blog dominique autie

 

Lundi 22 novembre 2004

05: 39

 

Contre Céline

 

 

Maurice G. Dantec

 

Autant le dire, mon attitude à l'égard de M. Destouches et de ses livres est de l'ordre de la crispation psychorigide. L'annonce conjointe, ces temps-ci, de deux essais consacrés au personnage – une étude qui entend décaper le « mythe » Céline d'une part, de l'autre un dictionnaire érudit qui explore l'œuvre entière –, me confirme le statut problématique de l'homme, qu'aucune tentative de banalisation ne saura réhabiliter : j'ai mémoire d'un entretien de Philippe Sollers avec Claude Simon, paru il y a deux ou trois ans dans Le Monde, au cours duquel le Prix Nobel assénait, comme une évidence que nul ne songerait à discuter, que le siècle précédent aura compté deux génies tutélaires, Proust et Céline – Cause toujours….

La personne de M. Destouches me semble répugnante. En son temps, j'ai refermé Le Voyage…, ouvert à contrecœur, au bout de dix pages. Le rejet est organique. On ne fait pas cela avec la langue !

Outre l'itinéraire personnel de l'auteur, pour ce que j'en connais (sa correspondance avec son éditeur [1] propose un catalogue encyclopédique des bassesses susceptibles de trouver refuge sous les jupes de la littérature), j'attribue mon impossibilité à lire ses textes à ma défiance pour l'ironie dès que celle-ci fonctionne, non plus par une stratégie hautement maîtrisée du discours, mais par une distorsion de la langue elle-même. Observez autour de vous : ils sont nombreux ceux chez qui une attitude soi-disant critique à l'égard du monde qui les entoure induit un langage à double fond qui, ayant tôt fait tache d'huile dans leur langue, les empêche même de demander une baguette de pain chez le boulanger sans que la formule spontanément venue à leurs lèvres ne soit pipée par quelque sous-entendu. Perpétuelles mouches du coche dont le propos ne sait manier que le faux-fuyant, ils épuisent d'emblée toute tentative d'entretien : langue étanche, stéréotypée comme les gestes du schizophrène sous camisole chimique, arrogance d'un déni mitraillé en flux tendu. Je ne connais pas d'illustration plus nette à mon propos que le ton adopté, sans relâche, par les journaliste du Canard enchaîné pour traiter l'information. Il ne fait pas le moindre doute que la pertinence des sources et la vigilance que ce journal exerce sont d'une parfaite légitimité pour le fonctionnement d'une démocratie. S'est-on déjà penché, toutefois, sur la question suivante : les mêmes informations – strictement les mêmes – données sur le registre froid d'un discours classique et « de premier degré » (Tocqueville traitant de l'Ancien Régime et de la Révolution) resteraient-elles supportables par les pouvoirs en place ? N'est-ce pas à l'expresse condition d'une langue ironisée (comme on parle d'un sol radioactif) que Le Canard… est toléré à patauger dans la mare politique ? D'où la tentation de prêter à l'ironie un pouvoir qu'elle ne détient pas – l'information seule, malgré l'ironie ou indépendamment d'elle, serait en l'occurrence explosive.

Dans le strict registre littéraire, à la même époque que M. Destouches, on pouvait se procurer les romans et les essais de Francis Carco et de Pierre Mac Orlan, qui n'ont guère démérité dans leur traduction de la gouaille populaire et leur peinture de la mouise. Langue classique s'il en est, chez l'un et l'autre. Quant à la critique acérée de nos sociétés, j'oriente le visiteur vers les deux volumes du Théâtre des opérations de Maurice G. Dantec [2]. Je mentionne Dantec, dont je suis loin d'épouser systématiquement les colères mais dont je suis toujours ému de partager nombre de lectures (souvent les moins attendues en ce siècle), parce que le premier reproche qui me revient volontiers aux oreilles à son propos se cantonne à relever qu'il se prend au sérieux (le second, qu'il aurait lui aussi une sale gueule). Je tiens donc l'écriture de Dantec pour le dernier rempart contre cette ironie-là.

J'ai longtemps aimé dire que je suis dénué de tout humour. Cette posture n'a pas lieu d'être. C'est d'ironie dont je suis plus certainement dépourvu – de cette ironie qui, pour prétendre affecter le monde extérieur (si tant est que cet état d'esprit revête la moindre efficacité), doit au préalable conspuer la langue dans laquelle elle s'exprime [ce qui revient à se pisser dessus].

Le plus douloureux pour moi dans ce débat – qui, si ce n'était ce dernier point, n'en serait plus un à mes yeux depuis toujours –, consiste à devoir écrire contre mes quelques amis les plus chers : chez eux, presque unanimement, Céline figure au premier rang des lectures qui ont marqué leur propre cheminement.

 

[1] Louis-Ferndinand Céline, Lettres à la N.R.F. – 1931-1961, Gallimard, 1991.
[2] Maurice G. Dantec, Le Théâtre des opérations, 1. Journal métaphysique et polémique (1999) ; 2. Laboratoire de catastrophe générale, Journal métaphysique et polémique (2000-2001), Gallimard, respectivement 2000 et 2001 ; disponibles en collection de poche « Folio ».

Maurice G. Dantec (cliché emprunté au site Fidjii). Je découvre avec bonheur tout un dossier de chroniques consacrées à Dantec, Maurice G. Dantec dans la Zone, sur le blog de Juan Asensio, Stalker - Dissection du cadavre de la littérature (la découverte de ce blog elle-même est motif de réconfort).

 

Commentaires:

Commentaire de: Sébastien Bret [Visiteur]
"On ne fait pas cela avec la langue !"

Mais si, mon bon ami, on a le droit de violer la langue, à condition de lui faire de beaux enfants. Pensez à Rabelais, à Saint-Simon.

Savez-vous que le Voyage au bout de la nuit est le livre le plus volé en librairie ? N'est-ce pas la preuve, par l'exemple, du génie célinien ? Croyez-vous que dans 50 ans les gens s'arracheront vos livres au point de les voler ? Demandez à votre nouvel ami, le Stalker, ce qu'il pense de Céline.

Par ailleurs, s'agissant de la "pertinence des sources", Le Canard Enchaîné est loin d'être au-dessus de tout soupçon. Voir  : http://maljournalisme.chez.tiscali.fr/vivendi_canard.htm

Je vous salue bien.
Permalien Lundi 29 novembre 2004 @ 18:57
Commentaire de: Constantin Copronyme [Visiteur]
Curieux, tout de même, qu'on puisse vomir Céline, le juger illisible et, dans le même temps encenser Maurice G. Dantec, dont les considérations prétendument philosophiques ne sont guère qu'un ramas d'élucubrations fumeuses et paranoïdes...
Quant à votre conception de "l'ironie", elle est singulièrement réductrice. L'ironie n'a pas grand-chose à voir, me semble-t-il, avec le persiflage ou les calembours de commis-voyageur à quoi vous semblez la réduire : voyez Jankélévitch !
"Quandoque bonus dormitat Homerus" !
Permalien Samedi 23 juillet 2005 @ 22:56
Commentaire de: bozonnet cyril [Visiteur] · http://www.echoparisien.com
beau site, la polémique littéraire s'y niche. Quand la forme, bravo pour l'esthétisme.
Au fait, vive l'ignoble mais talentueux "médecin des pauvres" de Meudon !
Permalien Vendredi 25 août 2006 @ 18:22
Commentaire de: philippe gaida [Visiteur]
vive Céline le grand maitre, que ceux qui le condamnent marine dans leur existence merdeuse!!!!!!!!
Permalien Lundi 15 janvier 2007 @ 00:33
Commentaire de: admin [Membre]
Bonjour à vous, et merci de votre lecture et de votre signe.

Vous partagez la rude vigueur de beaucoup de lecteurs de Céline, dont je respecte les goûts, croyez-le bien.
Mais pourquoi ces objurgations ?
Est-ce parce que mon existence est merdeuse que je suis opaque et fermé à la langue de Céline ?
Ou bien est-ce parce que je ne goûte pas cette langue que ma vie est merdeuse ?
Cause ou conséquence ? Il serait intéressant que vous poussiez plus avant la démonstration.
Céline n’aurait-il rien écrit susceptible de réconcilier l’Homme avec lui-même ?
C’est une vraie question que je vous pose.
Ou bien son œuvre est-elle toute de haine, de fracture, d’insulte ?
Je ne le crois pas : nombre de mes amis tentent de me convaincre de la force de la fraternité dans les romans de Céline. Je les sais assez fins lecteurs pour ne pas se tromper.
Pourtant, la constance avec laquelle les inconditionnels s’en prennent, violemment, comme vous le faites, à ceux qui ne partagent pas leur regard ne laisse de me paraître étrange. C’est pour moi un petit mystère.
Merci, quoi qu’il en soit. Internet permet de se croiser, et parfois de se demander du feu. Bien à vous.
Dominique Autié.
Permalien Mardi 16 janvier 2007 @ 07:13
Commentaire de: philippe gaida [Visiteur]
Cher Monsieur,
Je ne mets doute ni votre bonne foi ni la qualité de votre existence.Il m'arrive d'avoir des "coups de gueule".Depuis trop longtemps, j'entends ca et là des gens qui trouvent d'entrée, dés la lecture de la première page Céline répugnant, abjecte,illisible.......
J'aime l'écrivain et l'homme même si je ne lui pardonne pas d'avoir pondu des horreurs comme "bagatelles pour un massacre" ou "l'école des cadavres".
Ca oui, c'est indéfendable et je doute que Céline ait eu toute sa raison pour écrire de telles choses.
J'aime le Céline de "mort à crédit" et du "voyage" et je vois dans ces livres une grande sensibilité et un style remarquable.Cela dit, je n'essaye pas de convaincre les autres surtout si comme vous, ils me donnent l'impression d'avoir abordé Céline avec un a priori irréversiblement négatif.(ce que je peux également comprendre pour les raisons précédement évoquées).Je conclurai en disant que si Céline a tenu des propos orduriers, il n'a jamais tué personne.Je m'offusque bien davantage en voyant qu'on voulait faire à Pinochet des funérailles nationales qu'en lisant Céline
Bien cordialement.
Philippe Gaida
Permalien Mercredi 31 janvier 2007 @ 12:17

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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