On ne remerciera jamais assez l'éditeur Philippe Picquier d'avoir enfin donné à lire La Découverte de l'Inde de Nehru [1] au lecteur francophone, même – et surtout – plus d'un demi-siècle après sa parution. S'il avait été traduit et publié dans l'immédiat après-guerre, il n'est pas certain qu'on songerait à lire aujourd'hui ce texte monumental (près de 700 pages) que le premier responsable politique de l'Inde indépendante de 1947 a écrit en prison, en 1944-1945. L'ouvrage est inclassable : c'est un sous-continent entier, une civilisation qui écrirait son autobiographie à travers un je singulier, celui du deuxième artisan de l'indépendance aux côtés de Gandhi.
L'auteur prévient qu'il rédige son texte loin de toute bibliothèque, sans notes – ce qui dénude ce long monologue de toute référence infrapaginale, de tout apparat critique. Plus étrange encore : les données historiques, les fondements spirituels (mythologiques, scripturaires) les plus complexes deviennent soudain lumineux parce que quelqu'un, dans les circonstances pleinement décrites et assumées qui lui sont faites, met en perspective sa propre biographie in progress avec le continent qui est le sien, avec l'« histoire » – chronique et épopée – de son pays (qui cesse soudain d'être une bassinante thèse officielle, comme il en va si souvent dans les manuels et dans les mémoires de ceux qui font l'histoire), avec ses religions tarabiscotées, auxquelles il n'adhère pas, qui le rebutent volontiers mais qui nous sont redues sensibles par le prisme de ses démêlés intimes avec elles… Dès les premières pages, Nehru me compromet dans une expérience enivrante de contre-culture au fil d'un texte qui, curieusement, s'avère hors du temps (parce que reclus ?) – en marge de l'histoire, en tout cas, alors qu'il n'y avait pas plus aux prises avec l'événement (l'avènement) historique que cet homme-là écrivant ce livre-ci.
Pour qui s'intéresse à l'Inde dite éternelle, le compagnonnage de cellule avec le prisonnier est un bain de jouvence, aussi efficace que les renaissances à répétition des héros du Râmâyana. Au-delà de toute curiosité pour l'Inde elle-même, cette lecture apporte une formidable raison de ne pas désespérer tout à fait. Qu'un homme public, appelé à diriger un État, fût à même de livrer, « à mains nues », avec le seul appui de sa mémoire et de son âme, un récit d'une telle tessiture sur son propre pays
– et cela, deux générations à peine avant la nôtre, celle qui ronge son frein sur les marches du pouvoir –, voilà qui réconcilierait presque avec la politique.
[1] 2002. 27,50 €.
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Dominique Autié
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