blog dominique autie

 

Dimanche 30 décembre 2007

08: 53

 

Fonction
intertresetroit
du survivant

 

fernando_parrado

 

Pour A.D., qui a trouvé dans les pages de ce site
l'esquisse des notes que voici.

 

 

Le plus épineux, par les temps qui courent, est de prévenir cette méprise-ci : vivre étant devenu un droit (le plus commun des droits, le grand ordinaire du droit), survivre n'est pas un superdroit – ou quelque exercice héroïque du droit commun.

Dit autrement, au plus près de la typologie de formatage du parc humain : le survivant n'est pas le stade sublimé de la victime – le point oméga (ou le point G) de l'ayant droit.

Survivre est le dernier devoir auquel il est loisible d'acquiescer, sous nos climats, lorsqu'il échoit. Le seul devoir que nos sociétés ne parviennent pas à recycler en droit.

Il n'est curieusement pas superfétatoire, ni redondant, de le rappeler : le survivant est contraire (la contradiction) de la victime.

*

Statut du préfixe ? Surligner, surfil, surveillance, surbrillance [1], surgelé, survenue, surprise. Tous ces mots recourent à ce préfixe flottant, qui semble présenter une grande complaisance plastique – jusqu'à se laisser neutraliser par son hôte : suranné signifie qui a plus d'un an.

Survivant pourrait ainsi suggérer l'idée d'un vivant dépassé, comme on le dit d'un coma.

*

Le substantif en dit long : il n'est de survivance que d'un passé qu'on s'évertue pourtant assez à nous faire haïr (Don't look back !). Soluble dans le Patrimoine, cimetière d'apparat de nos civilisations avancées, ce qui subsiste d'une chose disparue est un vestige. Une survivance appelle la réserve (le bois où l'on parque les derniers Sioux), assortie de son statut dérogatoire. On la tolère. Guère plus.

*

Pour en finir avec les préalables de la langue, le verbe : Le roi ne survécut guère le prince son fils, put écrire Mme de La Fayette. Heureux temps (je parle ici de bonheur d'écriture). Notre emploi de la transitivité indirecte dit peut-être notre gêne croissante face à ce qui se dérobe. Dans l'exercice de survivance, le survivant opère de façon radicalement intransitive.

*

Pour délester le propos des références qui le plombent, laissons de coté un instant l'ordre des causes (la catastrophe, l'accident, le crash ne sont en rien conditions sine qua non du devoir d'exercer la survivance). On survit moins à un mort qu'on ne s'érige soudain, de face, de front – nuque raide, oreilles et cœur incirconcis – au-devant de ce qui se présente à nous comme agent de mort. Il s'agit, le plus souvent, d'un vivant concentrant à son profit tous les pouvoirs de mort ailleurs diffus ou dormants. Le survivant fait de la réserve un maquis. Il est le premier et le dernier guérillero.

*

S'impose alors, en illustration de ce qui précède, la figure de ces deux hommes qui, après soixante jours d'une attente qui a cessé d'en être une, se lèvent et quittent leurs quatorze compagnons. L'avion qui les transportait s'est écrasé en pleine cordillère des Andes, les secours ne les ont pas repérés. L'acception communément admise désigne comme survivants l'ensemble des passagers qui, n'ayant pas péri dans le crash, parviennent à se maintenir en vie dans les circonstances les plus hostiles [2]. Je ne saurais, bien évidemment, nier ou dévaloriser cette mise en œuvre de stratégies de survie organique (le recours à l'anthropophagie frappa les esprits : il conforte mon approche, indiquant que l'homme se (re)trouve ici en intelligence avec l'animal sur le terrain des fonctions vitales). Je propose toutefois de considérer que le devoir de survivance prit son sens pour ces deux qui, soudain, s'opposèrent au groupe – fût-ce dans la perspective généreuse d'aller chercher des secours. Onze jours et dix nuits, ils furent d'absolus survivants : l'aune à laquelle réfère leur marche jusqu'au village de Los Maitenes n'est pas (n'est plus, si tant est qu'elle l'ait été à quelque moment) constituée des disparus, les passagers que la chute de l'appareil a tués et la douzaine d'autres qui, dans les jours qui ont suivi, ont succombé à l'épuisement, au froid, à la faim ; mais bien des quatorze compagnons restés dans les débris de carlingue, poursuivant leur expérience non de l'impossible, mais de l'improbable.

Comment n'être pas sensible à la rigueur de ce qu'indiquerait ici l'usage transitif direct du verbe : Roberto Canessa et Fernando Parrado survivent leurs compagnons rescapés.

*

Nous ne sommes pas le sel de la Terre. Je ne vois, pour évoquer ce qui me semble une fonction plus qu'une posture (une pose, un choix d'artiste), que ce texte d'André Breton, que j'ai déjà convoqué en ces pages : Encore une fois, tout ce que nous savons est que nous sommes doués à un certain degré de la parole et que, par elle, quelque chose de grand et d’obscur tend impérieusement à s’exprimer à travers nous, que chacun de nous a été choisi et désigné à lui-même entre mille pour formuler ce qui, de notre vivant, doit être formulé. C’est un ordre que nous avons reçu une fois pour toutes et que nous n’avons jamais eu loisir de discuter. Il peut nous apparaître, et c’est même assez paradoxal, que ce que nous disons n’est pas ce qu’il y a de plus nécessaire à dire et qu’il y aurait manière de le mieux dire. Mais c’est comme si nous y avions été condamnés de toute éternité. Écrire, je veux dire écrire si difficilement, et non pour séduire, et non, au sens où on l’entend d’ordinaire, pour vivre, mais, semble-t-il, tout au plus pour se suffire moralement, et faute de pouvoir rester sourd à un appel singulier et inlassable, écrire ainsi n’est jouer ni tricher, que je sache [3].

Survivre, (…) non, au sens où on l’entend d’ordinaire, pour vivre, mais, semble-t-il, tout au plus pour se suffire moralement… Oui, c'est cela. En un point de notre course, il y eut cette alternative : la victimologie, avec la mise en place de ses cellules de soutien psychologique et son éthique du faire valoir ce que de droit ; ou la littérature.

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*

 

 

[1] Marque indiquant par son intensité lumineuse qu'un texte affiché sur l'écran d'un ordinateur est sélectionné par l'utilisateur et sera affecté par l'action suivante. (Le Petit Larousse illustré, 2002.)
[2] Piers Paul Read, Les Survivants, traduit de l'anglais par Marcel Schneider, Grasset, 1974. Je découvre aujourd'hui que Fernando Parrado a publié récemment un livre de mémoires, écrit en collaboration avec le journaliste Vincent Rause, Miracle dans les Andes (Grasset, mars 2007).
[3] Légitime défense (1926), repris dans Point du jour, Gallimard, 1934, pp. 55-56.

 

En ouverture : Fernando Parrado, l'un des survivants de l'avion qui s'est écrasé le 13 octobre 1972 dans la cordillère des Andes, en territoire argentin. Sur les quarante-cinq passagers, vingt-sept étaient en vie après le crash ; onze succomberont par la suite. Deux mois plus tard, Parrado et Roberto Canessa décidèrent de quitter le lieu du drame et de partir à la recherche de secours ; ils atteignirent, après onze jours d'escalade et de marche, le village de Los Maitenes, au Chili. Ce cliché a été pris le 22 décembre 1972, soixante et onze jours après l'accident : Fernando Parrado est en selle avec un membre de la police montée chilienne qui guette l'hélicoptère parti en repérage. Le 23 décembre, les secours parviendront jusqu'aux compagnons de Parrado et Canessa. Seize passagers auront survécu. Cliché  : Empresa Periodistica La Nacion – D.R.

 

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Commentaires:

Commentaire de: sancho [Visiteur] · http://www.philo.over-blog.com/
Excusez-moi, je pose peut-être une question idiote, mais QUI a écrit ce texte? Vous?
Je vois, au dernier paragraphe : (...), ce qui voudrait dire qu'il s'agit d'un extrait.
En tout cas, c'est magnifique. Le texte de Breton apporte une énigmatique résonance.
Je me souviens que Derrida a dit : nous sommes des survivants, marqués par un héritage, par notre structure de trace. Je n'ai pas le temps de chercher la citation exacte.
L'idée de survivance est captivante à cause de sa proximité avec "survenance".
Je tente moi-même de développer une pensée de la survenance. Rien n'est déjà là, tout survient. Rien n'est assuré de vivre, tout survit.
Permalien Dimanche 30 décembre 2007 @ 09:21
Commentaire de: Armelle Domenach [Visiteur]
En lien avec le commentaire précédent :
La survivance... une idée captivante; le survivant : un captif ? A quand la "fonction" du survenant ?
Permalien Lundi 31 décembre 2007 @ 06:03

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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