blog dominique autie

 

Vendredi 21 décembre 2007

09: 14

Lire la Bible – 3

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La réanimation de Lazare
intertresetroit
Un signe

 

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Chapitre onze : Arrête donc de faire le Jacques ! Tu vas encore faire des miracles… Par l'accolement de ces deux expressions (appelées de friches sémantiques dépourvues de tout ensemble commun), ma mère faisait mine de m'exhorter à la tranquillité, rappelant que le résultat de mon agitation, à tout coup, était catastrophique : bris de quelque objet de domestique, petite blessure que je m'infligeais et, surtout, ses propres hauts cris à elle, dont la moindre contrariété relançait l'émission en boucle. De sorte que le miracle pressenti était objet d'invocation plus que de mise en garde : si personne, vraiment, ne se décidait ce soir-là à contrarier l'être-au-monde matriarcal, restait toujours l'aîné, qui détenait la recette – miracle permanent – de débonder, de dégonder, de féconder la tempête : force était de constater qu'une fois lancé le programme des grandes marées, j'étais le seul à la ronde capable de marcher sur les eaux.

Le mot parabole des synoptiques n'est jamais utilisé par Jean, précise une note de la Bible Osty. Le mot miracle non plus, ai-je appris mercredi soir. Le père de Bardies [1] a souligné que, pour Jean, réanimer Lazare est un signe – suggérant de réserver le terme de résurrection à la réalité du tombeau vide au matin de Pâques et à la Vie éternelle que cette réalité objective pour l'humanité.

Pour dire vrai, mercredi soir [2], j'étais hors d'état de prendre toute initiative sur le texte, de tenter pour moi-même le moindre pas de côté, ou de courir un moment en avant de lui, comme un enfant se presse et saute sur place quand l'hôte porteur du cadeau convoité survient enfin [à son panache, que je guettais du plus loin, l'approche de la locomotive à vapeur provoquait chez moi cette danse de saint-Guy]. Non, j'étais dans un état d'épuisement propice à cette écoute poreuse contre laquelle nous avons appris à nous blinder dans la vie quotidienne, afin de n'être pas immobilisés à chaque instant par la mélodie d'un oiseau, la plainte d'un autre qui souffre, le chant des sirène.

Il me semble que la lecture de ce chapitre onze de Jean, mercredi, a beaucoup piétiné autour des conséquences pour ainsi dire politiques qu'impliquait le retour de Jésus en Judée pour se rendre chez Marthe, Marie et Lazare : /8/ Ses disciples lui dirent : « Rabbi, tout récemment les Juifs cherchaient à te lapider, et tu retournes là-bas ! » Dans cette sorte de repliement qu'impose la fatigue excessive, ces considérations d'ordre géopolitique m'ont paru hors de portée des simples pèlerins en Terre sainte que nous sommes. Une chose, en revanche, s'imposait avec clarté, que je n'ai pas su formuler – demander la parole devenant même problématique quand c'est le souffle qui vient à manquer : auparavant, je n'avais jamais souffert de bronchite, cette anticipation de l'agonie par asphyxie a quelque chose de parfaitement odieux.

Revenons au texte. Le lendemain, j'ai relu le récit de Jean : /3/ Les deux sœurs envoyèrent donc dire à Jésus : « Seigneur, celui que tu aimes est malade. » /4/ À cette nouvelle, Jésus dit : « Cette maladie ne mène pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu : afin que le Fils de Dieu soit glorifié par elle. » Nous avons constaté que, si Jean ne manie pas la parabole, il recourt au discours métaphorique. Marie, Marthe et Lazare paraissent constituer une métaphore parfaite des premières communautés de chrétiens que Jean, rédigeant son évangile sur le tard et depuis Patmos ou Éphèse, pratiquait déjà. Marthe se porte à la rencontre de Jésus, lorsque celui-ci se présente enfin (/5/ Or Jésus aimait Marthe et sa sœur et Lazare.
/6/ Quand il apprit que celui-ci était malade, il demeura deux jours encore dans le lieu où il se trouvait.), et elle revient alors chercher sa sœur, restée assise à la maison (/20/) : /28/ Ayant dit cela, elle s'en alla appeler sa sœur Marie, lui disant en secret : « Le Maître est là et il t'appelle. » Pourtant, nulle part dans un verset précédent il n'est dit que Jésus demande à Marthe d'aller chercher sa sœur. Marthe serait déjà engagée dans un ministère au sein de la petite communauté : elle convertit, par elle se formule la vocationle Maître t'appelle.

Dans le protocole de la réanimation de Lazare, deux points me frappent. Jésus ne touche pas Lazare, il ne pratique pas l'imposition des mains. Il le rappelle : /43/ Cela dit, il s'écria d'une voix forte : « Lazare, viens dehors ! » L'apostrophe ne saurait avoir le même sens que celle de Marthe à Marie, il ne s'agit pas d'une désignation au sacerdoce. Me reviennent certains témoignages de personnes ayant connu une NDE [3], évoquant le bien-être de leur lévitation au-dessus de leur défroque charnelle, la beauté des lumières, la tentation de consentir à cet éloignement : et, pour certaines d'entre elles, le retour provoqué, imposé presque par la voix ou le visage d'un proche – un enfant qui enjoint sa mère de réinvestir son corps, de revenir du coma : un ordre bien plus qu'une supplique – « Lazare ! viens dehors ! » La voix est forte, précise Jean.

La seconde mise en perspective concerne l'état dans lequel Lazare se présente à l'issue du tombeau : /44/  Le mort sortit, les pieds et les mains liés de bandelettes, et son visage était enveloppé d'un suaire. Jésus leur dit : « Déliez-le et laissez-le aller. » Lazare est entravé, dirait un fonctionnaire de police, comme l'est un prisonnier qu'on transfère de sa cellule au tribunal – ou, parfois, d'un centre pénitentiaire à un autre, en empruntant un train de ligne. [Qui ne s'est trouvé soudain rempli de honte en présence de l'une de ces escortes ? N'est-il pas étrange qu'on ait songé à interdire à la presse de reproduite des clichés ou des vidéos de prisonniers entravés alors que ces transferts étaient – et sont toujours, je suppose – fréquents ? C'est bien l'image qui est, désormais, seule porteuse de la charge affective et morale du monde, non le réel.] Jésus, donc, demande qu'on délie, qu'on libère Lazare. De cela, il ne se mêle pas, il n'est pas concerné, ce n'est pas lui qui a voulu ni posé ces liens de la maladie et de la mort – ni ce masque plaqué sur le visage de l'homme, qui anticipe celui que Véronique appliquera sur le Sien, avec les conséquences que l'on sait. La maladie et la mort ne sont pas de la volonté de Dieu. C'est l'homme qui les provoque. Si le dessein initial d'un homme libre assumait le risque de la faute, la faute n'est pas la volonté de Dieu. J'appelle Lazare, à l'instant, pour indiquer que le royaume de l'homme et l'empire de la mort ne sont pas la destination ultime de la Création. L'avertissement est d'une économie parfaite, on ne saurait dire plus avec moins de moyens.

C'est de Jean. Il me semble à peine entrevoir les ressorts de cette pensée et de cette langue. Une certitude, pourtant, d'ores et déjà : leur régime me convient. Ce qui tendrait aussi à suggérer que le texte johannique, techniquement, est un pur dispositif littéraire mis au service de la Parole.

 

 

Lire la Bible 1 – Le cercle de lecture biblique
[Cliquez ici]


Lire la Bible 2 – Une leçon de poétique de saint Jean
[Cliquez ici]

 

 

[1] Responsable de l'ensemble paroissial Saint-Sernin et Notre-Dame du Taur de Toulouse, il conduit le groupe de lecture biblique.
[2] Mercredi 12 décembre, premier jour de l'accès de bronchite dont je souffre depuis. Sur les relations entre la littérature et les pathologies des voies respiratoires  : François-Bernard Michel, Le Souffle coupé : Respirer et Écrire, Gallimard, 1984.
[3] Near Death Experience.

Duccio di Buoninsegna, Résurrection de Lazare, détail (1308-1311).
Détrempe sur panneau de bois, Kimbell Art Museum, Fort Worth, Texas.

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: LKL. [Visiteur]
C'est très juste Dominique: "C' est de Jean."

A la fin de la crucifixion:

Matthieu (27.45): "Depuis la sixième heure jusqu'à la neuvième, il y eut des ténèbres sur toute la terre."
Marc(15.33): "La sixième heure étant venue, il y eut des ténèbres sur toute la terre, jusqu'à la neuvième heure."
Luc (23.44):"Il était déjà environ la sixième heure, et il y eut des ténèbres sur toute la terre, jusqu'à la neuvième heure."

C'est par le silence de l'omission qu 'il est "techniquement" le plus lumineux. Des trois longues heures de ténèbres, il ne dit mot: il "compte pour rien" la durée de l'éclipse. Il est déjà, à ce moment précis, le fils de Marie.

"De cela, il ne se mêle pas, il n'est pas concerné." C'est de Dominique Autié.

Joyeux Noël à vous et bon rétablissement, cher Dominique.
Permalien Samedi 22 décembre 2007 @ 11:18
Commentaire de: iPidiblue ne crucifie que les mauvais coucheurs ! [Visiteur]
C'est par ici les voeux de Noël !
Permalien Lundi 24 décembre 2007 @ 14:44
Commentaire de: Gilles [Visiteur]
Est-ce que Lazare est mort de nouveau, plus tard ?
Permalien Vendredi 28 décembre 2007 @ 06:10
Commentaire de: admin [Membre]
Sur le destin de Lazare – vénéré comme saint par l'Église –, nous disposons de plusieurs traditions : après la mort et la résurrection du Christ, il aurait navigué en Méditerrannée, accompagné de ses sœurs Marthe et Marie de Béthanie. Il aurait été le premier évêque de Marseille.
L'Église d'Orient retient que Lazare s'est joint aux apôtres. On lui devrait l'évangélisation de Chypre, sous l'autorité de saint Pierre. Il aurait ainsi vécu pendant dix-huit années après que le Christ l'a réanimé.
Dans l'une et l'autre tradition, Lazare mourut de mort naturelle.
D.A.
Permalien Vendredi 28 décembre 2007 @ 09:22
Commentaire de: Gilles [Visiteur]
Merci de me donner ces précisions. Est-ce que saint Lazare a laissé des mémoires ? Ou est-ce qu'il a parlé de l'au-delà à ses contemporains ?
 
Autre question. On voit, sur la toile de Duccio di Buoninsegna, qu'un des personnage se bouche le nez ; je suppose que le corps de Lazare a été de quelque manière assaini, par la suite ?
 
Permalien Vendredi 28 décembre 2007 @ 10:11

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
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