blog dominique autie

 

Samedi 4 décembre 2004

07: 25

 

À ceux du front

 

Dans sa page du 2 décembre, Juan Asensio poursuit avec un universitaire spécialiste de sémiotique, François Rastier, une guerre que ce dernier a engagée. J'incite mon visiteur à instruire lui-même ce dossier : le Stalker de Juan Asensio (son blog, sous-titré Dissection du cadavre de la littérature) fourmille de références, de renvois, négocie en permanence son objet ligne à ligne – en la circonstance, il s'agit non seulement, et sur le fond, de la lecture le George Steiner, sur qui il a publié un essai, mais aussi d'un dénigrement, et de son travail, et de sa personne, de la part dudit universitaire. Hors de question pour moi de réduire le propos ou de résumer l'enjeu de la juste colère de Juan Asensio, qu'on veuille bien se reporter aux sources, elles ont le mérite d'être claires.

Mais avant d'aller plus loin dans ce que m'évoque le combat d'un homme, je veux m'assurer que le lecteur ne manquera pas ce passage que Juan Asensio, avant de pointer la mire sur M. Rastier, consacre à notre situation d'hommes et de femmes dont l'effort d'écriture passe, aujourd'hui, par notre présence sur Internet : « Attiré par le labyrinthe monstrueux de nouvelles lectures comme par un fanal un peu trouble perçant la grisaille quotidienne, je ne pouvais que consacrer de longues heures, je l’avoue, à m’égarer sur la Toile, elle aussi image de plus en plus évidente à mesure que s’accroît son expansion, de l’infini. Mais, alors qu’il faut à la lumière un temps toujours plus long pour nous parvenir des confins de l’espace, la Toile est rigoureusement son centre et sa circonférence. Nulle limite donc ou frontière, fascinante par ce qu’elle suppose d’inconnu au-delà de sa borne. Non, la Matrice enveloppe tout et, comme dans les livres de Dick, elle contamine la réalité même. »

Ce que dit l'auteur de ces lignes est si juste que la Toile a rapporté en son centre, c'est-à-dire sous ses yeux, une note en bas de page qui le concerne. Je ne minimise pas l'enjeu, je reprends au bond ce qu'il dit lui-même, quelques lignes plus bas, du peu de visibilité du site sur lequel cette note a été publiée. Quel cheminement improbable aurait dû suivre la même note, publiée dans un fort volume d'essais de sémiotique appliquée, frappé au sceau du CNRS, pour parvenir sous les yeux de l'auteur qu'elle insulte ?

Si je fréquente Internet depuis plusieurs années désormais, en grande partie pour des raisons professionnelles, je découvre depuis peu ce que peut impliquer le choix d'un engagement en ligne, la mise en jeu de sa propre langue dans cet environnement (ce milieu) pertinemment décrit plus haut. Je pressens qu'il s'agit d'une position à haut risque et les quelque trente chroniques que je me suis fixé de publier chaque matin à l'aube (ce qui implique de ne point s'accorder de sommeil avant que tout ne soit en ordre pour affronter le lendemain) consistent en un tâtonnant travail d'approche, en des essais de laboratoire qui visent précisément à localiser ce risque : non pour m'en préserver mais pour l'assumer en fonction de mes propres forces. On ne compte pas les pistes qu'ouvrent les propos et les liens hypertextuels des pages du Stalker et conduisent à des notes en bas de page à proprement parler effrayantes. Un seul exemple : j'y ai appris ce matin même qu'un site sioniste auquel Maurice G. Dantec avait accordé un entretien a finalement censuré sa mise en ligne parce que Dantec s'y est avoué lecteur de Léon Bloy [1] ; il me faudrait chercher un peu mieux pourquoi la lecture de cette page d'un site dans le site (au fil des liens proposés par le blog de Juan Asensio) a réveillé, par libre association, ma colère endémique contre la viennoiserie voisine (une chaîne à succursales multiples, je suppose), dont le pain décongelé dix minutes avant la vente se transsubstantie en gomme arabique dans l'heure qui suit ; ce qui simplement relèverait du grand ordinaire si le patron ne garait sa Jaguar deux fois par jour à proximité de mes fenêtres. J'ai accumulé quelques notes horribles sur cet homme et sur son commerce. Cette colère me mine. Elle a fait se rencontrer le centre et la périphérie de la vie réelle, sans avoir à cheminer dans le labyrinthe de la Toile. Pourtant, le sioniste qui excommunie Léon Bloy via Dantec n'est pas plus plausible qu'un boulanger roulant dans une berline à soixante bâtons. L'un et l'autre ont quelque chose d'improbable, de virtuel.

Je pose l'hypothèse que le risque majeur de notre présence sur la Toile est cet effet centripète des colères (j'ai bien écrit des colères, non des objets de colère). Si près de la mort [2], j'ose murmurer ici à ceux qui s'y exposent qu'ils doivent aussi savoir prendre soin d'eux.

Je sais gré à Juan Asensio d'avoir compté mon blog au nombre des « Zones virtuelles de résistance » qu'il signale et recommande dans le sien. Sans doute convient-il de se réjouir que ceux qui se trouvent ainsi conviés auprès de lui ne constituent pas un corps d'armée en uniforme et en ordre de bataille (Je ne veux voir qu'une seule tête) mais une diaspora ingérable, une Voie lactée de l'esprit. Et si résistance il y a dans mon cas – je le revendique fermement si je répugne parfois à le surligner dans ma propre existence –, c'est à la façon dont l'exerce un moine du mont Athos, plus qu'à celle d'un guérillero. Je serais désolé que cette image soit entendue comme la vaine affirmation d'une superbe ou, pire, comme une prudence frileuse à l'égard de ceux du front.

 

[1] Je ne pose pas de liens, je renvoie le visiteur à l'ensemble intitulé Maurice G. Dantec dans la Zone, dans le menu d'archives sur la partie gauche du Stalker.
[2] Une telle assertion fait sens, bien évidemment, à la condition que je me trouve, à cinquante-cinq ans, en assez bonne santé, ce qui est le cas. Il est des notes en bas de page que leur vertu prophylactique seule vous convainc de poser.

 

 

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