blog dominique autie

 

Mardi 29 janvier 2008

18: 28

 

 

 

Le cheminement d'écriture
philippe_sahuc_blog

 

 

Notre collaboration à un travail commun nous a rapprochés l'été dernier. Nos échanges ont adopé, sans hésiter, ce régime rare de la taciturnité qu'impose l'œuvre : Philippe Sahuc est, en effet, en ce point d'un cheminement où le texte – celui qu'il invente en Couserans, qu'il restitue, transmue en parole circulaire, mais aussi le texte qui se propage ailleurs dans l'espace et temps, en d'autres langues – où le texte, donc, doit pouvoir circuler sous la forme de son texte. Non qu'il n'écrive depuis des années, qu'il n'ait déjà sollicité le livre. Mais, cette fois, nécessité faisait loi. Je me suis contenté de lui confirmer que cette intuition devenue certitude devait être entendue pour elle-même. Un roman, Na, Lam, qui n'est donc pas son premier roman mais le premier édité, paraîtra le 21 mars prochain aux éditions de la Cardère.

 

Entretien

Dominique Autié : Vous avez cheminé longtemps avec l’écriture avant cette première publication, sans que la problématique de l’édition n’accapare votre énergie, comme on le constate si souvent chez l’auteur qui n’a pas encore publié – mais aussi chez nombre d’auteurs « confirmés » chez qui cette tension vers la visibilité, vers la vente de soi, semble prendre le pas sur la nécessité même de l’œuvre ! Pourtant, l’étape du livre s’imposait. Comment avez-vous négocié avec vous-même, dans votre travail d’écriture, dans votre vie, cette échéance du livre ?

Philippe Sahuc : Il est vrai que pendant plus de vingt ans, mon chemin d’écriture s’est rythmé en étapes successives de deux ou trois ans de travail sur un texte particulier jusqu’au moment de le croire prêt à la publication. J’allais alors voir dans les librairies sous quelle forme éditoriale il me plairait le plus. J’en choisissais trois ou quatre, envoyais les manuscrits aux maisons d’édition correspondantes, rêvais pendant quelques mois au livre possible. Venait alors le temps des refus, bien entendu toujours contrariants mais qui n’empêchaient pas qu’un autre texte soit mis en route pour un nouveau cycle. Cette tranquillité a duré près de vingt ans, où mon activité d’écriture ne s’est presque jamais interrompue, a évolué avec moi comme un vêtement qu’on ne quitterait jamais en grandissant, comme le lierre épouse le tronc, profitant tout de même du regard de quelques amis lecteurs ou lectrices.

Avec fébrilité, j’ai alors senti l’envie de décoller cette évolution du trop proche, mon propre regard et celui du cercle des amis. Ce fut l’étape d’autoédition, passionnante car elle me fit me poser des questions dépassant celles du texte pour aborder, plus seulement en rêve, celles du livre. Pendant trois ou quatre ans, pour fabriquer à ma modeste échelle, j’eus à imaginer des formes de couverture, de reliure. Je me plus à marier différents grains de papier à l’intérieur du même objet à lire. Or j’ose à peine dire livre car cette étape m’a fait prendre conscience de l’écart qui pouvait exister entre ce travail manuel, certes inventif et passionnant, et le travail d’un monde professionnel, celui de l’édition.

C’est donc vingt-cinq ans après la première écriture de ce qui aurait pu être un roman que le besoin d’être en contact avec le monde de l’édition est devenu pressant. Il me parut évident que pour franchir l’étape d’évolution suivante, il me fallait un tel partenaire. Je ne sus trouver finalement de méthode plus fiable que de le chercher alors tous azimuts, vigilant toutefois à être véritablement traité moi-même en partenaire. La chance m’a souri puisque j’ai trouvé la Cardère.

D.A. : Votre formation d’ethnographe à l’École des hautes études en sciences sociales (où je vous envie d’avoir eu Daniel Fabre pour maître), vos travaux sur la transmission narrative dans les sociétés rurales du Couserans puis votre propre activité de conteur vous rendent sensible à l’oralité. Quelle place tient à vos yeux, dans nos sociétés du multimédia et du temps réel, cet écrit particulier qu’est un texte littéraire ?

Philippe Sahuc : au long des années il y a eu en effet dans ma vie un jeu de cache-cache entre activité d’écriture et activité de parole publique. Bien sûr, lorsque je dis vie, je devrais dire vie sociale car mon travail d’écriture notamment s’est rarement interrompu. Il y a quelques années, j’aurais pu dire, au cours d’un tel entretien, que l’écriture se nourrissait de l’oralité et avouer en même temps craindre une parole conteuse trop écrite. Aujourd’hui ma vision a quelque peu changé. J’ai conscience de deux formes différentes mais qui procèdent toutes deux d’une patiente et nécessaire élaboration en même temps que de l’attention à ce qui les fait subitement jaillir, l’une et l’autre.

Il est vrai qu’observer des pratiques narratives en évolution, à la façon d’un ethnologue, suivre à la trace des histoires d’histoires, à la façon d’un ethnographe, a marqué ma manière de penser. Le meilleur exemple d’observation d’un cheminement d’histoire passant par des formes écrites mais aussi par des formes seulement transcrites m’a été donné par l’histoire bien connue du corbeau et du renard, relevée en Couserans, sous une forme originale, par un ethnographe de la fin du dix-neuvième siècle, l’abbé Cau-Durban, et bien sûr écrite par La Fontaine !

Dans mon travail quotidien les temps de confrontation à l’écrit, par l’écriture elle-même mais aussi la lecture et les temps d’échange selon les codes de l’oralité se donnent réciproquement un certain relief. J’en viens donc à souhaiter que le temps réel voire le temps long, pour reprendre votre juste expression, donne place à l’un et à l’autre dans nos vies individuelles. Je me demande si certaines formes du multimédia, qui m’apparaissent comme intermédiaires, ne contribuent pas à donner ce relief. Ainsi, votre blog et donc, précisément l’exercice auquel nous nous livrons ensemble. Il procède en effet d’une élaboration qui se donne le temps, comme dans l’acte d’écrire, tout en évoluant à la faveur des réactions de celui qui écoute – pardon lit !

En tout cas, dans Na, Lam, la multimédia est peu évoqué mais la place que peut prendre le temps de l’oralité narrative dans le quotidien partagé entre un enfant et un adulte y est montrée. Moyen de transmission certes, mais aussi moyen d’apprivoisement de certaines difficultés de la vie, y compris très modernes.

D.A. : Votre langue semble opérer au point de convergence – pour ainsi dire improbable, si ce n’est par l’autorité de votre écriture ! – de trois dispositifs linguistiques (pour ne pas créer d’inutile jeu de mots avec le mot langue) : le français, l’occitan et le mandingue d’Afrique de l’Ouest. Na, Lam comprend un glossaire de termes de cette langue maninga, qui est la langue maternelle de cet enfant, au cœur de votre récit. Serait-ce qu’à rebours du mythe babélien, la confluence des langues est, dans votre pratique d’écriture, source de clarté, supplément de sens – comme on parle d’un supplément d’âme ?

Philippe Sahuc : La confrontation des langues, même si l’une n’est représentée que par des mots isolés, me semble permettre un éclairage réciproque, presque l’inverse de ce que je viens de dire pour l’oralité et l’écriture. Certaines ombres s’effacent, la face cachée d’un mot peut parfois ainsi apparaître.
Lorsqu’un mot d’une autre langue s’insère dans une phrase en français, il s’y réduit souvent au son avec lequel lecteur ou lectrice s’imagine le prononcer. Rien que ce son peut éclairer la phrase de façon particulière. Je crois que si des mots de langue maninga reviennent ainsi dans Na, Lam, c’est pour ce jeu de correspondance de sensation où ils me paraissent suggérer un univers de formes, de lumière, mais aussi de goûts particuliers. D’ailleurs, la bouche est bien ainsi mise en jeu… Ils sont là aussi pour marquer un inconnu que l’enfant de l’histoire contée a à découvrir. J’aurais eu envie, pour cet enfant, que la facilité des équivalents approximatifs soit évitée. A un moment donné, le voyage non accompagné s’impose et c’est bien ce que l’enfant finit par reconnaître et dire.

J’ai aussi une attention toute personnelle à des mots qui peuvent avoir, sous prononciation équivalente, des sens différents dans des langues différentes. Ainsi ce mot karo, qui désigne la lune en langue maninga, soit quelque chose qui est bien au-delà du carreau de la langue française. Au lieu de les traiter de faux amis, j’y vois une forme de sésame. Ils sont une source d’inspiration particulière, certes peu visible dans Na, Lam. Je suis donc déjà en train d’évoquer la suite…

D.A. : Qu’attendiez-vous – et qu’attendez-vous, une fois ce contrat signé et l’ouvrage en chantier… – de l’éditeur qui accepterait de publier votre premier livre ?

Philippe Sahuc : Justement, j’attends une suite ! Une suite qui se construise par le croisement des regards nourris par deux métiers, celui d’éditeur et celui d’écrivain. Cela me fait revenir à l’idée du partenariat. J’en attends un réel contre-éclairage sur ce que j’écris, que je saurai d’autant mieux recevoir qu’il y aura eu une étape d’évolution partagée. Qui sera peut-être d’autant plus pertinent qu’il y aura eu cette étape. Peut-être une nouvelle façon de combiner communication et cheminement d’une écriture.

 

 

Souscrire à l'ouvrage avant parution,
c'est aussi marquer son soutien à un éditeur indépendant.
[Cliquer ici.]

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Sur cette page de l'éditeur, en bas à gauche,
téléchargement possible des seize premières pages du livre.

 

 

Philippe Sahuc, cliché Francis Blot.

 

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Samedi 26 janvier 2008

18: 29

 

Ce que dit la porte
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de celui qui la franchit

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[ Wara' – IX ]

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Heureux, si le bois de votre porte travaille sous l'excessive humidité et les sautes inconsidérées du climat. Vous l'entendrez se plaindre. Jamais vous n'auriez soupçonné qu'une porte en souffrance peut tirer du sommeil toute une ville.

Heureux êtes-vous s'ils sont nombreux ceux dont les journées passent par cette porte. De votre étude, à l'étage, vous disposez du loisir singulier de vous fondre peu à peu dans l'esprit et la chair de votre porte. Sa plainte vous devient familière.

Pourtant, vous ne tardez pas à douter qu'elle soit toujours identique. Un râle, presque doux, vous indique à l'instant qu'on vient de traiter avec égard l'engorgement de ses fibres, qu'on l'a insensiblement haussée d'un effort bref pour qu'elle retrouve son logement – quelqu'un a négocié d'égal à égal avec la porte et son huisserie, et la porte lui sait gré par ce râle plus qu'elle ne gémit.

L'instant suivant, les murs tremblent sous la foudre d'un corps qui ne traite qu'avec des portes faites pour être ouvertes ou fermées, avec des portes normées hors d'un principe de réalité qui impliquerait celle ou celui qui en saisit la poignée ; des portes qui n'ont aucune densité en tant que portes – pas plus que n'en ont les ustensiles de la vie ordinaire, les parures, l'ordinateur, l'autre [tout environnement humain et non humain instrumentalisé comme extension auratique d'un dispositif clos sur lui-même, sourd, autiste]. Dès lors, la mauvaise porte est frontalement reconduite dans son chambranle, chaque paumelle, chaque ferrure sommées de se gauchir pour que la porte se plie sans délai à son bâti dormant. Que ne change-t-on de porte comme on change de cravate ou de goût en matière de yaourt allégé !

Vous songez, un temps, à mettre un nom sur chaque mouvement de la porte, comme on identifie les oiseaux à leur chant, en forêt. Par discrétion, vous renoncez, tant ce que dit la porte malmenée de celui qui la franchit s'avère d'une cruelle évidence.

 

 

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Écrit peu de temps après avoir lu ce livre du jardinier paysagiste Gilles Clément.
Une méditation faite de rigueur et de générosité sur les portes végétales, les portes interdites, les portes domestiques…, mise en perspective par des clichés de l'auteur pris dans le monde entier (notamment à Bali, où Gilles Clément note l'importance de la porte dans le code de préséances sociales et familiales). Une lecture d'une fécondité rare.

95 pages, Éditions Sens et Tonka, 1999, Collection « Calepin ».
ISBN  2910170403 – 16 €.

 

Un autre texte de Dominique Autié sur les portes [cliquer ici]

 

En ouverture : Porte de l'église de Tourtrès (Lot-et-Garonne). Cliché Dominique Autié.
Heurtoir en vignette : D.R.

 

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Mardi 22 janvier 2008

07: 55

Actualité et/ou inactualité du livre

 

 

La mort en direct
intertresetroit
par Bertrand Racine, libraire.

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mort_du_livre

 

[Début décembre, je me suis entretenu avec Bertrand Racine, libraire d'ancien, en sa libraire de la rue Riquet à Toulouse. Je mets la dernière main à cette page, qui devrait être publiée ici dans les tout prochains jours. Bertrand Racine m'a proposé, sans attendre, de publier ses impressions à la suite d'un salon du livre auquel il a participé ce dimanche. Je le fais d'autant plus volontiers que ce qu'il relate et les réflexions qu'il en tire illustrent de façon emblématique plusieurs questions qu'il évoque dans notre entretien – dont je souhaite qu'elles se prolongent, ici, par de véritables échanges avec celles et ceux que le destin du livre concerne. Dominique Autié.]

 

 

Ce dimanche 20 janvier 2008, j’ai assisté en direct à la mort d’un salon du livre et cet évènement grave – qui n’a heureusement pas fait d’autre victime – m’a profondément troublé.

Organisé par le Lion's Club, le salon du livre de Castelsarrasin accueillait samedi et dimanche, pour la douzième édition consécutive, une douzaine de bouquinistes et de libraires en livres anciens du Sud-Ouest, quelques auteurs régionaux, ainsi que la médiathèque et la bibliothèque sonore. À l’heure de l’apéritif, offert par la municipalité, quand tous les officiels ont pris la parole pour se féliciter de l’évènement et de son rôle important pour le progrès de la lecture et la défense de la langue française, tout était pourtant déjà consommé : le salon de Castelsarrasin était en train de vivre ses derniers instants ; tout (ou presque) s’était joué dans les premières heures de la matinée.

Trois emplacements restés vides après que leurs réservataires eurent fait faux bond, sans doute attirés par un quelconque marché de plein vent, puisque les services de Météo France avaient annoncé douceur et soleil sur le grand Sud-Ouest. Un exposant fut prié de remballer son stock dès l’ouverture, après que l’on s'aperçut qu’il s’agissait d’un particulier travaillant en toute illégalité : malgré un impressionnant stock de BD neuves et d’occasion, aucune inscription au registre du commerce, aucune assurance professionnelle et, surtout, aucune intention de régulariser sa situation ! Une assistance plus que clairsemée (une centaine de visiteurs dans la matinée), à peine curieuse (il y avait pourtant de quoi passer plus de quinze minutes sur chaque stand pour découvrir l’ensemble des trésors, petits et grands, que les libraires avaient pris le peine de réunir) et qui semblait avoir des hérissons ou des coques de châtaignes dans les poches, tant les achats furent rares et de faible niveau.

Quand les libraires s’attablèrent pour déjeuner, trois d’entre eux n’avaient pas encore « dérouillé » et la recette moyenne ne dépassait pas 100 euros. C’est dire combien l’atmosphère était morose.

Le brouillard matinal s’étant dissipé à l’heure de la sieste, les visiteurs furent un peu plus nombreux en milieu d’après-midi, sans que la fréquentation ne parvienne jamais à atteindre celle des éditions précédentes : on était loin de se marcher sur les pieds et un stand pouvait rester vide de tout curieux pendant de très longues minutes. Un premier libraire (et pas le moindre) entreprit de plier son stand vers 15 h 30, avec pour tout résultat une seule vente et 25 euros de recette. Il fut bientôt suivi par deux ou trois autres. Vers 17 heures, le mouvement était quasi général, même si nous travaillions tous plus ou moins au ralenti pour ne pas vexer les organisateurs ni décourager ceux et celles qui avaient pris la peine de se déplacer.

Au moment du départ quelques libraires, dont plusieurs étaient là depuis la première édition, prirent le temps d’expliquer au responsable du Lion's Club pourquoi ils ne reviendraient plus : frais de route, manque à gagner, fatigue, temps perdu, découragement, Internet… Découragé autant qu’il l’étaient eux-mêmes, il leur avoua qu’il n’y aurait probablement pas de treizième édition. Seuls les bénévoles, qui s’activaient à ranger les tables et nettoyer la salle, ne savaient pas qu’ils étaient en train de faire la toilette du mort.

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© Bertrand Racine, libraire.

 

 

En ouverture : Illustration pour Le Conte du Tonneau de Jonathan Swift (« Bataille entre les livres anciens et modernes dans la bibliothèque de St-James »), 1704. © Le Blog du bibliophile

Lire ma mise au point dans la zone des commentaires (trente-deuxième commentaire).

 

 

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Mardi 15 janvier 2008

07: 29

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

41 – Le site des éditions n&b :
intertresetroit
mettre la Toile au service du livre.

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site_nb_blog
cadratin_blog
http://editions-nb.intexte.net

 

 

Comment peut-il encore se trouver des professionnels du livre hostiles à Internet ? – j'entends : quant au principe de leur présence active sur la Toile, et non sur tel ou tel point, qui n'est pas toujours de détail, loin de là, tel l'élémentaire respect du droit moral (le droit à ce que l'œuvre soit signée par son auteur, non dénaturée, etc.). Et lorsque j'évoque les professionnels du livre, je compte bien entendu les éditeurs [1], mais aussi les auteurs eux-mêmes. Et je précise encore : y compris les libraires.

La preuve a été largement assénée ces dernières années que, si chacun de nous n'occupe pas sa place et son rang sur la Toile, d'autres les occuperont pour nous. C'est, par ailleurs, une sottise absolue que de considérer qu'un courrier électronique n'est pas un courrier à part entière (et qu'il autorise la désinvolture, l'absence de formule donc d'égards), ou qu'Internet exigerait – en soi, par je ne sais quel décret même tacite – de dévoyer le contenu ou la forme de ce qu'on y injecte. D'entériner, enfin, les termes d'un débat déjà caduc, exténué avant même d'avoir été sérieusement instruit, qui a voulu opposer à une virtualité du support électronique (qui relève de la rumeur – l'état de mes yeux, le soir, en témoigne !) l'irréductible suprématie de l'écrit consigné sur la page en papier.

C'est peu dire que de constater que les professions du livre s'avancent un peu plus chaque année dans une crise dont l'échéance, certaine, consistera en un salutaire grand ménage de printemps, ou d'automne. D'ici là, il faut bien lire, si l'on est lecteur, continuer d'écrire et, peut-être, de publier si l'on s'estime auteur. Lecteur, c'est sur la Toile que mes curiosités trouvent les références de leur manne et poussent leurs surgeons, c'est par l'écran que des voix parviennent à moi, dont les rythmes m'aimantent vers les livres où elles se font entendre, quand c'est le cas. C'est à la Toile que je dois de n'avoir pas désespéré d'écrire, sans relâche, alors qu'un changement de statut professionnel, il y a huit ans, me rétrécissait cruellement le temps et que, durant la même période, les règles du jeu imposées à l'auteur qui cherche éditeur continuaient de devenir de plus en plus étrangères à l'écrit et au livre.

*

L'idée de développer, sur le domaine intexte.net, un portail professionnel dédié à la diffusion de l'écrit imprimé a lentement cheminé. Au même rythme que l'amitié professionnelle qui, de fort longue date désormais, me lie à Jean-Luc Aribaud : de ces cheminements distants qui engrangent, avec lenteur et soin, les raisons d'établir un jour – quand importe alors encore très peu – les fondements d'une œuvre commune. Professionnels du livre l'un et l'autre, nous œuvrons désormais de conserve sur la Toile.

La création du site des éditions n&b a été engagée en début d'année 2007, dans une logique professionnelle. C'est dans cet esprit que le dossier a été présenté à la Direction régionale des Affaires culturelles, qui lui a accordé son soutien initial. Ni la nature des contenus édités, ni les relations confraternelles nouées entre les opérateurs ne suggèrent d'éluder la règle d'un strict professionnalisme : en tant qu'éditeur, Jean-Luc Aribaud a charge d'auteurs, en tant qu'éditeur en ligne, InTexte a pour devoir de faire bénéficier les contenus (le catalogue des éditions n&b, en la circonstance) des principales potentialités de l'hypertexte et des réseaux.

Une première étape importante a été franchie juste avant la fin de l'année : l'ensemble des livres était intégré, le dispositif de paiement en ligne était opérationnel, les premières rubriques destinées à ce que le site ne soit pas seulement un catalogue et un outil marchand (fonctions qui, toutefois, justifient son existence) étaient ouvertes.

Il reste désormais à faire vivre ce lieu des livres, à le lier, à inciter les auteurs à ce qu'ils s'y sentent bienvenus. À conduire ceux qui n'en seraient pas encore convaincus que le travail de leur éditeur au bénéfice de leur œuvre tire, désormais, un surcroît significatif d'efficacité de sa présence sur la Toile.

 

Découvrir le site des éditions n&b
cadratin_blogCliquer ici.

 

 

[1] Ce que j'avais d'abord pris, sous bénéfice d'inventaire et selon un principe de magnanimité dont je me fais une règle, pour un cas d'imbécillité isolée s'avère une tendance de fond : dans nombre de maisons d'édition (non des moindres, semble-t-il), les BTS force de vente, dont le pouvoir jubile à s'exercer sur les attaché(e)s de presse, refusent explicitement aux auteurs le service gratuit de leur livre au bénéfice de chroniqueurs susceptibles d'en rendre compte en ligne : ainsi, avec ses deux mille visites quotidiennes au compteur, son index et, surtout, son référencement qui garantit à l'éditeur de voir son auteur et son livre repérés, en moins d'une semaine, par les moteurs de recherche, le présent site est compté pour rien par les experts du marketing éditorial. Voilà le genre de d'inculture dont il serait pour ainsi dire immoral de vouloir tirer ceux qui s'en prévalent.

 

 

L'ensemble L'ordinaire et le propre des livres
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Dimanche 13 janvier 2008

10: 16

 

 

 

voici_eddy_blog

 

 

intertresetroit2 /intertresetroitUn autre jour, une image manipulée pour une tout autre raison réinjecte cette pochette de l'année 1963. Le sujet, cette fois est seul, et de face. Jusqu'alors, il ne s'était agi que de petits microsillons quarante-cinq tours, d'une surface à peine plus large que nos actuelles galettes numériques. Celui-ci est un trente-trois tours. Aujourd'hui, ces objets semblent irraisonnablement encombrants et la surface utile des pochettes curieusement sous-employée par le graphisme : un carré de trente et un centimètres et demi de côté (plus que la hauteur d'une feuille aux normes A4) ! Quel maquilleur de produits de grandes distribution ne rêverait d'une telle prodigalité pour donner corps par l'image au vide sous vide que recèle l'emballage destiné à la tête de gondole ?

affiche_bobino
cadratin_blog

cadratin_blog
La capacité plastique de cette photographie durcie, sur laquelle il été ajouté du grain, est décuplée. Mon univers acoustique et mental est ce visuel – ce qu'à la même époque un intellectuel canadien formule dans un théorème resté célèbre  The medium is the message.

[En janvier 1965 (j'ai quinze ans), mon père avait loué deux places un dimanche après-midi en matinée à Bobino. Stupéfait, je l'ai senti applaudir avec plus de ferveur que je n'osais en manifester. Je n'aurais osé crier, je l'ai entendu lancer plusieurs Bravo ! Ce spectacle, auquel il a m'a permis d'assister, m'a indiqué – sinon imposé – un principe de réalité, m'a fait sortir de l'immuable programmation sonore des pochettes. Il faudra toutefois des années avant je me procure et lise La Galaxie Gutenberg et Pour comprendre les médias de Marshall McLuhan.]

 

 

 

 

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Mercredi 9 janvier 2008

06: 32

 

 

 

madam_blog

 

 

intertresetroit1 /intertresetroitVient le jour où l'on ne peut vraiment plus s'expliquer comment cette attention fusionnelle a pu servir d'arme de poing contre l'environnement humain et non humain. C'est pourtant cet office qu'a rempli cela, dans ma vie, durant toute une période qui ne fut pas une passade.

Je n'ai pas parlé – et ne parlerai pas – de musique (ce serait désigner l'un des cinq sens comme maître d'un jeu qui excède de toutes parts la dimension sonore, d'ailleurs indigente, en cause ici) ; pas plus de soumission à une mode (aujourd'hui encore, toute sociologie des effets de modes appliquée au décryptage de comportements adolescents prête aux sujets observés une capacité d'écoute à leur environnement – et d'interaction avec celui-ci – qu'exclut l'autoérotisme dominant [tyrannisant] auquel le sujet est entièrement soumis) ; encore moins d'une identification, d'une révolte, d'une affirmation de soi.

Non, deux mots, accolés volontairement : attention, qui signale une mobilisation du corps et de l'esprit (incluant les sens) vers un objet dont, finalement, peu importe de quoi il est fait ; fusionnelle, pour signifier que c'est dans le court-circuit entre ce sujet-là et cet objet-ci, et non ailleurs, que se trouve la clé de l'interminable commerce entre eux.

Je n'en pointerai, pour aujourd'hui, qu'un seul – mais remarquable – effet : durablement (toute une vie), une musique reste indissociablement perçue (tenue à distance ou investie, habitée) en fonction du visuel qui l'accompagne ; il en va de même pour nombre de gestes de la vie quotidienne, le goût, l'odorat, le toucher interférant puissamment avec l'ouïe et la vue – phénomène dont les publicitaires et les designers des produits de consommation massive ont parfaitement su tirer les conséquences à leur profit.

Mon dégoût – il n'y a pas d'autre mot – pour toute couverture de livre illustrée et blisterisée à la façon d'une pochette de disque manifeste, je suppose, mon entêtement à soustraire l'essentiel de la langue à ce formatage terrifiant.

 

 

madam_verso_blog

 

 

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Vendredi 4 janvier 2008

07: 55

Courts manuels portatifs de survie
en milieux hostiles – 33

 

 

De l'entourage,
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de l'au-delà.

 

crematorium_pere_lachaise

 

 

J'ai pris quelques journées de recul avant de revenir à ce bref article paru en ligne le jeudi 27 décembre (2007) à 19 h 02 sur le site du Nouvel Observateur :

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L'écrivain Julien Gracq a été incinéré, jeudi 27 décembre, au crématorium de Montreuil-Juigné (Maine-et-Loire), près d'Angers. Ses obsèques étaient simplement civiles, selon l'avis publié dans la presse locale. En effet, ses proches ont indiqué que l'auteur du Rivage des Syrtes ne se préoccupait pas de l'au-delà.

Les temps sont tels que nul ne fronce plus le sourcil à la lecture de lignes comme celles-ci. J'ai toujours trouvé glaciale la prose de l'auteur et mon imaginaire semble retors aux dispositifs inventés par le sien pour construire ses fictions. Je n'ai donc pas la moindre compétence à évaluer la dimension métaphysique de l'œuvre de M. Gracq.

En revanche, disposant moi aussi d'un entourage et convaincu que m'attend, à terme, la même déconvenue que celle qui a surpris M. Poirier le 22 décembre, je suis effrayé qu'il ressortisse désormais aux prérogatives dudit entourage d'indiquer la nature, l'intensité, la direction ou – ici – l'absence des réflexions qu'une question comme la survie de l'âme suscitait chez quelqu'un qui n'est plus vivant pour en répondre lui-même. Et, cela va de soi, écœuré jusqu'à la nausée qu'il se trouve encore et toujours un journaliste pour colporter avec componction l'inqualifiable ragot.

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*
cadratin_blog

[Je lisais Jean Bottéro le jour même où j'appris, presque incidemment, que Jean Bottéro était mort depuis un demi-mois – soit une semaine exactement avant M. Poirier. Je suppose que le silence assourdissant autour de l'auteur de Naissance de Dieu – La Bible et l’historien tient précisément à l'absence de glose, de la part de l'entourage, devant des titres qui disent de quoi il a pu en retourner quant aux préoccupations de celui qui a écrit de tels livres.]

 

 

En ouverture : Jean Camille Formige, Crématorium du Père-Lachaise, élévation principale, 1886, Musée d'Orsay.

 

 

 

 

posthumainposthumainposthumainposthumainposthumain
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Mardi 1 janvier 2008

07: 51

 

Temps long
intertresetroit
aux hommes de bonne volonté !

 

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Jour à lire quelques pages de Jünger – Traité du sablier, ou plongée dans Le Mur du Temps, dont je ne sais décidément plus si j'ai ou non lu ce volume en son entier. Et puis non ! Jour à penser par soi-même, sans appui. Jour à se prendre le temps à part, droit dans les yeux, pour lui dire son fait.

Je m'avise de ceci : la montre à notre poignet, l'affichage de l'heure sur l'écran de notre ordinateur comptent le temps court à notre place (même si notre horloge organique continue de jauger celui-ci pour ainsi dire imperturbablement : il suffit d'estimer l'heure qu'il est [1] avant de la vérifier au cadran pour constater que nous perdons rarement la mesure étonnamment précise du temps circadien) ; en revanche, nous avons mis au musée les astrolabes et autres horloges astronomiques qui prenaient acte de notre dépendance au mouvement des étoiles sur la voûte céleste.

Le temps long, passé ou à venir, est la hantise de l'économie mondialiste. Celle-ci a réussi ce tour de passe-passe de rendre le temps lunaire soluble dans le temps réel du Personal Digital Assistant : rapporter la gestion du mois aux dimensions de l'hic et nunc, à portée de stylet sur l'écran tactile. Au-delà : le déluge.

C'est ce temps long que nous devons nous assigner de restaurer dans notre pensée – le convier, l'afficher en majesté, contraindre jusqu'à notre métabolisme à lui rendre les honneurs.

Le temps long est lenteur, et presque silence : langue tournée sept fois.

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Merci à chacune et chacun d'entre vous d'avoir accueilli une ou plusieurs de ces pages dans votre propre cheminement – de lecture, de pensée, parfois d'existence : je suis toujours ému de vérifier qu'une sœur ou un frère souffrant mal l'alcool a trouvé ici quelque signe de présence attentive ; je m'étais promis de revenir, après l'avoir lu, sur le beau livre qu'ont écrit à deux voix Serge Nédélec et le médecin alcoologue Philippe Batel : l'exemple même du défaut de temps court pour mettre à exécution de ce projet nécessaire – et sans doute est-ce un bien que j'y consacre du temps long, puisque selon les critères du temps le livre est bien parti… mais qu'il va bien falloir se préoccuper de la suite de sa course, de son rayonnement dans la durée.
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Merci à vous qui faites commerce des livres, plus particulièrement celles et ceux qui préservent à ces objets singuliers le temps long sans quoi ils perdent sens. L'un des premiers billets de l'année – que la guerilla virale a retenu en otage depuis mi-décembre – nous portera en l'officine de l'un d'entre eux, Bertrand Racine, qui organise le salon du livre ancien de Toulouse (prochaine édition en mars). Mes pensées, ce matin, rejoignent les étudiantes et les étudiants en master professionnel d'édition qui m'accordent leur confiance et qu'une tâche difficile mais exaltante attend : je leur souhaite de disposer d'assez de temps long pour préciser leurs choix, le moment venu, et recevoir des auteurs et des lecteurs l'essentiel d'un enseignement auquel nous ne faisons, aujourd'hui, que les préparer.
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Au risque d'une formule non recyclable : Temps long aux hommes de bonne volonté ! – et j'y compte les fourvoyés du marketing et de la vente, que le temps court prendra en traître, comme on disait jadis. Nous avons ici quelques volumes sur la navigation à voile que nous mettrons à leur disposition, le moment venu.
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Merci à vous, de votre présence sur la Toile, merci pour les signes reçus de vous, merci pour vos silences. Temps long à vous !

 

 

[1] Il semble que l'éditeur dispose toujours, depuis vingt ans, de ce qu'il convient de tenir pour un bien précieux support à toute méditation sur le temps : David S. Landes, L'Heure qu'il est – Les horloges, la mesure du temps et la formation du monde moderne, « Bibliothèque illustrée des histoires », Gallimard, 1987.

 

En ouverture (et zoom) : L'horloge astronomique de Prague (XVe siècle). D'après clichés D.R.

 

 

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Dominique Autié
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