blog dominique autie

 

Vendredi 24 décembre 2004

05: 51

 

Pour conspuer M. Karl Friedrich Gauss

et sa courbe

 

De la survie en milieux hostiles [II]
Courts manuels portatifs – 3)

 

Basse de viole

Je passe sur mes tribulations qui, en 1999, ont duré près de deux mois : que l’acoustique d’un studio de démonstration et de vente soit plus flatteuse que la salle de séjour d’une H.L.M. de luxe est d’une grande banalité. Que le vendeur de cravates qui s’autoproclame ingénieur du son vienne à votre domicile vous déclarer que tout le mal est à vouer aux bibliothèques dont vos murs sont couverts – et qu’il n’y a pas pire ennemi de l’audiophile que les livres –, voilà qui était déjà moins attendu. J’en fus donc réduit pendant plusieurs jours à l’humiliation d’avoir acquis plusieurs dizaines de milliers de francs un mauvais transistor.

Je me suis tardivement tiré moi-même de cette pénible affaire qui a suscité, je m'en souviens, une forme sournoise d’abattement. J’ai, par acquis de conscience, voire en désespoir de cause, replacé entre le lecteur et l’amplificateur un equalizer, dont tous – vendeurs faux-nez aux oreilles cérumenées et bon ami fêlé de hi-fi – avaient été unanimes à me jurer, lorsque je l’avais disposé sur ma chaîne précédente, que ce type d’appareil ne sert à rien. Magie de l’électronique : j’ai aussitôt disposé du son après lequel je soupirais en vain jusqu’alors, du velouté des basses même à faible régime, d’une présence des instruments qui viennent à moi, peuvent me pénétrer le soma jusqu’aux limites de l’hypnose (ainsi qu’il m’arrive parfois lorsque je m’étends sur le canapé pour écouter de la basse de viole ou du violon solo).

Ledit ami est passé l'après-midi même pour vérifier mes dires. Il m’a tenu un discours qui ne me paraît pas indigne d’être résumé ici : la chaîne que l’on m’avait vendue était en parfaite harmonie avec l’attente de la plupart des mélomanes, qui veulent que leur soit procurée une musique distante, comme s’ils étaient eux-mêmes assis à la meilleure place d’une salle de concert – ce qui signifie assez loin de la scène pour bénéficier d’un son diffus ; je serais, quant à moi, adepte d’une restitution sonore qui me place dans la position de l’exécutant, voire du chef d’orchestre, dans une telle proximité des instruments que j’en perçoive tous les incidents, craquements des bois, résonance des caisses, retour des marteaux, pincements, plaintes de la matière qu’on frotte, qu’on ventile, qu’on manipule. Jusqu’au chuchotement de la partition dont une page est tournée.

Ce que je résume ainsi : une musique (dominante) propre, essorée de toutes ses composantes machinistes, pneumatiques et charnelles, cherchant à forclore toute participation (minoritaire, marginale, donc subversive) au corps musical ; la frigide terreur d’être compromis par l’exécution, versus une inconsolable nostalgie de n’être pas le musicien (voire l’instrument).

L’industrie de la haute fidélité se serait ainsi alignée aux normes d’un corps social pour qui la surdité est un idéal inavoué. Au même titre que la chasse aux phéromones, la brevetabilité du génome humain, la traçabilité de l'agonie et l’invisibilité du cadavre.

Il convient dès lors de déconstruire l’asepsie acoustique, de percer les filtres, de dénier la mise à distance sonore savamment élaborée par les électroniciens. L’appareil ad hoc porterait, en définitive, assez mal son nom, puisque son rôle consiste précisément dans l’exact contraire d’une égalisation.

Sauf à se faire installer une sonorisation de boîte de nuit (mais il n’est pas dit que ce qui peut le plus, dans le registre de l’assourdissement techno, puisse le strict nécessaire dans celui de la voix a capella et du Steinway) on est commis à consommer une acoustique lessivée pour cadre de multinationale.

Tout cela, l’homme qui m’a procuré, il y a dix ans, l’equalizer salvateur l’aurait compris d’intuition. Je n’en avais pas mesuré les effets – pas, du moins, de cette ampleur – sur mon ancien matériel, dont les performances étaient moins fines.

Civilisation antipathique au possible où la moindre émotion – gustative, érotique, musicale, spirituelle – vient immanquablement buter sur la courbe de Gauss [1].

 

[1] Pour le visiteur pressé qui ne songera pas à cliquer sur ce dernier lien, je reproduis ici la seconde partie du petit exposé auquel se livre un ancien de Sup de co (je suppose, et fier de l'être assurément, si c'est bien le cas) sur l'utilisation de la courbe de Gauss en marketing. Je suis désolé d'insister, mais il est plus que jamais utile de connaître le visage de l'ennemi : La courbe de Gauss est bien pratique pour représenter la réalité d'un marché. Sur le marché de la chaussure, les clientes qui chaussent du 35 ou du 43 vont, par exemple, se retrouver placées en dehors de la cloche [la courbe de Gauss a la forme d'une cloche, ou du chapeau de Napoléon], à chacune des extrémités de la courbe. Faut--il pour autant se désintéresser de leur sort au prétexte qu'elles sont peu nombreuses ? On a déjà vu (loi des 20/80) que 20 % d'une population donnée est susceptible de causer 80 % des ennuis. Il y a fort à parier que ces 20 %-là sont justement les « extrémistes » de la courbe de Gauss...

La Leçon de basse de viole (fragment) de Casper Netscher (1659-1684), écoles flamandes du Nord, © Musée du Louvre.

 

Commentaires:

Commentaire de: Louis-Ferrand de Montclerc [Visiteur]
D'accord de bout en bout. Tout particulièrement à propos de la courbe de Gauss dont un prof de mathématique que nous avons longtemps pratiqué à notre corps défendant se gargarisait à peu près trois fois par jour pour en recracher le trop-plein sur l'entourage qui n'en pouvait mais. Le fléau est maintenant à la retraite. Nous en éprouvons comme un lâche soulagement.
Par ailleurs, qui n'a pas grand chose à voir, beaucoup de joie éprouvée à contempler la joueuse de basse de viole de Netscher... Ah ! ce rapprochement des formes, bien que nous préférions pour cela le violoncelle ou la basse moderne au dessin moins heurté et dont la femme use en une position plus, disons plus... émouvante.
Montclerc.
Permalien Samedi 25 décembre 2004 @ 11:48

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