blog dominique autie

 

Samedi 27 novembre 2004

04: 40

 

 

Les hommes du Suaire

 

Saint Suaire de Turin

[Avant même de lire éventuellement cette chronique, j'invite l'internaute à faire halte un instant devant ce cliché, quels que soient son innocence ou ses a priori face au document, ses convictions ou sa foi, son agacement ou sa surprise. Voilà plusieurs années que je n'ai pas ouvert l'un des livres où il est reproduit, et l'émotion est intacte devant cet écrit – j'élude d'emblée tout débat savant sur ce négatif photographique, ce qui est sous mes yeux est écrit, à la façon des empreintes de mains négatives mutilées dans la grotte préhistorique de Gargas ; nous sommes, à Turin comme à Gargas, devant des icônes corporelles : un corps (c'est la seule certitude qui fasse l'unanimité) a écrit cela.]

En dépit du poids, j'ai fait main basse voilà un mois chez un bouquiniste de Saint-Sernin, sur une dizaine de gros volumes de la Revue scientifique (énigmatiquement sous-titrée « Revue rose ») : un bulletin hebdomadaire d'une trentaine de pages, imprimé sur deux colonnes dans une typographie serrée, relié en tomes semestriels. Les années 1901 à 1905 étaient éparpillées parmi un vrac de livres, grands et petits, mis en vente à deux euros. Le bouquiniste décongestionnait ses stocks, l'affaire fit deux heureux.

Je ne pris la mesure de ma fortune qu'un peu plus tard, en feuilletant, par pur hasard, le tome XVII, correspondant aux numéros parus de janvier à juin 1902. Au printemps de cette année-là, en effet, a sévi une véritable guerre du Linceul entre les scientifiques libres penseurs et leurs confrères, à l'occasion de la parution de l'étude que Paul Vignon venait de publier – base de tous les travaux qui suivirent jusqu'à aujourd'hui, dont la masse occuperait toute une bibliothèque. Et c'est dans la Revue scientifique, dans les pages que j'ai sous les yeux, que les protagonistes ont croisé le fer ! C'est dans le numéro du 31 mai 1902 que le Pr Yves Delage, membre de l'Institut, proche de la libre pensée mais attentif à l'exposé des faits et aux analyses de Vignon, se justifie de sa position après s'être vu refuser la publication d'une simple note sur le Suaire par les responsables des Comptes rendus de l'Académie des sciences.

À la mi-mai, Yves Delage et Paul Vignon, qui se sont fait l'un et l'autre conspuer par Maurice Vernes au nom de la libre pensée, utilisent leur droit de réponse. C'est un feu d'artifices d'arguments, de démonstrations scientifiques et de coups bas autour du linge problématique. Chaque ligne remue la lance dans le vif du sujet. Pour m'être intéressé à la question [1] sans avoir, à l'époque, consulté ce dossier en bibliothèque (je viens de vérifier qu'il est effectivement mentionné par la plupart des monographies que j'ai lues sur le Suaire), je me rends compte que l'essentiel est formulé ici même, avec une prodigalité et une fermeté de trait, dans les deux camps, qui m'auraient peut-être laissé sans voix au moment d'engager ma propre méditation sur l'Homme du Linceul. Au point que je songe à reproduire ces pages, qui appartiennent aujourd'hui au domaine public, et à en offrir une édition téléchargeable, en annexe du blog. En un siècle, les outils d'exploration scientifique ont décuplé leurs performances, l'image du Linceul a été scannée, transcrite en trois dimensions, les pollens retenus dans la chair du tissu ont été identifiés… Les questions dont le débat de 1902 a dressé la liste sont les bonnes, cette liste ne s'est pas significativement allongée et aucune réponse tangible n'est venue affadir le mystère du Linge.

Pour ceux qui découvrent le sujet, il convient de préciser que cette flambée de passion a embrasé la communauté scientifique dans les mois qui ont suivi la découverte par Secondo Pia (un avocat italien passionné de photographie), dans la nuit du 28 mai 1898, alors qu'il développait le cliché du Suaire réalisé le jour même, de l'étrange propriété de l'image figurant sur le tissu de se comporter comme un négatif photographique. Je ne peux m'empêcher de rapprocher cette ferveur, certes partisane, de la médiocre tiédeur consensuelle qui a dicté à la presse les articles sans étoffe publiés lors de l'ostension de 1998. L'Église elle-même était engoncée dans un discours intenable. Dix ans plus tôt, elle avait autorisé qu'un examen au carbone 14 fût pratiqué en terre anglicane. Le résultat avait été claironné avec une morgue peu scientifique par les experts du British Museum : un faux du Moyen Âge, réalisé entre 1260 et 1390 ! Le point d'exclamation était de trop, mais il y avait encore quelques braises chaudes dans le propos.

Les scientifiques de 1902, des deux bords, n'avaient aucune visée œcuménique, la laïcité qu'une partie d'entre eux revendiquait pour la science avait l'immense mérite de dire son nom et de montrer son visage dans toute son aridité et sa tristesse dogmatique. L'idée ne leur aurait pas traversé l'esprit de séduire les partisans de l'adversaire en édulcorant leur intime conviction. Je dis qu'ils contribuaient, en s'écharpant de la sorte autour du Suaire, à ce qu'un feu intérieur ne s'étouffât pas chez leurs contemporains. La réserve et la courtoisie de surface qu'ils ont apprises depuis pour venir se pousser du coude devant nos médias totipotents contribuent, en la circonstance, à l'atonie spirituelle de beaucoup d'entre nous, me semble-t-il.

Le clientélisme des églises, des médias, des pédagogues de tout poil et des politiques n'est pas seul comptable du consensus mou qui parvient même à nous rendre suspectes nos émotions les plus intimes. Par certaine posture qu'elle adopte pour se retrancher derrière son devoir d'objectivité, la science cotise à ce nivellement des affects et des consciences – quand cette objectivité, notamment, devient le prête-nom de la laïcité, qui est une confession inavouable.

Après avoir découvert, saisissant de vigueur intellectuelle, le plaidoyer d'Yves Delage – ce dur à cuire dont les préventions cèdent devant l'image –, je reporte le regard sur l'Homme du Suaire et, de nouveau,
à ma façon je prie.

 

[1] Toutes les larmes du corps – Devant le Linceul de Turin, Le Rocher, 1998.

Le visage du Suaire, négatif, d'après le cliché de G. Enrie, Ed. Foto Nazionale, Turin, in Orazio Petrosillo et Emanuela Marinelli, Le Suaire, une énigme à l'épreuve de la science, Fayard, 1991.
Parmi un nombre incalculable de sites, en toutes langues, consacrés au Linceul de Turin, celui qui se donne comme le site officiel émanant de l'Église catholique italienne me paraît proposer une bonne introduction, résumant avec rigueur l'historiographie (mieux que l'histoire) du Linceul.

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: Alina Reyes [Visiteur] · http://www.alinareyes.com
Je suis très émue par votre comparaison du suaire avec les mains de Gargas, une grotte avec laquelle j'ai une longue histoire, et que je ne peux visiter sans avoir envie de pleurer. Je suis allée jusqu'à m'enfermer, seule cliente, dans le petit hôtel tout proche, un jour d'hiver, pour écrire et pouvoir me rendre à pied sur ce site qui me bouleverse. Une autre fois, j'y ai amené une équipe de télévision qui faisait mon portrait... la comparant à la grotte de Lourdes... ma voix se bloquant dans ma gorge...
J'ai hâte de pouvoir lire ce texte, si vous pouvez le mettre en ligne...
(je vous ai découvert par le stalker)
Permalien Dimanche 28 novembre 2004 @ 22:15
Commentaire de: ERIC [Visiteur] · http://atp9.org/index.php?page=defaut&num_page=52
Bonjour.
Après lecture de votre blog et constatation du sérieux de vos propos, je vous signale que nous organisons un voyage dont le thème est "le Linceul de Turin, Bernard de Clairvaux"
C'est avec plaisir que nous partagerions ce périple.
Au plaisir,
Eric
Permalien Samedi 1 avril 2006 @ 22:07
Commentaire de: Yves Lebrec [Visiteur]
Vous parlez de Vignon sans en connaître les sources scientifiques conservées chez nous, car Vignon était professeur à l'Institut catholique de Paris et dont on diffuse des images qui viennent d'où???
Parlez d'un homme sans avoir travailler sur les sources cela me laisse toujours songeur.
Permalien Vendredi 4 mai 2007 @ 08:44

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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