blog dominique autie

 

Dimanche 24 février 2008

18: 48

 

πολιτης et civis
intertresetroit
[sont dans un bateau]

 

assemblée_nationale

 

 

Dans son essai, La Grande Conversion du numérique, Milad Doueihi fait appel à un texte d'Émile Benveniste, « Deux modèles linguistiques de la cité [1] », pour analyser les nouvelles pratiques introduites par le blogage dans l'environnement numérique :

cadratin_blog

Si de nombreux sceptiques doutent de la valeur et de la longévité du blogage, il est clair qu'il a été à la source d'importants changements dans les rapports entre le numérique et le non-numérique. Il a redéfini le statut de l'information, de ses sources et des méthodes qu'utilisent les personnes et les collectifs pour l'échanger et l'évaluer. De plus, et c'est l'essentiel de notre point de vue dans ce chapitre, le blogage est à l'origine de nouveaux modèles et de nouvelles technologies, qui sont en train de refondre radicalement tant les méthodes traditionnelles de production de l'information que d'importantes composantes de l'environnement numérique. Puisqu'il s'agit d'un forum essentiellement interpersonnel et intellectuel d'interaction et de production de savoir, il nous invite à réfléchir sur sa structure : quelles modalités instaure-t-il pour appartenir au groupe, participer à ses activités, l'organiser ? Afin de penser complètement l'autostructuration des blogs, j'ai choisi le modèle de la cité comme fondement du politique, et, au moins pour amorcer la réflexion, un essai d'Émile Benveniste qui analyse les différences entre les versions grecque et romaine de ce modèle. Il va sans dire que ce chapitre ne porte pas uniquement sur les blogs, mais aussi sur le « logiciel interpersonnel » en général, des wikis à tous les récents outils de bureau et Web qui reposent sur une forme quelconque de rédaction commune, de partage, de création collective [2].

Que fait remarquer le linguiste ?

Le latin et le grec, indique-t-il d'abord, procèdent de façon inverse : tandis qu'en grec, le terme qui désigne le citoyen, πολιτης (politēs), dérive de celui qui désigne la cité, πολις (polís) ; alors qu'à Rome civitas, la cité, est second par rapport au mot civis, qui signifie… Et Émile Benveniste de pointer avec fermeté l'erreur qui consiste à traduire civis par citoyen :

cadratin_blog

Si l'on n'avait pas reçu cette traduction comme une évidence, et si l'on s'était si peu que ce soit soucié de voir comment le mot se définissait pour ceux qui l'employaient, on n'eût pas manqué de prêter attention au fait, que les dictionnaires d'ailleurs enregistrent, mais en le reléguant en deuxième ou troisième position, que civis dans la langue ancienne et encore à l'époque classique se construit souvent avec un pronom possessif : civis meus, cives nostri. Ceci suffirait à révoquer la traduction par « citoyen » : que pourrait bien signifier « mon citoyen » ? La construction avec le possessif dévoile en fait le vrai sens de civis, qui est un terme de valeur réciproque et non une désignation objective : est civis pour moi celui dont je suis le civis. De là civis meus. Le terme le plus voisin qui puisse en français décrire cette relation sera « concitoyen » en fonction de terme mutuel [3].

C'est ainsi que la cité romaine, la civitas est la collectivité – et la mutualité, précise Émile Benveniste – des cives. Dans une formulation plus proche du monde numérique qu'elle est appelée, ici, à éclairer, la cité est le réseau produit par des hommes librement liés entre eux, qui par ce lien reconnaissent d'autres comme leurs concitoyens.

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Tout à l'opposé, poursuit Émile Benveniste, dans le modèle grec, la donnée première est une entité, la polis. Celle-ci, corps abstrait, État, source et centre de l'autorité, existe par elle-même. Elle ne s'incarne ni en un édifice, ni en une institution, ni en une assemblée. Elle est indépendante des hommes, et sa seule assise matérielle est l'étendue du territoire qui la fonde. À partir de cette notion de la polis se détermine le statut du politēs : est politēs celui qui est membre de la polis, qui y participe de droit, qui reçoit d'elle charges et privilèges [4].

Émile Benveniste rappelle qu'Aristote [5] affirme que la polis est antérieure à tout autre groupement humain : elle existe par nature, elle est liée à l'essence de l'humanité, au privilège spécifique de l'homme qu'est le langage. Milad Doueihi continue de filer sa métaphore :

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Plus important : le mot introduit une séparation entre ceux qui appartiennent à la cité et ceux qui se trouvent en dehors de ses frontières géographiques et juridiques. Il est frappant de constater que, dans la plupart des langues européennes, ce modèle grec domine, ce qui ne manque pas d'ironie, puisqu'on célèbre la Grèce comme le lieu de naissance de la démocratie : c'est le modèle à base d'exclusion qui fonde, à en croire du moins la mythologie populaire, les formes modernes de démocratie. Cette conception linguistique a évidemment des conséquences politiques et culturelles. Donc, si nous acceptons cette opposition conceptuelle simplifiée entre les modèles grec et latin, où se situe la blogosphère dans ce tableau ? Est-elle plus proche de la cité grecque, ou évoque-t-elle par sa souplesse, et parce qu'elle repose sur des formes complexes de réciprocité et d'échange, le civis latin [6] ?

Milad Doueihi a raison de préciser que l'opposition exposée par Émile Benveniste n'éclaire pas seulement le phénomène des blogs. Son intérêt excède d'ailleurs très largement l'éclairage de notre seul environnement numérique, n'est-ce pas ?

 

 

[1] Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale II, « Bibliothèque des Sciences humaines », Gallimard, 1974, pp. 272-280.
[2] Milad Doueihi, La Grande Conversion numérique, traduit de l'anglais par Paul Chemla, collection « La Librairie du XXI° siècle », Le Seuil, 2008, pp. 104-105.
[3] Op. cit, p. 274. En note, l'auteur procède au rapprochement suivant : On pensera à l'appellation paysanne mon pays, ma payse que Furetière définissait : « un salut de gueux, un nom dont ils s'appellent l'un l'autre quand ils sont du mesme pays »..
[4] Ibid., pp. 278-279.
[5] Politique, 1253 a).
[6] Milad Doueihi, op. cit., p. 106.
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En ouverture : Paris, Assemblée nationale (montage D.A. d'après cliché D.R.)

 

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Commentaires:

Commentaire de: Feuilly [Visiteur] · http://feuilly.hautetfort.com/
Voilà une approche intéressante. D'habitude, on a de Rome l'image inverse (importance de l'Empire, en tant qu'entité politique qui dépasse les citoyens) tandis que la cité grecque, plus petite, semblait privilégier ses habitants, ceux-ci ayant tous droit de parole.

Comme quoi, nous n'atteignons jamais la réalité du passé, que nous ne percevons qu'à travers le filtre de notre imagination.


Il faut savoir aussi que pendant longtemps c'est Spartes qui a été vue comme la cité grecque idéale. Il faut dire que nos historiens ont sûrement été influencés en cela par Xénophon et Plutarque, lesquels avaient fait l’apologie de cette cité bien organisée dont les victoires militaires reposaient sur une éducation stricte dès la petite enfance.
C’est plus tard qu’Athènes deviendra pour nous le symbole de la Grèce, quand on mettra en avant la philosophie et la démocratie.

Ce n’est pas un hasard si le projet de constitution européenne (celui qui vient de déboucher sur le mini traité de Lisbonne) cite en préambule l’historien Thucydide : « Notre Constitution […] est appelée « démocratie » parce que le pouvoir est entre les mains non d’une minorité, mais du plus grand nombre ». Belle manière de se donner bonne conscience, quand on sait que ce traité officialise l’économie de marché comme la base du rapport entre les hommes. Loin de donner la parole au plus grand nombre il permet surtout à quelques-uns de s‘enrichir en toute légalité. Le droit au commerce remplace donc la réflexion politique.
Permalien Mardi 26 février 2008 @ 09:48
Commentaire de: Patrice Beray [Visiteur]
Comme elle paraît étrange en effet cette polis d’où nous « descendrions » selon l’interprétation d’Aristote que donne Benveniste. Elle ne laisse aucun doute, la formulation de Benveniste : « la polis… antérieure à tout autre groupement humain ». Communauté idéale, bien sûr. Juste un mot, en dialogue avec Feuilly : la politique, selon ce modèle, est certes l’affaire des hommes libres, mais pas de tous les hommes (les esclaves en étaient exclus « par nature »).
Quant au « modèle latin », oui, bien sûr. Mais on sait que la République romaine a eu vite la vie dure, sinon impossible…
Grand linguiste, Benveniste était un véritable anthropologue (et il a aussi fréquenté les poètes… surréalistes). Dans ce texte, il travaille à une pensée politique. En trois temps, parfaitement articulés : 1) dérivation, à partir de la langue. 2) relation, rapport de deux notions par comparaison socio-linguistiques. 3) direction, à mettre au jour, pour appréhender des réalités sociales. Pensée politique qui revient à dire que, si communauté idéale il y a, elle est devant…
Quant à la Toile là-dedans, je ne sais. Je pense à ce que disait Armand Robin (qui n’était pas dénué de pensée sociale, loin s’en faut) à propos de Claudel : « Et le poète, devant cette aventure sphérique où tous les éléments se versaient l’un dans l’autre, stagnait en créateur épanoui. »
Permalien Mardi 26 février 2008 @ 14:17
Commentaire de: admin [Membre]
Bonjour à l'un et l'autre, et merci pour la qualité du dialogue – qui sait ? du débat – que vous engagez.
Un tout petit élément de réponse, à vous, Patrice, à votre dernière interrogation. Quant à la Toile… : nul doute, pour ce qui me concerne, que cette lecture en cascade (l'essai de Milad Doueihi, qui cite Benveniste), si féconde dans ma réflexion, n'aurait jamais trouvé le moindre débouché ni une telle possibilité de partage sans la Toile, sans le blog. Le contraire absolu de votre (néanmoins) admirable citation d'Armand Robin.
Dominique Autié.
Permalien Mardi 26 février 2008 @ 14:57
Commentaire de: Patrice Beray [Visiteur]
Oui, Dominique, j’ai forcé le trait, je le reconnais, avec cette citation de Robin assimilant la Toile à un univers panthéiste, avec le mystère propre au poète (qui est le «créateur» dans cette citation ? L’Un ? Ou nous tous, comme des petits dieux ?).
Je ne doute pas un instant des possibilités d’échanges, en forme de partage, qu’offre ce nouveau médium (sinon, que ferais-je ici, et sur votre blog en particulier…).
Je suis aussi complètement Feuilly quand il pointe le besoin d’une réflexion politique, dans le sens indiqué par Benveniste et souligné par Milad Doueihi dans son essai.
Simplement, personnellement, me manque ici un canevas important. Parce que je peine à me représenter, au juste, les bouleversements que va entraîner à terme l’irruption d’Internet dans la maille du tissu social et politique, disons «conventionnel». Nous sommes à l'orée de ce monde numérique. Je n’ai pas encore lu l’ouvrage de Doueihi. S’interroge-t-il sur ce nouvel espace, cette «verticalité» dans les échanges qu’introduit l’Internet ? Il y a beaucoup d'immatériel dans cette verticalité, j’entends du point de vue existentiel «humain»…
Ce ne sont là que des pistes de réflexion, des questions ouvertes, formidablement béantes (pour moi)…
Permalien Mardi 26 février 2008 @ 16:36
Commentaire de: Pierre Guinot [Visiteur]
Pardon pour ce commentaire un peu sec, car cette page, commentaires compris, me passionne et serait l'ouverture de tout un corpus.
Je ne suis pas sûr qu'il faille faire passer la suffixation, parce qu'elle est nécessairement successive au terme simple, au rang d'une secondarité en matière d'éthique, ou même d'éthologie.
Les dérivés latins en -as (pietas, majestas, civitas etc.) sont d'une étonnante souplesse et sur une échelle de temps qu'il ne faut pas oublier, dans une société et une langue qui sont dans l'histoire occidentale le lieu d'une fraction entre le groupe et l'individu, entre le for extérieur et le for intérieur (forum en tant que tribunal).
Le latin est spatio-temporel (perire, aller à travers) et "concreto-abstrait" (projicere est autant lancer un javelot - devant soi- que projeter).
Ma civitas me permet de ne pas être crucifié (comme un esclave), mais César nommait aussi civitates les Éduens et les Arvernes,dans un sens purement spatial.
Le français, quant à lui, part du mot latin aplati (cité) pour faire comme les Grecs (citoyen). Il suffit d'un pas pour fabriquer la citoyenneté, redondant de la "cité", qui est devenue dans bien des consciences le synonyme de jungle.
Ainsi en est-il de rem, chose, qui est devenu : rien.
C'est peut-être le flux des mots, leur continuité, leur assiduité, qui seulement leur donne leur sens. Le contraire donc, ici aussi,de la proposition d'Armand Robin.
Et pourtant s'il a tort, j'ai toujours tort.
Pardon pour mon quart d'heure Alain Rey et merci à vous (trois) d'avoir animé quelques mots dans ma tête.

Permalien Mardi 26 février 2008 @ 23:35
Commentaire de: Patrice Beray [Visiteur]
Merci à vous Pierre Guinot. C’est très bien que vous mettiez du temps et de l’histoire sous nos pas perdus.
Pour ma part, je m’en voudrais de donner une vision déformée d’Armand Robin au gré d’une citation.
Pour la petite histoire, ce fut en effet un extraordinaire explorateur. Jonglant avec les langues, il se mit durant la Seconde Guerre mondiale aux écoutes radiophoniques du monde entier, n’ayant de cesse notamment de décrypter la « fausse parole » des régimes totalitaires. Puis il essaimait ses bulletins « d’outre-écoute », qui lui tenaient lieu de gagne-pain, avant qu’il n’eût l’idée d’en faire un essai : La Fausse Parole.
A sa façon, il y était en précurseur, dans cette Toile que nous arpentons. Au travers de ce « monde d’une voix », qu’il quêtait par-delà tous les brouillages…
Permalien Mercredi 27 février 2008 @ 18:58
"[Les dieux] ont façonné en premier lieu les yeux porteurs de lumière (phôsphora), et ils les ont implantés dans le visage (...). A cet effet, ils ont fait en sorte que le feu pur qui réside au dedans de nous et qui est frère du feu extérieur, s'écoulât au travers des yeux de façon subtile et continue. Mais ils ont épaissi tout l'oeil et spécialement le centre de l'oeil, de façon qu'il ne laissât rien échapper du feu le plus grossier, mais laissât seulement filtrer un tel feu parfaitement pur. Lors donc que la lumière du jour entoure ce courant de la vision, le semblable rencontre le semblable, se fond avec lui en un seul tout, et il se forme, selon l'axe des yeux, un seul corps homogène. De la sorte, où que vienne s'appuyer le feu qui jaillit de l'intérieur des yeux, il rencontre et choque celui qui provient des objets extérieurs. Il se forme ainsi un ensemble qui a des propriétés uniformes dans toutes ses parties, grâce à leur similitude. Et si cet ensemble vient à toucher lui-même quelque objet ou à être touché par la lui, il en transmet les mouvements à travers le corps tout entier, jusqu'à l'âme, et nous apporte cette sensation, grâce à laquelle nous disons que nous voyons." (Timée, 45b-d).
Permalien Dimanche 2 mars 2008 @ 20:42
Commentaire de: Éric Poindron [Visiteur] · http://blog.france3.fr/cabinet-de-curiosites/
Message de Eric Poindron

au sujet de :

L’ETRANGE QUESTIONNAIRE

Chers ami(e)s, lecteurs, écrivains ou non, cher tous...

Voilà un petit questionnaire que je me suis amusé à imaginer. Il ne s’agit pas d’un test psychologique ni d’une grille de recrutement savamment imaginée par des cerveaux tortueux ou torturés. Ce sont seulement des questions ouvertes destinées à nourrir un peu de romanesque. C’est une espèce de "cadavre exquis" qui peut mener quelque part...

Les réponses reçus ont été souvent surprenantes et formidables, étranges et bien plus...

Il est toujours curieux de rencontrer l'autre, surtout lorsqu'il répond comme vous ou possède une bibliothèque presque identique...

Le principe est assez simple : il suffit de répondre à chaque question en une minute au maximum. Soixante questions, donc une heure.

Toutefois ne regardez pas votre montre à chaque question : laissez l’écriture définir le temps.

N.B. Si vous le souhaitez, vous pouvez aussi vous présenter - sous la forme que vous souahitez - en quelques lignes. n'hésitez pas non plus à mettre votre adresses ou vos blogs et sites afin de tisser d'autres toiles...
Enfin, vous pouvez aussi envoyer l'étange questionnaire à vos amis, ils sont les bienvenus.

Pour en savoir plus, découvrez "L'Étrange Questionnaire" sur Le Cabinet de Curioistés d'Éric Poindron :

http://blog.france3.fr/cabinet-de-curiosites/
Permalien Vendredi 7 mars 2008 @ 15:11

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Dominique Autié
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Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
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