Lire la Bible – 2

Parmi les bénéfices directs et collatéraux – ils sont nombreux – de la soirée que je consacre désormais chaque mois au cercle de lecture biblique qu'anime le père Lizier de Bardies [1], je compte le rappel de cette évidence (dont l'intérêt excède le caractère spécifique du texte lu en commun lors de ces rencontres) : l'acte de lecture n'est pas, intrinsèquement, solitaire et singulier, son exercice mené conjointement entre plusieurs lecteurs, sous certaines conditions, permet d'accéder à des niveaux de sens, à des cheminements de pensée induits par le texte auxquels la seule fréquentation individuelle du même texte ne saurait – du moins nécessairement – permettre d'accéder. L'apport d'un guide (sherpa de haute lecture) – ici, exégète et théologien, ailleurs enseignant ou acteur donnant corps au texte – me semble la principale de ces conditions.
Poursuivant l'avancée dans l'évangile de Jean, nous en avons abordé le chapitre dix, connu comme Le Bon Pasteur. /1/ « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui n'entre pas par la porte dans l'enclos des brebis, mais en fait l'escalade par une autre voie, celui-là est un voleur et un brigand ; /2/ celui qui entre par la porte est le pasteur des brebis. /3/ Le portier lui ouvre et les brebis écoutent sa voix, et ses brebis à lui, il les appelle une à une et il les mène dehors. /4/ Quand il a fait sortir toutes celles qui sont à lui, il marche devant elles et les brebis le suivent, parce qu'elles connaissent sa voix. /5/ Elles ne suivront pas un étranger ; elles le fuiront au contraire, parce qu'elles ne connaissent pas la voix des étrangers. » /6/ Jésus leur tint ce discours mystérieux, mais eux ne comprirent pas ce dont il leur parlait [2].
D'emblée, j'ai buté sur cette remarque de Jean : ces premiers mots auraient, affirme-t-il, un caractère mystérieux – c'est ainsi, du moins, qu'est énoncée la phrase dans la Bible de Jérusalem que j'ai emportée ce soir-là. L'image du berger scrupuleux n'oppose, en effet, rien qui la rende difficile, même au lecteur peu familier de la Bible. C'est la suite du chapitre qui s'avère mystérieuse, dans laquelle la figure du bon pasteur paraît reprise par Jésus, déployée, filée… : /7/ Alors Jésus dit à nouveau : « En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis la porte des brebis. /8/ Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des brigands ; mais les brebis ne les ont pas écoutés. /9/ Je suis la porte. Si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé ; il entrera et sortira, et trouvera un pâturage. » Puis, en /11/ : « Je suis le bon pasteur ; le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. »
Passage superbe s'il en est ! Je demande alors la parole, je dis qu'une simple analyse littéraire de ces quelques lignes permet d'y relever, sans la moindre hésitation, une stricte structure métaphorique : Je suis la porte… – et non comme une porte – Je suis le bon pasteur. Je suggère ceci : il se peut que Jean ait volontairement placé en second les paroles prononcées par le Christ, que les cinq premiers versets ne soient qu'un éclairage pédagogique voulu par l'évangéliste, afin que son texte conserve ses vertus qu'on dirait aujourd'hui, justement, pastorales. Chacun vérifie dans l'édition qu'il a sous les yeux la façon dont est traduit le sixième verset. Les traductions varient étonnamment. Mais il n'est pas possible de s'y arrêter. Nul ne dispose, à l'instant, du texte grec. La lecture se poursuit. Je sais pour quel motif me rendre libre quelque moment, dès le lendemain.
Lemaître de Sacy, dans la Bible de Port-Royal, traduit ainsi (fautivement, nous le verrons dans un instant) la première phrase du sixième verset : Jésus leur dit cette parabole ; mais ils n'entendirent point de quoi il leur parlait. Le chanoine Crampon, dans les années 1920, recourt au mot allégorie et propose une note en bas de page particulièrement éclairante pour le lecteur non-helléniste et non-exégète : Allégorie : παροιμἰα, similitude, discours allégorique. L'idée de comparaison n'est pas aussi bien marquée dans ce terme que dans celui de παραβολἠ, parabole. Jean Grosjean [3], bien que poète, choisira similitude, comme Émile Osty et Joseph Trinquet [4] qui, sans mentionner le terme grec, précisent en note : Similitude pour rendre le terme grec qui désigne un discours quelque peu énigmatique ; on ne le retrouve qu'en 16,25,29 et en 2 Pe 2,22 [seconde épitre de Pierre] (traduit : proverbe) dans le Nouveau Testament. Le mot parabole des synoptiques n'est jamais utilisé par Jean (cette précision m'intéresse au plus haut point). L'École biblique de Jérusalem, en traduisant par discours mystérieux, privilégie le caractère pour ainsi dire obscur qu'évoque le mot παροιμἰα utilisé par Jean.
Voilà qui semble conforter mon intuition : le Bon Pasteur n'est en tout cas pas une parabole, un discours imagé. Ce que Jésus propose – qui se trouve formulé dans la seconde partie du passage, à partir du septième verset, cette « similitude quelque peu mystérieuse » est, stricto sensu, une métaphore. Le moins remarquable n'étant pas cette précaution prise par l'évangéliste de décrypter la métaphore dès l'ouverture du chapitre (il la transcrit sous forme d'une simple image), ne donnant sa formulation énigmatique qu'ensuite – d'où l'étonnement devant ce septième verset, qui ressemble à une glose malvenue du narrateur lorsque l'incompréhension des auditeurs de Jésus est attribuée à l'obscurité d'un propos qui, dans les six premiers versets, paraît au contraire d'une grande clarté.
Aux trois autres évangélistes, nous devons les paraboles, contes populaires que conclut une morale. Matthieu, Marc et Luc sont des auteurs grand public, la grande distribution en ferait des piles, en tête de gondole. Jean infuse la Parole dans la langue, comme Bach l'infusera dans le contrepoint. De l'un comme de l'autre on colportera qu'ils sont difficiles, bons pour que les intellectuels s'y complaisent. L'un comme l'autre ont exténué leur matériau – la syntaxe – pour que la Parole y loge, y diffuse.
J'écris cela dans le cours d'une longue (parce que persistante) méditation qu'a amorcée, il y a maintenant deux semaines, la lecture de ce chapitre de Jean partagée autour du père de Bardies. Il y fallait plusieurs heures, des recherches dans les traductions disponibles du quatrième évangile, plusieurs lectures – silencieuses, d'autres marmottantes – du passage insolite. Les deux heures qui offrent le cadre rigoureux de ces rencontres ne l'autorisent évidemment pas. La piste que je tente de suivre dans ma lecture est, de toute évidence, marquée au coin de mes obsessions touchant l'écriture et la langue : un médecin, un juriste, un berger liront ce même texte sans congédier leurs savoirs ni taire les rythmes propres de leur pensée. Lire la Bible dans la compagnie d'autres lecteurs invite à se présenter à l'Écriture dans sa tenue de fonction, avec les outils et les armes de sa corporation, sans abdiquer sa charge, tout en tenant son rang. On quitte l'assemblée mieux affermi dans son existence de charpentier, d'économiste, d'intellectuel – et, je le suppose, de religieuse et de prêtre.
[Il existe encore une autre voie pour cheminer avec un texte : l'éditer [5] – travail de l'érudit qui en établit une leçon, voire du typographe qui, jadis, allait en chercher chaque lettre, chaque signe, chaque blanc dans la casse.]
[1] Responsable de l'ensemble paroissial Saint-Sernin et Notre-Dame du Taur de Toulouse.
[2] Traduction de la Bible de Jérusalem – © Le Cerf (texte consultable en ligne par le lien donné au début du paragraphe).
[3] La Bible, édition et traduction du grec ancien par Paul Gros, Jean Grosjean et Michel Léturmy, collection « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1971.
[4] Le Seuil, 1973 (désignée couramment comme Bible Osty).
[5] Inlassablement, je rappelle que ce travail d'édition ne partage qu'une étroite interface – aujourd'hui inexistante – avec les tâches qui concourent à la publication d'un livre (ce mot désignant le fait de divulguer l'œuvre à ses propres risques intellectuels et financiers) : deux ordres de métiers dont les principes, les compétences et les déontologies continuent de se scinder avec le temps et que le substantif éditeur (le seul dont la langue française s'est dotée, alors que l'anglais distingue rigoureusement l'editor du publisher) ne saurait même évoquer dans l'usage courant.
…………
xxx
Dominique Autié
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