Dans la vie quotidienne, professionnelle et privée, je passe volontiers pour un emmerdeur : dans la moindre note rédigée à l'attention d'un client comme dans les documents destinés à ne circuler qu'à l'intérieur de l'entreprise, je ne transige pas sur les échelles de titres, la gestion des blancs, le choix de la typographie. Mais il en va de même pour le rangement des couteaux et des petites cuillers, le strict alignement des tranches sur les rayonnages de la bibliothèque, la conservation des fiches de posologie dans les boîtes de médicament entamées, et j'en passe (non, je ne passe pas sur la langue, qui est concernée au premier chef). De là à ce que certains, en leur for intérieur, aient admis l'hypothèse que je suis toqué (atteint de toc, de troubles obsessionnels compulsifs), il n'y a qu'un pas – déjà franchis, je m'en enorgueillis presque.
First of all, j'ai la conviction d'éviter des catastrophes. Dans son dernier livre [1], Renaud Camus donne pour célèbre une anecdote que j'aurais dû connaître à plus d'un titre. L'un des fondateurs de la psychiatrie contemporaine, Philippe Pinel, corrigeait les épreuves d'un de ses livres. En marge d'une longue citation, il note à l'intention des typographes : Il faut guillemeter tous les alinéas. Pinel avait-il – comme tous les médecins (affirmait ma mère) – une écriture en pattes de mouche ? inattention du prote qui vérifia les corrections de l'auteur avant de les retourner au marbre ? La première édition parut avec cette phrase insérée, je suppose, juste avant ou après ladite citation : Il faut guillotiner tous les aliénés.
Renaud Camus rappelle surtout, de façon lancinante, au fil des trois conférences éditées dans Syntaxe, que le soin scrupuleux accordé au respect de la syntaxe, y compris dans (et à commencer par) la langue orale, est le premier et le principal hommage qu'on puisse rendre à l'autre, dans son altérité. Je suis sensible au retour, en plusieurs occurrences dans ces trois textes (qui tissent un même propos) du mot scrupule. Les premiers mystiques musulmans tenaient la « piété scrupuleuse » (wara') pour une étape nécessaire de l'union avec Dieu ; mais cette piété avait pour premier destinataire l'autre (le christianisme dirait le prochain), dans la maison, sur le chemin de la Mecque, au souk : le marchand de dattes auprès de qui (retraversant à pied tout le pays) l'on venait s'excuser d'avoir tenu pour sienne, par inadvertance – par absence d'attention scrupuleuse –, et de l'avoir mangée sur-le-champ, une datte tombée de son étal. L'apologue figure dans le Mémorial des Saints de Farid-ud-Din ’Attar [2].
Il fait bon s'entendre dire [mais je tire quelque peu à moi le texte de Renaud Camus, qui n'ouvre pas explicitement sur une telle perspective] que l'agacement de mon prochain serait à mesure de l'attention que je lui porte, de sa gêne à être au monde, au même monde que le mien – d'une réticence organique à partager le monde.
[1] Renaud Camus, Syntaxe, ou l'autre dans la langue et autres conférences, P.O.L., octobre 2004, p. 74.
[2] Traduction d’Abel Pavet de Courteille, nouvelle édition, collection « Points Sagesses », Le Seuil, 1976, p. 131.

Dominique Autié
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