L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie

• Lecture de La Grande Conversion numérique de Milad Doueihi,
traduit de l'anglais par Paul Chemla, Le Seuil, collection « La Librairie du XXI° siècle »,
272 pages, janvier 2008, 19 €. [Les chiffes entre crochets renvoient aux pages de cette édition.]

«
On est un peu surpris de voir un secteur intellectuel qui a tant réfléchi sur l'imprimé, sa culture, son support matériel et son potentiel de changement politique et social, aussi démuni face au cas semblable de la technologie numérique. Si les sciences sont en passe de réussir leur transition, en dictant au passage la forme et les centres d'intérêt des bibliothèques numériques de demain, les lettres et sciences humaines font un peu figure de spectateur déconcerté, qui cherche la meilleure façon de réagir dans son passé, dans ses liens historiques avec les archives imprimées et leur exploitation [194]. »
Historien du religieux dans l’Occident moderne, Milad Doueihi est fellow à l’université de Glasgow. Il a publié, dans cette même collection du Seuil, Une histoire perverse du coeur humain (1996) et Le Paradis terrestre : Mythes et philosophies (2006). D'emblée, il prévient : Je ne suis pas informaticien, ni technologue. Je ne suis pas non plus juriste, spécialisé dans la propriété intellectuelle et les subtilités du copyright. Je me considère comme un numéricien par accident, un simple utilisateur d'ordinateur qui a suivi les changements de l'environnement numérique au cours des vingt dernières années [11]. Si ce n'est tout son prix, une part importante de l'intérêt et de la pertinence de son essai tient à la parfaite maîtrise de son point de vue : d'où je parle, à qui je parle.
Au long du livre, l'exposé clarifie des notions que l'honnête homme laisse volontiers dans l'approximation : les données des problèmes juridiques touchant à la propriété intellectuelle, par exemple – non pas le détail de ces problèmes mais les conditions nouvelles dans lesquelles il convient de les formuler et de les aborder ; la véritable mutation de l'objet numérique lui-même que représentent le blogage de la Toile et l'émergence du wiki ; et, surtout, la montée en régime de ce qu'on nomme le Web OS [133 sq.], dont la meilleure illustration est Google, qui a réuni la totalité de ses services pour offrir à ses utilisateurs un système d'exploitation et un cadre de travail « de réseau » qui peuvent remplacer le système d'exploitation « de bureau » et ses applications [134]. Déport crucial pour comprendre l'évolution de la typologie d'Internet : la fin du recours total au système d'exploitation et à la mémoire de son ordinateur pour gérer sa présence et son travail en ligne, et le passage à une version réseau plus répartie, plus partagée et plus librement accessible. Ce changement de cap offre des libertés, mais comporte des risques et des dangers touchant à l'identité (à la vie privée et à la sécurité), et s'accompagne aussi de conceptions fondamentales sur la propriété des données que créent les utilisateurs et qu'hébergent les fournisseurs [201-202].
L'auteur a l'immense mérite de tenir son rang d'usager ; il questionne, convoque l'histoire récente du support et de ses technologies, esquisse des perspectives dont on comprend presque aussitôt qu'elles engagent l'essentiel – parce qu'il prend la peine de formuler ainsi : la place d'un savoir-lire lettré numérique alors que les sciences sociales et littéraires, en tant que disciplines, ont été marginalisées dans une réflexion dont les termes centraux et les concepts clés dérivent en grande partie de pratiques humanistes, à l'histoire complexe, souvent ignorée, voire totalement oubliée. Comme si la culture numérique, dans l'environnement politique et culturel d'aujourd'hui, était dissociée de son propre passé [12-13]. Le bonheur est grand, parce qu'inattendu, de sentir soudain à ses côtés un tel compagnon de navigation, qui semble se pencher vers vous pour vous dire : ce que fait oublier une foi un peu aveugle dans les pouvoirs unilatéraux de la technologie, c'est le potentiel d'émergence de formes lettrées spécifiques à l'activité numérique [47]. Et qui n'hésite pas à conclure que la culture numérique est une culture de la lecture [252].
Milad Doueihi n'incite pas à tourner le dos au monde ancien, tout au contraire, mais à contribuer activement à sa conversion radicale [229] (cette participation peut s'adosser ici à l'indéfectible conviction de l'auteur, dûment argumentée, que le cadre de la propriété intellectuelle institué par les anciens supports doit être congédié : processus inéluctable, accéléré, sublimé par le logiciel libre et l'Open Source (le Floss – Free and Open Source Sofware [153 sq.]), par la diffusion des nouveaux outils induisant de nouveaux modes de partage (blogs et wiki, notamment) et par la mise en œuvre des Archives ouvertes, question à laquelle Milad Doueihi consacre les cinquante dernières pages de son essai, les plus stimulantes sans doute. J'ai donc engagé dans la foulée la lecture de la thèse que Francois Géal a consacrée aux Figures de la bibliothèque dans l’imaginaire espagnol du siècle d’Or – mille pages, peu s'en faut, chez Honoré Champion en 1999. Voilà ce que je nomme un pont, une lecture qui en impose une autre, sans délai, en enfilade. Milad Doueihi chemine en pontonnier – sur la Toile, dans son livre impeccable –, il invite le lecteur de bonne volonté à le rejoindre, à venir faire avec lui des nœuds de paille.
Conjointement, on lira avec profit le texte de la leçon inaugurale de Roger Chartier, titulaire depuis 2007 de la chaire "Écrit et culture dans l'Europe moderne" au Collège de France (Écouter les morts avec les yeux, coédition Collège de France/Fayard, 80 p., 10 €). L'universitaire spécialiste de l'histoire de la culture écrite du quinzième au dix-huitième siècle semble apporter un début de réponse aux impatiences de Milad Doueihi en déclarant que la révolution numérique oblige à une radicale révision des gestes et des notions que nous associons à l'écrit – et en se faisant obligation d'inscrire la conversion numérique au cœur de sa réflexion.
En ouverture : Bibliothèque Joanina de l'université de Coimbra, Portugal. D.R.
…………
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Dominique Autié
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