blog dominique autie

 

Dimanche 2 décembre 2007

12: 40

Lire la Bible – 2

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Je suis la porte des brebis
intertresetroit
Une leçon de poétique
intertresetroit
de saint Jean

 

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Parmi les bénéfices directs et collatéraux – ils sont nombreux – de la soirée que je consacre désormais chaque mois au cercle de lecture biblique qu'anime le père Lizier de Bardies [1], je compte le rappel de cette évidence (dont l'intérêt excède le caractère spécifique du texte lu en commun lors de ces rencontres) : l'acte de lecture n'est pas, intrinsèquement, solitaire et singulier, son exercice mené conjointement entre plusieurs lecteurs, sous certaines conditions, permet d'accéder à des niveaux de sens, à des cheminements de pensée induits par le texte auxquels la seule fréquentation individuelle du même texte ne saurait – du moins nécessairement – permettre d'accéder. L'apport d'un guide (sherpa de haute lecture) – ici, exégète et théologien, ailleurs enseignant ou acteur donnant corps au texte – me semble la principale de ces conditions.

Poursuivant l'avancée dans l'évangile de Jean, nous en avons abordé le chapitre dix, connu comme Le Bon Pasteur. /1/ « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui n'entre pas par la porte dans l'enclos des brebis, mais en fait l'escalade par une autre voie, celui-là est un voleur et un brigand ; /2/ celui qui entre par la porte est le pasteur des brebis. /3/ Le portier lui ouvre et les brebis écoutent sa voix, et ses brebis à lui, il les appelle une à une et il les mène dehors. /4/ Quand il a fait sortir toutes celles qui sont à lui, il marche devant elles et les brebis le suivent, parce qu'elles connaissent sa voix. /5/ Elles ne suivront pas un étranger ; elles le fuiront au contraire, parce qu'elles ne connaissent pas la voix des étrangers. » /6/ Jésus leur tint ce discours mystérieux, mais eux ne comprirent pas ce dont il leur parlait [2].

D'emblée, j'ai buté sur cette remarque de Jean : ces premiers mots auraient, affirme-t-il, un caractère mystérieux – c'est ainsi, du moins, qu'est énoncée la phrase dans la Bible de Jérusalem que j'ai emportée ce soir-là. L'image du berger scrupuleux n'oppose, en effet, rien qui la rende difficile, même au lecteur peu familier de la Bible. C'est la suite du chapitre qui s'avère mystérieuse, dans laquelle la figure du bon pasteur paraît reprise par Jésus, déployée, filée… : /7/ Alors Jésus dit à nouveau : « En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis la porte des brebis. /8/ Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des brigands ; mais les brebis ne les ont pas écoutés. /9/ Je suis la porte. Si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé ; il entrera et sortira, et trouvera un pâturage. » Puis, en /11/ : « Je suis le bon pasteur ; le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. »

Passage superbe s'il en est ! Je demande alors la parole, je dis qu'une simple analyse littéraire de ces quelques lignes permet d'y relever, sans la moindre hésitation, une stricte structure métaphorique : Je suis la porte… – et non comme une porte – Je suis le bon pasteur. Je suggère ceci : il se peut que Jean ait volontairement placé en second les paroles prononcées par le Christ, que les cinq premiers versets ne soient qu'un éclairage pédagogique voulu par l'évangéliste, afin que son texte conserve ses vertus qu'on dirait aujourd'hui, justement, pastorales. Chacun vérifie dans l'édition qu'il a sous les yeux la façon dont est traduit le sixième verset. Les traductions varient étonnamment. Mais il n'est pas possible de s'y arrêter. Nul ne dispose, à l'instant, du texte grec. La lecture se poursuit. Je sais pour quel motif me rendre libre quelque moment, dès le lendemain.

Lemaître de Sacy, dans la Bible de Port-Royal, traduit ainsi (fautivement, nous le verrons dans un instant) la première phrase du sixième verset : Jésus leur dit cette parabole ; mais ils n'entendirent point de quoi il leur parlait. Le chanoine Crampon, dans les années 1920, recourt au mot allégorie et propose une note en bas de page particulièrement éclairante pour le lecteur non-helléniste et non-exégète : Allégorie : παροιμἰα, similitude, discours allégorique. L'idée de comparaison n'est pas aussi bien marquée dans ce terme que dans celui de παραβολἠ, parabole. Jean Grosjean [3], bien que poète, choisira similitude, comme Émile Osty et Joseph Trinquet [4] qui, sans mentionner le terme grec, précisent en note : Similitude pour rendre le terme grec qui désigne un discours quelque peu énigmatique ; on ne le retrouve qu'en 16,25,29 et en 2 Pe 2,22 [seconde épitre de Pierre] (traduit : proverbe) dans le Nouveau Testament. Le mot parabole des synoptiques n'est jamais utilisé par Jean (cette précision m'intéresse au plus haut point). L'École biblique de Jérusalem, en traduisant par discours mystérieux, privilégie le caractère pour ainsi dire obscur qu'évoque le mot παροιμἰα utilisé par Jean.

Voilà qui semble conforter mon intuition : le Bon Pasteur n'est en tout cas pas une parabole, un discours imagé. Ce que Jésus propose – qui se trouve formulé dans la seconde partie du passage, à partir du septième verset, cette « similitude quelque peu mystérieuse » est, stricto sensu, une métaphore. Le moins remarquable n'étant pas cette précaution prise par l'évangéliste de décrypter la métaphore dès l'ouverture du chapitre (il la transcrit sous forme d'une simple image), ne donnant sa formulation énigmatique qu'ensuite – d'où l'étonnement devant ce septième verset, qui ressemble à une glose malvenue du narrateur lorsque l'incompréhension des auditeurs de Jésus est attribuée à l'obscurité d'un propos qui, dans les six premiers versets, paraît au contraire d'une grande clarté.

Aux trois autres évangélistes, nous devons les paraboles, contes populaires que conclut une morale. Matthieu, Marc et Luc sont des auteurs grand public, la grande distribution en ferait des piles, en tête de gondole. Jean infuse la Parole dans la langue, comme Bach l'infusera dans le contrepoint. De l'un comme de l'autre on colportera qu'ils sont difficiles, bons pour que les intellectuels s'y complaisent. L'un comme l'autre ont exténué leur matériau – la syntaxe – pour que la Parole y loge, y diffuse.

J'écris cela dans le cours d'une longue (parce que persistante) méditation qu'a amorcée, il y a maintenant deux semaines, la lecture de ce chapitre de Jean partagée autour du père de Bardies. Il y fallait plusieurs heures, des recherches dans les traductions disponibles du quatrième évangile, plusieurs lectures – silencieuses, d'autres marmottantes – du passage insolite. Les deux heures qui offrent le cadre rigoureux de ces rencontres ne l'autorisent évidemment pas. La piste que je tente de suivre dans ma lecture est, de toute évidence, marquée au coin de mes obsessions touchant l'écriture et la langue : un médecin, un juriste, un berger liront ce même texte sans congédier leurs savoirs ni taire les rythmes propres de leur pensée. Lire la Bible dans la compagnie d'autres lecteurs invite à se présenter à l'Écriture dans sa tenue de fonction, avec les outils et les armes de sa corporation, sans abdiquer sa charge, tout en tenant son rang. On quitte l'assemblée mieux affermi dans son existence de charpentier, d'économiste, d'intellectuel – et, je le suppose, de religieuse et de prêtre.

[Il existe encore une autre voie pour cheminer avec un texte : l'éditer [5] – travail de l'érudit qui en établit une leçon, voire du typographe qui, jadis, allait en chercher chaque lettre, chaque signe, chaque blanc dans la casse.]

 

 

Lire la Bible,
la première chronique consacrée au cercle de lecture biblique :
[Cliquez ici]

 

 

[1] Responsable de l'ensemble paroissial Saint-Sernin et Notre-Dame du Taur de Toulouse.
[2] Traduction de la Bible de Jérusalem – © Le Cerf (texte consultable en ligne par le lien donné au début du paragraphe).
[3] La Bible, édition et traduction du grec ancien par Paul Gros, Jean Grosjean et Michel Léturmy, collection « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1971.
[4] Le Seuil, 1973 (désignée couramment comme Bible Osty).
[5] Inlassablement, je rappelle que ce travail d'édition ne partage qu'une étroite interface – aujourd'hui inexistante – avec les tâches qui concourent à la publication d'un livre (ce mot désignant le fait de divulguer l'œuvre à ses propres risques intellectuels et financiers) : deux ordres de métiers dont les principes, les compétences et les déontologies continuent de se scinder avec le temps et que le substantif éditeur (le seul dont la langue française s'est dotée, alors que l'anglais distingue rigoureusement l'editor du publisher) ne saurait même évoquer dans l'usage courant.


intertresetroit
Jérôme Bosch, Saint Jean à Patmos (1504-1505), détail.
Huile sur panneau de chêne, Staatliche Museen, Berlin.

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: Marc Briand [Visiteur] · http://catherine.briand.club.fr/index.html
Chouraqui ne dit ni "allégorie" ni "parabole" mais "exemple". A discuter.
Je garde présent à l'esprit que Jésus est aussi la voie, la source, le bouc émissaire, la pierre d'angle, le sacrificateur et la victime.
Enfin j'apprends que Matthieu, Marc et Luc étaient des gondoliers. Je l'ignorais.
Permalien Lundi 3 décembre 2007 @ 14:57
Commentaire de: Feuilly [Visiteur] · http://feuilly.hautetfort.com/
C’est curieux, tout de même, cette expression « je suis la porte ». D’un côté, cette porte empêche le voleur d’entrer tout en s’ouvrant au passage du bon berger, mais de l’autre elle n’est qu’un objet. Le Christ dit donc clairement qu’il n’est qu’un moyen, un passage. Il s’efface donc au profit des hommes de bien, ces bergers qui, à travers son enseignement, vont se consacrer au troupeau.

Quelque part, il préfigure donc sa future disparition, soit que comme Dieu il sera retourné chez son père, soit que comme homme il aura définitivement disparu. Restera le message, par lequel (à travers lequel) le berger accomplira son rôle.

On ne dit peut-être pas assez que la porte sert aussi à empêcher le troupeau de vagabonder la nuit. Quelque part, il y a un côté coercitif dans cette histoire. La masse du troupeau, incapable de se diriger, doit être guidée. Etrangement un tel texte n’ouvre pas à une réflexion personnelle de l’individu sur la nature du sacré mais plutôt impose l’autorité d’un « passeur », d’un guide qui détiendrait la vérité et qui serait le seul à savoir ce qui est bien pour le troupeau (puisqu’il serait le seul à avoir suivi l’enseignement du Christ). Ne peut-on voir là une légitimation du rôle futur de l’Eglise ? D’autant plus que celui qui tenterait d’arriver jusqu’au troupeau sans passer par la porte (mais en escaladant le mur) est taxé de voleur.

« Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs » ajoute le Christ, excluant du coup tout autre enseignement que le sien. Cette parole est sans doute légitime pour un Chrétien, mais elle s’appuie aussi sur une certitude qui n’est pas démontrée. En entendant cela, on se dit que les débuts du christianisme, d’un point de vue historique, ont été confortés par de tels préceptes. Il n’était point question de douter ou de faire entrer un quelconque relativisme comme nous le faisons aujourd’hui (cf. œcuménisme de toutes les églises, etc.). La foi était la foi, pure et entière, sans concession.

Il faut insister aussi sur le fait que les brebis n’obéissent qu’à un seul maître (elles le suivent parce qu’elle connaissent sa voix). Il y a donc un rapport affectif préexistant entre elles et le berger, rapport qui fait qu’elles se distinguent des autres brebis qui appartiennent à un autre maître (cf. : « il fait sortir toutes celles qui sont à lui »).On remonte donc là à une époque où seuls quelques initiés, perdus dans la foule païenne de l’Empire romain, se singularisaient par leur foi. Epoque difficile et balbutiante, certes, mais peut-être préférable à la nôtre où tout le monde se dit croyant sans l’être vraiment.

Permalien Vendredi 7 décembre 2007 @ 12:39
Commentaire de: chaque homme [Visiteur]
Lectures
Ce que vous écrivez m'intéresse au plus haut point.
La lecture de textes que je crois "inspirés" comme plus ou moins d'ailleurs tant d'autres textes... Une lecture de textes où les auteur n'ont sans doute pas voulu tant dire mais qui permettent aux lecteurs de pouvoir, eux, tant dire... Vertu d'une lecture collective, où chacun vient et repart (changé?)avec sa propre "corporation"... travail de l'animateur... J'anime moi même un groupe "libre" de lecteurs et lectrices de la Genèse à Granville.
Bien amicalement.
Denis
http://chaquehomme.canalblog.com
Permalien Samedi 8 décembre 2007 @ 09:47
Commentaire de: Marc Briand [Visiteur]
Pardon d'insister mais si la traduction de Chouraqui est difficile à utiliser, en groupe ou dans la liturgie, elle a le mérite de nous introduire au mode de pensée des Juifs du temps de Jésus et des temps bibliques en général.
J'ajoute que les travaux de Chouraqui viennent dans la continuité de ceux de Marcel Jousse, trop injustement oublié. Marcel Jousse a été littéralement pillé par Claude Tresmontant qui s'est bien gardé de le citer.
Il faut mettre en relation ces générations de chercheurs pour comprendre ce retour aux sources après l'extrême occidentalisation que constitue l'époque de Port Royal; même si quelques nuances s'imposent.
Permalien Dimanche 16 décembre 2007 @ 10:53

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