L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie
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Avec du papier, on ponce, on emballe, on fume, on parfume, on filtre, on sèche, on essuie, on se torche, on fait des fleurs, des cocottes, des cerfs-volants, des éventails, on tapisse les murs, on se mouche, on attrape des mouches. Les Japonais le considèrent comme un matériau de construction raisonnable. La plupart de ces activités ou de ces usages sont honorables. Manque, bien sûr, l'essentiel.
Depuis que les Arabes ont fait découvrir aux Européens cette judicieuse invention des Chinois, le papier est le support privilégié de nos œuvres. Elles s'y créent, s'y reproduisent, s'y conservent. On pense avant tout à l'écriture et au dessin, mais le temps lui-même, et la musique, y sont couchés. Plus que la pierre et les vieillards bavards, le papier est notre mémoire.
Ainsi s'ouvre Une Petite Histoire du papier [1], précieux édicule lexical, d'une érudition élégante et subtile, dressé par Jean-Pierre Lacroux : il avait trouvé à se glisser dans ma bibliothèque entre des volumes bien plus m'as-tu-vu d'histoire du livre et de l'édition, mais ma main est allée droit à lui quand j'ai eu vent – par un courrier électronique judicieusement ciblé – de l'existence de son Orthotypographie.
Les sept cent cinquante pages que rassemblent ces deux volumes valent par la tessiture des informations, des repères et des conseils qu'elles recèlent. L'histoire de la typographie, stricto sensu, y côtoie des rubriques souvent lacunaires dans les dictionnaires des difficultés de la langue française – où l'on trouve si rarement ce qu'on y vient chercher en toute hâte, pour finir presque immanquablement par une grande heure de promenade impromptue dans le Grevisse.
Le caractère non scolastique de la démarche s'appuie, de façon presque ironique, sur une critique circonstanciée de ce qu'indiquent ou préconisent les ouvrages conventionnels pour les principales entrées traitées : travail minutieux dans les sources, curiosité boulimique et contagieuse, aiguillonnée à tout propos…, cette confrontation permanente au “thésaurus” de la typographie et de l'écrit n'est pas l'aspect le moins précieux de l'entreprise ; en prime à l'utilité d'un tel corpus, elle active un évident agrément de lecture.
Que Jean-Pierre Lacroux ait la dent dure pour les pratiques introduites (en fait : rendues possibles) par l'informatique et les logiciels de PAO n'est pas pour me le rendre antipathique : Les règles de la composition typographique ne sont pas destinées à faciliter la tâche ou la vie du scripteur mais celles du lecteur. Principe bien oublié par les néocommunicateurs, les paoïstes et beaucoup de typographistes [2]. Nous sont toutefois épargnés la psychorigidité et le saturnisme du typographe inconsolable : ce sont des livres pour notre temps qu'il s'agit de produire, une langue qui circule de support à support – une langue on ne peut plus disponible à qui souhaite ou doit y recourir.
Loin de constituer un code typographique de plus, Orthotypographie – tel que le collectif qui l'édite en a conçu la finalisation éditoriale après la mort de Jean-Pierre Lacroux en 2002 – restitue d'étonnante façon un matériau rassemblé, commenté, ordonné, touchant à la mise en forme de la langue. L'ensemble a été enrichi de fort précieuses séquences des dialogues au cours desquels l'auteur ferraillait parfois dur avec ses pairs du métier, typographes, correcteurs ou simples piétons amoureux de la langue. Les deux volumes sont émaillés de ces « minutes », toujours passionnantes ; leur intégration a notamment permis de compenser efficacement le fait qu'Orthotypographie n'était pas, en 2002, un ouvrage abouti.
D'ailleurs, dès 2003, ses colistiers de la liste Typo ont rassemblé sous le titre Typographique Tombeau de Jean-Pierre Lacroux – comme une première sauvegarde, combien judicieuse – un florilège de ses interventions « en ligne » et en live. D'abord publié sous forme d'un beau recueil hors commerce de 148 pages (mais disponible auprès des éditions Talus d'approche), il est téléchargeable au format pdf sur le site La Part de l'ange. Ma fréquentation d'Orthotypographie, qui promet de rester en vue et à portée de main dans cette pièce, passe par cette variété des niveaux de discours : ils se complètent, se répondent, s'éclairent mutuellement ; ils jettent des ponts praticables entre la tradition et le pragmatisme nécessaire à toute pratique conséquente de l'écrit.
Cerise sur la casse typo, l'homme avait de l'humour : Jamais un coup de deleatur n'abolira le bazar – voilà le genre de petit cul-de-lampe que Jean-Pierre Lacroux déposait volontiers au terme de ses interventions dans les forums et listes de discussion dans lesquelles il intervenait.
Tout cela constitue un véritable trésor vivant, accessible grâce aux soins d'une poignée de fous de la langue qui veillent et font rayonner l'héritage. La langue est, ici, sous belle escorte. Toute esperluette n'est pas perdue.
[1] Éditions Quintette, 2001.
[2] Orthotypographie, volume I, p. 46. Citation et extrait ont été importés par copier/coller de la version html disponible sur le site d'Alain Hurtig, la pagination indiquée est celle des fichiers pdf des deux volumes mis en pages à fins d'impression.
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[Extrait]
L’éternuement de McLuhan n’a ébranlé aucune galaxie.
La composition « typographique » a régné sans partage pendant un demi-millénaire, la photocomposition n’aura pas même vécu un demi-siècle : quelles que soient les évolutions techniques à venir, la chaleur du plomb n’a pas fini d’irradier la langue écrite. Aujourd’hui, l’informatique bouleverse le monde des arts graphiques et multiplie les possibilités de la typographie. Naguère considérable, l’investissement nécessaire à la création d’un poste de composition est devenu dérisoire. C’est très réjouissant. Les machines sont un progrès, on l’a observé il n’y a pas si longtemps dans le domaine des transports, où le Code de la route n’est devenu une nécessité vitale qu’après la pose de moteurs sur les véhicules : quand tout le monde circule vite, il vaut mieux prendre des précautions. Quand tout le monde écrit, pas nécessairement ; mais quand tout le monde compose ? quand n’importe qui imprime ?
Depuis que la « typographie » est morte, les codes typographiques sont devenus indispensables. La publication assistée par ordinateur fait courir de graves dangers à la langue écrite, des dangers « à la mesure de la puissance des machines », comme disent quelques communicateurs. Les protes et les correcteurs étaient souvent tatillons, du moins connaissaient-ils leur langue ; aujourd’hui nous avons des paoïstes improvisés. Il suffit de feuilleter les publications, les brochures, les rapports annuels des entreprises pour constater que certains desk-topeurs ont constamment le pied au plancher, même dans les virages les plus serrés. Sans risque, sauf pour le français, fracassé, et le bon usage, à l’agonie. La chose imprimée bénéficiait jusqu’alors d’une autorité naturelle… Il serait bon pour la santé de la langue écrite que cet a priori favorable disparût ou, mieux, disparaisse au plus vite. L’industrie et le commerce ne font pas de quartier ; inutile d’évoquer la publicité, elle se charge de promouvoir ses petites audaces.
Jean-Pierre Lacroux
Jean-Pierre Lacroux, auteur, avec Pym, des Affreux, petite bande dessinée publiée dans les pages de « L’Huma » de 1977 à 1981, est mort le 12 novembre [2002] à Bruxelles à l’âge de cinquante-cinq ans. Dessinateur de presse à Pilote, au Monde, à France-Nouvelle, puis à Révolution, Jean-Pierre Lacroux était aussi romancier (Panique à Calixta chez Ramsay) et l’auteur d’ouvrages de référence (Papier chez Seghers, La Mémoire des Sergent-Major coédité par Ramsay et les éditions Quintette ainsi qu'Une Affaire de stylos coédité avec Seghers, Une Petite Histoire du papier toujours chez Quintette). Rédacteur et correcteur pour plusieurs encyclopédies, cet érudit recourait à l’humour en toute circonstance. Jusque sur la Toile, où il intervenait dans des forums de discussion de spécialistes de la langue française ou de la typographie.
Liens utiles :![]()
• La présentation d'Orthotypographie sur le site d'Alain Hurtig![]()
• La version en impression à la demande sur le site de La Part de l'ange![]()
• Depuis mars 2008, les éditions Quintette commercialisent l'ouvrage
sous le titre Orthotypo au prix de 19 € (ISBN : 9782868501479).
Deux questions que vous ne manquerez pas de vous poser :![]()
• Quelle publication choisir ?![]()
• Quel est l'exemplaire parfait ?
Les sites des principaux acteurs de cette édition :![]()
• Le site d'Alain Hurtig![]()
• Le site de La Part de l'ange
(et vice versa)![]()
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Dominique Autié
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