blog dominique autie

 

Jeudi 28 octobre 2004

20: 25

 

Brève contribution

à l'histoire des automates

 

 

 

le_mur_du_temps





Aujourd’hui, 14 août 1996, j’ai achevé la lecture du Traité du Sablier d’Ernst Jünger, dans la traduction d’Henri Plard. Entouré d’autres textes, il constitue le cœur d’Essai sur l’homme et le temps, publié par Christian Bourgois en 1970. Contre la pression d’un lourd calendrier professionnel en dépit de l’été, j’avais résolu de consacrer la fin de l’après-midi à la petite centaine de pages — sur à peine deux cents que compte le Traité lui-même — qui restaient à lire. À la première moitié du texte, je n’avais su faire plus que l’oblation de bribes d’heures, depuis une semaine : le soir, disputant à la fatigue, aux nerfs ébranlés, quelques mesures de silence sur la portée de journées vampiriques.

En mai 1990, Ernst Jünger a passé une ou deux nuits à Toulouse. Reçu par la Direction régionale des Affaires culturelles, il venait arpenter quelques hauts lieux du Sud-Ouest. On lui avait ainsi ménagé la visite de Lascaux — la grotte, non le magdalenic park manufacturé dans la matière des blisters qu’on fréquente aujourd’hui sous cette appellation. Le soir, à son retour, un petit comité était convié à rencontrer l’écrivain presque centenaire, que ni la route, ni l’émotion — dont il témoigna — pour les splendeurs originaires de Lascaux ne semblaient même avoir fatigué.

Pourtant peu familier de la démarche, je pris avec moi Le mur du Temps pour le lui faire dédicacer. Je dispose de la première édition française, dans la collection « Les Essais » de Gallimard. Mon exemplaire, aux cahiers non massicotés selon l’usage encore fréquent dans les années soixante (le livre est daté de 1963), n’était pas découpé. Je n’avais lu d’Ernst Jünger qu’Approches, drogues et ivresse de nombreuses années plus tôt. Je n’exclus pas d’avoir acquis à la faveur de soldes ou chez des bouquinistes les deux autres titres, par mesure conservatoire comme j’ai le sentiment de le faire, la plupart du temps, quand j’achète des livres. Toutefois, de mémoire (ce que confirment quelques signes, notamment la carte postale d’une correspondante que j’avais glissée dans l’un d’eux, prévoyant sans doute de l’utiliser comme marque-page), l’achat, dans l’un et l’autre cas, ne saurait être de longtemps postérieur à la parution.

Avant de me présenter à la réception privée à laquelle m’associait mon statut d’éditeur, j’ai soigneusement découpé Le mur du Temps.

Le livre que je viens de reposer est, lui aussi, d’un premier tirage : l’achevé d’imprimer porte le même millésime que le copyright, un léger foulage, sensible sous les doigts, indique que l’impression de la couverture au moins — mais, probablement, les cahiers intérieurs — est typographique ; en lumière rasante, le papier du texte révèle de discrets pontuseaux et vergeures — il n’a d’ailleurs pas jauni le moins du monde. Courante, l’édition offre cependant au regard la joie tactile qu’inspirent ces quelques femmes qui traitent en égales avec l’âge — le livre ne passe pas pour neuf (le papier cristal dont je l’ai couvert à l’époque a pris sur lui le voile de la dessiccation et la morsure de la lumière) mais la poussière que n’ont pas tout à fait congédiée une dizaine de déménagements l’a patiné, affermi ; plus subtilement que la manipulation prolongée de plusieurs lectures, la longue mise en quarantaine dans ma bibliothèque a modelé, arasé les coins trop vifs, les tranches trop nettes du volume à sa sortie des presses.

Je ne doute pas que de telles dispositions matérielles ont adouci, dans ma fréquentation, le Traité du Sablier : les doigts ont pris plaisir, comme à la plage la main se complaît à retrouver le jeu du sablier, l’austère bonheur d’une poignée de temps fluide dont un peu se perd à chaque passe.

Je révère, à l’instant, le fil mystérieusement ténu mais tenace qui relie l’achat d’un livre, il y a un quart de siècle, la rencontre improbable de son auteur vingt ans plus tard, et sa lecture, aujourd’hui, dans des circonstances où la littérature ne pouvait m’offrir de plus précieuse image que celle du temps élémentaire qui découle du sablier.

(Page 278, Ernst Jünger fait allusion au coup de sang de saint Thomas d’Aquin, qui aurait brisé l’automate androïde construit par son maître, Albert le Grand. Je découvre l’anecdote et, pour tout dire, le fait que les deux hommes furent contemporains, eurent commerce et que le premier cultiva l’étrange passion des corps artificiels. Éclairer l’incident, en confronter les sources chez les chroniqueurs et, si elles existent, chez les protagonistes eux-mêmes, voilà l’objet d’un pur loisir dont je solliciterais volontiers que la mort me consente le temps.)

 

 

 

 

 

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