L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie
Le Blog a récemment publié un texte de Bertrand Racine consacré à un salon du livre auquel il venait de participer à Castelsarrasin, donnant lieu à un premier débat. Je souhaite vivement que cet entretien – préparé début décembre et mis au point ensemble depuis – relance l'intérêt suscité par sa première intervention. Je le remercie vivement de venir ainsi donner chair à des propos souvent très (trop ?) personnels que ma passion pour le livre inspire souvent ici. Je pourrais le formuler autrement en suggérant que Bertrand Racine apporte ici le principe de réalité. D. A.
On l'aura compris, je ne me lasse pas de les fréquenter et je me fais un doux devoir de chanter leur métier. « Pourtant, au regard de la direction du Livre du ministère de la Culture, nous n'existons pas ! prévient Bertrand Racine. Le label qu'il est question de décerner aux libraires indépendants, avec quelques avantages fiscaux à la clé, ne nous concerne absolument pas. Pas un mot sur nous dans le rapport ! Or, si un libraire de neuf est confronté au lourd problème du stock, nous le sommes aussi ; avec une nuance toutefois : le stock de livres neufs est tournant, vous le réapprovisionnez ou non lorsque vous avez vendu le ou les exemplaires que vous aviez entrés lors de la parution de la nouveauté. Le stock du libraire d'ancien est un stock permanent. »
Il a choisi ce métier « sur le tard », dit-il, et porte sur le commerce du livre ancien et de seconde main un regard que la routine, la lassitude et le découragement n'ont pas encore affecté. Et d'ajouter aussitôt : « De plus, notre métier n'est pas un et indivisible… Nous ne faisons pas tous le même métier, loin de là, et l’univers de la « bouquinerie » est aussi diversifié que les autres métiers. Le forain qui travaille exclusivement sur les marchés de plein vent ; celui dont l’activité se développe principalement sur les salons, en vente sur catalogue ou aujourd’hui sur Internet ; le généraliste qui a pignon sur rue, qu’il exerce dans une ville ou dans une petite commune ; le libraire spécialisé dans quelques grandes villes, en particulier à Paris ; celui qui poursuit une activité familiale héritée de plusieurs générations ; celui qui n’a que cela pour vivre et celui pour qui c’est un complément de revenus ; autant d’histoires et d’itinéraires personnels différents qui procèdent aussi de métiers différents. Également, et c’est le plus important, de clientèles différentes, même si elles se rejoignent parfois sur telle ou telle manifestation. »
La profession elle-même, de façon générale, a muté, poursuit-il. « Jadis, les libraires d'ancien étaient alimentés par les brocanteurs et les antiquaires, pour lesquels le "papier" n’avait aucune valeur marchande. Ils se payaient l’essence ou les cigarettes. Souvent, aussi, ils avaient recours aux bons offices d’un réseau de chineurs qui arpentaient les foires, les marchés aux puces, les salles de vente, etc. Ces prospecteurs, réputés pour leur connaissance du livre ou leur flair, faisaient « remonter » les bonnes affaires, les exemplaires d'exception, ou recherchés. En passant de la rive gauche à la rive droite de Paris, des Puces de St-Ouen aux caisses des quais de Seine, la valeur d’un ouvrage pouvait être décuplée. Ces intermédiaires n'existent plus, ils travaillent désormais à leur compte ; tout le monde est acheteur et vendeur, du particulier au brocanteur. Le bon livre devient cher. Si vous ne faites pas une offre conséquente au vendeur, vous passez pour un escroc ou vous ratez l’affaire : le vendeur ira lui-même vendre sur Internet ou sur un vide-greniers. Toutefois, pour une large part, le commerce du livre ancien et de seconde main reste une chaîne, comme il l'a toujours été. Aujourd'hui, c'est l'outil informatique qui remplit cet office. Et Internet a commencé à supplanter le catalogue imprimé que nombre d'entre nous prenaient soin de constituer et de diffuser, à rythme plus ou moins régulier, à l'intention de ses clients, mais aussi de ses confrères et, surtout, de ses correspondants et bibliophiles étrangers. »
Reste, sans nul doute, une évolution avec laquelle la profession doit compter : celle du public et de ses goûts. « Aussi diverse que les genres de livres auxquels elle s'intéresse et que les libraires qui les vendent, la clientèle du livre ancien est un millefeuille. Mais la crème a disparu… Les plus jeunes n’ont pas de ressources, ou si peu, et les trente quarante ans ont orienté leurs choix vers d'autres supports que le livre ancien qui leur parlent plus – bandes dessinées, objets publicitaires, disques vinyles, etc. – et utilisent de plus en plus Internet qui est un outil de leur génération. Les sites de vente aux enchères ont tout bouleversé et on a vu des "valeurs sûres" s'effriter en quelques années, comme les anciens Guides Michelin, les anciennes cartes routières, les vieux albums de Tintin. Tous avaient une cote parce qu'ils étaient rares. C'est fini. On pourrait multiplier les exemples, y compris dans le livre ancien. »
Bertrand Racine s'est proposé pour prendre le relais – au titre de l'association de professionnels qui l'organise – de la mise en œuvre pratique du salon du Livre ancien qui se tient chaque année à Toulouse depuis désormais dix-sept ans.
La tâche est lourde, car le salon est prisé par la profession, des libraires se déplaçant de tout un très large grand Sud-Ouest. On ne saurait imaginer de cadre plus propice que la salle des Pèlerins de l'Hôtel-Dieu Saint-Jacques, qui accueille la manifestation depuis plusieurs années – mais aussi un autre salon dit des éditeurs de Midi-Pyrénées, à l'automne, consacrant cette sorte de schizophrénie instituée entre le livre neuf et le livre ancien.
Bertrand Racine – et ce n'est pas la moindre raison de mon intérêt pour son travail – prend le parti de la pédagogie. Il pense qu'un public se forme, s'entretient comme un jardin. Nul, habitué de ces pages, ne s'étonnera que je l'y encourage sans réserve. Cette année, une matinée d'initiation à la bibliophilie ancienne et moderne sera offerte, le dimanche, à ceux qui voudront bénéficier des connaissances et des conseils d'un libraire à la retraite.
Cette soirée de décembre, où nous avons parlé à bâtons rompus de son métier et des livres, fut entrecoupée par deux appels successifs d'un client qui souhaitait retenir une édition de prix, sans doute découverte lors de sa dernière visite dans la librairie. Le second coup de fil avait pour objet d'en négocier le prix. Bertrand Racine a exclu cette hypothèse mais proposé à son interlocuteur un paiement fractionné. J'en profitais pour explorer les tables. Je mis la main sur deux exemplaires, en parfait état, de l'unique édition du superbe Description de San Marco, l'un des chefs-d'œuvre de Michel Butor, que Gallimard honora en 1963 d'un beau format petit in-quarto (15,5 x 23,5 cm) sous couverture de la collection blanche. À un prix inférieur à celui qu'afficherait aujourd'hui l'éditeur pour le même, en nouveauté (broché sans fil, on le craint). J'ai songé un instant en acheter un, voire les deux… pour les offrir. Mais il m'a semblé significatif que le prochain visiteur puisse penser que ce livre, qui figure deux fois devant lui, n'est pas rare, qu'au troisième exemplaire disponible à la vente Bertrand Racine puisse envisager d'en faire une pile et qu'ainsi un tout petit pas soit fait pour indiquer au lecteur qu'il n'y a pas deux mondes, deux objets distincts qu'on désigne par le vocable livre, et que ces trésors en papier ne sont pas moins enviables parce que d'autres mains que les siennes s'y sont longuement attardées.
Les Toulousains peuvent rencontrer Bertrand Racine en sa librairie :
Librairie Saint-Aubin – 55 rue Riquet – 31000 Toulouse – 05 61 57 17 16
ainsi que sur deux marchés aux livres de Toulouse, le samedi place Saint-Étienne et, le dimanche matin, place Saint-Aubin.
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Dominique Autié
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