en les distinguant des techniques de développement personnel. Une psychothérapie est un acte de soin psychique que demande ou auquel se prête une personne souffrante (production de symptômes et/ou dysfonctionnement du système de la personnalité). Les psychothérapies, à travers les théories, les méthodologies et leur évaluation, sont entrées dans le domaine des savoirs communicables et méritent d’être enseignées, certes de manière critique, parce que désormais elles pénètrent dans le cadre de la rationalité. Les psychothérapies sont en effet des activités rationnelles construites à partir de connaissances issues de la recherche, en psychanalyse bien sûr, mais aussi en psychologie, en psychiatrie, en psychopathologie et en anthropologie (principalement). Je dirai même que cette rationalité est un des “marqueurs” possibles pour distinguer les psychothérapies (actes de soin psychique) des méthodes d’épanouissement personnel. La psychothérapie nécessite une évaluation préalable approfondie du sujet pour permettre que soient posées des indications et contre-indications précises.
Les techniques de développement personnel, en elles-mêmes respectables, ne ressortissent pas à une altération de la santé psychique du sujet mais aspirent à un meilleur confort individuel par l’apprentissage de méthodes diverses, souvent intéressantes. Elles ne font l’objet ni d’une évaluation, ni d’indications claires. En revanche, elles bénéficient d’une visibilité de leurs résultats apparents par les sujets peu conscients pour autant qu’il s’agisse de techniques visant plus à supporter le malaise dans la civilisation qu’à le comprendre.
2. Revenant à la psychothérapie, il ne s’agit pas d’une opposition entre cure type et psychothérapies, quelles qu’elles soient (mais d’inspiration psychanalytique), à condition que le thérapeute soit un analyste confirmé. La métaphore entre l’or pur et le cuivre n’est plus valide aujourd’hui. La façon de donner vaut mieux que ce que l’on donne, dit le proverbe. Et ce que l’on donne, soit un service de soins psychiques, doit être adapté aux caractéristiques du patient.
3. La cure type, soit plusieurs séances par semaine, est l’indication de première intention dans les désordres névrotiques classiques, qui ne sont désormais pas les plus nombreux parmi les patients que nous recevons. Ces pathologies se caractérisent par une force du moi suffisante, des fixations principalement œdipiennes, la souplesse dans l’utilisation des mécanismes de défense, l’aptitude à des mouvements régressifs contrôlés, une bonne capacité d’élaboration, en particulier, du transfert. Mais certains cas limites avec des fixations plus archaïques peuvent en bénéficier aussi.
4. De même qu’il existe un continuum entre une normalité psychique, qui reste à définir – ou peut-être est-il préférable que cette définition n’existe pas –, et les états névrotiques, les personnalités limites et au-delà, de même j’inscris les différentes psychothérapies conduites par un psychanalyste dans la continuité avec la psychanalyse stricto sensu.
5. L’essentiel réside dans la compatibilité entre la proposition de travail thérapeutique et le travail psychique que le patient est, à ce moment de sa vie, capable d’effectuer. Je ne parle évidemment pas des compétences cognitives – encore qu’une trop forte inhibition puisse singulièrement les restreindre – mais de l’énergie psychique disponible, de la capacité d’investissement dans la démarche, de la tolérance à la frustration.
6. Au risque de surprendre, voire de choquer, je pense que certains patients qui s’adressent à nous en état de crise à la suite d’une perte d’objet, ou à des moments de réorganisation interne ou parce que les symptômes sont trop insupportables, ont avant tout besoin d’une psychothérapie de soutien, de renforcement narcissique et de respect. Point de suggestion là-dedans, même s’il n’est pas interdit de mettre en lumière les intérêts et inconvénients de telle ou telle décision difficile à prendre. Et par ailleurs je préfère déroger au dogme que demeurer figé dans une posture silencieuse, aseptique et, pour tout dire, cruelle et dangereuse.
7. La différence entre la cure standard et ses dérivés ne réside pas dans le cadre (fauteuil/divan) car j’ai le souvenir de certaines analyses en face à face avec des patients qui ne pouvaient supporter que cela, au moins dans un premier temps, et à l’inverse de patients allongés qui demeuraient dans une position psychothérapique, à la fois dans leur fonctionnement et dans leur discours. Cette différence ne peut être réduite au nombre des séances car l’expérience m’a appris que ces nouveaux patients tiraient davantage profit d’un traitement prolongé (quand même de manière raisonnable) plutôt qu’intense. Elle ne se situe pas non plus dans l’exercice de la fameuse neutralité bienveillante, oxymore peu compréhensible au demeurant, car elle est souhaitable dans les deux cas. S’il faut absolument identifier une particularité, il me semble qu’elle se trouve au niveau de l’interprétation du transfert par l’analyste, de sa capacité à pénétrer dans cette aire singulière, de la faculté du patient à pouvoir le supporter.
8. Plus importante encore apparaît la nécessité de prise en compte du contre-transfert, et particulièrement avec ces nouveaux patients qui n’entrent pas, ou si douloureusement, dans le cadre de la cure type [5]. Ce contre-transfert peut s’exercer aux dépens du travail psychanalytique personnel du thérapeute (auto-analytique), ou bien au détriment du transfert résiduel de sa propre analyse mais surtout contre les mouvements transférentiels de ces patients difficiles que nous connaissons déjà depuis quelque temps : les anti-analysants (J. Mac Dougall), les hyperanalysants (R. Cahn), les structures opératoires psychosomatiques (P. Marty et M. Fain) et bien entendu les troubles limites de la personnalité et qui de plus en plus constituent notre ordinaire de psychanalystes.

Je ne suis pas certain que nous ayons été convenablement formés à prendre soin de ces patients plus narcissiques qu’œdipiens, qui nous fascinent, nous séduisent, nous inquiètent. Face à ces patients limites, notre contre-transfert peut prendre diverses formes cliniques :
la perplexité et la surprise face à l’ambivalence et au clivage du patient, à ce conglomérat non intégré d’amour et de haine ;
l’effroi devant les manifestations de leur inquiétante étrangeté, la polysémie d’un discours qui nous considère comme sans existence ou cadavérisés, qui fait de nous une pièce anatomique maternelle (bouche, sein, vagin, anus…) ou nous constitue en divinité omnipotente protectrice ou en force surnaturelle intrusive, sinistre et destructrice ;
la culpabilité devant certaines émergences psychotiques, mouvements régressifs bien présents dans ces traitements, probables moments féconds permettant d’explorer les zones les plus archaïques liées à des fixations orales ou anales ; il nous faut beaucoup d’empathie pour supporter le sentiment d’être vampirisés par une avidité orale inassouvissable ou bien envahis par une tentative, pour eux désespérée, et pour nous désespérante, de maîtriser, contrôler et coloniser notre propre fonctionnement mental ;
la dépression contre-transférentielle enfin, quand, lassés, impuissants, coupables, angoissés nous risquons d’entrer dans les affres d’un moment, voire d’un mouvement dépressif, par lesquels s’affirme notre humanité, qui est tout aussi nécessaire que notre technique, et que la force de notre ambition thérapeutique qui nous permet de dépasser ces positions douloureuses.

Un dernier mot : pour toutes ces opérations subtiles il ne peut exister un protocole standard, un référentiel élaboré par les experts de la Haute Autorité de santé sur les modèles caricaturaux de l’Evidence Based Medecine. Déjà cette dénomination d’une institution étatique fait peur même si je comprends la nécessité de tels dispositifs, normatifs, pour certaines pathologies somatiques bien documentées (ce qui n’empêche pas de sur-irradier des patients !). Ce que nous faisons, étayés par l’expérience de nos aînés comme par la nôtre, informés des données de l’abondante littérature qui en découle, se nomme bien modestement : essais (Montaigne), tentatives (Deligny), esquisses, avancées, expériences humaines.

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En guise de conclusion et de retour
sur psychanalyse et humanisme

Tout ce qui précède pose en fait la question du sens : l’homme mesurant la finitude de sa condition recherche dans le savoir et la connaissance des éléments de réponse aux questions qui, de toute éternité, ont fondé son existence et son errance : ses origines, son destin, sa finitude, la dérisoire précarité de son passage en même temps que la certitude de son sens. Tour à tour et répétitivement les religions (faut-il dire les croyances ?), les idéologies (l’asservissement de tous à un principe unique ?), les philosophies (constructions de systèmes théoriques prétendant à une explication unique, globale et exhaustive ?) ont apporté des éléments de réponse contrastés et controversés. Pour les philosophies, je dois cependant préciser que depuis Aristote et surtout les Lumières, puis Kant, elles conduisent un combat incessant contre le dogmatisme, contre tous les dogmes. L’exercice de la philosophie est d’abord le libre jeu de la pensée critique.

Mais le scientisme est désormais la pensée dominante et, pour ce qui nous concerne, il ne prétend à rien moins que nous expliquer le cerveau, en oubliant le psychisme ou en confondant les deux. La psychanalyse ne nourrit aucune aversion envers la science et beaucoup d’entre nous s’inscrivent dans le cadre d’une réflexion et d’une pratique scientifique. Mais ce que nous refusons comme réduction de la pensée est le scientisme. Au tournant du millénaire, le scientisme est à la science ce que le révisionnisme idéologique et dogmatique est à l’histoire. Je nomme scientistes les confusions suivantes : la souffrance et la détresse, le désir et l’amour, le plaisir et le bonheur, les émotions et les sentiments. La souffrance (physique), le désir (sexuel par exemple), le plaisir (l’apaisement de la faim , autre exemple), les émotions (comportementales, comme le rire, la colère, la peur) sont des observables, quantifiables, comparables, éventuellement localisables dans les circuits neuronaux du cerveau, éventuellement repérables par des modifications des neuromédiateurs, opérations qui vont s’accélérer avec l’utilisation des nanotechnologies. Mais ces observations ne peuvent expliquer ce qu’il y a de parfaitement subjectif et unique dans cette détresse, cet amour, ce bonheur, ce sentiment qui appartiennent au mystère de chacun. Le discours scientiste (l’homme neuronal) a une couleur obscurantiste et surtout révèle une idéologie dominante qui ne supporte pas ce qu’elle ne contrôle pas, qui lui échappe et plus encore pourrait la contester : devant le monde tel qu’il est, le cerveau, régi par des lois neurobiologiques universelles, ne se rebelle pas, ne résiste pas, ne s’oppose pas. Les psychismes, individuels et en réseaux collectifs, c’est une autre histoire…

Cependant, ces critiques du scientisme la psychanalyse doit aussi se les appliquer à elle-même : certains de ses partisans font d’une psychogenèse parfois ésotérique le seul déterminant d’une existence et ont en commun, avec les adeptes du neuroscientisme, la passion de l’ignorance. Et cela à l’envers de Freud qui a opéré une rupture radicale de toutes les pratiques d’asservissement qui ont marqué l’histoire de l’Occident, comme l’a bien mis en évidence René Major [6] : dégagement du rapport médecin/malade du pouvoir que confère à l’un le savoir et qui attribue à l’autre l’ignorance, pour rendre à ce dernier le savoir insu qu’il détient en son symptôme ; abolition des frontières du normal et du pathologique, du rationnel et de l’irrationnel, de l’individuel et du collectif ; relecture fondamentale de la sexualité (pas seulement infantile) comme productrice de sens dans la singularité d’une histoire, à l’opposé des normalisateurs, des évaluateurs, des redresseurs.

Mais n’oublions jamais d’indexer les dérives possibles de la psychanalyse dans l’ambiguïté de sa pratique, telle un pharmakon, en même temps remède et poison, véritable cadeau empoisonné. Prise par l’esprit du temps elle peut déraper et se limiter à proposer des pansements pour les douleurs de la vie, conduire le sujet à se résigner à sa condition, sous le signe de la culpabilité originelle si familière à Freud.

Ce danger porte un nom : l’instrumentalisation par la pensée dominante qui prétend tout contrôler. Freud n’y a pas totalement échappé qui parlait de transformer un malheur névrotique en malheur ordinaire et assignait à la cure le but de donner au sujet la capacité d’aimer et de travailler. Non, ceci ne suffit pas : il doit aussi acquérir l’aptitude à remettre en question les pratiques amoureuses et les conditions de travail, et à dépasser ces catégories réductrices de sa condition à une force de travail et de reproduction. Car la pensée dominante, qui a bien intégré, pour son usage propre, les grandes avancées de la psychanalyse, sait les utiliser intelligemment. Ainsi le désir et la souffrance appartiennent-ils désormais à son lexique : au premier le pouvoir vendra des marchandises abordables, déclinables à l’infini et susceptibles de rassasier son appétit ; à la seconde, banalisée (le malheur ordinaire), il proposera des consolations comme des conceptions du monde et de soi incluant la beauté du quotidien et l’idée d’une souffrance nécessaire. Ainsi le fonctionnement économique global et planétaire parvient-il à créer pour l’homme l’illusion d’un bonheur suffisamment enivrant ou abrutissant pour qu’il s’en contente – mieux, pour qu’il en jouisse.

Pour autant la psychanalyse, issue de l’idéalisme romantique, porte en son essence un idéal d’émancipation : elle ouvre l’homme à son unicité, à son infini, à travers sa déchirure originelle ; elle métamorphose sa détresse en quête de sens, jusqu’au dernier souffle. À l’inverse des comportementalistes qui s’acharnent à réparer tout défaut dans la cuirasse, toute faille dans l’armure, elle aide les sujets à affronter les violences de la vie en les pensant, en les méditant et en les élaborant.

Enfin l’humanisme : mot vague, relativement ancien, il n’en demeure pas moins la mémoire d’une conception du monde qui maintenait l’humain comme totalité, voire totalité infinie et non comme une multiplicité d’états détachables et soumis à des manipulations de circonstance. L’humanisme est une tâche infinie (le fameux tonneau), un labeur éternel (Sisyphe) : il faut résister à la division du sujet, à l’aliénation, maintenir en chacun, avec détermination, cette force de résistance évoquée au début. L’humanisme conduit son combat pour un homme et unique et total et indivis, la psychanalyse défend en chacun ses mystères, son opacité, sa familière étrangeté, son « infracassable noyau de nuit [7] ».


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© Pr Henri Sztulman,
intertresetroit
octobre 2007.

 

 

[1] S. Freud, L’Homme Moïse et la religion monothéiste [1939], Paris, Gallimard, 1986.
[2] É. Roudinesco, Pourquoi tant de haine ? Paris, Navarin, 2005.
[3] S. Freud, « Une difficulté de la psychanalyse », [Revue Juive], in Essais de psychanalyse appliquée, Paris, Gallimard, 1971.
[4] S. Freud, Abrégé de psychanalyse [1938], Paris, P.U.F., 1946.
[5] H. Sztulman, En guise d’introduction : « Son », in Le Psychanalyste et son Patient, Études psychanalytiques sur le contre-transfert, H. Sztulman (éd.), Toulouse, Privat, 1983.
[6] R. Major et C. Talagrand, Freud, « Folio biographies », Gallimard, 2006.
[7] André Breton, Point du Jour, Gallimard, 1934, p. 188. [N.d.e. – Souvent utilisée avec pour seule référence le nom de Breton, cette métaphore est presque toujours appelée dans un contexte étranger à celui dans lequel l’auteur l’a produite. Point du Jour rassemble des textes épars d’André Breton, dont des préfaces, parus antérieurement à 1934 ; le texte dans lequel figure ce passage est intitulé « Introduction aux Contes bizarres d’Achim d’Arnim » ; il a été écrit en 1933 : « De nos jours, le monde sexuel, en dépit des sondages entre tous mémorables que, dans l’époque moderne, y auront opérés Sade et Freud, n’a pas, que je sache, cessé d’opposer à notre volonté de pénétration de l’univers son infracassable noyau de nuit. » Le mot nuit est en italiques dans le texte de l’édition originale. D.A.]

 

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En ouverture :
Alberto Giacometti, L'Homme qui marche II, 1960.
Source : Wikimedia Commons [sous les réserves décrites sur le site], D.R.

 

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Commentaires:

Commentaire de: Victor Cova [Visiteur]

Brièvement :
La description de la scène thérapeutique mondiale éclairante, notamment les relents de néo-positivisme qui semblent l'imprégner : la théorie comme élément anecdotique, l'importance démesurée accordée aux seuls "faits observables", la "science" comme point d'accès exclusif au réel, ici la maladie psychique.

Pour reprendre l'analyse qu'Eric Voegelin développe dans Anamnesis, ces "scientifiques" sont bien naïfs : ils s'imaginent pouvoir parler de la conscience de l'exterieur, la prendre pour objet sans être eux-même pris dans son jeu. Mais ils n'ont pas le choix, et leur approche réductionniste mène à peu de choses, des relevés statistiques tout au plus.Le problème n'est pas là : Le pouvoir, en faisant de la science (entendez : telle que définie par de sombres néo-positivistes) la seule source de justification légitime (la seule qui ne soit pas "subjective" ou idéologique), s'en sert comme d'une idéologie. Pour Voegelin, la psychanalyse, l'histoire, la philosophie sont (devraient être) autant de résistances, ou plutôt autant de thérapies, de corrections et de régénérations de la Polis.

Un problème cependant : pourquoi assimiler cette résistance, ou cette thérapie, à une lutte contre le libéralisme ? Ces gens-là sont tout sauf des libéraux, tant au sens politique qu'au sens économique classique du terme et la situation n'était pas meilleure du temps du "communisme scientifique", quand on envoyait les opposants politiques dans les asiles. Autrement dit, le problème n'est pas tant l'existance d'idéologies, de mythes, de dogmes, que l'absence de résistance, un monde intellectuel moribond.

Permalien Lundi 26 novembre 2007 @ 22:10
Commentaire de: Claude [Visiteur] · http://leseauxvives.blogspirit.com
Merci de nous faire partager cet extrait extraordinaire qui est à la fois une synthèse de l'écosystème psycho pathologique de l'humain. Pensée instrumentalisante qui commence par le Mème et réduit le caractère à la masse bien pensante en deux catégories, utile et inutile.
Pacte avec la barbarie, voilà de quoi voir un avenir encore plus hostile, dans lequel notre survie ne dépend plus seulement à notre adaptation au milieu naturel et environnemental, mais à lutter contre les manipulations de toutes sortes crées par notre propre pensée à propre à rationaliser.
Alors à quoi ressemble la vie sans esprit et sans âme, où se trouve cette spiritualité qui fait de nous ce qu'on appelle des humains. Ne serions nous que de la matière ?

"On ne naît pas homme, on le devient"... Erasme.

L'avenir est entre nos mains, nous avons encore le choix.

Amitiés
Permalien Lundi 26 novembre 2007 @ 22:14
Commentaire de: mar [Visiteur]
Merci Dominique. Est-il besoin d'ajouter quoique ce soit ? Pouvez-vous indiquer l'éditeur de ce livre SVP ?
Permalien Mardi 27 novembre 2007 @ 21:51
Commentaire de: Henri Sztulman [Visiteur]

Réponse à Victor Cova

Nos voix peuvent s’entendre comme peu accordées mais je crois que nous empruntons la même voie.
Il est vraiment surprenant que personne ne rappelle le principe d’Heisenberg, il y a près d’un siècle, selon lequel le simple fait d’observer un phénomène (pour lui de nature physique) modifiait sensiblement ce phénomène. Qu’en pensent les « scientistes » qui s’appliquent à observer le cerveau, tout en le confondant naturellement avec l’esprit ?
Le libéralisme débridé a érigé l’individualisme comme une de ses valeurs, en particulier comme esprit d’entreprise. Mais cet égoïsme du plus fort hait et méprise les individus et l’individualité.

Je vous remercie pour votre lecture et pour votre commentaire.

Henri Sztulman.

Permalien Jeudi 29 novembre 2007 @ 05:43
Commentaire de: Victor Cova (via l'administrateur du site) [Visiteur]
Nous empruntons la même voie, je le pense en effet. Merci pour votre réponse.

J'étudie en ce moment la manière dont Feyerabend et Voegelin, deux penseurs très différents s'il en est, se sont attaqués au même problème et de la même manière : Le principal problème de la science, ne serait-ce pas cette place centrale au sein de la société et de la politique, place indue, injuste et superflue, idéologique surtout ; et le meilleur moyen de mettre en évidence ce que cette place a d'absurde, de résister contre cette idéologie, de soigner la société et ses citoyens, c'est par une théorie de la conscience historique qui mette en avant l'historicité du savoir, la plasticité de la réalité, autrement dit la participation mutuelle de l'homme et de la réalité, qu'indique le théorème d'Heisenberg en physique quantique.

Mais, là encore, je ne pense pas que le "libéralisme débridé", dont je peine encore à voir de quoi il peut bien s'agir, soit responsable de l'individualisme et de l'esprit d'entreprise. Qu'ils soient une conséquence de l'urbanisation, de l'industrialisation, c'est déja plus probable. Mais je ne suis pas même sûr que les individus et l'individualité aient jamais été vantés, promus, célébrés: Socrate comme Wilde ont été assassinés de la même manière quand leur individualité devenait trop flagrante. Bref, mettre cela sur le dos du "libéralisme débridé" ne laisse comme solution qu'un alter-mondialisme ridicule ou un social-libéralisme qui devient alors hypocrite, je ne pense pas que cela soit une bonne solution.

Victor Cova.
Permalien Jeudi 29 novembre 2007 @ 10:10
Commentaire de: Dominique W. (via l'administrateur du site) [Visiteur]
Bonjour Professeur,
Quel bonheur a la lecture de votre manifeste pour un nouvel humanisme psychanalytique. Je vais essayer de structurer mon commentaire.

Sur l'analyse de notre monde :
Mes quinze ans de pratique du "monde de l'entreprise", à travers l'expertise comptable, ne peuvent que confirmer plusieurs de vos pensées.
Un vaste mouvement de normalisation, de globalisation des pratiques mais surtout des pensées en matière économique et comptable a eu pour conséquences :
- la réduction du "capital humain" a un coût et à une probabilité de consommation, qui doit se transformer en certitude. Quantifier permet donc aussi bien d'augmenter ou de réduire la variable définie. L' homme est devenu une simple variable, ajustable dans une équation où la seule exponentielle qui a de la valeur est la performance. Impossible a prioiri, car l'homme fait de chair et de sang ne peut se laisser traiter ainsi, et pourtant c'était sans compter sur l'efficacité du système qui, porteur de la Bonne Nouvelle "consommer c'est exister" a mis les moyens nécessaires au service de la réalisation de celle-ci. Vous pouvez vous endetter à volonté, à partir de l' instant où vous consommez, nous pouvons nous entendre, "le Bonheur est dans la Dette".
L'huile du système étant l'utilisation à bon escient de nos turpitudes humaines à vouloir être plus et mieux que le voisin.
Accumuler est devenu notre seul horizon. En assurer la publicité étant un des attributs.
C'est ainsi que, sur un bilan, on surligne "la masse salariale" en insistant bien sur son caractère "insoutenable" – sans préciser pour qui et pourquoi ? Et "une charrette de licenciements". Vous remarquerez l'utilisation non anodine des mots "masse", "charrette", en anglais on parle de cost killers
Ce mouvement s'est amplifié autour de deux notions discutables :
- la réconciliation des Français avec l' Entreprise : j'ai bénéficié à l'époque de Montand expliquant l'entreprise au fils d'ouvrier que j'étais. Depuis, on se réconcilie, car c'est "pour notre bien".
- la mondialisation qui est la réponse idoine qui interdit toutes les questions "nous n'avons pas le Choix, c'est notre Avenir qui en dépend", sans qu'à aucun moment ce choix ne soit proposé ou expliqué ni Cet Avenir défini.
Alors on nous explique qu'il faut relancer "la consommation", et on va scruter le petit écran à 20 heures, avide des bonnes nouvelles car le Pére Noël est bientôt là et "nous n'avons pas encore fait notre liste…".
Tout ceci serait comique si par ailleurs "tout allait bien", mais…
Combien d'entre nous constatent dans les conversations individuelles un désenchantement, une angoisse, de la déception et parfois de la dépression ? Je suis toujours surpris de la lucidité individuelle et de cet aveuglement collectif qui fait qu'on court pousser son chariot pour le remplir, alors que depuis un certain temps "remplir" ne sert à rien quand le vide a fait place à l'abîme.
Alors que faire ? EXISTER ET RESISTER, partout où nous sommes, mais surtout remettre l'individu au centre du questionnement.
Le mouvement qui part du global pour aller vers "une réduction de l'individu" à une variable, quand ce n'est pas sa disparition est un non-sens. De ce non sens découle beuacoup de nos douleurs.

Sur la psychanalyse :
Le patient que j' ai été, et que je dois être encore, dans le sens où je continue à prendre Soin de Moi ne parlera que de lui.
Avant de sombrer dans l'alcoolisme et d'y presque mourir, je suis allé m'asseoir face à un psychanalyste, Dr Freymann.Je ne me suis jamais couché !
Ce fut pour moi une expérience extraordinaire. J'y suis allé avec mon bagage hypocondriaque, ma consommation anarchique de Lexomil,(cette fameuse boîte verte qu'un nombre inouï de gens connaît), et je suis "devenu" en deux ans alcoolique.
Alors, je devrais haïr cet expérience.
C'est tout le contraire.
En effet, ma visite hebdomadaire a été dans un premier temps une bouffée d'oxygène, disparition de l'hypocondrie puis peu à peu, au fur et à mesure de mon travail, la lucidité au sens de Breton, (« La lucidité est la blessure la plus proche du Soleil »), je mis de l'alcool sur mes plaies. J'en arrosai aussi ma faille. La limite des comportementalistes, à mon sens, est de vouloir colmater toutes les brêches. Pour ma part je partage l'idée que la faille est le seul endroit qui laisse rentrer le soleil. Je ne résumerai pas deux ans d'entretiens.
Ma rupture avec mon psychanalyste arriva dans ma demande brutale, ivre mort, d'arrêter l'alcool. Et là, la psychanalyse n'allait être d'aucun secours.
Passage par le coma, la postcure et les comportementalistes. J' y ai trouvé mon compte. Car même si je savais pourquoi je buvais (grâce à la psychanalyse), et que la liberté que j'entrevoyais à cette decouverte, un bout de vie à l'horizon, une lueur, j'y arriverais en tout état de cause "mort" si je n'arrêtais pas l'alcool.
Savoir pourquoi on boit ne suffit pas car c'est bien plus complexe, et la neurochimie, les comportements méritent d'être aussi "travaillés", mais ça ne suffit pas, ça ne m'a pas suffi pour vivre. Pour aller au-delà.
J'ai lu le Livre noir et observé la querelle, mais le patient que j'étais a trouver de l'aide des deux cotés, et d'autres d'ailleurs. Je suis abasourdi quelquefois par ces querelles car le patient, son soin n'y figure pas, bien trop souvent : il semble que, là aussi, il soit une variable et non un sujet.
Je suis devenu Abstinent à l'aide de la psychanalyse. Les comportementalistes et l'Aotal [molécule à effet antabuse, c'est-à-dire qui diminue l'envie de boire – D.A.] m'ont aidé à arrêter l'alcool.
Ce que je veux exprimer, peut-être maladroitement, c'est qu'au contact du Dr Freymann ma détresse a trouvé du sens, et que ma vie s'en est trouvée chamboulée. Dans les mots que vous écrivez, dans les mots de Freymann, je décèle la même humanité qui m'échappait à l'époque, cette même humanité de laquelle je n'étais plus sûr de vouloir faire partie.
Les Mots m'ont sauvé. Ceux lus dans mon enfance, ceux entendus dans ma douleur, ceux exprimés dans ces instants, les mots, je m'y suis accroché. Freymann, mon psychanalyste, fut et reste un merveilleux "passeur de mots".
A noter que je n'ai plus eu de contact avec lui depuis quatre ans, et que je savais qu'un jour je parlerais de lui, le temps venu. Il ne sait pas ce que je suis devenu. Passage éclair.
J'arrive à la fin de mon commentaire sur cet aspect, j'ai pris mon élan sur vos mots et je vous remercie pour votre texte. Tout comme je remercie Autié avec son archipel numérique, dans un monde sans limites et sans frontières, poser sa tête sur une Île m'est toujours un agréable Instant.
Mon alcoolisme m'a "acculé à être vrai et aller au-delà"… J'y suis.

Sur les Mots :
Les Mots me paraissent essentiels mais plus encore vitaux. Ce n'est pas insignifiant pour moi que la période la plus douloureuse, d'une infinie douleur, ait été celle où les Mots sous toutes leurs formes avaient été exclus de mon exitence. Ce qui me fait homme est de pouvoir parler à mon prochain, donner et recevoir la parole, recevoir et être reçu par l'Autre. L' alcool anéantit la possibilité de communication, et vous maintient sous son empire.
Les Mots m'ont permis de remonter à la surface, de manière fragile, douloureuse, anecdotiquement, mais ils étaient le Fil d'Ariane. Que constatons nous ?
Des moyens de communication extraodinaires, des mots sous toutes leurs formes à disposition et paradoxalement une absence de dialogues. Le support et la quantité sous le signe de la performance ont pris le pas sur le message. Il ne faut pas perdre de vue "qu'on vend des quantités", le reste "on s'en fout". Le reste est non-rentable.
Les seuls mots "acceptables" sont ceux au service de la vente et de l'adhésion au discours dominant, aujourd'hui financier. Alors comment s'étonner des attaques contre la psychanalyse ?
Faire réflèchir, solliciter l'esprit des individus dans un monde où "on pense pour vous" est un crime.
Il est alors "normal" que la parole du fou, du drogué, de l'alcoolique soit si difficile à entendre, car là aussi la tendance est à globaliser, à gérer comptablement des détresses. Pourquoi écouter la parole du "non-productif" et "du non-consommant" ? quel interêt à s'interesser à des "coûts" qui ne relancent pas la consommation ? Si, un interêt, réduire leurs coûts à la portion la plus supportable.
Pour ce qui est de la "bonne conscience collective", le Téléthon se chargera d'en assurer le maintien.
Que faire ? parler, échanger, débattre, ne pas craindre la confrontation des mots, la seule qui devrait être encouragée et qui permettrait d'éviter les autres. Pour ma part et ce qui est de mon alcoolisme, témoigner.
Juste témoigner, et faire don de mes mots pour que d'autres puissent s'y arrimer, et avancer ainsi avec les leurs.
Voilà, j'ai passé deux heures "improductives", "non facturables", "non rentables" mais j'ai pris deux heures de liberté et celles-ci ont une valeur infinie : pour moi. Un bonheur.
Dominique W.
Permalien Jeudi 29 novembre 2007 @ 18:50
Commentaire de: admin [Membre]
Merci, Dominique.
Henri Sztulman m'indique à l'instant qu'il a lu votre propos, qu'il vous en remercie chaleureusement et qu'il prépare sa réponse (qui sera publiée ici) en écho à plusieurs points que vous évoquez – qui lui permettent, me dit-il, de préciser sa pensée.
Il ne pourra le faire qu'à partir de ce week-end. Il en ira de même pour d'autres interventions éventuelles de lecteurs.
Je laisserai cette page importante en ouverture du blog jusqu'à dimanche soir – sachant, bien entendu, que ce texte restera accessible sur le site aussi longtemps que celui-ci aura « vie » sur la Toile.
Dominique W. a publié sur ce site une Lettre aux sceptiques, consacrée à l'abstinence, qui illustre ce qu'il entend ici par témoigner.
Je reste à la disposition de celles et ceux qui éprouveraient des difficultés à mettre en ligne un commentaire par la procédure courante (voir ma note en rouge ci-dessus, à la fin du texte d'Henri Sztulman).
Merci de votre présence sur Toile.
Dominique Autié.
Permalien Jeudi 29 novembre 2007 @ 19:32
Commentaire de: Dominique W. [Visiteur]
A ma relecture, j'ai oublié de signaler l'importance dans mon rétablissement de mon séjour de trois mois en postcure. Marienbronn et l'équipe de M. Kusterer furent pour moi une merveilleuse aventure. Le terme est fort mais correspond excactement à mon ressenti. J'ai eu en ce lieu, accompagné par ces hommes et femmes, la possibilité de m'attarder, de m'occuper de moi. Dans le monde dans lequel nous vivons, disposer de trois mois pour soi est un luxe.
Les MAB (mouvements d'anciens buveurs) ont été également d'une aide précieuse. J'en ai fréquenté plusieurs, dans le même souci qui me guide depuis de n'appertenir à aucune chapelle, de prôner la liberté de "prendre" ce qui aide et de laisser le reste.
Bien entendu, Internet a été un outil supplémentaire, en élargissant le champ des rencontres, dont celle d'Autié.
Et au-dessus de tout, ma femme fut d'un soutien indéfectible.
Ce que j'exprime ici un peu longuement est que la source de ce mouvement de mots, paroles et écrits, ont pris leurs sources chez Freymann. Freymann a permis le Lien.
Voilà pour ma part, la psychanalyse m'a restitué le Lien qui me fait homme. La neurochimie, les conditionnements n'étaient pas en mesure, à mon sens, d'agir sur ma part d' irréductible, de mystérieux et qui fait de chacun de nous un être unique.
Voilà, j'arrête ici. Cordialement. Dominique W.
Permalien Vendredi 30 novembre 2007 @ 13:55
Commentaire de: admin [Membre]

Bonne nouvelle, la zone commentaires fonctionnerait donc de nouveau !

Henri Sztulman interviendra ici ce week-end, pour vous répondre – il ne pouvait le faire plus tôt, il s'en excuse. Et c'est lui, bien entendu, qui vous dira peut-être ce que lui évoque, Dominique, votre formulation – que pour ma part je trouve saisissante – à propos du Lien : La psychanalyse m'a restitué le Lien. Vous illustrez, par cette belle phrase, l'intuition qui est la mienne, exprimée dans ma page de présentation du Manifeste, la semaine dernière, concernant la position singulière de la communauté professionnelle et humaine des analystes : je disais (je reprends ce passage par copier/coller) qu'elle est sans doute la dernière à pouvoir faire entendre une voix forte, exigeante autant qu'empathique, dans le brouhaha du temps ; qu'elle est peut-être la seule dont la langue ne soit pas encore épuisée, essorée, discréditée dans un mésusage mercantile ; dont l'autorité morale ne s'est pas volontairement asservie à des causes étrangères, voire contraires à sa raison d'être en tant que communauté de travail, d'effort et de réflexion.
Vous dites, en vous référant à une expérience vécue, qu'elle vous a retitué LE Lien – pas un lien (avec un "l" minuscule), mais bien le Lien – comme Daniel Sibony évoque, de façon lancinante, la Loi. Ce qui pouvait passer de ma part pour une opinion personnelle, sujette à toutes les cautions, trouve sa véritable portée dans votre propos : il suffit de regarder autour de nous – hors, et très au-delà de la communauté des personnes en difficultés avec l'alcool à laquelle nous ne cessons d'appartenir en tant qu'abstinents l'un et l'autre – pour vérifier que des liens (ponctuels, artificiels, ostentatoires…, tels que les improvise, voire les impose l'air du temps – des liens qui sont des chaînes !) sont inopérants à redonner souffle, force et tenue aux êtres ; cela au sein d'une société qui hurle son manque du Lien comme elle le fait, quand elle n'occulte pas cette déshérence douloureuse dans le mutisme, la phobie sociale, la glisse…
À bientôt, autour des réponses d'Henri Sztulman.
Dominique Autié.


Permalien Vendredi 30 novembre 2007 @ 14:23
Commentaire de: Dominique W. [Visiteur]
Un lien "vide de sens" a moins de valeur qu'une absence de lien, car c'est un leurre. À me fracasser sur des leurres, je me suis éloigné de ma vérité jusqu'à presque en disparaître.
Le Lien est le tuteur du Sens, en y ajoutant le Don, le tryptique est complet.
Et arrivé ici, il est facile d'observer à quel point nous sommes éloignés de la valeur marchande, de l'aspect financier.
Avant le texte de Sztulman, et votre intervention, je n' avais pas "mis au jour" cet aspect. Tout est "en live".
Ce cheminement est une aventure personnelle à plusieurs, je crois. La part qu'apporte chacun à l'autre n'est pas quantifiable mais elle est indéniable. Pas quantifiable, pas vendable et pourtant d'une valeur certaine, pour moi.
Le Lien, c'est la première fois que je l'ai utilisé ici parce qu'en écrivant mon expérience, et en me demandant comment relier les uns aux autres, le Lien m'est apparu comme une évidence.
Bien entendu, tout ceci n'a de valeur que pour moi-même, et en "m'éloignant" du Manifeste pour un nouvel humanisme psychanalytique je n'ai fait qu'y revenir encore plus. Ce texte de 18 pages restera, pour moi, "un moment fort".
Cordialement, Dominique.

PS1: Je n'ai jamais été aussi "peu rentable" !
Permalien Vendredi 30 novembre 2007 @ 15:44
Commentaire de: admin [Membre]

Promis, on ne caftera pas.

D.A.

Bien entendu, tout ceci n'a de valeur que pour moi-même, dites-vous. Cela me semble bien moins évident qu'à vous : c'est le cheminement de l'addictif – notamment celui de l'alcoolique – qui oppose aux formatages des nomenclatures internationales son irréductible singularité. Hors des protocoles et des prises en charge normées, l'alcoolique est en ce sens sans valeur. Ce que vous mettez au jour ici, par libre association entre votre expérience vécue et le texte d'Henri Sztulman (dont une grande part du travail clinique et des recherches porte sur les addictions – voir ses titres et travaux sur la page du Cerpp) a pour valeur le sens que vous dégagez, que vous seul pouvez dégager à cette croisée de deux principes de réalité : celui de l'alcoolique et celui du thérapeute. Cette valeur n'est pas mince ! et je ne crois pas m'avancer en affirmant qu'elle est éminemment partageable, ne serait-ce que par l'incitation qu'elle porte avec elle à être confrontée, évaluée, éprouvée à l'aune d'autres principes de réalité : je songe à la problématique, fort complexe, de l'entourage de l'alcoolique – et, plus largement, de l'environnement humain de la relation de prise en charge et d'accompagnement. Mais vous savez que, dans le cas de l'alcoolique, cette gestion de l'entourage est hautement problématique. Vous témoignez d'une expérience sans doute exceptionnelle en pouvant évoquer comme vous le faites l'appui décisif de votre compagne ; femme d'exception, assurément. Je ne vous apprendrai pas qu'un conjoint, un coéquipier, un patron diminués par l'alcool peuvent s'inscrire (de façon consciente ou non, ouvertement perverse ou non) dans une économie relationnelle dont l'entourage, in fine, tire bénéfice. Et que la lucidité soudaine, tranchante, blessante, donnée à l'alcoolique qui revient de la cure peut n'être pas supportable. Les groupes associant les familles dans le périmètre de la cure tentent de gérer ce risque. Transposez un instant la force du Lien, propagez-en le réseau, l'influx, l'impédance à ce premier cercle des tiers exclus et voyez si la valeur de votre trouvaille est si peu partageable que vous le dites !



Permalien Vendredi 30 novembre 2007 @ 16:27
Commentaire de: Henri Sztulman [Visiteur]
Deuxième série de commentaires d'Henri Sztulman

À Victor Cova

1° Soyons toujours attentifs à bien distinguer la science et le scientisme.

La science ne m’inquiète pas dès lors qu’elle se trouve encadrée par une pratique éthique, personnelle et institutionnelle, aussi longtemps qu’elle s’appuie, pour sa démarche, sur les deux jambes que sont l’audace d’une investigation libre et la souvenance du fameux principe d’incertitude évoqué plus haut. Indépendante de toute inféodation fidéiste à une idéologie ou à une vision du monde, la science peut revendiquer le statut de pratique intellectuelle autonome et souveraine.
Le scientisme, avec son cortège obscurantiste, vise tout au contraire à faire entre ses observations ou déductions (sans administration de la preuve) dans des cadres et catégories préformés par les idéologies qu’il soutient.
Pour aller vers plus de clarté : dans mon travail clinique j’utilise la méthode psychanalytique pour servir (dans le sens de rendre service à…) les patients ; d’autres praticiens exploitent –la littérature le démontre suffisamment- des patients pour valider certaines hypothèses de la pensée psychanalytique. Il convient aussi d’ajouter que la nature des troubles qui affectent les patients -désormais plus narcissiques qu’oedipiens- changeant profondément il conviendrait que les hypothèses psychodynamiques soient également inscrites dans un corpus théorique réactualisé.

2° Sur le libéralisme

Je vous accorde bien volontiers que l’expression « libéralisme débridé » ne rend pas précisément compte de l’état actuel de ma réflexion débutante. Je connais ce que la société humaine doit au libéralisme politique depuis les Lumières et notre Révolution, et dans d’autres fractures, glorieuses de notre histoire. Ma documentation sur le libéralisme économique se révèle nettement plus incertaine.
Ce que je vise plus précisément ? Les doctrines et les pratiques des néo conservateurs nord-américains et de leurs alliés, nombreux dans le monde. Cette néo idéologie, confite en religion et en valeurs morales prétendument exemplaires, ne les empêche pas, au nom de la démocratie, de mener des guerres illégales, illégitimes et injustes. Elle ne leur interdit pas non plus, profitant des marchés, militaires mais aussi civils, qu’ouvrent ces opérations martiales, de piller plus encore, à leur profit naturellement, les économies des pays qui les infligent comme celles des pays qui les subissent. Et par là de tenter d’imposer un modèle économique prédateur aux sociétés civiles (un seul exemple : Carlyle).


À Dominique W.

J’ai été très ému par le courage et la sincérité de votre témoignage, qui concerne bien d’autres humains, comme vous le fait justement remarquer Dominique Autié. Vous m’offrez aussi une bonne occasion de préciser mes conceptions sur les différentes pratiques de soins psychiques (en clinique psychiatrique et psychothérapique). Dans votre récit, douloureux mais surtout pas plaintif, vous évoquez les plaies et les failles mises au jour par deux années de travail avec un psychanalyste à visage humain. Vous nous dites aussi à quel puissant mais destructeur analgésique et anesthésique vous avez eu recours ; et encore quels bénéfices vous avez ressentis des soins apportés par des thérapeutes comportementalistes et les prescripteurs de psychotropes.

Je veux clairement m’expliquer sur ce point : quarante années de pratique en psychiatrie et un peu moins en psychothérapie psychanalytique (cette dernière nécessite une formation lente et longue) m’ont appris le respect dû à toutes les formes de soins psychiques, dont les indications sont différentes selon les cas et les moments de chaque histoire de vie. J’ai prescrit des antidépresseurs à des mélancoliques, des neuroleptiques à des schizophrènes, des anxiolytiques à des phobiques en état de panique sans le moindre état d’âme ; j’ai travaillé dans des institutions psychiatriques y compris des services fermés, j’ai créé et dirigé pendant vingt ans un centre de jour pour adolescents et jeunes adultes psychotiques ou à la personnalité limite. J’ai indiqué des thérapies cognitives pour des patients qui pouvaient en bénéficier, car je ne sais pas les pratiquer moi-même. Selon les situations cliniques la molécule, le soutien ou l’interprétation ont leur légitimité et leur utilité. Mais tout l’art de nos métiers consiste à définir avec précision l’indication du protocole le plus approprié.

Ma dispute avec les comportementalistes ou les psychopharmacologues n’est pas une querelle sur les pratiques, toutes estimables. Non, il s’agit d’un conflit frontal sur la nature du psychisme humain lequel ne peut être réduit aux comportements qu’il produit ou aux acides aminés qui l’influencent. Le cerveau ne fait pas que sécréter des pensées, des affects, des comportements, comme le foie fabrique de la bile, il est aussi le lieu d’inscription d’une histoire singulière et unique, celui qui gère les interactions avec l’environnement, distal et proximal. Un être humain vit certes avec – et grâce à – son cerveau mais aussi par cette indéfinissable et mystérieuse qualité que l’on nomme l’esprit, ou l’âme, ou comme chacun le souhaite, car psychique n’égale pas conscient mais beaucoup plus.

Deux expressions magnifiques : - « passeur de mots » pour caractériser votre analyste, c’est si juste ; encore faut-il que nos mots demeurent, soient protégés des entreprises de simplification qui conduisent à une sorte de charabia universel incompréhensible : la novlangue.
- « la psychanalyse m’a restitué le Lien », ce Lien qui permet la communication, l’échange, le partage, la mutualisation, qui protège la solitude et favorise la solidarité, qui préjuge la liberté ; à l’opposé du lien qui lie, aliène, enchaîne, attache, soumet, assujettit, contraint, opprime. La psychiatrie française s’est honorée d’avoir entrepris et assez largement réalisé, au sortir de l’occupation, et avec les idéaux de la Libération, un gigantesque mouvement de désaliénisation, ne l’oublions jamais, car ce travail demeure toujours aussi nécessaire et actuel.

À Dominique Autié

Je ne saurais trop vous remercier pour avoir mis en évidence la place du « patient symptôme » dans un écosystème familial ou environnemental lui-même dysfonctionnel. Les douleurs, voire la maladie d’un seul exonèrent d’un seul coup tous les autres, sans compter les bénéfices secondaires, parfois primaires qu’ils en retirent. Cela dépasse de très loin la question des addictions et interroge toue la psychopathologie.

À qui voudra l’entendre

In fine la question essentielle demeure celle de la formation des psychistes, en amont. Je m’exprimerai là-dessus plus tard pour ne pas alourdir des commentaires, déjà un peu longs. Mais je veux immédiatement dénoncer les effets dévastateurs du fidéisme qui règne dans les sociétés, écoles et instituts de formation et aboutit à une répétition clonique et clanique de thérapeutes idéologiquement conditionnés.

Henri Sztulman.


Permalien Dimanche 2 décembre 2007 @ 21:52
Commentaire de: orphea [Visiteur]
J'ai lu avec beaucoup d'attention votre article, Professeur, et je vous remercie de rendre à la fois humaine et compréhensible cette approche à la psychanlyse (pour des profanes,comme je le suis). Votre explication me réconcilie avec cette "branche" de la médecine. Je crois qu'effectivement le dogme et l'abord purement scientifique ne peuvent répondre intégralement aux souffrances humaines. Encore merci à vous, vous ouvrez des portes importantes, par votre vision et votre aptitude à tant de siplicité.
Permalien Lundi 3 décembre 2007 @ 18:19
Commentaire de: Patrice Beray [Visiteur]

Vous lisant, Henri Szutlman, si j’hésitais encore, je rangerais sans l’ombre d’un doute la psychanalyse, et les sciences humaines avec, dans les « humanités »… Il ne tient à vrai dire qu’à une petite particule et votre manifeste l’exhausse (oui, au sens d’élever) en orientant vos lecteurs de l’existence (les humanités !) vers la « coexistence ». C’est que cette petite particule d’un mot vers l’autre, marquant aussi le rapport individu-société (et en filigrane celui de l’identité et de
l’altérité), implique précisément la question des valeurs, de l’éthique, du politique. Je loue personnellement cette articulation que vous rendez possible dans votre texte.

Comme Michel de Certeau l’a parfaitement montré dans L'Écriture de l’histoire, depuis le XVIe siècle, l’éthique des « modernes » s’est constituée solidairement au politique, pour conforter les pouvoirs temporels. On peut aujourd’hui juger comme vous le faites (et je ne m’en prive pas mais d’autres aussi, par ex. Jean-Claude Michéa) d’une « neutralisation » des valeurs véritablement humaines, solidaires, au profit d’un libéralisme tristement progressiste, et impitoyablement mécaniste et juridico-marchand. On mesure aussi dans ce contexte l’enjeu (non sans risques, je suppose) institutionnel et éthique de votre positionnement en tant que psychanalyste.

Considérable surtout, me semble-t-il, est l’aventure humaine (affect et intellect bien compris), dans laquelle vous êtes engagé. N’étant pas psychanalyste, ni très bien informé (excepté par des proches, souffrants ou patients, ce qui n’est certes pas rien) des pratiques thérapeutiques en la matière, je ne peux hélas dialoguer sur ces points avec vous, tout en souscrivant pour les raisons dites à votre engagement.

Mais s’agissant d’un manifeste humaniste, il ne saurait m’échapper que depuis les grandes tragédies humaines, idéologiques du siècle passé, tout se passe comme si nous devions penser la « vie » dans le cadre d’une humanité impossible. A cet égard, je ne suis pas sûr que l’on ait
bien appréhendé cette faillite « symbolique » qui est le propre de notre héritage, ni dans les « humanités » ni dans les sciences. Votre appel n’en est que plus louable…

Le mauvais procès fait à l’image poétique depuis l’après-guerre est symptomatique à mes yeux de ce rapport obéré au monde : en refusant au poète de créer une réalité poétique par son langage, ne le condamne-t-on pas à vivre dans un monde qui n’est virtuellement pas le sien (Tzara) ? Et nous avec…

Un dernier mot. Comme vous, j’incline à penser chaque être dans sa singularité : son individuation en somme (pas précisément au sens de Jung), laquelle, bien entendu, ne saurait se limiter à son « moi », au risque de forclore, dans « l’œuf », l’espace-temps du désir illimité d’une vie authentiquement humaine.

Oui, grand merci à vous pour cette hauteur de vue qui ne surplombe en rien l’humanité dont elle veut témoigner.

Patrice Beray.

 


Permalien Mardi 4 décembre 2007 @ 06:19
Commentaire de: Déborah Decamaret [Visiteur]

La Psychanalyse et l'Humanisme

Cher Dr Sztulman,

J'espère que votre discours sera publié. J'ai admiré sinon envié votre style concis, méthodique, et percutant. Je ne pouvais qu'être d'accord avec vos idées et observations sur le thème de l'humanisme de la psychanalyse.

Je suis d'avis, avec vous, que le DSM IV est trop souvent utilisé comme une clef à songes qui finit par réduire un traitement psychologique à une ordonnance médicale. Bien entendu, cette tendance à diagnostiquer et prescrire sans dialoguer devient à l'heure actuelle le désespoir de bien des psychiatres et la célébration des sociétés pharmacologiques en collusion étroite avec des compagnies d'assurances maladie à l'américaine. Ainsi, en peu de temps, l'entretien thérapeutique s'est rétréci, telle une peau de chagrin, à une discussion entre trafiquant autorisé et drogué soumis.

En ce qui concerne la psychanalyse, il me semble que, depuis des années 1950 au moins, elle est aux prises avec la banalisation et la sclérose de ses concepts et méthodes d'une part à cause d'une médiatisation trop importante pour un public qui en devient consommateur ou amateur ; et, d'autre part, à cause de ses propres conflits politiques et idéologiques internes et externes. Par conséquent, la pièce maîtresse de ce parcours psychique particulier et précieux entre analyste et analysé s'oublie : la rencontre avec l'inconscient, autant personnel qu'interpersonnel et, si vous voulez, transpersonnel. D'ailleurs, cet inconscient n'est pas tout à fait inconscient s'il est parasité par des concepts et des protocoles.

Quant à l'approche behavioriste, il y a certes la suppression volontaire et systématique du « sujet », puisque ce qu'il pense, ressent, ou a vécu n'a non seulement aucun intérêt pour modifier son comportement mais encore retarde la cure. De plus, le but de cette modification comportementale et de permettre au « sujet » de mieux se conformer aux normes sociales pour devenir enfin productif ou au moins ne pas perturber la production des autres. Les stratégies utilisées peuvent s'élaborer et se raffiner progressivement en fonction du degré où le patient atteint les objectifs ciblés. Et encore, le patient en cours de subir les manipulations psychologiques et environnementales des scientifiques comportementaux (behavioral scientists) afin de devenir de nouveau « fonctionnel » doit effectuer des tâches éprouvantes « hors laboratoire » pendant son temps libre. S'il n'exhibe pas des progrès voulus, il risque d'être puni par plus de tests et d'interventions sous peine d'ordonnance médicale, avec ou sans incarcération hospitalière. Dans ce processus d'objectivation du malade, en observant, quantifiant et mesurant inexorablement ses symptômes et sa conduite, il y a forcément une dépersonnalisation et en fait des deux côtés. En homme de science, le behavioriste doit afficher une attitude d'observateur le moins participant possible pour ne pas contaminer ses expériences avec sa propre subjectivité. Cette orientation a malheureusement obligé la majorité des praticiens, quelle que soit leur formation thérapeutique, à planifier, mesurer, et justifier leurs approches et résultats cliniques en rendant une documentation péniblement détaillée et d'apparence scientifique pour se faire rembourser et pour garder leur contrat avec managed care.

En fait, j'ai eu l'idée bizarre hier soir que si un but essentiel de la psychanalyse et de rendre l'inconscient conscient, c'est peut-être aussi de rendre le conscient moins inconscient, dans la mesure où la pensée dirigée, c'est-à-dire linéaire, logique et pragmatique, prend une trop grande place dans la vie de l'homme moderne, le rendant névrotique et anxieux au minimum. C'est ironique que l'échappée psychologique préférée et acceptable aujourd'hui se trouve dans le virtuel comme vous l’avez indiqué, étant donné que l'ordinateur est devenu l'extension incontournable de l'homme « fonctionnel ». Cependant là, le libre cours de l'imaginaire et des fantasmes frôle le délire vu que créer son propre univers virtuel constitue une activité solitaire avec l'illusion de le partager avec autrui – d'autres, qui sont à leur tour des produits de son propre psychisme –, et trop souvent à l'insu de son entourage réel. De plus, cette activité cérébrale devient facilement compulsive et obsessionnelle. Dans une certaine optique, le DSM n'est-il pas lui-même une sorte de logiciel, maintenant à la portée de tout le monde, capable de créer les maladies virtuelles aux dépens d'une saisie et d'un traitement des souffrances psychiques basés sur une écoute profonde d'un malade qui cherche des moyens de s'exprimer et de se faire comprendre dans toute sa subjectivité ?

Si les règles, les rituels, et les théories de la psychanalyse deviennent si rigides que la relation thérapeutique se base sur la forme en éviscérant le fond, je crains que la cure ne devienne une adhésion à deux à une secte plutôt qu'une voie de découverte, de dignité, et d'épanouissement mutuels. Qu'on soit debout, assis, ou allongé, qu'une séance dure cinq minutes ou cinquante, qu'un suivi prenne quelques mois ou toute une vie, qu'est-ce qui importe ? L'obéissance aux diktats d'une approche et d'une théorie psychologique ou une appréhension globale de soi et de sa vie amenant à un mieux-être ? Je pense que toute approche psychologique, qu'elle soit comportementale, psychanalytique, Gestalt, systémique ou autre, souffre de la menace d'une rigidité et qui sert à perpétuer la guerre des chapelles et la soumission du patient.

Vos remarques sur les patients narcissiques et des écueils que l'analyste peut rencontrer et doit contourner dans le contre-transfert m'ont énormément parlé. Vous avez parfaitement décrit une expérience que j'ai eue à ce propos. En fait, pour moi, cette problématique se résume à une dynamique de séduction psychique de la part de l'analysé envers l'analyste et dans laquelle presque rien ne change chez le premier, tout en épuisant ou en rendant presque fou le second, non averti et surmené par des abstractions et des intrigues psychologiques sans fin que cette dynamique a tendance à susciter. Paradoxalement, à l'inverse des procédés précédents chez les behavioristes et certains psychiatres, le patient traité ici arrive au fur et à mesure à dépersonnaliser le praticien. La déshumanisation dont vous avez parlé dans une culture occidentale naricissisante et capitaliste in extremis se reflètent de plus en plus autant dans les symptômes qui se présentent en clinique que dans la clinique pour les adresser.

Vous avez fait allusion aux trois humiliations subies par l'homme depuis le siècle des lumières. L'humilité, par rapport à l'humiliation qui peut s'accompagner d'un sentiment de honte, me paraît indispensable pour découvrir la vérité. Lorsqu'il s'agit de la psychothérapie, sans humilité, il n'y a pas d'alliance thérapeutique authentique qui permet un soulagement profond de la souffrance. Sans cette ouverture d'esprit immense, il n'y a pas non plus la possibilité d'une évolution humaine. (Évolution et progrès ne sont pas pareils). Par contre, l'hubris conduit infailliblement à la folie des grandeurs, à l'isolement et à l'échec. Chercheurs et praticiens en psychologie, y compris en neurosciences, enfermés dans un archétype prométhéen – leur faisant croire en la possibilité de tout comprendre, tout conquérir, tout créer par le feu quasiment divin de la théorie et de la technologie –, courent un danger grave d'illusion et ensuite de désillusion. Sans admettre l'omniprésence du mystère, le monde scientifique continuera à cultiver la croyance que tout est potentiellement quantifiable, mesurable, et donc contrôlable. Cependant, cet apprentissage est celui des sorciers, qui ne fait que générer de plus en plus de problèmes à comprendre et à résoudre.

Avec cette dernière humiliation, (et il y en aura certainement d'autres à venir), c'est-à-dire la prise en compte de l'inconscient, Freud, qui veux faire de la psychanalyse une science, nous suggère qu'on ne peut pas tout savoir. Mais il peut y avoir dans ce cas-là, et malgré lui, la possibilité d'un renouveau spirituel humanitaire, sans dogme, sans institutions, et cette fois tout à fait existentiel. En somme, le freudisme nous avertit qu'en perdant notre humilité, on perd notre humanité. En l'embrassant, on peut apprendre à vivre confortablement avec nos limites et nos blessures personnelles. On peut aussi accepter notre condition humaine en tant que mortels, faibles, mais quand même nobles.

En conclusion, la psychanalyse est humaniste et humanisante à partir du moment où elle garde son respect pour l'inconnu et l'inconnaissable. En revanche, si elle continue à s'acharner à se défendre contre la mise en cause et la haine naissantes contre elle, elle risque de se « scientiser » ou, pire, exhiber les symptômes qu'elle croit comprendre et guérir (ce qui n'est pas nouveau dans l'histoire de la psychanalyse dès ses origines).

Ces réflexions sur votre conférence m'étaient difficiles à exprimer en français écrit mais me donnaient l'occasion de pratiquer l'expression des idées en psychologie, tout en honorant vos pensées. Merci pour cette opportunité.

Déborah.

 


Permalien Jeudi 6 décembre 2007 @ 19:17
Commentaire de: Sylvie Bourdet-Loubère [Visiteur]

Cher Professeur, cher Henri, cher ami,

C'est avec un plaisir non dissimulé que j'ai reçu tout à l'heure votre message, et avec un plaisir encore accru que j'ai lu attentivement le texte de votre conférence. J'y ai retrouvé, intacts, l'âme et l'esprit de la psychanalyse, tels que vous avez eu la générosité de me les insuffler, lors de ces années de formation à vos cotés.

Aujourd'hui, vous avez su mettre en mots, brillamment et puissamment, cette noble position qui a toujours été la vôtre, faite de culture, de réflexion, d'expérience, d'esprit critique et éthique mais aussi et surtout de votre intérêt et de votre soucis de l'humain, et, comme vous le dites vous-même, au-delà de l'humain, du vivant...

Aujourd'hui, je retrouve, dans ces dix-huit pages, ces fondements précieux auxquels je crois, et sur lesquels j'essaie d'asseoir et d'ancrer mon éthique professionnelle au quotidien, tant à l'université qu'à l'hôpital.

C'est donc sans partage et avec espoir que je souscris à votre manifeste et que je le salue, en souhaitant bien sincèrement que nous soyons quelques-uns à pouvoir nous réunir autour de ces principes nécessaires, qui puisent dans l'histoire l'intensité de leur modernité.

Sylvie Bourdet-Loubère, psychologue clinicienne, maître de conférences à l'université de Toulouse-Le-Mirail.

 



Permalien Samedi 8 décembre 2007 @ 17:35
Commentaire de: Béatrice B [Visiteur]
Issue possible:
Poésie météore..effraction de la langue dans nos obscurités Poésie, le cerceau poussé par un enfant contre les apories et pour tous le passage vers l’univocité de notre liberté.
Elle est rempart ultime, à signer la lumière , transperce l'évidence pour nous illuminer. À voir, seule, les liens qui nous semblent cachés, c'est elle le vecteur de notre résistance.

Ce texte, en témoignage :

" Ainsi va le malheur du monde, à petits pas. On le croirait géant mais non,
c’est chaque instant, en tous points, en tous lieux, il s’infiltre et il suinte.
Et chacun des regards étonnés des humains
n’en finit pas de lire en lui l’éternité :
Un monde séparé de nos belles croyances,
un monde que l’on crut dominer à fragments,
isolant les parties d’un tout constitué, si pleinement lui-même qu’insupportable à voir pour l’ivresse et l’espèce, apparemment savante.
Et plût aux cartésiens, aux tailleurs en tout genre de monades envoûtantes, ainsi s’est segmentée la vie en casiers gris. Profondeur et largeur, et leur volume fixe aux angles rassurants, séparant le début, du milieu, de la fin, petits compartiments, misérables oublieux de la continuité
où puiser l’énergie radiante de l’amour.
Lors noyé dans l'absurde, le monde a consumé les joies de la technique pour