blog dominique autie

 

Dimanche 5 décembre 2004

07: 17

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Tératologie

 

embryons de poulets

 

[Je reproduis, telle quelle, cette note rageuse qui remonte à trois ou quatre ans. Je laisse le lecteur faire la part de l'outrance, ici ou là. Sur le fond, cette balle perdue garde toute son actualité.]

 

Je confie à X. – qui a effectué avec rigueur des travaux de relecture et dont il me semblait avoir lu quelques pages de bonne tenue – la rédaction de deux feuillets destinés à s’insérer dans un travail de commande que je dois rendre d’urgence. X. s’acquitte de l’enquête préalable, recueille, compile et me laisse un fichier sur le bureau de mon ordinateur.

Stupeur au moment d’utiliser le matériau commandé et livré : pas une phrase, pas une séquence de vocables qui traduise la moindre nécessité interne, rien de ce qui est biologiquement constitutif d’un texte ne fonctionne dans ces quatre mille signes et espaces tirés comme des balles de pistolet automatique. Tout juste des mots.

Une question, toujours la même, me vient alors à l’esprit : comment quelqu’un, susceptible d’acheminer sa pensée à travers un texte – fût-ce une note administrative en langue de bois, fût-ce un article sans conséquence pour la gazette du coin, je ne suis pas regardant –, peut-il désactiver, en écrivant son premier jet, ce métabolisme mystérieux, obscur mais puissant qui anime la langue en lui ? Comment, surtout, peut-il « re »-travailler ensuite ce qui n’est pas, n’a jamais été et jamais ne sera, dès lors, un texte, mais quelque chose déposé comme une déjection pressante, qui bafoue jusqu’à sa propre pensée, rendue méconnaissable et vaguement malodorante à celui qui en prend connaissance.

Cela revient, peu ou prou, à poser cette question sans réponse – ou dont la réponse est devenue, à proprement parler, sans intérêt (social, économique ni politique…) : comment peut-on penser bien et mal écrire [1] ?

Pourtant, je pressens que ce n’est pas cette question-là qui est en jeu dans ce qui m'a été remis par X.. J’invite à ce qu’on s’interroge plutôt sur le caractère profondément délictueux de cette production : elle n’est pas un brouillon, pas plus qu’une série de notes jetées en style télégraphique ; tenter de la qualifier sur ce registre est sans issue. Je pose l'hypothèse qu'elle serait à rapprocher de l’inceste – dont les anthropologues n’ont pas fini de démêler d’où son interdit tire sa logique, son efficacité et son caractère universel. Mais dont on sait que, par-delà ses lois propres, toute société même « première » (et surtout première) tient sa transgression pour une remise en cause de l’ordre du monde. Et dont on sait également que, parce que consanguine par excellence, une telle union ne produit que des fruits dégénérés.

Si l’on se résume : ce serait faute d’une fonction « exogamique » (en l’occurrence, l’imaginaire) que la langue produirait ce genre de texte à pieds palmés, à bec-de-lièvre, à faciès de têtard. Langue non irriguée, non tissée – pas même métissée –, langue de non-communicant. Langue sans désir parce que sans objet, langue de l’autisme – dont il n’est jamais inutile de rappeler l’étymologie, qui est auto-érotisme.

Langue de détenteur de téléphone portable.

 

[1] Relisant une dernière fois cette note ce matin pour m'assurer qu'il n'y subsiste pas de coquille, alors que je l'ai déjà mise en ligne (elle était prête depuis quelques jours pour le blog), me saute aux yeux, soudain, cette inquiétante preuve de l'autocensure que je me suis infligée dans le texte d'origine, alors même que celui-ci n'était pas à l'époque destiné à la publication ; la question [qui n'en est pas une] doit évidemment être formulée ainsi : est-il possible qu'une langue malade n'entraîne pas dans son agonie la pensée qu'elle ne parvient pas (ou plus) à oxygéner ? Cette formulation-là, en revanche, est socialement, politiquement, [etc.] scandaleuse. Avec bonheur, le blog est fait pour que j'ose enfin l'assumer.

Tête d'embryon normal de poulet au dixième jour de l'incubation :
a. Vue de face. – b. vue de profil (d'après Étienne Wolff), in Étienne Wolff, La Science des monstres, collection « L'Avenir de la Science », Gallimard, 1948, planche hors-texte XXXVIII.

 

 

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