Le plus épineux, par les temps qui courent, est de prévenir cette méprise-ci : vivre étant devenu un droit (le plus commun des droits, le grand ordinaire du droit), survivre n'est pas un superdroit – ou quelque exercice héroïque du droit commun.
Dit autrement, au plus près de la typologie de formatage du parc humain : le survivant n'est pas le stade sublimé de la victime – le point oméga (ou le point G) de l'ayant droit.
Survivre est le dernier devoir auquel il est loisible d'acquiescer, sous nos climats, lorsqu'il échoit. Le seul devoir que nos sociétés ne parviennent pas à recycler en droit.
Il n'est curieusement pas superfétatoire, ni redondant, de le rappeler : le survivant est contraire (la contradiction) de la victime.
Statut du préfixe ? Surligner, surfil, surveillance, surbrillance [1], surgelé, survenue, surprise. Tous ces mots recourent à ce préfixe flottant, qui semble présenter une grande complaisance plastique – jusqu'à se laisser neutraliser par son hôte : suranné signifie qui a plus d'un an.
Survivant pourrait ainsi suggérer l'idée d'un vivant dépassé, comme on le dit d'un coma.
Le substantif en dit long : il n'est de survivance que d'un passé qu'on s'évertue pourtant assez à nous faire haïr (Don't look back !). Soluble dans le Patrimoine, cimetière d'apparat de nos civilisations avancées, ce qui subsiste d'une chose disparue est un vestige. Une survivance appelle la réserve (le bois où l'on parque les derniers Sioux), assortie de son statut dérogatoire. On la tolère. Guère plus.
Pour en finir avec les préalables de la langue, le verbe : Le roi ne survécut guère le prince son fils, put écrire Mme de La Fayette. Heureux temps (je parle ici de bonheur d'écriture). Notre emploi de la transitivité indirecte dit peut-être notre gêne croissante face à ce qui se dérobe. Dans l'exercice de survivance, le survivant opère de façon radicalement intransitive.
Pour délester le propos des références qui le plombent, laissons de coté un instant l'ordre des causes (la catastrophe, l'accident, le crash ne sont en rien conditions sine qua non du devoir d'exercer la survivance). On survit moins à un mort qu'on ne s'érige soudain, de face, de front – nuque raide, oreilles et cœur incirconcis – au-devant de ce qui se présente à nous comme agent de mort. Il s'agit, le plus souvent, d'un vivant concentrant à son profit tous les pouvoirs de mort ailleurs diffus ou dormants. Le survivant fait de la réserve un maquis. Il est le premier et le dernier guérillero.
S'impose alors, en illustration de ce qui précède, la figure de ces deux hommes qui, après soixante jours d'une attente qui a cessé d'en être une, se lèvent et quittent leurs quatorze compagnons. L'avion qui les transportait s'est écrasé en pleine cordillère des Andes, les secours ne les ont pas repérés. L'acception communément admise désigne comme survivants l'ensemble des passagers qui, n'ayant pas péri dans le crash, parviennent à se maintenir en vie dans les circonstances les plus hostiles [2]. Je ne saurais, bien évidemment, nier ou dévaloriser cette mise en œuvre de stratégies de survie organique (le recours à l'anthropophagie frappa les esprits : il conforte mon approche, indiquant que l'homme se (re)trouve ici en intelligence avec l'animal sur le terrain des fonctions vitales). Je propose toutefois de considérer que le devoir de survivance prit son sens pour ces deux qui, soudain, s'opposèrent au groupe – fût-ce dans la perspective généreuse d'aller chercher des secours. Onze jours et dix nuits, ils furent d'absolus survivants : l'aune à laquelle réfère leur marche jusqu'au village de Los Maitenes n'est pas (n'est plus, si tant est qu'elle l'ait été à quelque moment) constituée des disparus, les passagers que la chute de l'appareil a tués et la douzaine d'autres qui, dans les jours qui ont suivi, ont succombé à l'épuisement, au froid, à la faim ; mais bien des quatorze compagnons restés dans les débris de carlingue, poursuivant leur expérience non de l'impossible, mais de l'improbable.
Comment n'être pas sensible à la rigueur de ce qu'indiquerait ici l'usage transitif direct du verbe : Roberto Canessa et Fernando Parrado survivent leurs compagnons rescapés.
Nous ne sommes pas le sel de la Terre. Je ne vois, pour évoquer ce qui me semble une fonction plus qu'une posture (une pose, un choix d'artiste), que ce texte d'André Breton, que j'ai déjà convoqué en ces pages : Encore une fois, tout ce que nous savons est que nous sommes doués à un certain degré de la parole et que, par elle, quelque chose de grand et d’obscur tend impérieusement à s’exprimer à travers nous, que chacun de nous a été choisi et désigné à lui-même entre mille pour formuler ce qui, de notre vivant, doit être formulé. C’est un ordre que nous avons reçu une fois pour toutes et que nous n’avons jamais eu loisir de discuter. Il peut nous apparaître, et c’est même assez paradoxal, que ce que nous disons n’est pas ce qu’il y a de plus nécessaire à dire et qu’il y aurait manière de le mieux dire. Mais c’est comme si nous y avions été condamnés de toute éternité. Écrire, je veux dire écrire si difficilement, et non pour séduire, et non, au sens où on l’entend d’ordinaire, pour vivre, mais, semble-t-il, tout au plus pour se suffire moralement, et faute de pouvoir rester sourd à un appel singulier et inlassable, écrire ainsi n’est jouer ni tricher, que je sache [3].
Survivre, (…) non, au sens où on l’entend d’ordinaire, pour vivre, mais, semble-t-il, tout au plus pour se suffire moralement… Oui, c'est cela. En un point de notre course, il y eut cette alternative : la victimologie, avec la mise en place de ses cellules de soutien psychologique et son éthique du faire valoir ce que de droit ; ou la littérature.
[1] Marque indiquant par son intensité lumineuse qu'un texte affiché sur l'écran d'un ordinateur est sélectionné par l'utilisateur et sera affecté par l'action suivante. (Le Petit Larousse illustré, 2002.)
[2] Piers Paul Read, Les Survivants, traduit de l'anglais par Marcel Schneider, Grasset, 1974. Je découvre aujourd'hui que Fernando Parrado a publié récemment un livre de mémoires, écrit en collaboration avec le journaliste Vincent Rause, Miracle dans les Andes (Grasset, mars 2007).
[3] Légitime défense (1926), repris dans Point du jour, Gallimard, 1934, pp. 55-56.
En ouverture : Fernando Parrado, l'un des survivants de l'avion qui s'est écrasé le 13 octobre 1972 dans la cordillère des Andes, en territoire argentin. Sur les quarante-cinq passagers, vingt-sept étaient en vie après le crash ; onze succomberont par la suite. Deux mois plus tard, Parrado et Roberto Canessa décidèrent de quitter le lieu du drame et de partir à la recherche de secours ; ils atteignirent, après onze jours d'escalade et de marche, le village de Los Maitenes, au Chili. Ce cliché a été pris le 22 décembre 1972, soixante et onze jours après l'accident : Fernando Parrado est en selle avec un membre de la police montée chilienne qui guette l'hélicoptère parti en repérage. Le 23 décembre, les secours parviendront jusqu'aux compagnons de Parrado et Canessa. Seize passagers auront survécu. Cliché : Empresa Periodistica La Nacion – D.R.
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Célébrations
Incapable, sans doute organiquement, de mettre en œuvre à son profit la stratégie du pousse-toi de là. Il me semble entrevoir de quoi il en retourne. Ses états de service (épluchez la notice de L'Histoire de Melody Nelson) en disent long sur ma propension maladive à me laisser passer devant dès que je fais la queue quelque part.
Décembre 1989, théâtre du Châtelet. L'orchestre symphonique de la radio de Prague sous la direction de Leos Svarovsky. Au piano, la déesse de la myopie. Vers le milieu du récital, l'orchestre se met soudain à grincer un instrumental : Le Train – le temps que tout le monde souffle un peu. On a ajouté un clavecin. Puis, la vertigineuse interprétation de Saint-Lazare. L'arrangeur, qui aurait pris la veille une murge monumentale, aurait décalé d'un demi-ton les partitions de la moitié de l'orchestre – de façon aléatoire (un tiers des violons touchés par le tsunami, la moitié des cuivres). Et ce clavecin fou. Jean-Claude Vannier [2].
Pas moyen de jouer ses vinyles sur le bout de mon index gauche en me servant du droit comme saphir, car je me ronge les ongles. J'avais conservé comme un morceau de la vraie Croix son live au théâtre Dejazet en octobre 1985. Et voilà qu'en a paru une édition sur CD, il y a deux ans, sous un autre titre (En public), avec en prime sur un second ensemble (Fait maison) d'une petite dizaine d'œuvres enregistrées en 2005 – et personne, évidemment, n'avait pris soin de m'en avertir. Donné comme définitivement indisponible sur les sites de vente en ligne. Merci PriceMinister. Sur scène, en 1985, Jean-Claude Vannier s'était entouré d'une section de cordes d'orchestre de chambre et de Marc Chantereau aux percussions : quelques tambours et un xylophone. L'artiste en Steinway. Costard à tous les étages. Mouchoirs sales : du Telemann – et de la plus belle eau. Des lustres que je m'étiolais de ne pouvoir écouter ça.

[Pièce d'anthologie : Le petit singe qui]![]()
Quand je promène mon sexe pensif
Dans les cocktails d'arrière-saison
Ma feuille d'impôts mon bail mon certif
Dans mon habit de location![]()
Je passe mon temps à dire des horreurs
À des starlettes de sous-préfecture
Maquillées caviar champ's et vertu
[pur beurre
ça brille comme des roues de voiture![]()
Car je ne suis qu'un petit singe
Qui se trempe les couilles dans le whisky
Rien qu'une bête en smockinge
Un oustiti en alpaga un trostky du cul
Décembre 1978. Semaine étrange. Roger Caillois mourut le 21 – un jeudi, je l'appris en ouvrant Le Monde, le soir même : il m'avait reçu avenue Charles-Floquet quelques jours auparavant. Hémorragie cérébrale. Mon frère, volontairement ou non, s'est jeté sous une locomotive le vendredi soir de la semaine suivante, le 29 – le Président et Madame séjournaient chez moi, à Saint-Cloud, ils avaient dû arriver de Clermont-Ferrand au premier jour des vacances scolaires, je suppose, c'est-à-dire le surlendemain de la mort de Caillois (je le suppose encore). Un soir, entre le 23 et le 28 (il faut toutefois exclure le réveillon et la soirée de Noël, ce qui doit laisser le choix entre le mardi, le mercredi et le jeudi), nous avons assisté ensemble au spectacle que Jean-Claude Vannier, seul devant un Steinway, donnait dans le minuscule théâtre Campagne-Première, à portée de voix du cimetière de Montparnasse où est enterré Caillois. Une vingtaine de personnes, dans la proximité immédiate du piano, pour tout public. À deux chaises de nous, Michel Jonasz. Jean-Claude Vannier débitait un long monologue à la seule attention de Gilda Gray, star déjà virtuelle, lui serinait Mon Beau Travelo – une Gitane grillait dans le cendrier, qui faisait office de brûle-parfum. Il interpréta Pauvre muezzin, dont la mélodie entendue ce soir-là m'obséda jusqu'à ce qu'elle figure sur son album suivant, plus d'un an après (j'avais émigré à Toulouse, un monde ancien s'était écroulé entre-temps).
De tout ce qui précède, la conclusion s'impose : M. Vannier et moi-même sommes les seuls survivants.
Le mot s'écrit de cinq façons : skunk, skunks, skuns ou skons. La mouffette (Mephitis mephitis). « L'école des skunks » (prononcer sconce, quoi qu'il en soit) est la deuxième nouvelle du Club des inconsolables [1]. Même si la sœur de Bubu, l'un des protagonistes de ce récit calamiteux, porte une étole de skunks – qui tombe dans l'herbe quand elle se fait prendre à la diable par les copains de son frère à la sortie du cinéma –, le mot semble n'être ici que par pure célébration de son délit de sale gueule : cette distance vertigineuse entre plusieurs graphies, toutes aussi bancales les unes que les autres, et ce mot interminablement nécessaire qui exige la mise en branle de tous les muscles bucaux, de la langue ainsi que la complaisance de la gorge pour être prononcé. [Les dictionnaires mentionnent la graphie sconce comme possible. Mais ce n'est pas du jeu.] Dans un de nos livres d'enfant, il y avait effectivement des skunks. (Un nombre identique d'années s'écoule entre la venue au monde de Jean-Claude Vannier, la mienne, puis celle de mon frère mort ; à l'époque, les éditeurs de livres pour la jeunesse avaient bon fonds, il était possible de se gaver des histoires à ne pas dormir du tout de son ainé de six ans sans passer pour un has been.)
Bref chef-d'œuvre, Les Cavales de l'impossible – orchestrateur, M. Vannier obtient de sa petite chancellerie (au verso de la pochette du vinyle original, je compte quatorze musiciens à ses côtés) un pathétique effet Philarmonique de Berlin sous juridiction Karajan. Le refrain lancine :
Y a-t-il une vie avant la mort ?
Y a-t-il une vie avant la mort ?
Y a-t-il une vie avant la mort ?
Ce serait lui faire injure que de ne pas mentionner, pour mémoire, qu'il a écrit la plus belle chanson d'amour du répertoire : Reviens, je m'aime. Il clôt avec elle son récital d'octobre 1985. Je voudrais que tu m'aimes / Autant que je m'aime / Tu m'aimerais / Je m'aimerais / On serait bien là / Tous les deux / À m'aimer.

*[1] Jean-Claude Vannier, Le Club des inconsolables, Fixot, 1990.
[2] Symphonique Sanson, 1990, CD WEA 9031-72139-2.
En ouverture :
Le 33 tours LP Public chéri je t'aime (au théâtre Dejazet), 1985.
Casting : Dominique Autié.
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Pierre Emmanuel
4 – Évangéliaire
Quand je dis qu'une bibliothèque privée est une personne, dans le sens où l'entendent les naturalistes ! Encore mal remis du double attentat bactérien dont je reste l'innocente victime, je cherche comment honorer la Nativité dans le peu de temps que me laisse l'adversité. Comme aimanté, je tire de son rayon Les Jours de la Nativité, paru en 1960 dans la collection Les Points cardinaux de Zodiaque. Sans me souvenir que, l'an passé, pratiquement à la même date et pour la même circonstance, j'avais évoqué cet ouvrage – acquis mais non encore reçu. Relisant cette page, j'y trouve mon intention, en forme de promesse, d'évoquer Pierre Emmanuel, ce que j'ai fait par trois fois, seul un florilège de sa poésie manquant à ce jour pour que sa présence ici ne soit pas trop gravement lacunaire.
En quoi la bibliothèque a-t-elle, cette fois, démontré sa nature d'organisme vivant ? Cette façon d'accomplir ce qu'on a soi-même prévu, sans recours à quelque pense-bête et sans même avoir conscience de se conformer à cette nécessité, n'est-ce pas la moindre suite dans les idées dont doit faire preuve celle ou celui qui tente de n'être pas le jouet des circonstances, de l'air du temps ni de ses caprices ? Assurément, et l'analyse vaudrait s'il n'y avait ici ce dispositif souverain des livres mystérieusement acquis selon la double injonction d'un faux hasard qui les place sur votre route et du manque jusqu'alors insoupçonné qu'enfin ils étanchent. La dizaine de recueils poétiques de Pierre Emmanuel acquis cette année n'est pas sans lien vital, stricto sensu organique avec l'acquisition décidée le 23 décembre de l'an dernier d'un volume que j'offre aujourd'hui de feuilleter aux familiers et aux hôtes impromptus de ce blog. J'en veux pour preuve une simple remarque, qui ne manque pas de me frapper à l'instant : c'est son Évangéliaire que, spontanément (croyais-je) j'évoque dans mon billet de 2006 quand je constate que Pierre Emmanuel a contribué aux Jours de la Nativité. Or, c'est bien à Évangéliaire, paru à l'automne de 1961, qu'appartiennent les poèmes qui scandent la superbe méditation proposée par Zodiaque un an plus tôt. Dans notre métier, cela s'appelle une prépublication.
Il y a plus. Un dimanche matin de l'automne, j'ai sauvé d'un monceau de vieux livres dont on demandait deux euros l'exemplaire La Grande et Belle Bible des noëls anciens, du douzième au seizième siècle, un volume publié en 1942 par Albin Michel. Six cent vingt pages en in-quarto – l'absence de tout luxe, on le suppose, mais un art du livre inentamé par l'hostilité ambiante : grandes marges, typographie d'une lisibilité superbe, humble papier de fière tenue – que ce cher André, qui reçut l'ouvrage d'Yvette le 4 novembre 1945 en souvenir de quelques heures trop courtes (ainsi que l'indique, en page de garde, l'ex-dono que celle-ci calligraphia à l'encre bleue d'une écriture d'institutrice), prit soin de découper sans provoquer la moindre barbe.
Je me souviens être rentré ravi de tenir mon billet de Noël. J'étais en train de photographier quelques pages ouvertes de Zodiaque, samedi dernier, quand m'est revenu en mémoire le gros bon livre restauré sans peine, qui venait de passer tout l'Avent sur ma table de travail. Je m'y suis plongé, assez de temps pour comprendre, deux mois plus tard, l'intérêt de ma trouvaille : l'auteur, dès les premières pages de son introduction, s'appuie sur les travaux du folkloriste Pierre Saintyves et sur Le Latin mystique de Rémy de Gourmont ; je me précipite pour retrouver le cadre d'une référence chez l'un et l'autre : je bénis l'ami qui, il y a quinze ans, m'a fait acquérir toutes affaires cessantes la nouvelle édition que Charles Dantzig a donnée aux éditions du Rocher du Latin mystique, dont l'extravagante richesse saute aux yeux dès qu'un tel recours s'impose ; et, dans le gros florilège que « Bouquins » propose de l'œuvre immense de Saintyves, je constate que je dispose là d'une vingtaine de pages sur les sanctuaires à répit – un thème parmi d'autres sur lesquels j'engrange, dans la perspective de nourrir enfin mes Mirabilia imprudemment inaugurés le premier jour de l'année (dont j'ai vite constaté l'autodévoration de la curiosité à laquelle qu'un tel projet accule celui qui s'y consacre).
Et, surtout, je découvre tardivement que La Grande et Belle Bible des noëls anciens est certainement l'œuvre la plus insolite d'un auteur dont le nom m'était assez peu inconnu pour que j'aie la négligence de ne pas chercher, sur le moment, à en savoir plus son compte : Henry Poulaille. Lisez ce qu'il est dit de cet homme sur la Toile, vous n'y trouverez pas mention de son travail sur ces noëls médiévaux, que lui-même tenait pour des joyaux de littérature populaire ! Étrange, non ? cette incapacité de notre époque à concevoir qu'un pionnier de la littérature prolétarienne, éditeur de profession, pût apporter une contribution – que je pressens majeure, aux pages que j'ai lues ces jours-ci – à la compréhension de l'imaginaire religieux de son prochain…
Vous savez désormais quelle chronique vous lirez le 24 décembre 2008, ici même.
À celles et ceux qui m'accordent le bénéfice enviable de leur présence aux abords de ces pages je souhaite que ces livres – entrouverts pour eux – apportent un supplément de sérénité en cette nuit sainte et douce.
En ouverture : Gravure (détail) extraite du Mirouër de la Rédemption de l'humain lignage, Lyon, 1478. Ce volume est tenu pour le premier livre illustré imprimé en France.
Exemplaire conservé à la bibliothèque de Troyes. Cliché depuis Les Jours de la Nativité,
collection « Les Points cardinaux » (volume 2), éditions Zodiaque, 1960.
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Lire la Bible – 3

Chapitre onze : Arrête donc de faire le Jacques ! Tu vas encore faire des miracles… Par l'accolement de ces deux expressions (appelées de friches sémantiques dépourvues de tout ensemble commun), ma mère faisait mine de m'exhorter à la tranquillité, rappelant que le résultat de mon agitation, à tout coup, était catastrophique : bris de quelque objet de domestique, petite blessure que je m'infligeais et, surtout, ses propres hauts cris à elle, dont la moindre contrariété relançait l'émission en boucle. De sorte que le miracle pressenti était objet d'invocation plus que de mise en garde : si personne, vraiment, ne se décidait ce soir-là à contrarier l'être-au-monde matriarcal, restait toujours l'aîné, qui détenait la recette – miracle permanent – de débonder, de dégonder, de féconder la tempête : force était de constater qu'une fois lancé le programme des grandes marées, j'étais le seul à la ronde capable de marcher sur les eaux.
Le mot parabole des synoptiques n'est jamais utilisé par Jean, précise une note de la Bible Osty. Le mot miracle non plus, ai-je appris mercredi soir. Le père de Bardies [1] a souligné que, pour Jean, réanimer Lazare est un signe – suggérant de réserver le terme de résurrection à la réalité du tombeau vide au matin de Pâques et à la Vie éternelle que cette réalité objective pour l'humanité.
Pour dire vrai, mercredi soir [2], j'étais hors d'état de prendre toute initiative sur le texte, de tenter pour moi-même le moindre pas de côté, ou de courir un moment en avant de lui, comme un enfant se presse et saute sur place quand l'hôte porteur du cadeau convoité survient enfin [à son panache, que je guettais du plus loin, l'approche de la locomotive à vapeur provoquait chez moi cette danse de saint-Guy]. Non, j'étais dans un état d'épuisement propice à cette écoute poreuse contre laquelle nous avons appris à nous blinder dans la vie quotidienne, afin de n'être pas immobilisés à chaque instant par la mélodie d'un oiseau, la plainte d'un autre qui souffre, le chant des sirène.
Il me semble que la lecture de ce chapitre onze de Jean, mercredi, a beaucoup piétiné autour des conséquences pour ainsi dire politiques qu'impliquait le retour de Jésus en Judée pour se rendre chez Marthe, Marie et Lazare : /8/ Ses disciples lui dirent : « Rabbi, tout récemment les Juifs cherchaient à te lapider, et tu retournes là-bas ! » Dans cette sorte de repliement qu'impose la fatigue excessive, ces considérations d'ordre géopolitique m'ont paru hors de portée des simples pèlerins en Terre sainte que nous sommes. Une chose, en revanche, s'imposait avec clarté, que je n'ai pas su formuler – demander la parole devenant même problématique quand c'est le souffle qui vient à manquer : auparavant, je n'avais jamais souffert de bronchite, cette anticipation de l'agonie par asphyxie a quelque chose de parfaitement odieux.
Revenons au texte. Le lendemain, j'ai relu le récit de Jean : /3/ Les deux sœurs envoyèrent donc dire à Jésus : « Seigneur, celui que tu aimes est malade. » /4/ À cette nouvelle, Jésus dit : « Cette maladie ne mène pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu : afin que le Fils de Dieu soit glorifié par elle. » Nous avons constaté que, si Jean ne manie pas la parabole, il recourt au discours métaphorique. Marie, Marthe et Lazare paraissent constituer une métaphore parfaite des premières communautés de chrétiens que Jean, rédigeant son évangile sur le tard et depuis Patmos ou Éphèse, pratiquait déjà. Marthe se porte à la rencontre de Jésus, lorsque celui-ci se présente enfin (/5/ Or Jésus aimait Marthe et sa sœur et Lazare.
/6/ Quand il apprit que celui-ci était malade, il demeura deux jours encore dans le lieu où il se trouvait.), et elle revient alors chercher sa sœur, restée assise à la maison (/20/) : /28/ Ayant dit cela, elle s'en alla appeler sa sœur Marie, lui disant en secret : « Le Maître est là et il t'appelle. » Pourtant, nulle part dans un verset précédent il n'est dit que Jésus demande à Marthe d'aller chercher sa sœur. Marthe serait déjà engagée dans un ministère au sein de la petite communauté : elle convertit, par elle se formule la vocation – le Maître t'appelle.
Dans le protocole de la réanimation de Lazare, deux points me frappent. Jésus ne touche pas Lazare, il ne pratique pas l'imposition des mains. Il le rappelle : /43/ Cela dit, il s'écria d'une voix forte : « Lazare, viens dehors ! » L'apostrophe ne saurait avoir le même sens que celle de Marthe à Marie, il ne s'agit pas d'une désignation au sacerdoce. Me reviennent certains témoignages de personnes ayant connu une NDE [3], évoquant le bien-être de leur lévitation au-dessus de leur défroque charnelle, la beauté des lumières, la tentation de consentir à cet éloignement : et, pour certaines d'entre elles, le retour provoqué, imposé presque par la voix ou le visage d'un proche – un enfant qui enjoint sa mère de réinvestir son corps, de revenir du coma : un ordre bien plus qu'une supplique – « Lazare ! viens dehors ! » La voix est forte, précise Jean.
La seconde mise en perspective concerne l'état dans lequel Lazare se présente à l'issue du tombeau : /44/ Le mort sortit, les pieds et les mains liés de bandelettes, et son visage était enveloppé d'un suaire. Jésus leur dit : « Déliez-le et laissez-le aller. » Lazare est entravé, dirait un fonctionnaire de police, comme l'est un prisonnier qu'on transfère de sa cellule au tribunal – ou, parfois, d'un centre pénitentiaire à un autre, en empruntant un train de ligne. [Qui ne s'est trouvé soudain rempli de honte en présence de l'une de ces escortes ? N'est-il pas étrange qu'on ait songé à interdire à la presse de reproduite des clichés ou des vidéos de prisonniers entravés alors que ces transferts étaient – et sont toujours, je suppose – fréquents ? C'est bien l'image qui est, désormais, seule porteuse de la charge affective et morale du monde, non le réel.] Jésus, donc, demande qu'on délie, qu'on libère Lazare. De cela, il ne se mêle pas, il n'est pas concerné, ce n'est pas lui qui a voulu ni posé ces liens de la maladie et de la mort – ni ce masque plaqué sur le visage de l'homme, qui anticipe celui que Véronique appliquera sur le Sien, avec les conséquences que l'on sait. La maladie et la mort ne sont pas de la volonté de Dieu. C'est l'homme qui les provoque. Si le dessein initial d'un homme libre assumait le risque de la faute, la faute n'est pas la volonté de Dieu. J'appelle Lazare, à l'instant, pour indiquer que le royaume de l'homme et l'empire de la mort ne sont pas la destination ultime de la Création. L'avertissement est d'une économie parfaite, on ne saurait dire plus avec moins de moyens.
C'est de Jean. Il me semble à peine entrevoir les ressorts de cette pensée et de cette langue. Une certitude, pourtant, d'ores et déjà : leur régime me convient. Ce qui tendrait aussi à suggérer que le texte johannique, techniquement, est un pur dispositif littéraire mis au service de la Parole.
[1] Responsable de l'ensemble paroissial Saint-Sernin et Notre-Dame du Taur de Toulouse, il conduit le groupe de lecture biblique.
[2] Mercredi 12 décembre, premier jour de l'accès de bronchite dont je souffre depuis. Sur les relations entre la littérature et les pathologies des voies respiratoires : François-Bernard Michel, Le Souffle coupé : Respirer et Écrire, Gallimard, 1984.
[3] Near Death Experience.
Duccio di Buoninsegna, Résurrection de Lazare, détail (1308-1311).
Détrempe sur panneau de bois, Kimbell Art Museum, Fort Worth, Texas.
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Manifeste pour un nouvel humanisme psychanalytique du Pr Henri Sztulman
est bien en ligne sur ce site et les commentaires en restent ouverts (cliquer sur le lien ci-dessus).
Également accessible dans le menu du blog (à droite) sous une rubrique ÉDITION EN LIGNE.![]()

• À propos de Routes captives de Philippe Berthaut,
DVD adapté du triptyque du spectacle présenté à la Cave-Poésie
de Toulouse en octobre 2006.
En souscription jusqu'à parution en janvier 2008 : 20 €.
[Télécharger le bulletin de souscription (pdf 48 Ko) : cliquer ici.]
En 1988, j'ai eu la chance d'éditer l'un des livres de Philippe Berthaut, au titre superbe – Treize lampes bleues seules éclaireront la ville. Le sous-titre en disait un peu plus sur le contenu de l'ouvrage : Fragments de la mémoire ouvrière de Bagnères-de-Bigorre. Philippe Berthaut avait mis sa langue à la disposition d'une communauté humaine pour qu'elle transmette, comme un patrimoine précieux, ce qu'il lui restait encore de mémoire vive. Tout auteur – romancier, poète de la page ou du chant – devrait justifier de tels états de service, au moins une fois dans le cours de son œuvre. Il semble que Philippe Berthaut ait entendu l'injonction d'exercer ce don de langue dès qu'il composa ses premiers textes, ses premières chansons. Ma réticence même – qui maquille, je le crains, quelque incapacité profonde – à l'égard des ateliers d'écriture bute depuis vingt ans sur l'exception Philippe Berthaut, comme elle bute sur le cas Élisabeth Bing. Sans doute la force même de l'œuvre tient, ici, à ce que c'est l'existence elle-même qui est à l'œuvre. C'est ainsi que je le ressens – et c'est ce dont je me crois fondé à témoigner.
Je renvoie le lecteur qui souhaite découvrir le cheminement de Philippe Berthaut au premier des deux liens, donnés en bas de cette page, en direction du site Esprits nomades. Aujourd'hui, c'est sur une intuition singulière que le poète nous fait signe : en chemin, des bouts de route qui ont cessé d'être la route, mais qui subsistent dans le paysage. Que faisais-je en octobre l'an dernier ? Rien qui justifiât que je ne me rende pas à la Cave-Poésie – si ce n'est que je vis dans une mutuelle ignorance presque complète avec la ville. Je peste, cette fois, car ces Routes captives – dont les textes au moins sont accessibles en ligne, également sur le site indiqué à l'instant – ont commencé d'exercer sans délai un puissant pouvoir de rêverie, de m'offrir un motif de méditation, tout à la fois inattendu et, plus j'y songe, marqué du sceau de la nécessité : j'attends désormais que l'œuvre gravée me dédommage de la scène manquée.
Philippe Berthaut parle de Routes captives
Dominique Autié : Tu as, dans un premier temps, conçu Les Routes captives comme un cheminement en trois temps, associant photographies, textes, musique et vidéo. Tu as d’abord convié le public à la Cave-poésie de Toulouse, durant l’automne 2006. Le DVD qui va paraître constitue-t-il une mémoire, une archive de la mise en scène poétique ? Ou as-tu aménagé l’ensemble en vue de sa lecture – comme un livre, un disque, peuvent inviter à une participation plus singulière, plus intime, à une appropriation de l’œuvre sur la durée ?

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Philippe Berthaut : Il s’agit bien d’un aménagement de ce qui a été présenté à la Cave-Poésie. La première partie du triptyque (qui a pour nom Les Routes Captives) est un diaporama construit à partir de photos, de textes en mouvement et de textes dits sur scène par Roland Gigoi et moi-même. Nous n’avons fait qu’enregistrer les voix. La deuxième partie (La paire de chaussures rouges trouvée rue Goya à Bordeaux) se faisait directement sur scène sans aucun support visuel. J’ai donc construit pour le DVD une sorte de récit/photo que j’ai voulu le plus simple possible. La troisième partie (Le stylite du champ de lave) est un film vidéo d’Alain Baggi où nous retrouvons Roland Gigoi à la fois à l’intérieur du film dans son errance chaotique et en voix off disant le texte qu’il interprétait sur scène. Il y aussi un livret de 36 pages en quadrichromie qui contient tous les textes et aussi des photos. J’aurais bien aimé proposé l’enregistrement du spectacle de la Cave-Poésie mais il n’est pas très bon techniquement.
D.A. : Il y a donc des routes captives réelles à l’origine de ce parcours poétique : elles sont en fait ce que les DDE [directions départementales de l’équipement] en leur jargon nomment assez joliment les routes délaissées. C’est-à-dire des tronçons de chaussée à l'abandon lorsque qu’une route a été redessinée, par exemple pour aménager un virage moins dangereux ou construire une voie rapide en suivant presque l’ancien tracé. Des lieux assez emblématiques, me semble-t-il, de ce que Gilles Clément désigne comme le tiers-paysage. Il développe notamment l’idée que la véritable biodiversité a pour ultime refuge ces espaces interstitiels, laissés à l’abandon, sans valeur économique ni vertus esthétiques selon les normes des urbanistes et des gestionnaires du territoire. Routes captives nous indiquerait, somme toute, que ce n’est pas seulement la vie végétale qui résiste au massacre raisonné de l’environnement mais que, dans ces lieux, loge avec souveraineté le plus précieux de l’homme – son imaginaire, sa langue, son chant – quand les États marchands lui confisquent la plus grande part de l’espace et du temps publics ?
Ph. B. : Je connais Gilles Clément par ses livres et son joli concept de Jardin naturel ; et je regrette d’avoir raté sa prestation. Il me semble que les poètes ont eu de tout temps à s’occuper de l’in-vu, du clandestin, du réel qu’on ne remarque pas, à le faire affleurer dans la langue pour agrandir le regard sur le monde. Je garde au fond de moi la croyance tenace que nous devons creuser et le monde et la langue là où nous vivons. C’est ce que j’appelle toujours le pays jonglé. Réveiller des signes enfouis, les remettre en route en quelque sorte en les faisant à nouveau travailler entre eux. C’est ainsi que des choses à première vue banales redeviennent à la seconde vue des choses neuves et vivifiantes. Et puis pour moi ce fut surtout la rencontre avec quelque chose d’intérieur et d’intime que je n’arrive pas à nommer totalement. Ce sont des copeaux arrachés à l’obscur de ma vie.
D.A. : Chant, écriture, voix et geste du conte qui parfois s’improvise, ton travail et ton œuvre semblent répondre à l’exigence intime d’un partage : le texte, la musique et la scène le suscitent – mais l’œuvre est d’ailleurs, souvent, issue au moins pour partie de ce partage. Cette présence au monde n’est-elle pas plus ardue, plus éreintante à mesure que s’accélère la dégradation de la biosphère (j’y inclus la noosphère…) et que s’affole une civilisation qui paraît avoir résolument choisi de courir à sa perte ?
Ph. B. : J’ai du mal à penser ainsi le monde allant à sa perte. J’ai été structuré par un paysage habité d’hommes au travail où tout paraissait immuable et c’est cet immuable en moi qui m’empêche d’avoir une grande conscience de la dégradation du monde (quoique voir les merveilleux prés verts de l’Aveyron jaunis par la canicule m’a beaucoup choqué et ému). Ce que je fais lorsque je suis poète (et je ne le suis pas toujours) c’est-à-dire lorsque je tente de prendre le monde au mot (comme on le prendrait au lasso) parfois au chant (mais il m’a quitté) ce n’est que pour l’habiter mieux le temps de mon passage ici. Et ces derniers temps, accaparé par des tâches (modestes) de plantation, je me suis aperçu que les routes captives des racines continuaient de vivre en dehors de nous, loin de nos regards. Comme elles ont diffusé en moi ces rhizomes de langue, d’imaginaire et de mémoire, jusqu’au poème.
Liens : Sur le site Esprits nomades :![]()
Une page consacrée à Philippe Berthaut et à son œuvre![]()
La présentation et les textes de Routes captives


Quatre livres pour tenter d'échapper au Christmass market
Tradition oblige, établie les années passées, j'ai pris soin de noter quelques titres – acquis, ou localisés lors de mes visites chez mon libraire – susceptibles d'être reçus ou donnés en cadeau la tête haute. Cela posé, qui tiendrait à rester tendance sans risque de déplaire peut se replier sur l'une des vingt nouveautés mise en vente depuis moins d'un mois auxquelles M. Hulot a accordé une préface. Tant il est vrai que le meilleur moyen de lutter contre la déforestation est d'encourager la production et la vente de dizaines de milliers de livres destinés à sensibiliser le citoyen – privé de tout pouvoir de s'y opposer – aux menaces que celle-ci fait peser sur l'avenir de la planète. La pâte spéciale avec laquelle est fabriqué le papier des billets de banques – qui, en la circonstance, dédommagent M. Hulot de ses efforts militants – est, elle aussi, gourmande en bois.
• Le Voyage de Magellan (1519-1522) – La relation d'Antonio Pigafetta
& autres témoignages, éditions Chandeigne ; format : 16,5 x 22 cm, 1 087 pages en deux volumes reliés sous jaquette et coffret ;
prix de lancement jusqu'au 28 février 2008 : 68,50 € (ensuite : 75 €).![]()
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Sans la moindre hésitation, n'eussé-je acquis qu'un seul livre cette année parmi les probables soixante mille nouveaux titres qu'auront produits les éditeurs français en 2007, c'était celui-là. À plusieurs reprises, j'ai évoqué dans ces pages la reconnaissance, due par tout lecteur attentif et curieux, tout érudit et – cela semble aller de soi – par tout libraire qui respecte son métier, aux éditions Chandeigne. Mes recherches personnelles sur l'Inde moghole accumulent, au fil des ans, une dette considérable à l'égard de la collection « Magellane ». Je dois au Voyage de Pyrard de Laval aux Indes orientales (1601-1611) d'avoir découvert l'existence de l'arbre triste ; et c'est, contre toute attente, dans le Voyage de Bento de Góis [1] – jésuite portugais qui a séjourné à la cour d'Agra en 1603 avant de poursuivre vers la Chine –, que j'ai trouvé la description la plus subtile et la mieux documentée sur le Tauhid-i Ilahi, le divin monothéisme, cette religion dite aussi de la Lumière fondée par Akbar en 1582.
Dans un très bel entretien publié sur le site ArtLivres, Michel Chandeigne conte les circonstances qui l'ont conduit à entrer en typographie au début des années 1980, l'ouverture de la Librairie portugaise, son association avec Anne Lima, la naissance de la Magellane (adoptons la graphie d'usage pour nommer les navires). Il n'y a pas – il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais – de voie toute tracée pour exercer ce métier. Celle qu'a suivie Michel Chandeigne à l'irréductible singularité des livres : du moins ce qu'on a nommé ainsi depuis que l'homme s'adonne à la belle activité de colliger ses écrits. On pressent que, pour lui, rassembler, éditer pour les publier et les donner à lire en français les documents de première main liés au voyage de Fernão de Magalhães, dit Fernand de Magellan dans notre langue, cela dans la collection éponyme qu'il a fondée, constituait un grand œuvre d'éditeur. Il m'a semblé utile de reproduire ici, pour elle-même, la présentation que lui-même a donnée de cette édition au moment où il en lançait la souscription, cet été.
Le fruit de ce travail est impressionnant de sobre perfection. Son contenu s'avère un prodigieux dispositif de rêverie grave, si l'on songe qu'il s'agit, dans les archives de l'humanité, du premier tour du monde, que bouclèrent les survivants du périple.

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• Jean Louis Schefer, L'Hostie profanée – Histoire d'une fiction théologique, P.O.L. ; format : 17,5 x 25 cm, 608 pages,
relié sous jaquette, 48 €.![]()
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Immédiatement aimanté par son titre et sa forme, j'ai ouvert le livre, pestant de n'avoir pas glissé dans ma poche mes lunettes de lecture le jour où je rends visite à mon libraire. J'ai éprouvé quelque difficulté à déchiffrer le mot prédelle, dans la toute première phrase du livre, où l'auteur nous confie que celui-ci répond à une question que lui a posée la célèbre [c'est moi qui souligne] prédelle de Paolo Uccello, Le Miracle de l'hostie. J'étais hésitant sur le sens de la prédelle ; l'œuvre mentionnée, reproduite sur la jaquette du lourd volume relié, m'était inconnue.
Mais j'ai compris, dans ma myopie, que la démarche de Jean Louis Schefer aurait, sur mon cheminement et mon imaginaire, des conséquences peut-être tout aussi imprescriptibles qu'en eut l'essai de Leo Steinberg [2] voilà vingt ans. La lecture – plus que jamais lente et contrainte par des journées interminables de travail professionnel – des cent premières pages me confirme que l'éditeur a restitué, par le soin qu'il a mis dans la confection d'un tel livre, la portée que l'auteur a conférée à son propos. L'un des cas, devenus rares, où l'on peut acquérir un livre les yeux fermés.
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• Gilbert Dagron, Décrire et peindre – Essai sur le portrait iconique, Gallimard ;
format : 14 x 23 cm, 294 pages,
relié sous jaquette, 29 €.![]()
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J'ai acquis en octobre, mais n'ai fait que le feuilleter à ce jour, ce beau volume de la « Bibliothèque illustrée des histoires » : sur la foi d'une collection qui s'honore de La Mort et l'Occident de Michel Vovelle, d'une étude sur l'histoire de la mesure du temps [3] dont je tiens la lecture, déjà ancienne, pour un précieux trésor et de quelques autres références enviables ; sur la foi, cela va sans dire, d'un auteur qui a occupé la chaire d'histoire et civilisation du monde byzantin du Collège de France de 1975 à 2001 ; sur la foi – faut-il le préciser ? – du thème qu'il aborde ici ; mais encore – et ce magnétisme est déterminant dans ma fréquentation du savoir – pour la séduction immédiate qu'exerça sur moi ce volume très peu épais (il compte toutefois ses trois cents pages d'un bon papier couché mat, peu complaisant, d'une main compacte), d'assez large format, dans lequel l'illustration, superbement établie, accompagne le texte – et non l'inverse.
Maniant quelques instants le volume pour rédiger ces lignes, le plaisir à venir est si assuré qu'il me faut aimer les hôtes familiers ou insoupçonnés de ce blog pour ne pas mettre l'ordinateur en veille et monter m'étendre enfin dans la compagnie de l'ouvrage (tant il semble avoir été justement dosé, jusque dans son poids – ni pesant, ni inconsistant – pour tenir le lecteur en éveil).

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• George Michell, Splendeurs mogholes – Art et architecture dans l'Inde islamique, traduit de l'anglais par Dennis Collins et Véronique Crombe, recherches documentaires de Mumtaz Currim, Gallimard ; format 26 x 30 cm, 288 pages, relié sous jaquette, 49 €.![]()
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Juste entrevu, au moment de quitter la librairie d'Hervé et Éric Floury, rue de la Colombette. Le volume était posé à hauteur d'œil, mais à contre-jour, sur les présentoir verticaux situés en fond de vitrine, côté magasin. J'ai reconnu l'une de ces fleurs de marbre comme il y en a des centaines sur les murs du Taj. J'ai quand même posé le sac contenant mes achats et passé une inspection en règle : du beau travail, même si je pense disposer ici de l'essentiel – textes et images – pour connaître jusque dans la nuit noire la douceur mentale, l'absence de tout grain des arabesques de l'âme offertes entre ces pages.
Je venais de régler le Magellan qui m'était réservé depuis des semaines. Pas question de céder à un caprice, ni au trouble obsessionnel compulsif. Et l'on sait que, ces temps-ci, je m'efforce de rêver le Taj à langue nue – véritable lutte avec l'ange, qui me désigne les affaires courantes, chaque matin à l'aube, avec une telle autorité que je peine souvent à le congédier. Ce sera donc pour mon prochain exercice comptable, après avoir envié assez longtemps le volume – dès demain, samedi, je dois passer prendre livraison de la traduction des fragments d'Héraclite par Giorgio Colli. Je passerai quelques instants à toucher le Taj. Le plus beau livre est celui qu'on ne possède pas.
[1] Hugues Didier, Fantômes d'islam et de Chine – Le voyage de Bento de Góis s.j. (1603-1607), Éditions Chandeigne, en coédition avec la Fondation Calouste Gulbenkian, 2003.
[2] Leo Steinberg, La Sexualité du Christ dans l’art de la Renaissance et son refoulement moderne, Gallimard, collection « L’Infini », 1987.
[3] David S. Landes, L'heure qu'il est. Les horloges, la mesure du temps et la formation du monde moderne, «Bibliothèque illustrée des Histoires », Gallimard, 1987.
Le portrait anonyme de Magellan qui figure en ouverture de cette chronique est conservé dans les collections du Mariner's Museum de Newport News, Virgine (U.S.A.). Il semble directement inspiré du plus ancien portrait posthume de Magellan, réalisé par un peintre inconnu aux environs de 1568 à la demande de l'archiduc Ferdinand II (conservé au Kunsthistorisches Museum de Vienne et reproduit page 35 du Voyage de Magellan présenté ici.




Ce dimanche 9 décembre – de 8 h à 19 h :
Foire aux livres et vieux papiers de collection
de Bon-Encontre (Lot-et-Garonne)![]()
Irai-je, n'irai-je pas ? C'est à moins d'une heure de Toulouse, à 4 km au sud-est d'Agen et c'est la vingt-deuxième édition de cette grande concentration de libraires venus, pour certains, de loin : Brive, Biarritz, Perpignan… et de Bordeaux et Toulouse, bien entendu).
Je prépare, comme l'an passé, ma sélection minimaliste de livres (neufs) qu'il ne serait ni immoral, ni dérisoire d'offrir ou se faire offrir en cette fin d'année. Toutefois, plus que jamais, seul un livre de seconde main sera à même d'honorer de façon singulière celle ou celui que je prévois d'honorer.
Tout bien pesé, je crois que j'irai.
Éditions Chandeigne – Collection « Magellane »
[Reproduction de la prière d’insérer de l’éditeur]

• 120 cartes & illustrations, index, 2 vol., reliés sous coffret, dont un en couleurs, 1088 pages (pagination continue). Paru en octobre 2007.
Prix : 75 € – (Prix de lancement jusqu'au 29 février 2008 : 68,50 €)
ISBN : 978-2-91554032-1![]()
Édition établie par Xavier de Castro, éditeur de nombreux livres sur les voyages de découverte et responsable de plusieurs volumes parus dans la collection Magellane, et de Carmen Bernand, historienne du monde hispanique - avec la collaboration d'éminents spécialistes, tels Luís Filipe Thomaz, José Manuel Garcia, Jean-Paul Duviols et d'une équipe de traducteurs (Jocelyne Hamon, Ilda Mendes dos Santos, Anne-Lise Darras-Worms, etc.)
Magellan est le plus connu des navigateurs, son voyage la plus extraordinaire des aventures ; cependant, de nombreuses approximations circulent malheureusement dans tous les ouvrages de vulgarisation sur le sujet. Les sources directes sont pourtant relativement nombreuses ; mais, éparses et souvent difficiles d’accès, toujours lacunaires, elles n’avaient jamais été rassemblées.
Il faut rappeler que Magellan avait pour ordre exprès de rejoindre par l’ouest les Moluques et de revenir par la même voie. Il n’a sans doute jamais projeté de faire un tour du monde. Son décès prématuré ne lui permettra pas de le réaliser, et Juan Sebastián Elcano en recevra les honneurs au retour à Séville de la Victoria, seul navire rescapé. L’exploit du navigateur est d’avoir résisté à ses hommes et aux éléments pour découvrir le détroit sud-américain qui portera son nom, et d’avoir traversé pour la première fois le Pacifique. Ce faisant, il n’a pas voulu prouver que la Terre était ronde – connaissance acquise depuis les Grecs –, mais il a montré qu’elle était circumnavigable, ce qui n’est pas la même chose...
La traversée du Pacifique fut très longue et éprouvante : plus de trois mois sans toucher terre. La surprise de Magellan ne fut pas de découvrir un océan aussi vaste, mais de naviguer sur une mer déserte. Par chance, grâce à l’ingestion d’un puissant anti-scorbutique récolté dans le détroit de Magellan, le nombre des décès fut très faible.
Parvenu aux Mariannes, puis aux Philippines, Magellan surprend alors par son comportement : au lieu de se diriger droit sur les Moluques, comme les instructions royales l’exigeaient, il remonte vers le nord, erre d’île en île, et désobéit une nouvelle fois aux ordres en combattant les indigènes de l’île de Mactan. Dans cet épisode, Magellan trouve une mort que l’on qualifierait aujourd’hui d’« idiote ». Mais ne l’a-t-il pas provoquée sciemment ? A-t-il compris à ce moment qu’il n’était déjà plus dans l’hémisphère espagnol, que son voyage était un échec et qu’il ne pouvait rentrer ni chez lui, où il était un « traître », ni en Espagne après avoir maté dans le sang une mutinerie sur la côte patagonique ? Ou bien cherchait-il simplement à affermir les liens politiques avec les souverains de la région, voire à conquérir des domaines dont la gouvernance lui serait revenue ? Quoi qu’il en soit, la confrontation des sources et des commentaires s’avère passionnante sur ces questions cruciales qui n’auront jamais de réponses définitives...
Rappelons enfin que sur les 237 marins embarqués sur les quais de Sanlúcar, à bord de cinq navires, 90 revinrent vivants : 55 sur le San Antonio, dont l’équipage déserta dans le fameux détroit, et 35 qui firent effectivement le tour du monde ; les autres moururent en route ou disparurent dans les îles de l’Extrême-Orient. Parmi ces survivants, les principaux furent interrogés par des juges ou des chroniqueurs qui transcrivirent leurs déclarations ; certains laissèrent de brefs récits manuscrits.
C’est l’ensemble de ces textes qui sont ici publiés, accompagnés des cartes de l’époque et d’une riche iconographie.
Tome 1
• Édition critique du récit de Pigafetta, qui fait la synthèse des quatre manuscrits existants. Ce texte est célèbre par sa force littéraire, la variété de ses anecdotes et la qualité de son information.
• Illustrations issues du manuscrit de la Beinecke Library de l’université Yale. Riche appareil de notes qui fait la synthèse des connaissances actuelles, ajoute quelques « découvertes » et résume les principales hypothèses d’interprétation.![]()
En annexe : cartes de l’itinéraire détaillé ; dossier en couleurs rassemblant les premières cartes des Moluques et les planisphères antérieurs au voyage ; compléments sur les navires et leurs équipements, les vivres et les biens embarqués ; liste des équipages et index biographique complet de tous les participants ; chronologie ; glossaire.
Tome 2
Vingt-six documents qui éclairent, et souvent complètent, la relation de Pigafetta, pour la première fois réunis et traduits en français :![]()
• Intégralité des récits, déclarations et lettres de compagnons de Magellan : Ginés de Mafra, Martín de Ayamonte, Martín Méndez, Juan Sebastián Elcano, Francisco Albo, Gonzalo Gómez de Espinosa, Leone Pancaldo, Giovanni Battista et deux anonymes ;
• Lettres d’António de Brito, le capitaine portugais qui fit prisonnier aux Moluques les survivants de la Trinidad, laquelle avait tenté de rejoindre Panama par le Pacifique ; lettres des souverains des Moluques aux autorités portugaises ; premières relations imprimées de Maximilianus Transylvanus (1523) et de Pietro Martire d’Anghiera (1530) ;
• Tous les passages concernant le voyage, épars dans l’Historia general de las Indias d’Antonio Herrera (1601), qui eut accès à des sources aujourd’hui disparues ;
• Bibliographie exhaustive et triple index portant sur les deux tomes.
Ouvrage publié avec le concours du Centre national du Livre
et de la Fondation Calouste Gulbenkian.
• À propos de L'Europe et la Profondeur de Pierre Le Coz,
aux Nouvelles Éditions Loubatières, 29 €.
Pierre Le Coz est né en Bretagne et l'existence l'a rendu, un temps, Toulousain d'adoption. Il vit désormais en Dordogne, après avoir fait le choix de la mise en disponibilité pour se consacrer à l'écriture. Auteur d'une quinzaine de livres partagés entre fictions et récits de voyages, il fait paraître aujourd'hui un essai qu'il qualifie lui-même de roman philosophique. Tout en invitant le lecteur à ne pas suivre nécessairement l'ordre des chapitres, à se laisser aimanter par eux au gré de ses propres curiosités.
Trois questions à Pierre Le Coz

Dominique Autié : Comment n’être pas saisi – surprise, appréhension, respect, mais aussi curiosité – quand on reçoit L’Europe et la Profondeur ? Huit cent cinquante pages, d’une typographie dense, dans lesquelles le lecteur est invité à entrer comme de plain-pied, sans autre préparation : Il y a deux perspectives, la naturelle, – celle que nous expérimentons à chaque instant dans l’exercice quotidien de la vision –, et la noble, la métapysique, inventée par le Quattrocento… Ainsi commence le livre, au chapitre premier de sa première partie. Seul, le texte qui figure sur le dos de la couverture, nous donne quelques clés. Ma première question est précise, elle ne consiste pas à demander un résumé du livre ; elle pourrait se formuler ainsi : à quelles conditions peut-on, aujourd’hui, s’engager dans une entreprise d’écriture de cette ampleur ?
Pierre Le Coz : Lorsque je me suis engagé au printemps 1996 dans l’écriture de L’Europe et la Profondeur, je ne pensais pas que cela m’entraînerait aussi loin. Ce n’était à l’origine qu’un article sur la perspective. J’avais écrit l’année précédente, en collaboration avec mon ami le peintre Pierre-Éric Laroche, un petit essai sur Vermeer (Vermeer ou l’action de voir, La Lettre volée, Bruxelles, 2007), où entre autres thématiques, nous nous intéressions au traitement de la spatialité dans les tableaux du Sphinx de Delft. À cette occasion, des idées m’étaient venues sur ce qu’est en essence cette invention très mystérieuse : la perspective. J’ai simplement voulu les mettre sur le papier et cela a donné le chapitre I de La Profondeur. Après, tout est venu très vite, sans difficulté : c’était comme si le livre s’écrivait de lui-même. Il ne s’est d’ailleurs jamais interrompu : il possède une « suite », que je continue de rédiger et qui promet d’être aussi longue que ce premier volume.
D.A. : Le divin – qui n’est pas le sacré – se retire de l’Occident. Ce mouvement est donné comme inéluctable dès les premières pages du livre. Le Nouveau Testament scelle ce retrait. Le livre semble revenir sans cesse sur une « mort de Dieu » dont nous tarderions à prendre la mesure et assumer les conséquences. La peinture classique européenne, seule, s’y serait confrontée de façon conséquente. Est-ce à dire que ce dieu absent-présent, fantomatique, nous encombre ?
P. L. C. : Le sacré c’est le plan (par exemple : la surface du tableau) et le divin les figures qui en surgissent. Ce qu’a de particulier la peinture occidentale, c’est qu’elle est un plan qui se creuse, s’ouvre, notamment dans la perspective, en une profondeur. Pourquoi ? Parce que la figure qu’elle se propose de mettre en scène – le Christ – est un dieu qui se retire (parce que dieu incarné). Ce retrait constitue pour l’homme européen à la fois une détresse et une liberté. Le mal moderne vient de ce que ni cette détresse ni cette liberté ne sont vraiment assumées. Pour en rester par exemple au thème de l’espace : la perspective, qui est à l’origine une libération de celui-ci, aboutit à l’espace de contrôle, « sans cachette », des sociétés modernes. Seul un peintre comme Cézanne assume, dans ses tableaux, cette liberté d’un espace évidé du divin : celui-là même que le dieu chrétien, en se retirant du monde, a libéré : l’histoire de la peinture européenne n’est que l’histoire de ce retrait. La « mort de Dieu » (qui n’a rien à voir avec une quelconque décrue du sentiment religieux : c’est en fait le contraire qui se passe aujourd’hui, jamais le monde n’a été aussi « religieux »), je préfère l’appeler « gouffre » ou « profondeur ».
D.A. : J’avance lentement dans ce livre tentaculaire. Comment l’auteur est-il ressorti de sa rédaction ? Comment aimerait-il que le lecteur ressorte de sa lecture ?
P. L. C. : Comme je le dis plus haut, je ne suis jamais vraiment ressorti de ce livre. Le thème qu’il illustre en est si riche qu’il constitue une sorte de chantier infini… Je ne sais pas comment un lecteur peut ressortir d’une telle lecture. Ce qui m’intéresse, c’est comment l’y faire entrer ! À ce titre, je voudrais lui donner ici un conseil pratique : qu’il ne se croit pas tenu de le lire linéairement ; qu’il parcoure d’abord sa table des matières, choisisse un chapitre dont le thème aura plus particulièrement retenu son attention. La tonalité résolument théologique de la quatrième de couverture est trompeuse. À côté de développements consacrés à Hölderlin ou à Proust, on peut aussi trouver des chapitres sur des auteurs aussi peu « sérieux » (mais ils le sont tout autant) que P. K. Dick ou J. H. Chase ! La thèse cardinale est partout, ce qui, d’après Hegel, constitue une des caractéristiques des ouvrages authentiquement dialectiques. Le lecteur peut donc entrer où il veut dans ce tourbillon herméneutique, il peut même commencer par la fin – il ne sera jamais perdu. J’aimerais que cette Profondeur soit lue comme elle a été écrite : une aventure intellectuelle voire spirituelle, un « roman philosophique »…
Agenda : Cet entretien se poursuivra avec Pierre Le Coz à la librairie Ombres blanches, rue Gambetta à Toulouse, le lundi 28 janvier 2008
à 18 heures.
En ouverture : Cliché D.A.

Lire la Bible – 2

Parmi les bénéfices directs et collatéraux – ils sont nombreux – de la soirée que je consacre désormais chaque mois au cercle de lecture biblique qu'anime le père Lizier de Bardies [1], je compte le rappel de cette évidence (dont l'intérêt excède le caractère spécifique du texte lu en commun lors de ces rencontres) : l'acte de lecture n'est pas, intrinsèquement, solitaire et singulier, son exercice mené conjointement entre plusieurs lecteurs, sous certaines conditions, permet d'accéder à des niveaux de sens, à des cheminements de pensée induits par le texte auxquels la seule fréquentation individuelle du même texte ne saurait – du moins nécessairement – permettre d'accéder. L'apport d'un guide (sherpa de haute lecture) – ici, exégète et théologien, ailleurs enseignant ou acteur donnant corps au texte – me semble la principale de ces conditions.
Poursuivant l'avancée dans l'évangile de Jean, nous en avons abordé le chapitre dix, connu comme Le Bon Pasteur. /1/ « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui n'entre pas par la porte dans l'enclos des brebis, mais en fait l'escalade par une autre voie, celui-là est un voleur et un brigand ; /2/ celui qui entre par la porte est le pasteur des brebis. /3/ Le portier lui ouvre et les brebis écoutent sa voix, et ses brebis à lui, il les appelle une à une et il les mène dehors. /4/ Quand il a fait sortir toutes celles qui sont à lui, il marche devant elles et les brebis le suivent, parce qu'elles connaissent sa voix. /5/ Elles ne suivront pas un étranger ; elles le fuiront au contraire, parce qu'elles ne connaissent pas la voix des étrangers. » /6/ Jésus leur tint ce discours mystérieux, mais eux ne comprirent pas ce dont il leur parlait [2].
D'emblée, j'ai buté sur cette remarque de Jean : ces premiers mots auraient, affirme-t-il, un caractère mystérieux – c'est ainsi, du moins, qu'est énoncée la phrase dans la Bible de Jérusalem que j'ai emportée ce soir-là. L'image du berger scrupuleux n'oppose, en effet, rien qui la rende difficile, même au lecteur peu familier de la Bible. C'est la suite du chapitre qui s'avère mystérieuse, dans laquelle la figure du bon pasteur paraît reprise par Jésus, déployée, filée… : /7/ Alors Jésus dit à nouveau : « En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis la porte des brebis. /8/ Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des brigands ; mais les brebis ne les ont pas écoutés. /9/ Je suis la porte. Si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé ; il entrera et sortira, et trouvera un pâturage. » Puis, en /11/ : « Je suis le bon pasteur ; le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. »
Passage superbe s'il en est ! Je demande alors la parole, je dis qu'une simple analyse littéraire de ces quelques lignes permet d'y relever, sans la moindre hésitation, une stricte structure métaphorique : Je suis la porte… – et non comme une porte – Je suis le bon pasteur. Je suggère ceci : il se peut que Jean ait volontairement placé en second les paroles prononcées par le Christ, que les cinq premiers versets ne soient qu'un éclairage pédagogique voulu par l'évangéliste, afin que son texte conserve ses vertus qu'on dirait aujourd'hui, justement, pastorales. Chacun vérifie dans l'édition qu'il a sous les yeux la façon dont est traduit le sixième verset. Les traductions varient étonnamment. Mais il n'est pas possible de s'y arrêter. Nul ne dispose, à l'instant, du texte grec. La lecture se poursuit. Je sais pour quel motif me rendre libre quelque moment, dès le lendemain.
Lemaître de Sacy, dans la Bible de Port-Royal, traduit ainsi (fautivement, nous le verrons dans un instant) la première phrase du sixième verset : Jésus leur dit cette parabole ; mais ils n'entendirent point de quoi il leur parlait. Le chanoine Crampon, dans les années 1920, recourt au mot allégorie et propose une note en bas de page particulièrement éclairante pour le lecteur non-helléniste et non-exégète : Allégorie : παροιμἰα, similitude, discours allégorique. L'idée de comparaison n'est pas aussi bien marquée dans ce terme que dans celui de παραβολἠ, parabole. Jean Grosjean [3], bien que poète, choisira similitude, comme Émile Osty et Joseph Trinquet [4] qui, sans mentionner le terme grec, précisent en note : Similitude pour rendre le terme grec qui désigne un discours quelque peu énigmatique ; on ne le retrouve qu'en 16,25,29 et en 2 Pe 2,22 [seconde épitre de Pierre] (traduit : proverbe) dans le Nouveau Testament. Le mot parabole des synoptiques n'est jamais utilisé par Jean (cette précision m'intéresse au plus haut point). L'École biblique de Jérusalem, en traduisant par discours mystérieux, privilégie le caractère pour ainsi dire obscur qu'évoque le mot παροιμἰα utilisé par Jean.
Voilà qui semble conforter mon intuition : le Bon Pasteur n'est en tout cas pas une parabole, un discours imagé. Ce que Jésus propose – qui se trouve formulé dans la seconde partie du passage, à partir du septième verset, cette « similitude quelque peu mystérieuse » est, stricto sensu, une métaphore. Le moins remarquable n'étant pas cette précaution prise par l'évangéliste de décrypter la métaphore dès l'ouverture du chapitre (il la transcrit sous forme d'une simple image), ne donnant sa formulation énigmatique qu'ensuite – d'où l'étonnement devant ce septième verset, qui ressemble à une glose malvenue du narrateur lorsque l'incompréhension des auditeurs de Jésus est attribuée à l'obscurité d'un propos qui, dans les six premiers versets, paraît au contraire d'une grande clarté.
Aux trois autres évangélistes, nous devons les paraboles, contes populaires que conclut une morale. Matthieu, Marc et Luc sont des auteurs grand public, la grande distribution en ferait des piles, en tête de gondole. Jean infuse la Parole dans la langue, comme Bach l'infusera dans le contrepoint. De l'un comme de l'autre on colportera qu'ils sont difficiles, bons pour que les intellectuels s'y complaisent. L'un comme l'autre ont exténué leur matériau – la syntaxe – pour que la Parole y loge, y diffuse.
J'écris cela dans le cours d'une longue (parce que persistante) méditation qu'a amorcée, il y a maintenant deux semaines, la lecture de ce chapitre de Jean partagée autour du père de Bardies. Il y fallait plusieurs heures, des recherches dans les traductions disponibles du quatrième évangile, plusieurs lectures – silencieuses, d'autres marmottantes – du passage insolite. Les deux heures qui offrent le cadre rigoureux de ces rencontres ne l'autorisent évidemment pas. La piste que je tente de suivre dans ma lecture est, de toute évidence, marquée au coin de mes obsessions touchant l'écriture et la langue : un médecin, un juriste, un berger liront ce même texte sans congédier leurs savoirs ni taire les rythmes propres de leur pensée. Lire la Bible dans la compagnie d'autres lecteurs invite à se présenter à l'Écriture dans sa tenue de fonction, avec les outils et les armes de sa corporation, sans abdiquer sa charge, tout en tenant son rang. On quitte l'assemblée mieux affermi dans son existence de charpentier, d'économiste, d'intellectuel – et, je le suppose, de religieuse et de prêtre.
[Il existe encore une autre voie pour cheminer avec un texte : l'éditer [5] – travail de l'érudit qui en établit une leçon, voire du typographe qui, jadis, allait en chercher chaque lettre, chaque signe, chaque blanc dans la casse.]
[1] Responsable de l'ensemble paroissial Saint-Sernin et Notre-Dame du Taur de Toulouse.
[2] Traduction de la Bible de Jérusalem – © Le Cerf (texte consultable en ligne par le lien donné au début du paragraphe).
[3] La Bible, édition et traduction du grec ancien par Paul Gros, Jean Grosjean et Michel Léturmy, collection « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1971.
[4] Le Seuil, 1973 (désignée couramment comme Bible Osty).
[5] Inlassablement, je rappelle que ce travail d'édition ne partage qu'une étroite interface – aujourd'hui inexistante – avec les tâches qui concourent à la publication d'un livre (ce mot désignant le fait de divulguer l'œuvre à ses propres risques intellectuels et financiers) : deux ordres de métiers dont les principes, les compétences et les déontologies continuent de se scinder avec le temps et que le substantif éditeur (le seul dont la langue française s'est dotée, alors que l'anglais distingue rigoureusement l'editor du publisher) ne saurait même évoquer dans l'usage courant.
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Dominique Autié
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