blog dominique autie

 

Mardi 29 janvier 2008

18: 28

 

 

 

Le cheminement d'écriture
philippe_sahuc_blog

 

 

Notre collaboration à un travail commun nous a rapprochés l'été dernier. Nos échanges ont adopé, sans hésiter, ce régime rare de la taciturnité qu'impose l'œuvre : Philippe Sahuc est, en effet, en ce point d'un cheminement où le texte – celui qu'il invente en Couserans, qu'il restitue, transmue en parole circulaire, mais aussi le texte qui se propage ailleurs dans l'espace et temps, en d'autres langues – où le texte, donc, doit pouvoir circuler sous la forme de son texte. Non qu'il n'écrive depuis des années, qu'il n'ait déjà sollicité le livre. Mais, cette fois, nécessité faisait loi. Je me suis contenté de lui confirmer que cette intuition devenue certitude devait être entendue pour elle-même. Un roman, Na, Lam, qui n'est donc pas son premier roman mais le premier édité, paraîtra le 21 mars prochain aux éditions de la Cardère.

 

Entretien

Dominique Autié : Vous avez cheminé longtemps avec l’écriture avant cette première publication, sans que la problématique de l’édition n’accapare votre énergie, comme on le constate si souvent chez l’auteur qui n’a pas encore publié – mais aussi chez nombre d’auteurs « confirmés » chez qui cette tension vers la visibilité, vers la vente de soi, semble prendre le pas sur la nécessité même de l’œuvre ! Pourtant, l’étape du livre s’imposait. Comment avez-vous négocié avec vous-même, dans votre travail d’écriture, dans votre vie, cette échéance du livre ?

Philippe Sahuc : Il est vrai que pendant plus de vingt ans, mon chemin d’écriture s’est rythmé en étapes successives de deux ou trois ans de travail sur un texte particulier jusqu’au moment de le croire prêt à la publication. J’allais alors voir dans les librairies sous quelle forme éditoriale il me plairait le plus. J’en choisissais trois ou quatre, envoyais les manuscrits aux maisons d’édition correspondantes, rêvais pendant quelques mois au livre possible. Venait alors le temps des refus, bien entendu toujours contrariants mais qui n’empêchaient pas qu’un autre texte soit mis en route pour un nouveau cycle. Cette tranquillité a duré près de vingt ans, où mon activité d’écriture ne s’est presque jamais interrompue, a évolué avec moi comme un vêtement qu’on ne quitterait jamais en grandissant, comme le lierre épouse le tronc, profitant tout de même du regard de quelques amis lecteurs ou lectrices.

Avec fébrilité, j’ai alors senti l’envie de décoller cette évolution du trop proche, mon propre regard et celui du cercle des amis. Ce fut l’étape d’autoédition, passionnante car elle me fit me poser des questions dépassant celles du texte pour aborder, plus seulement en rêve, celles du livre. Pendant trois ou quatre ans, pour fabriquer à ma modeste échelle, j’eus à imaginer des formes de couverture, de reliure. Je me plus à marier différents grains de papier à l’intérieur du même objet à lire. Or j’ose à peine dire livre car cette étape m’a fait prendre conscience de l’écart qui pouvait exister entre ce travail manuel, certes inventif et passionnant, et le travail d’un monde professionnel, celui de l’édition.

C’est donc vingt-cinq ans après la première écriture de ce qui aurait pu être un roman que le besoin d’être en contact avec le monde de l’édition est devenu pressant. Il me parut évident que pour franchir l’étape d’évolution suivante, il me fallait un tel partenaire. Je ne sus trouver finalement de méthode plus fiable que de le chercher alors tous azimuts, vigilant toutefois à être véritablement traité moi-même en partenaire. La chance m’a souri puisque j’ai trouvé la Cardère.

D.A. : Votre formation d’ethnographe à l’École des hautes études en sciences sociales (où je vous envie d’avoir eu Daniel Fabre pour maître), vos travaux sur la transmission narrative dans les sociétés rurales du Couserans puis votre propre activité de conteur vous rendent sensible à l’oralité. Quelle place tient à vos yeux, dans nos sociétés du multimédia et du temps réel, cet écrit particulier qu’est un texte littéraire ?

Philippe Sahuc : au long des années il y a eu en effet dans ma vie un jeu de cache-cache entre activité d’écriture et activité de parole publique. Bien sûr, lorsque je dis vie, je devrais dire vie sociale car mon travail d’écriture notamment s’est rarement interrompu. Il y a quelques années, j’aurais pu dire, au cours d’un tel entretien, que l’écriture se nourrissait de l’oralité et avouer en même temps craindre une parole conteuse trop écrite. Aujourd’hui ma vision a quelque peu changé. J’ai conscience de deux formes différentes mais qui procèdent toutes deux d’une patiente et nécessaire élaboration en même temps que de l’attention à ce qui les fait subitement jaillir, l’une et l’autre.

Il est vrai qu’observer des pratiques narratives en évolution, à la façon d’un ethnologue, suivre à la trace des histoires d’histoires, à la façon d’un ethnographe, a marqué ma manière de penser. Le meilleur exemple d’observation d’un cheminement d’histoire passant par des formes écrites mais aussi par des formes seulement transcrites m’a été donné par l’histoire bien connue du corbeau et du renard, relevée en Couserans, sous une forme originale, par un ethnographe de la fin du dix-neuvième siècle, l’abbé Cau-Durban, et bien sûr écrite par La Fontaine !

Dans mon travail quotidien les temps de confrontation à l’écrit, par l’écriture elle-même mais aussi la lecture et les temps d’échange selon les codes de l’oralité se donnent réciproquement un certain relief. J’en viens donc à souhaiter que le temps réel voire le temps long, pour reprendre votre juste expression, donne place à l’un et à l’autre dans nos vies individuelles. Je me demande si certaines formes du multimédia, qui m’apparaissent comme intermédiaires, ne contribuent pas à donner ce relief. Ainsi, votre blog et donc, précisément l’exercice auquel nous nous livrons ensemble. Il procède en effet d’une élaboration qui se donne le temps, comme dans l’acte d’écrire, tout en évoluant à la faveur des réactions de celui qui écoute – pardon lit !

En tout cas, dans Na, Lam, la multimédia est peu évoqué mais la place que peut prendre le temps de l’oralité narrative dans le quotidien partagé entre un enfant et un adulte y est montrée. Moyen de transmission certes, mais aussi moyen d’apprivoisement de certaines difficultés de la vie, y compris très modernes.

D.A. : Votre langue semble opérer au point de convergence – pour ainsi dire improbable, si ce n’est par l’autorité de votre écriture ! – de trois dispositifs linguistiques (pour ne pas créer d’inutile jeu de mots avec le mot langue) : le français, l’occitan et le mandingue d’Afrique de l’Ouest. Na, Lam comprend un glossaire de termes de cette langue maninga, qui est la langue maternelle de cet enfant, au cœur de votre récit. Serait-ce qu’à rebours du mythe babélien, la confluence des langues est, dans votre pratique d’écriture, source de clarté, supplément de sens – comme on parle d’un supplément d’âme ?

Philippe Sahuc : La confrontation des langues, même si l’une n’est représentée que par des mots isolés, me semble permettre un éclairage réciproque, presque l’inverse de ce que je viens de dire pour l’oralité et l’écriture. Certaines ombres s’effacent, la face cachée d’un mot peut parfois ainsi apparaître.
Lorsqu’un mot d’une autre langue s’insère dans une phrase en français, il s’y réduit souvent au son avec lequel lecteur ou lectrice s’imagine le prononcer. Rien que ce son peut éclairer la phrase de façon particulière. Je crois que si des mots de langue maninga reviennent ainsi dans Na, Lam, c’est pour ce jeu de correspondance de sensation où ils me paraissent suggérer un univers de formes, de lumière, mais aussi de goûts particuliers. D’ailleurs, la bouche est bien ainsi mise en jeu… Ils sont là aussi pour marquer un inconnu que l’enfant de l’histoire contée a à découvrir. J’aurais eu envie, pour cet enfant, que la facilité des équivalents approximatifs soit évitée. A un moment donné, le voyage non accompagné s’impose et c’est bien ce que l’enfant finit par reconnaître et dire.

J’ai aussi une attention toute personnelle à des mots qui peuvent avoir, sous prononciation équivalente, des sens différents dans des langues différentes. Ainsi ce mot karo, qui désigne la lune en langue maninga, soit quelque chose qui est bien au-delà du carreau de la langue française. Au lieu de les traiter de faux amis, j’y vois une forme de sésame. Ils sont une source d’inspiration particulière, certes peu visible dans Na, Lam. Je suis donc déjà en train d’évoquer la suite…

D.A. : Qu’attendiez-vous – et qu’attendez-vous, une fois ce contrat signé et l’ouvrage en chantier… – de l’éditeur qui accepterait de publier votre premier livre ?

Philippe Sahuc : Justement, j’attends une suite ! Une suite qui se construise par le croisement des regards nourris par deux métiers, celui d’éditeur et celui d’écrivain. Cela me fait revenir à l’idée du partenariat. J’en attends un réel contre-éclairage sur ce que j’écris, que je saurai d’autant mieux recevoir qu’il y aura eu une étape d’évolution partagée. Qui sera peut-être d’autant plus pertinent qu’il y aura eu cette étape. Peut-être une nouvelle façon de combiner communication et cheminement d’une écriture.

 

 

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Philippe Sahuc, cliché Francis Blot.

 

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