La lumière enfantera par la bouche :
cela, personne ne l'avait dit.![]()
Salah Stétié, Si respirer [1].
Étrange destin que de celui de se brouiller avec la poésie, un beau jour, à la manière dont on répudie un ami qui fut cher. Ni par lassitude ou négligence, mais bien sur un coup de tête, ou de gueule.
À ma décharge : les poètes – ceux auxquels, commun des mortels, j'ai accès. Ils forment une société infréquentable, tels des spécimens de la savane qui auraient eux-mêmes inventé les réserves africaines en marge des zones d'aménagement concerté suburbaines, où le touriste du vers libre puisse venir les observer et les flatter. Au point de faire oublier qu'il rôde encore quelques grands fauves.
Il m'aura fallu trente ans pour revenir guetter le poème. Le livre m'a réparé des poètes, de l'indécrottable couleur locale de leurs autocélébrations. J'entends, comme toujours : le livre dans sa matérialité.
Le livre est cette magie très blanche – et très noire –, très simple – et très complexe –, magie plus magique encore que la voix qui suscite, par quoi cela qui était destiné à passer ne passe plus, lors même qu'il dénonce lui-même son passage ; par quoi cela qui était appelé à dormir ne dort plus, lors même que se manifeste en lui un engourdissement ; par quoi cela qui était la proie du lent mourir ne meurt plus et vit et s'agite dans le cristal nombreux de sa propre mort. Ainsi le gel restitue l'élément qui lui a donné naissance tout en restant gel. Maison bâtie du songé, demeure d'Hypnos. Le livre, dans sa matérialité, est-il cela ? Oui, certes, mais c'est reconnaître aussi qu'il n'est guère, pour le livre, de matérialité intégrale. Toute définition du livre est ravagée par le vent spirituel [2].
Avait contribué à ma répugnance un certain discours sur la poésie : soit qu'il s'établît sur le mode savant – un demi-siècle de structuralisme a exténué jusqu'au moindre vers digne de ce nom –, soit qu'il fût tenu par les poètes eux-mêmes – et c'est toujours des mêmes qu'il s'agissait alors, plombant leurs exercices de style d'amphigouris ou de niaiseries revendiquant le statut de glose. Il m'aura fallu, d'abord par citations interposées, découvrir chez Valéry, chez Claudel, chez Breton – aujourd'hui chez Salah Stétié – une langue qui ne suscite pas, jusqu'au malaise, le sentiment qu'on l'a persécutée pour lui soustraire quelques strophes ou aphorismes exsangues alors que, livrée à elle-même, elle hoquette et se vautre dans le lieu commun.
Il n'y a pas de sous-continent Poésie possible dans la bibliothèque. C'est la langue qui le refuse.
Le silence n'est pas un état mort – il n'est pas l'absence du bruit. Il est silence au sein du silence et qui le vrille et le taraude en vue de quelque nappe phréatique appelée à naître au jour afin de rendre caduque une autre nappe crue immaculée. C'est ainsi que de silence en silence certains enfin touchent au sable fin de l'âme. [3].
Salah Stétié place ainsi sous la double invocation du silence et de la lumière (celle renaissante de l'aube) cet état sublimé de la langue. Il propose de nommer magnétisme des densités cette subtile vibration synchrone de la langue et du réel, qu'il serait loisible de tenir pour poétique à condition de renoncer, du moins dans un premier temps, à tout critère technique de forme comme de fond.
La langue de poésie est une aube comme, peut-être, au-delà du gué traversé, l'éclat venant à poindre, et grandissant, de la mort. Notre infirmité je m'en rends compte, c'est de ne pouvoir évoquer ces réalités vitales, qui échappent aux notions et aux catégories, que par l'intermédiaire impur des images. Mais la langue après tout, qu'est-elle sinon, en ses fulgurations et ses crépitements, un feu d'images, buisson ardent pour éclairer un peu le cercle de notre nuit ?
Réveiller le monde comme par un acte auroral, serait-ce du même coup réveiller la langue là même où elle semble plonger dans de la nuit pour se saisir de la totalité de son être ? S'en saisir en cet enchevêtrement où il apparaît difficile de distinguer cela qui est monde, à savoir qui est de l'ordre d'une réalité « extérieure », de cela qui est conscience et langage, autrement dit conscience dans et par le langage. Cette caverne de l'origine, il me semble que seul l'ensommeillement peut lui rendre visite avec profit, que lui seul peut en découvrir l'accès [4].
Cet acte auroral fondé sur un silence au sein du silence me semble l'exact contre-pied de l'image convenue pour nimber la pratique de la poésie de son nuage d'encre.
Puis, dans le vitrail des fenêtres, je pense à la double colombe, à ce face-à-face entre la lumière et la nuit comme deux barques qui se chagrinent du bec. Elles disent que le monde est double, que c'est l'en-haut et que c'est l'en-bas, qu'ici n'est pas ailleurs, et que beaucoup d'entre nous, entre les deux consciences, disparaîtront [5].
Comme après une levée d'écrou, comme par une trouée dans une ligne fortifiée, des livres affluent ces temps-ci – ma main les sait et s'en empare dans la pénombre : mes nuits sont justes, ces temps-ci, d'une stricte économie qui me préserve plusieurs heures autour de l'aube. Je remonte de la bibliothèque avec le livre, le café a eu le temps de passer. Certain de mon retour, le chat n'a pas bougé du centre du lit.
La résorption de la lumière dans l'huile, de l'huile dans l'olive : secret de lampe. Mais la lumière dénude la lampe et s'envole. La lampe alors - (on l'imagine) - se fait absence. La lumière s'en va rejoindre l'olive là où l'olive est en voie de se former. Par effraction, elle s'introduit dans la maison de l'olivette qu'elle vêtira sobrement, puis qu'elle tuera.
La lampe attend sans lampe une idée qu'on se fait d'elle. Elle est – si elle est – obscure par vérité. Entre ces deux objets, olive et lampe, hésite un papillon, celui, toujours à naître, de la lumière… Vérité de ces trois exils dont durement se forme une lampe paradoxale : la poésie, lampe jamais prouvée, huile et lumière, et qui, le froid venu, s'effacera [6].
J'oubliais le Segalen d'Équipées et de Stèles, j'oubliais surtout les Odes mystiques et l'œuvre vaste, d'une étonnante diversité de forme, de Djalâl-ud-Dîn Rûmî, dont Salah Stétié – lui-même pontonnier entre Orient et Occident – fait cas dans « Mesure du silence », ce dernier superbe chapitre d'Archer aveugle. Quel plus saisissant exemple, en effet, que la danse de l'âme des derviches proposer de ce magnétisme des densités – quand le réel et le langage, s'essayant assez terriblement à se rejoindre et à fusionner à travers nous, qui sommes agents médiateurs à fois actifs et passifs, ne parviennent qu'à vibrer de concert, en attente d'une paix à venir [7] ?
[1] Si respirer, éditions Fata Morgana, 2001 et 2003, IV (volume non paginé).
[2] Archer aveugle, éditions Fata Morgana, 1985, p. 30.
[3] Ibid., p. 237.
[4] Ibid., p. 18.
[5] « Art poétique » 5, in Fiançailles de la fraîcheur, collection « La Salamandre », Imprimerie nationale, 2002, p. IX.
[6] Si respirer, op. cit., XIX.
[7] Archer aveugle, op. cit., p. 17.
En ouverture : Salah Stétié par Pierre Alechinsky, D.R.

Dominique Autié
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