blog dominique autie

 

Jeudi 28 octobre 2004

21: 25

 

Une dernière Celtique

pour Patrice Thierry

 

 

(Texte adressé le 8 avril 1998 à La Dépêche du Midi
à l’occasion de la mort de Patrice Thierry,
éditeur à Toulouse
à l’enseigne de
L’Éther vague.

 

celtique

 

 

Patrice Thierry s’est éteint dans la nuit de mardi. Depuis deux années, il ne s’était pas remis d’une hémorragie cérébrale aux séquelles irréversibles. Nul parmi ses amis, ses auteurs, les libraires qui diffusent son catalogue ne s’était tout à fait résigné à cette mort qui n’a frappé qu’à demi.
Patrice a édité nombre d’écrivains et de créateurs de notre région parmi lesquels Guy Cabanel, Bruno Ruiz et Philippe Berthaut, mais aussi des auteurs cruciaux de ce siècle dont il a publié des inédits ou redonné à lire des textes devenus introuvables : Benjamin Fondane, Roger Gilbert-Lecomte, Maurice Blanchard et surtout l’écrivain mauricien Malcolm de Chazal dont il avait entrepris la réédition systématique de l’œuvre — pour partie inédite, pour partie « oubliée » des éditeurs petits et grands qui l’avaient jadis fait connaître.

Il associait souvent aux textes la production graphique de peintres et de graveurs, tels Robert Lagarde et Jorge Camacho, qu’il choisissait avec la même passion rigoureuse que ses auteurs.

L’avoir pour éditeur était aussi une épreuve d’amitié. Patrice appartenait, comme Brel et Léo Ferré, à la petite confrérie des fumeurs de Celtiques. Quand la Régie annonça, à la fin des années 1980, qu’elle cessait la commercialisation de cette cigarette « gros module », il acheta les dernières cartouches disponibles. En 1993, pour fêter la sortie du livre d’un auteur, lui aussi fumeur de Celtiques inconsolable, qu’il accueillait dans son catalogue, il lui offrit en même temps que le premier exemplaire de son livre sorti des presses l’un des précieux paquets, à la typo jaune sur fond bleu, tiré de ses réserves.

C’est ainsi que j’ai fumé ma dernière Celtique il y a deux ans, quelques jours après avoir appris le drame qui venait de foudroyer Patrice. La fumée n’a pas eu raison du silence.

 

 

20: 25

 

Brève contribution

à l'histoire des automates

 

 

 

le_mur_du_temps





Aujourd’hui, 14 août 1996, j’ai achevé la lecture du Traité du Sablier d’Ernst Jünger, dans la traduction d’Henri Plard. Entouré d’autres textes, il constitue le cœur d’Essai sur l’homme et le temps, publié par Christian Bourgois en 1970. Contre la pression d’un lourd calendrier professionnel en dépit de l’été, j’avais résolu de consacrer la fin de l’après-midi à la petite centaine de pages — sur à peine deux cents que compte le Traité lui-même — qui restaient à lire. À la première moitié du texte, je n’avais su faire plus que l’oblation de bribes d’heures, depuis une semaine : le soir, disputant à la fatigue, aux nerfs ébranlés, quelques mesures de silence sur la portée de journées vampiriques.

En mai 1990, Ernst Jünger a passé une ou deux nuits à Toulouse. Reçu par la Direction régionale des Affaires culturelles, il venait arpenter quelques hauts lieux du Sud-Ouest. On lui avait ainsi ménagé la visite de Lascaux — la grotte, non le magdalenic park manufacturé dans la matière des blisters qu’on fréquente aujourd’hui sous cette appellation. Le soir, à son retour, un petit comité était convié à rencontrer l’écrivain presque centenaire, que ni la route, ni l’émotion — dont il témoigna — pour les splendeurs originaires de Lascaux ne semblaient même avoir fatigué.

Pourtant peu familier de la démarche, je pris avec moi Le mur du Temps pour le lui faire dédicacer. Je dispose de la première édition française, dans la collection « Les Essais » de Gallimard. Mon exemplaire, aux cahiers non massicotés selon l’usage encore fréquent dans les années soixante (le livre est daté de 1963), n’était pas découpé. Je n’avais lu d’Ernst Jünger qu’Approches, drogues et ivresse de nombreuses années plus tôt. Je n’exclus pas d’avoir acquis à la faveur de soldes ou chez des bouquinistes les deux autres titres, par mesure conservatoire comme j’ai le sentiment de le faire, la plupart du temps, quand j’achète des livres. Toutefois, de mémoire (ce que confirment quelques signes, notamment la carte postale d’une correspondante que j’avais glissée dans l’un d’eux, prévoyant sans doute de l’utiliser comme marque-page), l’achat, dans l’un et l’autre cas, ne saurait être de longtemps postérieur à la parution.

Avant de me présenter à la réception privée à laquelle m’associait mon statut d’éditeur, j’ai soigneusement découpé Le mur du Temps.

Le livre que je viens de reposer est, lui aussi, d’un premier tirage : l’achevé d’imprimer porte le même millésime que le copyright, un léger foulage, sensible sous les doigts, indique que l’impression de la couverture au moins — mais, probablement, les cahiers intérieurs — est typographique ; en lumière rasante, le papier du texte révèle de discrets pontuseaux et vergeures — il n’a d’ailleurs pas jauni le moins du monde. Courante, l’édition offre cependant au regard la joie tactile qu’inspirent ces quelques femmes qui traitent en égales avec l’âge — le livre ne passe pas pour neuf (le papier cristal dont je l’ai couvert à l’époque a pris sur lui le voile de la dessiccation et la morsure de la lumière) mais la poussière que n’ont pas tout à fait congédiée une dizaine de déménagements l’a patiné, affermi ; plus subtilement que la manipulation prolongée de plusieurs lectures, la longue mise en quarantaine dans ma bibliothèque a modelé, arasé les coins trop vifs, les tranches trop nettes du volume à sa sortie des presses.

Je ne doute pas que de telles dispositions matérielles ont adouci, dans ma fréquentation, le Traité du Sablier : les doigts ont pris plaisir, comme à la plage la main se complaît à retrouver le jeu du sablier, l’austère bonheur d’une poignée de temps fluide dont un peu se perd à chaque passe.

Je révère, à l’instant, le fil mystérieusement ténu mais tenace qui relie l’achat d’un livre, il y a un quart de siècle, la rencontre improbable de son auteur vingt ans plus tard, et sa lecture, aujourd’hui, dans des circonstances où la littérature ne pouvait m’offrir de plus précieuse image que celle du temps élémentaire qui découle du sablier.

(Page 278, Ernst Jünger fait allusion au coup de sang de saint Thomas d’Aquin, qui aurait brisé l’automate androïde construit par son maître, Albert le Grand. Je découvre l’anecdote et, pour tout dire, le fait que les deux hommes furent contemporains, eurent commerce et que le premier cultiva l’étrange passion des corps artificiels. Éclairer l’incident, en confronter les sources chez les chroniqueurs et, si elles existent, chez les protagonistes eux-mêmes, voilà l’objet d’un pur loisir dont je solliciterais volontiers que la mort me consente le temps.)

 

 

 

 

 

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Permalien

08: 55

 

Pour une « cybercréation »

en phase avec la vie réelle

 

Il est une question que peut se poser l’internaute curieux, et surtout soucieux de l’avenir même de la communication sur les supports électroniques. N’allons-nous pas, déjà (Internet en est à sa préhistoire…) vers une communication à trois vitesses : le tout un chacun, qui bidouille ; le marchand de cravates, qui vend sa camelote en utilisant l’écran au mieux comme un gueuloir ; et le « créateur », qui crée…
Rappelons-nous le vingtième siècle : une création académique en musique (classique) absolument inaudible par une oreille normalement constituée ; une peinture… (n’en parlons pas) ; des impasses en littérature (le Nouveau roman, la déstructuration de la langue des années 1970) qui ont finalement refait le lit du roman de gare et de la littérature à l’estomac. En architecture, il suffit d’avoir séjourné une nuit (cela m’est malheureusement arrivé) dans un bâtiment conçu par Le Corbusier pour comprendre que cet homme était un ennemi du genre humain.

Bref : la communication électronique en ligne et hors ligne cherche ses nombres d’or, son « canon des ateliers » (règles de la mise en page issues des ateliers du Moyen Âge, auxquelles l’édition traditionnelle s’est longtemps fiée), ses protocoles, ses astuces… C’est de son Léonard de Vinci dont elle a besoin, je veux dire de créateurs qui, sans pour autant poser de limites a priori à leurs recherches, en assureront un « retour » vers l’utilisateur de demain. De telle sorte que l’écriture multimédia puisse s’enseigner (et, pour cela, au préalable, qu’elle ait éprouvé ses potentialités, ses limites, ses privilèges et ses devoirs).

Nous sommes, me semble-t-il, à un moment clé, où l’art, précisément, peut (doit) ne pas manquer une nouvelle fois, comme dans le siècle précédent, ses rendez-vous avec les nouveaux outils, les nouveaux supports, avec ses nouveaux clients (ah ! je sens bien que j’irrite les créateurs avec ce mot !). Tout simplement son rendez-vous avec son temps.

(Ce texte avait été rédigé dans le cadre d’un forum de l’Apelse en 2002.)

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07: 57

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Souffrance de notre temps

 

string

 

Il n'y a pas plus étrange que ce corps jeune qui vous croise. Le temps ne l’a pas encore insulté. Son visage – et jusqu’à une certaine raideur dans la démarche – semblent pourtant un cinglant reproche à toute une société. Dans la grisaille même de cette journée d’automne, les lunettes noires indiquent un refus. Retournez-vous : le string est fraise écrasée, l’élastique mentionne dans une typographie bâtons la marque du sous-vêtement.

L’alexithymie se signale par quatre familles de symptômes : l’incapacité du sujet à exprimer ses sentiments et ses émotions par les mots (un défaut de langue, non une insensibilité au monde, a priori) ; une vie imaginaire indigente ; une tendance à se projeter dans la première activité fébrile venue dès qu’une échéance conflictuelle appellerait la négociation ; la propension à s’en tenir, à la façon des auteurs du Nouveau roman, à la description aride d’objets ou de brèves séquences, en réponse à des questions ouvrant sur le champ affectif (ou encore à déplacer ce champ sur une symptomatologie strictement somatique : Vous paraissez bien triste ? – J’ai terriblement mal aux dents).

L’auteur de l’unique petit livre accessible au non-spécialiste [1] qui, à ma connaissance, traite de l’alexithymie utilise, dès les premières pages de son exposé, deux images saisissantes. Évoquant les liens qui retenaient les premiers observateurs entre « malades psychosomatiques » et les traits constitutifs de ce qui sera isolé plus tard comme syndrome de l’alexithymie, il est fait allusion à ces patients « généralement décrits comme présentant une limitation de l’activité imaginaire induisant une relation qui semble ignorer l’interlocuteur ». Et de mentionner, entre parenthèse, la notion de relation blanche. Avant que Peter E. Sifneos ne forge en 1972 le terme d’alexithymie après en avoir formulé le concept au cours des huit années précédentes, deux cliniciens américains avaient décrit « des patients psychosomatiques incapables de verbaliser leurs affects », qu’ils avaient, faute de mieux, qualifiés d’illettrés émotionnels.

Le Pr Sifneos lui-même a qualifié le profil alexithymique de « personnalité de notre temps ». Une épidémiologie encore rudimentaire situe le taux d’alexithymie dans la population générale des sociétés occidentales aux environs de 8 %. Il se peut que l’impossibilité de procéder à une nosographie de cette pathologie sans venir buter frontalement sur les zones aveugles de notre civilisation mondialisante rebute ou effarouche une majorité d’experts des sciences humaines, qui rechigne devant l’alexithymie. Pourtant, quel réalisme cruel dans cet illettrisme émotionnel à qui nous devons tant de relations blanches chaque jour que Big Brother fait ! (Mais l’Amérique a bon dos, nous avons été bons élèves, susceptibles de dépasser le maître dans le non-dit et l’abjection.)

« […] l'alexithymie, conclut mon petit traité, est une forme particulière de fermeture au sens [je souligne] des événements internes (émotionnels) comme externes, fermeture dont le mécanisme et les effets sont totalement différents de ceux de la névrose et de la psychose. Cette privation de sens liée au style particulier de communication fait de l'alexithymie l'un des paradigmes de l'analyse de l'élaboration psychique du somatique, aux côtés de l'hystérie, de l'hypocondrie et du langage d'organe. »

Il n’existerait pas de corrélation significative entre compétences intellectuelles, la culture, les acquis sociaux et l’alexithymie.

« L’homme parfait est celui chez qui la lumière de la connaissance n'éteint pas la lumière de la piété scrupuleuse [2]. » (Pourquoi ce rapprochement, à l'instant ? Je ne songe pas, soudain, à plus belle connivence de la langue et de la vie réelle que cette sensation du linge à peine sec que je dépend, ce soir, de l’étendoir et de la voix de ma grand-mère maternelle murmurant pour elle-même qu’il est encore frais.)

 

[1] Jean-Louis Pedinelli, Psychosomatique et alexithymie, collection « Nodules », Presses Universitaires de France, 1992.
[2] Ghazâlî, Le Tabernacle des Lumières (Michkat Al-Anwar), traduction de l'arabe et introduction par Roger Deladrière, Le Seuil, 1981.

 

 

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Lignes d'erres… (fragment) par Karim Louis Lambatten.

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