• À propos de L'Europe et la Profondeur de Pierre Le Coz,
aux Nouvelles Éditions Loubatières, 29 €.
Pierre Le Coz est né en Bretagne et l'existence l'a rendu, un temps, Toulousain d'adoption. Il vit désormais en Dordogne, après avoir fait le choix de la mise en disponibilité pour se consacrer à l'écriture. Auteur d'une quinzaine de livres partagés entre fictions et récits de voyages, il fait paraître aujourd'hui un essai qu'il qualifie lui-même de roman philosophique. Tout en invitant le lecteur à ne pas suivre nécessairement l'ordre des chapitres, à se laisser aimanter par eux au gré de ses propres curiosités.
Trois questions à Pierre Le Coz

Dominique Autié : Comment n’être pas saisi – surprise, appréhension, respect, mais aussi curiosité – quand on reçoit L’Europe et la Profondeur ? Huit cent cinquante pages, d’une typographie dense, dans lesquelles le lecteur est invité à entrer comme de plain-pied, sans autre préparation : Il y a deux perspectives, la naturelle, – celle que nous expérimentons à chaque instant dans l’exercice quotidien de la vision –, et la noble, la métapysique, inventée par le Quattrocento… Ainsi commence le livre, au chapitre premier de sa première partie. Seul, le texte qui figure sur le dos de la couverture, nous donne quelques clés. Ma première question est précise, elle ne consiste pas à demander un résumé du livre ; elle pourrait se formuler ainsi : à quelles conditions peut-on, aujourd’hui, s’engager dans une entreprise d’écriture de cette ampleur ?
Pierre Le Coz : Lorsque je me suis engagé au printemps 1996 dans l’écriture de L’Europe et la Profondeur, je ne pensais pas que cela m’entraînerait aussi loin. Ce n’était à l’origine qu’un article sur la perspective. J’avais écrit l’année précédente, en collaboration avec mon ami le peintre Pierre-Éric Laroche, un petit essai sur Vermeer (Vermeer ou l’action de voir, La Lettre volée, Bruxelles, 2007), où entre autres thématiques, nous nous intéressions au traitement de la spatialité dans les tableaux du Sphinx de Delft. À cette occasion, des idées m’étaient venues sur ce qu’est en essence cette invention très mystérieuse : la perspective. J’ai simplement voulu les mettre sur le papier et cela a donné le chapitre I de La Profondeur. Après, tout est venu très vite, sans difficulté : c’était comme si le livre s’écrivait de lui-même. Il ne s’est d’ailleurs jamais interrompu : il possède une « suite », que je continue de rédiger et qui promet d’être aussi longue que ce premier volume.
D.A. : Le divin – qui n’est pas le sacré – se retire de l’Occident. Ce mouvement est donné comme inéluctable dès les premières pages du livre. Le Nouveau Testament scelle ce retrait. Le livre semble revenir sans cesse sur une « mort de Dieu » dont nous tarderions à prendre la mesure et assumer les conséquences. La peinture classique européenne, seule, s’y serait confrontée de façon conséquente. Est-ce à dire que ce dieu absent-présent, fantomatique, nous encombre ?
P. L. C. : Le sacré c’est le plan (par exemple : la surface du tableau) et le divin les figures qui en surgissent. Ce qu’a de particulier la peinture occidentale, c’est qu’elle est un plan qui se creuse, s’ouvre, notamment dans la perspective, en une profondeur. Pourquoi ? Parce que la figure qu’elle se propose de mettre en scène – le Christ – est un dieu qui se retire (parce que dieu incarné). Ce retrait constitue pour l’homme européen à la fois une détresse et une liberté. Le mal moderne vient de ce que ni cette détresse ni cette liberté ne sont vraiment assumées. Pour en rester par exemple au thème de l’espace : la perspective, qui est à l’origine une libération de celui-ci, aboutit à l’espace de contrôle, « sans cachette », des sociétés modernes. Seul un peintre comme Cézanne assume, dans ses tableaux, cette liberté d’un espace évidé du divin : celui-là même que le dieu chrétien, en se retirant du monde, a libéré : l’histoire de la peinture européenne n’est que l’histoire de ce retrait. La « mort de Dieu » (qui n’a rien à voir avec une quelconque décrue du sentiment religieux : c’est en fait le contraire qui se passe aujourd’hui, jamais le monde n’a été aussi « religieux »), je préfère l’appeler « gouffre » ou « profondeur ».
D.A. : J’avance lentement dans ce livre tentaculaire. Comment l’auteur est-il ressorti de sa rédaction ? Comment aimerait-il que le lecteur ressorte de sa lecture ?
P. L. C. : Comme je le dis plus haut, je ne suis jamais vraiment ressorti de ce livre. Le thème qu’il illustre en est si riche qu’il constitue une sorte de chantier infini… Je ne sais pas comment un lecteur peut ressortir d’une telle lecture. Ce qui m’intéresse, c’est comment l’y faire entrer ! À ce titre, je voudrais lui donner ici un conseil pratique : qu’il ne se croit pas tenu de le lire linéairement ; qu’il parcoure d’abord sa table des matières, choisisse un chapitre dont le thème aura plus particulièrement retenu son attention. La tonalité résolument théologique de la quatrième de couverture est trompeuse. À côté de développements consacrés à Hölderlin ou à Proust, on peut aussi trouver des chapitres sur des auteurs aussi peu « sérieux » (mais ils le sont tout autant) que P. K. Dick ou J. H. Chase ! La thèse cardinale est partout, ce qui, d’après Hegel, constitue une des caractéristiques des ouvrages authentiquement dialectiques. Le lecteur peut donc entrer où il veut dans ce tourbillon herméneutique, il peut même commencer par la fin – il ne sera jamais perdu. J’aimerais que cette Profondeur soit lue comme elle a été écrite : une aventure intellectuelle voire spirituelle, un « roman philosophique »…
Agenda : Cet entretien se poursuivra avec Pierre Le Coz à la librairie Ombres blanches, rue Gambetta à Toulouse, le lundi 28 janvier 2008
à 18 heures.
En ouverture : Cliché D.A.

Dominique Autié
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