blog dominique autie

 

Dimanche 24 février 2008

18: 48

 

πολιτης et civis
intertresetroit
[sont dans un bateau]

 

assemblée_nationale

 

 

Dans son essai, La Grande Conversion du numérique, Milad Doueihi fait appel à un texte d'Émile Benveniste, « Deux modèles linguistiques de la cité [1] », pour analyser les nouvelles pratiques introduites par le blogage dans l'environnement numérique :

cadratin_blog

Si de nombreux sceptiques doutent de la valeur et de la longévité du blogage, il est clair qu'il a été à la source d'importants changements dans les rapports entre le numérique et le non-numérique. Il a redéfini le statut de l'information, de ses sources et des méthodes qu'utilisent les personnes et les collectifs pour l'échanger et l'évaluer. De plus, et c'est l'essentiel de notre point de vue dans ce chapitre, le blogage est à l'origine de nouveaux modèles et de nouvelles technologies, qui sont en train de refondre radicalement tant les méthodes traditionnelles de production de l'information que d'importantes composantes de l'environnement numérique. Puisqu'il s'agit d'un forum essentiellement interpersonnel et intellectuel d'interaction et de production de savoir, il nous invite à réfléchir sur sa structure : quelles modalités instaure-t-il pour appartenir au groupe, participer à ses activités, l'organiser ? Afin de penser complètement l'autostructuration des blogs, j'ai choisi le modèle de la cité comme fondement du politique, et, au moins pour amorcer la réflexion, un essai d'Émile Benveniste qui analyse les différences entre les versions grecque et romaine de ce modèle. Il va sans dire que ce chapitre ne porte pas uniquement sur les blogs, mais aussi sur le « logiciel interpersonnel » en général, des wikis à tous les récents outils de bureau et Web qui reposent sur une forme quelconque de rédaction commune, de partage, de création collective [2].

Que fait remarquer le linguiste ?

Le latin et le grec, indique-t-il d'abord, procèdent de façon inverse : tandis qu'en grec, le terme qui désigne le citoyen, πολιτης (politēs), dérive de celui qui désigne la cité, πολις (polís) ; alors qu'à Rome civitas, la cité, est second par rapport au mot civis, qui signifie… Et Émile Benveniste de pointer avec fermeté l'erreur qui consiste à traduire civis par citoyen :

cadratin_blog

Si l'on n'avait pas reçu cette traduction comme une évidence, et si l'on s'était si peu que ce soit soucié de voir comment le mot se définissait pour ceux qui l'employaient, on n'eût pas manqué de prêter attention au fait, que les dictionnaires d'ailleurs enregistrent, mais en le reléguant en deuxième ou troisième position, que civis dans la langue ancienne et encore à l'époque classique se construit souvent avec un pronom possessif : civis meus, cives nostri. Ceci suffirait à révoquer la traduction par « citoyen » : que pourrait bien signifier « mon citoyen » ? La construction avec le possessif dévoile en fait le vrai sens de civis, qui est un terme de valeur réciproque et non une désignation objective : est civis pour moi celui dont je suis le civis. De là civis meus. Le terme le plus voisin qui puisse en français décrire cette relation sera « concitoyen » en fonction de terme mutuel [3].

C'est ainsi que la cité romaine, la civitas est la collectivité – et la mutualité, précise Émile Benveniste – des cives. Dans une formulation plus proche du monde numérique qu'elle est appelée, ici, à éclairer, la cité est le réseau produit par des hommes librement liés entre eux, qui par ce lien reconnaissent d'autres comme leurs concitoyens.

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Tout à l'opposé, poursuit Émile Benveniste, dans le modèle grec, la donnée première est une entité, la polis. Celle-ci, corps abstrait, État, source et centre de l'autorité, existe par elle-même. Elle ne s'incarne ni en un édifice, ni en une institution, ni en une assemblée. Elle est indépendante des hommes, et sa seule assise matérielle est l'étendue du territoire qui la fonde. À partir de cette notion de la polis se détermine le statut du politēs : est politēs celui qui est membre de la polis, qui y participe de droit, qui reçoit d'elle charges et privilèges [4].

Émile Benveniste rappelle qu'Aristote [5] affirme que la polis est antérieure à tout autre groupement humain : elle existe par nature, elle est liée à l'essence de l'humanité, au privilège spécifique de l'homme qu'est le langage. Milad Doueihi continue de filer sa métaphore :

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Plus important : le mot introduit une séparation entre ceux qui appartiennent à la cité et ceux qui se trouvent en dehors de ses frontières géographiques et juridiques. Il est frappant de constater que, dans la plupart des langues européennes, ce modèle grec domine, ce qui ne manque pas d'ironie, puisqu'on célèbre la Grèce comme le lieu de naissance de la démocratie : c'est le modèle à base d'exclusion qui fonde, à en croire du moins la mythologie populaire, les formes modernes de démocratie. Cette conception linguistique a évidemment des conséquences politiques et culturelles. Donc, si nous acceptons cette opposition conceptuelle simplifiée entre les modèles grec et latin, où se situe la blogosphère dans ce tableau ? Est-elle plus proche de la cité grecque, ou évoque-t-elle par sa souplesse, et parce qu'elle repose sur des formes complexes de réciprocité et d'échange, le civis latin [6] ?

Milad Doueihi a raison de préciser que l'opposition exposée par Émile Benveniste n'éclaire pas seulement le phénomène des blogs. Son intérêt excède d'ailleurs très largement l'éclairage de notre seul environnement numérique, n'est-ce pas ?

 

 

[1] Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale II, « Bibliothèque des Sciences humaines », Gallimard, 1974, pp. 272-280.
[2] Milad Doueihi, La Grande Conversion numérique, traduit de l'anglais par Paul Chemla, collection « La Librairie du XXI° siècle », Le Seuil, 2008, pp. 104-105.
[3] Op. cit, p. 274. En note, l'auteur procède au rapprochement suivant : On pensera à l'appellation paysanne mon pays, ma payse que Furetière définissait : « un salut de gueux, un nom dont ils s'appellent l'un l'autre quand ils sont du mesme pays »..
[4] Ibid., pp. 278-279.
[5] Politique, 1253 a).
[6] Milad Doueihi, op. cit., p. 106.
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En ouverture : Paris, Assemblée nationale (montage D.A. d'après cliché D.R.)

 

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(Περικλής)

Mercredi 20 février 2008

07: 11

 

Tout ce qui est humain
intertresetroit
lui était étranger.

 

 

instantanes_couv

 

 

M. Paul Valéry proposait dernièrement de réunir en anthologie
un aussi grand nombre que possible de débuts de romans,
de l'insanité desquels il attendait beaucoup.
Les auteurs les plus fameux seraient mis à contribution.
Une telle idée fait encore honneur à Paul Valéry qui, naguère, à propos des romans,
m'assurait qu'en ce qui le concerne, il se refuserait toujours à écrire :
« La marquise sortit à cinq heures. » Mais a-t-il tenu parole ?
cadratin_blog
André Breton, Premier Manifeste du surréalisme (1924),
Œuvres complètes, tome I,
« Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1988, pp. 313-314.

 

 

Commençons, voulez-vous, par lire un court passage de l'essai pour lequel, nous dit-on, l'homme qui vient de mourir passera à la postérité.

cadratin_blog

N'y aurait-il pas, tout d'abord, dans ce terme d'humain qu'on nous jette au visage, quelque supercherie ? Si ce n'est pas un mot vide de sens, quel sens possède-t-il au juste ?
Il semble que ceux qui l'utilisent à tout propos, ceux qui en font l'unique critère de tout éloge comme de tout reproche, confondent – volontairement peut-être – la réflexion précise (et limitée) sur l'homme, sa situation dans le monde, les phénomènes de son existence, avec une certaine atmosphère anthropocentrique, vague mais baignant toutes choses, donnant à toute chose sa prétendue signification, c'est-à-dire l'investissant de l'intérieur par un réseau plus ou moins sournois de sentiments et de pensées. En simplifiant la position de nos nouveaux inquisiteurs, on peut résumer celle-ci en deux phrases; si je dis « Le monde c'est l'homme », j'obtiendrai toujours l'absolution ; tandis que si je dis : « Les choses sont les choses, et l'homme n'est que l'homme », je suis aussitôt reconnu coupable de crime contre l'humanité [1].

Ce texte ne correspond pas exactement à l'image que vous vous étiez faite de cet écrivain ? Je suis désolé, je ne l'ai pas fait exprès : j'ai tiré le livre de son rayon avec les meilleures intentions – retrouver trace, après des lustres, de ce qui avait pu me faire tenir son contenu pour important. Et voilà que le livre s'est ouvert sur cette page.

J'ai donc ouvert cet autre livre de l'auteur, dont je me souviens m'être délecté en son temps comme une thériaque contre MM. Largarde et Michard. J'ai retrouvé un livre exigu, étriqué comme l'écriture qu'il enclôt. On perçoit parfaitement quel effort a été consenti pour congédier l'homme de cette juxtaposition de détails (une esthétique monstrueuse qui prétendrait introduire à la délectation et à l'intelligence de l'œuvre par le morcellement incessant de l'espace pictural – ainsi qu'on le pratique, en régie, pour obtenir ce flux télévisuel caractéristique constitué de plans qui n'excèdent jamais trois secondes).

Une cohérence se fait jour : écriture de l'après-Hiroshima, de la prise de pouvoir du cathodique, de la nouvelle cléricature médiatique, de la scène pornographique. En cela, le Nouveau Roman est de son époque, il a la vanité de croire qu'il en fait le lit alors qu'il se contente de s'y coucher – malin, complaisant. Il ne s'en relèvera pas.

Terminons sur un exercice pratique de Nouveau Roman, genre atelier macramé ou pâte à sel. Puisons dans Instantanés, qui se présente comme un kit permettant de réaliser soi-même, à partir de descriptions d'une parfaite indifférence, de petits nouveau-romans (je propose cette graphie, calquée sur nouveau-né, pour évoquer cette curieuse impression de procréation assistée vouée à l'échec que laisse, aujourd'hui, l'entreprise récupérée plus que conduite par M. Robbe-Grillet). Évaluons ainsi la capacité de résistance du texte dépeuplé – à tout le moins désâmé – face à toute tentative de recyclage dans l'infecte humanité du romanesque.

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La marquise est sortie à cinq heures. Une foule clairsemée de gens pressés, marchant tous à la même vitesse, longe un couloir dépourvu de passages transversaux, limité d'un bout comme de l'autre par un coute, obtus, mais qui masque entièrement les issues terminales, et dont les murs sont garnis, à droite comme à gauche, par des affiches publicitaires toutes identiques se succédant à intervalles égaux. Elles représentent une tête de femme, presque aussi haute à elle seule qu'une des personnes de taille ordinaires qui défilent devant elle, d'un pas rapide, sans détourner le regard [2]. Etc.

Étonnant, non ?

 

 

[1] Alain Robbe-Grillet, Pour un nouveau roman, Éditions de Minuit, 1961, p. 47.
[2] Alain Robbe-Grillet, « Dans les couloirs du Métropolitain, II – Un souterrain », dans Instantanés, Éditions de Minuit, 1962, p. 85.

 

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Dimanche 17 février 2008

14: 12

Lire la Bible – 4

cadratin_blog
D'un déhanchement
intertresetroit
dans la langue

 

weisbuch

 

 

cadratin_blogcadratin_blog

Il s’est levé en pleine nuit, il a pris ses deux femmes, ses deux servantes, ses onze enfants et il a passé le gué du Jaboc. Il leur a fait passer le torrent et il a fait passer tout ce qu’il avait. Jacob restait seul. Alors quelqu’un a lutté contre lui jusqu’au point du jour. Et quand il a vu qu’il n’aurait pas le dessus il a frappé Jacob au joint de la hanche. Il lui a démis la hanche pendant la lutte et il a dit : Lâche-moi maintenant que le jour vient. Mais Jacob lui a dit : Je ne vais pas te lâcher sans que tu m’aies béni. L’autre a dit : Comment t’appelles-tu ? Il lui a dit : Jacob. L’autre a dit : Tu ne t’appelleras plus Jacob mais Israël, car tu as lutté contre Dieu comme contre des hommes et tu as eu le dessus. Jacob lui a demandé : Oh, dis-moi ton nom. L’autre a dit. Pourquoi me demander mon nom ? Et là, il l’a béni. Jacob a appelé cet endroit Pénuël, car il disait : J’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauve. Au lever du soleil Jacob dépassait Pénuël mais il boitait de la hanche [1].

 

Il est insolite, parfois, de parvenir à reconstituer le phylum d'une image à laquelle on a eu recours en se contentant, dans l'instant où elle s'est présentée à l'esprit, d'acquiescer à ce qu'elle semblait offrir de rigoureux au propos qu'on entendait tenir. Car les coupes transversales auxquelles procède la langue à l'intérieur de séries apparemment disjointes présentent alors un caractère d'évidence qui force l'admiration : non seulement l'image est légitime, son patrimoine génétique dit d'elle tout ce que nous voulions savoir, mais encore a-t-elle emprunté le plus court trajet, le plus économe, pour venir se mettre à notre service.

Pour une raison très technique, étrangère à tout exercice résolu de lecture de la Bible, j'ai dû me reporter à l'épisode de la Genèse le plus souvent désigné comme « La lutte avec l'ange » – alors que d'ange il n'est nullement question dans les trois ou quatre traductions contemporaines de référence auxquelles je me suis reporté (c'est bel et bien avec Dieu que Jacob se mesure, dans la nuit). Quelques jours plus tôt, j'avais acquis L'Ironie christique – Commentaire de l'Évangile selon Jean de Jean Grosjean, afin de prolonger le travail réalisé dans le cadre du cercle de lecture biblique. J'y trouve ces quelques lignes. Elles concernent le récit que l'évangéliste donne de la présence de Jean le Baptiste sur la rive du Jourdain, occupé à annoncer la venue du Messie. Jean Grosjean envisage le texte – la langue – de saint Jean :
cadratin_blog
cadratin_blogLe style de Jean n'est ni discursif ni pittoresque. Il a le naturel discret des mouvements vitaux, leur imbrication, leur ordre profond qui est une démarche de symbiose. C'est une de ces écritures apparemment simples et, par endroits, légèrement gauches qui doivent leur déhanchement au fait qu'elles portent la vie, et leur effacement au fait qu'elles servent la lumière. Aussi Jean, après avoir situé la naissance divine des humains, se met à nous dire la naissance humaine du langage. Car, oui, justement, le langage de Dieu s'est fait homme. Le langage a dressé sa tente de nomade parmi nous, dans notre campement de nomades [2].

Dernier chaînon, l'image jusqu'alors innocente : je reproduis ici un passage d'une chronique ancienne consacrée, non directement à la langue, mais à la mise en page des livres :
cadratin_blog
cadratin_blogJ'aime nommer déhanchement cette rupture féconde d'un rythme qui, sinon, se perdrait dans une coda soporifique, d'une phrase qui, sans un tel accroc, aurait l'insipidité d'un lieu commun. Caillois suggère que cette entropie inverse – que la dissymétrie oppose au deuxième principe de la thermodynamique – agit aussi dans les sociétés humaines : Comme toute symétrie, la stabilité triomphante se révèle à la longue paralysie et verrou. Le respect, la règle se dégradent. Le vertige les remplace. La sollicitation du paroxysme, de la frénésie, le goût du gaspillage ostentatoire, de la destruction en pure perte, l'ivresse de la puissance, les investitures chèrement acquises, les exploits et les défis appellent un autre ordre, fondé sur le blasphème et sur la démesure, c'est-à-dire sur la rupture délibérée, provocante, de la symétrie [3].

Jusqu'alors, il m'avait semblé que mon recours à ce discret déportement du corps dans la marche avait pour seul propos d'ajouter l'évocation du rythme singulier que présentent, pour l'oreille et la pensée, une séquence de langue – ou, pour l'œil et l'esprit, des masses dans une page – libérées d'équilibres reçus (ainsi qu'on le dit des idées). Alors que l'insensible claudication authentifie le Verbe à l'œuvre dans la langue, témoigne qu'il a fallu en payer le prix – que cette présence syntaxique de Dieu n'est pas de tout repos.

 

 

Lire la Bible 1 – Le cercle de lecture biblique
[Cliquez ici]


Lire la Bible 2 – Une leçon de poétique de saint Jean
[Cliquez ici]


Lire la Bible 3 – La réanimation de Lazare – Un signe
[Cliquez ici]

 

 

[1] La Genèse, version de Jean Grosjean, Gallimard, 1987, pp. 103-104 (chapitre XXXII, versets 23 à 32, passage connu comme “La lutte avec l’ange”).
[2] Jean Grosjean, L'Ironie christique – Commentaire de l'Évangile selon Jean, Gallimard, 1991, p. 19.
[3] Roger Caillois, La Dissymétrie, Gallimard, 1973, p. 86.
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Claude Weisbuch, Lutte avec l'ange, huile sur toile. D.R.

 

 

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Mercredi 13 février 2008

06: 12

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

43 – Le spectateur déconcerté
intertresetroit
Disciplines littéraires et compétence numérique

cadratin_blog
monde_ancien

 

Lecture de La Grande Conversion numérique de Milad Doueihi,
traduit de l'anglais par Paul Chemla, Le Seuil, collection « La Librairie du XXI° siècle »,
272 pages, janvier 2008, 19 €.
[Les chiffes entre crochets renvoient aux pages de cette édition.]

 

 

 

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milad_doueihi_couv
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cadratin_blog[Ouvrir le livre]
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«
On est un peu surpris de voir un secteur intellectuel qui a tant réfléchi sur l'imprimé, sa culture, son support matériel et son potentiel de changement politique et social, aussi démuni face au cas semblable de la technologie numérique. Si les sciences sont en passe de réussir leur transition, en dictant au passage la forme et les centres d'intérêt des bibliothèques numériques de demain, les lettres et sciences humaines font un peu figure de spectateur déconcerté, qui cherche la meilleure façon de réagir dans son passé, dans ses liens historiques avec les archives imprimées et leur exploitation [194]. »

Historien du religieux dans l’Occident moderne, Milad Doueihi est fellow à l’université de Glasgow. Il a publié, dans cette même collection du Seuil, Une histoire perverse du coeur humain (1996) et Le Paradis terrestre : Mythes et philosophies (2006). D'emblée, il prévient : Je ne suis pas informaticien, ni technologue. Je ne suis pas non plus juriste, spécialisé dans la propriété intellectuelle et les subtilités du copyright. Je me considère comme un numéricien par accident, un simple utilisateur d'ordinateur qui a suivi les changements de l'environnement numérique au cours des vingt dernières années [11]. Si ce n'est tout son prix, une part importante de l'intérêt et de la pertinence de son essai tient à la parfaite maîtrise de son point de vue : d'où je parle, à qui je parle.

Au long du livre, l'exposé clarifie des notions que l'honnête homme laisse volontiers dans l'approximation : les données des problèmes juridiques touchant à la propriété intellectuelle, par exemple – non pas le détail de ces problèmes mais les conditions nouvelles dans lesquelles il convient de les formuler et de les aborder ; la véritable mutation de l'objet numérique lui-même que représentent le blogage de la Toile et l'émergence du wiki ; et, surtout, la montée en régime de ce qu'on nomme le Web OS [133 sq.], dont la meilleure illustration est Google, qui a réuni la totalité de ses services pour offrir à ses utilisateurs un système d'exploitation et un cadre de travail « de réseau » qui peuvent remplacer le système d'exploitation « de bureau » et ses applications [134]. Déport crucial pour comprendre l'évolution de la typologie d'Internet : la fin du recours total au système d'exploitation et à la mémoire de son ordinateur pour gérer sa présence et son travail en ligne, et le passage à une version réseau plus répartie, plus partagée et plus librement accessible. Ce changement de cap offre des libertés, mais comporte des risques et des dangers touchant à l'identité (à la vie privée et à la sécurité), et s'accompagne aussi de conceptions fondamentales sur la propriété des données que créent les utilisateurs et qu'hébergent les fournisseurs [201-202].

L'auteur a l'immense mérite de tenir son rang d'usager ; il questionne, convoque l'histoire récente du support et de ses technologies, esquisse des perspectives dont on comprend presque aussitôt qu'elles engagent l'essentiel – parce qu'il prend la peine de formuler ainsi : la place d'un savoir-lire lettré numérique alors que les sciences sociales et littéraires, en tant que disciplines, ont été marginalisées dans une réflexion dont les termes centraux et les concepts clés dérivent en grande partie de pratiques humanistes, à l'histoire complexe, souvent ignorée, voire totalement oubliée. Comme si la culture numérique, dans l'environnement politique et culturel d'aujourd'hui, était dissociée de son propre passé [12-13]. Le bonheur est grand, parce qu'inattendu, de sentir soudain à ses côtés un tel compagnon de navigation, qui semble se pencher vers vous pour vous dire : ce que fait oublier une foi un peu aveugle dans les pouvoirs unilatéraux de la technologie, c'est le potentiel d'émergence de formes lettrées spécifiques à l'activité numérique [47]. Et qui n'hésite pas à conclure que la culture numérique est une culture de la lecture [252].

Milad Doueihi n'incite pas à tourner le dos au monde ancien, tout au contraire, mais à contribuer activement à sa conversion radicale [229] (cette participation peut s'adosser ici à l'indéfectible conviction de l'auteur, dûment argumentée, que le cadre de la propriété intellectuelle institué par les anciens supports doit être congédié : processus inéluctable, accéléré, sublimé par le logiciel libre et l'Open Source (le Floss – Free and Open Source Sofware [153 sq.]), par la diffusion des nouveaux outils induisant de nouveaux modes de partage (blogs et wiki, notamment) et par la mise en œuvre des Archives ouvertes, question à laquelle Milad Doueihi consacre les cinquante dernières pages de son essai, les plus stimulantes sans doute. J'ai donc engagé dans la foulée la lecture de la thèse que Francois Géal a consacrée aux Figures de la bibliothèque dans l’imaginaire espagnol du siècle d’Or – mille pages, peu s'en faut, chez Honoré Champion en 1999. Voilà ce que je nomme un pont, une lecture qui en impose une autre, sans délai, en enfilade. Milad Doueihi chemine en pontonnier – sur la Toile, dans son livre impeccable –, il invite le lecteur de bonne volonté à le rejoindre, à venir faire avec lui des nœuds de paille.

*

Conjointement, on lira avec profit le texte de la leçon inaugurale de Roger Chartier, titulaire depuis 2007 de la chaire "Écrit et culture dans l'Europe moderne" au Collège de France (Écouter les morts avec les yeux, coédition Collège de France/Fayard, 80 p., 10 €). L'universitaire spécialiste de l'histoire de la culture écrite du quinzième au dix-huitième siècle semble apporter un début de réponse aux impatiences de Milad Doueihi en déclarant que la révolution numérique oblige à une radicale révision des gestes et des notions que nous associons à l'écrit – et en se faisant obligation d'inscrire la conversion numérique au cœur de sa réflexion.

 

 

En ouverture : Bibliothèque Joanina de l'université de Coimbra, Portugal. D.R.

 

L'ensemble L'ordinaire et le propre des livres
bénéficie désormais d'un
sommaire électronique [cliquez ici]
également accessible depuis le menu figurant dans la partie droite de l'écran,
en haut de page.

 

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Samedi 9 février 2008

05: 53
Actualité dans l'agenda [cliquer ici]
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Anatomopathologie
intertresetroit
du sourire

 

leonard_sourire

 

Nous croyons avoir rendu théoriquement et pratiquement vraisemblable
notre idée que l'expression du sourire est de pure mécanique,
et qu'elle résulte d'une excitation légère des nerfs moteurs de la face.
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Georges Dumas, Le Sourire,
Presses universitaires de France, 1948, p. 36.

 

sourire_couverture
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L'odieux petit livre !

Il trônait, dimanche matin, sur la table d'un des derniers libraires à n'avoir pas déserté la place Saint-Sernin pour celle de Saint-Aubin (par moi infréquentable en raison d'une culture du bruit festif sur quoi ce marché dominical, faute de basilique, a fondé son identité). Quelle fautive association – si ce n'est la marque de l'éditeur – m'a fait songer à Éloge de la main [1] d'Henri Focillon et rendu enviable la perspective d'une brève étude sur le sourire ?

J'ai bu le calice jusqu'à la lie. L'auteur, Georges Dumas, était membre de l'Institut et de l'Académie de Médecine, professeur honoraire de psychologie pathologique à la Sorbonne. Il a compté parmi ces premières générations de scientifiques qui se sont mises en devoir de procéder au grand nettoyage qu'appelait le positivisme d'Auguste Comte. Pour sa part, M. Dumas a délibérément choisi – il s'en explique – la méthode mécaniste pour expliquer l'Homme : physiologie et neurologie, étude expérimentale du tonus musculaire par impulsions électriques, anatomopathologie, voilà sur quoi s'appuient exclusivement les connaissances de M. Dumas en matière de psychologie. Toute prise en compte des émotions engagées dans un sourire qui ne référerait pas au tracé et aux ramifications du nerf facial est divagation de jean-foutre.

Scientifiquement, les théories et la méthode expérimentale de M. Dumas sont si assurées qu'elles lui permettent d'affirmer (page 45) que le chien, le chat et la pie sourient avec leur queue.

Le livre est disponible dans son intégralité sur le site de l'Université du Québec à Chicoutimi, un soin particulier a été mis dans la reproduction des dix-sept clichés (quinze sont des photographies) qui émaillent la démonstration de M. Dumas. L'ensemble est effrayant. En témoigne ce passage (page 37) :

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Quand la tonicité disparaît, les joues s'effacent ou se creusent, la mâchoire inférieure pend, les yeux s'élargissent démesurément par suite de la paralysie des orbiculaires, à moins qu'ils ne se ferment tout à fait par suite de la paralysie des releveurs des paupières. C'est l'expression bien connue de la dépression, de la tristesse et de la mort. Au contraire, pour un tonus normal, les joues s'arrondissent, la mâchoire remonte, les yeux s'ouvrent sans excès, et le visage se rapproche du sourire par son expression, sans toutefois l'exprimer réellement. Dans ce cas, les excitations très légères qui, partant des différentes parties du visage, sont transmises aux centres par les fibres sensitives du trijumeau, reviennent aux muscles par les fibres motrices du même trijumeau et du facial, mais ne sont pas assez intenses pour provoquer une rupture d'équilibre au profit des muscles du sourire ; cependant elles tendent naturellement à produire cette rupture et c'est pourquoi la tonicité normale, l'expression propre de la vie, est déjà voisine du sourire [2].

Voilà le grand embarras d'un nécrophile devant l'évidence de la vie, dont il doit consentir qu'elle est souriante.

Ces gens-là ont la rage, et ce n'est pas d'hier. Vers la fin de son libelle contre le sourire humain, M. Dumas – nous répétant pour la nième fois que le sourire est une affaire de nerfs, de tonus et de muscles – se place sous l'invocation de Descartes. C'est trop facile ! On m'a parfois posé la question : Quand vous êtes-vous mis à boire, et pourquoi ? Ma réponse a le mérite de la constance : je bois comme je respire, je fus dans le ventre de ma mère un fœtus addictif, c'est ainsi [ne varietur]. Nul besoin d'en appeler à René ou à Charles, M. Dumas fut un bébé sans âme. Il aurait fait un parfait garde-barrière mais le malheur a voulu qu'il se prenne de passion pour les sciences de l'Homme. Depuis, de plus illustres que lui ont suivi sa voie. Et, parmi eux, de bien plus redoutables, s'il est possible : ils se regroupent eux-mêmes sous la bannière de ce qu'ils nomment les neurosciences.

 

 

[1] Texte publié à la suite de Vie des formes, Presses universitaires de France, 1943.
[2] C'est, bien évidemment, moi qui souligne.

 

En ouverture : Léonard de Vinci, La Vierge, l'Enfant Jésus avec sainte Anne et saint Jean enfant (détail), 1507-1508, fusain rehaussé à la craie blanche, National Gallery, Londres.

 

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Jeudi 7 février 2008

06: 41

 

 

La coupe de l'abstème

 

tasse_vin_shahjahan

 

La tasse à vin de Shah Jahan,
© Victoria and Albert Museum, London.

 

 

 

 

Je me suis soudain trouvé confronté à cette pièce délicate, en jade translucide, posée dans l'une des vitrines de la galerie indienne du Victoria and Albert Museum.

Sans doute l'objet ainsi retourné révèle-t-il toute la finesse de son modelé, de telle sorte qu'on en voie le pied en forme de lotus épanoui, et qu'il n'échappe pas qu'on a pris soin de dessiner avec un soin égal les deux faces du singulier unicorne.

J'ai trouvé depuis – dans Jean-Paul Roux ? à qui l'on doit sur l'Inde moghole d'autres informations subtiles mais cruciales, comme celle-ci… (je ne sais comment vérifier, à l'instant, sans me lancer dans une longue recherche parmi mes notes, mes fiches, les feuillets glissés dans les livres) – que le jeune Khurram aurait éprouvé une véritable aversion à l'encontre de l'alcool pour avoir été le témoin impuissant de la déchéance de son père, l'empereur Jahangir.

Il est insolite que le muséographe qui a placé cette pièce sur la tablette de la vitrine du Victoria and Albert – l'ignorant sans doute – ait suggéré ce trait, rarement mentionné par les historiens, peut-être légendaire, peu importe, de la personnalité du cinquième Grand Moghol : ainsi retournée, non absente de la parure de table, la coupe publie un refus. Il se peut qu'après avoir accédé au trône en 1628 à l'âge de trente-six ans, celui qui règnera sous le nom de Roi des Rois, Empereur du Monde dût lester son deuil de son dégoût de l'ivresse. Ou que ce fût la perte soudaine de Mumtaz, trois ans plus tard, qui lui imposa vins et boissons fermentées comme autant de pauvres remèdes au chagrin. En revanche, les chroniques s'accordent à voir dans l'épuisement de ses forces physiques – et peut-être morales –, à la fin des années 1650, le prix payé à l'intempérance : Aurangzeb destitua, en cette année 1068 de l'hégire (1658 dans nos comptes), un père diminué.

L'Inde moghole n'est musulmane qu'à raison du sang turc qui irrigue la lignée : Babur, le fondateur, fixe sa tente à Agra en 1526. Il descend de Tamerlan le Boiteux, mais aussi de Gengis Khan, par sa mère – ces gens de corde et de vent furent d'impeccables orfèvres, les pyramides de têtes qu'ils dressent où furent des villes récalcitrantes balisent depuis près d'un millénaire le mouvant empire des steppes. L'islam de la dynastie est une religion du mélange, que la Perse rehausse de sa langue, des prouesses de ses miniaturistes. La cour mange avec ses doigts, qu'on essuie sur le plastron brodé d'or fin de la tunique pour signifier son plaisir et sa reconnaissance au maître du repas. La cour boit.

Me vient l'image – je la sais improbable, ainsi que souvent le sont les sources : présidant aux ripailles, Shah Jahan exige que la pure économie du jade publie qu'il est maître du monde – ainsi que la pierre qui scelle sa coiffe. Mais le vase forclôt l'ivresse, indique qu'une part du repas ne se partage pas. Il dessine sous mes yeux la ligne de fracture entre la matérialité de l'empire (le règne diurne) et la nuit de l'âme : cela qu'une fiction, seule, peut prétendre sonder.

 

 

 

Abstème, adj. et s. (de abs, priv., sans, temetum, vin.) Qui s'abstient de vin et en général de toute espèce de liqueur alcoolique. Dans le langage religieux, on a désigné par ce nom les personnes qui ont une répugnance naturelle pour le vin. Les abstèmes, dans les âges primitifs de l'Église catholique, ne recevaient la communion que sous l'espèce du pain, et les calvinistes eux-mêmes ont décidé qu'on pouvait les admettre à la cène, pourvu qu'ils touchassent la coupe du bout des lèvres. [Nouveau Dictionnaire universel par Maurice Lachâtre, Paris, Docks de la Librairie, 1582-1856 pour la première édition.]

 

 

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Mercredi 6 février 2008

07: 22

 

 

 

L'agenda
BLOC-NOTES
de Dominique Autié
pour hiver-printemps 2008

 

 

Le livre, les images, la scène, le corps, la voix… Prophéties de Jean-Luc Aribaud [(re)lire la page consacrée à Prophéties sur ce blog – cliquer ici],
un soir prochain, à Toulouse.


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Dans le cadre du Printemps des poètes 2008, mise en voix et en musique du premier roman de Frédérique Martin, Femme vacante, paru aux éditions Pleine Page.

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Lire sur ce site l'entretien avec Frédérique Martin à l'occasion de la parution de son premier roman, Femme vacante [cliquer ici].


puce_rouge
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À suivre…

 

 

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Samedi 2 février 2008

06: 12

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

42 – Bertrand Racine
intertresetroit
libraire

 

bertand_racine_blog

 

Le Blog a récemment publié un texte de Bertrand Racine consacré à un salon du livre auquel il venait de participer à Castelsarrasin, donnant lieu à un premier débat. Je souhaite vivement que cet entretien – préparé début décembre et mis au point ensemble depuis – relance l'intérêt suscité par sa première intervention. Je le remercie vivement de venir ainsi donner chair à des propos souvent très (trop ?) personnels que ma passion pour le livre inspire souvent ici. Je pourrais le formuler autrement en suggérant que Bertrand Racine apporte ici le principe de réalité. D. A.

 

On l'aura compris, je ne me lasse pas de les fréquenter et je me fais un doux devoir de chanter leur métier. « Pourtant, au regard de la direction du Livre du ministère de la Culture, nous n'existons pas ! prévient Bertrand Racine. Le label qu'il est question de décerner aux libraires indépendants, avec quelques avantages fiscaux à la clé, ne nous concerne absolument pas. Pas un mot sur nous dans le rapport ! Or, si un libraire de neuf est confronté au lourd problème du stock, nous le sommes aussi ; avec une nuance toutefois : le stock de livres neufs est tournant, vous le réapprovisionnez ou non lorsque vous avez vendu le ou les exemplaires que vous aviez entrés lors de la parution de la nouveauté. Le stock du libraire d'ancien est un stock permanent. »

Il a choisi ce métier « sur le tard », dit-il, et porte sur le commerce du livre ancien et de seconde main un regard que la routine, la lassitude et le découragement n'ont pas encore affecté. Et d'ajouter aussitôt : « De plus, notre métier n'est pas un et indivisible… Nous ne faisons pas tous le même métier, loin de là, et l’univers de la « bouquinerie » est aussi diversifié que les autres métiers. Le forain qui travaille exclusivement sur les marchés de plein vent ; celui dont l’activité se développe principalement sur les salons, en vente sur catalogue ou aujourd’hui sur Internet ; le généraliste qui a pignon sur rue, qu’il exerce dans une ville ou dans une petite commune ; le libraire spécialisé dans quelques grandes villes, en particulier à Paris ; celui qui poursuit une activité familiale héritée de plusieurs générations ; celui qui n’a que cela pour vivre et celui pour qui c’est un complément de revenus ; autant d’histoires et d’itinéraires personnels différents qui procèdent aussi de métiers différents. Également, et c’est le plus important, de clientèles différentes, même si elles se rejoignent parfois sur telle ou telle manifestation. »

La profession elle-même, de façon générale, a muté, poursuit-il. « Jadis, les libraires d'ancien étaient alimentés par les brocanteurs et les antiquaires, pour lesquels le "papier" n’avait aucune valeur marchande. Ils se payaient l’essence ou les cigarettes. Souvent, aussi, ils avaient recours aux bons offices d’un réseau de chineurs qui arpentaient les foires, les marchés aux puces, les salles de vente, etc. Ces prospecteurs, réputés pour leur connaissance du livre ou leur flair, faisaient « remonter » les bonnes affaires, les exemplaires d'exception, ou recherchés. En passant de la rive gauche à la rive droite de Paris, des Puces de St-Ouen aux caisses des quais de Seine, la valeur d’un ouvrage pouvait être décuplée. Ces intermédiaires n'existent plus, ils travaillent désormais à leur compte ; tout le monde est acheteur et vendeur, du particulier au brocanteur. Le bon livre devient cher. Si vous ne faites pas une offre conséquente au vendeur, vous passez pour un escroc ou vous ratez l’affaire : le vendeur ira lui-même vendre sur Internet ou sur un vide-greniers. Toutefois, pour une large part, le commerce du livre ancien et de seconde main reste une chaîne, comme il l'a toujours été. Aujourd'hui, c'est l'outil informatique qui remplit cet office. Et Internet a commencé à supplanter le catalogue imprimé que nombre d'entre nous prenaient soin de constituer et de diffuser, à rythme plus ou moins régulier, à l'intention de ses clients, mais aussi de ses confrères et, surtout, de ses correspondants et bibliophiles étrangers. »

Reste, sans nul doute, une évolution avec laquelle la profession doit compter : celle du public et de ses goûts. « Aussi diverse que les genres de livres auxquels elle s'intéresse et que les libraires qui les vendent, la clientèle du livre ancien est un millefeuille. Mais la crème a disparu… Les plus jeunes n’ont pas de ressources, ou si peu, et les trente quarante ans ont orienté leurs choix vers d'autres supports que le livre ancien qui leur parlent plus – bandes dessinées, objets publicitaires, disques vinyles, etc. – et utilisent de plus en plus Internet qui est un outil de leur génération. Les sites de vente aux enchères ont tout bouleversé et on a vu des "valeurs sûres" s'effriter en quelques années, comme les anciens Guides Michelin, les anciennes cartes routières, les vieux albums de Tintin. Tous avaient une cote parce qu'ils étaient rares. C'est fini. On pourrait multiplier les exemples, y compris dans le livre ancien. »

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Bertrand Racine s'est proposé pour prendre le relais – au titre de l'association de professionnels qui l'organise – de la mise en œuvre pratique du salon du Livre ancien qui se tient chaque année à Toulouse depuis désormais dix-sept ans.

La tâche est lourde, car le salon est prisé par la profession, des libraires se déplaçant de tout un très large grand Sud-Ouest. On ne saurait imaginer de cadre plus propice que la salle des Pèlerins de l'Hôtel-Dieu Saint-Jacques, qui accueille la manifestation depuis plusieurs années – mais aussi un autre salon dit des éditeurs de Midi-Pyrénées, à l'automne, consacrant cette sorte de schizophrénie instituée entre le livre neuf et le livre ancien.

Bertrand Racine – et ce n'est pas la moindre raison de mon intérêt pour son travail – prend le parti de la pédagogie. Il pense qu'un public se forme, s'entretient comme un jardin. Nul, habitué de ces pages, ne s'étonnera que je l'y encourage sans réserve. Cette année, une matinée d'initiation à la bibliophilie ancienne et moderne sera offerte, le dimanche, à ceux qui voudront bénéficier des connaissances et des conseils d'un libraire à la retraite.

Cette soirée de décembre, où nous avons parlé à bâtons rompus de son métier et des livres, fut entrecoupée par deux appels successifs d'un client qui souhaitait retenir une édition de prix, sans doute découverte lors de sa dernière visite dans la librairie. Le second coup de fil avait pour objet d'en négocier le prix. Bertrand Racine a exclu cette hypothèse mais proposé à son interlocuteur un paiement fractionné. J'en profitais pour explorer les tables. Je mis la main sur deux exemplaires, en parfait état, de l'unique édition du superbe Description de San Marco, l'un des chefs-d'œuvre de Michel Butor, que Gallimard honora en 1963 d'un beau format petit in-quarto (15,5 x 23,5 cm) sous couverture de la collection blanche. À un prix inférieur à celui qu'afficherait aujourd'hui l'éditeur pour le même, en nouveauté (broché sans fil, on le craint). J'ai songé un instant en acheter un, voire les deux… pour les offrir. Mais il m'a semblé significatif que le prochain visiteur puisse penser que ce livre, qui figure deux fois devant lui, n'est pas rare, qu'au troisième exemplaire disponible à la vente Bertrand Racine puisse envisager d'en faire une pile et qu'ainsi un tout petit pas soit fait pour indiquer au lecteur qu'il n'y a pas deux mondes, deux objets distincts qu'on désigne par le vocable livre, et que ces trésors en papier ne sont pas moins enviables parce que d'autres mains que les siennes s'y sont longuement attardées.

 

 

Les Toulousains peuvent rencontrer Bertrand Racine en sa librairie :
Librairie Saint-Aubin – 55 rue Riquet – 31000 Toulouse – 05 61 57 17 16
ainsi que sur deux marchés aux livres de Toulouse, le samedi place Saint-Étienne et, le dimanche matin, place Saint-Aubin.

 

 

L'ensemble L'ordinaire et le propre des livres
bénéficie désormais d'un
sommaire électronique [cliquez ici]
également accessible depuis le menu figurant dans la partie droite de l'écran,
en haut de page.

 

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