
L'odieux petit livre !
Il trônait, dimanche matin, sur la table d'un des derniers libraires à n'avoir pas déserté la place Saint-Sernin pour celle de Saint-Aubin (par moi infréquentable en raison d'une culture du bruit festif sur quoi ce marché dominical, faute de basilique, a fondé son identité). Quelle fautive association – si ce n'est la marque de l'éditeur – m'a fait songer à Éloge de la main [1] d'Henri Focillon et rendu enviable la perspective d'une brève étude sur le sourire ?
J'ai bu le calice jusqu'à la lie. L'auteur, Georges Dumas, était membre de l'Institut et de l'Académie de Médecine, professeur honoraire de psychologie pathologique à la Sorbonne. Il a compté parmi ces premières générations de scientifiques qui se sont mises en devoir de procéder au grand nettoyage qu'appelait le positivisme d'Auguste Comte. Pour sa part, M. Dumas a délibérément choisi – il s'en explique – la méthode mécaniste pour expliquer l'Homme : physiologie et neurologie, étude expérimentale du tonus musculaire par impulsions électriques, anatomopathologie, voilà sur quoi s'appuient exclusivement les connaissances de M. Dumas en matière de psychologie. Toute prise en compte des émotions engagées dans un sourire qui ne référerait pas au tracé et aux ramifications du nerf facial est divagation de jean-foutre.
Scientifiquement, les théories et la méthode expérimentale de M. Dumas sont si assurées qu'elles lui permettent d'affirmer (page 45) que le chien, le chat et la pie sourient avec leur queue.
Le livre est disponible dans son intégralité sur le site de l'Université du Québec à Chicoutimi, un soin particulier a été mis dans la reproduction des dix-sept clichés (quinze sont des photographies) qui émaillent la démonstration de M. Dumas. L'ensemble est effrayant. En témoigne ce passage (page 37) :
Quand la tonicité disparaît, les joues s'effacent ou se creusent, la mâchoire inférieure pend, les yeux s'élargissent démesurément par suite de la paralysie des orbiculaires, à moins qu'ils ne se ferment tout à fait par suite de la paralysie des releveurs des paupières. C'est l'expression bien connue de la dépression, de la tristesse et de la mort. Au contraire, pour un tonus normal, les joues s'arrondissent, la mâchoire remonte, les yeux s'ouvrent sans excès, et le visage se rapproche du sourire par son expression, sans toutefois l'exprimer réellement. Dans ce cas, les excitations très légères qui, partant des différentes parties du visage, sont transmises aux centres par les fibres sensitives du trijumeau, reviennent aux muscles par les fibres motrices du même trijumeau et du facial, mais ne sont pas assez intenses pour provoquer une rupture d'équilibre au profit des muscles du sourire ; cependant elles tendent naturellement à produire cette rupture et c'est pourquoi la tonicité normale, l'expression propre de la vie, est déjà voisine du sourire [2].
Voilà le grand embarras d'un nécrophile devant l'évidence de la vie, dont il doit consentir qu'elle est souriante.
Ces gens-là ont la rage, et ce n'est pas d'hier. Vers la fin de son libelle contre le sourire humain, M. Dumas – nous répétant pour la nième fois que le sourire est une affaire de nerfs, de tonus et de muscles – se place sous l'invocation de Descartes. C'est trop facile ! On m'a parfois posé la question : Quand vous êtes-vous mis à boire, et pourquoi ? Ma réponse a le mérite de la constance : je bois comme je respire, je fus dans le ventre de ma mère un fœtus addictif, c'est ainsi [ne varietur]. Nul besoin d'en appeler à René ou à Charles, M. Dumas fut un bébé sans âme. Il aurait fait un parfait garde-barrière mais le malheur a voulu qu'il se prenne de passion pour les sciences de l'Homme. Depuis, de plus illustres que lui ont suivi sa voie. Et, parmi eux, de bien plus redoutables, s'il est possible : ils se regroupent eux-mêmes sous la bannière de ce qu'ils nomment les neurosciences.
[1] Texte publié à la suite de Vie des formes, Presses universitaires de France, 1943.
[2] C'est, bien évidemment, moi qui souligne.
En ouverture : Léonard de Vinci, La Vierge, l'Enfant Jésus avec sainte Anne et saint Jean enfant (détail), 1507-1508, fusain rehaussé à la craie blanche, National Gallery, Londres.

Dominique Autié
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