blog dominique autie

 

Mercredi 20 février 2008

07: 11

 

Tout ce qui est humain
intertresetroit
lui était étranger.

 

 

instantanes_couv

 

 

M. Paul Valéry proposait dernièrement de réunir en anthologie
un aussi grand nombre que possible de débuts de romans,
de l'insanité desquels il attendait beaucoup.
Les auteurs les plus fameux seraient mis à contribution.
Une telle idée fait encore honneur à Paul Valéry qui, naguère, à propos des romans,
m'assurait qu'en ce qui le concerne, il se refuserait toujours à écrire :
« La marquise sortit à cinq heures. » Mais a-t-il tenu parole ?
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André Breton, Premier Manifeste du surréalisme (1924),
Œuvres complètes, tome I,
« Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1988, pp. 313-314.

 

 

Commençons, voulez-vous, par lire un court passage de l'essai pour lequel, nous dit-on, l'homme qui vient de mourir passera à la postérité.

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N'y aurait-il pas, tout d'abord, dans ce terme d'humain qu'on nous jette au visage, quelque supercherie ? Si ce n'est pas un mot vide de sens, quel sens possède-t-il au juste ?
Il semble que ceux qui l'utilisent à tout propos, ceux qui en font l'unique critère de tout éloge comme de tout reproche, confondent – volontairement peut-être – la réflexion précise (et limitée) sur l'homme, sa situation dans le monde, les phénomènes de son existence, avec une certaine atmosphère anthropocentrique, vague mais baignant toutes choses, donnant à toute chose sa prétendue signification, c'est-à-dire l'investissant de l'intérieur par un réseau plus ou moins sournois de sentiments et de pensées. En simplifiant la position de nos nouveaux inquisiteurs, on peut résumer celle-ci en deux phrases; si je dis « Le monde c'est l'homme », j'obtiendrai toujours l'absolution ; tandis que si je dis : « Les choses sont les choses, et l'homme n'est que l'homme », je suis aussitôt reconnu coupable de crime contre l'humanité [1].

Ce texte ne correspond pas exactement à l'image que vous vous étiez faite de cet écrivain ? Je suis désolé, je ne l'ai pas fait exprès : j'ai tiré le livre de son rayon avec les meilleures intentions – retrouver trace, après des lustres, de ce qui avait pu me faire tenir son contenu pour important. Et voilà que le livre s'est ouvert sur cette page.

J'ai donc ouvert cet autre livre de l'auteur, dont je me souviens m'être délecté en son temps comme une thériaque contre MM. Largarde et Michard. J'ai retrouvé un livre exigu, étriqué comme l'écriture qu'il enclôt. On perçoit parfaitement quel effort a été consenti pour congédier l'homme de cette juxtaposition de détails (une esthétique monstrueuse qui prétendrait introduire à la délectation et à l'intelligence de l'œuvre par le morcellement incessant de l'espace pictural – ainsi qu'on le pratique, en régie, pour obtenir ce flux télévisuel caractéristique constitué de plans qui n'excèdent jamais trois secondes).

Une cohérence se fait jour : écriture de l'après-Hiroshima, de la prise de pouvoir du cathodique, de la nouvelle cléricature médiatique, de la scène pornographique. En cela, le Nouveau Roman est de son époque, il a la vanité de croire qu'il en fait le lit alors qu'il se contente de s'y coucher – malin, complaisant. Il ne s'en relèvera pas.

Terminons sur un exercice pratique de Nouveau Roman, genre atelier macramé ou pâte à sel. Puisons dans Instantanés, qui se présente comme un kit permettant de réaliser soi-même, à partir de descriptions d'une parfaite indifférence, de petits nouveau-romans (je propose cette graphie, calquée sur nouveau-né, pour évoquer cette curieuse impression de procréation assistée vouée à l'échec que laisse, aujourd'hui, l'entreprise récupérée plus que conduite par M. Robbe-Grillet). Évaluons ainsi la capacité de résistance du texte dépeuplé – à tout le moins désâmé – face à toute tentative de recyclage dans l'infecte humanité du romanesque.

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La marquise est sortie à cinq heures. Une foule clairsemée de gens pressés, marchant tous à la même vitesse, longe un couloir dépourvu de passages transversaux, limité d'un bout comme de l'autre par un coute, obtus, mais qui masque entièrement les issues terminales, et dont les murs sont garnis, à droite comme à gauche, par des affiches publicitaires toutes identiques se succédant à intervalles égaux. Elles représentent une tête de femme, presque aussi haute à elle seule qu'une des personnes de taille ordinaires qui défilent devant elle, d'un pas rapide, sans détourner le regard [2]. Etc.

Étonnant, non ?

 

 

[1] Alain Robbe-Grillet, Pour un nouveau roman, Éditions de Minuit, 1961, p. 47.
[2] Alain Robbe-Grillet, « Dans les couloirs du Métropolitain, II – Un souterrain », dans Instantanés, Éditions de Minuit, 1962, p. 85.

 

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