• Sétif, mai 1945, massacres en Algérie, de Roger Vétillard,
Éditions de Paris, 590 pages, janvier 2008, 39 €. ISBN : 978-2-85162-213-6.
Dominique Autié : Un volume de près de 600 pages, plus de 1 200 notes et références infrapaginales, 70 pages d’annexes et pas moins de 20 de bibliographie… Votre livre impressionne par sa forme, la rigueur évidente d’organisation des contenus collectés (dont un grand nombre de témoignages directs que vous avez recueillis), mais aussi par la prudence de vos analyses et de vos conclusions. Comment les historiens « professionnels » accueillent-ils le matériau que votre ouvrage verse au dossier de cet épisode dramatique de la présence française en Afrique du Nord ?

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Roger Vétillard : Mon livre a paru en février 2008. Lorsque j'ai présenté le manuscrit, en janvier 2005, au professeur Guy Pervillé, éminent spécialiste de l'histoire de l'Algérie, j'ai été très agréablement surpris par l’accueil immédiatement ouvert et intéressé qu’il m’a réservé. Rapidement il m'a assuré que je faisais un véritable travail original d'historien et m'a donné divers documents et références complémentaires. Au fil de l'approfondissement de mes recherches, j'ai pu mesurer l'intérêt qu'il portait à mes études. Puis j'ai eu l'occasion de rencontrer d'autres historiens comme le professeur Jacques Frémeaux qui enseigne à la Sorbonne, Robert Davezac docteur en histoire et Alain Lardillier, doctorant, d'échanger avec eux des courriers, des communications téléphoniques, des courriels. Ils m'ont conseillé, fourni des documents, des remarques, des conseils, des renseignements toujours pertinents. Et quand mon livre est sorti, je l'ai adressé à plusieurs spécialistes de l’histoire de l'Algérie. Certains m'ont écrit pour me dire tout le bien qu'ils en pensent. Jean Monneret le confirme sur son blog, Maurice Faivre, Anette Marchand, Jean-Paul Angelleli, Jacques Frémeaux m'ont annoncé une recension à paraître dans différentes publications. J'attends l'avis annoncé d'autres historiens de référence comme Jacques Cantier, Daniel Lefeuvre, Gregor Mathias et Jean-Jacques Jordi. Enfin j'ai eu l'occasion de présenter mon travail dans une assemblée d'historiens à l'Université du Mirail en mars dernier ; l'accueil a été si sympathique que je m'en suis étonné, ce qui m'a valu cette réponse lumineuse de Jean-François Soulet : « Mais il n'y a pas, contrairement à ce qui se passe en médecine, cher docteur, d'exercice illégal de l'histoire ! » Pour résumer ce que me disent tous les historiens je veux rapporter les propos de Guy Pervillé dans la préface qu’il a donnée à mon livre : « Il ne s’agit pas de faire de ce livre la seule réponse à toutes les questions que nous devons nous poser au sujet de ces terribles événements. L’important est qu’il puisse contribuer à entretenir le débat entre tous les chercheurs, au lieu de laisser s’imposer une nouvelle orthodoxie » ; et ce que me dit Hocine Benhamza : « Désormais, avant d'écrire sur Mai 45 et les circonstances qui ont précédé et suivi, tout le monde devra se référer à votre livre ».
D.A. : Aujourd’hui, les Algériens affirment que cette répression a fait 45 000 victimes, tandis que la France en reconnaît entre 1 500 et 8 000. Vous dressez un tableau, sur deux pages, avec les sources précises des estimations classées par ordre progressif : de 1 000 à 100 000 morts… Vous montrez qu’il est difficile, voire impossible, de connaître leur nombre exact, mais vous insistez sur la nécessité « d’admettre qu’il y en eut beaucoup trop ». Vous consacrez quatre chapitres au contexte économique, aux signes avant-coureurs et au climat délétère qui s’était installé en Algérie, aux manifestations du 1er Mai 1945 ainsi qu’aux relations entre les musulmans et la France : le drame était-il évitable, comment expliquer qu’il ait pris de telles proportions ?
R.V. : Ce sont également les questions que je me suis posées. Le titre initial de mon travail avant que mon éditeur ne le modifie est celui qui exprime le mieux ce que j’apporte au débat : Mai 1945 en Algérie : la révolte musulmane et sa répression – Éléments pour un diagnostic historique. Je n’apporte donc pas toutes les réponses mais des réponses. Le nombre des victimes ne sera jamais connu de façon exacte. Pour plusieurs raisons : l'état civil musulman n'était pas aussi rigoureusement tenu qu'il ne l'était pour les Européens, et les familles n'ont pas déclaré les décès par crainte de nouvelles représailles, pour ne pas perdre des tickets de rationnement en cette période de pénurie alimentaire, ou encore parce qu'elles ne savaient pas si les absents étaient arrêtés ou s'étaient enfuis. Mais il est tout de même possible d'évaluer le nombre de morts en croisant diverses informations crédibles : les morts qui sont aujourd'hui annoncés dans chaque commune algérienne, les cartes de rationnement comme l'a fait l'historien Charles-André Julien, les rapports officiels de l'époque notamment ceux du commissaire Bergé, la comparaison avec d'autres drames comme les victimes de la guerre d'Espagne, la Commune de Paris, et enfin les évaluations des historiens conséquents. C'est ce que j'ai fait et j'arrive à estimer le nombre des victimes entre 5 000 et 10 000. Le chiffre algérien officiel de 45 000 morts n'est pas soutenable objectivement. Même les écrivains les plus favorables aux thèses officielles algériennes comme Jean-Louis Planche, n'arrivent pas à annoncer des chiffres supérieurs à 30 000.
L'histoire de la présence de la France en Algérie n'a jamais bénéficié d'une vue à long terme. La France n'a pas eu, jusqu'en 1945 et même jusqu'en 1961, de politique algérienne constante. À chaque nouveau régime, les objectifs changent : l'aventure coloniale imaginée par la Restauration, devient sous la Monarchie de Juillet une idée de protectorat, puis de conquête territoriale qui s'achèvera en 1847 avec la reddition d'Abd el Khader et en 1857 avec la fin de la conquête de la Kabylie. La colonisation de peuplement que le Second Empire veut mettre en œuvre échoue parce que la démographie française de la seconde moitié du XIX° siècle ne le permet pas et que le contexte économique n'est pas très favorable. C'est pourquoi Napoléon III imagine dans les années 1860 de mettre en place un royaume arabe qui serait associé à la France. La III° République met fin à cette éventualité et veut faire de l'Algérie une province française mais en ne permettant pas à tous les algériens de devenir des citoyens français de plein droit. Et toutes les tentatives imaginées pour « démocratiser » la représentation des groupes indigènes se heurtent à de nombreuses réticences et résistances. L'administration et les représentants des Européens d'Algérie pour diverses raisons s'opposent à toute intégration même progressive (comme le projet Blum-Viollette) et imaginent diviser les populations, pour mieux maintenir le statu quo (Kabyles contre Arabes, religieux contre messalistes censés être proches des communistes, francophiles contre les autres, etc.) Se sont rajoutées en 1945 des causes économiques (liées pour l'essentiel à l'isolement de l'Algérie en période de guerre, qui a dû vivre en quasi autarcie durant cinq ans), des causes religieuses exploitées par des islamistes, un contexte international favorable à la fin des empires coloniaux, la présence des armées alliées sur les territoires nord-africains, la perspective de la conférence de San Francisco en juin 1945, l’absence des jeunes européens(15 % de la population européenne) enrôlés en masse dans l’armée d’Afrique qui luttait encore en Europe contre les Allemands. Les erreurs, les fautes ont été nombreuses. Et l'abrogation du décret Crémieux par le régime de Vichy en 1940, qui retirait la citoyenneté française aux juifs d'Algérie a fait dire à Fehrat Abbas : « Comment pouvons avoir confiance dans un pays qui est capable de retirer aux petits-enfants ce qu'il a donné aux grands-parents ? ».
Si bien que, pour éviter cela, il aurait fallu que beaucoup de gens prennent conscience de la problématique algérienne, que les circonstances internationales soient moins propices, que l'administration française soit plus présente et mieux organisée, que les forces de l'ordre soient plus efficaces dans la prévention. Faut-il rappeler que la seconde guerre mondiale n’était pas terminée, que les combats se poursuivaient sur plusieurs fronts résiduels, que les plus hautes autorités dénonçaient dans les insurgés des suppôts du nazisme ? Bref, il y avait tant facteurs favorisant ce soulèvement, tant de facteurs incitant à une répression implacable, qu'il paraît bien difficile d'imaginer une conjonction de faits inverses permettant d'éviter ou de limiter ces affrontements dramatiques, qui apparaissent aujourd’hui avoir été inéluctables dans un environnement très particulier. Mais qui peut dire comment auraient évolué les esprits en Algérie si le projet Blum-Viollette – qui proposait de donner dans un premier temps à 36 000 musulmans la citoyenneté française, leur permettant notamment de bénéficier du droit de vote dans le premier collège – avait été mis en application ? Ce projet avait été bien accueilli par les musulmans d'Algérie comme ceux regroupés autour de Fehrat Abbas, mais refusé par certains milieux nationalistes (PPA, Ouléma) et par les représentants des Français d'Algérie. Finalement ce projet de loi ne sera même pas présenté au Parlement. Son abandon a sonné le glas de certaines espérances.
D.A. : Quelques semaines après la parution de votre livre, l’ambassadeur de France en Algérie, Bernard Bajolet, a évoqué lors d’un discours à l’université de Guelma, le 27 avril 2008, les « épouvantables massacres » perpétrés le 8 mai 1945. Il a souligné « la très lourde responsabilité des autorités françaises de l’époque dans ce déchaînement de folie meurtrière [qui a fait] des milliers de victimes innocentes, presque toutes algériennes. Aussi durs que soient les faits, la France n’entend pas, n’entend plus, les occulter. Le temps de la dénégation est terminé », a-t-il ajouté. Reconnaissance des faits, repentances, mea culpa se multiplient ces temps-ci de la part des États, qu’il s’agisse du colonialisme ou d’exactions perpétrées dans le cadre de conflits traditionnels, parfois très anciens. Dans le cas particulier de l’Algérie et, plus précisément, de la tragédie de Mai 1945, quelles conséquences positives attendre d’une telle démarche de la France, et à quelles conditions ?
R.V. : Je ne me place pas au niveau diplomatique. Dans les propos tenus par un ambassadeur français, il y a le souci de préserver les projets politiques : ici c'est l'Union Méditerranéenne, les échanges économiques ou l'approvisionnement pétrolier et gazier… Je tente, et je sais que c'est difficile, de rester au niveau historique sans tomber, comme Benjamin Stora, dans l’histoire compassionnelle.
Ceci dit, ce qui s'est passé en Algérie en 1945 doit-il relever d'une démarche de repentance ? En premier abord, il faut préciser qu'il ne peut s'agir de crimes contre l'humanité dont la définition est très claire, même si la jurisprudence apparue avec le procès Barbie, comme le démontre bien le professeur Pervillé, élargit cette notion. S'agit-il de crimes de guerre ? peut-être, mais il faut remarquer qu'il n'y a eu répression que là où des Européens ont été menacés, agressés, blessés ou tués. Nous sommes à la limite de la légitime défense. Et aussi que proportionnellement, même si l'argument peut sembler avoir un côté fallacieux, les victimes européennes ont été presque aussi nombreuses que les victimes musulmanes. Et s'il faut condamner un côté, l'autre n'est pas irréprochable, même si les échelles sont différentes. Je préfère reprendre à mon compte les paroles du précédent ambassadeur de France en Algérie, M. Hubert Colin de Verdières, qui expliquait à Sétif en février 2005 que les événements tragiques de mai 1945 dans l'Est algérien relevaient de la responsabilité des différentes communautés qui résidaient alors dans cette région : « Fallait-il qu’il y ait sur cette terre un abîme d’incompréhension entre les communautés pour que se produise cet enchaînement d’un climat de peur, de manifestations et de leur répression, d’assassinats et de massacres ? ».
Mais je veux aussi souligner que ces troubles ont marqué durablement et douloureusement la mémoire collective algérienne et celle des Français qui vivaient dans cette région à cette époque. J'ai pu très récemment mesurer combien il est encore aujourd'hui difficile en Algérie d'évoquer froidement ce qui s'est passé il y a plus de soixante ans dans ma ville natale, sans provoquer des réactions imprévisibles et irrationnelles. J'ai pu constater combien il n'est pas aisé de recueillir témoignages et sentiments parmi tous les Français qui ont vécu ces instants. Les Algériens attendent de la France qu'elles reconnaissent enfin l'ampleur de la répression tout comme les Français d'Algérie demandent que la fable des milices civiles responsables de la répression soit enfin replacée à son juste niveau, celui d'une force para-policière dans la seule ville de Guelma – qui a certes été à l'origine d'excès importants mais limités géographiquement –, et que l'Algérie reconnaisse également que la communauté française a, elle aussi, avec 109 morts et plus de 200 blessés souffert durant ces événements(la communauté française dans les régions concernées comptait moins de 40 000 personnes contre plus d'un million de musulmans). Il a trop été fait des exactions de Guelma l'archétype de la répression de cette rébellion. Je produis dans mon livre une analyse très critique de la répression qui a été à l'évidence disproportionnée et très lourde, mais j'explique également les raisons de cette démesure sans que cela ne constitue bien évidemment une justification. L'Algérie attend de la France que le chiffre des morts de cette répression soit très officiellement de plusieurs milliers, c'est-à-dire entre 5 000 et 10 000. La plupart des Algériens que j'ai rencontrés pour l'écriture de mon livre et depuis sa parution s'accordent pour dire que le chiffre des victimes que j'annonce est très proche de la vérité au contraire des 45 000 victimes officielles données par l'État algérien. Et la France attend de l'Algérie qu'elle cesse de tenter de reproduire le schéma de la Seconde Guerre mondiale en assimilant colonisation et occupation, armée française et armée allemande national-socialiste, musulmans francophiles et collaborateurs… Et c'est à ce prix qu'un des plus importants contentieux entre la France et l'Algérie sera effacé. Pour trop de clans, quarante-sept ans après sa fin, la guerre d'Algérie n'est pas terminée.
Enfin, si ce sujet resurgit dans l'actualité à l'initiative des politiques et des médias algériens à la fin des années quatre-vingt, c'est en relation avec des motifs de politique intérieure en Algérie : la montée de l'islamisme, les menaces de sécession de la Kabylie et les souhaits de toute une génération francophile (Hibz Al'França) de tourner le page de la période coloniale menaçaient l'unité du pays. En remettant au premier plan ces difficiles instants de 1945, on rappelait que le djihad cher aux islamistes avait été déclaré, que les Kabyles avaient œuvré pour l'indépendance et que la France n'a pas toujours été très tendre avec le peuple algérien.
D.A. : On peut imaginer que mener à bien un tel travail durant sept années, en plus de votre activité quotidienne de médecin, relevait d’un devoir moral plus que d’un simple passe-temps. Le livre publié, avez-vous d’autres projets touchant à l’histoire de l’Algérie ? Il est rare, en effet, que l’expérience du premier livre, surtout quand elle est féconde, ne donne pas l’envie de poursuivre ?
R.V. : Ma famille a été directement atteinte lors de ces événements : des morts, des blessés, une maison incendiée, des séquelles psychologiques très difficiles à vivre et à oublier par toute une génération. J'ai entendu parler durant toute mon enfance et mon adolescence, « des événements de 1945 ». Et depuis que je vis à Toulouse, c'est bien souvent que mes amis, apprenant que je suis né à Sétif m'interrogent sur les « massacres de Sétif ». Et un jour j'ai « craqué ». J'ai voulu savoir ce qu'il s'était passé durant ces difficiles journées dans ma région natale. Et en décidant de partir en quête d'une explication, plusieurs questions se sont imposées à moi. J'ai voulu trouver des réponses. J'ai interrogé la littérature : elle est pauvre, unilatérale, partielle, partiale, incomplète. J'ai été surpris de constater qu'en plus d'un demi-siècle, aucun chercheur français n'avait soutenu une thèse d'histoire ou de sciences-politiques sur le sujet.
Je suis parti à la recherche des témoignages, ils sont peu fiables soixante ans plus tard, souvent contradictoires ou manifestement romancés. J'ai retrouvé des documents inédits d'époque : le journal de marche d'un escadron de gendarmerie, le rapport à sa direction du responsable du chantier de l'entreprise Campenon-Bernard qui construisait le barrage de Kherrata, le cahier écrit pour les psychiatres par un enfant Murschler de 11 ans qui a vécu l'assassinat de ses parents, les mémoires de plusieurs personnes qui ont vécu ces instants, le journal de cet instituteur indigène rédigé durant les quinze jours de son emprisonnement à Guelma, ou encore des articles de presse qui ne sont jamais parus parce que censurés. Ces documents ont une valeur inestimable. Ils ont été écrits dans les instants où les faits décrits se sont produits. Il n'y a pas la pesanteur des clichés historiques ou des pressions politiques pour en modifier la présentation. Il faut alors confronter documents, écrits, souvenirs et témoignages et mener cela à la manière d'une enquête policière. Pour s'apercevoir au terme de cette étude qu'il n'est pas facile d'avoir réponse à tout. Pour une part cela est frustrant, pour une autre part vous avez la sensation du devoir accompli et c'est réconfortant.
Mais surtout ce qui est le plus gratifiant c'est d'observer les réactions de mes amis algériens. Les mots apaisant, objectivité, équilibre, rigueur reviennent sous leurs plumes. Je fais donc un rêve : permettre aux mémoires antagonistes des communautés qui vivaient en Algérie à cette époque de se retrouver dans une analyse similaire des troubles qu'elles ont toutes deux vécus si douloureusement. Et les réactions que j'observe depuis la sortie de mon livre montrent que cet objectif n'est pas utopique pour peu que les responsables politiques ne s'en mêlent pas.
Bien évidemment, d'autres projets relatifs à l'histoire de l'Algérie et à ses moments douloureux m'interpellent. Je présente mon livre dans de nombreuses conférences et à chaque fois des auditeurs me sollicitent sur une problématique nouvelle. Par ailleurs, plusieurs historiens me font part de leurs préoccupations et de leurs recherches. Je ne me dérobe pas même si mes activités professionnelles, la promotion de mon livre et mon engagement dans la vie de ma commune ne me laissent pas autant de temps que je le souhaiterais. Mais la perspective d'une retraite professionnelle pas très lointaine m'ouvre peut-être des horizons nouveaux…


L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie
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Avec du papier, on ponce, on emballe, on fume, on parfume, on filtre, on sèche, on essuie, on se torche, on fait des fleurs, des cocottes, des cerfs-volants, des éventails, on tapisse les murs, on se mouche, on attrape des mouches. Les Japonais le considèrent comme un matériau de construction raisonnable. La plupart de ces activités ou de ces usages sont honorables. Manque, bien sûr, l'essentiel.
Depuis que les Arabes ont fait découvrir aux Européens cette judicieuse invention des Chinois, le papier est le support privilégié de nos œuvres. Elles s'y créent, s'y reproduisent, s'y conservent. On pense avant tout à l'écriture et au dessin, mais le temps lui-même, et la musique, y sont couchés. Plus que la pierre et les vieillards bavards, le papier est notre mémoire.
Ainsi s'ouvre Une Petite Histoire du papier [1], précieux édicule lexical, d'une érudition élégante et subtile, dressé par Jean-Pierre Lacroux : il avait trouvé à se glisser dans ma bibliothèque entre des volumes bien plus m'as-tu-vu d'histoire du livre et de l'édition, mais ma main est allée droit à lui quand j'ai eu vent – par un courrier électronique judicieusement ciblé – de l'existence de son Orthotypographie.
Les sept cent cinquante pages que rassemblent ces deux volumes valent par la tessiture des informations, des repères et des conseils qu'elles recèlent. L'histoire de la typographie, stricto sensu, y côtoie des rubriques souvent lacunaires dans les dictionnaires des difficultés de la langue française – où l'on trouve si rarement ce qu'on y vient chercher en toute hâte, pour finir presque immanquablement par une grande heure de promenade impromptue dans le Grevisse.
Le caractère non scolastique de la démarche s'appuie, de façon presque ironique, sur une critique circonstanciée de ce qu'indiquent ou préconisent les ouvrages conventionnels pour les principales entrées traitées : travail minutieux dans les sources, curiosité boulimique et contagieuse, aiguillonnée à tout propos…, cette confrontation permanente au “thésaurus” de la typographie et de l'écrit n'est pas l'aspect le moins précieux de l'entreprise ; en prime à l'utilité d'un tel corpus, elle active un évident agrément de lecture.
Que Jean-Pierre Lacroux ait la dent dure pour les pratiques introduites (en fait : rendues possibles) par l'informatique et les logiciels de PAO n'est pas pour me le rendre antipathique : Les règles de la composition typographique ne sont pas destinées à faciliter la tâche ou la vie du scripteur mais celles du lecteur. Principe bien oublié par les néocommunicateurs, les paoïstes et beaucoup de typographistes [2]. Nous sont toutefois épargnés la psychorigidité et le saturnisme du typographe inconsolable : ce sont des livres pour notre temps qu'il s'agit de produire, une langue qui circule de support à support – une langue on ne peut plus disponible à qui souhaite ou doit y recourir.
Loin de constituer un code typographique de plus, Orthotypographie – tel que le collectif qui l'édite en a conçu la finalisation éditoriale après la mort de Jean-Pierre Lacroux en 2002 – restitue d'étonnante façon un matériau rassemblé, commenté, ordonné, touchant à la mise en forme de la langue. L'ensemble a été enrichi de fort précieuses séquences des dialogues au cours desquels l'auteur ferraillait parfois dur avec ses pairs du métier, typographes, correcteurs ou simples piétons amoureux de la langue. Les deux volumes sont émaillés de ces « minutes », toujours passionnantes ; leur intégration a notamment permis de compenser efficacement le fait qu'Orthotypographie n'était pas, en 2002, un ouvrage abouti.
D'ailleurs, dès 2003, ses colistiers de la liste Typo ont rassemblé sous le titre Typographique Tombeau de Jean-Pierre Lacroux – comme une première sauvegarde, combien judicieuse – un florilège de ses interventions « en ligne » et en live. D'abord publié sous forme d'un beau recueil hors commerce de 148 pages (mais disponible auprès des éditions Talus d'approche), il est téléchargeable au format pdf sur le site La Part de l'ange. Ma fréquentation d'Orthotypographie, qui promet de rester en vue et à portée de main dans cette pièce, passe par cette variété des niveaux de discours : ils se complètent, se répondent, s'éclairent mutuellement ; ils jettent des ponts praticables entre la tradition et le pragmatisme nécessaire à toute pratique conséquente de l'écrit.
Cerise sur la casse typo, l'homme avait de l'humour : Jamais un coup de deleatur n'abolira le bazar – voilà le genre de petit cul-de-lampe que Jean-Pierre Lacroux déposait volontiers au terme de ses interventions dans les forums et listes de discussion dans lesquelles il intervenait.
Tout cela constitue un véritable trésor vivant, accessible grâce aux soins d'une poignée de fous de la langue qui veillent et font rayonner l'héritage. La langue est, ici, sous belle escorte. Toute esperluette n'est pas perdue.
[1] Éditions Quintette, 2001.
[2] Orthotypographie, volume I, p. 46. Citation et extrait ont été importés par copier/coller de la version html disponible sur le site d'Alain Hurtig, la pagination indiquée est celle des fichiers pdf des deux volumes mis en pages à fins d'impression.
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[Extrait]
L’éternuement de McLuhan n’a ébranlé aucune galaxie.
La composition « typographique » a régné sans partage pendant un demi-millénaire, la photocomposition n’aura pas même vécu un demi-siècle : quelles que soient les évolutions techniques à venir, la chaleur du plomb n’a pas fini d’irradier la langue écrite. Aujourd’hui, l’informatique bouleverse le monde des arts graphiques et multiplie les possibilités de la typographie. Naguère considérable, l’investissement nécessaire à la création d’un poste de composition est devenu dérisoire. C’est très réjouissant. Les machines sont un progrès, on l’a observé il n’y a pas si longtemps dans le domaine des transports, où le Code de la route n’est devenu une nécessité vitale qu’après la pose de moteurs sur les véhicules : quand tout le monde circule vite, il vaut mieux prendre des précautions. Quand tout le monde écrit, pas nécessairement ; mais quand tout le monde compose ? quand n’importe qui imprime ?
Depuis que la « typographie » est morte, les codes typographiques sont devenus indispensables. La publication assistée par ordinateur fait courir de graves dangers à la langue écrite, des dangers « à la mesure de la puissance des machines », comme disent quelques communicateurs. Les protes et les correcteurs étaient souvent tatillons, du moins connaissaient-ils leur langue ; aujourd’hui nous avons des paoïstes improvisés. Il suffit de feuilleter les publications, les brochures, les rapports annuels des entreprises pour constater que certains desk-topeurs ont constamment le pied au plancher, même dans les virages les plus serrés. Sans risque, sauf pour le français, fracassé, et le bon usage, à l’agonie. La chose imprimée bénéficiait jusqu’alors d’une autorité naturelle… Il serait bon pour la santé de la langue écrite que cet a priori favorable disparût ou, mieux, disparaisse au plus vite. L’industrie et le commerce ne font pas de quartier ; inutile d’évoquer la publicité, elle se charge de promouvoir ses petites audaces.
Jean-Pierre Lacroux
Jean-Pierre Lacroux, auteur, avec Pym, des Affreux, petite bande dessinée publiée dans les pages de « L’Huma » de 1977 à 1981, est mort le 12 novembre [2002] à Bruxelles à l’âge de cinquante-cinq ans. Dessinateur de presse à Pilote, au Monde, à France-Nouvelle, puis à Révolution, Jean-Pierre Lacroux était aussi romancier (Panique à Calixta chez Ramsay) et l’auteur d’ouvrages de référence (Papier chez Seghers, La Mémoire des Sergent-Major coédité par Ramsay et les éditions Quintette ainsi qu'Une Affaire de stylos coédité avec Seghers, Une Petite Histoire du papier toujours chez Quintette). Rédacteur et correcteur pour plusieurs encyclopédies, cet érudit recourait à l’humour en toute circonstance. Jusque sur la Toile, où il intervenait dans des forums de discussion de spécialistes de la langue française ou de la typographie.
Liens utiles :![]()
• La présentation d'Orthotypographie sur le site d'Alain Hurtig![]()
• La version en impression à la demande sur le site de La Part de l'ange![]()
• Depuis mars 2008, les éditions Quintette commercialisent l'ouvrage
sous le titre Orthotypo au prix de 19 € (ISBN : 9782868501479).
Deux questions que vous ne manquerez pas de vous poser :![]()
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Les sites des principaux acteurs de cette édition :![]()
• Le site d'Alain Hurtig![]()
• Le site de La Part de l'ange
(et vice versa)![]()
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Dominique Autié
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Quand le labeur
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