blog dominique autie

 

Mercredi 20 février 2008

07: 11

 

Tout ce qui est humain
intertresetroit
lui était étranger.

 

 

instantanes_couv

 

 

M. Paul Valéry proposait dernièrement de réunir en anthologie
un aussi grand nombre que possible de débuts de romans,
de l'insanité desquels il attendait beaucoup.
Les auteurs les plus fameux seraient mis à contribution.
Une telle idée fait encore honneur à Paul Valéry qui, naguère, à propos des romans,
m'assurait qu'en ce qui le concerne, il se refuserait toujours à écrire :
« La marquise sortit à cinq heures. » Mais a-t-il tenu parole ?
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André Breton, Premier Manifeste du surréalisme (1924),
Œuvres complètes, tome I,
« Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1988, pp. 313-314.

 

 

Commençons, voulez-vous, par lire un court passage de l'essai pour lequel, nous dit-on, l'homme qui vient de mourir passera à la postérité.

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N'y aurait-il pas, tout d'abord, dans ce terme d'humain qu'on nous jette au visage, quelque supercherie ? Si ce n'est pas un mot vide de sens, quel sens possède-t-il au juste ?
Il semble que ceux qui l'utilisent à tout propos, ceux qui en font l'unique critère de tout éloge comme de tout reproche, confondent – volontairement peut-être – la réflexion précise (et limitée) sur l'homme, sa situation dans le monde, les phénomènes de son existence, avec une certaine atmosphère anthropocentrique, vague mais baignant toutes choses, donnant à toute chose sa prétendue signification, c'est-à-dire l'investissant de l'intérieur par un réseau plus ou moins sournois de sentiments et de pensées. En simplifiant la position de nos nouveaux inquisiteurs, on peut résumer celle-ci en deux phrases; si je dis « Le monde c'est l'homme », j'obtiendrai toujours l'absolution ; tandis que si je dis : « Les choses sont les choses, et l'homme n'est que l'homme », je suis aussitôt reconnu coupable de crime contre l'humanité [1].

Ce texte ne correspond pas exactement à l'image que vous vous étiez faite de cet écrivain ? Je suis désolé, je ne l'ai pas fait exprès : j'ai tiré le livre de son rayon avec les meilleures intentions – retrouver trace, après des lustres, de ce qui avait pu me faire tenir son contenu pour important. Et voilà que le livre s'est ouvert sur cette page.

J'ai donc ouvert cet autre livre de l'auteur, dont je me souviens m'être délecté en son temps comme une thériaque contre MM. Largarde et Michard. J'ai retrouvé un livre exigu, étriqué comme l'écriture qu'il enclôt. On perçoit parfaitement quel effort a été consenti pour congédier l'homme de cette juxtaposition de détails (une esthétique monstrueuse qui prétendrait introduire à la délectation et à l'intelligence de l'œuvre par le morcellement incessant de l'espace pictural – ainsi qu'on le pratique, en régie, pour obtenir ce flux télévisuel caractéristique constitué de plans qui n'excèdent jamais trois secondes).

Une cohérence se fait jour : écriture de l'après-Hiroshima, de la prise de pouvoir du cathodique, de la nouvelle cléricature médiatique, de la scène pornographique. En cela, le Nouveau Roman est de son époque, il a la vanité de croire qu'il en fait le lit alors qu'il se contente de s'y coucher – malin, complaisant. Il ne s'en relèvera pas.

Terminons sur un exercice pratique de Nouveau Roman, genre atelier macramé ou pâte à sel. Puisons dans Instantanés, qui se présente comme un kit permettant de réaliser soi-même, à partir de descriptions d'une parfaite indifférence, de petits nouveau-romans (je propose cette graphie, calquée sur nouveau-né, pour évoquer cette curieuse impression de procréation assistée vouée à l'échec que laisse, aujourd'hui, l'entreprise récupérée plus que conduite par M. Robbe-Grillet). Évaluons ainsi la capacité de résistance du texte dépeuplé – à tout le moins désâmé – face à toute tentative de recyclage dans l'infecte humanité du romanesque.

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La marquise est sortie à cinq heures. Une foule clairsemée de gens pressés, marchant tous à la même vitesse, longe un couloir dépourvu de passages transversaux, limité d'un bout comme de l'autre par un coute, obtus, mais qui masque entièrement les issues terminales, et dont les murs sont garnis, à droite comme à gauche, par des affiches publicitaires toutes identiques se succédant à intervalles égaux. Elles représentent une tête de femme, presque aussi haute à elle seule qu'une des personnes de taille ordinaires qui défilent devant elle, d'un pas rapide, sans détourner le regard [2]. Etc.

Étonnant, non ?

 

 

[1] Alain Robbe-Grillet, Pour un nouveau roman, Éditions de Minuit, 1961, p. 47.
[2] Alain Robbe-Grillet, « Dans les couloirs du Métropolitain, II – Un souterrain », dans Instantanés, Éditions de Minuit, 1962, p. 85.

 

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Commentaires:

Commentaire de: iPidiblue cours du soir sur le temps qui passe [Visiteur]
Comme ce "M.Paul Valéry" sent son bourgeois !
André Breton qui fait comme s'il ne connaissait que de réputation Paul Valéry alors qu'adolescent il venait tous les soirs après ses cours écouter Valéry et s'instruire auprès de lui !
Mieux il eut l'indélicatesse à cette époque du Manifeste surréaliste de vendre toutes les lettres que Valéry lui avait adressées !
Permalien Mercredi 20 février 2008 @ 13:22
Commentaire de: Marc Briand [Visiteur] · http://catherine.briand.club.fr/index.html
Robbe-Grillet qui venait d'être élu à l'Académie refusait de porter l'épée. A quelqu'un qui lui demandait ses raisons il répondait: "A nos âges, on a déjà du mal à pisser, vous me voyez avec une épée entre les jambes ?"
J'ai vu "Marienbad"- j'avais seize ans- comme une suite de "Marianne de ma jeunesse". J'ai vu en Delphine Seirig une image satisfaisante de la distinction. Avec le temps j'ai trouvé que Robbe-Grillet - admirablement servi par Resnais- nous proposait une sorte de traité du vide.
Le témoignage est émouvant, la lucidité exemplaire.
Avec Proust on sent que le roman n'en a plus pour longtemps; avec Céline on a compris que c'était bien fini. Que les éditeurs se rassurent: tout le monde n'est pas servi.
Permalien Mercredi 20 février 2008 @ 23:34
Commentaire de: Anonyme [Visiteur]
Comme la littérature de Gracq, la littérature de Robbe-Grillet est je crois une vraie question pour ceux qui lisent aujourd'hui la littérature française d'après-guerre. De quoi ont-ils choisi de "parler" et comment? Merci pour cet éclairage.
Permalien Jeudi 21 février 2008 @ 14:11
Commentaire de: Pierre Guinot [Visiteur]
" Il a la vanité de croire qu'il fait le lit… " Excellente image, Dominique. Elle vaut depuis longtemps, peut-être pour toute notre génération, et dans bien des domaines. La ou les générations qui eurent la vanité de croire qu'elles faisaient le lit.
Ainsi du nouveau roman qui crut parler du monde. Du structuralisme qui crut parler de la forme. Du critique musical qui à l'occasion d'une nouvelle version sur CD, au piano, de l’Art de la fugue, par Pierre-Laurent Aimard (c'est à qui de droit que j'en parle ici, enfin sur le site de qui de droit)applaudit la soi disant entreprise de faire une “une force vive” d’une “forme vide” (je cite - Diapason, mars 2008). Un nom, une épithète et la mort. De quel droit associer la forme au vide ? À la mort ? Quand la vie modèle ? Un arbre n'est-il pas davantage une forme qu'un tas de cailloux ? La pire sottise s'avance toujours ainsi à l'aide de groupes de mots faits unités ; la fission de ces faux atomes ouvre sur des gouffres. Les forces vives (de la nation) et les formes vides.
Alors, pour entourer les formes vides, il faut des structuralistes qui dessinent les contours des portes absentes.
La "juxtaposition de détails" dont parle Dominique est ce qui permet de voir en toute forme de forme un vide. De cela nous mourons et nos mots ne nous avertissent même plus.
Ainsi, "milieu" et "environnement" sont la même chose. Allez ne pas crever avec pareil vocabulaire. Mais je m'égare. Cela devient sans forme.
Permalien Jeudi 21 février 2008 @ 18:00
Commentaire de: Saïd Mohamed [Visiteur]
Bonsoir Dominique, je tombe sur un article qui ne te ressemble pas... Qui n'est pas du niveau auquel tu m'as habitué. Désolé de te le dire de façon si abrupte.
En quoi Robbe-Grillet mérite autant ton courroux ? Je connais tes coups de gueule salutaires, tes prises de position, comme on prend la bastille. En quoi un auteur est responsable de sa célébrité ? Ce n'est donc point l'éditeur qui fait un auteur ? Robbe-Grillet n'a donc pas été façonné par Lindon. Toi qui travailles dans l'édition, tu sais comment les choses se font... Fixot n'est pas Lindon, ni Bourgois... Quand on me parle d'un auteur je cherche d'abord à savoir qui en est l'éditeur... Derrière les grands hommes se cachent des grandes femmes, dit-on. Derrière Robbe-Grillet, Lindon oeuvrait. Lindon s'est trompé avec Robbe-Grillet qu'importe, Lindon a publié tellement d'autres auteurs intéressants.
Bourgois est mort, et pas un mot de sa carrière sur ton blog... L'insignifiance ne mérite pas tant de courroux.

 

Permalien Jeudi 21 février 2008 @ 20:49
Commentaire de: admin [Membre]
Merci, Saïd, de cette descente en piqué.
Ne m'en veux pas d'indiquer que nous partageons ce même statut, plus inconfortable qu'il ne peut paraître à premier abord, d'auteur et de professionnels du livre : comme l'était mon père, tu es un fabricant, l'homme du papier, de l'encre, l'homme de la forme (on nommait ainsi, jadis, une page composée au plomb, prête pour l'impression). Tu enseignes ton métier à l'école Estienne. Ta poésie et tes romans sont publiés et rayonnent, ton œuvre est à l'honneur dans ces pages. Je voulais, avant de te répondre, que ceux qui nous lisent sachent que tu as compétence pleine et entière pour affirmer ce que tu affirmes ici. Si mon désaccord est total, il n'exprime donc pas une quelconque doxa personnelle que je tenterais de faire passer pour autre chose que ce qu'il est : un regard fortement marqué, comme l'est le tien, par nos implications respectives dans le devenir du livre.

Accorde-moi, tout d'abord, de n'avoir pas pris la notoriété de M. Robbe-Grillet comme prétexte de mon propos. J'ai donné, d'emblée, à lire un bref passage de Pour un nouveau roman, dans lequel l'auteur exprime de façon brutale, à traits grossiers, un anti-humanisme qui a au moins le mérite de dire son nom et d'éclairer l'entreprise du Nouveau Roman, telle qu'en tout cas elle est mise en œuvre dans les livres dont M. Robbe-Grillet est l'auteur.
Ton commentaire propose un autre fil rouge, prenons-le comme tel car ses présupposés sont très rarement abordés pour eux-mêmes.
Ce n'est donc point l'éditeur qui fait un auteur ?, dis-tu : non, je ne le pense pas. Je pense qu'il faut répondre très nettement par la négative, d'entrée de jeu, quitte à revenir sur ce point pour le nuancer. Mais nous ne pouvons laisser croire que l'éditeur dispose de ce pouvoir extravagant et criminel, qu'il partagerait avec les sicaires du marketting, de créer de toutes pièces non seulement le produit mais aussi le besoin qui conduit à ce produit.
Robbe-Grillet n'a donc pas été façonné par Lindon ? : espérons que non, car si je suis ton raisonnement, il aurait aussi produit Samuel Beckett et Marguerite Duras…
Quand on me parle d'un auteur je cherche d'abord à savoir qui en est l'éditeur… Derrière les grands hommes se cachent des grandes femmes, dit-on. : cela me semble un réflexe tout à fait pernicieux qui prête à notre métier un rôle qu'il n'a heureusement pas (car tu évoques très précisément le rôle de l'éditeur, non celui de directeur littéraire : tu sais comme moi que l'éditeur est celui qui prend le risque de publier, qu'il soit aussi – et peut-être même d'abord, comme ce fut le cas de Jérôme Lindon – l'editor des textes qu'il publie ne change pas la nature de la fonction éditoriale, telle que tu l'entends ici : Jérôme Lindon fut le publisher de M. Robbe-Grillet ; en ce sens, il ne s'est pas trompé, son retour sur investissement a été de haute rentabilité, sur le court comme sur le long terme.
Bourgois est mort, et pas un mot de sa carrière sur ton blog… : non, pour deux raisons très simples ; un tel concert hagiographique, assourdissant, a pour première fonction d'étouffer dans la gorge de celui qui s'apprêterai à la proférer, la moindre réserve à ce qui se répète en boucle – cela a un nom, la pensée unique, et c'est peut-être quand elle déploie son étonnante force de frappe dans le domaine de la culture qu'il est le plus intéressant de comprendre les techniques qu'elle utilise ; second motif de mon silence : la difficulté d'exposer aussi clairement et loyalement que possible, dans un tel contexte, un point qui, justement, a été gommé des états de service de Christian Bourgois ; introduire ce point, le rendre intelligible sans qu'il passe pour une sotte critique (oui, je tiens que Christian Bougois a honoré notre métier, qu'il nous permet de ne pas cesser d'être fiers de l'exercer), cela demandera un exposé minutieux, patient, technique sur plusieurs de ses tenants ; je le ferai – je comptais le faire, prochainement, dans le cadre de « L'Ordinaire et le propre des livres » : il s'agit de montrer qu'il y a un monde entre l'exercice éditorial qui consiste à prendre le risque de publier le premier manuscrit d'un auteur – à persévérer jusqu'à son troisième, quatrième livre avant toute décision radicale de jeter l'éponge – et celui qui se joue chaque année en octobre à la foire du livre de Francfort, pour l'éditeur que ses goûts, ses compétences, son charisme portent à publier la traduction française d'œuvres antérieurement parues dans leur langue d'origine. La démarche n'est pas la même, le risque n'est pas de même nature non plus. Je crains toutefois qu'une page du blog ne suffise pas à se prémunir contre l'affirmation hâtive, à nuancer ce qui l'exige, surtout dans le cas de Christian Bourgois. On comprend que les choreutes officiels aient renoncé à toute contribution pédagogique en ce sens.

Voilà, Saïd. Je ne sais si un échange suivra. Si c'est le cas, nous te devrons qu'il porte sur des questions qu'il est peu convenu de se poser à propos des relations entre l'auteur et l'éditeur. Sois remercié de les avoir introduites ici.
Dominique Autié.

 

Permalien Vendredi 22 février 2008 @ 05:27
Commentaire de: Feuilly [Visiteur] · http://feuilly.hautetfort.com/
"Quand on me parle d'un auteur je cherche d'abord à savoir qui en est l'éditeur... "

Terrible, en effet, comme affirmation.
On veut bien le croire pour les 750 romans de l'automne, mais les autres?
Les Proust, les Gide et les Mauriac, ils n'ont quand même pas été que des "produits" lancés par des éditeurs (même si, effectivement, à un moment donné, il a bien fallu qu'ils se fassent publier). Ou alors c'est à désespérer de tout.
Permalien Vendredi 22 février 2008 @ 09:22
Commentaire de: Saïd Mohamed [Visiteur]
Merci, Saïd, de cette descente en piqué.

Dominique tu sais bien le respect que je te porte et tu connais ma façon d’être pour savoir que cette descente en piqué n’est pas agressive mais simplement ma façon de sentir et qu’il s’agit ici d’amener une opinion qui n’est pas à l’opposée de la tienne et qui possède une focale différente. Ce que tu affirmes :

Ton commentaire propose un autre fil rouge, prenons-le comme tel car ses présupposés sont très rarement abordés pour eux-mêmes.
Ce n'est donc point l'éditeur qui fait un auteur ?, dis-tu : non, je ne le pense pas. Je pense qu'il faut répondre très nettement par la négative, d'entrée de jeu, quitte à revenir sur ce point pour le nuancer.
Mais nous ne pouvons laisser croire que l'éditeur dispose de ce pouvoir extravagant et criminel, qu'il partagerait avec les sicaires du marketting, de créer de toutes pièces non seulement le produit mais aussi le besoin qui conduit à ce produit.
Robbe-Grillet n'a donc pas été façonné par Lindon ? : espérons que non, car si je suis ton raisonnement, il aurait aussi produit Samuel Beckett et Marguerite Duras…

Là je diverge car je pense que Lindon à produit Beckett en croyant encore en Beckett pendant toutes les années où Beckett ne se vendait pas. Combien de temps un auteur qui ne se vend pas tient de nos jours dans un stock avant d’être pilonné ? Deux ans pour les plus veinards. Pendant combien d’années Lindon à perdu d’argent sur Beckett ? Deux cent exemplaires vendu par an de En attendant Godot... Aujourd’hui à ce tarif tu es un auteur mort né... C’est Pauvert qui a produit Albertine Sarrazin, sans cet homme qui est le prolongement du texte de Sarrazin, elle aurait probablement jamais écrit les deux autres tomes de son oeuvre. Pour moi l’essentiel est là. Je n’ai pas rencontré un Lindon, mais un Harzoune qui m’a fait travailler mon dernier manuscrit et l’a imposé à l’Arganier qui en a accepté les risques. Si je fais un bide commercial est-ce que l’éditeur va continuer à me publier les autres titres de la saga. J’en suis moins sûr. Oui, l’éditeur façonne un auteur. En croyant en lui, et cela n’est comptabilisé nulle part. Ne serait qu’en écoutant ses jérémiades. Tu sais combien sont lourds les manuscrits non publiés...

Quand on me parle d'un auteur je cherche d'abord à savoir qui en est l'éditeur… Derrière les grands hommes se cachent des grandes femmes, dit-on. : cela me semble un réflexe tout à fait pernicieux qui prête à notre métier un rôle qu'il n'a heureusement pas (car tu évoques très précisément le rôle de l'éditeur, non celui de directeur littéraire : tu sais comme moi que l'éditeur est celui qui prend le risque de publier, qu'il soit aussi – et peut-être même d'abord, comme ce fut le cas de Jérôme Lindon – l'editor des textes qu'il publie ne change pas la nature de la fonction éditoriale, telle que tu l'entends ici : Jérôme Lindon fut le publisher de M. Robbe-Grillet ; en ce sens, il ne s'est pas trompé, son retour sur investissement a été de haute rentabilité, sur le court comme sur le long terme.

Oui Dominique, retour sur investissement, je veux bien te croire pour Robbe-Grillet. Je pense que Lindon était un homme bien plus réaliste que l’éditeur Robert Morel qui a toute mon admiration pour l’ingéniosité de la fabrication, mais Lindon n’a certainement pas calculé pour L’établi de Linhart ou La question de Alleg, ou pour En attendant Godot. Il a tout simplement fait un métier d’éditeur et aidé ses auteurs à porter leur oeuvre. Et bien sûr parfois avec tout le paternalisme que cela comporte.

Voilà, Saïd. Je ne sais si un échange suivra. Si c'est le cas, nous te devrons qu'il porte sur des questions qu'il est peu convenu de se poser à propos des relations entre l'auteur et l'éditeur.

Voici un petit texte que j’ai publié sur mon blog et qui illustrera ces relations complexes et parfois passionnelles de l’auteur à l’éditeur.

Cette fois-ci on ne s’est pas pris de bec comme à l'accoutumée. Il a lu et accepté le manuscrit, tel quel, sans vouloir imposer sa grosse intelligence sur le texte. Un seul paragraphe de trois lignes a souffert de nos débats qui n’ont pas duré une minute. J’ai de suite convenu que ces phrases n’étaient pas indispensables. Elles rendaient incompréhensible ce qui suivait. Je m’étais préparé un pugilat digne d’intérêt, à des joutes oratoires, comme il en existe dans ce métier. Partir en claquant la porte, en se maudissant et revenir trois mois après, en ayant intégré presque toutes les corrections demandées et recommencer à nouveau. Cela m’a presque frustré de ne pas avoir à subir ce rituel. Quand un tel étrillage se produisait c’était signe que le manuscrit avait du ressort, qu’il était capable d’encaisser pareil régime et de revenir lors de la lecture à sa forme primitive.
Ce silence n’augure rien de bon. Je vieillis ? Il devient moins exigeant ? Il s’est habitué à mon style. C’est mauvais signe. Cela voudrait-il dire qu’il ne sera plus capable à l’avenir de discernement ? Je vais devoir être obligé de changer encore de crémerie. Cela ne lui à donc pas suffit de faire faillite et de m’emporter par le fond trois textes, passés à la concurrence, chez un fou dingue. Un de ces emplumés du chiffre, pas foutu de parler de style, seulement de pognon. Un de ces gestionnaires sorti d’une de ces usines à crétin, sec comme un bilan. J’aurais pu aller lui porter le nouveau manuscrit à celui-là, parce que finalement c’est mon nouveau patron. Pas question je préfère encore mon Thénardier, au moins je sais à quoi m’attendre avec lui. L’autre avec sa tronche de médecin légiste m’inquiète plus encore. Oh non, il ne cause pas, il compte l’emplumé et je ne pèse pas lourd dans son bilan à cette enclume. Il pinaille avec des arguments de premier de la classe, finalement les quelques écrivaillons avec un peu de souffle qu’il aurait pu ramener dans son écurie sont passés à la concurrence. Soit envolés du nid les piafs, soit retournés chez le vieux, soit planant vers des plus prometteurs encore. Je lui suis resté fidèle, je ne sais pas pourquoi. Par fainéantise sûrement, par amitié peut être aussi, par empathie, par compassion, un peu tout ça à la fois. Peut-être aussi parce que j’espérais qu’on allait continuer à s’engueuler avant chaque publication.

(Il s’agit dans ce texte de Un enfant de coeur publié à Non lieu par Michel Carassou, qui possédait Paris Méditerranée, maison qui a failli et a été racheté par Max Milo qui a pilonné deux titres de la saga. Un enfant de coeur était resté inédit en France car publié au Maroc. Le tome 5 a été publié aux éditions l’Arganier par Mustapha Harzoune.)

Toi aussi sois en remercié en toute fraternité.
Saïd Mohamed
Permalien Vendredi 22 février 2008 @ 10:10
Commentaire de: Saïd Mohamed [Visiteur]
Juste pour préciser ma pensée: L'auteur fait l'oeuvre. L'oeuvre non publié n'existe pas auprés du public car tout ce qui ne peut se nommer n'existe pas. Quanc l'éditeur publie l'oeuvre de l'auteur elle existera à partir de cet instant auprés du public. Donc c'est bien l'éditeur qui fait l'auteur en produisant son oeuvre... même si c'est l'auteur qui l'écrit... Chacun son boulot...
Baudelaire est l'auteur des Fleurs du mal.
Poulet Mallassis est l'éditeur de Baudelaire, Poulet Malassis est indissociable des Fleurs du mal...
Si coco mal perché n'avait pas fait métier de libraire éditeur imprimeur... Baudelaire n'aurait peut être jamais publié, et les fleurs du mal point portées à la connaissance du public.

Car on ne devient auteur que lorsqu'on a publié, le critère qualitatif n'entrant pas ici en ligne de compte, ni la réussite commerciale.

Voila pourquoi je cherche à savoir qui a publié un auteur. Il est des maisons d'édition dans lesquelles je n'entrerais pas au risque de passer à côté d'un ouvrage.
Désolé mais Fixot n'est pas lindon qui n'est pas Bourgois qui n'est pas Morel.
CQFD: L'oeuvre de l'auteur est indissociable de celle de l'éditeur et la réusiite commerciale n'est pas un critère de qualité...
Permalien Vendredi 22 février 2008 @ 10:43
Commentaire de: iPidiblue cours du soir sur le temps qui passe [Visiteur]
Non ! Beaucoup de poèmes des Fleurs du Mal ont été publiées auparavant dans des revues ...Baudelaire n'était pas un parfait inconnu jusqu'en 1857, loin de là !
Permalien Vendredi 22 février 2008 @ 13:35
Commentaire de: Patrice Beray [Visiteur]
En dehors d'un (très) petit cercle initial (et très initié) de lecteurs, Baudelaire a surtout eu, lors de son procès, un merveilleux agent littéraire en la personne du sieur Pinard, substitut de l'Empire. C'est une chance, d'ailleurs, qu'il ait pu compter avec l'acrimonie de ce fieffé imbécile de censeur, car son avocat a tout fait pour les rendre inoffensives ses fleurs maladives. A tout prendre...
Permalien Vendredi 22 février 2008 @ 16:56
Commentaire de: iPidiblue cours de rattrapage [Visiteur]
Le début de la chute de la maison Baudelaire commence à l'horrible procès qui a été intenté au premier poète de France, libre à vous de considérer que ce fut pour lui une manière de "réclame" !

Je vous rappelle fait rare dans les annales judiciaires que le verdict de ce procès a été cassé après la seconde guerre mondiale.

Comme le jugement avait ruiné et son éditeur et l'auteur le Second Empire dans sa grande munificence a accordé une subvention de quelques milliers de francs pour payer une partie des frais de justice.

Je vous signale aussi à toutes fins utiles que l'Académie française a refusé de recevoir Charles Baudelaire.

Merci.
Permalien Vendredi 22 février 2008 @ 17:09
Commentaire de: iPidiblue cours de rattrapage [Visiteur]
On pourrait aussi faire un tableau des poètes qui au XIXème ont eu ou pas la Légion d'Honneur.

Ceux qui ne l'ont pas :
Baudelaire, Mallarmé, Verlaine, Rimbaud, Charles Cros, Germain Nouveau, Jules Laforgue, Lautréamont, Tristan Corbière, Alfred Jarry etc.

Et les romanciers : Jean de Tinan, André Gide, Marcel Proust, Paul Jean Toulet et Victor Marguerite à qui on la lui a retirée après "La Garçonne" en 1924 !
Permalien Vendredi 22 février 2008 @ 17:19
Commentaire de: Patrice Beray [Visiteur]
Mais qu'allez-vous penser ? Je voulais simplement dire que l'avocat de Baudelaire n'avait rien trouvé de mieux pour se porter à la défense du poète que d'édulcorer son oeuvre...
Mais on est loin du sujet de cette chronique...
Permalien Vendredi 22 février 2008 @ 18:31
Commentaire de: iPidiblue cours de rattrapage [Visiteur]
Je n'ai pas lu Robbe-Grillet mais ce que je sais c'est que son oeuvre ne lui a pas fait courir beaucoup de risques et qu'il a été couvert d'honneurs tout le long de sa vie.
Quel que soit le jugement de la postérité - et s'il y a un sens à en chercher un - on ne pourra pas dire que notre temps lui aura fait défaut ... contrairement à beaucoup d'écrivains de la plus haute réputation plusieurs siècles après leur mort (la liste serait trop longue).

Disons que la chance l'a servi - sinon la prudence !
Permalien Vendredi 22 février 2008 @ 18:44

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
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