Dans son essai, La Grande Conversion du numérique, Milad Doueihi fait appel à un texte d'Émile Benveniste, « Deux modèles linguistiques de la cité [1] », pour analyser les nouvelles pratiques introduites par le blogage dans l'environnement numérique :
Si de nombreux sceptiques doutent de la valeur et de la longévité du blogage, il est clair qu'il a été à la source d'importants changements dans les rapports entre le numérique et le non-numérique. Il a redéfini le statut de l'information, de ses sources et des méthodes qu'utilisent les personnes et les collectifs pour l'échanger et l'évaluer. De plus, et c'est l'essentiel de notre point de vue dans ce chapitre, le blogage est à l'origine de nouveaux modèles et de nouvelles technologies, qui sont en train de refondre radicalement tant les méthodes traditionnelles de production de l'information que d'importantes composantes de l'environnement numérique. Puisqu'il s'agit d'un forum essentiellement interpersonnel et intellectuel d'interaction et de production de savoir, il nous invite à réfléchir sur sa structure : quelles modalités instaure-t-il pour appartenir au groupe, participer à ses activités, l'organiser ? Afin de penser complètement l'autostructuration des blogs, j'ai choisi le modèle de la cité comme fondement du politique, et, au moins pour amorcer la réflexion, un essai d'Émile Benveniste qui analyse les différences entre les versions grecque et romaine de ce modèle. Il va sans dire que ce chapitre ne porte pas uniquement sur les blogs, mais aussi sur le « logiciel interpersonnel » en général, des wikis à tous les récents outils de bureau et Web qui reposent sur une forme quelconque de rédaction commune, de partage, de création collective [2].
Que fait remarquer le linguiste ?
Le latin et le grec, indique-t-il d'abord, procèdent de façon inverse : tandis qu'en grec, le terme qui désigne le citoyen, πολιτης (politēs), dérive de celui qui désigne la cité, πολις (polís) ; alors qu'à Rome civitas, la cité, est second par rapport au mot civis, qui signifie… Et Émile Benveniste de pointer avec fermeté l'erreur qui consiste à traduire civis par citoyen :
Si l'on n'avait pas reçu cette traduction comme une évidence, et si l'on s'était si peu que ce soit soucié de voir comment le mot se définissait pour ceux qui l'employaient, on n'eût pas manqué de prêter attention au fait, que les dictionnaires d'ailleurs enregistrent, mais en le reléguant en deuxième ou troisième position, que civis dans la langue ancienne et encore à l'époque classique se construit souvent avec un pronom possessif : civis meus, cives nostri. Ceci suffirait à révoquer la traduction par « citoyen » : que pourrait bien signifier « mon citoyen » ? La construction avec le possessif dévoile en fait le vrai sens de civis, qui est un terme de valeur réciproque et non une désignation objective : est civis pour moi celui dont je suis le civis. De là civis meus. Le terme le plus voisin qui puisse en français décrire cette relation sera « concitoyen » en fonction de terme mutuel [3].
C'est ainsi que la cité romaine, la civitas est la collectivité – et la mutualité, précise Émile Benveniste – des cives. Dans une formulation plus proche du monde numérique qu'elle est appelée, ici, à éclairer, la cité est le réseau produit par des hommes librement liés entre eux, qui par ce lien reconnaissent d'autres comme leurs concitoyens.
Tout à l'opposé, poursuit Émile Benveniste, dans le modèle grec, la donnée première est une entité, la polis. Celle-ci, corps abstrait, État, source et centre de l'autorité, existe par elle-même. Elle ne s'incarne ni en un édifice, ni en une institution, ni en une assemblée. Elle est indépendante des hommes, et sa seule assise matérielle est l'étendue du territoire qui la fonde. À partir de cette notion de la polis se détermine le statut du politēs : est politēs celui qui est membre de la polis, qui y participe de droit, qui reçoit d'elle charges et privilèges [4].
Émile Benveniste rappelle qu'Aristote [5] affirme que la polis est antérieure à tout autre groupement humain : elle existe par nature, elle est liée à l'essence de l'humanité, au privilège spécifique de l'homme qu'est le langage. Milad Doueihi continue de filer sa métaphore :
Plus important : le mot introduit une séparation entre ceux qui appartiennent à la cité et ceux qui se trouvent en dehors de ses frontières géographiques et juridiques. Il est frappant de constater que, dans la plupart des langues européennes, ce modèle grec domine, ce qui ne manque pas d'ironie, puisqu'on célèbre la Grèce comme le lieu de naissance de la démocratie : c'est le modèle à base d'exclusion qui fonde, à en croire du moins la mythologie populaire, les formes modernes de démocratie. Cette conception linguistique a évidemment des conséquences politiques et culturelles. Donc, si nous acceptons cette opposition conceptuelle simplifiée entre les modèles grec et latin, où se situe la blogosphère dans ce tableau ? Est-elle plus proche de la cité grecque, ou évoque-t-elle par sa souplesse, et parce qu'elle repose sur des formes complexes de réciprocité et d'échange, le civis latin [6] ?
Milad Doueihi a raison de préciser que l'opposition exposée par Émile Benveniste n'éclaire pas seulement le phénomène des blogs. Son intérêt excède d'ailleurs très largement l'éclairage de notre seul environnement numérique, n'est-ce pas ?
[1] Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale II, « Bibliothèque des Sciences humaines », Gallimard, 1974, pp. 272-280.
[2] Milad Doueihi, La Grande Conversion numérique, traduit de l'anglais par Paul Chemla, collection « La Librairie du XXI° siècle », Le Seuil, 2008, pp. 104-105.
[3] Op. cit, p. 274. En note, l'auteur procède au rapprochement suivant : On pensera à l'appellation paysanne mon pays, ma payse que Furetière définissait : « un salut de gueux, un nom dont ils s'appellent l'un l'autre quand ils sont du mesme pays »..
[4] Ibid., pp. 278-279.
[5] Politique, 1253 a).
[6] Milad Doueihi, op. cit., p. 106.![]()
En ouverture : Paris, Assemblée nationale (montage D.A. d'après cliché D.R.)

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Dominique Autié
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