blog dominique autie

 

Jeudi 30 décembre 2004

05: 31

 

……………Kawabata, en secret

 

 

Les belles endormies

 

Pendant une décennie environ (autour de la trentaine), j'ai lu Les Belles endormies au moins une fois par an. Curieusement, je n'ai jamais discerné clairement à l'époque ce que je pouvais bien y chercher, que je ne trouvais pas, de sorte que le désir de ce livre fût assez tenace et lancinant pour que le volume restât, bien que tenu à sa place dans ma bibliothèque, toujours à portée de regard et de main.

Je pourrais me dédouaner en affirmant ici que j'ai cessé de lire et relire Les Belles endormies quand la seconde déferlante de japonisme a mis dans toutes les poches un exemplaire jetable des romanciers japonais contemporains de Hiroshima. Je ne mentirais pas tout à fait en évoquant mon haut-le-cœur lorsque j'ai découvert, en 1997, sur la table de mon libraire, une édition illustrée présentée sous une couverture avenante [1]. Je prends toutefois le parti de suggérer que ce livre me devint, sournoisement au fil de l'âge, source d'angoisse : de plus en plus souvent, la figure du vieil Eguchi semblait me précéder dans les couloirs du désir, me tenir la porte, s'inquiéter de mes performances. J'avais si peu – ou si mal – lu ce texte que j'en étais arrivé à m'effacer devant la démarche du vieillard esthète. Sans doute n'étais-je pas éloigné de prendre pour un livre érotique (c'est-à-dire pour un objet extérieur à moi) l'un de ces très rares précipités de la littérature où c'est avec votre pouls, votre sommeil paradoxal, votre propre système nerveux central que l'auteur rythme sa langue.

Il est un temps de la vie où il n'est plus temps de lire un tel livre. Il est un autre temps, à venir ou peut-être venu, pour accepter que le souffle le restitue, doutant par instants qu'on l'écrive soi-même.

S'il est un texte qui impose le secret, c'est bien celui-là. Un homme, dans la vigueur de sa jeunesse, peut y trouver à son insu un narcotique dont il n'aura éventuellement l'usage que plusieurs dizaines d'années plus tard – il me semble que certaines pages sur le sommeil n'ont cessé de cheminer dans mes veines depuis près de trente ans. Et je n'imagine une très jeune femme s'avançant dans ce livre de ténèbres que pour l'offrir, en prenant soin de ne pas se découvrir, à l'homme d'un autre âge dont un songe lui a révélé qu'il nourrit pour elle un pur amour.

 

Kawabata
Kawabata Yasunari

 

[1] Les éditions Albin Michel décrivent ainsi cette édition : Frédéric Clément habille ce grand texte érotique de Kawabata, prix Nobel de littérature en 1968, et le ponctue, dans une délicate lumière, d'objets raffinés, de fragments usés de tissu peint et de troublantes photographies. Deux univers se rencontrent ici dans une précieuse alchimie. C'est aujourd'hui, pour écrire cette chronique, que je prends connaissance du concept éditorial qui a prévalu et du nom de l'artiste convié auprès du texte de Kawabata. Je confirme donc que mon rejet était (et reste) bien de principe, aucunement étayé par le moindre jugement esthétique.

 

Commentaires:

Commentaire de: Marie Pierre Daugé [Visiteur]
Merci Dominique pour si bien me régaler de vos textes, régal des idées, régal de la rélexion et régal de la langue.
Croyez en ma pure sincérité dans ces mots : vous ouvrez des continents qui me rendent, un moment, plus intelligente ou plutôt davantage à l'écoute du monde et je ne résiste pas une seconde à me laisser entraîner dans les sillages que vous tracez.
« Grandiloquente ! », vous exclamez-vous peut-être ? Tant pis et tant mieux : les occasions d'écrire ceci sont trop rares pour ne pas les révéler.
Mille mercis, amicalement,
Marie Pierre
Permalien Jeudi 30 décembre 2004 @ 11:07

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

novembre 2017
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30      
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML