blog dominique autie

 

Vendredi 3 décembre 2004

05: 35

 

Noir et blanc [II]

 

Mariage

Je suggère à ceux que les histoires de famille horrifient (qu'ils sachent que je fraternise) de se borner à enregistrer ce cliché dans la mémoire morte de leur rétine.

L'original mesure très exactement 80 x 132 mm. Insuffisamment rincé peut-être une fois sorti du bain de révélateur, le tirage présente une zone qui a viré au jaune dans sa partie supérieure gauche (que le scanner accuse, elle est à peine visible sur l'épeuve).

Nous sommes le 18 octobre 1948, sur les marches de l'église de Bourg-la-Reine. Paul-Émile Autié [1917- … vient d'épouser Jacqueline Gandais (1926-2001). C'est un professionnel qui opère, le protocole photographique est sourcilleux – l'arbre généalogique passé par la scie, débité, rangé en un stère bien net –, le reportage paraît dépouvu du moindre écart.

L'ordonnancement de ce cliché trahit pourtant une dissymétrie profonde, pour ainsi dire scandaleuse.

Les mariés ont d'ores et déjà posé. En deuxième ligne, s'avancent leurs parents les plus proches : au centre, Raymond, mon grand-père maternel (né avec le siècle, il a donc quarante-huit ans) et à son bras, Louise, la mère de mon père, qui mourra deux ou trois ans plus tard. Simone, femme de Raymond, ma grand-mère maternelle, tient le bras de Jean, le frère aîné de mon père – mon grand-père paternel est mort plusieurs années avant la guerre et je ne sais que depuis peu qu'il était prêtre défroqué de l'évêché d'Agen. Il y avait donc une longue génération d'écart entre les parents de mon père et ceux de ma mère ; les parents de Raymond [Simone a perdu sa mère encore enfant et le père est mort depuis longtemps] se tiennent derrière lui, on distingue nettement la barbichette blanche de mon arrière-grand-père Paul mais son épouse est cachée par le chapeau de Louise [les deux femmes ont pratiquement le même âge, et c'est de mon arrière-grand-mère que je garderai le souvenir].

Et ces deux prêtres… L'un, à gauche, est le beau-frère de Jean Autié, mon oncle paternel. L'autre, l'abbé Merle – un petit homme dont je me souviens fort bien car il louchait et avait un cheveu sur la langue –, était l'aumônier des scouts et des jeannettes de la paroisse (il existe un nombre significatif de photographies de ma mère, le foulard noué au cou, en chaussures d'escalade, entourée de consœurs monitrices [des scènes de plein air]).

On m'objectera de bonne foi que la symétrie est au contraire parfaite, que ce n'est pas le souci de remplacer le père défunt du marié par un frère (auquel mon père était très attaché) qui fait injure à la raison classificatoire des familles. Et que l'astuce des deux ecclésiastiques posés en candélabres de part et d'autre des géniteurs du jeune couple procède, sinon du génie, du moins d'un sens éprouvé du casting (une sorte d'Ikebana appliqué à la génétique).

Non, la dissymétrie, qui est défaut accidentel d'une symétrie sous-jacente plus qu'absence de toute symétrie, vient du regard de ma grand-mère Simone, encore une fois [1]. De nouveau [peu importe que cette photographie fût prise plusieurs années avant celle que j'ai publiée lundi dernier] cette femme biaise, élude la scène dans laquelle elle se trouve compromise, récuse l'objectif. Il me semble toutefois que ce regard n'est, pour moi, intimement, qu'une énigme à demi. Ce que le scanner est parvenu à extorquer des quelques millimètres carrés de cette seule partie de l'image est saisissant, vous verrez. C'est la raison pour laquelle je sollicitais, tout à l'heure, que le lecteur me fasse la grâce d'engranger cette scène, d'accorder juste une seconde d'attention à cette femme, hic et nunc, rivée dans l'absence.

Je ne saurais donc m'empêcher de voir, à travers sa conséquence, dans la disposition même des protagonistes sur les marches de cette église un coup de force (ce n'était sans doute pas le premier) : la signature inflexible de celle qui allait devenir ma mère [cette formule me vient, sans la moindre malice, pour une fois sans préméditation, et j'en mesure aussitôt la portée : elle suggère une prise de fonctions plus qu'un acte inaugural et créateur
– un ministère ou une prison préexistent au politicien (ou au prêtre) et au directeur de l'administration pénitentiaire qui s'en voient confier la charge ; comme si devenir ma mère fût une distinction honorifique (ou un bannissement), de même que lui survivre constitua un emploi à plein temps.]

 

[1] Voir chroniques du 29 novembre, Noir et blanc [I], ainsi que du 1er novembre, La ride de la bonté absolue.

 

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