Extraits du Petit Œuvre pornographique pour flûte seule
Corps préparés
e se renfrogne l'adulé – le substitut –, coqueluche du zénana. Reposez dans sa boîte, je vous prie, Toy, l’olisbos aux joues d'ivoire.
h ! laissez-moi prendre souffle avant la venue d’Harmonica, ma déesse aux cent trous.
xigez qu’on me descelle Gopi parmi ses sœurs de Konarak. Que, Dieu Bleu, je dégoupille.
uelqu’un s’est-il inquiété de l’amidon ? J’ai convoqué à matines la nonne ronde, la rondelette, la nonne claire, Clarisse.
’ai dit : qu’elle ne soit qu’un voile. Que glisse d’elle un voile, un voile encore – et que cet autre, diaphane, tombe ! Subsiste la trace de son parfum sur ses cils. Que, ce soir, Ombilic la bayadère ne soit que voile.
fffff… Bubblegum, mon putto – mais qu’on ferme donc les fenêtres ! et j’attends celui qui n’aura que ses larmes pour pleurer, cherchant à me dissimuler la poignée de rémiges que notre petit ange aura consentie à sa maladresse.
iguisez ma cotte à éperons, picots et émerillons, trempez l’acier des lames, étalonnez les crocs. C’est moi que l’on prépare. J’attends la Grande Fricatrice.
et-de-nonne,
Pet-de-nonne,
Pet-de-nonne,
attends-toi à ce que je te gourmande.

ertissez, Messieurs, sertissez Cela bifrons, bivalve, bifide, Cela lauré de mots choisis. Que je flagelle à l’envi Cela, au fouet bipartite de la syntaxe !
Amour à l'affût (d'après détail), William-Adolphe Bouguereau (1825-1905), huile sur toile, 1890, collection privée.
Je viens d’apprendre la mort du vieux Nazuki par un communiqué de la BBC, qui a diffusé aussitôt un programme spécial en son hommage. Il s’éteignait en fait, depuis deux ans, comme enveloppé d’un nuage de solitude de plus en plus dense et blanc, à la mesure de sa gloire et de sa cécité. Jamais, sans doute, l’image n’a été plus juste : L’écrivain japonais Nazuki vient de disparaître à l’âge de…
La nouvelle figure à la une de presque toute la presse internationale. Comment ne pas faire soudain le rapprochement avec l’entrefilet laconique que je faillis manquer, ce jeudi de décembre 1978, ignorant que Stony Rogers avait succombé la veille à une hémorragie cérébrale ? Sa sépulture ne bénéficia que d’honneurs discrets. L’accumulation seule de brèves notices nécrologiques publiées, peu s’en faut, sur les cinq continents témoigna de son rayonnement. Huit ans après, son propre pays reste encore presque muet. Le moindre mal s’appellerait l’ingratitude ; il faut craindre toutefois que cette indifférence procède du pire : l’opacité. Mais cela relève, je le crains, d’une autre chronique.
Quand, peu de temps avant sa mort, Rogers soupçonna mes intuitions, il me fit jurer de n’en rien révéler du vivant de Nazuki. Ce qui était un aveu. Je compris tout d’abord que j’avais lu juste. Ensuite, mais trop tard, que Rogers – pourtant plus jeune que son confrère japonais – se savait perdu. Son dernier livre, en manière de testament, m’en apporta la preuve. J’en ai pleuré, je l’avoue. Il nourrissait donc l’intime conviction que l’effarant secret, s’il était un jour trahi, ne susciterait que quelques ondes bien vaines sur sa propre pierre tombale. Tacitement, il me suppliait de laisser Nazuki se retirer en paix. Éventuellement de me taire. Mais son respect des autres était tel qu’il me délia, sans le dire, de mon devoir de réserve, levé tout à fait ce matin par l’information que chaînes de télévision et quotidiens commentent et qui vaut des tonnes de télégrammes de condoléances aux ambassades du Japon dans le monde entier.
La disproportion de renommée entre les deux écrivains avait de quoi laisser rêveur. Pourtant, les férus de fantastique, qui sont légion dans la vieille Angleterre, pouvaient faire leur miel des essais de Rogers autant que des fictions de Nazuki, que Rogers découvrit et fut le premier à traduire en anglais. Mais, à quelques succès d’estime près, on se plut à cantonner l’inventeur de Nazuki dans son rôle de second plan, laissant aux intellectuels de l’étranger le soin de vénérer son œuvre personnelle. Le Japon mit d’ailleurs un point d’honneur à lui témoigner sa reconnaissance : on trouve encore maintenant, dans la moindre librairie de Tokyo, plus d’ouvrages de Rogers que sur les rayonnages londoniens. Quant à la dette de la littérature nippone à son égard, il semble qu’on veuille s’en acquitter là-bas par l’entretien scrupuleux de l’amitié. Tandis que les journaux anglais avaient attendu le lendemain pour commenter maladroitement la vie, l’œuvre et la mort de ce curieux écrivain qui…, plusieurs chaînes de télévision japonaises diffusèrent, dès l’annonce de sa mort, des montages de documents d’archives constitués en grande partie d’entretiens que Rogers avait accordés lors de ses nombreux voyages au Japon. Quelques rares images le montraient en compagnie de Nazuki. Celui-ci, souffrant, n’avait pu être joint, de sorte qu’il fut le grand absent de cette évocation improvisée, le seul dont la voix manqua dans l’éloge que son pays adressait, par delà Rogers, aux lettres anglaises. Ce soir, c’est l’Angleterre qui sera peut-être privée d’un talk-show quelconque pour la célébration de Nazuki. Destins croisés – le prétexte et la matière d’un papier, en tout cas, que le directeur de la rédaction de l’Herald serait bien malvenu à me refuser.
Mais que faire ? Franchir le pas ? Donner l’exclusivité au journal qui me prend quelques piges en me laissant toujours le sentiment amer que je viens faire la manche à la rédaction ? Ou téléphoner aux agences dès maintenant, profiter de l’émotion générale pour asséner la nouvelle ? Je sais ne disposer que de preuves irréfutables mais subtiles. Ni Nazuki, ni lui n’ont laissé, comme cet écrivain français qui se suicida deux ans après la mort de Rogers, un testament destiné à rétablir la vérité sur son double littéraire. Si rien ne m’interdit plus de lever le voile, si je nourris même l’intime conviction qu’on ne comptait que sur moi pour le faire le moment venu, je dois avouer que les protagonistes n’auront consenti que des signes ténus et parcimonieux. Rien qui puisse convaincre d’emblée le confrère incrédule, le journaliste dur à la détente sur une affaire un tant soit peu plus complexe qu’un flirt chez les têtes couronnées, à qui l’on devra fournir sur un tel sujet le matériau tout mâché. Et force est de constater qu’il lui faudra de la patience et un doigt d’esprit de finesse pour comprendre, accepter puis transcrire la véridique histoire de Nazuki et de Rogers.
Très tôt, ses démêlés avec les groupes littéraires d’avant-garde valurent à Stony Rogers une réputation de rigoriste. Il publia, bien avant la guerre, une diatribe contre la poésie moderne que suivirent, au fil de ses livres, des chapitres tout aussi caustiques sur le roman en particulier et la prose d’imagination en général. Ses positions insolentes le suivirent toute sa vie. De sorte qu’il repoussa, presque malgré lui, les avances que lui faisait le démon de la fiction. Il reporta sur une anthropologie de façade, qui lui fournissait le prétexte à des livres improbables, sa plume aiguë de grammairien et, il l’avoua lui-même, le savoureux vertige de la phrase parfaite. Pourtant, très vite, la sanction des lois qu’il avait lui-même imprudemment édictées le tarauda. Le moindre poème en prose signé Rogers eût provoqué l’hilarité chez ceux dont il avait été l’intraitable contempteur. Il lui semblait qu’on guettait son premier faux pas, qu’on l’attendait au tournant de son œuvre. Il lui fallut composer.
L’occasion lui en fut offerte durant un premier séjour au Japon. La nouvelle littérature japonaise pataugeait dans une tradition qui, en dépit de son halo de mysticisme antédiluvien, lui faisait cruellement éprouver que tout accès à la scène mondiale était obturé. Les premières soirées qu’il passa chez Nazuki suffirent à convaincre Rogers : ce jeune écrivain ne faisait certes pas montre d’un grand talent mais il nourrissait une vision cruellement lucide de son statut. À tel point qu’il en vint à penser que, sous d’autres climats, son inspiration fantasque aurait peut-être compensé un style qui manquait résolument de vigueur.
Je ne saurais dire – et nul, probablement, ne saura jamais – en quelles circonstances fut conclu le pacte. Le premier recueil de Nazuki – qui n’avait publié que quelques textes dans des revues littéraires japonaises – parut conjointement en Angleterre, traduit par Rogers, et dans une collection réputée au Japon. Les articles aussitôt consacrés à l’ouvrage s’accordaient à prédire que l’auteur allait conquérir son propre pays grâce à l’intérêt que lui portait soudain l’Europe. Ce que ses camarades et lui n’avaient pas obtenu des éditeurs de Tokyo, Stony Rogers l’imposait depuis Londres. Dans les cercles qu’il fréquentait, Nazuki fit bientôt figure de prophète et son traducteur de messie. Un second volume, puis un troisième virent le jour dès l’année suivante. L’édition anglaise précédait l’originale de quelques semaines, de sorte que Nazuki venait présenter et signer son livre à Londres avant de daigner recevoir les journalistes de son pays.
Cela dura plus de trente ans. Aux nouvelles, se mêlèrent bientôt des poèmes, des récits, de curieux textes inclassables. La collection de littérature nippone que Rogers avait créée chez l’un des plus grands éditeurs de littérature londoniens comptait maintenant plus de vingt titres. Nazuki y émargeait pour un bon tiers. Toutefois, Rogers qui, occupé par ses propres publications, ne traduisait plus personnellement les nouvelles productions du Japonais, recruta deux traducteurs. Un ultime recueil sortit moins de six mois avant la mort brutale de Rogers. Depuis, seules parurent quelques rééditions. Nul n’y vit le moindre signe. On attribua à l’âge avancé de Nazuki et à la maladie qui affectait sa vue le silence des dernières années.
Comment ne pas penser que l’un et l’autre se prirent sans le vouloir vraiment à ce qui, à l’origine, ne devait être qu’un jeu littéraire, à la limite de la plaisanterie d’étudiants ? La curiosité de Rogers, fasciné par l’insolite d’où qu’il vînt, avait dû savourer quelque secrète jubilation dans ce défi : écrire, dans sa propre langue, le texte qui serait censé n’offrir que la traduction d’un livre japonais rédigé par un autre à l’autre bout du monde. Effectuer ensuite la mise au point de l’original – ou, du moins, aider à le faire un Nazuki parfaitement complice qui travaillait avec une application de bon élève.
Dans le même temps, Rogers pouvait continuer de pourfendre sans scrupules les auteurs de poèmes et de textes de fiction. Il publia même une série d’articles, qui font autorité, sur l’art de la traduction, ses pièges et ses recettes. Il poussa l’audace, je l’ai dit, jusqu’à confier à d’autres la traduction en langue anglaise de nombreux livres de Nazuki. Ce qui impliquait donc qu’il rédigeât d’abord en anglais, comme il en avait pris l’habitude, poésies et nouvelles que son ami transcrivait en japonais. Dès qu’il recevait la précieuse liasse de feuillets noircis d’idéogrammes, il nous convoquait, Stephen ou moi, par un coup de fil autoritaire, parfois tard dans la soirée : Passez demain à mon bureau, le dernier manuscrit de M. Nazuki m’est parvenu cet après-midi, j’aimerais vous le confier. À demain, neuf heures, n’est-ce pas…
Nous arpentions le couloir avec dix ou vingt minutes d’avance, flattés et anxieux. Nous buvions les mots de Stony Rogers, qui nous recommandait la plus grande vigilance tant le texte s’annonçait, disait-il, plus complexe et rigoureux que les précédents. On filait, l’enveloppe sous le bras. Au bout de huit à dix nuits blanches, je revenais soumettre ma traduction. D’un simple regard diagonal, Rogers allait chercher une de mes phrases afin d’en mesurer l’écart, je le sais désormais, avec sa propre rédaction ainsi passée par deux chirurgies successives. Je le revois, bougon, me contester un mot, me demander de reprendre une locution, jusqu’à ce que je retrouve, sans le savoir, sa formulation initiale. Je le soupçonne d’avoir, parfois, savouré un bonheur d’expression ou l’une de mes trouvailles, éloignés mais équivalents. M’être ainsi mesuré à lui seul, à mon insu, à sa seule écriture minérale et non à l’œuvre de Nazuki me procure aujourd’hui encore une sorte d’ébriété qui me paie de mes insomnies de l’époque.
Il glissait le dossier dans le tiroir de droite, se levait et me tendait une main distraite. Meyer, je vous prédis une œuvre de traducteur. Vous pourrez un jour vous prévaloir de votre travail sur les textes de Nazuki ! L’ouvrage paraissait moins d’un mois plus tard.
Vous pourriez penser que ce furent ces entretiens et la relative familiarité de Stony Rogers qui me mirent la puce à l’oreille. Il n’en fut rien. Nous le connaissions pour son extrême méticulosité dès qu’il s’agissait de quelques mots inscrits sur une page. L’exigence, parfois ironique, avec laquelle il négociait ma copie confortait mon admiration. Parmi les directeurs de collection et les conseillers de l’éditeur, il disposait de l’autorité pour faire retoucher un manuscrit autant de fois qu’il le jugeait nécessaire. Le voir appliquer le même rigorisme aux traductions de Nazuki ne constituait rien d’insolite. Mon attachement à l’homme valait mon admiration pour l’écrivain. D’autres, moins séduits et plus perspicaces, auraient peut-être saisi l’occasion de déjouer bien plus tôt cette mécanique d’orfèvrerie dont, à ma place, ils auraient été dès lors, comme je l’étais, un rouage essentiel. À tout instant, l’horloger avait le loisir de changer l’une des pièces de ce dispositif, choisissant entre Stephen et moi, pour chaque livre nouveau de Nazuki, celui de nous deux qu’il contraindrait à retrouver, sous les phrases japonaises, un texte français que lui seul savait avoir écrit. Je prétends – mais me croira-t-on ? – que c’est en traduisant Nazuki que je finis par déceler l’écriture de Rogers, sa patte, mais surtout les méandres d’un imaginaire où seule son intelligence pouvait s’aventurer.
Stephen Johnson bénéficie toujours de l’aura que nous valut la confiance de Rogers et du prestige d’avoir été les traducteurs de Nazuki. Pour ma part, j’ai refusé depuis huit ans toute offre de traduction et vivote d’expédients. Je ne sais comment Johnson prendra mes révélations. Car il faut bien convenir que, dans cette affaire, nous aurons été, lui et moi, les dindons de la farce. Plus encore que le public – et plus que Nazuki lui-même.
Utagawa Kunisada (1786-1864), Les Quarante-sept Rônins,
chapitre 21 (détail).

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L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie

Journée hallucinée devant l'écran de l'ordinateur. Quelle réparation ? Une tasse de kérosène – la sixième ou la septième depuis l'aube ? Une cantate de Bach (ou de Gato Barbieri, les jours de grand stress) ?
Dans le silence, je m'assois ou m'allonge tourné vers l'un des murs que les livres étaient [c'est le monde qu'ils soutiennent alors, et je n'ai qu'à me laisser étayer à mon tour par le silence de la langue qui ne tarde pas à bruire].
Les quelques bibliothèques de lecture publique de construction récente dans lesquelles il m'a fallu un jour ou l'autre pénétrer m'ont laissé cette même et lassante impression de tubulures, de ferraille plastifiée, de jour entre les rangées de livres (ne surtout pas donner le sentiment que le savoir fait masse, comme on dit en électricité, que c'est de l'un à l'autre que circule l'influx qui fait des volumes d'une bibliothèque un organisme vivant). Et le miroitement glacial de toute cette langue pelliculée qui, à force d'être le bien commun, n'est plus objet de désir pour personne. Surtout pas pour le fonctionnaire qui sévit dans les lieux.
On a parlé de composition froide pour la photocomposeuse et les technologies numériques qui lui ont rapidement succédé, par opposition à la composition chaude – la typographie au plomb. L'offset opère un surfaçage de la page ; la machine à cylindres lisses utilisée pour le glaçage des papiers est un laminoir. Le foulage du caractère en plomb nous retient dans la forge. Les forgerons sont des dieux (Mircea Eliade). Dans la bibliothèque, subsiste un peu de la touffeur de la forge.
Un livre meurt de solitude, les livres de consanguinité. Coudoient leur caste, le calorifère, le cendrier, le petit bus londonien entre quelques traductions du domaine anglais qui attendent d'être classées. [Ou bien – il se pût : le bâton de rouge à lèvres, le carré de soie, les escarpins, le soutien-gorge.]
Le bureau. Par delà l'écran, la bibliothèque indienne – le Taj, qu'il fallut vingt-deux ans pour construire. Lorsqu'il est achevé, Shah Jahan a soixante et un an ; nous sommes alors en 1063 de l'hégire, 1653 selon le calendrier grégorien ; on joue La Belle Plaideuse de François Le Metel de Boisrobert à l'Hôtel de Bourgogne, Arcangelo Corelli, Georg Muffat et Johann Pachelbel naissent cette année-là… dissipation des liens sur la Toile, des moteurs de recherche, alors que le travail de la journée tient ouvertes plusieurs fenêtres sur l'écran : un clic, le livre s'ouvre.
J'ai longtemps prétendu qu'il m'est impossible, désormais, de rester dans une pièce où un récepteur de télévision est allumé. En fait, c'est dans un intérieur où ne se trouve aucun livre qu'il m'est pénible de séjourner, ce qui revient au même. [Je songe à certaines maisons où l'on se trouve invité. On demande les toilettes. Sur une pile de magazines, trône un exemplaire de poche pisseux d’un des tomes de À la recherche du temps perdu – ce qui, loin d’augurer des fréquentations littéraires de mes hôtes, signale seulement que quelqu’un, dans la famille, souffre sans doute de problèmes de transit.]
Art dans les transports en commun, culture à l’hôpital, ateliers d’écriture (STO de la pédagogie créativiste), matraquage sonore dans la moindre échoppe… Ici, le silence du livre qu'on redoute d'écrire devient respirable.
En visite chez un couple d'universitaires, tous deux spécialistes réputés de l'islam. Je m'attends à ce que des livres m'accueillent dès le vestibule, sur les murs du salon. L'érudition opère ici par l'invisibilté du livre, cantonné – je suppose – dans les pièces de travail. J'essaie de me représenter ce que la hauteur de plafond, l'agencement en rotonde du vaste salon où nous sommes reçus autoriseraient de boiseries et de tranches d'épais volumes d'études de religions comparées. Je suis invité à m'asseoir. Sur le petit guéridon qui flanque le fauteuil où j'ai pris place est posé l'essai de Jean-François Labie, Le visage du Christ dans la musique baroque [1].
[1] Fayard-Desclée de Brouwer, 1992.
Bibliotheca familiaris L., cliché D.A.


J'ai mis la main, ces jours-ci, sur cet admirable objet.
« En Chine et au Japon, confie Tagore en ouverture de son recueil, l'on me demandait très souvent d'écrire des pensées sur des éventails ou des morceaux de soie. Ainsi naquirent ces Lucioles. »
Joie de la main qui a écrit sur ces matières délicates, plaisir d'éditer dans une forme rare, bonheur du lecteur d'un livre à ce point enviable.
Contraindre l'écran à restituer une parcelle de cette harmonie pour que l'onde s'en propage encore compte parmi ces beaux moments d'effort
– je n'envisage pas d'en douter – que mérite la Toile.

Lucioles de Rabindranath Tagore a paru en 1930 dans la collection « Feuilles de l'Inde », cahier n° 2, aux éditions Chitra à Boulogne-sur-Seine. Le livre a été tiré à 1 500 exemplaires et ne sera pas réimprimé, précise le justificatif de tirage. Le texte français a été établi par Marguerite Ferté et Andrée Karpelès, à la fois d'après la version originale anglaise et le manuscrit bengali. Le livre (142 pages sous couverture rempliée à l'ancienne) a été typographié et imprimé en deux couleurs sur un papier artisanal au format 14 x 20 cm.

Célébrations

«
Si l'on pouvait assortir à la chemise de jour le pantalon, le petit jupon de dessous, le cache-corset, ce serait d'une charmante élégance. Alors le tout serait en fine percale ou en fine batiste, avec les mêmes broderies ou les mêmes valenciennes. La plus jolie chemise de jour est décolletée en cœur ou en rond. Un ruban passé dans une coulisse ou une engrelure la serre un peu autour des épaules. On encadre le décolleté et l'entournure des bras d'une valencienne ou d'une broderie légère.
La chemise de jour ne doit être ni trop large ni trop longue. Il ne faut pas qu'elle remplisse désavantageusement le corset ni le pantalon.
Le monde vaut par ce qui, imperceptiblement, dépasse.
Le dictionnaire donne du suivez-moi-jeune-homme une définition qui ne laisse de me surprendre : Pans d'un ruban de chapeau de femme, qui flottent sur la nuque. Mon trouble tient dans la virgule. Remis de mon émotion, je cherche qui, dans mon enfance, désignait de cette expression la robe ou la jupe qui laissaient connaître la couleur de la dentelle [l'écrivant, je crois bien avoir trouvé]. Voilà comment, sous couvert de bonne moralité, on frappe la langue d'alignement.
J'ai écrit, jadis :
Sa minijupe : plus courte est l'ombre, plus douloureux le secret.
[Glose de 2005.] La minijupe est une robe sans fond. Elle interdit tout exercice de la proxémie, telle que la décrit Edward T. Hall dans La Dimension cachée.
Pendant près de vingt ans, le chef de fabrication de la maison d'édition venait me consulter sur la couleur de la toile et le motif de la tranchefile qu'il convenait de décider pour chacun de nos beaux livres reliés et livrés sous jaquette. Il lui arrivait, assuré de la scène qui allait suivre immanquablement, de m'adresser un stagaire, porteur de la question (et du monceau de catalogues de relieurs contenant les échantillons). « Imaginez, disais-je, une jeune femme vêtue d'une robe en tissu imprimé, dont le motif serait justement la jaquette illustrée de ce livre. Considérez les teintes, les tonalités. La toile dont vous allez habiller la couverture de l'ouvrage est à cette jaquette ce qu'est à sa robe le fond de robe dont fera choix cette femme. Selon qu'elle sera conduite à s'asseoir, à se baisser, à monter dans votre voiture, il se peut que vous entrevoyiez ce délicat tissu – et vous ne manquerez pas d'y mesurer – qu'elle ait joué le contraste ou l'harmonie du camaïeu – le goût dont elle témoigne à se parer. Je laisse donc à votre appréciation, et la toile, et la tranchefile (qui n'est autre que le fin liséré de dentelle qui borde volontiers cette pièce). »
Mon collaborateur aimait parfois entendre, transcrit par un intermédiaire, ce principe dont nous faisions un jeu, à l'approche de chaque nouvelle parution, qu'il me provoque à l'énoncer.
Elle installait la machine à coudre sur la table de la salle à manger. Je prenais position sous la table, parmi les chutes de tissu, les effilures, les effiloches, à proximité du mystère de ses bas. Soudain elle se levait, allait dans la chambre pour l'essayage, devant le miroir qui occupait toute la porte centrale de la grande armoire à linge. Pour la retouche, elle ne repassait pas la robe d'intérieur qu'elle portait pour ses travaux de couture. D'elle, j'ai appris ceci : le désir instaure le subreptice.
Sur la question de la couleur, prenons encore un avis autorisé.
Robes de danse en satin ou en faille voilées de tulle illusion blanc relevé de côté gracieusement par des masses de fleurs, puis d'autres entièrement garnies de plumes véritables et de dentelles, soit point d'Alençon, soit application de Bruxelles. J'ajoute : toujours, beaucoup de blondes blanches perlées de jais blanc, ainsi que de broderies en soie plate sur tulle. Mille effets ravissants à tirer de ces garnitures reproduisant la flore du songe ou bien de nos parterres, parfois comme givrée et toute blanche !
Très-bien, pour celles d'entre vous, chères Lectrices, qui s'apprêtent à danser, mais j'en sais d'autres, mères à plus d'un titre, dont la satisfaction bienveillante sera d'assister au triomphe d'une fille, d'une bru, qui sait peut-être? chose charmante, d'une petite fille. Redire un lieu commun pareil à celui-ci : que la nuance, car nous entrons maintenant dans les couleurs, obéit à l'âge, à l'aspect de la personne, non ! ni même rappeler, chose beaucoup plus fréquemment oubliée, qu'il faut compter encore avec la couleur et la nuance des tentures, c'est-à-dire des fonds où l'on s'adosse dans chaque salon. Je ne puis, après ma nomenclature des étoffes en pièce faite il y a quinze jours, que citer une étoffe privilégiée ou deux : soit, encore près des éblouissements de tout à l'heure, le tulle gris argent et (si nous passons sur toutes les teintes) le tulle noir entièrement brodé de jais. Toutes les teintes, ce sont : mauve tendre, réséda, crépuscule, gris tzarine, bleu scabieuse, émeraude, marron doré…, mais je m'arrête.
Le noir ne peut être mesquin, affirme encore l'impeccable baronne Staffe.

*
[1] Pseudonyme de Blanche Soyer (1845-1911), auteur de nombreux manuels de savoir-vivre à la fin du dix-neuvième siècle.
[2] La Dernière Mode, sixième livraison, dimanche 15 novembre 1874. Les éditions Ramsay ont publié en 1978 le fac-similé des huit livraisons de cette « Gazette du Monde et de la Famille » que, par nécessité alimentaire, créa et rédigea entièrement Stéphane Mallarmé – signant de divers pseudonymes – de septembre à décembre 1874.
Louise Brooks ?
[Cliché de source inconnue. Je détiens, depuis le début des années 1980, un tirage « original » de ce portrait (mais sans doute s'agit-il d'un cliché reproduisant un tirage… et non d'un tirage d'après la plaque ou le négatif d'origine). Je ne suis pas cinéphile ni, en conséquence, adepte de cette actrice. Je suppose que quelqu'un m'a donné cette photographie à une époque où, me trouvant sous l'emprise de l'alcool, une sorte d'oubli immédiat s'est produit. J'ai feuilleté, il y a quelques années, l'ouvrage publié en 1977 aux éditions Phébus, sous la direction de Roland Jaccard, Louise Brooks, portrait d'une anti-star, qui reproduit de très nombreux portraits ; celui-ci n'y figure pas. Je ne l'ai pas repéré non plus en balayant – rapidement, il est vrai – les quelque cinq mille huit cents occurences auxquelles aboutit une recherche d'images sur Google. Plusieurs affidés, découvrant cette photographie de large format (25 x 33 cm environ – elle est ici légèrement rognée, aux dimensions maximales du scanner) encadrée et exposée chez moi en bonne place, m'ont assuré qu'il ne pouvait s'agir que de Louise Brooks. Devant mon refus obstiné de la lui vendre, l'un d'eux s'est déclaré prêt à revenir me la soustraire par effraction.]
• À propos de la nouvelle édition de
Suzanne et Louise (Roman-Photo) d'Hervé Guibert.
Gallimard, 2005.
Collection blanche au format 19,5 x 24,5 cm, 96 pages, cahiers cousus, 18 €.
[Le Carmel (3.)]
La nuit on devait porter un autre voile, un autre jupon et un autre scapulaire, mais ils étaient plus légers que ceux de la journée. Et pour cacher les jambes, on avait des chausses, des sacs en tissu informes retenus par des cordons. Les cordons, on donnait aussi ce nom-là à ce qui sert quand on a ses règles. C'était pas comme maintenant, des trucs à plusieurs épaisseurs, c'étaient juste des linges en tissu, les cordons. Une fois tous les mois, on les mettait à tremper dans une grande bassine, pendant deux jours, et toutes en même temps, on venait les laver. L'eau se mettait à rougir dès qu'on y trempait nos mains, c'était un peu comme la communion, mêler nos mains dans nos sangs réciproques.
Exercer la photographie (le pouvoir s'exerce), exercer la langue (faire ses gammes). Quand cet exercice conjoint excède l'ordinaire babil de l'image et de son commentaire, nous abordons la grâce. Si la langue réamorce la vie chez ceux que l'image et le texte visitent (Suzanne et Louise inventent devant l'objectif le tiers ordre de leurs existences, dérogent à la clôture, à la règle de silence bavard de leur réclusion), nous sommes dans la nécessité. Le dispositif qui fixe ce fragile et souverain cheminement se trouve, en deçà comme au delà de toute intention, doté d'une efficacité qui décourage toute glose.
Ce dispositif, nous l'avons tous expérimenté un jour, tant il s'impose. Mais il a tenu en respect la plupart d'entre nous : aux premiers mots disposés dans la proximité de l'image, nous avons senti l'effondrement intérieur, le trou d'air, l'appel du vide. C'est Claudel qui propose cette image pour saisir le poème à sa naissance : … les poèmes se font à peu près comme les canons. On prend un trou et on met quelque chose autour. […] Le poème serait moins une une construction ligne à ligne et brique à brique et une matière à coups de marteau que le résultat d'un effondrement intérieur dont une série d'expéditions ensuite auraient pour objet de déterminer les contours. [1]. Cette écriture qui met en scène l'image – comme si le cliché n'avait pas encore été pris et qu'il attende du texte son ordre de mission – est à proprement parler dramatique. D'ailleurs, Hervé Guibert évoque à ses grands-tantes, tour à tour, le projet d'une pièce de théâtre, puis d'un film dont elles seraient le héros.
Tel que l'auteur l'a arrêté – arrêt sur images dont il dit de façon saisissante combien il faut faire violence au silence des planches-contacts qui s'entassent, refuser que ce travail [ne trouve] sa raison d'être qu'après leur mort – le « Roman-Photo » fait montre de cette cruauté (infiniment cruelle, infiniment tendre) avec laquelle Hervé Guibert saisit le monde et les êtres. Cette écriture blanche, qui arrondit les voyelles de façon presque encore enfantine, est un scalpel – ou les pinces avec lesquelles ont va chercher l'épreuve dans le bain de révélateur. La voix aussi est blanche, comme si un nœud dans la gorge retenait toute tonalité – ou encore : une voix surexposée.
L'épreuve aboutit à un livre dans lequel les seuls éléments typographiés sont la couverture, la note de l'éditeur et l'achevé d'imprimer. La pages de grand titre elle-même est calligraphiée par l'auteur. Nous sommes au plus près de l'émotion ambivalente que procure le livre unique – qui n'est pas encore un livre, qui ne saurait être dupliqué en l'état, dont aucun destin ne plombe la vulnérable nécessité. J'ai appelé déjà structure enviable ce genre de dispositif de l'écrit, qui procède comme un emporte-pièce, qui tétanise, engendre ce qu'il dévore.
Suzanne et Louise fut, en 1980, la deuxième publication d'Hervé Guibert. Je remercie Philippe[s] de m'avoir signalé cette nouvelle édition, dont l'annonce m'avait échappé et que mon libraire avait négligé de joindre d'autorité à mes acquisitions, la semaine de l'office.
[1] Paul Claudel, Jules ou l'homme-aux-deux-cravates, 1920, repris dans Œuvres en prose, bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1965, p. 848.


• À propos de Mille et un contes, récits et légendes arabes,
anthologie établie par René Basset, édition dirigée par Aboubakr Chraïbi,
collection « Merveilleux », 2 volumes, éditions José Corti, 2005
(prix du coffret : 55 € – les deux volumes ne peuvent être vendus séparément).
On raconte que Medjnoun [Majnûn] (le fou) reçut ce surnom parce que, passant près de chasseurs qui poursuivaient une gazelle, il vit les yeux de celle-ci et le souvenir de Leïla [Laylâ] lui arriva subitement ; alors il tomba évanoui. Quand il revint à lui, on lui demanda : « Que t'est-il arrivé ? » Il répondit : « J'ai comparé les yeux de cette gazelle à ceux de Leïla. »
Entre la Révolution (la fondation de l'école des Langues orientales date de 1795) et le milieu du siècle dernier, l'Europe a pu découvrir l'Orient à travers ses langues et ses littératures. L'essentiel du travail de déchiffrement, d'édition et de traduction des textes fondateurs comme des principaux éléments constitutifs des traditions (musulmane et hindoue, notamment) a été réalisé par plusieurs générations d'orientalistes dont l'œuvre, fondatrice, perdure [1]. Toutefois, nombre de leurs ouvrages n'ont plus été réédités.
C'est pourquoi l'initiative des éditions José Corti, dont la rigueur éditoriale n'est jamais prise en défaut, mérite de rencontrer quelque succès qui la paie d'un risque courageux. Si ces neuf cent soixante-seize récits séduisent par leur tonalité, leurs couleurs, la verdeur de leur contenu, si les éditions Corti ont veillé à réunir les deux volumes d'aujourd'hui sous un bien beau coffret, il s'agit toutefois d'une publication scientifique, dont l'apparat critique d'origine [2] a été considérablement enrichi pour la présente remise au jour. René Basset (1855-1924), arabisant, spécialiste de la littérature berbère, qui les a recueillis, traduits et annotés, s'est efforcé de mettre en relation chacun de ces textes non seulement avec ce qu'on pouvait pressentir de ses sources, mais aussi avec d'autres récits, d'origine parfois éloignée dans l'espace et temps, une lecture transversale qui préfigure les méthodes de la littérature comparée. Aboubakr Chraïbi, qui l'a dirigée pour Corti, a fait de la présente édition un outil de référence, qui offre une nouvelle vie à la somme de René Basset – mais aussi à sa mémoire : des extraits de sa correspondance avec l'orientaliste Victor Chauvin, présentés par Frédéric Bauden, sa bibliographie raisonnée commentée par Guy Basset, son petit-fils, confèrent à l'ouvrage une dimension historiographique passionnante.
Je m'étends à dessein sur le fait que l'éditeur de 2005 ne s'est pas contenté de reprinter [clicher, pour la reproduire à l'identique] l'édition d'origine. C'eût été méritoire mais, à coup sûr, voué à une diffusion confidentielle. Les chercheurs connaissent ce travail, qu'ils consultent en bibliothèque. En revanche, remettre au jour (et à jour) une telle somme, s'efforcer – dans le contenu comme dans la forme – d'aller au-devant d'un plus large public (en parvenant à s'en tenir à un prix qui ne soit pas dissuasif), voilà qui constitue un travail éditorial de haut vol et la démonstration exemplaire de ce que j'affirme ici même volontiers : si le livre survit aujourd'hui – plus qu'il ne vit – en milieu hostile, les signes d'ores et déjà se laissent observer d'une renaissance, d'une prééminence nouvelle accordée aux contenus, d'une revalorisation des fonds laissés en déshérence. Cette réédition en est un.
La figure de Majnûn – qui est à l'Arabie ce que Tristan et Roméo sont à notre mythologie amoureuse [3] – hante nombre des textes réunis dans la troisième partie de cet ensemble, les contes sur les femmes et l'amour. La cinquième partie, avec les légendes religieuses, occupe l'essentiel du second volume. Chaque texte ménage la surprise d'un écho avec la Bible, de la survenue fréquente des anges et des djinns, d'apologues dont l'enseignement s'est formulé, ailleurs, dans des images d'une troublante parenté. Avec, pour surcroît de grâce et de délectation, cette vigueur du récit qui se maçonne d'images aux angles vifs, comme pour mieux tenir en respect l'abstraction. Tels ces « Derniers hommes », par quoi s'achève cet étonnant florilège [4]:
Deux hommes des Mozaïnah se réuniront – ils seront les derniers humains et viendront d'une montagne éloignée pour trouver des traces d'hommes. Ils verront la terre déserte jusqu'à ce qu'ils arrivent à Médine. Quand ils seront parvenus tout près, ils demanderont : « Où sont les gens ? », car ils ne verront personne. L'un d'eux dira à son compagnon : « Ils sont dans leurs maisons. » Ils entreront dans les maisons et ne trouveront personne, mais sur les tapis des renards et des chats. Un des voyageurs dira à l'autre : « Où sont les hommes ?
– Ils sont dans les marchés, occupés à vendre. » Ils iront dans les marchés et ne trouveront personne. Alors ils s'en iront jusqu'à la porte de Médine et, là, il y aura deux anges qui les prendront par les pieds et les traîneront vers la terre du jugement.
[Aux éditeurs qui se laisseraient enfin convaincre qu'un passé relativement proche recèle les trésors d'anciens fonds inexploités, j'indique la trilogie de Jérôme et Jean Tharaud, Les mille et un jours de l'Islam [5]. Sous forme de brefs récits, les frères intarissables nous livrent, dans une langue impeccable, une fresque des premiers siècles de l'hégire, parfaitement documentée, dont la lecture peut préluder avec bonheur à des recherches plus savantes. (Je songe au talent, de nos jours, d'un Tahar Ben Jelloun dont l'œuvre de qualité, pédagogique en même temps que littéraire, rend sensible le monde arabe à un large public privé, dès l'école, de toute ouverture culturelle et intellectuelle sur ce qui excède les mesquines limites du savoir officiel).]
[1] Je renvoie à l'ouvrage de Raymond Schwab, La Renaissance orientale, « Bibliothèque historique », Payot, 1950. Préface de Louis Renou. Quand donc quelqu'un songera-t-il à rééditer cette chronique de l'orientalisme, dont l'érudition n'a d'égale que la virtuosité pour relater l'une des plus excitantes aventures de l'esprit ? [J'ai brièvement présenté cet ouvrage dans la galerie consacrée à l'ancien fonds Payot (avant-dernière vignette et son commentaire), dans le cadre d'une des chroniques de L'ordinaire et le propre des livres.]
[2] La publication de cet ensemble, en trois volumes, par les éditions Maisonneuve s'échelonna de 1924 (année de la mort de René Basset) à 1927.
[3] Sur la tradition de Majnûn et Laylâ, on se reportera aux travaux et aux écrits d'André Miquel, notamment son édition critique du dîwân (recueil poétique) de Qays Ibn al-Mulawwah (dit Majnûn, qui signifie « le fou ») sous le titre Le Fou de Laylâ, Sindbad-Actes Sud, 2003.
[3] André Miquel, Laylâ, ma raison, Le Seuil, 1984.
[4] Tome II, p. 571.
[5] I. Les Cavaliers d'Allah ; II. Les Grains de la grenade ; III. Le Rayon vert, La Platine à la Librairie Plon, respectivement 1935, 1938 et 1941.
Autre raison de se réjouir pendant qu'Homo festivus gave la dinde transgénique, nous pouvons de nouveau, depuis hier, reprendre notre lecture du Livre d'Enoch au rythme annoncé de trois versets par semaine.
Célébrations

Il est d'autant plus convenant de célébrer la gomme que le crayon à papier est hors d'usage. Détenir une gomme, n'est-ce pas contraindre l'ordre des choses ? prendre soin d'un mot magnifique : la plombagine ?
Je force le trait, on l'aura compris. J'ai, dans deux anciens pots à moutarde en grès, un grand nombre de crayons à mine grasse (pas moins de 2B, et jusqu'à 5B). Je suis équipé de taille-crayons en conséquence, dont un à manivelle. J'ai toujours dans ma poche intérieure de veste (dans le holster) deux porte-mines, d'un modèle qui n'est plus commercialisé (j'ai acquis, à temps, la dernière boîte de dix que détenait la papeterie de mon quartier) : ils sont gainés, à la base, d'un coussinet soft touch, agréable aux doigts. Sous le capuchon supérieur, une minuscule gomme, elle-même très douce, est sertie dans l'embout d'accès à la réserve de mines. Mais on ne trouve pas, que je sache, de mines de calibre 0,7 plus tendres que la référence 2B. [Il m'arrive – outre les notes que je prends lors d'entretiens professionnels et celles que je consigne sur le feuillet glissé à cet effet dans le volume en cours de lecture – d'écrire encore certains textes au crayon. Je pratique la rature comme d'autres l'eau-forte ou le tag.]
Entre la gomme et le papier de verre : la gomme à encre. Même neuve, elle semble pétrifiée, essorée de toute humidité (parente de la pierre ponce). Est-ce par convention, cette couleur bleu acier, dans la masse ? Si elle ne troue le papier, elle y laisse une ecchymose. Comme un nez meurtri au milieu de la figure, ça jure qu'il y a eu pâté, accent excédentaire ou mal orienté, barbarisme. [Je n'ai jamais vécu sans gomme à encre dans mon plumier ou mes tiroirs. Je n'ai pourtant pas mémoire de m'être jamais servi de cette Intouchable.]
Je détiens, depuis de fort nombreuses années, deux gommes de marque Staedtler. Je n'ai pas à me préoccuper qu'on les trouve encore ou non, de cette qualité, dans le commerce. Elles ne s'usent qu'imperceptiblement, de même qu'elles ne blessent pas le papier, paraissant ne s'en prendre de façon sélective qu'au graphite. Je ne les utilise que pour effacer les notes qu'un lecteur a laissées, au crayon, dans les marges – et, souvent, les soulignements dans le corps du texte – de livres de seconde main que j'achète chez les bouquinistes. Il me faut bien le concéder : les autres n'existeraient pas, je n'aurais jamais eu de gomme.
Il conviendrait d'avoir toujours une ou deux gommes dans ses poches. Comme autrefois les vieux – c'était un couteau à la lame étriquée, un bref morceau de ficelle, un noyau racorni contre le rhumatisme.
– Et la gomme ?

*

En prononçant le kaddish, nous louons D.ieu. Pourquoi ? Il est facile de glorifier D.ieu quand tout va bien. Mais quand on éprouve de la peine, c’est beaucoup plus difficile. En récitant le kaddich, on reconnaît qu’Il a un plan suprême pour le monde, que chacun a un rôle unique à jouer dans ce plan et que le plan est bon. En se souvenant du bien-aimé de cette façon, on marque ainsi que la relation qu’on avait avec lui a totalement changé. Tant qu’il était dans ce monde, chacun de nous deux bénéficiait de la relation « donner et prendre ». Maintenant qu’il est dans le monde futur, on ne peut plus que donner. Au moyen du kaddish, on loue D.ieu d’être maintenant le lien vital de ce nouveau rapport. (Source : ww.lamed.fr)
Le rituel juif dispose, pour aborder et mener le deuil d'un être aimé, d'une stratégie magnifique. Celle-ci prévoit deux prises de paroles aux réunions qui marquent le mois puis l'année après la mort du père. En la seconde consiste la sortie de deuil.
Pour clore ce deuil, je veux dire ce que transmet la mort du père, qui touche à la frontière entre la vie et la mort. Frontière étrange qui d'abord est atteinte, puis fragilisée, mise en question, rendue très sensible. […] La mort du père prend donc place dans le passé, devient elle-même souce de passé et de temps. Et à cette source brille un point mystérieux : qu'est-ce qui passe du père au fils ? Pourquoi le père, cet être bizarre qui donne si peu de corps, est-il au centre de la transmission ? Certes, il fut un tiers, entre mère et fils, c'est même pour ça que certains lui en veulent, et que d'autres lui sont reconnaissants. Certes, on peut aussi dire qu'il a la charge de faire l'idiot même s'il ne l'est pas, pour imposer certaines limites, à charge pour ceux qui peuvent de jouer avec. Mais tout cela semble un peu théorique et n'éclaire pas le mystère [1].
L'année a passé, jour pour jour, il me semble n'en être pas sorti – devoir n'en jamais sortir, faute d'un Dieu à qui faire don de son absence.
J'ai aménagé, à l'entrée de la bibliothèque, une petite vitrine, un mausolée à mon deuil impossible. Un moulage en réduction de la déesse-chatte Bastet exposée au Louvre, un cartel sur lequel est indiqué que cette pièce lui est dédiée entourent un portrait de lui. Jusqu'à la toute fin du mois dernier, tous les prétextes ont été bons pour ne pas revenir dans l'appartement – jusqu'à ne pas ouvrir le courrier qu'un voisin bienveillant me réexpédie avec assiduité (un avis d'huissier m'a rappelé à l'ordre in extremis : gisait toujours parmi la pile sa dernière facture de téléphone, huit mois après que la ligne a été coupée).
[Il conservait, après en avoir soigneusement cisaillé la partie supérieure, la plupart des enveloppes à fenêtre qu'il recevait des administrations. Il y conservait les timbres qu'il avait décollés et fait sécher, avant de les placer dans les albums.
J'avais connaissance de ces dizaines d'enveloppes maintenues verticales dans des couvercles de boîtes à chaussures leur servant de support, entreposées sur les étagères d'un meuble de son bureau. Je suis tombé, il y a quinze jours, sur la réserve de ces enveloppes. Beaucoup étaient fort anciennes, d'un format et d'un papier que l'on n'utilise plus depuis des lustres. Il a fallu jeter, cela par excellence – petit pas prudent sur le chemin du deuil, des centaines, un millier sans doute de ces custodes à jamais vides de toute présence réelle. Tout juste en retrouvera-t-on une pincée parmi mes biens, dans une chemise en carton léger délavé par le temps.]
Je remercie Guy Autié. Avec une affectueuse pudeur, il m'a offert, au fil de cette interminable année, quelques-uns des documents que je reproduis ici.
[1] Daniel Sibony, Requiem pour un père mort, repris dans Événements III – Psychopathologie de l'actuel, Le Seuil, 1999, pp. 394-395. Daniel Sibony est né à Marrakech, dans une famille juive habitant la Médina. L'arabe est sa langue maternelle, sa langue culturelle l'hébreu biblique. Il apprend le français à l'âge de cinq ans. Il émigre à Paris à l'adolescence. Docteur d'État en mathématiques, Daniel Sibony est psychanalyste profane (non-médecin).
• À propos de Alcoolisme : le parler vrai, le parler simple
Rapport de la mission Hervé Chabalier
sur la prévention et la lutte contre l'alcoolisme,
éditions Robert Laffont, 2005 (15 €).
Jeudi 6 octobre 2005 (Reuters - 13:26). Paris - La France a mis en place un Conseil de la modération et de la prévention du vin, chargé de concilier les objectifs de santé publique et les impératifs commerciaux d'une filière viticole en crise. Cette instance, d'après le décret publié mercredi au Journal officiel, jouera un rôle consultatif auprès du gouvernement sur les questions de prévention et de consommation. La filière française viti-vinicole a salué la création de cet organisme qui a pour mission d'apaiser les tensions entre professionnels de la santé publique et viticulteurs. L'objectif est de rendre compatible une valorisation de la filière à travers une consommation modérée et de qualité. En vingt ans, la consommation de vin en France a chuté de 50 % en raison notamment des campagnes contre l'alcoolisme et de la concurrence des vins étrangers. Cette filière dégage un chiffre d'affaires de 11 milliards d'euros par an, dont 5,8 milliards à l'exportation.
Voilà ce qui s'appelle noyer l'alcoolisme dans l'éthanol. Nous sommes coutumiers du fait. Le document qui vient d'être remis au ministre de la Santé, pour une fois, stigmatise sans complaisance ce jésuitisme-là. C'est l'une de ses premières vertus. Il en a bien d'autres.
Tout d'abord, le ton adopté. D'ordinaire, on ne parle pas comme ça à un ministre. Hervé Chabalier est homme des médias, fondateur de l'agence de télévision Capa. Alcoolique engagé dans l'abstinence après plusieurs rechutes, il s'est signalé, en 2004, par son témoignage intitulé Le Dernier pour la route [1]. Encore ministre de la Santé, Philippe Douste-Blazy lui a confié une mission sur l'alcoolisme en France. Il a rendu sa copie la semaine dernière. Toute langue de bois est partie en fumée avec ce texte. Des braises encore rouges, j'ai retiré quelques brandons.
Je note, tout d'abord, que c'est la première fois, à ma connaissance, que le concept d'alcoolique abstinent accède à quelque visibilité dans un document avalisé par des médecins (Hervé Chabalier a réuni un groupe de travail, mené des auditions, se « bordant » de façon rigoureuse pour répondre aux normes d'une mission officielle). Jusqu'alors, la terminologie s'est complu dans le repentir, dans les états de services (ancien buveur) et dans l'anodin (je suis devenu sobre). L'abstinence est, il faut le reconnaître, le pire repoussoir qui soit pour tout professionnel du marketing chargé d'œuvrer au bénéfice d'une politique de santé publique. C'est pourtant la seule formulation recevable. Un alcoolique a définitivement perdu la liberté de s'abstenir de consommer de l'alcool [2] [sous-entendu : de consommer de l'alcool et de s'abstenir, provisoirement ou définitivement, d'en consommer], la cure réussie ne la lui restitue pas, pour des raisons neurologiques notamment. Pour lui, pour elle, la seule issue est l'abstinence totale et définitive. Le rapport utilise le concept d'alcoolique abstinent (p. 89), sans autre précaution oratoire, comme une évidence. Un pas est franchi – discret, mais décisif.
Le texte rendu par Hervé Chabalier fourmille, par ailleurs, de vrais bonheurs de formulation au service de la cause qu'il a choisi de défendre : l'alcoolisme est une maladie à prétextes (p. 91) – il y a toujours, pour l'alcoolique, une bonne raison de boire –, les bons buveurs et bons vivants qualifiés de porteurs sains de l'alcoolisme (p. 114 – l'image est lumineuse et devrait frapper l'esprit des communicants) ; et, dans le témoignage reproduit d'un militant des groupes d'entraide, cette description – que seul peut faire un alcoolique – de l'invraisemblable appel au secours du dépendant en perdition qui, à un moment précis, intense, fugace, qu'il s'agit de ne pas laisser passer, cherche pour de bon la planche de salut qui lui épargnera la noyade définitive.
Pourtant, cet appel, le dispositif de prise en charge, dans notre pays, ne peut pas l'accueillir efficacement. Le descriptif et l'analyse qu'en fait le rapport sont accablants. Au lieu de s'étendre et de s'ajuster aux énormes besoins d'une population qui va croissant (un Français sur dix est malade de l'alcool…), ce dispositif se dégrade ; la démonstration en est assénée ici de façon cruellement chirurgicale – je n'ai d'ailleurs pas repéré, ce qui est assez exceptionnel pour être signalé, l'ombre d'une complaisance, d'un misérabilisme ni d'un clientélisme quelconque dans ces cent cinquante-huit pages.
Hervé Chabalier formule neuf recommandations prioritaires. Plusieurs sont profondément novatrices : l'une des plus singulières (et des plus pertinentes, sans doute) consiste à créer une nouvelle catégorie de travailleurs sociaux : les conseillers alcool, pour lesquels Hervé Chabalier a recours au terme anglo-saxon de councellor – d'anciens buveurs, de préférence, capables de repérer les personnes en difficulté avec l'alcool, d'exercer un rôle de médiateur, de guide en abstinence et d'aide au repositionnement social de l'alcoolique abstinent (sur le modèle canadien de l'intervenant en dépendance, qui fait l'objet dans ce pays d'un certificat spécifique).
Autre force de ce document : je n'avais jamais lu, jusqu'alors, d'analyse aussi clairement énoncée du poids de la codépendance dans l'environnement de l'alcoolique. Et comment passer sous silence le courageux cri d'alarme indigné que lance le rapport à propos de l'alcoolisation des jeunes, chiffres et témoignages à l'appui : en regard, Hervé Chabalier démonte les plus odieuses stratégies des alcooliers pour se tailler des parts dans ce marché malléable.
Des points faibles, dans ce texte, il en existe : le trait me semble forcé quant à la ségrégation dont se plaignent certains abstinents. Et je suis loin d'approuver sans réserve le recours exclusif aux groupes de parole gérés par le monde associatif, qu'entérine le rapport, comme cadre de prise en charge de la postcure. Une frange existe d'alcooliques que cette voie rebute, dont la perspective est dissuasive. Ce fut mon cas. Mais, j'en conviens, en termes strictement quantitatif, l'urgence n'est malheureusement pas là et ce serait une grossière erreur de faire perdre la moindre force d'impact à ce travail, s'il a la moindre chance d'être lu et pris en compte (ce qui n'est pas certain), en l'écornant si peu que ce soit sur ses annexes ou ses marges. Car il va à l'essentiel, sans ménagement, avec une détermination à laquelle nous n'étions guère habitués.
Il incombe désormais aux alcooliques eux-mêmes d'exercer leur vigilance pour que ce texte ne soit pas, illico, noyé dans l'alcool du lobbying qui a eu récemment raison de la loi Evin.
[Offrir ce livre à un ami ou un parent alcoolique – qui fera mine de s'effaroucher, puisqu'il ne boit (presque) pas et s'arrête quand il veut – n'est peut-être pas une stratégie déraisonnable. C'est bien, en tout cas, le premier rapport officiel dont je recommanderais volontiers la lecture à quelqu'un qui se trouve en difficulté avec l'alcool, de préférence aux innombrables témoignages d'alcooliques repentis, farcis de bons sentiments.]
[1] Éditions Robert Laffont. Je n'ai pas lu ce livre, en son temps.
[2] Définition de Pierre Fouquet, l'un des fondateurs de l'alcoologie dans les années 1950 ; in (entre autres références nombreuses) Jean-Paul Descombey, Précis d'alcoologie clinique, Dunod, 1994. À ma connaissance, cette définition est celle que retiennent, sans polémique, l'ensemble des cliniciens et acteurs concernés dans la prise en charge et la prévention de l'alcoolisme.


• À propos d'Histoire et Art de l'écriture,
de Marcel Cohen, Jérôme Peignot et al.,
collection « Bouquins », éditions Robert Laffont, 2005 (1 216 pages, 30 €).
La saison l'impose, égayons nos blogs mais bloguons utile. Voici donc quelques idées de livres à (s')offrir. D'autres suivront.
Soit les éditeurs ont été, ces temps derniers, frappés d'une véritable Révélation, soit la fin du pétrole se profile, car voici – mais ce n'est pas la seule, on le constatera dans quelques jours, ici même – une bien belle résurrection. La collection « Bouquins » (l'unique qui se laisse ouvrir à 360° sans que le dos casse [réclame d'époque, lors de son lancement sur ce concept vendeur [1]) offre un bouquet d'études sur l'histoire de l'écriture, de la tablette sumérienne à la typographie. Jérôme Peignot a colligé les textes de plusieurs livres, parus depuis 1958 chez divers éditeurs (Armand Colin, L'Imprimerie nationale, Gallimard…), dont trois des siens qui n'avaient pas été réédités.
Si le nom de Marcel Cohen (1884-1974), qui fut professeur aux « Langues'O », m'était inconnu, celui de Jérôme Peignot, en revanche, m'est de longue date familier. Mon exemplaire de son livre De l'écriture à la typographie, paru d'emblée au format de poche dans la collection « Idées » de Gallimard en 1967 (dont le texte est repris ici), a figure de pièce archéologique dans ma bibliothèque – nous en étions au début du poche non cousu, les volumes s'effeuillaient comme des éphémérides. Je dois à cet essai, d'une clarté parfaite, d'avoir pu faire le pont avec émerveillement entre ma tradition familiale, l'imprimerie, et l'acte d'écrire, qui me hantait. Jérôme Peignot, qui poursuit une œuvre personnelle subtile, ne sait dissocier la main qui s'applique à former les lettres, sur le cahier ou la missive, du foulage du plomb sur le papier soumis à la presse. Le volume reproduit, à la suite de son étude sur l'histoire de la calligraphie, l'attachant traité sur l'art d'écrire que Charles Paillasson rédigea pour figurer dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert.
Jérôme Peignot, que la généalogie rattache à une dynastie de fondeurs-typographes, se trouve être aussi le neveu de Laure (Colette Peignot), cette jeune femme au destin fulgurant dont Michel Leiris et Georges Bataille furent l'amant. On doit à Jérôme Peignot l'édition des Écrits de Laure [2], qu'il fit précéder d'un texte bouleversant, « Ma mère diagonale ». Les passeurs à qui je m'en suis remis pour explorer les cabinets de curiosités qui balisent mon itinéraire ont, presque tous, été des diagonaux. Jérôme Peignot compte parmi eux. Qu'il soit aujourd'hui le maître d'œuvre, l'éditeur stricto sensu chargé de rassembler et d'organiser le précieux corpus que j'ai sous les yeux redouble ma gourmandise.
Certes, quelques-uns des textes enserrés ici datent plus que d'autres : le vingtième siècle n'a envisagé l'histoire de l'écriture qu'à la lumière aveuglante du péremptoire Ferdinand de Saussure qui, dans un cours public en 1900, décida que l'invention du premier code idéographique n'avait répondu qu'à la nécessité de transcrire la langue orale. Quelques décennies plus tard, un demi-siècle de structuralistes lui a emboîté le pas, aboutissant notamment à cette autre décision unilatérale qui voulut trop longtemps que les écritures alphabétiques fussent la fine fleure de la raison graphique.
Un Américain d'abord (Jack Goody, dans les années 1970 [3]), une Française plus récemment, Anne-Marie Christin [4], ont enfin battu en brèche cette conviction pleine d'une morgue tout occidentale. Ils ont revisité l'importante moisson de tablettes sumériennes glanées par les archéologues bien avant que les B52 ne labourent le sol irakien ; ils en ont déduit que la Mésopotamie a inventé l'écriture, non pour promulguer des lois ou propager quelques idées abstraites, mais pour visualiser ce que précisément la parole ne saurait produire : des listes et des tableaux. L'écrit est iconique ! Une bonne nouvelle qui ouvre des perspectives innombrables à qui se passionne pour sa migration – textes et images conjoints, et non plus opposables – de la page imprimée à l'écran de nos ordinateurs. Dès lors, on pourra préférer investir les 75 euros que justifie par sa qualité le volume d'études, richement illustré, qu'a dirigé Anne-Marie Christin chez Flammarion, Histoire de l'écriture, de l'idéogramme au multimédia (paru en 2001). C'est même celui-là qu'il conviendra de retenir, je suis formel, si l'ouvrage est destiné à nourrir la curiosité d'un jeune qui se destine à cheminer dans les arts graphiques ou le multimédia.
Je ne voudrais pas, toutefois, donner le sentiment de marchander les mérites des mille deux cent seize pages de notre « Bouquins » autoreverse qui tient l'affiche de cette chronique, ne l'oublions pas. Que vous en dire de plus ? sinon vous souhaiter d'y découvrir quelque raison singulière, intime, hautement subjective de vous y précipiter.
Dans mon cas, à mon admiration pour Jérôme Peignot s'ajoutent au moins deux autres déférences ; est repris ici un volume paru en 1963 sous la direction de Marcel Cohen aux éditions Armand Colin, L'Écriture et la Psychologie des peuples. J'y trouve une contribution d'Alfred Métraux sur « Signaux et symboles, pictogrammes » chez « les primitifs ». Si un ethnologue est resté imperméable aux théories de M. Lévi-Strauss, c'est bien Alfred Métraux, qui fut en son temps – si tant est qu'on ait trouvé depuis la moindre clé aux énigmes des lieux – le seul spécialiste de l'île de Pâques. Son étude sur le vaudou haîtien m'a tiré, dans les années 1960, du Lagarde et Michard, que d'ailleurs je refusais d'ouvrir. Son texte sur l'écriture des peuples premiers (pas de blague) aura sans nul doute subi l'empreinte du temps. Mais que d'intelligence sensible m'attend dans les douze pages de son article, que j'ai hâte de lire.
Un peu plus loin, je remarque la présence de Jean Filliozat, à qui fut confié le chapitre sur le système graphique de l'Inde. En ce domaine, en tout cas, c'est une certitude que m'ont enseignée mes curiosités actuelles : on ne trouvera pas plus autorisé, ni plus lumineusement accessible, quel que soit le caractère ardu de la question.
[1] L'approche des fêtes me rend décidément teigneux. Et bien injuste. Hommage à Guy Schoeller, qui a fondé et dirigé jusqu'à sa mort (à quatre-vingt-cinq ans…), avec un discernement rare, cette collection atypique !
Témoin d'un temps où les éditeurs n'étaient pas des « managers », comme il se plaisait à le souligner, Guy Schoeller avait fondé en 1979, et dirigeait depuis lors, la collection « Bouquins » pour les éditions Robert Laffont, sorte de « Pléiade de poche ». Il avait dirigé le Livre de Poche jusqu'en 1969. C'est en voyant, à Londres, une édition souple du Capital de Karl Marx dans la vitrine d'une librairie que lui vient l'idée de la collection « Bouquins ». « A soixante-quatre ans, à l'âge où les autres s'arrêtent, je me suis mis à travailler », déclarait-il en parlant de la naissance de cette collection. Vingt-deux ans plus tard, en 2001, « Bouquins » compte 400 volumes et plus de 2 000 titres, devenant ainsi une sorte de bibliothèque idéale rassemblant certains des plus grands auteurs et essayistes de la littérature. (Source : nécrologie parue dans Édition Actu, La Lettre d'Information sur le monde de l'édition.)
Guy Schoeller est mort en 2001. « Bouquins » est dirigée aujourd'hui par Daniel Rondeau.
[2] Publié aux éditions Jean-Jacques Pauvert en 1976.
[3] Jack Goody, La Raison graphique – La domestication de la pensée sauvage, 1977 ; traduction française de Jean Bazin et Alban Bensa, collection « Le sens commun », Éditions de Minuit, 1979 (toujours disponible).
[4] Anne-Marie Christin, L’image écrite ou la Déraison graphique, Flammarion, 1999 ; nouvelle édition dans la collection de poche « Champs ».
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Le silence monastique ne consiste pas à ne point ouvrir la bouche, à ne pas proférer de paroles. Cela c'est du mutisme. Saint Benoît ne parle pas de mutisme, il parle de silence, ou plutôt ce qu'il nomme taciturnitas, mot qu'il est peu exact de rendre en français par « taciturnité ». La taciturnitas de saint Benoît, le silence, consiste à dire ce qui est strictement nécessaire, ce qu'il convient de dire, et à s'en tenir là [1].
Notre temps plus qu'un autre pèche par son bavardage, ses pépiements, son galimatias mondialisé, ses confidences de basse-cour. C'est y contribuer que l'écrire, je le crains.
Retrouvant ce passage dans un livre que j'ai été conduit à rouvrir ces jours-ci pour une tout autre raison, je songe que la taciturnitas de saint Benoît peut s'appliquer aux images :
les Vénus aurignaciennes, celle de Lespugue et ses sœurs d'Europe et de Sibérie,
la statuaire khmère,
les lécythes du Peintre des Roseaux,
la figure humaine dans les manuscrits du haut Moyen Âge, tel le Sacramentaire de Gellone,
la statuaire en bois des Dogons,
les Christ de Georges Rouault…
… autant de figures de la taciturnité.
On l'a compris, j'entends ici l'image dans son acception première de figuration (du réel, ou des dieux), ces images que précisément bannissent les iconoclastes et que l'islam prohibe.
Il existe encore l'image qui reproduit l'image.
Je m'en tiens, cette fois, aux seuls efforts de reproduction mécanique de l'image, dans le sens où l'énonce Walter Benjamin dans son texte de 1936, L'œuvre d'art à l'époque de sa reproduction mécanisée [2]. S'impose alors à moi que ma gêne devant la plupart des livres illustrés contemporains résulte d'un défaut de taciturnitas dans le choix et l'emploi des technologies de clichage et d'impression dont s'est dotée la chaîne graphique.
Cette intuition s'imposait déjà, sans que je le sache, devant les photographies de famille feuilletées chez mon père : Les albums en noir et blanc sont essentiellement constitués de portraits de groupes (de rares poses singulières, toujours bouleversantes) qui valent par le silence de l'objectif – hâtivement, on trouvera ces clichés guindés, empruntés, mais écoutez-les bien, c'est par leur transparence sonore qu'ils disent ce qu'on croit les entendre dire. Soudain, avec la couleur, les familles se débraillent, la France devient rigolarde, on ne s'entend plus. [Je me glose, je pose des italiques qui ne figuraient pas dans la chronique écrite il y a un an.]
C'est bien cela. C'est bien à l'intrusion de la couleur dans la reproduction des imagines – des représentations de l'œuvre des dieux –, à ce dévoiement (qui témoigne d'un manque de confiance dans les valeurs de l'encre) que nous devons le bruit assourdissant des images dans nos sociétés.
Dans l'histoire industrielle, l'abandon de l'héliogravure dans l'édition d'art [3] permet de dater ce basculement.
[1] Dom Alexis Presse, abbé de Boquen, in Le Message des moines à notre temps, Librairie Arthème Fayard, 1958, p. 380.
[2] Walter Benjamin, Écrits français, Gallimard, 1991, pp. 117 sq.
[3] Au milieu du siècle dernier, l'héliogravure était couramment utilisée pour tout ouvrage comprenant des reproductions de clichés photographiques. En témoignes, parmi d'autres, les ouvrages publiés par les éditions Arthaud jusqu'à la fin des années 1960. La collection d'ouvrages de référence consacrés à l'art roman des éditions Zodiaque, produite par l'abbaye Sainte Marie de la Pierre-qui-Vire, offre sans doute l'exemple le plus frappant à l'appui de mon propos. Les moines ont dû, pour des raisons économiques, fermer leur imprimerie qui était, jusqu'à ces dernières années, l'une des dernières à pratiquer l'impression hélio au service du livre d'art. On trouvera sur la Toile un nombre significatif de sites commerciaux d'imprimeries proposant l'héliogravure comme technologie « parfaitement adaptée pour la production de documents publicitaires à grande diffusion ». Ce ne saurait se contester. On mesure toutefois les raisons qui ont fait ne retenir d'une technologie que sont usage le plus évidemment rentable.
Bayon d'Angkor Thom, visage (début du XIIe siècle). D.R.
………………
xxx
Je me suis retenu de gifler le jeune camérier hindou à la langue coupée venu pour les soins de la nuit. Il attendait dans l’embrasure, son plateau à la main, avec les quartiers de limon, les linges tièdes et la décoction qui me soulagent un moment du bicho qui me ronge. Sans doute m’a-t-il entendu gémir et cru que je l’appelais.
Chaque nuit m’inverse. L’aurore est mon couchant. Le poids de ma vie est à venir. Je m’use à renaître, à subir l’émerveillement des choses à leur commencement. Et la mort, que j’attends – la sourate la plus brève –, sera le déchirement d’entrailles qui me laisse choir en pleine lumière. Et tout sera, de nouveau, à reprendre. Et je te chercherai, toi le plus clair de ma nuit, et tu me seras prise. Et dans le jour aveugle et flamboyant, il me faudra, les yeux en feu, t’invoquer, redessiner le Taj, mon seul entendement !
Chacune de mes nuits est la première, chacune est le terme auquel j’aspire et chacune me répète. Je suis le lapidaire qui fend la gemme et sait que, loin d’accéder au cœur inerte et neutre des choses, sa coupe va déployer sous des ciels de tourmente un horizon de sables et de falaises, avec ses oiseaux de proie et son cavalier solitaire. Il s’abîme dans ce paysage, lui-même y figure ; dans la pierre-à-image, il est le caillou informe qu’il ramasse et qu’il fend.
J’ai fait ciseler le Taj pour qu’il te fixe. Pour que tu ne sois plus qu’une intaille dans son silence orfévré. Voilà l’unique prière de ma nuit.
Prier la pierre. Faute des astres.
Non que j’aie failli à l’autorité qu’on leur prête. J’ai entretenu des écoles d’astrologues, nous les avons interrogés avant chacune de nos campagnes, nous n’avons pas tiré une seule première salve de couleuvrine sans leur accord, retardant parfois au péril de nos corps d’élite l’heure d’engager l’assaut. Ils ont tout prévu, anticipé mes plus beaux faits d’armes, garanti mes triomphes. Par leur voix, c'étaient les voix de Babur et d’Akbar, toute ma dynastie respectueuse de leur science, qui m’intimaient. Mais leurs astres, qui ne se laissent lire qu’aux ténèbres, n’en remontrent qu’au Soleil ; les étoiles sont sourdes aux sentences de la nuit, aveugles aux errances du mal au plus obscur de la chair, muettes aux noirs desseins des conjurés. Les astrologues ne m’ont gardé ni de la mort de Mumtaz, ni de ma disgrâce. Et toi, Jahanara, qu’ont-ils proféré à ton usage qui, ne fût-ce d’un pas, ait infléchi ton destin ?
La pierre, Jahanara, prier la pierre ! faute des hommes.
Est-ce à toi qu’il faut l’enseigner ! Ma lignée m’a fait roi, l’amour m’a fait père. Le roi commande aux rois mais le père ne commande qu’à ses larmes quand ses propres fils s’entretuent. Et comment attendrais-je que s’apitoient sur mon sort ceux que j’ai soumis, maintenus sous la coupe de l’Empire au prix souvent d’une tête que j’ai fait trancher à l’un des leurs ou broyer sous un pied d’éléphant ? On supporte beaucoup d’un roi, mais s’il dépose son turban, sa nudité est insupportable, il devient alors le dernier des hommes. Ce qui est vrai du peuple l’est plus encore de ses conseillers, des obligés du pouvoir et, il ne tarde pas à le comprendre, des fidèles entre les fidèles, qui assuraient l’ubiquité du pouvoir : comme la lumière et l’air, il était partout en même temps, les distances et les jours mis sous sa coupe ! Et voilà que, par la désertion des hommes, l’espace se rétrécit aux courtes frontières de cette chambre, et le temps au décompte des heures.
Psalmodier mon silence pour le marbre du Taj, faute de parler aux dieux !
J’envie ceux dont la foi me ferait dire devant le marbre vide : « Voilà qu’à m’aimer elle a épuisé son karma, heureuse entre toutes, il lui sera épargné de renaître ! Puissé-je en larmes épuiser le mien, que je la rejoigne ! Que ma voix rejoigne sa voix qui a rejoint le Feu, que mon esprit rejoigne le sien qui a rejoint la Lune, mes yeux ses yeux dans le Soleil – et notre souffle, que la mort n’a pas disjoint, rejoigne le Vent ! » Je l’envie celui qui ferait chanter le mutisme de sa douleur : Que la terre fasse voûte ! Que les pères soutiennent les mille colonnes ! Que Yama roi des morts te dresse ici demeure (je retiens la parole à venir comme le mors l’étalon).
J’envie ces autres-là qui, autour du marbre livide, appointeraient les castrats de la Sixtine, qu’ils exécutent les Répons des Ténèbres de Don Carlo l’insomniaque, le prince fou dont m’a entretenu Amanat – je crois entendre ses vocalises dans la nuit d’encre du miroir. Pour eux l’aube atteste, au tombeau déserté, que l’Aimé renaît. Son souffle a triomphé de l’apnée, la mort n’a pu trancher le nœud du souffle.
J’envie les hommes du Livre, les Compagnons à qui le vertige de la mort restitue le Vrai – car voilà ce que tu éludais, dit le Prophète dans l’entrelacs des versets de la sourate du milieu. J’envie les quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu et j’envie les hommes au manteau de laine qui les crient à bouche close.
J’envie les larmes d’une seule foi. Malheur à celui qui a bu à trop de sources, pour qui l’eau a d’autres goûts que celui de sa soif ! Le sang mêlé de mes pères, l’écheveau des langues descendues, les mille dialectes des vaincus sous nos lances quand ils jurent ou parjurent, à l’agonie… Avec quels mots prier, désormais ? C’était bien assez qu’elle meure, il a fallu que meure en nous le seul mot pour dire le nom de Dieu qui m’eût été suave. J’ai fait élever le Taj faute du mot Dieu ! Malheur au don des langues face à la mort !
[Seul le jour existait. Non la nuit. Yamî ne pouvait oublier son jumeau mort. “Yamî, quand donc est mort Yama ?”. Et Yamî répondait : “Aujourd’hui, Yama est mort aujourd’hui, et le jour n’en finit pas.” Les dieux convinrent que jamais Yamî n’oublierait. “Créons la nuit”. Il y eut la nuit, il y eut un lendemain, et Yamî s’apaisa.] J’exigeai des peintres de l’Atelier impérial qu’ils missent au point une technique qui rendît la nuit dans leurs miniatures. Ils s’y exercent toujours, avec bonheur. Je les ai mis sur la voie, mais nul à ce jour n’a pressenti l’objet de ma demande.
La nuit venue est sans relève. Voici venir l'aurore qui blanchira mon sang.
[Amanatkhan est le calligraphe qui dessina les textes qui figurent sur les murs du Taj Mahal. Jahanara est la fille aînée Shah Jahan et de Mumtaz.]
Décor calligraphique par incrustations dans le marbre du Taj Mahal, D.R.
Pour monter à Derborence, on compte sept ou huit heures, quand on vient du Pays de Vaud. On va en sens inverse d'une jolie rivière dont on côtoie le bord. L'eau resserrée entre les berges est comme beaucoup de têtes et d'épaules qui se poussent en avant l'une l'autre pour aller plus vite. Avec de grands cris, des rires, des voix qui s'appellent ; comme quand les enfants sortent de l'école et la porte est trop étroite pour les laisser passer tous à la fois.
On laisse derrière soi de beaux chalets bas et longs, aux toits soigneusement couverts de bardeaux polis par la pluie, qui brillent comme des plaques d'argent. Les fontaines ont des jets gros comme le bras ; elles font tourner les barattes.
Et puis, plus rien, plus rien que l'air froid.
Il y a de l'air froid qui souffle dans chaque page de cet homme. Un froid vif, sec. Un froid d'altitude.
Pourtant, il n'y a pas plus présent que l'homme dans chacun des romans que rassemblent aujourd'hui deux volumes conjoints de la Bibliothèque de la Pléiade. Honneur inattendu, bien que le projet fût connu, tant cette œuvre contrarie les complaisances du temps.
Mais, au fait, comment ? grâce à qui ? quand ai-je ouvert pour la première fois un livre de Charles Ferdinand Ramuz ? La question est d'autant moins dénuée d'intérêt qu'il m'est impossible d'y répondre. Il me semble, en effet, avoir lu depuis toujours ces récits ramassés autour de quelques figures d'hommes et de femmes comme tailladées dans un rondin sec par l'un d'eux, assis à surveiller ses bêtes dans l'alpage ; ces récits encaissés, aux luminosités d'avant l'orage, ces terribles orages en montagne, que l'écho affole.
Il se peut fort bien que j'aie pratiqué Ramuz comme contre-poison à l'usage pédophilique de la langue auquel se livre localement l'écrivain de terroir, dont nos provinces regorgent. Exercé ici, mon métier m'a exposé plus qu'ailleurs à cette catégorie de criminels impunis, à proportion de l'éloignement géographique et historique de Toulouse – envisagé par le sectarisme occitan, cet éloignement a figure et fonction de tranchée. Ramuz, c'est un très rare don de l'âme qui, avant la lettre électronique, ouvre aux proportions du village global entrevu par McLuhan un hameau vaudois niché à l'aplomb d'un cirque rocheux. Dans chacun des romans de Ramuz, le paysage est une épée de Damoclès, chaque page exige le recueillement et la tenue d'une veillée d'armes. C'est toute la différence avec ces terroirs qui incitent à ne surtout pas se décrotter les semelles avant d'entrer chez le lecteur.
Il se peut aussi qu'une telle œuvre fût requise, pas moins, pour lever l'interdit que j'ai longtemps posé à l'endroit du roman – coquetterie d'adolescent qui aimait se vautrer dans Recherche de la base et du sommet et obtempérait aux objurgations d'André Breton contre le genre.
Il se peut enfin, et c'est le plus plausible des motifs, qu'un ami dont le grain de la voix m'est présent, dont l'intransigeance n'était pas moindre à l'endroit de la langue, ait invoqué l'exception pour m'inciter à Ramuz.
Je n'ai rien dit de l'œuvre, de l'écriture, de la vision de l'homme. J'indique seulement Derborence à qui souhaite aller y voir de plus près sans investir dans le papier bible de la Pléiade. Une édition au format de poche est disponible dans « Les Cahiers rouges » de Grasset et l'on trouve surtout, assez couramment, pour à peine le même prix, un exemplaire d'époque chez les bouquinistes.
J'offre toutefois le bref passage que voici, tiré non d'un roman mais d'un essai de Ramuz, à ceux que l'existence professionnelle confronte au grand ordinaire des intermédiaires du pouvoir, à l'étroitesse des petits chefs et, parfois, au harcèlement moral. Pour être passé par cette épreuve, je sais les vertus cautérisantes et le souffle que recèlent ces quelques lignes :
L'être ne vit pas de grades, mais d'égards. Les grades ne comptent donc pas pour lui, même s'il est obligé de laisser coudre à sa manche des galons qu'il n'a pas sollicités. Les grades sont pour l'individu et distinguent l'individu. Il y a en nous quelque chose d'incomparablement indépendant à l'égard de tout ce qui se passe. Et cependant cet être, si séparé, a besoin sur un autre plan de communiquer ; il vit d'aimer et d'être aimé. Les égards sont une forme de l'amour. Un État bien fait serait celui où il serait tenu compte tout aussi bien de l'être que de l'individu ; une vie sociale bien faite serait celle où les sanctions seraient compensées par des égards [1].
Tout Ramuz est de cette trempe.
[1] Taille de l'Homme (1933), repris dans La Pensée remonte les fleuves, Essais et réflexions, collection « Terre humaine », Plon, 1979, pp. 108-109.
• À propos de C. F. Ramuz, Romans, édition sous la direction de Doris Jakubec, Bibliothèque de la Pléiade, 2 volumes, Gallimard, 2005 (prix de lancement du coffret : 100 € jusqu'au 31 janvier 2006).
Charles Ferdinand Ramuz (1878-1947).
© Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel.
L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie

Les réflexions suivantes s'appuient sur la présence, dans les maquettes contemporaines, d'illustrations courant sur deux pages qui se font face. J'y ai fait allusion dans une chronique récente :
Regardez bien : j'ouvre le livre et c'est comme si je cliquais, les dinosaures surgissent de l'écran. L'éditeur qui a commandité cette mise en page est un véritable homme du livre. Il sait qu'un livre ouvert n'est pas, ne peut pas être une surface plane, unie. Il m'arrive encore de ferrailler pour défendre qu'il est vain de reproduire les images qui courent sur deux pages uniquement sur des vraies doubles, en centre de cahier : même si j'aplatis le volume, je verrai toujours le pli et, en plein centre, le fil blanc qui émerge par deux fois. En revanche, si je considère qu'un livre est un objet en trois dimensions (dans ma main, sous mon regard), peu m'importe qu'une partie de l'image disparaisse dans l'ombre des petits fonds : l'œil corrige, restitue l'image – l'œil passe son temps à corriger, à interpréter les perspectives, les fuites, les angles morts. Ici, cet agencement a été mis à profit pour dynamiser le saut des tyrannosaures. C'est simple, sans esbroufe, et ça marche !
Faux ami : on nomme volumen le rouleau, qui a précédé le codex. Le codex est un volume, le volumen est un support en deux dimensions – qu'on rapproche trop facilement, me semble-t-il, des effets de l'échelle de navigation déroulante sur l'écran de nos ordinateurs. Le livre (le codex) appelle la main, le corps. Sa troisième dimension n'est pas dissociable de l'acte de lecture tel que nos muscles, notre peau, nos nerfs en connaissent la posture.
Jadis, dans les librairies, les livres étaient présentés dans les rayonnages, comme ils le seraient ensuite dans la bibliothèque du lecteur. Répartis par genre et, le plus souvent, classés selon l'ordre alphabétique à l'intérieur de celui-ci, il convenait d'en lire le titre imprimé sur le dos (dans le cas d'une inscription longitudinale, les lecteurs latins penchaient la tête à gauche, les Anglo-Saxons à droite). On tirait le livre, on le prenait en main pour l'ouvrir et en consulter la table des matières, parcourir l'avant-propos avant de se décider. Aujourd'hui, le marketing opère en facial. On touche avec les yeux une belle image. L'exemplaire qu'on achète est en pile, à portée de main, sous film thermorétractable. La blistérisation du livre et la perte de sa troisième dimension vont de pair.
Voici ce qu'écrit le typographe Jan Tschichold : Trois arguments s'élèvent contre les livres carrés. Tout d'abord, la maniabilité. Des livres carrés ne peuvent pas être maîtrisés par une main sans appui, moins encore que le laid format A5. Le deuxième argument concerne le rangement. Si ces livres ont plus de 24 cm de largeur, il faudra les coucher. Or, il faut pouvoir les ranger debout pour les retrouver vite et les utiliser. Quant au troisième argument, il faut que je prenne un peu de recul. Le poids du corps du livre est maintenu dans sa bonne position par les charnières du dos. Si le corps du livre est très lourd – c'est malheureusement fréquent –, alors il glisse en avant, s'écrase sur la planche de la bibliothèque et y prend de la poussière, ce que devraient empêcher les bords de la reliure. Plus la longueur du dos est proportionnée avec la largeur du livre, mieux le livre restera en place. dans un album de format oblong, le dos n'y suffit plus. Il en va de même avec les livres de format carré. Chez eux aussi, l'ensemble des pages s'affaisse bientôt sur la planche de la bibliothèque. C'est aussi pour cela que les livres carrés doivent être rejetés comme des innovations fondamentalement mauvaises [1].
Comme en architecture, le poids volumique des matériaux exerce sa contrainte sur les formes du livre. L'œil souffrira en définitive d'une surcharge pondérale dont il se peut que la main ne songe pas à se plaindre.
Le livre que voici est carré (presque – à un poil près, comme disent les imprimeurs) :
(Je parle du livre que je vais ouvrir (pour le lire (les livres sont faits pour être lus)).)Le livre a trois dimensions, sa couverture n'en a que deux – tandis qu'une seule suffit au coffee table book, objet plat qu'on pose à plat sur la table du salon, sans autre épaisseur que sociale (dont il est supposé bouffir in situ quelque convivialité du désœuvrement).
Dans cet objet manufacturé, pour lequel on a conçu le point typographique – une unité de mesure plus fine que le système métrique –, rien ne déroge à l'angle droit. Le calage de la forme sur la presse ignorait toute tolérance. L'interligne se soustrait à la courbure de la planète. Pourtant, tout ce qui s'offre à l'œil est cintré, scalène, biaisé. C'est probablement devant un livre ouvert que l'œil humain produit son plus étonnant travail d'invention de formes parfaites qui n'existent pas.
Le livre rend l'œil métaphysicien.
Ainsi, Venise.
Le ciel et l'eau s'ouvrent, au pli vertical des cahiers – l'œil sait.
[1] Jan Tschichold, Livre et Typographie, Éditions Allia, 1994, pp. 217-218. Jan Tschichold (1902-1974) rejoint le Bauhaus en 1923, dont il devient le typographe attitré. Son ouvrage, La Nouvelle Typographie, publié à Berlin en 1928, jette les bases de toute la typographie moderne. Opposant au nazisme, il est arrêté en 1933 puis s'exile en Suisse. Après la guerre, il renouvelle, en Angleterre, la ligne graphique des Penguin Books et, après avoir été le promoteur du mouvement moderne, il se fait le défenseur fervent d'un retour au traditionnalisme du livre.
Double page : paroi de la construction carrée située entre la balisique San Marco et la Porta della Carta du Palais ducal, à Venise. Plaques de marbre et pluteums vénéto-byzantins (IX° et XI° siècles), double page 30-31 du livre Saint-Marc, éditions Delpire, collection « Le Génie du lieu », 1964 (texte de Pierre Gascar).
[12] Satan lui prit alors le bras et, tout en marchant, se rapprocha : « Combien de fois t’ai-je dit ce que j’en pense… Ta Création prête à tant d’ambiguïtés ! Tu as beau répéter que tu l’as conçue à ton image, bien des doutes subsistent, tu le sais. »
[13] Il faisait une journée splendide. pas un cumulus, pas un souffle, seulement un air tiède et léger. Ils avaient pris coutume de telles promenades afin de rompre avec la stricte solennité des entretiens protocolaires. Les premiers temps, ceux-ci avaient été guindés, voire orageux. L’un usait de ses prérogatives de droit divin, l’autre de ses intelligences. Puis, comme il arrive toujours aux diplomates et aux politiciens, l’habitude avait émoussé leur nervosité ; il n’était plus une ruse qui ne fût déjouée avant même tout calcul, un argument qui prît l’interlocuteur au dépourvu, un coup — si bas fût-il — qui portât.
[14] Lassés, ils convinrent de substituer à leurs joutes oratoires de simples entrevues qu’ils menaient sans contraintes devant un verre, au salon, au bar, ou quand la saison l’autorisait, dans les allées du grand jardin. Leur dialogue, du même coup, avait changé de registre : l’étroitesse de la négociation céda le pas, peu à peu, aux nuances d’un dialogue qui variait de la pluie au beau temps, des considérations idéologiques à la métaphysique la plus éthérée. De longs silences, lourds de réflexions plus que de rancunes, s’instauraient souvent, ponctués par leurs deux pas sur le gravier. Et si ce que tu mets au compte des lacunes était la marge consentie à l’exercice de leur liberté ? Y as-tu songé ? Tu sais que je les ai voulus responsables. Tu es d’ailleurs le premier à bénéficier de ce privilège. Imagine quelles seraient tes critiques et les leurs si j’avais tout fixé, jusqu’en son moindre détail, ne laissant la matière ni la place d’autres choix…
[15] Satan sourit. Combien de fois avait-il entendu ce raisonnement qui lui avait toujours paru fallacieux. Un dieu sans arrière-pensées n’aurait même pas eu à s’en prévaloir. Mais lui, qui reprochait à ses créatures de n’avoir pas respecté sa loi, de s’être servi de leur liberté dans le mauvais sens, lui qui prodiguait d’implacables sanctions, comment pouvait-il avancer ce prétexte éculé ? Qu’il abusât les plus fragiles passait encore ! Mais lui, le malin, qu’il traitait en égal depuis l’éternité… Satan, aujourd’hui, n’avait pas le cœur à entamer une altercation. La sérénité de l’atmosphère communiquait au contraire un rien d’euphorie.
[16] Et l’affaire Jésus, oseras-tu affirmer qu’elle ne prêtait pas à confusion ? Ce type que tu présentes comme ton fils, issu d’un couple ignorant les devoirs conjugaux que tu as toi-même imposés, ce puceau entouré d’hommes, que les femmes ont adulé cependant. Cette façon qu’il eut d’inviter les siens à ripailler de son propre corps, sa mort sordide et sa disparition miraculeuse… Tu inventes l’intelligence et tu la bafoues aussitôt. Tu ne leur reconnais même pas le droit d’être incrédules ! Est-ce bien là ce que tu nommes liberté ? Ton Jésus…
– Tu m’ennuies avec ça !
[17] Ils s’étaient éloignés du palais plus que d’ordinaire. Ils cheminaient maintenant à travers champs et sous-bois, poursuivant leur conversation. Parvenus en terrain plus accidenté, ils devaient ajuster chacun de leurs pas. Soudain, au bord du talus, Dieu saisit Satan à l’épaule. Baissant la voix, Regarde, lui dit-il, en contrebas ! Deux êtres étaient là, en effet, qui ne semblaient pas avoir remarqué l’arrivée des promeneurs et poursuivaient leurs ébats. Ils étaient nus et, à première vue, très beaux. L’un tenait l’autre par le bras et lui parlait à voix basse, les yeux tournés vers le ciel. Les herbes folles à flanc du monticule permettaient de les voir sans être vu. Leurs mots parvenaient distinctement. On ne rencontre jamais personne par ici.
[18] Ils avaient dû s’aventurer assez loin des regards par souci d’intimité ou simplement de calme. Il est vrai que certaines zones souffraient de surpeuplement et qu’il était bien difficile de s’y accorder ne fût-ce qu’une illusion de silence et de paix propices aux confidences, aux gestes simples de l’amitié et de l’amour. Trouver ainsi le Grand Jardin, sans effraction, qui n’en rêve ? Mais non pour lui seul : qu’importent les délices personnelles au cœur d’une telle beauté ?
[19] Leurs visages s’étaient insensiblement rapprochés. leurs mains évoluaient sans hâte. Bien qu’aucun vêtement ne les dissimulât, il était encore impossible de discerner leurs sexes réciproques. Lovés l’un contre l’autre, les deux corps ne laissaient deviner qu’une grande aisance, due sans doute à l’équilibre de leurs proportions. Les voix non plus n’étaient pas marquées. Oui, tu as raison, tant de beauté se partage. Et qui saura jamais, de toi, de moi ou d’eux, à qui nous échappons pour l’instant, la vraie nature de notre lien ? Nous, dès lors, ne sommes contraints de l’inventer, de nous la formuler en secret, de nous en fournir les preuves toujours plus intimes et irréfutables qu’en raison même de leur regard et de leur jugement. De tels moments nous libèrent de nos masques, de nos costumes et de nos rôles, puisqu’il n’est personne pour nous identifier. Jusqu’à notre nom perd toute signification.
[20] Lentement, leurs corps pivotèrent, sans perdre l’étreinte qui maintenant les soudait. Leurs mains glissaient, fraternisaient avec un torse, une épaule, une autre mains, logeaient provisoirement un cou, se creusaient à la joue, cardaient avec douceur la masse des cheveux. La bouche murmurait un langage de chat vers l’autre, vers ses aisselles, vers les deux salières au creux des clavicules, le nombril, le poivre du sexe, vers la bouche. Un long baiser muet croisa leurs mains qui vinrent couvrir leurs deux ventres identiques.
[21] Soudain passa un souffle de vent, semblable à ceux qui précèdent l’orage, brouillant de milliers d’ondes minuscules et régulières la surface de l’eau, jusqu’alors parfaitement lisse, où Satan et son maître se miraient sans le savoir. Ils étaient seuls, eux seuls avaient parlé, avaient agi. La première surprise passée, Satan se tourna vers Dieu, dont le visage parut s’assombrir.
Ce texte a paru dans la revue Brèves aux éditions L'Atelier du Gué,
n° 3, septembre 1981.
Hervé Guibert, Autoportrait, 1984, in Hervé Guibert, Photographies, Gallimard, 1993.
Il n'existe, lisibles en langue française, qu'un petit nombre d'œuvres de fiction ayant pour thème l'Inde des Grands Moghols. Jusqu'à présent, leur lecture a constitué une parenthèse plutôt plaisante dans mes travaux d'approche conjoints à l'écriture de Nocturne.
Des interlocuteurs bienveillants qui se sont rendus en Inde l'été dernier m'ont rapporté un exemplaire en langue anglaise du roman de Timeri N. Murari, Taj – A story of Mughal India, dans l'édition de Penguin Books India actuellement commercialisée sur le sous-continent [1]. J'ai découvert presque par hasard (me proposant, dans un premier temps, de lire l'ouvrage en anglais) qu'il avait été traduit en français l'année même de sa parution, en 1985.
Je n'en ai pas encore terminé la lecture. Je me ménage la pause de cette chronique comme pour me donner le courage de la mener à terme.
Il me semble, en effet, n'avoir jamais lu auparavant de roman historique. Assertion fausse, sans doute. Il convient plutôt de supposer qu'aucune des fictions à caractère historique qu'il m'était arrivé de lire ne me concernait. Le matériau qu'elles détournaient à leur profit m'était étranger, ou indifférent. Qu'un texte ressortissant à ce genre – dont je ne doute pas qu'il ait par ailleurs ses lettres de noblesse – prenne le Taj Mahal comme toile de fond, et voilà que me sautent aux yeux la stratégie de l'auteur, sa recette, ses petits coups bas. Non qu'il se montre léger ou inconséquent au regard de la chronologie, ou de ce que l'on croit savoir des mœurs, des mentalités, des coutumes à la cour d'Agra sous le règne de Shah Jahan. Sa description des biens mobiliers, des parures, de l'armement, du métier des mahouts et de l'art des marbriers sur le chantier du Taj atteste une documentation consciencieuse. Et s'il est quelqu'un pour penser que la compréhension de l'Empire moghol passe par l'étude quasi maniaque des modes de tissage pratiqués par la caste des tisserands hindous comme par celle des techniques de la miniature introduites par les artistes persans des ateliers impériaux de Delhi et d'Agra, c'est bien moi !
Mais on a voulu, depuis la pandémie télévisuelle, convaincre le lecteur qu'un roman tient les mêmes promesses qu'un film. L'écrivain s'est fait accessoiriste, costumier, maquilleur, expert en effets spéciaux. Des historiens complaisants ont prêté caution.
Dès lors, m'objectera-t-on, à quoi peut bien conduire cette quête du tesson qui me fait mener d'interminables fouilles dans les études les plus érudites qu'on a consacrées à l'histoire de la médecine indienne comme au chamanisme de la Mongolie (les Grands Moghols étant les descendants directs des dynasties nomades de la grande steppe), au soufisme persan comme à la physiologie de l'éléphant d'Asie ? C'est que je tiens pour référence d'un exercice souverain de langue le travail du paléontologue qui, de l'éclat d'une molaire extrait de sa bogue de temps mort, décrit jusque dans le grain de la peau une variété jusqu'alors pressentie, mais non publiée, de dinosaures. Le paléontologue écrit la préhistoire. Il me faut écrire le Taj. Le ciseau d'un des marbriers, tombé d'épuisement sur le chantier, suffirait à ma tâche.
Étrangement, le texte de Timeri N. Murari qui se dévide ici paraît n'avoir pas même les vertus d'un scénario dont un cinéaste pourrait faire son miel. Le détail documentaire y est aveugle, les acteurs paraissent s'être absentés de leur rôle, dont ne reste qu'une mue, une peau morte – leur doublure lumière, selon le jargon.
[J'ai pourtant mémoire que la fiction et la discipline historique ont entretenu d'autres liens que ceux-ci. Je garde comme un texte précieux, d'une singularité saisissante, une nouvelle de Daniel Boulanger, Le Grand Ferré, qui fonctionne comme un texte de visionnaire, puissant (puissamment érotique), construit sur l'image fondatrice de la figure légendaire du géant du Beauvaisis : l'eau désaltérante qui foudroie. Et Mémoires d'Hadrien reste, aux abords de la table où je travaille, la tentation dont il m'a fallu veiller qu'elle ne tétanise pas la langue, qu'elle ne me dissipe pas à tout propos.]
Écrit et publié il y a vingt ans, le Taj de Murari – Indien de Madras rompu au journalisme anglo-saxon – me semble le modèle (le patron, le pattern) d'un genre parvenu en phase terminale. Un imaginaire apostasié, formaté, régurgite sous forme de produits dérivés ce qui fut [ce que d'autres ont dit de ce qui fut peut-être] – ce qui, quoi qu'il en fût, laissa trace dans la langue (bien qu'officiellement musulman, le Taj, comme tous les grands textes sacrés de l'Inde, est œuvre de grammairiens).
Ainsi pratiqué, le roman historique est presque aussi écœurant – je parle d'une sensation physique avant d'être morale, ou esthétique – qu'un roman de terroir, cette autre forme de déchéance d'une langue qui fait sous elle.
[1] Né en 1941 à Madras, T. N. Murari est un journaliste anglais, auteur de romans à succès, précise la notice de l'édition française. Il n'est pas anecdotique de relever que le livre n'a été publié en Inde qu'en 1995, dix ans après sa parution initiale en Angleterre, puis repris en 2004 par Penguin pour le seul marché indien, semble-t-il (c'est ce qu'indique en tout cas la page de copyright de mon exemplaire, acheté à Delhi), ce qui permet de supposer que sa diffusion en collection à bon marché est principalement destinée aux innombrables touristes anglophones qui, de Dehli ou d'ailleurs, font le voyage d'Agra pour photographier le Taj Mahal.
[2] La Nouvelle Revue française, « Le roman historique », n° 238, octobre 1972. La nouvelle de Daniel Boulanger figure pages 33 à 57, en ouverture du bref échantillonnage de fictions historiques proposé à l'appui des études qui suivent. Boulanger y côtoie Marguerite Yourcenar, Jean-Pierre Amette et Pierre-Jean Rémy et Jean d'Ormesson.
Timeri N. Murari, Taj, traduit de l'anglais par Pascale Debrock,
Presses de la Cité, 1985.

Un jour, les jambes refusent de vous porter après quelques centaines de mètres de marche, l'escalier se dérobe, vous vous réveillez la nuit les membres engourdis. Vous vous surprenez à somnoler devant l'écran du Macintosh. Rien de tout cela n'est à proprement douloureux. C'est juste votre corps qui devient incertain.
Pour déterminer qu'il ne s'agit pas de l'aggravation de problèmes vasculaires rencontrés quelques années plus tôt, que le muscle cardiaque travaille sans rechigner, le circuit court est de deux mois, parce que vous disposez de quelques accointances dans la place. C'est alors le cardiologue qui pose la bonne question : Vous n'auriez jamais eu de problèmes de dos, par hasard ?
Devant le cliché d'imagerie par résonance magnétique (IRM), le neurochirurgien hoche la tête. Le compte rendu du radiologue indique : Réduction canulaire et présence d'une dilatation segmentaire du canal de l'épendyme en C6 sans syringomyélie étendue. Le praticien nomme cela un trou, son doigt désigne une zone claire, oblongue, au beau milieu de la moelle épinière. Entre deux étranglements à l'intérieur des cervicales qui ont été signalés par les repères 2 et 3 à l'examen. C'est rare, très lentement évolutif, cela entraîne une insensibilité progressive des membres et quelques inconvénients collatéraux – tout ce dont vous vous plaignez depuis quelques mois, précisément, y compris cette fatigue qui vous inquiétait tant.
Il n'y a pas moins démocratique que les pathologies dont nous souffrons. On tarde à ébruiter auprès du grand public les conclusions, peu correct, d'études réalisées sur la durée (selon le principe des cohortes), qui semblent indiquer une relation entre la qualité de l'activité cérébrale et la prévalence de la maladie d'Alzheimer : un joueur d'échecs, un moine plongé dans la méditation une partie de son temps, un « intellectuel » (au regard de la cladistique populaire) atténueraient leur risque de démence par rapport au citoyen qui s'avachit deux à trois heures par jour en zone cathodique, au supporteur hurlant (et peut-être même, je me permets d'en rêver, au praticien de la glisse).
Avant qu'on ne soit contraint de procéder à ces recherches, le Pr Marcel Sendrail avait suggéré, dans un livre inclassable [1], que les maladies concourent à la définition d'une culture : chaque siècle se réclame d'un style pathologique, comme il se réclame d'un style littéraire ou décoratif ou monumental. L'auteur ne franchit pas le pas – ce que je ferais volontiers – d'appliquer sa réflexion à l'individu, au maillon singulier qui forme, avec des milliers d'autres, la chaîne de la civilisation.
Élevé dans la haine d'un corps vu sous sa seule fonction de bras armé du péché, j'ai repris à mon compte la leçon, l'ai modelée à mon usage : hantise du moindre exercice physique engagé pour la seule performance, dégoût nauséeux devant toute mise en scène collective du muscle, mépris pour la société du spectacle sportif. Mon peu d'entrain à voyager, à porter le corps in situ, procède sans doute du même phylum psychologique. Nourri, ces temps-ci, d'upanishads et d'improbables déesses célestes à cent bras, l'insensibilisation à l'œuvre de mes membres semble bien aller dans le sens d'un détachement, dans l'acception yogique du terme.
Sur un autre registre, occidental cette fois, le syndrome qui m'échoit réalise ce postulat lapidaire de Michel Leiris : L'avance vers la perfection se fait par voie de minéralisation [2]. Si, dans une ère ancienne, le caillou eut jamais un système nerveux, il souffre au quaternaire d'une syringomyélie étendue.
D'ores et déjà, le diagnostic charrie ce que Michaux, dans un étonnant petit texte peu cité [3], nomme ces images dominantes, impossibles à désarçonner (d'ailleurs plutôt des constellations de données, où l'image proprement visuelle n'était que secondaire, subsidiaire), ces évoqués déséquilibrants, inadmissibles, infertiles [Michaux s'est cassé le bras], ces ineptes bras-bahuts ou bras-armoires.
Ce que viennent de me léguer d'images tangibles et de mots l'homme de l'art (et quelques investigations sauvages sur les sites d'information médicale dont la Toile regorge) ouvre une passe, relie, harmonise, met en cohérence l'empoisonnant catalogue de symptômes dont ma vie quotidienne se trouve plombée depuis quelque temps et ce que Marcel Sendrail nomme un style pathologique – le mien propre, éminemment choisi, presque enviable dans sa singularité.
Lundi, dans la nuit (l'IRM avait été réalisée le matin), s'est imposée l'évidence que la petite tache blanche, sur le cliché, à hauteur de ma sixième vertèbre cervicale, est un huitième chakra. Une sorte de supplément d'âme – quoi qu'il en soit, un sauf-conduit qui, un jour encore lointain, me rendra insensible la terre qui vibre sous la barbarie des stades.
[1] Sous la direction de Marcel Sendrail, Histoire culturelle de la maladie, éditions Privat, 1980. Voir également, du même auteur, le chapitre« Civilisations et styles pathologiques » in Le Serpent et le Miroir, Plon, 1954, pp. 212 sq.
[2] Michel Leiris, Le Point cardinal, repris dans Mots sans mémoire, Gallimard, 1969, p. 48.
[3] Henri Michaux, Bras cassé, Fata Morgana,1973.
IRM, coll. part., © Dominique Autié.
Extraits du Petit Œuvre pornographique pour flûte seule

our Barbarella, que l’atelier se contente du trait et me livre un jeu de bleus. En écoutant une vieille cire du Velvet Underground, j’exécuterai moi-même la mise en couleur.
aramel sache que je goûte sucre et sel. Qu’elle sue : à la pointe de ma langue, la larme noire qui perle sous ses bras ; du doigt, sur le grain de mon sexe, son lait salin que le bonbon écume.
on cul, quel cul ! « Chez nous, on dit ‘Le mont Cameroun’. » Que l’on me fasse lecture, au salon, d’un traité de vulcanologie, recto tono.
obé-je le sexe laqué de Litchi, la petite geisha qu’on débauche à “La Lanterne” pour mes after tea, qu’elle ne prenne pas la liberté d’un couac sur son shamisen — car l’ordre du monde butine les fleurs blanches de son kimono.
amahucher Nuoc-Mâm dans la réserve, entre deux palettes de miettes de crabe “Impérial”, why not ? Mais qu’on lui enseigne avec rigueur l’orthographe de mon nom, pour le registre d’importation de la supérette thaï de la rue Denfert-Rochereau où elle est employée aux écritures.

e m’appliquerai à confondre Oan et Nao, les transsexuels — il ou elle et lui — à inventer un diminutif à On, l’asexué, le vice sans formes. Dans mon vertige, je me raccrocherai à ma hampe, la seule cause qui ménage mes effets.
oici Mouche. Vous me l’avez fait languir. Mais jurez-moi, à la naissance de la touffe, que cette décalco — À toi pour la vie — s’effacera aux sels de bain : son boy-friend irlandais lit René Char dans le texte.
ais que vois-je ? Rarebird, la petite bravache ! Qu’on la plie à l’aiguille du tatoueur, qu’il lui marque l’omoplate de l’oiseau libellule monochrome, celui qu’on entrevoit chaque millénaire.

ita, tout cuir. Ne pas toucher l’intouchable — celle qu’attouche à tout propos sa seconde peau.

h, qu’elles reviennent, les Barbouillées, de la cueillette ! Gousses, folies, fruits rouges. Qu'enfin je mette la main au panier d’abricots.

oublez Forever, mon giton d’albâtre, ma cariatide. Je sens poindre la crampe.
Le Singe pâtissier, automate Roullet et Decamps, vers 1880, in Christian Bailly, L'Âge d'or des Automates, 1814-1914, Éditions Scala, 1987, p. 128.
Certains de ces textes ont été écrits il y a près de vingt ans. D'autres les rejoignent, au fil des années, du loisir (une heure de conduite sur autoroute suffit parfois à susciter l'apparition d'un de ces corps sur la bande d'arrêt d'urgence). Ils feront ici prochainement l'objet d'une quatrième, voire d'une cinquième livraison. Il m'a très tôt paru enviable que ces Corps préparés fournissent un jour le prétexte à un livre d'artiste – burins ? aquatintes ? lithographies ? Toutefois, je ne me suis jamais préoccupé de diffuser cet opus minor jusqu'à ce que la Toile m'en offre l'opportunité. Je serais ravi qu'un plasticien trouve à son tour dans ces divertimenti prétexte à quelque légèreté conséquente.
«
Nous avons une attache aux plaisirs qui est inguérissable.
Nous sommes livrés au violent amour que notre corps soit heureux.
Nous sommes esclaves des agréments et du bonheur plus que nous sommes esclaves de la souffrance que nous oublions sur-le-champ.
Nous sommes esclaves des agréments et du bonheur plus que nous sommes esclaves de la mort, où nous ne sommes que contraints.
C’est ainsi que nous pouvons dire : la gourmandise est plus sombre que la mort.


Qu'en est-il de la gourmandise de la langue à l'approche du livre ?
Le recueil s'ouvre sur les premiers textes que publia Pascal Quignard dans la revue L'Éphémère à partir de 1968. Il a vingt ans. On le vérifie d'emblée : ces pages signalent la germination de l'œuvre à venir.
On y trouvera plusieurs textes restés inédits, tel Le significe, qui devait prendre place dans le numéro XX de L'Éphémère, qui ne paraîtra pas, Aimé Maeght (qui la publiait sous l'égide de sa fondation) et les écrivains qui la dirigeaient (André du Bouchet, Jacques Dupin…) ayant décidé de mettre fin à la publication de ces cahiers. Le volume porte également traces et témoignage de la collaboration de Pascal Quignard avec Emmanuel Hocquard, qui anima les éditions Orange Export Ltd, avec Jean-Pascal Léger des éditions Clivages. Y figure encore le texte, majeur à mes yeux, que publia en 1989 la revue Le Débat sous forme d'un entretien entre Marcel Gauchet, Pierre Nora – les directeurs de la revue, publiée à l'enseigne des éditions Gallimard – et Pascal Quignard, sous le titre La déprogrammation de la littérature. Avec, pour le lecteur familier, cette surprise d'un bref échange gommé dans le texte reproduit ici : – Quel est le romancier dont vous vous sentez le plus proche de nos jours ? lui demandaient ses interlocuteurs ; – Iris Murdoch, répondait Quignard, en 1989, sans autre commentaire [1]. Pour m'être lancé à l'époque, sur la seule foi de cette réplique, dans la lecture de plusieurs romans de l'auteur de Amour profane, amour sacré, je reste toujours aussi perplexe tant sur l'aveu d'il y a quinze ans que sur sa suppression aujourd'hui.
On sera attentif, chez le libraire, à ce que figure dans l'exemplaire le feuillet libre de quatre pages intitulé Prière d'insérer. Pascal Quignard y retrace, en quelques lignes, un itinéraire qui lui fit croiser, à partir du printemps de 1968, quelques destins :
Nos dieux se mirent brusquement à mourir.
Celan se suicida : ce fut Sarah qui me l'apprit, postée dans l'encadrement de la porte de l'appartement d'André du Bouchet.
Rothko se suicida : ce fut Raquel qui me l'apprit dans l'atelier de Malakoff. Je me souviens qu'elle se tenait assise devant la presse d'Orange Export Ltd. Elle ne dissimulait pas ses larmes. Elle caressait la tête de son chien effrayant.
Je déjeunais ou je dînais avec Alain Veinstein, avec Anne-Marie Albiach, avec Emmanuel Hocquard, avec Claude Royet-Journoud.
Je n'avalais pas grand-chose et je n'écoutais pas grand-chose.
Je tentais d'atteindre la moitié de l'assiette, la fin de l'heure, l'espoir d'être élargi, s'enfuir.
[…]
– Avez-vous connu les gens que vous avez connus ?
– Pas du tout.
De quoi témoigne le témoin ?
De rien qu'il sache.
C'est le livre.
Ce beau volume, large-lourd et dans ma main étrangement aérien, semble venir ponctuer ce temps compté qui veut que je n'aie pas lu encore, faute du recueillement qu'exige une telle lecture, quatre des cinq tomes parus de Dernier royaume. Passant devant le rayonnage où s'alignent leurs tranches blanches – à peine laiteuse sous le cristal intouché –, l'idée (stupide au regard de la vie réelle, juste sans doute dans le registre qu'établit l'œuvre) qu'ils attendent que je les lise à l'agonie. La dernière lecture. [Le dernier tango de l'âme avec la langue ?]
[1] Le Débat, numéro 54, mars-avril 1989, Gallimard, p. 86.
• À propos de Pascal Quignard, Écrits de l'éphémère,
dessins originaux de Valerio Adami, éditions Gallilée, 2005, 304 p., 45 €.
J'ignore si interposer une vitre entre le vivant et son environnement constitue une expérience familière et probante aux yeux des éthologistes.
Je songe à l'époque où, gamins, nous convoitions deux types de places dans l'autocar de la colonie de vacances : au premier rang du côté de la portière, afin de ne rien perdre des gestes du chauffeur et, secrètement, rêver que l'on conduisait le car ; et sur la banquette du fond, parce qu'il suffisait de se retourner pour, à genoux, voir la route fondre en zoom arrière [l'une des scènes les plus efficaces de Duel, le film de Steven Spielberg, est sans doute celle où la voiture de David Mann (Dennis Weaver) se trouve derrière le car de ramassage scolaire – les gosses s'agitent, grimacent, lui jettent des rictus qui anticipent celui de la mort qui le guette dans le rétroviseur].
Je songe aux quais de gare, aux trains en partance. On tapote les vitres muettes pour échanger un sourire torve, parler encore pour ne rien dire, par signes, une dernière fois.
C'est plus fort que nous.
Nous ne sommes guère mieux munis psychologiquement, contre la vitre, que l'abeille ou la mouche.
D'où vient au chat sa taciturnité face au mur transparent ?
D'où vient qu'il nous rappelle ainsi ce qui nous fait tant défaut : la tenue ?
Mumtaz, 12 novembre 2005. Cliché D.A.
Extraits du Petit Œuvre pornographique pour flûte seule

oriandre au pli de l’oreille, basilic à ses poignets. Fireball sait doser l'origan pour s’épicer le foutre à ma guise. Je lui laisse la fantaisie des condiments sur l’amuse-gueule de son cul (la parenthèse du trou normand). Mais qu’on veille à lui piler plus fin le Cayenne aux aisselles.
’entends que, sans bégueulerie, l’on catalogue Mint — et je sais quels de mes hôtes s'en disputeront le cuissage. On l’instaurera puceau dans un justaucorps en acrylique transparent, d’un vert fluorescent de préférence. À qui, Messieurs, le bruit de papier froissé de Mint qu’on dépiaute ? À qui le bonbon mentholé de son gland ? — à moins qu’à se dissiper mes amis ne fassent que je les départage.
u’on veuille indiquer à Bette (qui s’appelle Bernadette) de consentir au crin noir de ses aisselles. Ce n’est pas à moins qu’une blonde décolorée, qui s’épile la motte, me raidira.
arçon ou fille, Joan daigne à cru chausser un jean — fendu comme décalotté à l’ouvre-boîte sous le pli de la fesse (feinte négligence de son âge). Que l’on jauge à son cul, non à la seule proéminence de la motte – mec garce, yin yang – Joan fille et garçon.
ous connaissez mon peu d’urbanité avec les chiens, qui me le rendent bien. Afin que nul, quels que soient le penchant et la forme de son sexe, ne puisse me faire grief, qu’on désapprenne à Dog, l’enfant prodige, tout ce qu’il sait du clavicorde et de la pavane : que ferions-nous d’un giton savant qui négligerait, assis, dressé pour ses tours de passe-passe, de nous cambrer ses reins, ravirait à notre chasse la perfection de ses bourses ?
Qu’on lui enseigne à japper, à flairer la farce !

clisses, goupilles et rivets corsètent Jane (qu’on renonce, quoi qu’il en coûte, à la clé anglaise pour ajuster le haubert ; et ménagez, je vous prie, deux meurtrières aux ogives nucléaires des seins). Chez elle, toujours, la joie de ferrailler lubrifie les cardans.
ion l’hermaphrodite d’emblée nous fasse montre, à la façon des dolorosa et des sacrés-cœurs sulpiciens, de son prodige. Nous en dénommerons l’ambigu en chacune de ses parties. Que celui qui confond les bourses et les grandes lèvres s’attende à ce qu’on le fustige !
vant le tournage, convenons de nos rôles avec Gladys, l’actrice porno : cette affaire de la prendre — l’ostentation de mon sexe quand le sien ne pipe mot — contrarie mes façons. Qu’on s’extasie moins toutefois des pines à vif sous les sunlights que de la chatte savante de Gladys, de son art de pleurer sans une larme.
L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie
À l'époque Tang, le grand bibliophile Tu Xian portait sur tous ses volumes : Vendre ou prêter les livres paternels est contraire à la piété filiale [1].
« Je vous appelle de la part de X., qui m’a dit que vous êtes un spécialiste de cet auteur.
– Spécialiste, c’est trop dire.
– Vous avez ses livres, m’a-t-il dit. Je cherche notamment ces deux titres-ci, qui sont introuvables.
– Oui, ils sont devenus rares.
– Vous les avez ?
– Oui, d’assez longue date, effectivement.
– Bon, on peut se voir ?
– ?
– Ben oui…
– ?
– Le temps que je les photocopie, disons que j'en ai besoin pendant une quinzaine de jours.
– !!! »
[Authentique, forcément authentique].
Demandez à un bricoleur de vous prêter l’un de ses outils. Sa première crainte n’est pas nécessairement que vous oubliiez de le lui restituer mais, à tout coup, que vous en fassiez un usage inapproprié qui en fausse le mécanisme, en gauchisse la lame ou quelque rouage de façon irréversible. Et, si tant est que vous l’utilisiez dans les règles de l’art, subsiste cette intimité de l’artisan avec l’outil qui est à sa main : jusqu’à penser que celui-ci souffrira d’une main étrangère, il n’y a qu’un pas, que je franchis pour ma part la tête haute.
Quelqu’un me parle d’un livre qu’il a lu avec profit, ou plaisir. À son grand étonnement (presque toujours), quelque temps après, je le remercie et lui dis combien je lui suis redevable de m’avoir indiqué cet ouvrage.
Quelqu’un passe ici, je lui parle de ce même livre. De toute évidence, on pense à autre chose, on ne m’écoute guère. Mais on a vu, sur son rayon, un vieil essai consacré aux ovnis ou au bouddhisme zen. Le Vous me le prêtez ne comporte pas de point d’interrogation. Il s’attire toutefois une réponse, avec son sous-titrage pour malentendants. Non [Il n’en est pas question. Aucun livre ne sort d’ici]. Non seulement on se garderait de me dire trois mots du plaisir ou du profit de sa lecture, mais on s’abstiendrait de me rendre le livre. Le partage ne consiste surtout pas à prêter – prêter un livre revient toujours à consentir au vol dont vous êtes la victime.
Comme ma brosse à dents me voit, chaque matin, évoluer parmi mes petits tas de misérables secrets (Malraux), mon livre me voit lire. Raison suffisante à ce qui, plus que d’un manque d’altruisme, relève de la pudeur. (Mais peut-être vous est-il arrivé de prêter votre brosse à dents ?)
Je m’amuse toujours de l’effarouchement d’un lecteur invétéré de livres de poche devant mon refus de lui prêter l’un de mes volumes [avec toujours, chez mon interlocuteur, cette pointe d'agacement tacite : Mais vous êtes fauché ou quoi, pour ne pas vous être payé le même en poche, propre, avec une photo sur la couverture ?].
Un spécialiste de l’assistance médicale à la procréation, médecin que je respecte pour une sorte de sagesse à l’antique peu commune de nos jours : Nous avons lentement glissé d’une réflexion sur le droit de l’enfant [à naître] vers la revendication d’un droit à l’enfant. De fait, on pourrait collectionner les indices d’un droit des œuvres de l'esprit (dont notre code de la propriété intellectuelle est le creuset) qui se teinte, se plisse, rebique (gode, disaient les imprimeurs du papier qui se déforme – le verbe goder émarge toujours dans mon édition du Petit Robert) sous l’effet d’un droit à la culture. La solution scandaleuse finalement trouvée au débat sur le droit de prêt – l’État paye la redevance à la place du client des bibliothèques de prêt ! – en est une illustration pathétique.
[Dans l’affaire du droit de prêt, les plus acharnés furent les fonctionnaires des bibliothèques. Quand on considère en quel mépris est tenue, désormais, la notion de service public, on est autorisé à rire au nez de ces bibliothécaires offusqué(e)s à l’idée qu’on enseigne à leurs lecteurs qu’il n’est rien de gratuit dans un livre. Brassens a chanté, il me semble, quelques mots définitifs sur la manie de l’acte gratuit. À quel propos, déjà ?]
Réclamer un livre à qui vous l’a emprunté (notez la nuance, je vous prie : on m’a emprunté plus de livres que je n’en ai prêté) vous fait passer pour un rat. On vous le dit, d’ailleurs, sans ménagement. À qui pourra m’expliquer la constance de ce trait, volontiers, j’offre un livre.
Il se peut, cependant, que l'on vous restitue l'ouvrage, après que vous aurez marqué quelque insistance à le réclamer.
[Tenez, vous avez oublié votre marque-page !]
[1] M.-R. Guignard, Aspects de la Chine, II, Paris, 1959 ; cité par l'Encyclopædia Universalis, article Bibliophile.
Marque-pages, D.R.
Ça va mal, tout va mal. L’édition n’échappe pas à ce sinistre constat.
Je pratique et j’enseigne le métier d’éditeur. Sans doute est-ce la raison pour laquelle j’affiche volontiers, à propos des maux dont souffrent l’industrie et le commerce du livre ces temps-ci, un optimisme au long cours qui peut surprendre.
Je m’en tiendrai ici au bref commentaire d’un théorème qu’il convient, me semble-t-il, de rappeler par priorité aux auteurs : l’éditeur est celui qui prend le risque de publier (ce que je dissocie, pour la clarté du propos, de l’acte d’éditer – activité située en amont de la publication, qui consiste à mettre au point le contenu éditorial de ce qui sera imprimé puis diffusé au public, c’est-à-dire publié).
Le risque est, pour partie, moral et juridique ; pour sa plus large part, il est économique et financier.
L’essentiel des dérives qu’il convient de déplorer en matière de choix éditoriaux, de promotion et de négoce, provient d’un hiatus, d’une séparation étanche des critères, des pouvoirs et des cultures entre ceux qui évaluent et assument la prise de risque (l’ordre des publishers au sein du secteur) et ceux qui ont pour (seule) préoccupation l’élaboration des contenus (la caste des editors). En édition, l’avis du contrôleur de gestion est précieux, pour ne pas dire indispensable ; sa décision – pour peu qu’on lui accorde cet extravagant pouvoir – est toujours, à terme, catastrophique.
En 1980, j’ai succédé à un homme, Georges Hahn, qui a compté parmi les quelques pionniers de l’édition des sciences humaines dans l’immédiat après-guerre. Son seul testament explicite à mon égard fut cette sentence lapidaire : Le pouvoir d’éditer ne se partage pas. Il avait fondé le premier catalogue de livres destinés aux travailleurs sociaux dès 1948 et les éditions Privat publiaient, sous sa férule, un second catalogue d’ouvrages de régionalisme. Il n’était donc, à aucun moment, question de littérature. Georges Hahn était salarié, comme je le fus à sa suite. La règle n’en était que plus tranchante, plus exigeante, pour le propriétaire de l’entreprise (à l’époque, l’ultime tenant d’une famille qui avait fondé celle-ci un siècle et demi plus tôt) comme pour son directeur éditorial. Un pacte non écrit, problématique mais fécond, liait les deux hommes et assurait le rayonnement d’une maison qui imposait le respect à toute une profession.
Pierre Privat est mort subitement en 1983, laissant une succession non préparée dans une conjoncture qui avait commencé à infléchir les pratiques du secteur. Les premiers grands regroupements (la création du groupe de la Cité, préfiguration de Vivendi Universal Publishing, interviendra quatre ans plus tard).
Le livre est un produit résolument dissident au regard des normes industrielles et commerciales, et peu rentable. Attendons que les capitaines d’industrie et les grands argentiers, que le pouvoir médiatique fascine, se lassent de leurs mécomptes et, surtout, que des reconversions urgentes les requièrent. Ils restitueront ce pouvoir infrangible à des professionnels que j’ai le redoutable honneur, aujourd’hui, de former, de préparer à cette échéance. Sans négliger que l’édition fut, de tout temps, la friche d’entrepreneurs autodidactes – fascinés par l’objet autant que par son contenu, tenaillés par la joie de transmettre, fiers d’être les maîtres de maison pour ces hôtes étranges et turbulents que sont leurs auteurs. Éditer est un risque, c’est aussi un plaisir sans pareil.
Je prends le pari que la fin annoncée de notre paradis pétrolier va bientôt servir de dérivatif à nos Messier et à leurs sup’ de co. Les gens du livre doivent se tenir prêts pour cette levée d’écrou.
Dominique Aury, secrétaire de rédaction, Jean Paulhan et Marcel Arland, codirecteurs de La Nouvelle Revue française, en 1953, au siège des éditions Gallimard. Cliché : coll. part., extrait du Catalogue nrf – mai 1911 – décembre 1990, publié à l'occasion du quatre-vingtième anniversaire des éditions Gallimard. D.R.



Je ne connaissais que ses vers. J'ai mis, avec bonheur, la main sur quelques pages de prose de Marceline Desbordes-Valmore. Un volume enchanteur dans sa forme [1] mais étrangement conçu par l'éditeur : les quinze derniers chapitres, jugés « inutiles », n'y ont pas été reproduits. Le titre même, La Jeunesse de Marceline, est une surcharge : L'Atelier d'un peintre, ainsi que le voulait l'auteur, était avant l'heure une autofiction. En 1922, on a estimé que les deux premiers tiers du texte seuls (vingt-trois chapitres sur trente-huit…) avaient valeur autobiographique, et c'est avec eux que l'on a cru devoir recomposer un livre. À travers de brèves indications ainsi que les tout derniers paragraphes du dernier tiers expurgé que Boyer d'Agen daigne toutefois reproduire, on comprend que les pages éradiquées recèlent sans doute un précieux moment de fiction romantique, indispensable quoi qu'il en soit à l'équilibre de tout le livre.
C'est ainsi. Et, sans doute, cette manipulation est-elle partie intégrante, fût-elle honteuse posthume, d'un destin attachant entre tous. Il se trouve dans l'œuvre poétique nombre de faiblesses, d'images mal émondées de leur cadre, des clichés qui pendouillent de guingois dans le poème. Marceline, qui fut une grande amoureuse, à jamais pétrie par la passion (prenons bien, ici, ce mot dans ses deux acceptions – feu d'amour dévorant et supplice), fut aussi épouse et mère, exemplaires semble-t-il. En son jeune âge, elle fut actrice, et chanta. Elle aurait écrit cette phrase pleine d'un mystère magnifique : À vingt ans, des peines profondes m'obligèrenet de renoncer au chant, parce que ma voix me faisait pleurer [2]. Les mauvais vers, pour cela, me semblent bouleversants.
Marceline Desbordes-Valmore fut adulée par les plus grands de son époque, Vigny, Hugo (« Elle était la poésie même »), Lamartine, Dumas, Barbey d'Aurevilly, Baudelaire (« Personne n'a pu imiter ce charme… »). Son œuvre, de nos jours, est bien peu diffusée [3]. Or, au fil de l'œuvre, se profile une femme chez qui langue est sujet actif, pour ne pas dire virulent, d'une présence au monde qui n'élude aucune épreuve – pas même la condition faite à la femme dans la société du dix-neuvième siècle, ni les horreurs du temps (à Lyon en 1834, elle assiste aux fusillades lors de la seconde insurrection des canuts).
Yves Bonnefoy suggère Rimbaud. Je pense à Duras.
Longtemps, l'énigme a été entretenue autour de l'identité de l'amant : On a beau se dire, avec M. Benjamin Rivière et d'autres : qu'importe le nom de cet homme si, du moins, nous devons au sentiment qu'il inspira les plus beaux cris d'amour que le dix-neuvième siècle ait entendus ! Sans doute ; mais l'esprit a trop de peine à subir de son plein gré la contrainte des secrets inviolables. Des retours de curiosité, dont la raison n'est pas maîtresse, vous y rejettent ; on revient, après l'avoir plusieurs fois abandonnée, à l'indéchiffrable énigme ; on veut savoir, enfin. Ce nom, qu'au plus intense de ses crises élégiaques, elle n'écrivit jamais, sa bouche le murmurait sans cesse ; il fut, à chaque minute, au bout de sa plume comme sur le bord de ses lèvres ; et certainement elle le traça bien des fois sur le papier, aux jours de tendresse heureuse et confiante, lorsque, laissée seule à la fougue de ses pensées, elle essayait de tromper par des mots la langueur de l'attente. On l'a vainement cherché jusqu'à ce jour, les lettres de jeunesse et de passion ayant été détruites [4]. Aujourd'hui, les auteurs de notices mentionnent un nom, avec aplomb – Yves Bonnefoy, dans son texte au demeurant très beau [5], pèse de son autorité pour clore tout débat. Appliqué hors des protocoles qui préservent la santé publique, la traçabilité est bien l'un de nos concepts les plus écœurants.
Il existe un portrait de Marceline par Nadar. Elle a soixante-huit ans. En un temps où l'objectif photographique est si peu familier qu'il guinde encore le réel, Marceline semble devant lui paisiblement offerte :
Que mon cœur ne soit rien qu'une ombre douce et vaine
Qu'il ne cause jamais ni l'effroi ni la peine !
Qu'un indigent l'emporte après m'avoir parlé
Et le garde longtemps dans son cœur consolé [6] !
[1] Marceline Desbordes-Valmore, La Jeunesse de Marceline ou L'atelier d'un peintre, avec une préface et des notes par A.-J. Boyer d'Agen, édition illustrée d'un portrait et de vingt-six lithographies originales par Charles Guérin, Paris, Éditions de la Nouvelle Revue française, 1922.
[2] Marceline Desbordes-Valmore par Jeanine Moulin, collection « Poètes d'aujourd'hui », Séghers, 1955.
[3] Il existe une anthologie des Poésies de Marceline dans la collection de poche « Poésie/Gallimard », préface et choix d'Yves Bonnefoy, Gallimard, 1983. Il convient de rappeler la superbe mise en musique que Julien Clerc fit du poème Les Séparés, même si cette réussite ne profita guère explicitement au rayonnement de la « parolière ».
[4] Œuvres choisies, études et notices par Frédéric Loliée, Paris, Delagrave, sans date (1925), pp. 9-10.
[5] Anthologie Gallimard, op. cit.., pp. 12-13.
[6] Poésies inédites, 1860, in anthologie Gallimard, op. cit., p. 234.
En lien dans le texte : Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859)
par Nadar, mai 1854, © J. Paul Getty Museum, Malibu.
Si l'art consiste à dire plus que ce que l'on dit, qu'en est-il de l'érosion des siècles sur les œuvres de pierre dont la vocation initiale était d'enseigner les fidèles, de les aider à fixer par l'illustration des textes réputés fondamentaux ?
Le visage qu'on peut voir sur ce chapiteau semble émerger d'une gangue encore tenace et ce masque de boue (adama) finira bien par laisser apparaître des joues roses, une peau de bébé. Mais non, c'est l'inverse, le temps le façonne dans l'autre sens.
Avant de disparaître il brille de son plus beau sourire, il nous fait part de son splendide étonnement. Son voisin de gauche est déjà gagné par le quasi sommeil de la profondeur de champ tandis que lui, tournant la tête, il regarde résolument sur sa droite. Il focalise dans les lointains et pourtant la pièce est close. La nuque est tendue comme dans un mouvement réflexe mais cette posture ne trahit aucune crainte.
Il s'y attendait, il était prévenu. Il en croit ses yeux, ou ce qu'il en reste ; même sans, il verrait quand même.
Au matin il a trouvé le tombeau vide. Avec Pierre ils sont allés prévenir les autres disciples et, pendant ce temps, une femme, Marie-Madeleine, a vu le Seigneur et lui a parlé. Lui, le disciple que Jésus aimait, à cette heure tardive, presse son livre sur sa poitrine et regarde rempli de joie.
Il est au milieu d'eux.
Détail d'un chapiteau double du XIIe siècle provenant du cloître de Saint Paul-Serge de Narbonne et conservé au musée des Augustins de Toulouse. Les deux thèmes, en deux tableaux, traitent de la Résurrection : les Pèlerins d'Emmaüs et l'Incrédulité de Thomas (Luc 24-13 ; Jean 20-19). Une scène sur les quatre est imprécise car le chapiteau est très abîmé : c'est celle où l'on voit ce regard. Cliché Marc Briand.
Le Journal romain (1985-1986) de Renaud Camus [1] est donc devenu un livre rare. J'ose m'en réjouir : sa circulation ressortit désormais au commerce de la librairie ancienne et moderne, il conviendra de guetter le volume chez les libraires qui ne traitent que du livre de seconde main, chez les bouquinistes, sur les sites d'enchères… Il y aura nécessairement de la ferveur et de la chance mises en jeu dans cette recherche. Cela sied à l'œuvre, comme à son auteur, il me semble.
Mon entrée dans le Journal de Renaud Camus s'est faite, avec quelques années de retard sur sa publication, à l'époque où l'auteur est venu vivre à Plieux. L'addictif que je suis a aussitôt conçu une douce assuétude de la lecture en salve des volumes parus. Il me semble n'avoir suspendu celle-ci, peu avant la fin des années 1990, que pour mieux disposer, un jour, d'une nouvelle dose de volumes, acquis mais gardés en attente, qui me vaudraient de nouveau plusieurs semaines passées dans la fréquentation de ce texte (dont le déroulement dans le temps fait songer à celui, dans l'espace, du manuscrit des Cent vingt journées (« suite de petites feuilles de douze centimètres de large, collées bout à bout pour former une longue bande de douze mètres de long enroulée sur elle-même et facilement dissimulable par le prisonnier [3]»).
La Société des lecteurs de Renaud Camus a donc entrepris, depuis le début du mois d'octobre, la publication en ligne du Journal romain. Celle-ci s'ouvre sur le texte qui figurait en quatrième page de couverture ; un petit calendrier électronique, comme sur nombre de blogs, fait apparaître en gras les jours auxquels correspond une page de journal. Ce calendrier est celui d'octobre 1985, les deux premiers jours du mois n'apparaissent pas : c'est, très précisément, le jeudi 3 que prend naissance l'entreprise du Journal [2]. À deux heures de l'après-midi. Les maîtres d'œuvre du site assurent avec ponctualité la mise en ligne des pages, de sorte la première navigation de la journée du lecteur internaute peut consister à (re)découvrir la page qu'il y a vingt ans, jour pour jour, Renaud Camus consignait dans le Journal.
La procédure confère à l'œuvre une étrange dimension archéologique – un chantier de fouilles dont les niveaux les plus anciens seraient d'abord mis au jour. Il faudrait se livrer ici à un décompte de ce que perd, dans cette mise à disposition quotidienne, la lecture (toujours déportée dans le temps) d'un volume annuel qu'on tient en main, où celui qui lit est maître souverain du présent de sa lecture. Je tente cette hypothèse, conscient qu'il conviendrait de la passer au crible plus fin d'une analyse : en ligne, nous perdons le futur antérieur.
Une autre question surgit : comment les éditeurs électroniques résoudront-ils ici la question du double index (des personnes et des lieux) qui, dans le volume publié en 1987 occupait quarante-cinq pages ? On s'est penché, je suppose, sur la fonction de cet outil dans le dispositif camusien du Journal. Il serait insolite que cette réédition en fasse l'impasse – il serait néanmoins titanesque de le mettre en œuvre. De sorte que l'entreprise n'aboutira sans doute pas à un hyperlivre :
« Le Livre ne saurait en aucune façon se confondre avec cette invention du XV° siècle, “moderne” en somme, le volume imprimé, qui certes en a constitué depuis lors l’incarnation principale, au moins dans la société occidentale, et qui, selon toute probabilité, est loin d’avoir fait son temps, même si son quasi-monopole est gravement compromis. Le Livre existait avant Gutenberg, il continuera d’exister après McLuhan. C’est pourquoi, personnellement, je préfère au mot d’hypertexte celui d’hyperlivre, qui a l’avantage de ne pas rompre des liens qui me sont chers (mais le lecteur aura remarqué que la plupart des liens me sont chers [4]). »
On ne saurait manquer de rappeler à cette occasion que Renaud Camus compte parmi les tout premiers auteurs qui ont pris au sérieux, dans toutes leurs dimensions, les ressources de l'édition en ligne. Quels que soient les (minimes) problèmes de principe que soulève le passage du Journal romain de la page à l'écran, cette publication prolonge l'impressionnant corpus que l'auteur lui-même met à la disposition de ses lecteurs, depuis plusieurs années, sur son propre site.
Un motif me fera suivre cette nouvelle publication du Journal romain. Tirant mon exemplaire de son rayonnage à l'occasion de cette chronique, je constate (et vérifie dans d'autres volumes du Journal) combien sa lecture a suscité peu de notes de ma part sur le feuillet qui servit de marque-page. De sorte que je n'ai pas retrouvé ce passage que ma mémoire, à mon seul usage, a titré : Coucher de soleil peint au foutre. Je suis presque certain que ces lignes appartiennent à ce volume – Renaud Camus circule en voiture de Rome à Paris, pendant son séjour à la villa Médicis, et ce tableau s'impose, superbe, délectable. L'un de ces nombreux morceaux que des sieurs Lagarde ou Michard d'un siècle à venir seront bien inspirés de choisir s'ils tiennent à faire la preuve qu'en cette fin de vingtième siècle la langue continuait de jubiler sous le manteau.
[1] P.O.L., 1987, 614 p.
[2] Si l'on excepte le Journal d'un Voyage en France, publié en 1981.
[3] Source : Bulletin des Bibliothèques de France.
[4] Renaud Camus, Du sens, P.O.L., 2002, p. 187. Par un appel de note situé très exactement où nous avons placé le nôtre pour les besoins de la référence, Renaud Camus donne en bas de page la citation suivante : « Il y a de la joie et de la gloire à lier : cette gloire est d’autant plus grande, d’autant plus intense, que ce qui se trouve lié a plus de noblesse, de mérite et d’excellence. Dans cette joie et cette gloire est sise certaine force du lien, en vertu de laquelle le lieur aussi peut être lié à son tour par celui qu’il a lié. » Giordano Bruno (1548-1600), De Vinculis in genere, traduit du latin et annoté par Danielle Sonnier et Boris Donné, Des liens, Allia, 2001, p. 25. Renaud Camus a été l’un des premiers auteurs français à développer spécifiquement une part de son œuvre en ligne, sur son site et à analyser les contraintes de transcription en vue d’une édition sous forme de livre imprimé de tout ou partie de certains de ses textes électroniques, c’est-à-dire le passage « de l’écran à la page ».
Diego Velázquez (1599-1660), La Villa Medicis (1630), musée du Prado.


Méditant avec vous sur les implications pour ainsi dire plastiques de l’expérience mystique, comment éluder ce qui ne laisse d’offrir le modèle de référence à l’esprit comme au corps du novice et l’accompagnera tout au long de son cheminement : l’objet inqualifiable qui offre, d’un seul tenant, une première lecture de ce qui survient aux membres, au visage, au ventre parfois des stigmatisés ? Il nous fallait, à quelque moment, nous retrouver devant l’Image et je prends le risque de nous y transporter, d’enjamber la clôture que dressent dans une égale opacité, entre nos regards et le Linge, l’embarras canonique à l’endroit des reliques et la réserve pusillanime des académies. J’userai de cette latitude, que les sciences constituées autant que l’Église abandonnent à leurs ressortissants, de n’être plus couverts par leur autorité de tutelle dès qu’ils s’avancent à la rencontre de cet objet. L’écrivain partagera donc ici le risque du scientifique et celui du croyant, qui consiste à se retrouver seul devant l’Image quels que soient le nombre, la qualité et le mobile intime de ceux qu’une telle ostension saura retenir.
Vous m’accorderez de le faire en m’inspirant librement de la Méthode de méditation proposée par Georges Bataille [1]. Je retrouve d’ailleurs, d’emblée, le principe d’inversion que propose l’auteur de la Somme athéologique dans l’un des caractères les plus saisissants de l’Image, mis au jour il y a exactement un siècle, à savoir que celle-ci se présente comme un négatif. Ainsi que Bataille revint lui-même sans cesse devant les clichés du supplice des Cent morceaux, ma propre fréquentation du monde exige le recours lancinant au négatif photographique réalisé pour la première fois en 1898 par Secondo Pia.
Je n’ai pu m’abstenir de ce rapprochement, pas plus que des fruits d’une coïncidence qui me fit engager la rédaction de ce texte au moment même où l’on inaugurait l’étonnante exposition consacrée à « L’empreinte » au Centre Georges Pompidou [2]. Le catalogue publié à cette occasion [3], qui ne manque pas d’interroger l’Image qui nous requiert, fournit à ma méditation un précieux matériau, d’origine variée, nouveau pour une large part dans ma pratique du Linge.
Enfin, je ne saurais mettre entre parenthèses une immémoriale fascination qui est mienne des tissus empreints, des étoffes marquées par l’usage, un apprentissage du monde qui a été médiatisé — et l’est encore — par les linges auratiques [4] (j’emprunte ce mot à Georges Didi-Huberman dans l’essai d’une rare densité qu’il consacre à l’empreinte, en introduction au catalogue de l’exposition [5]; la notion d’aura réfère ici aux travaux de Walter Benjamin sur le statut de l’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée [6]).
Les linges auratiques qui, bien avant que je n’eus vent de l’Image sur le Linge à Turin, m’ont acheminé dès l’enfance vers le désir et la connaissance, partagent avec le Linge de troublantes affinités : les draps de la lessive mis à l’étendage dans le jardin familial, entre lesquels ils m’était interdit de jouer — ma mère, venant les dépendre, y repérait toujours la trace safranée d’un insecte, de grains de pollen, la biffure d’une feuille haute en bordure du potager venue frôler la lisière du drap ; à la candeur obsessionnelle qui attisait l’unique souffrance de la lavandière répondait toujours quelque minuscule souillure — de sorte que tout linge originaire, inexorablement, fut singularisé par l’écriture des taches, que le tissu semblait avoir pour première fonction d’exhausser, d’ostendre. Et je ne suis pas loin de croire qu’une association primordiale entre les signes laissés sur le linge domestique par les puissances contraires du malin — prétexte aux rituelles imprécations maternelles — et mes premiers gribouillages, puis mes calligraphies sur la page blanche, a très tôt répondu de ma propension à ne ressentir le poids et la texture du monde que pour autant qu’un tracé langagier, dont je m’assure si peu que ce soit la maîtrise, en atteste l’empreinte sur la surface sensible de mon existence. Et, maniant bientôt le crayon de couleur puis la Sergent-major à d’autres fins que les seuls exercices prescrits par mes pédagogues, j’éprouvai ce sentiment, tenace encore, que le scripteur que j’étais — aujourd’hui l’écrivain — avait pour seul et délectable lot de faire des saletés.
J’évoquerai encore cette grand-mère qui m’accordait les chutes du coupon dans lequel elle bâtissait ses robes : aux effiloches, aux chamarrures du tissu, à sa trame, se surajoutaient les traits bleus du bâtonnet de craie de couturière qu’elle traçait par décalque du patron en papier de soie. Jusqu’aux clarisses de Chambéry, en 1534, rafistolant le Linge sauvé de l’incendie qui anticipent l’office mystérieux et sacré de la stoppeuse qui remaillait les bas filés des femmes qui veillaient sur mon enfance.
Ce fut aussi, très tôt me semble-t-il, la découverte de continents interdits que balisaient, sur le nylon, le tergal et le tissu éponge des cartes marines, tout un glossaire de taches hiéroglyphiques qu’il me fallut des années pour décrypter. J’y discernai le sang et ses périodes. Toutefois, il existe une différence entre le sang des règles et celui du Linge. Celui-ci est d’un rouge trop vif — ce qui atteste la couleur du supplice, celle d’un sang infusé de bilirubine, cette substance que déchargent les grands traumatismes, le martyre, l’égarement.
Tout aussi secrètes et moins effrayantes me parurent les humeurs sublimées du corps qui laissaient leurs lunes, leurs amandes honorables — cette impérieuse manière des femmes dans le désir — leurs nimbes.
Car on relève de tout sur le Linge : sèves, pollens, cire, chrême. Toutes les larmes du corps. (Le microscope électronique révèle que les fibrilles, en marge des flagellations et des caillots, sont recouvertes d’auréoles de sérum d’un jaune d’or, invisibles à l’œil.)
L’ostension comme l’expertise scientifique confisquent cependant des dimensions essentielles à la contemplation des auras textiles : en 1201, Nicholas Mésaritès, conservateur des reliques en la chapelle de Sainte-Marie de Pharos à Constantinople, écrit que les tissus sépulcraux de la Passion dont il a la charge sont encore parfumés de l’ineffable défunt. Il y eut aussi ces états de voyance négociés par les doigts, par la peau de mon buste et bientôt de mon ventre à quoi les linges auratiques de l’enfance exigeaient de s’évaluer ; il y eut, subliminal, ce fameux cri du tissu, ce crépitement électrique du désir au contact de la faute. Je ne saurais jurer qu’il n’y eut pas enfin cette pulsion sacrée qui induit la dévoration des reliques : dans un archaïque relent de cannibalisme rituel, la nécessité de goûter le corps, sa présence réelle. L’irraisonnable volonté de puissance qui incite le fidèle à rêver de communier sous toutes les espèces.
Les écritures acheiropoïètes — non tracées de main d’homme — des linges auratiques qui ont visité l’enfance m’ont désigné un certain ordre du monde, où le désir imprime les signes à même l’enveloppe du corps. Une langue originaire que la langue besogneusement acquise par la suite s’est vainement efforcée de gommer.
Voilà ce que, d’abord, aux plus obscurs recoins de la mémoire, le Linge ressasse.
Nul doute cependant qu’au long des années d’apprentissage, puis dans la maturité, l’Image sur le Linge, plus que d’emblème, eut valeur de chaîne opératoire, dans le sens qu’en a établi l’anthropologie structurale [7]. Un mode privilégié — pour ne pas dire exclusif — de production des signes et ses règles de lecture se trouvent ainsi, durablement, surdéterminés. Je dois, pour en rendre compte, recourir aux conclusions des exposés savants dont la mise à jour ne cesse de susciter de nouvelles publications [8]. Et rappeler ici la double nature de l’Image sur le Linge, qui rend particulièrement complexe et problématique la chaîne opératoire qui a produit le Linge, qui reste dans une large mesure incompréhensible — puisque nombre de propriétés caractéristiques de l’Image semblent même incompatibles entre elles au regard des sciences et techniques [9].
Mais avant d’interroger les signes, il convient de scruter un instant l’architecture du support : sur quelle portée la partition de cet Art de la fugue est-elle inscrite ? (Car il y a sans doute, dans la disposition des signes et dans les jeux d’inversion, d’effets de miroir et d’abyme entre le corps, la surface sensible du drap et le négatif photographique de Secondo Pia, une structure d’ordre contrapuntique dans le Linge.) Que dit, donc, la trame du Linge ?
Toute expertise du Linge reprend ses marques dans cette question, cent fois reprise — comme a été, tant de fois, semble-t-il, reprisé le Linge. Quel est le mode de tissage de notre connaissance du Linge ? La métaphore est de Bataille : Du savoir extrême à la connaissance vulgaire — la plus généralement répartie — la différence est nulle. […] La connaissance vulgaire est en nous comme un autre tissu ! Un être humain n’est pas seulement fait de tissus visibles (osseux, musculaire, adipeux) ; un tissu de connaissance, plus ou moins riche, sensiblement le même en chacun de nous, existe également chez l’adulte. […] En un sens, la condition à laquelle je verrais serait de sortir du “tissu”. Et sans doute aussitôt je dois dire : cette condition à laquelle je verrais serait de mourir. Je n’aurai à aucun moment la possibilité de voir [10] ! Et Bataille, toujours, poursuivant la connaissance souveraine : Je devais dès l’abord opérer de façon globale, aboutir dès l’abord à des propositions choisies pour une autre raison que la possibilité de les confirmer : une approximation, même une erreur, se présentait d’emblée comme préférable à rien (je pouvais y revenir par la suite, je ne pouvais en aucun cas laisser un vide). Ce procédé choquant témoignait en fait de l’authenticité d’une démarche, mais cette nécessité ne m’a dispensé nullement d’un désir d’exactitude devant à la longue égaler, sinon surpasser, celui qui permit les résultats solides des sciences. (Plus que le prélat jaloux de sa foi, se pourrait-il que le scientifique le plus sourcilleux fasse figure de Jean-foutre devant le Linge ?) Bataille poursuit : Des conséquences d’un tel usage de la pensée, découle d’autre part une possibilité de confusion : la connaissance rapportant des objets au moment souverain risque à la fin d’être prise pour ce moment lui-même. (Que des scientifiques viennent à bout de la question de l’authenticité du Linge, quelle religion, pire que toutes celles connues réunies, aurons-nous à subir…) Et Bataille d’ajouter : Cette connaissance qu’on pourrait dire libérée (mais que j’aime mieux appeler neutre) est l’usage d’une fonction détachée (libérée) de la servitude dont elle découle : la fonction rapportait l’inconnu au connu (au solide), tandis qu’à dater du moment où elle se détache, elle rapporte le connu à l’inconnu [11]…
La découverte de l’Image sur le Linge me retourne : comme on dit qu’on retourne une peau de lapin, c’est la fonction du voir que retourne en moi l’émergence des signes sur l’Image.
Ces signes repérables sur le Linge — outre les séquelles des manipulations et des accidents qui ont jalonné son histoire (traces de plis, de brûlures, taches d’eau, rapiéçages) — peuvent et doivent être strictement attribués à deux modes différents d’impression.
L’empreinte, d’une part.
Cette première strate de signes ne fait pas mystère. Elle se résume à un dépôt physiologique. Le sang écoulé des plaies et des scarifications du supplice en constitue la matérialité. On a pu identifier la nature des caillots, déterminer le groupe sanguin. Un médecin a mesuré l’angle des rigoles, vérifié la posture du corps sur des cadavres frais qu’il a crucifiés lui-même en se conformant à ce que l’empreinte sur le Linge enseigne de la place des clous ; il a authentifié le réalisme du corps qu’assurément le Linge a contenu [12].
L’agencement du sang et des humeurs adventices paraît ainsi fournir le modèle matriciel des stigmates mystiques. Ainsi que le rappelle Georges Didi-Huberman en s’appuyant sur l’exemple de la monnaie frappée à l’effigie de César de son vivant, la frappe — la procédure d’empreinte — à la fois centralise et dissémine le pouvoir. Et de souligner plus loin : Monnaies, mais aussi estampage ou gaufrage des hosties dans le contexte chrétien, l’empreinte participe dès lors d’une économie fondamentale — qui l’éclaire tout entière —, une économie de transsubstantiation et de “présence réelle ” [13]. Le corps des stigmatisés est la menue monnaie frappée par l’Homme des Douleurs. Monnaie vivante, selon le bel intitulé de Pierre Klossowski [14].
Si le Linge n’avait porté trace que de cette détrempe, il aurait mérité, stricto sensu et sans que son authenticité historique prêtât à polémique, l’appellation de relique. Avec ce premier ordre de signes, déposé par contact dès l’enveloppement du Corps dans le Linge, nous n’avons pas quitté un domaine familier — même s’il fait l’objet d’abominations domestiques et sociales : celui des atteintes ordinaires ou accidentelles dont le vivant marque la matière, dont le corps empreint les tissus que la pudeur lui assigne de revêtir sous nos climats. Lange, compresse appliquée sur la blessure, drap de la nuit d’amour, l’image — si elle n’était que cela — relèverait du linge sale que seul distingue et dispense de la lessive l’identité supposée divine de Celui qui l’a souillé. Le Linge aurait rejoint le monceau des épines conservées de la couronne de ronces et les échardes de la vraie Croix — dont quelqu’un a dit qu’elles auraient suffi, agglomérées, à équiper en traverses la ligne de chemin de fer du P.L.M. de Paris à Marseille. Il était coutumier d’enfermer dans les reliquaires de tels débris — qu’ils aient échu au terme d’un prodige, d’une épiphanie, de l’exception ou du quotidien le plus sobre : les moniales et béguines agrémentaient ainsi leurs jardins clos de lambeaux textiles qu’une consœur vénérée (ou secrètement désirée) avait touchés, empreints, fût-ce symboliquement, de son corps [15].
Le Linge aurait donc pu se laisser débiter et rejoindre ces fragments de fétiches compilés que les recluses agençaient, comme support à leurs exercices d’égarement, dans leurs objets reliquaires — préfigurant les boîtes que Joseph Cornell, en ce siècle-ci, exhibait pour l’édification des surréalistes.
Que l’on ait délité le bois de la vraie Croix, effeuillé à tous vents la Couronne d’épines mais conservé le Linge, l’empreinte seule — constituât-elle la première cartographie des stigmates — ne suffit pas à le fonder le Linge dans son statut d'exception.
Ce qui confère son irréductible spécificité à l’Image sur le Linge, à savoir l’impression négative du corps inexplicablement lévité (l’analyse spectrale de l’Image révèle en effet que le poids du corps n’a pas eu d’influence sur le « cliché » dorsal, dont le contraste est presque identique à celui de la face avant du corps [16]), cette impression, donc, évoque un autre mode de production, chronologiquement postérieur à l’empreinte, selon un processus inconnu qui cumulerait les procédés de la projection photographique, ceux de l’irradiation et de la fermentation. Cette icône corporelle, pour sa part, témoignerait de propriétés étonnantes, comme d’être indélébile et lisible en trois dimensions.
Quel que soit le crédit accordé aux récentes datations effectuées selon la méthode du carbone 14, le caractère photographique de l’icône perturbe toute tentative d’hypothèse destinée à justifier l’artefact. Mais ce même caractère prédestine, en quelque sorte, le Linge à sa fréquentation contemporaine, celle pratiquée à un moment des sociétés postindustrielles où l’on en arrive, en fin de compte, comme le soulignait Susan Sontag il y a déjà un quart de siècle, à confondre l’expérience avec une prise de vue qui lui donne sa réalité présente ; et [où], de plus en plus, la participation à un événement public se limite à en regarder les représentations photographiques. L’artiste le plus fidèle à la logique de son art qu’ait connu le XIX° siècle, Stéphane Mallarmé, disait que tout au monde existait pour aboutir à un livre. Tout existe, de nos jours, concluait Susan Sontag, pour aboutir à une photographie [17].
Si l’on excepte, en effet, les administrateurs du Linge, les représentants des sciences exactes accrédités — mais que voient-ils du Linge dans leur myopie méthodologique ? — et la foule des rares ostensions (que l’on contraint à l’hypermétropie en tenant le fidèle à distance respectable de la relique), force est de constater que notre pratique de l’Image sur le Linge passe aujourd’hui, de façon obligée, par un autre médium, qui est la photographie.
Mais Susan Sontag, encore, nous prévient : La véritable valeur d’une photographie provient du fait qu’elle nous permet d’examiner ou de réexaminer à loisir des instants de la durée que le flux du temps emporte aussitôt. Ce pouvoir de congeler le temps – l’immobilité poignante, insolente, de chaque photographie — a donné naissance à des normes esthétiques plus spécifiquement nouvelles [18].
Voilà donc une première illusion, optique et mentale, qui s’empare de l’observateur : loin de constituer un duplicata du Linge, le cliché lui-même (de nouveau transcrit, dénaturé, par les procédés d’impression : l’héliogravure dans le livre de Vignon [19], l’offset plus couramment, désormais) entre dans le lit de l’histoire : celle des techniques photographiques, des variables et des variantes dues à l’éclairage, au support, au séjour plus ou moins long dans les bains chimiques, révélateur et fixateur ; à la trame mécanique du photograveur et la charge d’encre de la presse ou de la roto ; à la durée, enfin, qui use et métamorphose conjointement le support et le regard : Le temps passe sur les photos comme un grimage, les emporte, les détourne, écrit Hervé Guibert [20]; fascinantes et obtuses, elles finissent par dire autre chose qu’elles-mêmes.
Dans le même petit recueil lumineux dévolu à l’écriture photographique, L’Image fantôme, Hervé Guibert livre un récit intitulé L’Image cancéreuse [21] dans lequel — sans intention explicite par rapport au Linge, on le suppose — il met curieusement en scène, en l’inversant, l’essentiel de la problématique de l’Image sur le Linge, telle que nous y avons accès de nos jours. Le narrateur a dérobé chez quelqu’un une photographie de grand format, contrecollée sur un carton blanc ; il s’agit du portrait d’un garçon de seize ou dix-sept ans, inconnu de lui, prise par un photographe inconnu dans un lieu inconnu. Le narrateur rapporte chez lui le cliché, qu’il expose — à son propre regard, à celui de ses visiteurs, mais aussi à la poussière. Et ce garçon, écrit-il, surplombait, régnait sur tout dans cette chambre, comme s’il en était le seigneur, un amour ou un frère défunt, envahissant. Au fil des années, l’image va subir les offenses de la poussière mais aussi de sa propre matière : Enfin, je m’aperçus que l’image avait entrepris son processus de dégradation ; la photo avait été collée sur du carton, et la colle s’était mise à manger la photo par-derrière. Le visage du garçon était parsemé de petites taches, de petites griffes, de petites décolorations, pigmentations. Il était vérolé. L’image était cancéreuse. Mon ami malade. Le narrateur s’engage dès lors dans un double mouvement de résignation fascinée devant le mal, dont il mentionne les progrès avec un luxe de détails, et d’attachement désespéré à l’image qui s’est, pour ainsi dire ontologiquement, confondue avec le modèle, inconnu du narrateur mais plus familier que ne le lui aurait été un jumeau vrai.
Même si à aucun moment de son texte l’auteur ne le relève, l’image qui boursoufle, purule, suppure, devient icône, accède à travers ce cancer qui la déchire à sa dimension religieuse : Le privilège de l’art chrétien serait donc de connaître la plaie, qui est le signe de l’amour, indique Stanislas Fumet dans son introduction au volume des Études carmélitaines consacré aux stigmates [22].
Je mis l’image quelque temps dans mon lit, sous le drap qui accueillait mon corps, je l’écrasais et je l’entendais geindre. Il vivait dans mes rêves. Je le cousais dans mon oreiller. Puis, quelque temps, je me décidai à le porter directement sur moi, à même ma peau, à même mon torse, en l’y attachant avec des bandes et des élastiques. […] Quand je me décidai enfin à m’en détacher […] je m’aperçus que le carton ramolli était vide, l’image était blanche, mais elle ne s’était pas évaporée, elle ne s’était pas dissoute dans l’acide de mes exsudations. Dans une glace, je vérifiai qu’elle avait adhéré à ma peau, comme un tatouage ou une décalcomanie. Chaque pigment chimique du papier avait trouvé sa place dans un des pores de ma peau. Et la même image se recomposait exactement, à l’envers. Le transfert l’avait délivré [23] de sa maladie…
Tant il est vrai que nul n’a évoqué, que je sache, comment l’Image sur le Linge revêt aussi, il se peut, cette valeur de défroque, de résidu de mue laissé par Celui qui a endossé les péchés du monde, toutes les souillures, les taches, les macules de l’humaine condition ; consommé l’éreintant travail de la Rédemption, Il aurait abandonné à notre vue les traces du marqueur tumoral sécrété par le Corps mystique malade du péché originel, ce corps mystique guéri par la chimiothérapie de l’Incarnation et des sévices de la Passion. Une photographie est un secret qui nous parle d’un secret, observait la photographe américaine Diane Arbus ; plus elle paraît explicite et moins nous sommes éclairés [24]. Plus encore qu’à tout autre cliché, cette réflexion paraît devoir s’appliquer, par excellence, à la structure photographique de l’Image sur le Linge et aux prises de vues, toutes identiques et pourtant toutes différentes, sur lesquelles, depuis un siècle, l’intelligence vient s’échouer. Les vérités qui s’expriment dans cet instant séparé de la durée, écrit plus loin Susan Sontag, — quelle qu’en soit l’importance ou la signification — n’ont avec la nécessité de comprendre qu’un rapport très limité. Contrairement à ce que paraît indiquer la proclamation d’une vocation humaniste de la photographie, la propriété que possède l’appareil photographique de transformer en objets esthétiques les aspects du réel provient de son incapacité relative à en exprimer la vérité. La raison pour laquelle les photographes professionnels de talent ont fait de l’humanisme une idéologie privilégiée — en écartant la justification purement formelle de leur recherche de la beauté — fut qu’ils éprouvaient la nécessité de dissimuler la confusion des notions de vérité et de beauté qui est à la base de toute entreprise photographique [25].
Le phénomène photoélectrique qui a marqué le Linge de même que l’opération photographique de Secondo Pia — eût-elle comme projet la plus objective des prises de vues — ne nous achemineront pas vers la vérité de l’Image sur le Linge. Quelque chose ne cesse de se dérober devant les outils les plus aiguisés de la science. C’est à Jean Guitton que l’on doit sans doute la définition la plus éclairante, qui mériterait d’accompagner les experts du Linge dans leurs conjectures labyrinthiques : Les stigmates ne posent pas de problème. Ce sont des hallucinations de la peau [26]. Image fantôme, Linge halluciné.
Linge souillé du péché du monde, m’a suggéré l’icône corporelle d’Hervé Guibert. Et de cette souillure sur le Linge, prenons aussi la mesure. Pour cela, je m’accorde ici de renvoyer au texte Macula non est in te qu’à l’époque de sa rédaction je n’avais qu’incidemment confronté au Linge, pris qu’il était dans la manipulation de ce que j’avais nommé les langes de la passion — secrets objets d’un fétichisme qui fournissait son prétexte à l’opuscule dans lequel il fut publié [27].
Le Linge, aujourd’hui plus que jamais, rend criante cette étrange et tacite complicité des chrétiens et des matérialistes les plus arides à se détourner de tout indice d’humanité chez Celui dont ils adulent ou dénient l’adorable présence. Chez Lui, certes, quand nous les convoquons devant le Linge; mais aussi chez celle qui fut femme et mère, celle par qui le degré zéro de Sa présence réelle fut assumé.
Je trouve encore dans le matériel de l’exposition consacrée à « L’empreinte » trace de cette nécessité quasi sacrée de la souillure. Il s’agit d’un panneau sur lequel un grand nombre d’empreintes digitales, réalisées avec des encres de couleurs variées, ont été juxtaposées. Nul doute qu’une telle composition aurait eu sa justification en tant que mention, platement esthétisée par quelque artiste de seconde zone, d’une propriété de notre dispositif cutané, sauvé à grand peine de son application administrative la plus courante. Or, ce sont les commentaires de Jean-Jacques Lebel, initiateur du document réalisé au terme d’un happening intitulé 120 minutes dédiées au Divin Marquis, qui restituent à celui-ci sa dimension vertigineuse : À l’entrée du théâtre (qui n’était plus tout à fait un théâtre puisque la salle avait été vidée de ses chaises), on avait disposé des grands quartiers de viande, à travers lesquels il fallait passer, comme les parois d’un vagin, pour pénétrer à l’intérieur de la salle. Les regardeurs devaient se salir, se maculer de sang, et accepter l’idée de refaire le parcours de leur naissance en sens inverse. Dans ce parcours riche en “événements de contacts”, les spectateurs étaient invités à “signer” leur participation de leurs empreintes digitales [28].
Plus qu’un livre, la relique de Jean-Jacques Lebel me semble ouvrir sur la violence dionysiaque du corps à l’œuvre, jeter un pont entre mon propre corps et la nécessité du Linge. Il manquera toujours à l’édifice sadien — qui a ses Écritures — l’équivalent du Linge : de n’avoir pas laissé, comme l’ont suggéré certains exégètes du Linge, ce « Cinquième Évangile » écrit avec son propre corps. Le Divin Marquis fait figure de dieu orgiaque aux petits pieds devant l’Image sur le Linge.
Il faut plaindre l’homme sans reliques. Il faut plaindre l’homme sans fétiche. Dont la foi est sans objet.
Par crainte de modèles plus compromettants, on s’est exercé, pour comprendre le Linge, à quelque rapprochement avec la technique de l’herbier. Mais la fleur ou la plante confient l’empreinte d’une mort sèche. Le papier est siccatif — il peut rendre rêche la pensée la plus caressante. Le Linge rassérène, perpétue le principe humide dans sa trame. (Certains supposent que le flash de la Résurrection aurait cuit les signes.) Il y eut même un ancien prestidigitateur américain, Joe Nickell, pour défendre que le faussaire aurait frotté l’étoffe sur un bas-relief recouvert d’oxyde de fer [29]. Il se peut, indique un autre, que la grande quantité de calcium relevé sur le Linge (explicable par l’emploi funéraire de poudre déshydratante) ait tamponné la réaction de formation de l’Image, suspendu le processus de décoloration sur la partie superficielle des fils [30].
L’Occident n’a pas l’intelligence du Linge pour ergoter ainsi sur son authenticité, sur ses avatars ; pour l’avoir ravalé au rang des preuves contestables. On n’aurait pas mieux humilié les signes en le lessivant, en se faisant devoir de le restituer dans sa candeur de linceul sur les rayons du drapier de Jérusalem.
La belle querelle, en effet ! Le Linge aurait bien trop fixé d’humain oubli. Quelle vanité dans un désir qui laisserait immaculés et les voiles et la couche ! (S’Il s’est levé dans le second matin de sa mort, que n’a-t-il roulé son drap, laissé place nette… Celle qui omet son petit linge dans la chambre de l’amant est-elle donc ivre encore de sa nuit en quittant le seuil ?)
Pour le fétichiste seul le Linge est un objet.
Me monte aux lèvres cette ultime mise en demeure, qui voudrait faire sortir le psychanalyste du bois de sa bienveillante neutralité : à qui, une bonne fois, profite-t-il de disqualifier la référence qui se porte ainsi au petit appareillage du désir ? N’est-il parmi vous, gens de l’Inconscient, un seul qui tombe en oraison à l’approche des traces !
Ai-je assez retourné la question ?
Toujours, à propos de l’Image, on en revient au Linge. Et toujours, désormais, à propos du Linge, on en revient au négatif photographique de Secondo Pia qui inverse, donne à lire en positif la part négative de l’Image — mais livre sans qu’ils soient dissociés d’avec celle-ci, inversés en négatif, les éléments de l’Image inscrits par empreinte. Essentiellement le sang, coulées, caillots, astres des plaies. De sorte que, par la sublimation de ce cliché — qui, depuis un siècle maintenant, alimente l’imaginaire collectif et sur lequel s’est, d’emblée, fixée ma propre contemplation du Linge —, sur le tissu qui a viré au sombre intense, le sang apparaît en zones claires, en lunes fades : ainsi, l’écoulement abominé, le terrible mystère des linges auratiques de l’enfance, est-il devenu, sur l’Image, cette Voie lactée sur le Suaire obscur de la nuit ! Un sang universel y proclame l’indifférenciation des corps dans le séisme de l’amour — musc et semence confondus, ainsi que sur un drap de débauche (qu’on choisissait de couleur dense, parfois noire, dans les maisons closes). À portée de nos corps, un dieu inverse vient illuminer la nuit de l’esprit du Foutre rédempteur. C’était un feu qui sortait de Jésus, confirme Marthe Robin. Extérieurement, je le voyais comme une lumière. […] Une lumière rouge, ou plutôt rouge sombre [31]. Pour la stigmatisée, l’extase inverse les valeurs chromatiques de la vision. La contemplation souveraine du Linge dilue nos pauvres certitudes, noie le connu dans le vertige de l’inconnu, comme l’inspirait la méthode de méditation empruntée devant l’Image.
Ainsi la mort prend-elle, sur le Linge, la valeur et la teinte du désir. Et la plaie lancéolée — qui est bien le signe de l’amour — y assume, souverainement, son immémoriale collusion avec L’Origine du Monde [32].
[1] Georges Bataille, Méthode de méditation, Éditions de la Revue Fontaine, 1947 ; repris dans Œuvres complètes, tome V (La Somme athéologique), Gallimard, 1973.
[2] Exposition organisée par le Musée national d’art moderne - Centre de création industrielle, Paris, qui s’est tenue du 19 février au 19 mai 1997. Conception et direction scientifique : Georges Didi-Huberman.
[3] Sous la direction de Georges Didi-Huberman, L’Empreinte, collection « Procédures », Centre Georges Pompidou, 1997.
[4] Dominique Autié, Langes de la passion, L’Éther vague, Patrice Thierry éditeur, 1995.
[5] Op. cit., pp. 49 sq.
[6] Walter Benjamin, Écrits français, Gallimard, 1991. Cité par G. Didi-Huberman, op.cit.
[7] André Leroi-Gourhan, Le Geste et la parole, II. La mémoire et les rythmes, Albin Michel, 1965.
[8] Cf. notamment : André Marion et Anne-Laure Courage, Nouvelles découvertes sur le suaire de Turin, Albin Michel, 1997, et Sous la direction de A. A. Upinsky, L’Identification scientifique de l’homme du Linceul, Jésus de Nazareth, Actes du symposium scientifique international, Rome, 1993, publication du Centre international d’études sur le Linceul de Turin (C.I.E.L.T.), Éditions François-Xavier de Guibert, 1995.
[9] André Marion et Anne-Laure Courage, op. cit., p. 170.
[10] Georges Bataille, op. cit., pp. 39-40.
[11] Ibid., pp. 66-68.
[12] Docteur Pierre Barbet, La Passion de N.-S. Jésus-Christ selon le chirurgien, 1950 ; huitième édition, Apostolat des Éditions, Paris, Éditions Paulines, Sherbrooke, 1965.
[13] Op. cit., p. 49.
[14] Pierre Klossowski et Pierre Zucca, La Monnaie vivante, Le Terrain vague - Éric Losfeld éditeur, 1970.
[15] Sous la direction de Paul Vandenbroeck, Le Jardin clos de l’âme – L’imaginaire des religieuses dans les Pays-Bas du Sud, depuis le XIII° siècle, catalogue de l’exposition au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (25 février - 22 mai 1994), Éditions Martial et Snoeck, 1994.
[16] Cf. André Marion et Anne-Laure Courage, op. cit., p. 164.
[17] Susan Sontag, La Photographie, Le Seuil, 1979, p. 36.
[18] Ibid., p. 128.
[19] Docteur Paul Vignon, Le Saint Suaire de Turin devant la science, l’archéologie, l’histoire, l’iconographie, la logique, Masson et Cie, 1939.
[20] Hervé Guibert, L’Image fantôme, Éditions de Minuit, 1981, p. 141.
[21] Ibid., pp.165 sq.
[22] Douleur et stigmatisation, in les Études carmélitaines, 20° année, vol. II, octobre 1936, Desclée de Brouwer et Cie.
[23] Le texte imprimé donne bien le mot délivré au masculin, renvoyant ainsi, plusieurs paragraphes plus haut, au garçon qui figurait sur la photographie, non à l’image (comme l’aurait appelé strictement la syntaxe du passage).
[24] Cité par Susan Sontag, op. cit., p. 128.
[25] Op. cit., pp. 128-129.
[26] Jean Guitton, Portrait de Marthe Robin, Grasset, 1985.
[27] Macula non est in te, in Langes de la passion, op. cit., pp. 65-69. Dans ma communication au colloque, la totalité de ce texte s'insérait ici, comme une longue incise.
[28] L’Empreinte, op. cit., notice 111, p. 235.
[29] Orazio Petrosillo et Emanuela Marinelli, Le Suaire, une énigme à l’épreuve de la science, Fayard, 1991, p. 378.
[30] Ibid., p. 386.
[31] Jean Guitton, op.cit., p. 196. C’est nous qui soulignons.
[32] À propos du tableau de Courbet, cf. Bernard Teyssèdre, Le Roman de l’Origine, collection « L’Infini », Gallimard, 1996.
Ce texte a paru dans le volume des Cahiers de l'Herne intitulé Stigmates, sous la direction de Dominique de Courcelles, Éditions de l'Herne, septembre 2001, pp. 243-253.
Le Saint Suaire, image photographique positive (détail). D.R.
L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie
S'il ne fallait, à propos du métier d'éditeur, n'enseigner, ne commenter, ne rappeler qu'un principe, c'est bien celui-ci : une entreprise d'édition n'existe que par son fonds, c'est sa richesse et sa croix. Ni l'édition électronique, qui autorise les très courts tirages, ni – moins encore – l'ingérance de gestionnaires étrangers (voire ouvertement hostiles) aux particularismes du secteur ne sont venus à bout de cette fatalité féconde : un livre est un produit à rotation aléatoire, lente le plus souvent, sa commercialisation (en raison de son mode de production) engendre des stocks – chez l'éditeur, mais aussi en librairie. De cette contrainte, qui a toujours été le cauchemar de l'entrepreneur, l'éditeur – celle ou celui à qui revient de prendre le risque d'éditer, risque avant tout financier, donc – doit faire son miel.
Sans doute n'existe-t-il pas de plus rigoureuse illustration, dans l'édition française, de ce qu'on nomme une politique de fonds que le catalogue des éditions Payot, du courant des années 1930 jusqu'aux abords des années 1980. Pour en terminer avec ce préambule très technique, pendant près d'un demi-siècle, la présence de plusieurs centaines de titres disponibles au catalogue ont atténué le risque pris sur chaque nouveauté. Dans une telle logique, un nouveau titre est moins retenu pour lui-même que pour sa cohérence avec l'ensemble publié ; sa fonction, à terme, est d'enrichir ce fonds dont les ventes garantissaient les deux tiers, voire les trois quarts du chiffre d'affaires dans des maisons d'édition comme celle-là. Ce sont de tels équilibres qu'on récusés la course aux nouveautés, l'intrusion d'un marketing de masse dans un marché éminemment spécialisé (quoiqu'on s'aveugle pour ânonner le contraire), la fuite en avant du Sup' de Co qui confond le livre avec une crème glacée et les malversations des psychopathes du flux tendu.
Nul doute que le papier de couverture pisseux et, selon les époques, d'un grammage à peine plus élevé que celui du texte, ces bouffants de l'entre-deux-guerres qui ont mal vieilli – brunis, tavelés, cassants –, ces cahiers non massicotés souvent découpés à la serpe par un lecteur indélicat, à quoi s'ajoutent les intempéries et parfois les rats, dirait-on, font de ces volumes posés de guingois sur la table du bouquiniste la contre-épreuve d'amont de ces tas de papier proprets, blistérisés, frigides, qu'on vend aujourd'hui pour des livres. À chaque fois que l'occasion m'est offerte d'en acheter un, j'éprouve qu'il s'agit, comme on dit, de faire un geste. J'en détiens une trentaine. Ce sont mes pauvres, les rois nus de ma bibliothèque. Quel bonheur de les savoir là !
Parce que je nourris de mes lectures, ces temps-ci, le projet d'un livre – d'une fiction –, je tisse un réseau de ces volumes autour de l'Inde des Grands Moghols, une civilisation du tissage et du métissage, s'il en fut ! Mais un simple coup d'œil sur les listes thématiques de titres parus et à paraître, dont l'éditeur noircissait les pages libres du dernier cahier ainsi que, de façon résolue, le dos des couvertures, me convainc que, quel que fût mon propos, j'aurais trouvé matière à un tel réseau parmi ces centaintes de volumes.
Nombre de ces ouvrages ont été conçus et rédigés par leur auteur hors des canons universitaires. Il s'agit alors d'un savoir d'imprégnation que le missionnaire, le fonctionnaire de la Couronne, le militaire, l'explorateur – quand cet emploi nourrissait encore son homme – ont d'abord synthétisé à leur usage. Leur regard côtoie, sous les couvertures de ces livres, celui des meilleurs spécialistes de leur époque – et c'est comme si ces derniers tenaient compte de ce voisinage insolite en ménageant dans leur exposé une passe pour ces témoins empiriques – sans rien abdiquer du quant-à-soi de leur science établie : un Renou était un maître, non un vulgarisateur appointé !
De ces pages disparates, je m'imprègne à mon tour. Un tel savoir s'effacera devant l'imaginaire, le moment venu, à la façon dont ce qu'on nommait jadis la galanterie voulait que le fît, devant une femme sans grade, l'homme au pouvoir le moins contesté.
Sanskrit et culture, L'apport de l'Inde à la civilisation humaine, de Louis Renou, « Bibliothèque historique » Payot, 1950.
Shah Jahan était fou d'éléphants. Son fils Aurangzeb, qui l'a destitué et enfermé dans le fort Rouge d'Agra, fit preuve de mansuétude : pendant les sept années qui précédèrent sa mort, celui qui fut le Roi du Monde put, de sa fenêtre, assister aux combats d'éléphants que le nouvel empereur, installé à Dehli, ordonnait qu'on organisât pour son père.
Dans quelques jours, l'heure d'hiver va me restituer le temps d"écriture du matin. Il me semble, cette année encore, n'avoir fait qu'engranger en vue de ces matines et laudes hivernales. Retrouver Sahah Jahan, c'est rejoindre ses insomnies, c'est l'accompagner dans l'aile du fort où les jeunes mahouts font leur partie d'osselets, dormant aussi peu que leurs bêtes (à qui moins de trois heures de sommeil quotidien suffisent).
Le livre auquel je travaille est une fiction, strictement quadrillée toutefois par l'espace et le temps d'une histoire et d'êtres avérés, une construction littéraire dont la folle ambition est de mettre en demeure l'histoire des historiens de s'assimiler mon texte – le contraire radical d'un roman historique. Un apocryphe, plutôt. Mes éléphants, en conséquence, sont pure littérature. D'où l'absolue nécessité de procéder en naturaliste, de ne rien ignorer de la physiologie, de l'éthologie ni des méthodes de capture et de dressage d'Elephas maximus. Écrire consiste donc pour moi, en la circonstance, à cultiver une sorte de yoga, un art d'être éléphant [1].
C'est ici qu'une sorte de fatalité vous contraint à me poser la sempiternelle question : Vous êtes déjà allé en Inde ? Vous comptez bien vous y rendre pour écrire un tel livre ? Pour les éléphants, je rappelle qu'il existe plus proche et plus pratique : le zoo de Vincennes.
Non, je n'irai pas en Inde, pas avant d'avoir terminé ce livre – c'est-à-dire : jamais, peut-être. Je n'obtempérerai pas à l'injonction des tour operators du travel writing que sont désormais les vendeurs d'exotisme éditorial. Il existe d'excellents ouvrages sur les éléphants, et des articles scientifiques qui vous détaillent sur dix pages, en anglais, avec mots-clés et résumé, le bol alimentaire d'un de ces pachydermes. On trouve encore aisément un volume récent, de plusieurs kilos, une sorte de bible éléphantesque [2] qui permet de dégrossir, si j'ose dire, la question de l'éléphant. Je me suis procuré la seule monographie publiée, à ma connaissance, sur l'utilisation militaire de ces animaux [3] ainsi que le récit, contemporain, d'une chasse à l'éléphant tueur en Assam – un goonda, une bête solitaire, souvent blessée, devenue folle [4]. Mais le trésor, en la matière, reste à mes yeux un Tombeau de l'éléphant d'Asie qu'ont publié les éditions Chandeigne [5], dont je ne dirai jamais assez tout le bien qu'elles méritent qu'on en dise.
Il en va ainsi des innombrables thèmes que croise ma fiction. Les livres pourvoient au livre. Je l'ai vérifié maintes fois : il n'y a pas, à ce propos, de débat négociable, pas de position consensuelle possible, ce sont deux visions de la littérature – et, par delà, deux visions du monde – qui, à la rigueur, s'affrontent, s'excluent, se méprennent. Écrire, c'est tenter d'unifier l'âtman de l'éléphant d'Asie au brahman du texte qui me préexiste [6] – ce livre est écrit déjà, il me précède, il me faut juste l'actualiser, je dois lui redonner forme, ce livre n'a pas épuisé son karman, il n'a pas achevé le cycle de ses existences, il n'a pas encore trouvé sa forme parfaite, c'est sur moi que pèse la tâche de l'en délester. Le livre, c'est l'âtman-brahman, immobile et silencieux. La langue, organiquement, m'indique son injonction : Tat Tvam Asi – Tu es Cela [7] !
C'est ainsi qu'un matin de l'hiver dernier, à peine levé, j'ai rejoint Shah Jahan dans la bibliothèque du fort Rouge :
J’ai songé à revenir la nuit dans cette aile du palais, à demander qu’on dispose comme autrefois le cabinet de lecture, qu’on m’y ménage de quoi fumer et de quoi boire. Il m’arrivait de veiller, à certaines périodes où les médecins prescrivaient à Mumtaz des préparations narcotiques pour lui assurer un repos réparateur après ses couches. Je la laissais dormir ainsi, de ce sommeil qui m’excluait, et je restais jusqu’à l’aube penché sur les œuvres de Nezâmî. Un verset m’abîmait parfois dans une pensée proche du sommeil. Il est advenu que cette pensée me conduisît à des états inconnus des yogins eux-mêmes, il se peut : moi, Shah Jahan, depuis une niche dans le mur, le rebord d’une des fenêtres de la bibliothèque, depuis l’angle d’un tapis posé sous mes pieds, je contemplais soudain le Roi des rois penché sur son volume ; tel un éléphant ciselé dans l’ivoire de sa propre défense, un oiseau de nuit empaillé, un scarabée d’émeraude et d’or auxquels Brahmâ aurait insufflé soudain la conscience, j’observais Shah Jahan. Le texte du poète agissait comme une réincarnation qui n’attendrait pas la mort et la décomposition du corps, mais superposerait au même instant, en un même lieu, deux vies dédoublées ; pourtant l’une à l’autre étranges, inconciliables.
Un éléphant ciselé dans l'ivoire de sa propre défense : cet objet ne m'appartient pas. Il existe hors de moi, et pourtant il est en moi indissociable des mots qui le forment. Je l'ai, ce matin-là, observé — médusé. À peine si je me suis vu l'écrire.
Ce n'est pas dans les allées du zoo de Vincennes qu'un tel objet de la langue se conçoit. Mais bien dans le confinement du cabinet de lecture du Roi du Monde – en personne, et nulle part ailleurs.
[1] Christine et Michel Denis-Huot, L'Art d'être éléphant, Gründ, 2003. Un beau livre conçu en Italie, regroupant de superbes photographies, que l'insuccès commercial, je suppose, voue à une vente à vil prix, ces temps-ci, dans les chaînes de magasins de livres neufs à prix réduit.
[2] Sous la direction de Karl Gröning, L'Éléphant, mythes et réalités, Könemann, 1998.
[3] Le Chevalier P. Armandi, Histoire des Éléphants dans les guerres et les fêtes des peuples anciens jusqu'à l'introduction des armes à feu, Eugène Ardant et Cie, éditeurs à Limoges, s. d. [1843].
[4] Tarquin Hall, Vers le cimetière des éléphants, Éditions de Fallois, 2002.
[5] Gérard Busquet, Jean-Marie Javron, Tombeau de l'éléphant d'Asie, Éditions Chandeigne, 2002.
[6] Âtman (parfois orthographié âtmâ) : 1. Principe essentiel à partir duquel s'organise tout être vivant. 2. Être central au-dessus de la nature, calme, inaffecté, par les mouvements de la Nature, mais soutenant leur évolution tout en ne s'y mêlant pas ; l'Un qui soutient le Multiple (Shrî Aurobindo). 3 Souffle vital. Brahman : 1. Les textes védiques. 2. Puissance mystérieuse grâce à laquelle les rites sont efficaces. 3. Le Sacré. 4. L'Absolu. 5. La seule Réalité, dont la manifestation (Mâyâ) n'est qu'une illusion. 6. La Conscience qui se connaît en tout ce qui existe, l'existence supracosmique qui sous-tend le cosmos, le Moi cosmique (Aurobindo). Définitions extraites du Vocabulaire de l'hindouisme de Jean Herbert et Jean Varenne, Dervy, 1985. [Ayant aperçu dans le brahman l'absolu objectif et dans l'âtman l'absolu subjectif, les penseurs hindous vont découvrir une vérité plus essentielle encore : l'identité profonde du braham et de l'âtman. L'absolu véritable, c'est l'âtman-brahman. Félicien Challaye, Les Philosophes de l'Inde, Presses universitaires de France, 1956, p. 23.]
[7] Chandogya-Upanishad, traduite et annotée par Émile Senart, Les Belles Lettres, 1930 ; sixième lecture, 8, 7, p. 85.
Abyme, tissu indien, D.R.
Merci à vous !
Un an jour pour jour après son inauguration, ce blog a connu samedi un « pic » de fréquentation qui, pour la première fois, a franchi la barre des mille visites dans la journée. À diverses reprises, ce chiffre tout symbolique avait été approché : un commentaire laissé sur un blog de presse, les liens mutels de renvoi lors d'un dialogue avec Juan Asensio avaient pu expliquer ces « coups de feu ». Cette fois, aucun élément ne me permet d'attribuer une cause particulière à cette hausse, sinon votre assiduité – et, certainement, le plus grand loisir d'un samedi pour venir et revenir cheminer dans ces pages.
J'aurais modestement tu cet événement s'il ne s'accompagnait d'indices qui, me semble-t-il, nous concernent tous. L'analyse qualitative de cette fréquentation démontre en effet que l'accroissement du nombre de visites s'accompagne d'une augmentation du nombre de pages consultées et, surtout, du temps moyen de séjour sur le blog, qui me paraît considérable : près de six minutes, en moyenne, par visiteur ! En interrogeant la liste des pages consultées, il se confirme que l'index joue parfaitement le rôle que j'attendais de lui en invitant à une découverte thématique des pages d'archives.
Il est donc possible – et c'est l'un des objectifs que je me fixe sur Internet – de ralentir la lecture en ligne, de pérenniser quelque peu l'éphémère, de travailler à rebours de ce qu'assène une sémiotique hâtive, si ce n'est délibérément mensongère, du support.
J'offre et je partage avec tous ceux qui œuvrent dans la blogosphère ces chiffres qui m'appartiennent finalement très peu. Et je suggère que nous les méditions, que nous en tirions pour nous-mêmes d'abord les conséquences hautement toniques.
Extraits du Petit Œuvre pornographique pour flûte seule


sa cheville gauche, Jill aura passé la fine chaînette d’or jaune qu'un amant, pour elle, aurait soustraite à l’amie de coeur de sa troisième femme. Celle-là, insinuait celle-ci, se rengorgeait de la tenir d'un homme méticuleux dans le plaisir, dont j’ai lieu de penser qu’il s’agit de moi.
ui s'attend à mon plaisir un matin de Fête-Dieu n'aura d'autre soin, général ou particulier, que de se délasser. Si quelque plaisanterie de garçon a chagriné sa nuit, qu'on lui fasse chauffer une tisane de sarriette relevée d'un clou de girofle.
Au goût de son foutre, je saurai qu'elle rougit d'être des rares qui déchargent — ainsi que gicle le jus des mandarines.
hez Purgepine, qui suce comme les putains, je monterai à l’improviste. Je sais qu’elle ne garde, rentrée chez elle, que ses talons aiguilles assortis au rouge dont elle se peint les lèvres à tout propos.
elle dite par moi Petit Lait pour ses émois qui sont presque de l’eau, glissera une gousse de vanille entre les piles de son petit linge.
n m’obligera en me ménageant les bonnes grâces d’un fabricant de corsets. Je lui passerai ordre d’une guêpière à quatre bonnets et deux doubles jeux de baleines — avec des parures de jarretelles en gros-grain.
Tu la leur laceras serrée. Il y a tout le temps. Qu’on dise deux soeurs que le désir aura faites siamoises.
arie s’attende aux Sept Douleurs : mon retard, non la moins délicieuse ; mes yeux sur ses joues, l’érubescence de ses lèvres petites ; la tête de ses seins sensible aux dents ; le bouton captif de la boutonnière — un coin de lin, de soie irréparable ; le berlingot de mon gland, la peur qui s’étrangle ; le mot qui dit sa fente.
Et le mutisme du chat qui persifle le désordre de la chambre.
ulie a fait mine d’oublier son bustier à liseré rouge. J’ai gardé de Nadia le gilet au crochet, pour ses mailles ajourées. Que Fanny, sachant mes manières, se dessaisisse du grand-appareil noir que, pour moi seul, elle chaussait parfois sous ses jeans (et prenne les bas à son compte, dont les mensurations aux normes internationales ne laissent de m’égarer). Il me faut taire, je le déplore, celle qui baptisa l’étroite jupe courte, coupée haut sur les hanches. Mais j’ai tenu à faire moi-même choix, chez “Tati”, de la culotte en acrylique que Lola — modèle 1954 des Ateliers Pierre Imans — laissera vierge de tout émoi, quoique je m’efforce.
Noté, sans date :
«
Deux passants, le visage radieux. La cinquantaine.
Un homme, une femme. Amis plutôt qu’amants
– ou peut-être des amants sublimes, alors.
À portée de voix, il se révèle qu’ils s’entretiennent
avec douceur dans une langue qui ne ressemble
à aucune de celles qu’emprunte
l’acoustique mondialiste de nos mégapoles.
Charme et grâce absolus.
Les lieux, en revanche, sont à ce point scellés que je ne peux depuis lors emprunter cette rue, qui transite le marcheur de la raideur des boulevards à la rotondité des absidioles de Saint-Sernin, sans guetter leur silhouette et leur voix. Une seule silhouette, une voix mêlée.
Ce qui s'est passé est étrange, mystérieux – pour une part, inquiétant.
Il arrive souvent que nous côtoyions un instant des langues étrangères. Nous nous retournons, et c'est bien le diable si une physiognomonie empirique ne nous désigne un continent, un rivage, un massif, une Patagonie. Il n'en faut pas plus pour nous rassurer, ne pas nous faire perdre de vue que l'on descend à la prochaine.
Or, cet après-midi-là, rue Saint-Raymond, c'est exactement le doute inverse qui m'a saisi à la tignasse, m'a insensiblement tiré l'asphalte sous les pieds : c'était moi soudain qui n'identifiais plus les sonorités les plus familières, les mots de la plus simple évidence – la voix de ces deux êtres ne devait pas, ne pouvait pas ne pas m'être mienne. [Sentiment que la direction flotte, quand il y a soupçon qu'un pneu a crevé et que l'on va rouler sur la jante.] Et s'ils s'étaient adressés à moi pour me demander leur chemin ? S'il m'avait fallu articuler le moindre mot ?
[Et cela n'arrive jamais au bon endroit, pas un pouce de terre-plein qui autorise à immobiliser le véhicule au plus vite.] Déroute.
Comme si entendre notre langue était un don qui pouvait, d'un instant à l'autre, nous être retiré.
Basilique Saint-Sernin, Toulouse, crypte inférieure.
Photographie de Mosé Biagio Moliterni.

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Lignes d'erres… (fragment) par Karim Louis Lambatten.
C'est terrible…, un ami vous offre le livre qu'il vient de faire paraître, il s'attend à ce que vous soyez un lecteur empressé, attentif, éventuellement critique autant que bienveillant. Et voilà que vous commencez par le féliciter de ce que son éditeur a choisi un brochage avec couture, à palper le papier intérieur, à noter la présence de larges rabats intelligemment utilisés, à vanter la bonne tenue en main du format. Darwin soit loué, Francis Duranthon, spécialiste reconnu des dinosaures, n'attend pas vraiment votre verdict avec angoisse. Mais il aimerait bien que vous preniez quelque plaisir à lire ce qu'il faut bien tenir pour une prouesse (qu'il se rassure) : un petit traité du Dinosaure qui vous laisse rêveur en moins de deux cents pages et bien plus familier de ces mondes antédiluviens que vous ne pouviez l'être jusqu'alors.
Cela dit, regardez bien cette double page que j'ai reproduite : j'ouvre le livre et c'est comme si je cliquais, les dinosaures surgissent de l'écran. L'éditeur qui a commandité cette mise en page est un véritable homme du livre. Il sait qu'un livre ouvert n'est pas, ne peut pas être une surface plane, unie. Il m'arrive encore de ferrailler pour défendre qu'il est vain de reproduire les images qui courent sur deux pages uniquement sur des vraies doubles, en centre de cahier : même si j'aplatis le volume, je verrai toujours le pli et, en plein centre, le fil blanc qui émerge par deux fois. En revanche, si je considère qu'un livre est un objet en trois dimensions (dans ma main, sous mon regard), peu m'importe qu'une partie de l'image disparaisse dans l'ombre des petits fonds : l'œil corrige, restitue l'image – l'œil passe son temps à corriger, à interpréter les perspectives, les fuites, les angles morts. Ici, cet agencement a été mis à profit pour dynamiser le saut des tyrannosaures. C'est simple, sans esbroufe, et ça marche ! Tout le livre témoigne de cette même intelligence visuelle.
Francis Duranthon connaît sa paléontologie sur le bout du doigt et il est un pédagogue-né. Évidemment, le lisant, je l'entends parler, avec son accent du Sud-Ouest. Même la systématique phylogénétique (dite aussi cladistique), dernière méthode en date pour classer les êtres vivants, devient savoureuse comme une prune de l'Agenais. Alors, quand le sujet s'y prête et qu'il peut se laisser aller à ses talents de conteur, Francis Duranthon vous tient. En témoigne, par exemple, son évocation des pionniers de la paléontologie du gigantesque, telle Mary Anning, cette Anglaise qui, telle une cornette dans les hospices du dix-neuvième siècle, a fait l'oblation de sa vie aux fossiles de plésiosaures. La « princesse de la paléontologie », comme l'a surnommée un confrère allemand. Écoutons Francis Duranthon.
Mary a une technique bien à elle pour prospecter. À l'instar des paysans d'aujourd'hui qui peuvent vous dire (ce qu'ils ne font quasiment jamais) derrière quelle souche vous allez trouver les cèpes ou les girolles, elle connaît parfaitement les moindres coins et recoins de sa région. Elle les sillonne, accompagnée de son chien. Lorsqu'elle trouve quelque chose, elle laisse son fidèle compagnon sur place pour repérer l'endroit et retourne chercher de l'aide pour dégager le fossile. Son chien l'a servie de cette façon pendant des années, jusqu'à ce qu'il soit tué par l'éboulement d'une falaise. Parcourant les falaises de sa région natale, Mary, tout au long de sa vie, exhume un bestiaire extraordinaire, composé d'animaux ressemblant à la fois à des poissons, à des lézards et à des oiseaux. Pourtant, malgré toutes ses découvertes qui alimentent les plus prestigieux musées et les collections privées, Mary vit toujours pauvrement. En vieillissant, elle éprouve un fort ressentiment contre les scientifiques qui ne lui témoignent aucune reconnaissance.
Mary meurt d'un cancer des poumons en 1847, au moment où Darwin est en train d'écrire son ouvrage le plus célèbre, L'Origine des espèces. Le contraste avec les destins de Richard Owen ou Gideon Mantell, dont elle est contemporaine, est saisissant : après sa mort, Mary disparaît purement et simplement des livres d'histoire des sciences. Les naturalistes du XIX° siècle qui ont acheté ses fossiles se sont vus crédités de leurs découvertes. Il n'est venu à l'idée d'aucun d'entre eux de rendre à Mary ce qui lui était dû. Après tout, Mary était issue des basses classes de la société de l'époque et ce n'était qu'une femme… dans une Angleterre d'hommes… Pourtant, c'est à cette jeune femme qui n'avait reçu aucune éducation mais possédait une intelligence remarquable et un coup d'œil extraordinaire, que la paléontologie britannique doit certaines de ses premières et plus belles découvertes.
Je vous le promets : il n'y a pas plus ardu que ces lignes dans tout le livre. Et l'un des charmes dont use l'auteur, non des moindres, est de nous associer au travail de fouille, d'identification, de classement puis de conservation qui, jusqu'à la vitrine du muséum (le grand hall sera souhaitable pour le squelette de Diplodocus et ses excès de vertèbres), occupe au quotidien un paléontologue. Il est toujours instructif de savoir à quoi nos amis peuvent bien passer le temps qu'ils ne partagent pas avec nous.
• Francis Duranthon, Histoires de Dinosaures, collection « Paléo », Éditions Bréal, 2004. 18,50 €. Le texte sur Mary Anning figure aux pages 118-119.
L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie

Devoir se munir d'un outil tranchant pour lire un livre m'a toujours paru enviable.
Il n'est pas, aujourd'hui, jusqu'au dernier bidon de liquide détergent qui ne soit doté de sa bague anti-effraction qu'il convient de faire sauter, d'une poigne énergique, avant premier usage. Il ne viendrait à l'idée d'aucun fonctionnaire des postes d'abolir la pratique de la lettre sous pli fermé – et je soupçonne notre temps glaciaire d'attacher encore, à la dérobée, quelque prix au délicat scellé apposé par la sagesse anatomique au vestibule étroit de ses vierges. De sorte que le livre est l'un des rares produits de nos linéraires à béer sous les doigts du premier venu : voilà un demi-siècle, Étiemble, qu'on ne lit plus guère, avait eu le nez creux de consacrer – cause perdue – pas moins de cinq volumes à son Hygiène des lettres [1].
En massicotant les livres, en cessant d'en coudre les cahiers, en leur infligeant le blister du pelliculage, on a prétendu les frapper d'une date de péremption. Mais on voit encore, en quantité appréciable, sur les tables et dans les boîtes des marchés aux puces ainsi que dans l'officine des bouquinistes, des livres non massicotés, non découpés – on en trouvera dans ma propre bibliothèque, non lus, ou en partie seulement, remis à plus tard ou renoncés.
La lame doit être fine mais peu affilée. Son extrémité ne doit surtout pas être pointue, afin de ne pas blesser le papier quand on la glisse sous la jupe du cahier. Le geste doit être résolu, par brève saccades – certains papiers répondent d'un imperceptible gémissement.
Il ne s'attache aucun plaisir singulier à procéder à cette découpe au fil de la lecture. L'esprit peut légitimement s'irriter d'être interrompu quand une phrase enjambe deux cahiers, imposant que la main se tende vers la lame (dont on peut oublier de se munir quand on va lire au salon, ou au lit). De sorte qu'une certaine sagesse préconise la préparation du volume – d'un premier chapitre, à tout le moins – aussitôt après l'avoir recouvert de papier cristal. Et tant qu'on manipule cette arme blanche, autant découper le signet sur lequel on consignera ses notes, au format le plus juste, dans une chute de bouffant, un faire-part, un prospectus de couleur dont le verso est resté vierge.
[À la faveur d'un récent déménagement, j'ai fini par me séparer d'un coupe-papier en forme de rapière, rehaussée sous la garde du blason émaillé d'un canton suisse. Je ne saurais dire d'où me venait cet objet, dont la pointe me tira souvent d'affaire : une agrafe coincée dans le conduit de l'agrafeuse, un outil encrassé, une filandre de bœuf logée entre deux dents après un bon pot-au-feu.]
[1] Gallimard, 1952, 1955, 1958, 1966, 1967.
Couteau à lame ronde (ménagère, milieu du XXe siècle) utilisé par l'auteur pour découper ses livres depuis bientôt quarante ans.
L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie
Notes de lecture : écrire, déjà.
Tour à tour, j'ai informatisé : ma correspondance privée, mes manu(tapu)scrits, mes carnets, mes notes et pense-bêtes destinés aux écrits en cours. J'utilise toujours un stylo pour : signer les chèques et les titres universels de paiement (TIP) ; et un crayon à papier pour : me gratter l'oreille (extrémité non taillée), lire.
D'où il appert que la lecture est mon ultime activité calligraphique.
Acquis, le livre est couvert. La raison m'indiquerait que sa lecture, ajournée par les affaires courantes, par quelque rebond du livre en cours (une note en bas de page peut déjeter le cours de ma curiosité), n'est pas pour demain. Faire choix cependant du feuillet – simple ou remplié – sur lequel je prendrai mes notes est ma façon de préparer le volume, comme John Cage ses pianos.
Très tôt, dès les premières mentions relevées (un extrait, un mot clé, une idée adventice), mon œil vérifie à la seule harmonie de mes pattes de mouche que cette lecture me mènera loin. Des notes d'emblée torchonnées n'augurent pas un lien durable avec un texte si mal criblé.
Respectueuse du volume, une telle pratique n'est pas pour autant modeste.
La découverte attentive de ces notes pourrait faire douter du sérieux de ma lecture. Ou conviancre qu'elles sont délibérément cryptées – pourquoi ce seul mot, associé à un bout de phrase recopié ? ou flanqué d'une flèche plutôt que d'un académique cf. ? quel rapport entrevoyait-il entre tel auteur, dont il mentionne juste le nom, et la page du présent livre dont il se contente de mentionner le folio, soulignant même celui-ci (et non le renvoi à l'auteur problématique) par deux traits énergiques ? que n'a-t-il eu recours à la méthode éprouvée des fiches pour capitaliser les fruits de sa lecture ?
Combien de fois m'arrive-t-il, en effet, de rechercher une référence dans un volume et, m'étant reporté à son feuillet de notes, de ne pas retrouver l'intention initiale d'une mention, la saveur qui m'a fait reproduire un passage, l'usage auquel je destinais tel commentaire esquissé à la diable. Je procède contre toute lecture savante et universitaire. Cette négligence feinte prépare la décantation et l'oubli. Lire, c'est faire le lit de l'imaginaire. Je rêve, tandis que je les empreins, que chacun de ces feuillets sera le drap de noces d'un texte que je n'écrirai peut-être jamais.
Un ayant droit (ou un libraire commis à la dispersion de cet héritage encombrant que représente une bibliothèque d'amateur) ne tardera pas à voir se dessiner, à mesure qu'il extraira ces feuillets volants de mes livres, une véritable climatologie de mes lectures. Le choix que j'ai fait du support sera pour lui aussi éloquent que la forme des nuages à qui questionne le ciel : un prospectus de couleur vive, imprimé au recto seul, d'une vente aux enchères de tapis d'Orient si je n'escomptais n'avoir besoin que d'un simple signet sur lequel, éventuellement, noter un mot dont je veux vérifier l'étymologie, une fois rentré du café (ou consigner qu'à l'occasion de ma prochaine sortie de lecture il me faut penser à acheter du beurre) ; une feuille A4 récupérée d'un tirage fautif sur l'imprimante et pliée à la diable si je m'engage dans la lecture obligée d'un ouvrage documentaire ; un véritable cahier intercalaire soigneusement retaillé au format intérieur du volume (moins un ou deux millimètres) dans un petit papier coquille d'œuf acquis à ce seul usage ou peu s'en faut, voire dans le vergé discrètement fané d'une précieuse ramette qui me suit de déménagement en déménagement depuis des lustres et dont je ne saurais dire, aujourd'hui, de quelles eaux je l'ai sauvée en son temps – et c'est alors le signe indubitable que j'attends de la découverte de ce livre, après l'avoir habillé de cristal, ce que Colomb lui-même n'aurait osé imaginer du terme de son périple.
Feuillet intercalaire pour l'ouvrage de Swâmi Siddheswarânanda, La Vie de la sainte Mère, Çrí Sâradä-deví, traduit de l'anglais par Marcel Sauton, Adrien-Maisonneuve, 1946. (Voir la chronique Langue de douleurs dont ce livre a fait l'objet).
Mère, dès que j'ai initié un disciple, tout le corps me fait souffrir, il suffit d'ailleurs que l'on prononce devant moi le mot mantra pour que je me sente fiévreux [1].
J'ai refermé, voilà une quinzaine de jours, la biographie de celle qui fut l'épouse de Çrí Ramakrishna [2]. Je n'en finis pas de mes travaux d'approche pour ce livre impossible. M'éloigner un temps des ouvrages historiques, des études de religion comparée, d'architecture, des textes anciens, des traités de chasse au tigre, pour m'approcher de figures humaines (peu importe leur relation chronologique avec mon sujet : il y a, ai-je cru comprendre, une impassibilité de l'Inde dans la tourmente du Temps) était soudain devenu impérieux. J'ai quitté la sainte Mère aux abords de son bûcher funéraire pour ouvrir Romain Rolland et passer quelques heures avec l'autre protagoniste de ce mariage blanc.
Je reste frappé par le statut singulier de la langue dans cette civilisation qui réserve ses Livres saints à la formation de ses brahmanes. Comme si l'Écriture n'était que l'image fantôme d'une langue dont le siège sacré est le corps de l'orant. Les conséquences en sont impressionnantes.
Romain Rolland fait suivre sa biographie de Ramakrishna d'une note sur La physiologie de l'ascèse indienne. Ramakrishna parle du picotement du sang qui, dès le début, se produit, des pieds à la tête. Il voit des mouches de feu, des brumes lumineuses, du métal fondu. La poitrine devient rouge et garde une teinte brique et dorée. Tout le corps est brûlé. Au temps de ses extases passionnées pour Krishna, Ramakrishna a des gouttes minuscules de sang qui lui suintent de la peau. Pendant une autre période, après les pratiques tantrikas, son teint s'est transformé, est devenu doré ; l'amulette d'or sur sa poitrine ne s'en distingue plus ; le corps paraît émettre un rayonnement. Au sortir de ces états extatiques, ses yeux sont rouges, « comme piqués par des fourmis ». Un soir, son palais irrité saigne d'un sang noir, qui se coagule ; un sadhu, qui le voit, lui dit que cette hémorragie l'a sauvé d'un transport au cerveau. Nombre de ces extatiques meurent d'hémorragie cérébrale. Et il semble probable que le cancer de la gorge, dont est mort Ramakrishna, a été provoqué par l'irritation perpétuelle de la muqueuse en ces extases [3].
Plus haut, dans le corps du récit, Romain Rolland évoque la visite de Ramakrishna, en 1865, chez Devendranath Tagore (le père de l'écrivain Rabindranath), respecté comme maharshi – grand sage, ou saint : À peine les présentations faites, Ramakrishna prie Devendranath de se dévêtir, pour lui montrer sa poitrine : à quoi Devendranath accède, sans trop d'étonnement. La teinte de la peau est rouge écarlate, Ramakrishna la considère, et diagnostique : « Oui, vous avez vu Dieu ». Car cette rougeur persistante de la poitrine est un signe particulier de la pratique de certains yogas, et Ramakrishna ne manquera point plus tard d'examiner la poitrine de ses disciples, leur capacité respiratoire, leur bon état circulatoire, avant de leur permettre ou de leur interdire les exercices de grande concentration [4].
Il convient de ne pas perdre de vue que ces états sont le produit de la langue, par le fait du mantra que l'initiation a introduit dans l'organisme et qui fonctionne – me vient cette image – comme un stimulateur, un pacemaker. Je ne néglige pas la dimension strictement somatique de tels phénomènes : La maîtrise du son est pour l'homme un facteur important d'équilibre. Ce n'est pas un hasard si l'oreille est à la fois l'organe de l'audition et la centrale de l'équilibre. Par ailleurs, un squelette très particulier révèle l'existence de résonateurs, la bouche, les fosses nasales, les sinus crâniens se concertent pour émettre des sons divers par leur intensité et leur fréquence. Ces vibrations se communiquent au corps tout entier par la colonne vertébrale, les côtes, les os longs, etc. L'être humain devient ainsi un instrument musical, le souffle l'anime, le larynx joue comme des anches et l'homme qui parle peut ainsi retentir comme une harpe éolienne. Cette lutherie organique est un puissant moyen d'équilibre psychique et spirituel. L'homme parle, se parle et découvre ainsi son intériorité. Dans cet espace secret, le discours qu'il se tient à lui-même devient le moyen de sa propre régulation. Le chant lui révèle d'autres cavernes intérieures, celles de la poésie qui parle au cœur au-delà des mots. La mélodie peut exorciser les fantasmes de l'angoisse en rétablissant dans le psychisme des liens mystérieux. Le chant sacré, la pratique du mantra peuvent faire place nette pour la méditation qui, dissipant la peur, ouvre la porte de la liberté [5].
La langue porteuse de sons essentiels n'est pas l'instrument d'une pensée. Elle est première, c'est elle qui produit la pensée extasiée. Elle ne dit pas l'amour, elle est l'amour qui palpite dans la chair – le corps ne fait que transcrire la langue qui l'anime [en rougeoyant, en perlant, en s'érigeant]. La douleur n'est pas, ici, la plaie chrétienne, rédemptrice ; elle fonctionne comme un simple rappel du principe organique de langue.
La sainte Mère est morte il y a moins d'un siècle. Il existe encore en Inde – mais aussi, je suppose, en Occident – des personnes à qui les mystiques évoqués dans ces deux livres sont des figures familières, non par les écrits de leurs biographes, mais par le récit de témoins directs, par une tradition courte, encore peu relayée dans le temps. Il m'importe que l'Inde de Shah Jahan (celle que traversaient ses caravanes d'éléphants quand il partait rappeler à l'ordre le prince d'une province sécessionniste) fût irriguée par une forme de spiritualité qui s'appuie, de la sorte, sur le pouvoir plastique de la langue. Il me semble qu'il s'agit là, en dernière instance, du lien secret dont je poursuis le fil dans l'amour d'Arjumand et de Khurram.
[1] Swâmi Siddheswarânanda, La Vie de la sainte Mère, Çrí Sâradä-deví, traduit de l'anglais par Marcel Sauton, Adrien-Maisonneuve, 1946, p. 127.
[2] Gadadhar Chattopadhyaya dit Ramakrishna (1836-1886). La meilleure approche de cette grande figure de la mystique de l'Inde est la monographie que lui consacra Romain Rolland, La Vie de Ramakrishna, éditions Stock, 1929. Toujours disponible chez l'éditeur.
[3] Op. cit., p. 298.
[4] Ibid., p. 162.
[5] Je tire ce texte superbe d'un livre, par ailleurs bien décevant, de Maurice Cocagnac, L'Expérience du “mantra”, Albin Michel, 1997.
Çrí Sâradâ-deví, la sainte Mère (1853-1920).
Frontispice de l'ouvrage de Swâmi Siddheswarânanda, op. cit.

Ce blog aura un an dans quelques jours. Peut-être aurais-je gardé pour moi le bilan et les interrogations que je déduis d’un exercice qui fut quotidien durant les cinq premiers mois, trihebdomadaire depuis, si un texte de Juan Asensio n’avait, de nouveau, résonné comme une injonction à remettre en cause, sans relâche – et, si possible, sans complaisance – le sens même de notre présence sur la Toile.
À mi-parcours de cette première année, il m’avait semblé rigoureux et emblématique de livrer quelques réflexions sur la fonction de nos blogs, non pas ici, sous le statut de l’autopublication, mais dans La Zone, accueilli par quelqu’un dont l’exigence confère à la démarche, en la circonstance, une valeur de regard et de choix éditorial – une relation d’auteur à éditeur qui m’est doublement familière, nécessaire même, et qui (mais ce ne sera pas le fond de mon propos, aujourd’hui) fait certainement défaut, cruellement, dans ce qui se publie en ligne.
[Tenir un blog, c’est être à soi-même son propre éditeur (l’editor anglo-saxon, celui qui met au point la leçon d’un écrit, et le publisher, celui qui prend le risque de rendre public cet écrit, ainsi préparé – risque financier, mais avant tout moral, intellectuel et pénal, dans le sens le plus strictement juridique du terme). Que ces fonctions soient gommées dans la blogosphère n’est pas sans conséquences, et que ce soit une évidence ne dispense pas d’en tenir compte, pour soi-même d’abord, mais aussi dans lecture que nous faisons d’autres blogs. Je n’ai pas dit que je déplore cette absence de l’éditeur : elle est significative de l’écart absolu qui existe entre l’univers du livre et la Toile. Je dis seulement qu’il convient d’en évaluer et d’en maîtriser, autant que faire se peut, les effets.]
Ce qui me frappe, dans le texte récent de Juan Asensio, c’est qu’il formule une attente de lecteur et, par conséquent, des critères : Je ne trouve point ce que je cherche, quelque chose dont je puisse me nourrir, avant de m'écraser, Icare de foire, sur le sol : une parole solitaire, fière, irrésistible, froide, glacée même, capable de forer l'acier. […] Que se lève, enfin, nous l'attendons depuis tant de siècles, chargée de la chaleur pulvérulente du désert, la voix capable de dévoiler la vérité fondue dans un corps et une âme à étreindre, la parole qui nous dépouille de la lèpre nous rongeant à petits coups de langue.
Cette attente déçue me trouble pour deux raisons au moins.
Tout d’abord, elle me fait prendre conscience, soudain, que personne, à ma connaissance, ne cherche explicitement à cerner l’attente de l’autre qui vient naviguer sur un blog. Quelques instants passés, à la lumière de ce constat, à faire des sauts de puce au hasard des liens de blog à blog me convainc même que toute trace d’une telle réflexion est évidemment – j’allais écrire : effrontément – absente, à l’exception de quelques blogs que l’on pourrait qualifier de spécialisés (dans le cinéma, l’histoire de la course automobile, la photographie…). J’ai peut-être hâtivement dit que l’absence de toute fonction éditoriale n’est pas de mon propos, car je retrouve d’emblée cette absence au cœur du déficit que me fait pointer le texte de Juan Asensio : l’éditeur est en effet, a priori, celui qui se préoccupe du public du livre qu’il publie.
Seconde surprise : elle tient à l’irruption d’une attente singulière qui me semble exorbitante, trop pour revêtir quelque caractère normatif que ce soit.
Juan Asensio le dit clairement, il guette une parole solitaire. C’est précisément sur ce point que l’attente me paraît vouée à la déception la plus radicale. L’hypertexte en temps réel est le contraire du livre : la blogosphère est un fait éminemment collectif, communautaire. Plus qu’une juxtaposition de prestations singulières, Internet relève d’une intelligence collective, dite encore intelligence en essaim [1]. Cette intelligence est convoquée par les hyperliens. Je pensais appeler ici, encore une fois, la pensée éminemment prospective, en son temps, de Teilhard de Chardin et son concept de noosphère, dont Internet semble à la fois la métaphore et l’outil. J’y reviendrai, je crois, tant cette piste me semble féconde (nous sommes loin, en tout cas – pour ne pas dire aux antipodes –, d’un quelconque angélisme social, unanimiste, consensuel et convivial).
Il me semble d’autre part que la Toile a la propriété d’induire une relation fusionnelle entre l’esprit et le support. Je ne parviens pas à dissocier la technologie de ceux qui l’utilisent – de même qu’une personne au volant de son automobile peut développer des comportements spécifiques induits par l’engin (ivresse de la vitesse, agressivité, incivilité).
Pour tenter de l’exprimer autrement : je ne lis pas un blog comme je lis dans un livre ou dans une revue (une revue littéraire, ou un magazine même). Et je ne m’y édite pas dans le même état d’esprit que celui qui m’a fait chercher à publier mes textes et mes livres jusqu’alors. Lus dans l’optique de la culture du livre, Juan Asensio aurait raison, nombre de pages qui s’autopublient sur la Toile ne disposent pas de l’autonomie sémantique qui les rendrait lisibles dans l’isolement de l’imprimé. Beaucoup appellent le commentaire, le chat. Le lien. Durant le peu de temps dont je dispose pour fréquenter la blogoshère, je m’immerge, je prends un bain de langue – une langue qui ne s’exerce nulle part ailleurs. Je m’en tiens à cette remarque, je la formule platement. Je dis : pour l’heure, cette langue s’exerce. Nous ne savons encore pratiquement rien d’elle dans cette instance-là qu’est la Toile. Nous en sommes les expérimentateurs.
La conséquence de ceci est que la parole solitaire capable de forer l’acier, non seulement n’a pas lieu d’être sur la Toile (la Toile n’est pas son lieu), mais y poindrait-elle qu’elle y serait sans doute insensible (furtive, indétectable des radars de l’esprit). Parce que seulement solitaire. Parce que l’acier est du tapioca (rien de méprisant dans cette image : sur la Toile, nous sommes des flocons).
Parce que la blogosphère est un siphonophore.
La Toile est neuve encore, elle est juvénile. Tout comme en matière de santé publique, de prévention routière et, plus simplement encore, de citoyenneté, un équilibre (introuvable) devra toutefois être poursuivi entre une pédagogie plus ou moins subtile et une confiance indéfectible dans la capacité de nos contemporains à s’approprier leur destin, et d’abord leur langue : Je pense qu'un jour vous devriez faire une série de notes sur la langue et les mots du sacré. Les mots dont Dieu a besoin pour entendre sa louange. Les mots que l'homme moyen n'utilise plus. Voilà ce que m’écrit un ami de la blogosphère. « Une série de notes », dit-il, non un traité, comme dans l’univers du livre (où d’autres – universitaires, ce que je ne suis pas –, l’ont fait, de sorte que ce n’est plus à faire). Mais quoi, alors ?
Là réside toute la question : comment apporter dans ce dispositif un peu de langue pour prier ?
Lire dans La Zone la réponse de Juan Asensio à ce texte (Cliquer).
[1] [Je reproduis cette note rédigée pour une chronique précédente.] Le terme intelligence en essaim ou, en anglais, swarm intelligence a été créé par Gerardo Beni en 1989 : « L'intelligence en essaim est une propriété de systèmes de robots non-intelligents qui montrent collectivement un comportement intelligent » (Septièmes rencontres de la Robotics Society of Japan). Dans la préface de leur livre intitulé Swarm intelligence (Oxford University Press, 1999), Éric Bonabeau, Marco Dorigo et Guy Théraulaz proposent cette définition plus générale : « …swarm intelligence, the collective intelligence of groups of simple agents » (l'intelligence en essaim, c’est-à-dire l'intelligence collective de groupes d'agents simples). (Source : Interstices)
B2 Stealth Bomber (bombardier furtif), D.R.

[Mercredi 18 septembre 1996. Jacques Allaire a téléphoné, tôt ce matin, pour nous dire que Deligny s’est éteint, à l’aube — si nous avons bien compris —, entouré des siens, à Monoblet. Il avait refusé une nouvelle hospitalisation. Difficultés respiratoires. La lampe n’avait plus d’huile.]
Depuis un an, presque jour pour jour, que ce blog se propage, je cherche comment parler de lui. Le brouillon d'une chronique, avec ce portrait magnifique et ces quatre lignes d'une note noircie le matin de sa mort, est prêt depuis des mois. Aujourd'hui, l'absence de Fernand Deligny dans l'index ne laisse de me paraître scandaleuse. Mais comment faire à l'égard de la plupart des lecteurs à qui son nom même n'indique rien de familier ? Ce serait une horreur de laisser entendre un seul instant que Deligny ait pu représenter un produit culturel à ce point incontournable qu'il y aurait lacune à l'ignorer.
Peut-être aurais-je dû simplement mettre en ligne cette photographie avec la note, juste en dessous, et laisser faire, placer ma confiance dans la curiosité de mes lecteurs.
Deligny (on me contestera ce raccourci, j'en prends le risque) c'est le bas-côté bien plus que la marge (qui est un lieu couru), c'est le hors, c'est l'encontre, c'est le vers : pas une miette de sens qui épouse les complaisances du siècle dans lequel il a vécu, ni celles du nôtre désormais, où il continue de vivre sur ce qu'il a nommé le radeau. Pour tenter de le silhouetter au moins, je suis sincèrement désolé de n'avoir pas trouvé mieux, sur la Toile, neuf ans après sa mort, que le texte que nous avions écrit pour lui rendre hommage dans une revue, celle que nous avions sous la main, à l'époque. Jacques Lin et Gisèle Ruiz, qui poursuivent le travail engagé il y a près de quarante ans à Monoblet en Cévennes, le proposent sur le seul site consacré à celui que ses proches continuent d'appeler Le Del'.
La remise au jour d'un film, Le Moindre Geste, et la parution d'un volume qui donne à lire ses derniers écrits, Essi et Copeaux, apportent deux nouvelles voies d'accès à ce qui fut une vie avant d'être une œuvre. Deligny, en effet, c'est d'abord un engagement corps et biens dans la proximité des enfants difficiles : cas sociaux dans l'immédiat après-guerre, avec l'expérience de La Grande Cordée, mise en place d'un réseau non institutionnel d'enfants autistes dans les Cévennes en 1968 (l'ouvrage d'aujourd'hui comporte une précieuse chronologie biobibliographique).
C'est dans la ferme du hameau de Graniers, près de Monoblet, que Deligny poursuit jusque dans son grand âge un travail de terrain qui s'écrit sans relâche, dans lequel la trace se substitue aux mots qui font défaut :
Celui
Qui ne dit rien
a perdu ses mots
avant même que de naître
Dans un bref avant-propos, Jacques Allaire [1] évoque les circonstances dans lesquelles furent rédigés les textes qu'il présente aujourd'hui : Ces dernières années, hanche brisée, malade et amaigri, Deligny a dû abandonner son établi. Il passe maintenant de longues heures mal à son aise, immobilisé au creux d'un fauteuil sans âge, attentif à son cœur, au va et vient du sang dans ce vieux corps décharné. Il ne s'est toutefois pas éloigné de la vieille planche de châtaignier où, durant toutes ces longues années, il n'a eu d'autres vues que celles du dos de sa main laissant trace sur la feuille blanche de format A3.
L'éditeur s'est efforcé de reproduire l'organisation des pages manuscrites de Deligny. Les Copeaux s'y présentent en petits pavés ferrés à gauche, en quinconce. Ici et là – comme surgissent dans Essi, qui ouvre le volume, des mots ou un seul caractère que la main érige en lettrine –, un point d'interrogation recourt au gigantisme pour rendre interrogatif un copeau qui, grammaticalement, ne l'est pas. Jacques Allaire le souligne, pour l'œil sur la page, mais aussi pour l'image mentale tracée à l'économie, Copeaux fait songer à l'art du haïku.

Hanche brisée
par ma fenêtre
les branches
qui ne se fatiguent pas
d'avoir à supporter
le ciel.
Celui qui ne dit rien
épluche les pommes de terre
Il en éplucherait
jusqu'à ce soir et jusqu'à demain
si le tas ne diminuait pas.
Le regard de qui
ne se dit rien
faute de qui
pour se dire.
Jamais, me semble-t-il, la proximité n'a été plus grande et plus fervente que dans ces textes entre cette vie d'homme – consumée dans l'interrogation et l'amour – et cet autre-qui-se-tait, sans cesse présent aux abords de la main qui écrit.
[Longtemps, Deligny et les siens ont relevé sur des cartes rudimentaires les itinéraires de l'autiste dans la cévenne alentour. L'écriture du corps cheminant tiendrait lieu de parole à celui qui ne dit rien. Ces cartes sont (in)connues sous le nom de lignes d'erre. En 1980, les maîtres d'œuvre d'une vaste exposition consacrée aux représentations que l'homme s'est faites de la planète où reposent ses pieds ne s'y sont pas trompés [2]. Il se peut que, pour rejoindre Deligny, il nous faille aujourd'hui partir d'ailleurs, c'est-à-dire de bien plus loin que le bourbier des sciences dites humaines où l'on a enlisé son œuvre et son nom.]
• Essi & Copeaux, Derniers écrits et aphorismes, éditions Le Mot et le Reste, 2005. 22 euros. ISBN : 2-915378-16-9 – 35, traverse de Carthage 13008 Marseille. Courrier électronique : ed.mr@wanadoo.fr
[1] Jacques Allaire est l'exécuteur testamentaire de Fernand Deligny.
[2] Cartes et Figures de la Terre, exposition réalisée par le Centre de Création industrielle au Centre Georges Pompidou du 24 mai au 17 novembre 1980. Catalogue, CCI Édition, 1980 ; les lignes d'erre de Deligny sont présentées aux pages 194-195.
Fernand Deligny à Monoblet en juillet 1996, photographie de Jacqueline Gesta. Sur cette photographie, prise quelques mois avant sa mort, Fernand Deligny tient devant lui l'écritoire en châtaignier soutenant les feuilles de papier de large format sur lesquelles il écrivait. Fortement agrandi, le cliché révèle une page des Copeaux que reproduit le volume qui vient de paraître.
[En lien dans le texte] Ligne d'erre (carte tracée par Jacques Lin, retranscrite par Gisèle Durand-Ruiz) et légende de Fernand Deligny ; fac-similé des pages 6 et 7 des Cahiers de l'immuable volume 1, revue Recherches, n° 18, avril 1975. [Zoom sur le texte manuscrit de Fernand Deligny]

Périodiquement, je retombe sur un petit carnet de poche. J'y notais, dans les années 1970, ce qui me passait par la tête : bribes de poèmes – à l'époque, je poétisais [l'existence de ce verbe devrait décourager dans l'œuf tout amateurisme en la matière] –, citations isolées de mes lectures, fragments [obscurs, forcément obscurs, à l'enseigne de l'Éphésien]. Mes doigts cependant savent parfaitement où s'introduire dans la tranche des feuillets pour ouvrir le carnet à la bonne page. Celle où j'ai griffonné ceci : La faculté qu'on certains êtres vivants de voler est de nature essentiellement psychologique.
Je suis certain d'une chose, à plus de trente ans de distance : autant la plupart de ces graffiti portent la trace trop évidente de mes lectures, de mes admirations et de mes rêves de l'époque, autant cette notule s'est imposée, hors de toute référence, de tout savoir envié, de tout placage. Je n'avais pas lu les Carnets de Léonard (introuvables, Gallimard ne les a réédités que bien plus tard), ni Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci de Freud. Tout juste m'arrivait-il, comme à chacun, d'entrer dans une pièce et d'être saisi, à l'instant, par la conviction physique de connaître cet espace depuis l'un des angles que font les murs avec le plafond ; d'y avoir niché plus encore que plané – rêves immobiles de lévitation, extases vigilantes des recoins, des angles morts, des nids à poussière.
J'avais presque trente ans lorsque j'ai, pour la première fois, emprunté un avion de ligne. Plus récemment, j'ai effectué un parcours en hélicoptère sur une distance significative, un temps de vol assez long pour évaluer les sensations procurées par un dispositif qui autorise pour ainsi dire exhaustivement les figures aériennes accessibles à l'insecte ailé ainsi qu'à l'oiseau. L'épreuve fut décevante, au point que j'en déduis – hâtivement, peut-être — que ni le parapente, ni le deltaplane, ni l'ULM n'apporteraient la moindre résonance organique à la phrase consignée dans le petit carnet.
En revanche, la menace circulaire d'un rapace au-dessus de la campagne, le sur-place des abeilles aux confins d'un buisson de fleurs aromatiques et, surtout, un passage d'aéronefs à basse altitude réveillent aussitôt cette tension de tout l'être vers ce désir que manifeste le vol : le vol ne serait fascinant que du sol, que par l'effet d'une pesanteur qui exige son affranchissement. Voler aurait pour seul mobile de rendre hommage à des rêves de terriens collés à la glaise. Et notre rêve seul rendrait possible la liberté de l'oiseau.
Ma note n'est pas fautive. Elle appelle seulement cette précision. Le ciel, sur terre, commence au ras du sol (Armel Guerne [1]).
[1] Armel Guerne, La Nuit veille, Desclée de Brouwer, 1954, p. 220.
Mise en perspective : Léonard de Vinci, Codex sur le vol des oiseaux, 210 x 150 mm, Biblioteca Reale, Turin.
[Les Amis d'Armel Guerne se réuniront ce week-end à Tourtrès en Lot-et-Garonne pour commémorer et célébrer l'auteur, le traducteur et l'homme vingt-cinq ans après. Les éditions Desclée de Brouwer ont mis au pilon, il y a quelques années, les invendus d'un petit ouvrage aride et superbe, La Nuit veille. En offrir quelques trop brefs passages sera notre manière, ici, d'honorer la mémoire de cet inlassable travailleur de la Langue que fut, toute sa vie, Armel Guerne.]
«
Une science des rêves serait une science des sciences.
Aucun psychologue, aucun analyste, aucun théoricien n’a jamais étudié ni le rêve ni les rêves. Ils ont fait porter leurs analyses sur ce que la conscience seule pouvait conserver du rêve rêvé par le truchement de la mémoire, et sur les approximations qu’elle en pouvait donner, c’est-à-dire un récit, une copie verbale d’où tout ce qui est essentiellement « rêve » fait défaut. Est-il vraiment si original de signaler à ces Messieurs que le récit d’une chose n’est pas cette chose elle-même ? Et de leur expliquer que c’est pour cette raison que les poètes (ainsi Jean-Paul), même s’ils notent chaque matin les rêves de leur nuit, ne font jamais le récit d’un de leurs rêves quand ils veulent en écrire un : qu’instinctivement, afin de lui conserver son caractère propre, son étoffe, ils le rêvent en l’écrivant ? Ne pas se laisser aller à cette paresse trop facile qui prend le moyen pour une fin. Et les dossiers copieux pour des êtres ; les fichiers pour de la vie.
Le Marquis d’Hervey Saint-Denis [1], n’usant comme moyen d’appréhension que de sa mémoire, cultivait en lui sans le savoir les seuls rêves que sa mémoire pouvait lui rapporter fidèlement, ou, plus exactement, il cultivait sa faculté d’oubli, laquelle lui dérobait tout ce qui n’était pas du domaine strict de sa mémoire consciente. Il est pénible de penser, surtout, que cet homme qui étudiait exclusivement les rêves du sommeil s’était éduqué à se réveiller à volonté, et que cela puisse paraître une ruse psychologique de bon aloi, un moyen rationnellement exact et logiquement inventé. Je penserais quant à moi qu’il conviendrait bien plutôt de s’éduquer à sommeiller, et de se perfectionner dans cet art très négligé, sans doute par excès d’habitude ! Et que bien des choses de la vie éveillée s’éclaireraient d’elles-mêmes, et de façon surprenante, chez un homme dont on pourrait dire : c’est un homme qui sait bien dormir !
Pendant que je sommeille, quelque chose veille en moi, qui dort pendant que je veille. Le pivot, entre deux, est un grain de sommeil.
Entre la veille et le sommeil le contraste est constant, absolu, l’opposition farouche ; c’est par l’échange des contraires deux à deux, chaque contraire en son contraire, que l’harmonie se fait, que l’équilibre dure, que la vie continue en nous, permettant de perpétuels échanges qui entretiennent et nourrissent notre vitesse propre. La vie est diurne et nocturne, blanche et noire ; ce n’est pas la vivre que de la faire crépusculaire. Pour cultiver la chose, perfectionner ses extrêmes. Dans la nature, en effet, il n’y a pas de moyen terme : tout ce qui nous apparaît tel indique une insuffisance de pénétration, comme aussi ce qui est commun à autre chose qu’à soi-même. Le gris est le contraire du gris.
L’homme est un moyen terme qui doit s’efforcer d’en sortir : il a pour lui les anges et les archanges et le génie, auxquels il doit son obéissance et grâce auxquels il doit trouver, dans un bel esclavage, sa liberté ; il a contre lui les démons et les idées et la part la plus égotique de lui-même, dont il doit se rendre maître, pour être libre, qu’il doit réduire à son obéissance.
Encore une fois, ce n’est pas ce qui est pensé qui compte, mais avant tout qui le pense, à partir de quoi, par sympathie, on pourra savoir comment cela a été pensé, pourquoi, vers où, et seulement alors savoir quelle est, avec exactitude, cette pensée et de quel signe elle est la pensée et le signe.
Parvenir à comprendre cette parole capitale de l’augure : « Voici mes prophéties ; elles se réaliseront ou ne se réaliseront pas. »
Ce qui, en effet, ne touche en rien à leur exactitude.
On peut se tromper sur son rêve, mais le rêve ne trompe pas. À la vérité, il ne s’agit pas d’inventer une clef qui ouvre nos rêves à nos investigations d’éveillés, ni de découvrir ou de fabriquer une « grille » qui nous permette de les traduire dans notre langue diurne. C’est à notre langue diurne qu’il faut apprendre à être traduite en rêve, de telle sorte qu’à sa comparution, l’une et l’autre puissent se comprendre sans que le sens subtil de la langue des rêves soit dévoyé. Le point fixe pour nous, c’est le rêve, sur lequel nous n’avons aucun moyen de contrôle, dont nous ne connaissons ni la syntaxe, ni la grammaire assez pour en traiter selon nos vues.
Vous vous trompez : la conscience n’est pas la lucidité, ni la lucidité, la conscience.
On parle abusivement de conscience claire et d’obscur inconscient ; la vérité veut qu’on renverse l’image : l’inconscience est transparente. Écoutez ce mot : inconscience, et dites-moi s’il peut être obscur, ou même éteint. Plus la conscience est claire, plus les objets s’y appuyent fortement sur leur ombre : ce sont ces ombres qui font juger du relief apparent. Dans l’inconscience, au contraire, c’est la transparence qui règne, une parfaite transparence qui permet tous les échanges, où toutes les lumières peuvent se jouer (sauf la nôtre, toutefois, qui est trop faible et qui vient de trop près) ; c’est sa lumière également diffuse et continue qui nous la rend aussi incompréhensible. Une invincible blancheur où l’on ne peut pas créer à notre propre usage l’ombre ou la nuit qui nous sont nécessaires pour juger de l’éclat. Une lumière où tout est lumière, et qui nous est impénétrable par cette raison que nos lumières s’y baignent et s’y égarent, y disparaissent ainsi que disparaîtrait un rayon qui voudrait remonter à sa source pour en prendre connaissance.
Un inconscient obscur serait un poids sur nous. Or, c’est la conscience qui pèse ; il faut y prendre garde.
Ce qu’ils nomment censure n’est ni une muraille, ni une barrière, ni une frontière, ni non plus un obstacle qui se situerait en un lieu quelconque à la limite d’une étendue, c’est un miroir mouvant qui réfléchit là où nous ne pouvons pas penser. Car la lumière n’est pas étendue mais mouvement.

[1] Jean Léon Hervey de Saint-Denis (1822-1892), auteur de l'ouvrage Les Rêves et les moyens de les diriger, 1867 [note de Dominique Autié].
En médaillon sur la page de grand titre de La Nuit veille, portrait d'Armel Guerne, © Les Amis d'Armel Guerne, asbl (merci à Jean Moncelon, D'Orient et d'Occident).
• Tous les renseignements sur les manifestations
des 8 et 9 octobre 2005
à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de sa mort
ainsi qu'un ensemble d'études et de textes pour découvrir Armel Guerne
sur le site de l'Association des Amis d'Armel Guerne.

Si j’en crois le rapport que vous m’avez demandé d’annoter, vous auriez, en la circonstance, épuisé les ressources de la cynégétique. Restent, dites-vous, le pendule du radiesthésiste et les moyens logistiques que l’armée serait disposée à mettre en œuvre.
Outre qu’une intervention militaire sur l’aire concernée rencontrerait, je le crains, des obstacles de nature imprévisible, il est difficile d’en apprécier les effets sur les populations limitrophes, chez qui le passage à basse altitude des commandos aéroportés ne manquera pas de raviver d’anciens cauchemars.
J’ajoute à ces remarques le risque de bouter l’objet de vos battues hors de la zone où vous l’avez, jusqu’alors, circonscrit. Je suggérerais volontiers aux autorités, dont je comprends le souci d’en finir en faisant montre de toute la fermeté que la presse attend d’elles, de surseoir à des mesures trop spectaculaires. D’autant qu’il existe, à mes yeux, un recours dont vos interlocuteurs se sont privés. Les raisons qui vous ont été opposées lorsque, sur mon insistance, vous en avez évoqué l’hypothèse me semblent, devant l’urgence d’un dénouement honorable, devoir être reconsidérées. L’honneur, en pareil cas, sera bien d’avoir mis un terme à une situation critique, dans laquelle les responsables s’embourbent un peu plus chaque jour, tandis que le mal court et nargue leurs efforts.
Sans doute convient-il de mettre en exergue, mieux que je ne l’ai fait d’abord, la haute connaissance des proies dont procède l’art en question. Les échecs successifs rencontrés ces derniers jours font regretter que nul n’ait imposé, avant de lancer les opérations de rabattage, l’examen minutieux des quelques indices — traces et laissées — dont nous disposions. On a jugé qu’on l’emporterait par le nombre, de sorte qu’aujourd’hui nous n’en savons guère plus. La seule issue consisterait, dans cet esprit, à multiplier les armes quand il suffit peut-être d’en ajuster une seule, conçue aux mesures de l’adversaire.
Ah, que l’on délègue n’importe lequel de ces messieurs ! Je fais mon affaire de l’introduire auprès de celui dont je vous ai parlé. Qu’il entrevoie les nasses, les trébuchets, les boîtes de formes les plus diverses qui encombrent l’atelier, les collections de ressorts et de goupilles, les mâchoires à l’affûtage sur l’établi, les crocs, les anneaux, les crémaillères ; qu’il s’enquière des flacons étiquetés contenant les appâts, les décoctions aromatiques ; qu’il se laisse confondre par la fidélité des leurres et des appelants consignés par taille, chacun flanqué de la série d’appeaux correspondant aux cris de l’animal qu’il simule. Le maître des lieux, je m’y engage, sortira du légendaire mutisme dont se drape la petite communauté de ceux qui, par le pays, partagent sa science. Il confirmera au plus sceptique d’entre vous qu’il n’est pas, à la ronde, un terrier de renard dont il ne connaisse les accès, les coulées, un fauve dont il ne sache où il se remise par grosse chaleur, un nid, une bauge, une tanière dont il n’ait décompté les locataires.
Il dira combien l’homme est desservi par son odorat grossier, qui lui fait commettre tant d’erreurs sur le terrain – à commencer par la négligence de sa propre odeur, qui souvent le précède et dont il pollue ses itinéraires. Comment, enfin, l’arme la mieux réglée fait figure de rudiment auprès du mécanisme qu’il ajointe, telle une horlogerie, après des jours et des nuits d’observation. Malgré l’abondance de son matériel, il ne dispose que fort rarement du modèle adéquat, offrant le calibre, la délicatesse de tendue, la résistance qu’appellent la nature et l’environnement du gibier. Chaque bête prise a tiré de ses doigts l’œuvre unique qui — jusqu’au dernier rouage — n’articule sa cohérence qu’à la parfaite identification de la victime.
Mais comment gérer, dans l’opinion, cette ultime lâcheté qui fait quitter la place à l’heure de la capture et substituer quelque engin de fabrication improvisée au courage et à la sagacité des chasseurs ? Dites-leur, je vous en prie, quelle intelligence requiert la collecte des données ; la délectation des mains qui assemblent les pièces, corrigent la course d’un assommoir ou bandent un ressort ; l’intimité des heures passées à concevoir le corps dont il faut anticiper le poids, l’allure et l’esquive, tant le piège fonctionne comme un organisme moulé en creux sur la proie.
À présent, on prétexte l’inexpérience des spécialistes devant un enjeu sans précédent, aux conduites déroutantes, ses revirements, voire un don d’ubiquité qu’on avance ici avec sérieux. Or, le choix de la raison et de la force, en l’occurrence, ne peut conduire qu’à ridiculiser nos meilleurs experts. Celui dont je vous propose les services, quand il prépare ses collets, ses trappes, ses gluaux, parvient à épouser la cause du gibier au point de se couler lui-même, par la pensée, dans le goulet de la nasse. Mentalement, par amour — quand ce mot signifie qu’on se confond à l’autre — il devient un instant le cobaye de son dispositif. Est-ce à vous que j’apprendrai que, pour s’en prendre à la pègre, le flic doit s’être fait voyou ?
Je conçois la répugnance des responsables à devoir au braconnage une telle planche de salut, s’ils en venaient à cette solution. Vous pouvez cependant faire état d’une assurance : l’homme ne revendiquerait aucune publicité. Bien au contraire, il conviendrait de ménager sa réserve en négociant par mon intermédiaire, si vos supérieurs l’acceptaient. Non qu’il redoute des sanctions à venir ou quelque entrave à des activités qui, jusqu’alors, il faut en convenir, n’ont soulevé aucune plainte. Mais il a — et je compte sur votre discrétion — ses habitudes en ville. Il y descend de temps à autre. Et, curieusement, il se fait un monde de se rendre, le soir, dans le quartier où, au terme d’un trajet inutilement compliqué qui lui prend une partie de la nuit, il monte avec une fille. Toujours la même, m’a-t-on dit.
Jean-Marie Poumeyrol, Les Nasses, 1976,
acrylique sur panneau, 100 x 73 cm. D.R.
Ce texte de Dominique Autié a paru dans la Nouvelle Revue française, n° 492 – janvier 1994, Éditions Gallimard, pp. 115-117.
L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie
Je les déteste.
Je déteste le libraire qui m'a vendu l'ouvrage comme si de rien n'était (si j'ai acquis le livre par Internet, sur la foi d'une description écrite de l'exemplaire – mais il m'arrive, sur un marché aux livres ou dans l'officine du bouquiniste d'éprouver quelque suspicion à l'égard de celui qui, mine de rien, expose un tel objet).
Et, surtout, je ne compte pas ma détestation pour la personne qui a détenu ce livre, l'a lu, et l'a rejeté en l'état, porteur de ses soulignements, voire de ses annotations personnelles. Je songe à quelqu'un qui se déferait de son linge, pour qu'un autre le vende. Son linge sale.
Mais qu'est-ce qui peut bien justifier cette sorte de haine sourde pour celle ou celui qui a pique-niqué avant moi sur le pré de la page et laissé trace de son passage ? Si ce n'est que je reconstitue son menu à travers ses déjections et vérifie que, comme la plupart des mes contemporains, il n'a guère fait acte social de manger. Il a saucissonné.
Ce sentiment, aussi, sans doute, que quelqu'un lit par-dessus mon épaule.
Remède au désir : elle est en général petite et grassouillette, entre deux âges ; devant les rayonnages de votre bibliothèque, elle vous explique comment, elle, son rapport au livre il est sensuel.
Je la redoute derrière presque chacun de ces exemplaires que signalent les catalogues de livres d'occasion [qques annot. à l'encre verte, qques pages cornées ds angle sup.].
Nul ne peut raisonnablement arguer d'un quelconque procédé mnémonique. Le double trait vertical dans la marge d'un passage, le soulignement d'une expression dans le texte ne permettront en aucun d'en retrouver la source quand la référence s'imposera, parfois des années plus tard. De plus, les raisons pour lesquelles tel passage, telle expression me touchent aujourd'hui et me paraissent dignes d'être fixées plus durablement, ne figurent pas explicitement dans le texte. Il s'agit, souvent, d'un rapprochement que j'établis ou qui s'impose. Ce qui signifie qu'un simple trait marginal serait supposé adjoindre au texte imprimé l'idée rapportée qui me rend celui-ci particulièrement significatif. Cela ne saurait se défendre.
Il faut donc chercher une tout autre fonction à cette activité du lecteur qui empreint de ses laissées son itinéraire de lecture. De même que votre chat patoune, parce que la domestication bloque une part du comportement animal au stade juvénile, il se peut que ce type de lecteur nourrisse quelque nostalgie du gribouillage propre à l'enfant qui biffe toute surface à sa portée – mode archaïque de découverte et d'appropriation de l'environnement, antérieur au dessin de composition et à l'accès au langage articulé.
Dupont-Durand n'étant pas Voltaire, il est peu probable que je confonde ses coups de crayon ou ses crottes de bic avec des marginalia [1].
Sans hésiter, je range dans la catégorie des déprédations – et non dans celle, prisée des bibliophiles, des dédicaces et envois – l'ex-dono [2], cette odieuse appropriation de l'objet par qui offre un livre à un tiers et se hausse au rang de donateur en y apposant sa griffe (et, la plupart du temps, le motif du cadeau). Dans les vitraux du moyen âge, le bienfaiteur ou la confrérie qui finançaient l'œuvre se fondaient dans la pâte du verre pour joindre leur oraison à celle de la communauté des fidèles et en recueillir les fruits, sous forme de promesses de salut. Leur paraphe était aussi discret (et, souvent, ludique, sous forme d'énigme ou de rébus) que les figurations d'Hitchcock dans ses propres films. Ici, l'intention s'exhibe, pavane, annexe le volume, se substitue à son auteur : c'est l'ostension du sympa, des bons sentiments en majesté, tartinés, sous-titrés pour malentendants, c'est le livre instrumentalisé, réduit à la fonction de dragée, de carte de visite ou d'anniversaire. Imagine-t-on quelque autre objet de consommation courante ou de luxe sur lequel il serait, de la sorte, loisible d'apposer l'inutile bavardage qui paraphrase le don ?
Ainsi ai-je acquis l'un des exemplaires reliés d'après la maquette de Paul Bonet du Théâtre et son double d'Antonin Artaud dans la collection « Métamorphoses » de Gallimard (deuxième tirage de 1944) qui porte, sur la page de faux titre, un étonnant ex-dono. Je ne juge pas des circonstances qui se profilent derrière l'évidente tendresse des mots – la formule a le mérite de lâcher la bride à l'imagination quant à la nature du lien qui a pu unir Madeleine à la récipiendaire de ce billet amoureux. Je prends l'aune, simplement, du gouffre qui semble bien séparer celui-ci du texte enserré dans les pages de ce volume-là.
Mais qui a manipulé l'un de ces exemplaires que les éditions Gallimard, jusque vers les années 1950, habillaient de cette reliure industrielle signée du designer qui en singularisait les motifs pour chaque titre, comprend que Madeleine ait pu considérer que Le Théâtre et son double, ainsi paré, aurait les mérites d'une boîte de pâtes de fruits ou de calissons d'Aix, sans en présenter les inconvénients : contrairement à la plomberie, aux plantes vertes et aux douceurs, le livre ne craint pas le gel.
[1] Sur les marginalia : la Revue de la Bibliothèque nationale de France a consacré son n° 2 (juin 1999) au Livre annoté – ISBN 2-7177-2075-8. On y trouvera un ensemble exceptionnel d'études et de reproductions de manuscrits et d'imprimés annotés.
[2] Ex-dono : Note manuscrite, généralement sur l'intérieur de la page de garde ou le faux titre, indiquant à qui l'ouvrage a été donné par l'auteur, l'illustrateur, l'éditeur ou un tiers. Petit glossaire du bibliophile et de l'amateur de livres proposé par le site-portail de livres anciens et de seconde main Galaxidion.com.
D'après le théoricien chinois Hsieh Ho, l'émotion esthétique révèle le rythme de l'esprit dans les gestes des choses vivantes.
Je trouve ce précepte issu de la Chine dans un livre sur l'Inde écrit à l'intention des Occidentaux pas un intellectuel Indien formé à l'époque de la domination britannique [1].
Hsieh Ho vécut au sixième siècle, il est l'auteur d'un Catalogue classant les peintres anciens (Ku-hua p'in-lu). Il détermina six canons en peinture [2]. Le premier tient en ces mots : Animer les souffles harmoniques.
Un Indien peu ou prou européanisé fait un détour par l'empire du Milieu pour nous rendre sensible ce qu'il juge être un trait constitutif de l'esthétique indienne. En musique, notamment.
Tant il est frappant en effet que les cultures du mélange fleuries sur le sous-continent indien n'ont pas produit d'art pictural autre que servile – à ses divinités innombrables, ponctuellement à ses princes (l'islamisation ne suffit pas à rendre compte de cette cécité picturale, d'autant moins que l'islam a longtemps composé avec l'épiderme, diversement pigmenté, de l'âme indienne). La sculpture de l'Inde classique est gestuelle – une danse dans la pierre, une érotique minérale. La musique indienne seule paraît répondre au premier canon énoncé par Hsieh Ho.
L'Inde a éconduit vers ses confins le bouddhisme, né – hérétique – de son propre terreau. C'est même la seule confession qu'elle ait ainsi traitée par le rejet pur et simple. Que préservait-elle d'essentiel, d'esthétiquement irréductible en elle, en exilant les sectateurs de Siddharta Gautama ?
Les études foisonnent sur la littérature védique, sur le brahmanisme et l'hindouisme, sur l'Inde classique et ses vestiges et, en aval, sur ce qu'on a nommé, un temps, « la jeune Inde » de Gandhi et de Nehru. Sur les arts plastiques de l'Inde, on se trouve devant des catalogues plus ou moins copieux d'accessoires sulpiciens en tout genre.
Interroger l'Inde, c'est tôt ou tard rencontrer ce précepte de Hsieh Ho – existe-t-il meilleure définition de l'activité du yogin ? — et buter sur cet étrange hiatus : toute une civilisation qui semble avoir respiré d'un principe qu'elle aurait expulsé, hors de l'espace profane du dehors [le macrocosme, cette mascarade de dieux à cent bras], laissant ses voisins s'y mesurer dans les deux dimensions de la calligraphie et du dessin ; pour mieux l'intérioriser elle-même, en peupler l'espace du dedans, celui du microcosme. Sur ce registre, l'Occidental n'a, pour approcher l'Inde, aucune prise.
[1] Cité par Ananda Coomaraswamy, La Danse de Shiva, éditions F. Rieder et Cie, 1922 ; nouvelle édition Tradition Universelle, éditions Awac, Rennes, 1979, p. 89. L'auteur ne précise pas de référence.
Six Kakis, par Mou-ch'i (Fa-tch'ang, né au début du XIII° siècle). Encre sur papier, largeur 36 cm. Dynastie Song du Sud. Collection Daitoku-ji, Kyoto.
Les linges sont, par excellence, objets de manipulation. Parmi le mobilier domestique ou sacré qu’il parent, les biens consomptibles de la table, le corps qu’ils assistent jusqu’à partager son pourrissement, les linges circulent de main en main. Ils négocient la question de l’espace et, par l’usure soumis au temps, fraternisent dans la mort. L’éphémère humain, dont ils sont tissus et qu’ils attouchent, les rend vulnérables. Ne serait-ce que le vent, le moindre agent matériel les soustrait à l’immobilité. Plis, érosion mécanique ou chimique, morsure de la lumière les affectent. D’origine minérale, végétale ou produits minéraux de synthèse, ils témoignent assurément de la plus grande intimité de l’homme avec le monde. La moins spectaculaire aussi, celle qu’un ordre quotidien, sous nos climats, garantit.
Qu’on leur assigne des qualités strictement fonctionnelles ou qu’un sens moins tributaire les voue à la parure, les linges répondent dans l’esprit à la rigidité de l’ordre architectural : architecture domestique et mobilière des boiseries, des faïences et métaux, architecture somptueuse dans la pierre pour la conquête immobile du temps, la réponse est alliance des voiles, des tentures et des brocarts, aménité des linges de maison pour le meuble ou la vaisselle. Mais le corps duplice – figure tantôt dressée comme un fixe défi au soleil, tantôt livrée à son errement – requiert la gloire et l’intimité des linges. L’habit de lumière où s’engonce le torero, corps monumental exposé au sacrilège de la corne, imite la grave immobilité de la tapisserie. Tandis que le petit linge, soustrait aux regards, subit du corps toutes les malversations, en recueille l’odeur et les scories, perd à mesure de la gesticulation la stricte rigueur que des soins ménagers lui avait inculquée.
Pourtant, leur extrême susceptibilité au froissement, aux altérations que peuvent provoquer les différents états de la matière alentour, n’épuise pas l’ampleur des soins dévolus aux linges. Si humble soit leur fonction, ils semblent exempts de la trivialité que partagent, le plus souvent, ustensiles et outils. Car l’usage le plus privé, où l’agrément toutefois invente encore quelque enluminure aux objets, conçoit toujours une zone, plus reculée, de neutre efficacité : univers de coulisses, hétéroclite et monotone, entièrement subordonné au profit que réalise un geste bien ajusté (le monde des objets possède ainsi sa roture, dans l’ombre des fonctions nobiliaires). Or les linges, soustraits à de telles discriminations, sont entourés d’une sollicitude méticuleuse que leur degré de servitude n’affecte pas sensiblement. Du moins une certaine logique, qui prévaut ailleurs, paraît-elle réfutée à propos des linges ; on la trouve même inversée en diverses occasions.
(Autres linges : le manteau que l’impure veut toucher, préludant au manteau rouge des fous qu’on Lui jettera sur les épaules, le manuterge de Pilate, le linge immaculé de Véronique, le suaire, le rideau du temple. Autre, ce linge axial – dit le périzonium – par lequel la mort honteusement humaine s’innocente et devient l’adorable.)
Sans doute faut-il voir dans la conduite séculière comme dans les pratiques rituelles touchant les linges autant d’égards pour leur nature angélique. La contemplation muette des robes immaculées confond ce qui, hors la torsion plus ou moins douloureuse des linges, s’exclut ou renvoie seulement à des ordres distincts. La besogne des lavandières n’est pas moins ambiguë.
Un feu lucide a essoré la robe de l’ange. Complice de l’air, il n’est lui-même susceptible de cette candeur qu’à raison de la terre, agent matériel et symbolique de toutes les souillures, dont il est pure contradiction. Non qu’il figure ni même évoque une lessive exemplaire. L’ange toutefois, plus que toute fiction anthropomorphe, est ostentation des linges. Et tout linge s’éprouve à la robe irréprochable de l’ange.
Porteur de message, l’ange altère l’être qu’il visite. La joie de la visitation est joie du corps bouleversé. Il n’est pas de plus grand effroi, comme il n’est pas de plus vif ravissement.
L’ange n’est pas exactement vêtu de la robe. Celle-ci dérobe plutôt à l’étonnement la louche ambivalence du ventre inconcevable du visiteur. Mais elle n’est pas non plus objet de l’apparition. L’ange n’entre que vêtu de mon désir et de ma peur. Sa robe est mon désir d’être l’autre, devenu soutenable. À toucher les linges, le désir s’horripile. Désir exemplaires que celui des linges, qui mène si sûrement à l’annulation de ce qui se tient à distance de lui et le fascine. Les linges, qu’on évince, donnent à la nudité son arrière-goût de mort. Et la nudité n’a éludé le meurtre qu’en exigeant qu’on la dévoile.
Mais qu’on touche les linges intérieurs, il s’agit d’un lent glissement vers l’extase d’être touché, lové dans les linges qui communiquent à ce qu’ils enveloppent leur essentielle passivité. La brève réconciliation de mon corps, c’est ma robe consentie. En elle je compromets mon effroi d’être l’autre. En elle, je m’oublie.
La perte d’une identité contradictoire, pour n’être pas irrévocable, attente pourtant à la sérénité des linges. L’autre en moi n’est qu’absolue violence. Mais que vienne à se résoudre toute contradiction dans cet écart – par la grâce d’un seul instant d’unanimité – alors semblera pacifique la plus extrême subversion. On ne peut, sans le dénaturer, dissocier un tel mouvement des conséquences immédiates dont il expose à tous regards les marques plus ou moins outrageuses. Ainsi la joie, la peur mêlée, ainsi le rire et toutes violences adventices liées à la visitation mouillent-ils les linges.
(Les trois années de vie publique de Jésus consistent, pour l’essentiel, dans la reconnaissance de son humanité. Qu’on me laisse seulement toucher le bas de son manteau… Le pardon que Jésus accorde publiquement à la pécheresse met en jeu, sous le manteau, cette intime reconnaissance : la chrétienté en retient la gratitude – qui n’est qu’un lointain produit, du moins chez un dieu, de l’extase éprouvée dans un tel glissement ontologique. Jésus-le-dieu se love dans l’humanité de son corps tangible, ainsi que l’homme pénètre, en marge du rêve, l’unanimité fugitive d’être l’autre.)
Tissée, la matière lingée relève d’un ordre architectural primaire et microscopique. En cela elle invoque une géométrie du vide : la trame négative des interstices est le miroir de la matière tramée. En elle se logent les plus infimes poussières, de sorte que la souillure, au lieu de s’en tenir à une emprise superficielle, s’immisce au linge, s’achemine et s’intègre. L’altère.
Cet itinéraire intérieur est aussi celui de l’eau. Et par l’eau investie, la surface s’avère volumique et pondéreuse ; trop vaste d’ordinaire pour que la main d’une seule portée en évalue le poids, le linge s’aggrave et fait masse à l’épreuve de l’eau. Celle-ci, bien plus que la seule médication de la soif, assume celle des accrocs dommageables aux choses dans leur personne (si ce n’est trop étendre l’usage commun de vouloir signifier par là que la souillure, s’en prenant aux linges, dénonce l’identité de celle ou celui que concerne la permanence de leur statut). L’eau qui outre, extorque, rassérène.
Les linges subissent ainsi l’atteinte de la crasse la plus ordinaire, celle du dehors contre quoi toute asepsie se révèle dérisoire. Il est une autre malversation cependant qui les assujettit, de façon radicale, à des rituels insistants : le corps se couvre en eux, que la mort harcèle, ravine.
(La Face, d’abord. Poussières, insectes, pollens retenus sur la suée – l’angoisse gravissante, sur le chemin du Lieu du Crâne, fait du Visage un papier tue-mouche – coulées d’un sang terreux par le poids de Sa tiare de ronces, coulées de larmes, de salive, de cérumen. Celle, blonde et pubère, qui s’approche et prend dans sa robe un Tel Visage, vole son nom à l’Image de son Amant : vera icona.)
L’impression de la Sainte Face sur le linge de Véronique a valeur de souillure exemplaire : on ne concevrait pas de plus grand sacrilège que de soumettre à la lessive cette macule. C’est qu’il n’est pas d’autre preuve de l’humanité de Celui qui s’est ainsi oublié. Il n’est pas non plus d’autre preuve de Son amour, puisque selon toute vraisemblance Il était nu sur la Croix.
Le périzonium, dont l’art occidental revêt la nudité du Dieu-cloué, se présente d’abord comme un voile de pudeur jeté par ceux que cette mort horrifie. Toutefois, ce premier mouvement ne saurait tenir compte du sens profond que le christianisme attache au théâtre du Golgotha. Celui-ci exige qu’un dieu-fait-homme épuise son humanité dans le plus extrême supplice. Tout converge au moment de la mort : comme dans la pendaison, le crucifié s’érige-t-il, ensemençant la terre noire d'où va pointer l’herbe à tête d’enfant dès la lune suivante ? Il n’est pas douteux cependant qu’à son dernier souffle les muscles cèdent : la terre, plongée dans les ténèbres parce que le soleil s’est soudain obscurci, s’illumine alors d’un jet d’urine et d’un cri. Le rideau du temple se fend par le milieu. Les Écritures, pour leur part, ne font mention que de l’eau qui vient, mêlée au sang, par la plaie qu’un soldat lui aurait ouverte au côté. Blessure symbolique.
Le linge qui, à cet instant, lui aurait pris le ventre eût recueilli toute la lumière qu’un tel oubli fit sur le monde. Linge vitrail, à étendre, comme ailleurs les draps de noce, au matin, attestent que tout est consommé.
(Périzonium, cela-qui-ceint-la-zone : orbe du ventre, mais aussi ceinture où l’on met de l’argent, ocelle des pierres précieuses, région de climat, constellation d’Orion.)
Ce texte a paru dans la revue Argile , éditions Maeght, n° XVI, été 1978.
Sheila Hicks, Tons and Masses (détail), exposition, 1978, Lunds Konstahall (Suède). Sheila Hick avait, pour cette exposition, agencé dans l'espace huit tonnes de linge prêté par l'hôpital local. In Gille Plazy, Sheila Hicks, revue Cimaise, n° 158, 1981.
Plût à Dieu que l'usage de la vitrification des os se fût introduit, et plût à Dieu, aussi, que j'eusse des amis qui pussent rendre, un jour, ce dernier office à mes os desséchés et exténués par de longs travaux ! Il seraient, grâce à eux, convertis en une substance diaphane, à jamais incorruptible, d'une couleur agréable qui lui est particulière. Cette substance n'offre pas le beau vert des végétaux, mais elle présente l'aspect laiteux et chatoyant du jeune narcisse et l'opération, qui peut la produire en quelques heures, est une preuve de ce que la Toute-Puissance divine accomplira le jour de notre brillante résurrection.
L'homme qui s'exprime ainsi est le Dr Joseph Becker, né à Spire en 1628, mort à Londres en 1685. Un baroque.
Je tire ce texte de La Crémation et ses bienfaits d'Alexandre Bonneau [1], un des ouvrages qui illustrèrent et défendirent, au dix-neuvième siècle, la cause des partisans de la crémation. Celle-ci avait été mise à l'ordre du jour par la Révolution. On parlait à l'époque, non de crémation, mais d'ustion ou d'adustion et ceux qui préconisaient qu'on fît brûler les morts constituaient le parti des ustionistes. Parti, car d'emblée il s'est agi d'en finir avec la mainmise de l'Église et sa croyance à la résurrection des corps. Les crématistes, quoi qu'ils affirment aujourd'hui, se sont toujours recrutés et se recrutent toujours parmi les libres penseurs et les tenants de la plus indigente laïcité. On invoque les pratiques d'autres civilisations, les nécessités d'une hygiène urbaine, mais il n'existe aucun autre fondement historique et idéologique sérieux au militantisme des crématistes, aujourd'hui, dans l'Occident continental [2], qu'un anticléricalisme primaire.
Le bon docteur Becker n'en est pas encore là. Toutefois, le procédé de vitrification des restes humains qu'il a mis au point passe par la crémation du cadavre et c'est ce qui lui vaudra au moins deux héritiers sous la Révolution. Le premier, fondeur de déchets métalliques de son état, le citoyen Gautier, confia ses vues à un conventionnel ustioniste : Ah ! citoyen, si nos législateurs permettaient de brûler les corps, je voudrais donner les moyens de recueillir entièrement pour une famille tout ce qui reste d'inanimé après la mort. Je voudrais satisfaire une foule d'enfants. L'un aurait les eaux produites par l'évaporation ; un autre aurait les cendres provenant des chairs ; et les os donnant une assez grande quantité de verre, il serait possible de distribuer aux autres enfants des médaillons plus précieux qu'une peinture fragile, qu'un goutte d'eau et la transpiration même pourraient altérer.
C'est toutefois l'architecte Giraud, à qui l'on devait le Palais de Justice et l'architecture des prisons de la Seine, qui fit son miel, dès l'an IV, de l'héritage vacant de Becker. Il publia un ouvrage intitulé Les Tombeaux, dont il donna une nouvelle édition en l'an IX (1801) augmentée de plans. Giraud entendait cristalliser toute la population de la capitale et des environs. Voici le résumé qu'Alexandre Bonneau donne du projet. Une nécropole unique, n'occupant qu'un espace assez restreint, devait s'élever aux portes de Paris, soit aux buttes Chaumont, soit à la barrière de l'École. Au centre, serait dressée une haute pyramide, surmontée d'un globe transparent, éclairé la nuit, sur lequel on aurait lu ces mots sacrés : Respect aux Mânes ! Dans la pyramide, on devait établir un vaste fourneau, sur lequel on aurait placé quatre grandes chaudières remplies de la lessive caustique dite des savonniers, et pouvant contenir chacune quatre cadavres. La lessive des savonniers aurait dissous les chairs qui, réduites en gelée, auraient été placées dans de grandes fosses creusées dans ce but et pouvant contenir une quantité énorme de cette bouillie humaine. Quant aux squelettes, bien et dûment numérotés, ils auraient été laissés pendant un an à la disposition des familles, qui auraient été libres de les retirer ou de les faire vitrifier dans la nécropole. On leur aurait rendu ce cristal précieux sous la forme de médaillons représentant les traits du défunt, de bustes, de bijoux de toutes sortes, au gré des parents.
Giraud prévoit qu'une part des ossements ne serait pas retirée dans le délai fixé. Il en recommandait alors la vitrification. C'est désormais lui que je cite : C'est ainsi qu'on parviendrait en peu d'années à élever un monument unique en son genre, plus majestueux que tous ceux de l'Égypte, digne d'être cité dans l'histoire des fastes de la France et propre à exciter l'envie et l'admiration de tous les peuples de la terre. Il s'agit, selon ses plans, de construire une vaste galerie à arcades autour de la nécropole. On y élèverait, avec les ossements vitrifiés, de superbes colonnes et de beaux tombeaux antiques, surmontés de grandes lampes sépulcrales suspendues par des guirlandes, précise Bonneau. L'ornementation de la nécropole se serait complétée d'années en années, puisque chaque année aurait fourni son apport de cristal.
Le kitsch flamboyant anticipe ici l'art pompier du siècle suivant et préfigure le palais du Facteur Cheval. L'ère industrielle approche et, avec elle, une réflexion d'ensemble sur la place de l'homme dans la ville [3]. Ce sera l'époque des petits et des grands systèmes utopiques – Robert Owen, Saint-Simon, Charles Fourier et ses phalanstères… De nombreuses constellations montent au ciel utopique dans la première moitié du dix-neuvième siècle, écrira Gilles Lapouges, mais les clartés qu'elles distribuent sont obscures : étoiles de troisième grandeur, elles scintillent à peine et peut-être les fulgurances de Fourier éteignent-elles tous les objets qui gravitent dans ses parages. Parcourir la littérature utopique des débuts de l'âge industriel, c'est choisir l'ennui et la banalité [4].
Avec Becker et Giraud, nous sommes encore en amont, dans une sorte de fraîcheur du regard posé sur la mort. La nécropole de Giraud, dans sa tentative de doter la république laïque d'un palais translucide, ouvragé avec le corps même de la Nation, n'est dénuée ni de grandeur ni de portée symbolique. Bientôt cependant l'hygiénisme va offrir le prétexte d'une argumentation scientifique à la cause crématiste et l'opposition de l'Église provisoirement dessiner au débat son vrai visage. Tout le travail des crématistes, ces dernières années, aura consisté à enfouir cette hache de guerre et à parer leur cause du terne uniforme de la laïcité.
À enterrer la mort.
[1] Alexandre Bonneau, La Crémation et ses bienfaits, Éditions É. Dentu, Librairie de la Société des Gens de Lettres, Paris, 1886.
[2] Cette précision s'impose par le constat d'une relation significative entre l'insularité (Japon, Royaume-Uni) et un recours ancien, passablement autonome à l'égard des religions et des idéologies, à la pratique de la crémation. On se reportera, pour une approche rigoureuse de la crémation, à l'étude de Patricia Belhassen, La Crémation, le Cadavre et la Loi, Collection des Travaux et recherches, Panthéon-Assas Paris II, éditions L.G.D.J., 1997.
[3] Voir notamment Françoise Choay, L'Urbanisme, utopie et réalités, Le Seuil, 1965. Disponible au format de poche, collection « Points ».
[4] Gilles Lapouges, Utopie et Civilisation, Éditions Weber, 1973.
Étienne-Louis Boullée (1728-1799), Muséum, Pl. 31, BNF-EST Ha 56, ft 7. Bibliothèque nationale de France, site des expositions virtuelles de la BNF.

Rendant hommage il y a peu, ici même, à la femme à chat, j'ai passé sous silence, et j'ai eu tort, l'une de ses vertus cardinales : celle de n'être pas allergique – aux poils de chat, cela va de soi, mais au-delà de ne pas compter le mode allergique au nombre de ses registres, de ses moyens d'action et d'exercice du pouvoir. Pour la simple raison qu'elle aura, au moins une fois, été confrontée au visiteur (plus plausiblement à la visiteuse – à l'hôtesse, la commensale, la colocataire) à qui la seule vue de son chat aura donné le signal de l'antienne allergène [j'entends bien signifier par l'emploi de ce qualificatif que le discours, pré-écrit, de l'allergique, en l'absence de tout symptôme péremptoire d'œdème de Quincke, est à ranger dans l'ordre des causes efficientes des symptômes allergiques, quand ils adviennent, pour ne pas dire qu'il en est, dans une majorité de cas, le facteur déclenchant].
Qui s'est trouvé le témoin (c'est-à-dire, toujours peu ou prou l'enjeu instrumentalisé) de cette forme particulièrement redoutable de prise de pouvoir ne l'oublie pas. Cette expérience peut même vous convaincre – c'est mon cas – de récuser depuis des lustres tout recours à cette science hautement inexacte qu'est l'allergologie alors qu'en toute objectivité vous êtes victime, deux fois par jour quand ce n'est pas en pleine nuit, jours fériés compris, de crises d'éternuements en salves à desceller la plomberie ; si un étranger prédit, plus qu'il n'interroge, que vous êtes allergique, aux pollens sans doute, vous avez appris à briser là d'un non sans appel. Vous avalez chaque soir votre dose d'antihistaminiques depuis trente ans et vous exigez qu'en retour on s'abstienne de vous prêter le moindre profil allergoïde.
Je n'ai trouvé dans la littérature (selon l'expression consacrée) qu'une seule allusion à une tentative de nosologie de la personnalité allergique. Pourtant, comme la veuve anthume, la présidente d'association caritative et la propriétaire de caniche, l'allergique exerce un pouvoir immédiat (non médiatisable), tyrannique et bavard sur son environnement humain comme non humain selon une partition strictement codifiée. Comme l'alcoolique et l'érotomane, l'allergique ignore l'improvisation. Comme la personnalité narcissique, l'allergie dessine un style de présence au monde.

Il y a de nombreuses années déjà, j'ai eu la chance d'assister sur la durée à un numéro de duettistes parfaitement rodé, interprété par une mère et sa fille toutes deux allergiques au lait de vache. Je leur dois d'avoir pu observer par quelle subtile stratégie le spectre de la crise [pas l'œdème : la crise] implique, compromet toute personne qui entre dans la maison, susceptible de cacher un quartier de Vache qui rit dans ses semelles à double fond, tout convive qui se montrera peut-être incrédule quand on lui commentera le plateau de fromages, tout interlocuteur à qui l'on veut du bien et qui ignore que le bébé humain une fois sevré n'a plus besoin de consommer de lait – d'autant que le lait (de vache) est un poison, comme l'attestent, s'il en était besoin, les ravages que la seule vue d'un yaourt provoque sur nous, n'est-ce pas ma chérie ?
Par équité, je fais mention de mon ami Bernard, dont la délicatesse consiste à développer deux syndromes distincts : d'une part, une impressionnante phobie des insectes volants et rampants et, d'autre part, une allergie à l'oignon. L'un des débats de prédilection qui occupent les trop rares soirées que je partage avec cet être très cher porte sur la pertinence du concept d'hystérie masculine. Il se trouve que, de fort longue date, nos avis concordent. C'est donc aux conditions de validité de l'anamnèse, de la diagnose et de la cladistique que nous pouvons consacrer le meilleur de nos disputes.
Voilà des années, pour ma part, que je préconise le port du collier élisabéthain – dispositif également nommé carcan ou collerette, conçu pour empêcher l'animal domestique (ordinairement le chien) de lécher une plaie ou une région eczémateuse –, qui présenterait le double avantage de signaler de loin la présence de l'allergique et de lui servir de porte-voix. Pour l'homme comme pour le chat dont la robe est désignée à la vindicte, il peut être précieux d'être averti qu'on pénètre en zone allergène – un lieu où se tient le discours à la fois fondateur et substitutif de la crise allergique. Libre à vous, dès lors, de consentir ou non à jouer le jeu.
(En frontispice) Collier élisabéthain posé à titre expérimental sur un chat allergique à son environnement humain. D.R.
Le Grappin a chanté toute la nuit dans la cheminée comme un rossignol.
Il a, ce matin, la mine pire que jamais, le teint terreux, ravagé. Verchère, Cotton et Mandy — l’Antoine qui me reluque à la sauvette — ont renoncé, à sa demande, aux tours de garde qu’ils assuraient, le fusil à portée de main, depuis le mois dernier. Il a prétexté la neige : il n’y avait pas la moindre trace aux abords de la maison ; ce qui prouve bien que le Grappin seul, et non quelque maraudeur, est coupable de ce vacarme qui fait trembler les murs de la cave au grenier et réveille la fille Chaffangeon, la couche-toi-là des voisins.
Ils en ont avalé des couleuvres, tous ceux d’ici ! À commencer par le père Chaffangeon, le fidèle parmi les fidèles, qui s’est battu contre l’évidence devant le ventre de sa Catherine, qui enflait de jour en jour. Il ne fallait pourtant pas chercher bien loin : les deux bâtisses sont mitoyennes et les jardins communiquent ; et le regard creux du vieux Jean-Marie, son étrange rictus en disaient long, au petit matin, sur la sève vitale que la petite échauffée lui avait tirée des heures durant, comme on vide un crustacé en lui aspirant goulûment la substance.
Je venais de m’installer auprès de lui, à l'époque. Malgré son empressement à mon égard, j’ai vite compris qu'il attendait que le fruit fût mûr dans le jardin d'à côté et que cette impatience le rongeait : à mesure que la Catherine s'épanouissait, que sa silhouette d'enfant promettait de s'alourdir, de s'arrondir, qu'il croyait discerner sous la blouse l'esquisse d'un renflement, son peu de sang lui montait aux tempes. Il rentrait alors, les premiers temps où je fus près de lui à demeure, dans un état de grande confusion que je m'efforçais de soulager. Son corps était pris de soubresauts. Seules ma bouche et mes mains parvenaient à dériver les ondes qui semblaient enfermées en lui et le faisaient tressaillir comme une bête agonisante. À l'automne, gorgée tout un nouvel été du soleil fauve qui pétrifie la terre des Dombes et visite la vigne, la Catherine est venue porter elle-même à l'étendage ses premiers linges de femme.
Je l'ai vu aux aguets, des journées entières et jusque longtemps après la tombée de la nuit. Lorsque la dernière lumière s'était éteinte aux volets des Chaffangeon, il allait s'étendre une heure ou deux, frappé d'hébétude. Vers une heure du matin, il se relevait, se glissait jusqu'à ma chambre. J'étais avertie par les craquements du plancher, par le loquet, la porte qui grinçaient. J'ai dû m'accommoder de ses insomnies, de ses effractions auxquelles j'ai fini par me préparer. Il se jetait à mon chevet en sanglotant et me prenait à témoin de sa souffrance : Tu n'as pas vu ses hanches, ce soir, dans la lumière frisante du couchant ! Elle portait sa robe en toile blanche. Sur l'écran du tissu, le soleil a projeté ses reins, dessinés pour l'amour. Et ses seins… Tu n'as pas vu sa poitrine, aujourd'hui ! Sa robe en devient trop étroite…
Le printemps suivant, un soir, j'ai su qu'elle l'avait consommé. Dès lors, c'est vers la remise aux outils qu'il courait à la nuit noire attendre qu'elle le rejoigne. Il languissait tout le jour, s'embrasait le soir venu, se dévorant de désir et de doute auprès de moi. Tu n'as pas vu son ventre ! Son bel abricot tout de velours encore… Dis-moi qu'elle va descendre, qu'elle ne s'endormira pas, que le chien ne va pas nous dénoncer. Jure-le ! Il était repris de tremblements et suffoquait à chaque mot. Ses yeux parfois se révulsaient. Comment lui aurais-je avoué que la petite Chaffangeon me privait désormais d'un office auquel, je l'ai dit, je m'étais soumise, mais dont je mesurais avec un soudain effroi qu'il venait à me manquer ?
Il y eut l'enfant, le scandale. Les nuits dans la remise s'espacèrent. Il m'était rendu, avec sa fièvre, avec la lame incandescente des égarements passés qui lui fouillait l'intérieur du corps.
Quand il m'a implorée, le jour même de notre rencontre, je fus rebutée d'abord par sa maigreur, ses dents, son haleine de vieux. Je n'imaginais pas exactement ce qui m'attendait mais, au fond de moi, une force plus puissante que ma volonté me poussait à répondre à ses invites, qui se faisaient chaque jour plus pressantes. Je ne manquais pas d'amants enviables que ma jeunesse attirait. J'étais lasse pourtant de leurs ferveurs de routine, des litanies de la séduction qu'on me susurrait recto tono, aux lisières de l'ennui. On me béatifiait jusqu'au bâillement. Dans le nimbe de mon plaisir canonique, je rêvais d'autres transports, d'extases d'hérésiarque. Mes chevaliers servants d’alors n’avaient de cesse qu’ils ne m’exhibent à leur bras dans les bals, les tavernes, les cabarets de mon village natal. À ma lassitude, à leur désœuvrement s’ajoutaient pour moi les sarcasmes à peine contenus des anciens qui m’avaient vue grandir et la réprobation des miens, à qui les allusions et les gloses n’étaient pas épargnées. Ici, nul ne me connaissait. Pendant l’interminable journée passée dans l’omnibus, avec mes maigres effets dans une malle, je songeais qu’il serait sans doute délectable de paraître, pour la première fois, aux yeux de toute une minuscule bourgade perdue dans le silence des Dombes ; j’imaginais les sous-entendus égrillards, je les guetterais sur les faces chuchotantes des bigots, dans les éclats de gueule et les rires gras des journaliers attablés dans l’auberge — peut-être un gamin se chargerait-il de me prendre à partie, répétant à voix haute ce qu’il aura entendu sur toutes les lèvres depuis mon arrivée : Eh ! la sacristine, la bedeaute, hou ! la suissesse… On ne doit pas s’ennuyer à la cure ! Quoi qu’on dise, il en coûte toujours à une femme d’être mise en cause ; mais, en la circonstance, il ne me déplairait pas de bousculer un peu les âmes qui doivent, sur ce coin de terre, inventer bien des compromissions intimes pour s’accommoder de l’isolement et du sombre décompte des saisons qui constitue, pour jeunes et vieux, la maigre raison d’exister.
Lui, cependant, prit l’exact contre-pied. On me fit descendre de l’omnibus dans un gros village qui était encore à une heure de ma destination. Une femme sans âge me conduisit chez elle et m’informa qu’on viendrait me chercher le soir même pour effectuer, en voiture, la dernière étape. Elle m’offrit à dîner ; mais son peu d’aménité par ailleurs me fit renoncer aux questions qu’il me brûlait de lui poser sur les motifs de cette étape, sur ses liens avec l’homme que je rejoignais, sur les coutumes du pays. En fait, on me convoya beaucoup plus tard qu’on ne me l’avait laissé entendre d’abord et je parvins à bon port au milieu de la nuit. Depuis cette arrivée clandestine, je n’ai pas eu l’occasion ni le droit de quitter la demeure. Je prends soin de ne jamais me montrer aux fenêtres côté rue. J’ai vite su par l’Antoine que mon maître ne se prive pas de parler de moi, d’invoquer mon nom à tout propos. Mais il déploie toutes les ruses pour écarter les curieux. Il a fallu cette levée de boucliers contre le tapage nocturne et les exactions du Grappin pour qu’une poignée d’hommes du village franchisse son seuil.
Les premiers temps, je fus effrayée par la survenue du charivari, les bruits de chaînes, les coups de bélier dans les murs de la cave, qui secouaient tout dans la bâtisse. Il tentait bien de me rassurer, jurait que ça provenait d’à côté, que le père Chaffangeon travaillait la nuit dans sont cellier pour meubler ses insomnies. Mais je ne pus manquer de faire bientôt le rapprochement entre le vacarme et les brusques sautes d’humeur de mon hôte. Il ne parvint d’ailleurs pas à composer bien longtemps et, au bout de quelques jours, résolut de quitter la chambre précipitamment aux premiers appels. Le temps qu’il dévale l’escalier, les bruits changeaient d’intensité et de nature. Des râles, des cris alternaient avec un brame lugubre. Si je tendais l’oreille, je discernais des tintements de ferraille qu’on remuait, des chocs mats — un gros sac de grains qu’on aurait jeté de toute la hauteur d’une maison. Cela pouvait durer une heure, mais il arrivait qu’il ne remonte qu’au point du jour, la démarche incertaine, comme si les os le faisaient souffrir à chaque pas ; pourtant, il dansait un feu de malice au fond de ses orbites de masque mortuaire, à la façon dont les grosses bougies d’autel se consument en se creusant de telle sorte que la flamme se devine seulement dans la pâleur phosphorescente de la cire.
C’est moi qui suis descendue. Sans doute, tôt ou tard, m’aurait-il enjoint de l’accompagner à la cave. Mais, de jour en jour, je me surpris à guetter les échos de leur commerce, dont les épisodes se succédaient tel un cérémonial immuable. Je ne pouvais en détacher mon esprit, bien qu’il eût toutes raisons de profiter de ces répits, et mon corps ne tarda pas à se conformer aux figures imposées de leur rituel : le sang me venait au visage, le ventre me bouillonnait comme un chais qui fermente, ma bouche, mon sexe, mon anus étaient pris de contractions irrépressibles. Bien avant que je ne cède au désir de les rejoindre, j’avais compris que le Grappin est sodomite.
De ce jour, la maison entière devint le théâtre de nos congrès orageux. Ils oublièrent toute retenue à mon égard. Il n’est pas une abomination qu’ils ne transgressèrent. Pourtant, cible de leurs encerclements orduriers, enjeu des surenchères les plus extravagantes, je me ressentais diaphane, inexistante sous des assauts dont je finissais par douter d’être l’objet. Il m’arriva de les défier, de venir les provoquer de ma peau, de tendre jusqu’à leurs orifices et leurs pédoncules les replis liquides et brûlants de mon ventre ; ils semblaient ne pas même éprouver ma présence : je n’étais que le prétexte de leur folie.
Ce n’est qu’à force de m’invoquer, de mêler mon nom à ses étranges cérémonies de la nuit, qu’il est parvenu, dit-il, à me donner corps. Il lui suffit dès lors de prononcer mon visage, de réciter chacun de mes membres, d’épeler mon sexe : Ceci est mon corps, m’entend-il lui murmurer dans son délire ; et ces mots, il me contraint à les répéter pendant tout le temps qu’il gît à mon chevet. Il est vain, dans ces circonstances, que je m’approche, que j’offre de le toucher ; il proteste que je le priverais de la puissance sacrée de la parole, qu’il veut jouir de ma présence réelle. C’est ainsi, peu à peu, à me refuser les gestes et m’interdire des soirées entières le séjour de sa peau fanée, qu’il est parvenu à me rendre avide d’un commerce charnel qui répugnerait à toute autre que moi. Tandis que j’ânonne, comme un écolier s’abrutit des vers qu’il peine à retenir ou fait des lignes, je songe à son membre noueux de cachectique, à ses bourses efflanquées. Il y a un temps pour le Sacrifice, un autre pour l’oraison. Et lorsque ce dernier s’annonce enfin, ma fièvre n’est pas mieux traitée. S’il consent à ce que mes lèvres le fouillent, provoquent la crampe douloureuse qui lui fait bientôt son regard d’agonisant, je dois conformer mon désir à l’exercice d’abstinence qu’il m’impose par ses orgasmes secs : je sens le corps caverneux se tordre, le gland se durcir sous le spasme, je le vois virer à l’encre et le méat palpiter comme une gueule d’anguille — mais pas une glaire, pas un filament de foutre (tel un enfant qui n’a plus rien à vomir, dont les entrailles pourtant se révulsent dans de tragiques haut-le-cœur). Irais-je lui gober la semence à même le testicule, lui planterais-je dans la hampe la lance de mes dents, il me refuserait encore les espèces !
Si l’on savait ce que c’est, on mourrait, geignait-il. Et c’est là ce qu’il nomme sa connaissance convulsive de la transsubstantiation : Circa res oblatas, ainsi que l’a posé l’Ange de l’École. L’oblation sacrificielle… Le Docteur Angélique enseigne qu’il y a sacrifice lorsqu’à l’égard des choses offertes quelque chose est fait. Et que fait-on, petite, sinon cette fraction des espèces sacramentelles, le corps et le sang séparés ex vi verborum, par le seul pouvoir des mots. Mais les grands controversistes s’affrontent à ce propos. S’ils savaient, s’ils savaient ce que c’est, ils mourraient ! Et la raideur lui revient, le verbe lui embrase le gland de nouveau, comme gonfle soudain la langue de feu surgie sous le souffle hors d’un lit de cendres qu’on aurait dites refroidies. Comme s’il n’avait pas suffi qu’on s’empoigne sur l’objet de l’immutation, qu’on doute de la portée du sacrifice, il leur a fallu gloser sur la nature originaire de la chose offerte, argumenter sur la materia ex qua. Ah, petite ! comme si la sérosité de tes liqueurs devait faire défaut à ma langue !
Il importe, à ce point de son oraison, que je lui donne à contempler l’effigie de mon désir : la véronique, le linceul de la mise à mort, l’objet du délit qui porte, empreint, le chrême sapide de mon rut. Je lui présente l’image achéropite — non peinte de main humaine — de mon visage intime, l’icône odorante. Sniffe, sniffe, lui dis-je, ma présence réelle. Ceci est la lettre et l’esprit, mon foutre perdu pour toi. D’étranges crépitements accompagnent la fournaise qui monte alors de la couche, une odeur piquante de bois brûlé nous fait tousser. Le cadre du lit porte les stigmates de ces brefs brasiers.
Une nuit, parvenue à m’endormir bien que brisée par le verbe, je fus réveillée par la voix égrillarde du Grappin qui se faisait chuintante à mon oreille. Son souffle court me balayait l’épaule et je reconnus l’haleine lourde, chargée des miasmes de mille cadavres en décomposition. Philomène, je vais te transverbérer… Par la fenêtre sans volets entrait un faux jour de nuit américaine. Écartant le drap, il approcha la bouche de ma poitrine, sans me toucher. Telle une lame chauffée à blanc, la douleur me fendit l’intérieur du corps, je sentis qu’on me chantournait, qu’on me sculptait en dedans. Je crus mourir jusqu’à ce que le Grappin se redressât et, dans l’obscurité, répandît plusieurs salves d’une chaleur suave sur la peau intacte de mes seins — dont je compris qu’elle s’était, en surface, refroidie comme l’épiderme d’une morte.
Il s’éloigna et, en ricanant, prononça quelques mots indistincts auxquels un autre rire fit écho. Le Grappin n’était pas venu seul ; pendant tout ce temps, Jean-Marie était resté en retrait dans l’encoignure.
Je me sens lasse, comme désertée par les mots eux-mêmes. Lui se consume, sans relâche. La tempête — avec la foudre qui calcine le bois du lit et les grincements de dents du Grappin parmi les éclairs — naît de cet écart entre les basses et les hautes pressions du langage entre nous. Cette fois, il n’a pas protesté et m’a épargné ses chantages habituels quand je lui ai annoncé que je partirais demain dans le Calvados auprès de ma cousine Thérèse. L’hiver y est doux.
Thérèse dit souvent, pour me taquiner, que je n’existe pas, que je suis une pure légende, une invention de l’esprit torturé de mon maître. Ou pire encore : un fantasme du Grappin. Pour Thérèse, j’existe. L’été, nous passons la journée entière cachées dans la campagne. Et pendant des heures je l’écoute, nue, me parler de Dieu.

«
En voyage en Égypte, un architecte allemand remarque sur les bords du Nil un maçon arabe en train de construire une maison de pisé. S'approchant, étonné par l'ampleur et la qualité de l'ouvrage, il lui demande : Elle est bien belle ta maison, tu peux me montrer ton plan, que je voie ce que ton travail va donner une fois qu'elle sera achevée ? Et l'Arabe de lui répondre en souriant :
– Comment veux-tu que je te montre un plan de ma maison, alors que je n'ai même pas fini de la construire ?
Cette anecdote, que je tiens du maître qui m'enseigna la construction à l'école d'architecture, m'a toujours semblé riche de sens et représentative de l'abîme qui existe entre l'Orient et l'Occident, comme celui qui se creusa entre les maçons de l'époque romane et les tailleurs de pierre du gothique.
En ce sens, je pense que toute la littérature prophétique, sacrée, ancienne doit impérativement s'aborder comme une plongée charnelle dans le monde, comme le lieu de la méditation et la médiation avec les forces qui nous façonnèrent. Ces textes sont véritablement le dernier rempart de l'âme dans ce monde désincarné et transparent, ils sont un véritable refuge pour qui cherche la main consolatrice.
Voilà ce que répond Karim Louis Lambatten quand nous lui demandons pourquoi cette prière intérieure et ce mouvement méditatif – ces termes sont encore les siens pour tenter de qualifier sa démarche – qui suivra scrupuleusement le texte du Livre d'Enoch.
Je me répète souvent, ici même : l'Écriture appelle l'écriture – nous ne pouvons faire mieux que prêter notre effort à une langue qui nous est immémoriale. Mais nous ne pouvons rêver mieux que cette tâche qui nous est assignée : sans relâche, comme d'autres veillent tandis que nous dormons, écrire – c'est-à-dire malaxer, pétrir encore la chair de textes en quoi le Verbe s'est investi… Le Cantique des cantiques, l'histoire de Joseph ainsi que Thomas Mann, telle épopée de l'Inde antique… Écrire hors les mots, comme le fait Karim Louis Lambatten, peut être une ascèse plus grande encore – l'anachorète loge hors les murs.
Les livre d'Enoch (ou Hénoch) comptent parmi les pseudépigraphes de l'Ancien Testament, ces écrits intertestamentaires dont la découverte des manuscrits de la mer Morte dans la grotte de Qoumrân en 1947 a permis, pour nombre d'entre eux, de préciser sinon l'origine, du moins le cheminement mystérieux. Des fragments araméens des première, troisième et quatrième sections du Livre d'Hénoch (il existe deux autres textes qui font référence au patriarche biblique, dont un Livre des secrets d'Hénoch) ont ainsi été retrouvés à Qoumrân [1]. La version complète, connue seulement depuis le dix-huitième siècle, est éthiopienne.
Hénoch a transmis à son fils Mathusalem les secrets de la Création qui lui furent révélés lors de son enlèvement au ciel. On reconnut en lui, dit le texte du Livre au chapitre LXXI, le Fils d'homme qui vécut sur terre. Certains ont vu dans cette expression la clé d'une tradition selon laquelle le Christ aurait connu par cœur le Livre d'Hénoch et, sans que les Évangiles en mentionnent explicitement la référence, l'aurait cité plus que tout autre tout au long de sa vie publique.
C'est ce texte antédiluvien que Karim Louis Lambatten se fixe de maçonner au jour le jour, dans la stricte suite de ses cent huit chapitres. « LKL », ainsi qu'il se signe, avait annoncé son chantier, sa maison de pisé :
Avec le temps, je vais me mettre en ordre de bataille. Comprenez-moi. Il y a trop de parleurs, trop d'intelligences désincarnées. L'art n'est pas intellectuel, l'art est un pur don, l'art est une terreur sacrée qui vient du grand « dedans ». L'art est l'expression de la joie sauvage. Seule la beauté éternelle me touche, là où il n'y pas de sentiments, là où se trouvent les Nombres et les Formes et les Corps, et la certitude minérale de l'affirmation par la Mandragore (la « Main de Gloire »). Les substances vont sortir de la nuit. Et l'ordre secret et nocturne par l'énigme. En silence. Seul l'acte libère par la matière.
Je retrouve encore ce passage d'un des messages électroniques de LKL :
«
Je crois, éperdument, à la beauté, terrible et souveraine.
À Celle qui est assise dans le noir attendant le retour de son Époux.
Je crois à votre amitié.
Je crois.
[1] Sous la direction d'André Dupont-Sommer et Marc Philonenko, La Bible – Écrits intertestamentaires, collection « La Pléiade », Gallimard, 1987, pp. LIX sq.

De l’oreille coupée à la balle qui siffle
De la mine à charbon jusqu’à ce champ de blé
La folie pour salaire de la lucidité
Quand les dieux irrités par le jeu des lumières
Ont craché sur la vie leur trait d’obscurité
Théo dans Arles la Romaine
J’ai bu des soleils bleus à m’en crever les yeux
Et le jaune des chaumes plus brûlants que l’été
Le vert de l’olivier qui se tord en besogne
Le rouge du couchant à la pulpe orangée
Le violet l’indigo aux franges des nuages
Et j’entrais dans ce spectre tout prêt à m’y noyer
Ces couleurs irisées qui passaient par ma gorge
Eclataient sur ma toile en tournant sans arrêt
Théo dis leur que je ne suis pas fou
Mais j’ai pour la couleur cet amour qui m’inonde
Je la cherche la nuit et sors pour la traquer
Sur mon chapeau de paille j’ai placé des bougies
Et j’ai peint cette place dans un ton très bleui
Théo j’hallucine ou je rêve
La lumière est entrée et n’en peut plus sortir
Les vitraux de mon cœur s’éclairent de facettes
Et chacune rayonne d’infinis coloris
Peindre peindre peindre accentuer la ligne
L’expression de la vie fulgurante tragique
C’est peindre dans un cri et c’est voir dans l’oblique
Théo envoie-moi quelques francs tu sais que je ne vends
Pas une seule toile
Auvers était d’un gris d’ardoise les maisons se penchaient
Des corbeaux esquissés sur de maigres semailles
Une église dansait sur un rythme endiablé
La lumière avait pris ce jour-là son congé
Le vingt-sept juillet 1890 un coup de pistolet
André Bordes fut, cet été, mon visiteur du soir. Pour cet homme qui traite à bras le corps les corps souffrants, la langue est orale avant d'être écrite. Ses textes sont nés pour être vécus sur scène. Depuis quelques années, il cherche une scène. Ce soir-là, ici, la terrasse lui fut la scène d'un instant, et j'étais l'unique spéctateur. Il m'a lu Van Gogh. Ce fut un moment fort, dont je le remercie. D.A.
Van Gogh, Terrasse du café le soir, place du Forum, Arles, 1888. Rijksmuseum Kroller-Mueller, Otterlo.
L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie

de Jean Henri Fabre
Il faut se faire pèlerin, comme les Japonais, et mettre ses pas dans les pas de cet autodidacte, de ce saint patron civil des self made men. Sur l'étonnante piété scrupuleuse des fils du Soleil levant, qui débarquent par cars entiers chaque été, depuis des lustres, à Saint-Léons-du-Lévezou en Aveyron, où se trouve sa maison natale, à Sérignan-du-Comtat en Vaucluse, où il vécut dans son harmas la seconde partie de sa vie, en passant par Avignon et Orange où il séjourna plusieurs années, nous avons bien quelques pistes [1]. L'essentiel, toutefois, c'est leur façon d'être là, silencieux, visiblement émus. Voilà plus de trois générations qu'ils apprennent à lire leur langue en déchiffrant des descriptions d'insectes traduites des Souvenirs entomologiques [2].
L'intérêt presque brutal qui s'est porté sur Fabre voilà une dizaine d'années est sans doute, en regard de la passion constante des Japonais depuis bientôt un siècle, emblématique de l'esprit français. L'amateurisme et l'absence de moyens auront fait le lit du pire : l'odieux disneyland pour quoi on a saigné la colline de Saint-Léons et bientôt, on le craint, la mise aux normes de la fast culture mondialiste de l'harmas de Sérignan. Aujourd'hui encore, il n'existe pas un site Internet digne de l'œuvre et de la figure de cet homme d'exception que les Japonais – toujours eux – tiennent avec Pic de la Mirandole et Léonard de Vinci pour l'un des trois génies [du reste] de l'humanité.
Si génie il y a, sa force de rayonnement en constitue l'un des traits les plus saillants. Fabre n'aurait su garder jalousement pour lui ses trouvailles, pas plus que le vaste savoir qu'il s'était constitué depuis sa jeunesse, à la seule force, le plus souvent, d'une curiosité insatiable. Il transmet, il partage. Si la langue des Souvenirs entomologiques est superbe, elle porte aussi l'écho d'une voix, celle du maître qui tient sa marmaille en haleine, qui fait passer la loupe de main en main pour que chacun vérifie le nombre des antennes ou des pattes, observe la pointe d'un dard, renonce à compter les facettes d'un œil.
Cette voix est étonnamment présente à chaque ligne des livres scolaires que Jean Henri Fabre a rédigés pour l'éditeur Charles Delagrave à partir de 1864. Qu'il s'agisse de physique, de chimie agricole, d'astronomie ou, plus largement encore, de ce qu'on nomme aujourd'hui les sciences du vivant – mais aussi d'économie domestique à l'usage des futures épousées –, Fabre participe à la naissance de l'école républicaine. Un simple regard sur la chronologie des lois publiées, dans ces années-là, par Victor Duruy puis par Jules Ferry, donne tout son relief à l'entreprise de Fabre. Ce qui ne doit pas faire oublier pour autant que celui-ci n'a pu nourrir sa famille nombreuse, à Sérignan, qu'avec les droits d'auteur des manuels scolaires qu'il rédigeait en flux tendu.
On doit à Yves Cambefort un travail de la plus haute utilité, à savoir un inventaire bibliographique raisonné des livres de Jean Henri Fabre. Son ouvrage, L'Œuvre de Jean Henri Fabre (aux éditions Delagrave – puisque le fonds et la marque existent toujours, aujourd'hui au sein de Flammarion), dresse notamment la liste de ses publications pédagogiques. Ce qui n'était pas une mince affaire : les éditions Delagrave ont édité environ quatre-vingts de ces petits livres scolaires (et parascolaires) sous la signature de l'entomologiste – compte non tenu des différences de présentation, notamment de reliure, pour certains de ces ouvrages, ni des nombreuses réimpressions et nouvelles éditions. La Bibliothèque nationale n'en disposerait pas dans la totalité. Seul un collectionneur japonais serait parvenu à rassembler une série complète des publications scolaires de Fabre…
Il convient encore de remercier Yves Cambefort d'avoir mis au point l'édition d'un passionnant ensemble de Lettres à Charles Delagrave qui constituent – outre un éclairage sur cette partie de l'activité du savant – un précieux témoignage sur l'histoire de l'édition scolaire. J'ai tenté, dans les commentaires de la petite galerie qu'on pourra visionner plus bas, de restituer une toile de fond à ce travail pédagogique étonnant par son ampleur, la variété des disciplines traitées et, surtout, lorsqu'on prend le temps de s'y plonger, par la tonicité de cet enseignement. Celui-ci assigne à Jean Henri Fabre, dans le temps, une place moins sujette encore à obsolescence que sa contribution, déjà majeure, d'entomologiste. Comment le dire ? on sent, dans ses manuels scolaires, dans cet éveil au monde qu'il initie chez son jeune lecteur, comme les sédiments d'une pédagogie universelle.
Dans son grand âge, ses pairs du Muséum, agacés par sa non-allégeance et son éloignement obstiné des centres du pouvoir scientifique, ont suggéré qu'on lui attribuât plutôt le Nobel de littérature. L'affaire a capoté. Ce sont les Japonais qui ont raison : il y a une tessiture humaine et intellectuelle chez le bonhomme qui en fait un trésor vivant.
Toucher, feuilleter, lire l'un de ces petits livres, qui s'emportent aujourd'hui à prix d'or chez les bouquinistes (il fut un temps où ils ne savaient pas…), reste infiniment plus évocateur de ce que fut Jean Henri Fabre que le distributeur de Coca-Cola et de barbe à papa de Micropolis.
[1] Jean Henri Fabre – Maisons, chemin faisant, en collaboration avec Sylvie Astorg, collection « Maisons d’écrivain », Éditions Christian Pirot, 1999.
[2] Disponibles en deux volumes dans la collection Bouquins », aux éditions Robert Laffont ; avec une centaine de pages d'introduction remarquables et une bibliographie d'Yves Delange.
Jean Henri Fabre (1823-1915) dans son cabinet de travai de l'harmas de Sérignan-du-Comtat. Clichés du musée Requien, Avignon.
«
Je tentai de lui parler des « phénomènes » qui sont liés au mysticisme : les visions, les extases, la lévitation, la lecture des pensées, etc. J'insistai sur le phénomène de « l'anneau d'or » qui consiste en ce que le mystique croit voir un anneau d'or à son annulaire.
Ces choses, oui, je les ai connues : c'est superficiel. Il faut dépasser tout cela sans faire tant d'histoires. Vous me parlez de l'anneau d'or. Je l'ai vu à mon doigt, je crois, une douzaine de fois. Mais laissez-moi vous dire que, s'il est bon de l'avoir, c'est encore mieux de ne pas l'avoir. Ce que vous appelez la vie mystique, elle est en vous aussi bien qu'en moi. Cela consiste à tenter d'être un avec Jésus.
Parlons d'autre chose. Nous nous ressemblons : vous êtes cloué à la pensée comme moi je suis clouée à la douleur. Eh bien ! il faut tâcher de nous déclouer, de nous distraire.
Mais quelle heure est-il ? Pour moi, c'est toujours la nuit, et c'est toujours la douleur…
J'ai ouvert le livre [1], ce passage est (presque) le choix du hasard. Je n'avais plus mémoire que chaque page des dialogues que restitue Jean Guitton fût à ce point bouleversante.
Marthe Robin est « notre » dernière grande stigmatisée – chacun entendra ce possessif à sa guise : elle n'a jamais quitté son village natal de la Drôme, elle est morte dans la maison où elle est née, elle n'eut pas à subir les suspicions de fraude de la part des représentants de l'Église dont elle dépendait localement, et l'œuvre que fut le martyre de son existence a trouvé, de son vivant, les voies pour se perpétuer, ainsi qu'elle l'entendait. La présence du philosophe chrétien Jean Guitton à son chevet valait, en son temps, celle du pape Paul VI, avec qui il était lié d'une forte amitié personnelle.
Loin de moi le projet, dans le cadre d'une brève chronique, de présenter le moindre exposé sur l'épreuve des stigmates. Il existe d'excellents ouvrages sur ce sujet mystérieux [2]. J'en dirai seulement ce qui m'a toujours frappé.
Tout d'abord, le caractère fatal. Ce versant de l'expérience mystique est un fatum, que le (la) mystique a si peu choisi ou voulu qu'il/elle en souffre au-delà du dicible [Père, si tu veux, écarte de moi cette coupe ! Cependant, que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne, qui se fasse [3]]. Jean Guitton parle du « drame du salut » : Il existe une loi de substitution qui permet que l'innocent rachète le pécheur [4].
Deux pages plus loin, Guitton relève ceci : Marthe est une sorte de linceul vivant, et la NASA aurait pu l'explorer. Comme nombre de stigmatisés, Marthe Robin ne mange rien. Un peu d'eau et l'hostie de la sainte communion la sustentent. On nomme ce phénomène l'inédie – l'un des os que la mystique donne à ronger à la médecine. Bilocation, lévitation, vision de l'avenir. Ce sont des êtres de science fiction. Ils sont la science fiction, ils souffrent insensément de l'être.
Le visage de Marthe Robin s'est imposé soudain, avant-hier, peu après que j'ai franchi la ligne de démarcation – ou le trou noir – qui scinde Cosmos Incorporated [5] en son quasi strict milieu, page 249 :
La présence, soudain, de Vivian McNellis est une épiphanie. Voilà trois fois que je relis les cinquante pages qui suivent la découverte par Plotkine du visage ardent de la « jeune fille en feu », près du hublot de la capsule 081-A, au huitième étage de l'hôtel Laïka de Grande Jonction. Vivian McNellis n'est pas une figure du futur mais, selon la conviction constante de Maurice G. Dantec, le produit d'une expérience menée sur la vérité, comme disait Nietzsche. [L'écrivain d'aujourd'hui doit de toutes ses forces] faire surgir de son travail à l’origine purement mental un monde métaphysique susceptible, non seulement de prendre racine dans le réel, mais de devenir le réel, en le contaminant de manière terminale ; c’est pour cela, poursuit-il, que l’écrivain doit impérativement soumettre l’Homme à la question, il doit torturer la mémoire de l’humanité et déjà pour commencer celle du XX° siècle afin de lui faire accoucher ses projets secrets concernant le futur, c’est-à-dire notre présent, il doit faire de même avec la réalité présente afin de lui faire avouer ses plans occultes pour l’avenir, et il ne doit pas avoir peur d’interroger directement cet avenir, qui seul, bien sûr, contient l’explication du passé.
Le travail de l’écrivain du XXI° siècle sera donc celui d’un archiviste prospectif et transfictionnel. Opérant sur les lignes de césure et de soudure entre les différents cryptages de la réalité, les différentes actualisations du monde humain et naturel, il devra mettre en évidence quelques figures singulières susceptibles d’en produire une généalogie pertinente, sans avoir peur de mêler réalité et fiction, y compris la plus débridée, et de la façon la plus dangereuse qui soit, puisque c’est précisément cela dont il s’agit : assembler un explosif métaphysique qui prenne corps littéralement dans le “matériel” humain [6].
Avec Cosmos Incorporated, il semble que Dantec soit passé à l'acte (je n'ai pas lu Villa Vortex, en son temps, il se peut que ce livre-ci, aujourd'hui, poursuive une expérience menée sur la vérité engagée dans ce livre-là).
Et, soudain, cette phrase de Thérèse d'Avila, comme pour sceller mon intuition : On ne sort du Monde que par l'intérieur [7]. J'en suis là de ma lecture. J'ai relu ce qui précède, depuis l'apparition de Vivian McNellis. Il fallait que je retrouve Marthe, comme pour vérifier, avant d'aller plus loin.
Je pressens une généalogie pertinente de Marthe à Vivian – ou, pour suivre Dantec, de Vivian à Marthe –, je ne saurai en dire plus à l'instant, je n'ai pas terminé la lecture de Cosmos Incorporated et cette lecture m'épuise. Elle est éreintante. Elle est, métaphysiquement – et, curieusement, physiquement – une épreuve. Mais cette évidence me brûle. Il faudrait relire l'intégralité du dialogue entre Marthe et Guitton. J'ai l'intime certitude que plus d'un passage serait plus troublant encore, dans sa mise en perspective avec les pages de Dantec, que celui de l'anneau d'or, reproduit ici. Je n'ai pas le temps. J'avance dans Cosmos Incorporated, ce texte m'empoigne par la tignasse. En outre, je suis quasi certain que Dantec, lui, connaît ces passages-là, qu'il nous les citerait de mémoire.
[1] Jean Guitton, Portrait de Marthe Robin,, Grasset, 1985, p. 97.
[2] Études carmélitaines, vingtième année, volume II, octobre 1936, Douleur et Stigmatisation, Desclée de Brouwer et Cie, Paris. J'ai également signalé dans une chronique ancienne l'ouvrage de référence, en trois volumes, de Joachim Bouflet, Encyclopédie des phénomènes extraordinaires de la vie mystique, éditions Le Jardin des Livres, 1998-2001. L'auteur est consultant pour certaines causes de béatification (dont celles d'Anne-Catherine Emmerick et d'autres stigmatisés). Il a également publié aux éditions du Cerf une brève synthèse sur la question des stigmates (Les Stigmatisés, 1996), qui peut utilement servir de première approche pour le lecteur qui découvre ce sujet. Mon premier roman, Blessures exquises (Belfond, 1994), met en scène une jeune femme de trente-trois ans qui travaille dans une agence de communication et qui découvre, un matin, porteuse des stigmates. J'ai exploré toute une documentation, à l'époque, pour construire rigoureusement cette fiction.
[3] Luc, 22,42.
[4] Op. cit., p. 18.
[5] Maurice G. Dantec, Cosmos Incorporated, Albin Michel, 2005. À cette occasion, lire ou relire l'entretien de Maurice G. Dantec avec Juan Asensio du 18 octobre 2004, qui anticipe le roman d'aujourd'hui par quelques clés fort précieuses ; ainsi que la suite des sept méditations que Juan Asensio a consacrées, sous le titre Angelus ex Machina, à Cosmos Incorporated.
[6] Le Théâtre des opérations — Journal métaphysique et polémique 1999, Gallimard, 2000, pp. 197-198.
[7] Op. cit., pp. 294 sq.
Marthe Robin (1902-1981) D.R. Pour une notice biographique de la mystique, se reporter au site des Foyers de Charité fondés par Marthe Robin.

Je sais, je sais… Ce que je vais écrire va frapper de nullité, aux yeux de plus d'un d'entre vous, tout ce que j'ai pu dire ou dirai de Jean-Sébastien Bach. Et cette chronique, de surcroît, va nuire à mes bonnes relations avec ma fille Emmanuelle, à qui elle va rappeler une journée entière passée dans Londres, il y aura bientôt quinze ans, à courir les magasins de disques pour dénicher quelques CD de Ray Conniff – je venais d'acquérir mon premier lecteur, il s'agissait de doubler ma pile de vinyles, eux-mêmes importés pour la plupart ; et je fus, un temps, repéré au rayon ad hoc du Virgin Mégastore des Champs-Élysées comme l'un des cinq grands malades de l'hexagone qu'il convenait de ménager en les prévenant personnellement de tout import d'un album de Ray Conniff.
Ray Conniff fut, pendant la guerre, le trombone d'Artie Shaw. Mais le jazz l'ennuyait, il avait en tête ses propres rythmes, ses propres couleurs, sa mood perso – et Dieu sait quel mérite il peut y avoir, fils de trombone, as du trombone dès la prime enfance, à rester poète en s'époumonant dans un tel dispositif.
La paix revenue, Ray fit florès comme arrangeur.
Outre le babil des choristes, dont la partition est traitée comme une section d'orchestre à part entière, deux traits singuliers signent indubitablement pour l'oreille initiée tout arrangement du maître. L'usage de la harpe, tout d'abord. Dans d'infimes interstices entre un degueulando de violons, un pépiement de sopranes et une attaque de cuivres, Ray libère une pincée d'étoiles des doigts de la harpiste – de cette poudre phosphorescente qui enlumine les montures de lunettes en forme d'ailes de papillons des Américaines de la côte est. À ce titre, sa version de Besame Mucho confine au chef-d'œuvre, par une sorte de roublardise dont je ne me lasse pas depuis trente ans.
Secundo, les finales de Ray…, dont les hits sont à soi seuls de petites opérettes du pauvre, miniatures, orchestrées avec complaisance (force est de reconnaître que de rien, de la plus étique chansonnette, Ray fait son miel, envahit la pièce de ses ballons multicolores). Ray déteste l'émotion qui fait buvard, le motif qui n'en finit pas, qui se poursuit ad libitum et oblige l'ingénieur du son à shunter en fin de plage, comme si l'orchestre s'éloignait. Ray aime faire des ronds avec des carrés, sa musique le clame. En conséquence, chaque morceau se clôt, net, sans bavure. Cette final touch revient toujours au percussionniste. Elle consiste en un bref motif ternaire (Patapoum) à la caisse claire, assourdi mais résolu, que je guette avec gourmandise : j'ai assez sucé le bonbon, avant que ce qu'il en reste ne vienne se coller sur mon bridge, il est temps d'avaler.
Les albums originaux de Ray Conniff se comptent sans doute par centaines. Je détiens quelques compils et quelques pieuses rééditions remastérisées. Et je me couvre de cette défense et illustration que fit un jour, à mon profit, dans un débat qui n'avait rien à voir avec la musique, mon ami cinéaste Guy Cavagnac : Un homme fou de Ray Conniff ne peut pas être un méchant homme.
On 12th October 2002, Ray Conniff passed away in San Diego. Je garde, quelque part par-là, les dix lignes de nécro passablement bégueules que Le Monde a cru devoir consacrer à l'événement.
L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie
Cela reste, à mes yeux, de l'ordre du mystère : quel mauvais traitement faut-il asséner à un livre pour que, dans la masse, le bloc intérieur – et, bien entendu, la couverture – en soient emboutis, repoussés, comme après qu'on a travaillé un métal au repoussoir ou comme un carambolage pliait, quand elle était en tôle, la carrosserie d'un véhicule ?
Il m'est arrivé de laisser tomber un livre, par maladresse; jamais je n'ai obtenu cet effet. Or, un exemplaire sur dix environ que je reçois des libraires d'ancien, expédiés par la poste, porte ce gaufrage d'angle. La proportion ne me semble pas sensiblement moindre, en leur officine ou sur les marchés, à l'étal des bouquinistes. Les postiers n'ont pas si bon dos.
Je pense sincèrement, par déduction étayée de quelques observations entomologiques sur mes contemporains, qu'il existe une maltraitance du livre : ma bibliothèque, constituée pour une très large par d'ouvrages de seconde main, témoigne amplement des stigmates et séquelles d'un syndrome qui est au livre ce que celui du bébé secoué est à la personne humaine.
C'est foutu…, le papier est blessé. Combien de fois ai-je entendu mon père poser ce diagnostic ! Je lisais un instant les signes indécelables (par d'autres) d'une souffrance sur son beau visage. Il sortait de sa poche un grand mouchoir chiffré au fil noir par ma grand-mère, qui ne lui servait qu'à épousseter, consoler, couvrir de ses soins une couverture, une tranche, parfois une simple feuille de garde teinte à la main qu'il préparait pour un travail de reliure. [Nous entendre utiliser à l'endroit du papier un lexique à haute teneur empathique ou morale ordinairement dédié à l'être humain, accessoirement à l'animal, mettait ma mère hors d'elle. Je ne jurerai pas que cette exaspération fut pour rien, chez lui comme chez moi, dans notre entêtement à parler aux livres, comme François parlait aux oiseaux.]
Mes contemporains n'ont pas si bon dos non plus. Je leur reconnais quelques circonstances atténuantes. On ne leur propose plus – et depuis quelques lustres, désormais – que des petites ramettes de papier glacial, encollées à la diable, blistérisées, qui godent et s'effeuillent, qui s'autodétruisent à la fin du dernier chapitre. On leur a dit : Ceci est un livre, prenez et jetez. Ils jettent (ils projettent, ils déjettent, ils piétinent – ils marchent dans cette culture de la déjection, et quelquefois, sans qu'ils aient appris à y prendre garde, c'est un bon vieux livre qui y passe).
Les papiers bouffants, le plus souvent, se réparent. Leur trame est assez aérée et, pour peu qu'ils ne souffrent pas d'une trop grande siccité, un patient travail de remodelage ressoude la fibre, atténue, voire gomme, la pliure. Il convient de procéder à cette chiropraxie feuille à feuille : entre le pouce et l'index, contrarier ce plissement hercynien, réduire la fracture en contraignant le papier dans le sens inverse du faux pli.
Le plus simple est d'en profiter pour lire l'ouvrage, la restauration de chaque feuillet laissant bien assez de temps pour lire deux pleines pages de texte (le travail des doigts de la main gauche, sur le verso, conforte celui d'abord exécuté par l'autre main tandis que vous lisiez la page impaire précédente).
La lecture se fait sensiblement plus lentement et l'entourage (ou votre voisin de table au café) ne peut s'empêcher de songer au nourrisson qui se berce en palpant de façon suave son doudou.
• Parus cet été aux éditions du Capucin, avec le concours de l'Association des Amis d'Armel Guerne :
Qu'il est réconfortant de constater que des textes, des écrits, peuvent ainsi connaître une nouvelle édition à chaque génération ! Le Temps des signes parut en 1957 chez Plon, les éditions de la revue Granit le rééditèrent en 1977, et voici, pour les vingt ou trente ans à venir la belle petite édition qu'il faudra faire circuler. Mythologie de l'Homme et Danse des mort attendaient, certes, depuis plus d'un demi-siècle (ces deux textes ont paru à La Jeune Parque en 1945 et 1946), mais ils n'en apparaissent sans doute que plus frais, aujourd'hui – comme les bouquinistes précisent d'un livre qui a vécu, dont la couverture porte les stigmates de l'usage et du temps, qu'il présente toutefois un intérieur frais.
Même si le premier texte a été rédigé alors que les hostilités n'avaient pas encore pris fin et que l'auteur payait de nouveau pour ses activités de Résistant, Mythologie de l'Homme et Danse des morts sont déjà des écrits de l'après-coup. L'homme est blessé par l'expérience, par la mort des camarades, mais d'abord – et d'inconsolable façon – l'homme semble blessé par l'Homme. Chaque ligne est tracée par la lame acérée du couteau : le couteau de l'esprit, que l'on serait ici tenté d'orthographier d'une capitale agnostique, qui est aussi, chez Armel Guerne, le couteau du cœur. Pensant à cette chronique, je relevais quelque passage à citer. Je me suis bien vite arrêté, chaque page de ces deux livres y passait. Presque au hasard, donc :
– Messieurs de la réalité, ô plantes vénéneuses, vivant dans la réalité ainsi que dans une serre attiédie, le temps présent, qui n'est présent qu'à vos mémoires et jamais sous vos yeux, votre temps a passé. Il a passé sur nous. Et les hommes sont en retard, qui n'acceptent pas de souffrir à mort.
Si ceux qui ont couru le risque n'ont plus rien à vous dire de leur course, s'ils ne veulent plus en parler parce qu'ils l'ont faite précisément, c'est que votre tour est venu de sortir. Croyez-vous que des milliers de gens, des milliers de consciences ont accepté la mort, affronté la torture, ont épuisé sur eux un capital de souffrances humaines accumulé depuis des ans et des siècles peut-être, croyez-vous que des milliers et des milliers d'agonies, lentes effroyablement, et solitaires, et transies, où chaque fois l'homme est seul, insecourablement seul contre un monde d'hostilités et d'horreurs, croyez-vous que des milliers et des milliers, des dizaines de milliers d'êtres humains hier comme vous, se sont tenus fiers au-dedans d'eux-mêmes de leur humaine condition, ont passé, seuls, et repassé les portes de la Mort, uniquement pour que leurs congénères attardés et leurs contemporains insanes écoutent des histoires au coin du feu, le soir ?
Messieurs, il vous faut faire vite, et ce temps-ci est une affaire d'hommes [1].
« Mythologie » de l'Homme ? Guerne aurait aussi pu choisir mesure – ou Taille de l'Homme, mais le titre était déjà pris, depuis 1933, par un autre – et le souffle, et la portée de la langue d'Armel Guerne ne sont pas sans m'évoquer quelque parenté profonde avec Charles Ferdinand Ramuz, bien au-delà d'un style, voire même d'une intention : nous abordons ici une communauté d'âmes, une civile communion des saints, un fil d'or qui chemine dans la pièce de toile lacérée du Temps. C'est un mérite insigne de la parole écrite d'Armel Guerne d'évoquer sans cesse, dans la perspective de sa solitude, l'appel d'une communauté, ignorant tout délai de péremption. Je suis frappé, à chaque ligne, par cette injonction.
Le Temps des signes est un recueil de poèmes. Deux textes en prose par l'apparence s'y sont glissés. Du second, « L'unique pauvreté », ce passage, le dernier du poème :
Voici pourquoi peut-être, et pour mourir, je vous ai parlé de ma mort. Une fois. – Mais l'autre fois, je sais aussi vous le dire, c'est elle qui parlerait de moi, et avec toute la simplicité requise. Ni discours, ni statues. Laissez-moi donc vous supplier encore : ne vous y trompez pas du fond du cœur. Au pauvre, il convient de parler pauvrement des richesses splendides de la pauvreté. Jamais une apparence, où qu'on l'eût prise, n'a pu être haussée par le costume ou la couleur jusqu'au bord de la simplicité.
Elle est cette île inconnue de la mer. À bout de forces, je la prendrai d'assaut !
Oui, je dormais. Mais voici : l'éclat d'un seul cristal dans le terne de l'aube, éveille la furie, et d'un coup cette fois encore, de toutes les fanfares assourdissantes de l'été. Vous ne savez pas, vous non plus, combien plus de noyés que de navigateurs ont été admis à chanter les gloires silencieuses de l'eau [1].
Oui, c'est cela : pas de date de péremption sur cette langue ! Les éditions du Capucin, qui ont engagé, voilà quelques années déjà, ce beau travail de remise au jour de textes indisponibles ou inédits d'Armel Guerne, l'ont compris. Il convient de les en remercier.
[1] Mythologie de l'Homme, pp. 31-32.
* Respectivement :
ISBN 2-913493-64-5 –ISBN 2-913493-63-7 – ISBN 2-913493-65-3
• Tous les renseignements sur ces publications, sur les manifestations des 8 et 9 octobre 2005 à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de sa mort et, surtout, un ensemble d'études et de textes pour découvrir Armel Guerne sur le site de l'Association des Amis d'Armel Guerne.
Petite explication de texte de rentrée ? Allez, on y va.
Pourquoi quatre mois de mutisme ? Comment est il arrivé sur cette plage du Kent ? Ces questions subsistent. Néanmoins, la réalité du jeune homme semble infiniment moins romantique que celle que public et médias avaient imaginée pour lui. (lemonde.fr, 22 août 2005, 17 h 26).
Mais avant de nous pencher sur les derniers mots de ce texte, une autre question, mais c'est moi qui la pose : pourquoi ce cliché que voilà, qui appartient, de toute évidence, à la même série que celui que voici, qui a fait les délices de tous les journaux occidentaux en avril,

ne m'est-il montré qu'aujourd'hui ? Pourquoi n'est-ce pas celui-là qu'on a publié d'emblée à l'appui du récit ? Pourquoi nous l'a-t-on gardé pour la bonne bouche – pour le fin mot ? Il est vrai que j'aurais eu cette photographie-là (et non celle-ci) sous les yeux en avril…
Bien, maintenant voyons ce que signifie cette réalité du jeune homme infiniment moins romantique que celle que public et médias avaient imaginée pour lui. Nous lisons bien, nous avons raison de lire, d'une part, que les médias imaginent la réalité – c'est écrit. Plus subtilement, nous lisons que Le Monde n'est pas à compter parmi les médias, puisque l'homme qui nous dit cela (le papier est signé Éric Nunès avec AFP [qui n'est pas un média, c'est bien connu, mais une source objective d'informations, à laquelle se désaltèrent les journalistes]) s'exprime justement d'un point de vue extérieur, neutre, détaché – mais généreux pour le lecteur égaré que nous sommes [par les médias] : c'est le public (mais je ne suis pas le public, je suis un lecteur éclairé du Monde), de connivence avec les médias (mais Le Monde n'est pas un média, c'est Le Monde) qui a inventé cette histoire romantique de toutes pièces. Qui lit Le Monde échappe à la réalité – qui est le fruit de l'imagination des journalistes. Qui lit Le Monde, c'est du moins ce que je me crois en devoir de déduire, pataugerait donc dans le réel. Message fort du marketing en direction de la cible psy, passablement égratignée dans cette farce.
Nous venions de constituer l'équipe d'auteurs universitaires qui travaillerait autour du directeur de volume pour nous rendre, dix-huit mois plus tard, un manuscrit à paraître dans notre collection d'histoires des villes et des provinces. Nous avions traversé en train la moitié de l'hexagone pour rencontrer nos gens, les inviter à déjeuner, leur remettre leur contrat d'auteur en main propre. Nous reprenions notre train en sens inverse. Nous, c'est-à-dire le directeur de la collection et moi-même, l'éditeur. Une fois installés dans notre compartiment, cet universitaire émérite, historien moderniste, auteur jadis de nombreux manuels scolaires, dont je tairai le nom – non par quelque honte, loin de là, mais parce que je ne suis pas certain que ses confrères survivants, au bord du tombeau, lui pardonneraient cette saillie –, mon commensal, mon compagnon de route et d'édition me fait part de sa satisfaction : Je sens que nous allons avoir un excellent volume, il y a plusieurs vrais conteurs dans cette équipe, vous l'avez senti.
La collection « Univers de la France et des pays francophones », qu'avait fondée Philippe Wolff vingt ans plus tôt, déjà riche d'une petite centaine de titres, devait surtout sa renommée à la qualité des historiens universitaires qui, pour chaque période, de la préhistoire à l'époque contemporaine, traitaient le chapitre relevant de leur juridiction ; les ouvrages étaient plutôt austères, à l'image des auteurs que nous recrutions. Ce que je fis observer à mon interlocuteur – que ses nouvelles fonctions dans la maison d'édition, à la suite du récent départ à la retraite de Philippe Wolff, plongeaient dans une sorte d'allégresse tonique. Il se pencha vers moi et, sur le ton gourmand d'un prélat vénitien qui détient in pectore un croustillant secret d'État, me murmura à l'oreille : Cher ami, l'Histoire, c'est des histoires.
Un peu comme un contrepoint de Bach. C'est, avant tout, dans la tête.
Andreas Grassl, D.R.
On construisait un petit immeuble en bordure de la ligne, entre Sceaux et Bourg-la-Reine. Un jour de vent — ou à la suite d’une fausse manœuvre ? — la grue du chantier s’abattit. La flèche, à laquelle était accrochée la cabine de pilotage, tomba sur la voie ferrée. Aucun train ne passait au moment de l’accident. Le grutier ne fut que légèrement blessé. L’infirmière qui venait nous faire les piqûres quand nous étions malades habitait à deux pas de là. C’est elle qui apporta les premiers soins à l’ouvrier. Elle nous a raconté qu’elle avait entendu de chez elle un grand bruit. L’événement se situe, je suppose, en 1954, ou 1955. J’avais cinq ans.
Tous les jeudis après-midi, Maman et moi descendions à pied à Bourg-la-Reine (où habitaient mes grands-parents) et remontions le soir en métro. L’accident a dû survenir en début de semaine. Il est certain que j’ai attendu le jeudi avec plus d’impatience qu’à l’ordinaire.
Il y avait les trois énormes chiffres blancs sur fond noir à l’avant de la voiture de tête de chaque rame : ils étaient imprimés sur des rouleaux de tissu et on les changeait aux terminus en actionnant de petites manivelles, à l’extérieur du wagon ; quand nous attendions sur le quai de la gare de Bourg-la-Reine, je savais en fonction de l’heure quelle serait l’immatriculation du métro que nous prendrions. Comme les vols sur les lignes régulières, chaque rame était ainsi affectée d’un numéro selon une nomenclature qui ne variait qu’à l’occasion d’un changement d’horaire, les samedis, dimanches et jours fériés par exemple.
Nous habitions rue du Lycée et notre numéro de téléphone était ROBinson 00 59. Nous avions été parmi les tout premiers abonnés à cause de ma grand-mère paternelle qui était très malade à la fin de sa vie. Je n’ai gardé d’elle aucun souvenir. Elle est morte bien avant la chute de la grue. Le pavillon — où mon père était né — était au 66 de la rue. Quand je fus à la grande école, s’ajouta Bouvines, 1214. Même comptage des armures, des cottes de mailles, des carénages, cardans et bielles de la soldatesque. Pour le train de l’Histoire, mêmes aguets.
Un employé poinçonnait encore votre billet dans le hall de la gare — plus rarement, l’été, dans une petite guérite à l’entrée du quai. Je jouais parfois des heures entières, installé sur les premières marches du perron, à contrôler des voyageurs imaginaires aux heures d’affluence. Je m’étais fabriqué une poinçonneuse avec mon Mécano pour perforer les tickets usagés que je récupérais à chacun de nos voyages. Plus souvent encore j’aurais conduit le métro, assis sur la cuvette des cabinets, si ma mère ne m’en avait promptement délogé chaque fois qu’elle m’y surprenait.
Je nourrissais une autre dévotion encore pour la benne à ordures qui passait chaque matin devant notre pavillon. Au jardin, je jouais à l’éboueur. On s’inquiétait toujours de ce que je fabriquais dans mon coin. On craignait que je ne manque d’ambition.
Nous allions à Paris de temps à autre faire des courses dans les grands magasins. Si nous partions assez tôt en début d’après-midi, par le métro de deux heures moins dix, et si nous arrivions en avance sur le quai, je voyais passer la rame de marchandises qui descendait chaque jour de Robinson vers Paris. La motrice ressemblait à une voiture de voyageurs tronquée. Elle ne tractait jamais plus de deux ou trois wagons en plus d’un immuable fourgon de queue. Le convoi roulait à basse allure et passait en gare sans faire halte. Un profond mystère entourait cette navette quotidienne — le train de marchandises est le dieu des trains, affranchi de toute contrainte à l’égard des horaires et des gares qu’il traverse avec superbe.
Le jeudi matin, le facteur déposait dans la boîte mon abonnement au Journal de Mickey. On y publiait en bande dessinée, par épisodes hebdomadaires, les aventures de Lancelot. Le chevalier arpentait de lourdes forêts où lui seul semblait capable de s’orienter. Plusieurs semaines durant, il eut à traverser un marais maudit que hantait un monstre amphibie. L’histoire était suspendue à l’imminence de la chose vivante, innommable. Chaque épisode ne courait que sur une double page et il arrivait qu’une seule vignette occupât toute une page — le cheval et son héros, vêtu de son épée et d’un fin justaucorps, cheminant parmi les flaques, le silence menaçant des déblais livrés aux herbes grasses. En rentrant de Bourg-la-Reine à la nuit tombée, la vitre du wagon ouvrait sur l’opacité de Brocéliande où je guettais, en contrebas du ballast englouti, à l’endroit où la grue avait chu, la Bête de la ligne de Sceaux.
C’était avant les pendules à cristaux liquides, l’affichage électronique des destinations, le radioguidage des rames, avant la régulation informatisée du trafic. Le machiniste disposait des signaux lumineux placés à distance régulière le long de la voie ainsi qu’à la sortie de chaque gare, en bout de quai ; si le convoi ne respectait pas un signal d’arrêt, il n’existait pour donner l’alarme que le crocodile (« cette pièce, qui offre une surface polie au milieu de la voie, ressemble à un grand lézard couché, ce qui lui a fait donner [ce] nom… », écrit Louis Figuier dans L’Année scientifique et industrielle 1882, p. 444). Le train électrique de marque Jouef que m’avaient offert mes grands-parents de Bourg-la-Reine comprenait un lot de rails-crocodiles sur lesquels se branchaient par un jack minuscule, source de faux contacts, les sémaphores lumineux et le passage à niveau dont les barrières s’abaissaient à l’approche du train. C’est ainsi que mon grand-père, conducteur d’une presse Heidelberg (l’imprimerie Larousse était située à Montrouge, dans le quartier de la Vache Noire) m’apprit qu’il y avait des crocodiles sur la ligne de Sceaux.
On ne déplorait pas plus d’accidents ni de suicides qu’aujourd’hui, les rames étaient moins longues, moins rapides, plus bruyantes mais, tout le temps que nous attendions sur le quai, il se logeait dans la gorge un muet qui-vive, une inquiétude planait dans le lointain des voies — à Denfert, au retour de Paris, c’est d’un tunnel que les voitures débouchaient soudain. Et quand approcha le temps où l’on estima que je pourrais remonter seul de Bourg-la-Reine (à la belle saison, quand il ferait encore jour) on me désigna des messieurs — et même certaines femmes — seuls, à qui par exemple il ne faudrait pas que je réponde s’ils m’adressaient la parole. Des gens de Brocéliande. Pourtant, j’étais plus que jamais Lancelot, maître de mes périls.
Il n’y a pas un soupçon de nostalgie dans tout cela. J’abomine ces compassions de cartophile qui confrontent, dans des éditions à trois sous, une vue d’époque en belle page avec un cliché contemporain du même panorama en vis-à-vis. Force m’est cependant de constater qu’il existait, dans les années de mon enfance, un support tangible à la partition de l’espace, à une vie organisée selon deux côtés, celui de Sceaux (pour lequel nous n’avions que nos jambes, qui devaient grimper le raidillon de la rue de Penthièvre), et celui de Bourg-la-Reine, auquel le rail conférait des qualités d’enviable lointain. Quant à Paris, c’étaient bien l’écartement des voies, la configuration du matériel roulant, le respect d’horaires aussi précis que ceux des trains de ligne qui empêchaient toute contagion entre les horizons scéen ou réginaborgien et l’empire obscur du métropolitain.
Les trains sont faits pour dérailler. Il s’agit d’une évidence enfantine sur laquelle je ne suis pas décidé à faire l’impasse (c’est bien assez que j’aie dû cotiser au problème des banlieues, comme n’aurait pas eu à le faire un natif d’Illiers ou de Montségur).
Mais les trains, j’ose dire, ne déraillent jamais seuls. Certes, ils sont parfois l’outil d’une fatalité individuelle. Je me souviens avoir été saisi d’un rire irrépressible le matin où j’ai appris par la presse que le cardinal Marty avait trouvé la mort à un passage à niveau. Il avait déclaré que sa 2CV l’emporterait au paradis. Il n’y avait qu’un train pour être à la hauteur d’une telle prophétie. Mon rire n’avait rien d’irrévérencieux. C’était le rire qui fait irruption volontiers à l’approche des manifestations du sacré sous ses formes les plus puissantes, les moins édulcorées par une mise en scène confessionnelle.
Un train, c’est de l’Être qui court à la catastrophe. Contre l’énergie cinétique d’un tel fatum, il suffit qu’un enfant joue aux dés — et qu’un seul dé tombe sur la voie.
Ligne de Sceaux, années 1950 ? D.R.
La présente chronique est constituée de passages du livre intitulé La Ligne de Sceaux paru dans la collection « Terre d'Encre » aux éditions du Laquet en février 2000.
Ayant, de façon chronique, des relations difficiles avec les président(e)s d'association qu'il m'arrive de devoir rencontrer dans un cadre professionnel, me vient soudain cet éclairage inédit : a priori, il ne devrait pas se creuser un tel écart entre le monde associatif et quelqu'un qui, par ailleurs, écrit (et cela devrait valoir pour le peintre, le plasticien, le musicien qui compose). Car c'est, de part et d'autre, d'œuvre(s) qu'il s'agit.
Œuvre singulière pour le second, bonnes œuvres collectives en face (il y a, sinon, association de malfaiteurs réprouvée par la loi). Même assurance, clamée haut et fort, de ne pas faire ça pour de l'argent. Même course à la subvention toutefois, à la reconnaissance d'utilité publique. Souci partagé de ne pas déplaire.
Quant à cet exercice passablement pervers du pouvoir propre au monde associatif, il tire une part de sa vigueur de la certitude, de nos jours, de faire trembler plus assurément l'édile sur ses bases électorales que le citoyen isolé doté de son seul bulletin ne saura jamais le faire. Un pouvoir qui n'est cependant pas inaccessible à l'écrivain, pour peu qu'il consente à communiquer : pendant des années, Jean-Edern Hallier fut, à lui seul, plus turbulent que cent associations d'arracheurs de maïs transgénique.
Cette partition relève-t-elle d'une fatalité ?
En 64, les premiers chrétiens sont accusés d'avoir provoqué l’incendie de Rome. Paul est décapité. Pierre, crucifié. Rapidement, les persécutions s’étendent à l’ensemble de l’empire, à l'Asie mineure au deuxième siècle. On martyrise Blandine à Lyon en 177. Être chrétien est puni de mort. L'Église primitive célèbre son culte dans la clandestinité – à Rome, dans les catacombes.
Écrire, aujourd'hui, c'est peut-être dessiner des poissons dans le sable du bout de sa semelle.
Poisson cryptogramme, conçu à partir du mot grec ichtus, poisson : I comme Iesous (Jésus), CH comme Christos (Christ), TH comme Theou (de Dieu), U comme Uios (Fils), S comme Soter (Sauveur). Les premiers chrétiens, à l'heure des persécutions, s'en servaient pour désigner secrètement « Jésus Christ, Fils de Dieu, le Sauveur » et se renconnaître entre eux.

Bien avant l'invention de la photographie, on a voulu s'approprier l'image éminemment provisoire des êtres que la mort vient de figer. La plupart des masques mortuaires qui sont parvenus jusqu'à nous pérennisent les traits d'hommes célèbres. Pourtant, on ne peut qu'être saisi par l'intime anonymat auquel accède le visage d'écrivains, d'hommes d'État et de guerriers tel que la cire ou le plâtre l'ont saisi, par empreinte directe – le mouleur embrassant ces visages comme aucune femme qui en fut amoureuse ne put jamais le faire : avec une malléabilité que la passion refuse ordinairement à l'amour. En ce sens, le daguerréotype n'a fait qu'apporter une contribution décisive à cette mise à distance de la mort dont on envisage mal que nos sociétés puissent, demain, revenir.
C'est pourtant ce que semble avoir tenté, voilà quelques années, un photographe allemand, Rudolf Schäfer, en réalisant à la morgue de Berlin-Est de nombreux portraits en noir et blanc d'enfants, de femmes et d'hommes décédés. Or, plus qu'un fugace rapprochement avec ces inconnus – ou avec l'idée de la mort elle-même –, c'est d'abord à nous seuls, qui découvrons ces clichés inattendus, que ces derniers nous confrontent soudain : soit que nous ayons entrevu, par le passé, un ou plusieurs des nôtres sur leur lit de mort et que le souvenir nous en reste alors diaphane mais ineffaçable ; soit que nous nous trouvions dans la position de l'enfant à qui l'on n'a pas permis d'entrer dans la chambre mortuaire et qui ne dispose par ailleurs d'aucune image expérimentale de la mort (beaucoup d'adultes, plus qu'il n'y paraît sans doute, se trouvent dans ce cas) ; les portraits de Rudolf Schäfer agissent alors, très curieusement, comme des images de substitution, efficaces parce que réconciliatrices. Dans l'une et l'autre hypothèse, ces photos, que nous ayons ou non mémoire du dernier visage de nos morts, nous consolent le regard. (Que ce mot s'impose invite à prendre en compte, outre la consolation, familière de la psychologie enfantine, le consolament de l'église cathare qui conjuguait le baptême et la confirmation, l'entrée de l'Esprit, du souffle, par imposition des mains.
De sorte qu'une première fréquentation de tels clichés, qui se cantonnerait à cet effet de surface, voulu sans nul doute par la démarche sérielle du photographe, en réfère d'emblée à une sémantique de la vie, non de la mort (Schäfer s'en tient pourtant à une prise de vue frontale, sans effets de lumière, qui satisferait les experts de l'identité judiciaire). Les expositions et les publications auxquelles ils ont donné prétexte en France, dans le courant de 1987, l'attestent par le fait même de leur publicité : quelques années plus tôt, le magazine Photo avait été retiré de la vente, dans la matinée de sa parution, pour avoir reproduit les clichés pris à l'Institut médico-légal du cadavre de Jacques Mesrine. Strictement comparables dans leur structure photographique, ceux-ci se démarquaient toutefois – outre le hiatus évident entre le statut officiel du photographe et le propos de l'éditeur – sur deux points : plus que l'illégalité d'une telle publication, ce qui rendait intolérable pour la société la diffusion de ces images c'étaient les causes de la mort, visibles sur la dépouille ; et la nudité du cadavre. Pour mieux dire, on avait – par mesure infamante délibérée ? — privé de linceul celui qui avait tant nargué cette même société et ses polices, l'ennemi public abattu au terme d'une interminable traque. Et ce détail renvoie soudain sur l'œuvre de Schäfer un rai de lumière inédit.
Les gisants de la morgue berlinoise sont en effet recouverts jusqu'aux épaules d'un drap blanc, dont on peut supposer qu'il a juste été rabattu sur le buste pour la pose. De sorte que le suaire occupe plus de la moitié de la surface totale sur certains de ces clichés. Ce protocole a permis que le visage seul concentre l'intention dramatique manifeste (fût-elle angélique) qui a poussé l'auteur à portraiturer des cadavres. Or, que l'on s'attarde un peu devant ces photographies – celle, notamment, du jeune enfant mort – et que l'on pratique la méthode de méditation inspirée à Georges Bataille par le supplice « des cent morceaux » (une série, là encore, de clichés où l'on assiste à la mise à mort d'un jeune Chinois que le bourreau découpe, vivant, membre à membre) : le regard et la pensée isolent bientôt le suaire comme unique objet de la contemplation. Au point que l'hypothèse ne tarde pas à s'imposer selon laquelle Schäfer n'aurait photographié que des suaires.
Il aurait ainsi placé son objectif dans une intermittence qui ne se mesure qu'à la blancheur immaculée du linge – comment concevoir, devant la sereine impassibilité de ces visages, l'imminence de l'œuvre délétère qu'a d'ores et déjà engagée la décomposition ? Le corps n'aurait, dans ces photos, d'autre fonction que de rendre intelligible et bouleversant le drap mortuaire : c'est lui dont on pressent, soudain, qu'il va trahir la souillure de la mort, livrer l'icône corporelle qui est en train de s'élaborer. C'est à la finesse de sa trame que celle ou celui qu'on en a vêtu dans la mort léguera sa dernière image, une empreinte intégrale, authentique plus que le film photographique ne le propose, composée d'extraits et d'esprits restitués de ce corps qui s'absente dans la nuit de la matière. Rudolf Schäfer n'a pas osé – pratiquement, cela ne pouvait guère s'envisager – photographier des suaires vides, comme put le faire, le 28 mai 1898, Secondo Pia, qui fut le premier à fixer sur la plaque sensible le Suaire de Turin. Celui-ci découvrit le soir même, en plongeant la plaque dans le révélateur, que le négatif seul est lisible : alors que le drap n'offre à la vue que des taches rougeâtres éparses, la pellicule photographique, par inversion, révèle le modelé du corps jusqu'en ses moindres accidents, jusqu'aux traces des blessures infligées au crucifié. C'est ainsi l'épreuve directement contretypée du négatif, beaucoup l'ignorent, que divulgue l'imagerie pieuse.
Faute d'avoir consenti à cette inversion – qui eut constitué un acte subversif majeur, dans un monde que muselle fermement notre hygiénisme totalitaire – Rudolf Schäfer a muré dans l'indifférence des limbes les morts de Berlin, qui nous laissent impassibles et sereins.
Rudolf Schäfer, l'une des photographies de la série Visages de Morts, 1986. Extrait de Camera International, n° 13, hiver 1987.
[En lien dans le paragraphe d'introduction] La Vierge inconnue du canal de l'Ourcq, photographie d'Albert Rudomine, 1927. D.R.
Ce texte de Dominique Autié a paru dans Langes de la passion,
Éditions L’Éther vague/Patrice Thierry, 1995 (diffusion Verdier).
Femme tartare
Sommeil contre une selle de cuir fauve. La nuit est vaste et froide, l'âme rumine un bruit d'anneaux, de soupirs noirs près des crinières. Très loin un cri ! O mon silence, plus vif que le guet ou l'étoile ! J'attends le jour dans très longtemps qui va blanchir…
Le lendemain sera théâtre en marche sur la terre. Les Passes sont des actes. Par migrations par effraction tout un royaume s'ouvre la plaine bleue avec ses villes et ses palmes. Et puis la peur, le viol. J'ai tremblé pour des femmes lourdes. Beauté des miens et leur fureur !
Beaux objets de mes mains : chaudrons et vasques se modèlent à mes flancs. Les gestes sont des rites et le feu me reforge, tous les jours il est Dieu ! Nos grands troupeaux sont la richesse et la vie lente, les chevaux ont une âme et la terre est leur chant profond.
Toute la chair du temps pèse comme un automne. Je touche les racines les branches sèches du soleil dans les grands crépuscules de nos bivouacs. Ma vie est l'œuvre sans défaut, je suis l'autre visage de l'histoire et l'acte pur, au bras des hommes, par ma main rousse.
Moi, celle des Nomades, dans l'herbe rase des vents, et non voilée !
La quinzaine de recueils de Claire Laffay qui figurent parmi mes livres forment l'une des zones d'incandescence qui, lorsque je ne fais même que traverser vivement la bibliothèque, m'aimantent l'esprit et le cœur. Il arrive souvent que, pourtant pressé par une tâche professionnelle, je fasse halte un instant et tire un volume de son rayon pour lire un poème bref – je peux affirmer ainsi que l'œuvre de Claire Laffay m'est plus qu'une autre familière.
De la seconde à la terminale, elle fut officiellement mon professeur de français. Dans les faits, je lui dois une dette dont, aujourd'hui encore, il m'est très difficile de cerner l'ampleur : j'écrivais avant que le sort ne me la désigne comme enseignante, elle affichait un mépris de l'objet livre qui aurait dû me la rendre étrangère et j'avais engagé le pari de passer le bac sans avoir ouvert une seule fois le Lagarde et Michard.
Il lui arrivait d'arpenter les couloirs, les yeux dans les nuages, à la recherche de ses élèves et de passer devant nous sans nous reconnaître. Ce matin-là, nous l'attendions devant notre salle. Un petit essaim bruissait dans mon dos. Quelques-unes des oiselles qui furent ma croix durant ces premières années de mixité gloussaient autour de je ne savais quoi, que l'une d'entre elles détenait et montrait aux autres en ménageant ses effets. Étrangement, cet épisode fut la foudre.
La petite sotte s'était procuré à la librairie de Sceaux, qui en assurait le dépôt et la vente, le tout premier recueil de poèmes de cette femme. Elle en ânonnait les vers obscurs et lumineux, dosant les salves de ricanements qu'elle se sentait soudain l'exorbitant pouvoir de provoquer à sa guise. L'après-midi même, j'avais en main un exemplaire de Cette Arche de péril de Claire Laffay, le volume même qui est à portée de mes doigts tandis que je rédige cette chronique à l'écran.
La découverte de cette langue, porteuse d'un onirisme qui ouvrait une brèche béante dans mes misérables délires obsidionaux de l'époque, déverrouilla en moi la langue. Mais jamais, il me semble – et ce point crucial reste sans doute le plus problématique, puisque le plus intimement lié à mon ADN de fils d'ouvriers imprimeurs sur plusieurs générations –, la matérialité du livre n'a, comme alors, médiatisé cet accès à la langue. Cette Arche de péril, imprimé à cinq cents exemplaires (dont cent numérotés sur Arches) aux frais de l'auteur, reste un pur modèle de sobre élégance typographique. J'ai acquis, quelques années plus tard, l'un des exemplaires du tirage de tête, qui côtoie l'édition courante dans ma bibliothèque ; mais c'est curieusement dans celle-ci, toujours, que je lis et relis cette écriture de l'origine, guettant le retour de flamme de l'émotion première, dont ma mémoire organique ne s'est jamais défaussée : la peau de mes doigts ne manque jamais de m'indiquer qu'elle touche une pierre échue de la nuit des temps de l'esprit, un nodule aux propriétés semblables à la piézoélectricité du quartz.
Je referme ici la porte au nez des souvenirs, qui ne concernent que moi, pour donner à lire les deux premiers poèmes que j'ai lus de cette femme. Dans le recueil, ils s'intitulent l'un et l'autre : Vu. Mon métier d'éditeur, ma présence sur la Toile me convainquent que le seul hommage conséquent consisterait à mettre en ligne, sur un site qui lui serait consacré, une telle œuvre que tout, sinon, semble bien désigner pour l'oubli.
Au grand jour de quatre heures de plein été
Cette charogne, près d'une pierre, où notre pied a buté presque
D'un oiseau mort, son ventre rond
Odeur de mort et de soleil
Les blés étaient murs et nous marchions sur la face de la terre
Qui regardait le ciel
Avec cet œil.
Une libellule mourante sur la route lisse – trop –
Luttant contre le vent et n'arrivant pas à se retourner,
avec ses grandes ailes comme des voiles, qui l'entraînaient…
Et ses yeux
(des milliers de fois un arbre distillé dans cette profondeur très savante de jade où se recroise un arc-en-ciel)
Ses yeux énormes.
Immobiles
À vérifier. Car elle est Celle – l'ignorais-tu ? – dont les yeux savent pivoter
Mais même les pattes à la fin – ce fut très long – ne frémissaient plus que par le vent.

Jean Hélion, dessin pour Imaginaires de Claire Laffay, 1966.
La mer, première nourrice de la vie, conserve encore, dans ses abîmes, beaucoup de ces formes singulières, discordantes, qui furent les essais de l'animalité ; la terre ferme, moins féconde, mais plus apte au progrès, a presque totalement perdu ses étrangetés d'autrefois. Le peu qui persiste appartient surtout à la série des insectes primitifs, insectes d'industrie très bornée, de métamorphoses très sommaires, presque nulles. Dans nos régions, au premier rang de ces anomalies entomologiques qui font songer aux populations des forêts houillères, se trouvent les Mantiens, dont fait partie la Mante religieuse, si curieuse de mœurs et de structure. Là prend place aussi l'Empuse (Empusa pauperata Latr.), sujet de ce chapitre.
Sa larve est bien la créature la plus étrange de la faune terrestre provençale, fluette, dandinante et d'aspect si fantastique que les doigts novices n'osent la saisir. Les enfants de mon voisinage, frappés de sa tournure insolite, l'appellent le diablotin. Dans leur imagination, la bizarre bestiole confine à la sorcellerie. On la rencontre, toujours clairsemée, au printemps jusqu'en mai, en automne, en hiver parfois si le soleil est vif. Les gazons coriaces des terrains arides, les menues broussailles abritées de quelques tas de pierres en chaude exposition, sont la demeure favorite de la frileuse.
Donnons-en un rapide croquis. Toujours relevé jusqu'à toucher le dos, le ventre s'élargit en spatule et se convolute en crosse. Des lamelles pointues, sortes d'expansions foliacées, disposées sur trois rangs, hérissent la face inférieure, devenue supérieure par le retournement. Cette crosse écailleuse est hissée sur quatre longues et fines échasses, sur quatre pattes armées de genouillères [1], c'est-à-dire portant vers le bout de la cuisse, au point de jonction avec la jambe, une lame saillante et courbe semblable à celle d'un couperet.
Au-dessus de cette base, escabeau à quatre pieds, s'élève, par un coude brusque, le corselet rigide, démesurément long et rapproché de la verticale. L'extrémité de ce corsage, rond et fluet comme un fêtu de paille, porte le traquenard de chasse, les pattes ravisseuses, imitées de celles de la Mante. Il y a là harpon terminal, mieux acéré qu'une aiguille, étau féroce, à mâchoires dentées en scie. La mâchoire formée par le bras est creusée d'un sillon et porte de chaque côté cinq longues épines, accompagnées dans les intervalles de dentelures moindres. La mâchoire formée par l'avant-bras est canaliculée pareillement, mais sa double scie, que reçoit au repos la gouttière du bras, est formée de dents plus fines, plus serrées, plus régulières. La loupe y compte une vingtaine de pointes égales pour chaque rangée. Il ne manque à la machine que d'amples dimensions pour être effroyable engin de tortionnaire.
La tête s'accorde avec cet arsenal. Oh ! la bizarre tête ! Frimousse pointue, avec moustaches en croc fournies par les palpes ; gros yeux saillants ; entre les deux une dague, un fer de hallebarde ; et sur le front quelque chose d'inouï, d'insensé : une sorte de haute mitre, de coiffure extravagante qui se dresse en promontoire, se dilate à droite et à gauche en aileron pointu et se creuse au sommet en gouttière bifide. Que peut faire le diablotin de ce monstrueux bonnet pointu, comme ni les mages de l'Orient ni les adeptes de l'art trismégiste n'en ont jamais porté de plus mirobolant ? Nous l'apprendrons en le voyant en chasse.
Le costume est vulgaire ; le grisâtre y domine. Sur la fin de la période larvaire, après quelques mues, il commence à laisser entrevoir la livrée plus riche de l'adulte et se zone, de façon très indécise encore, de verdâtre, de blanc, de rose. Aux antennes déjà se distinguent les deux sexes. Les futures mères les ont filiformes ; les futurs mâles les renflent en fuseau dans la moitié inférieure et s'en font un étui d'où émergeront plus tard d'élégants panaches.
Voilà la bête, digne du crayon fantastique d'un Callot. Si vous la rencontrez parmi les broussailles, cela se dandine sur ses quatre échasses, cela dodeline de la tête, cela vous regarde d'un air entendu, cela fait pivoter la mitre sur le col et s'informe par-dessus l'épaule. On croit lire la malice sur son visage pointu. Vous voulez la saisir. Aussitôt cesse la pose d'apparat. Le corselet dressé s'abaisse, et la bête détale par longues enjambées en s'aidant des pattes ravisseuses, qui happent les brindilles. La fuite n'est pas longue, pour peu que l'on ait coup d'œil exercé. L'empuse est capturée, mise dans un cornet de papier qui épargnera des entorses à ses frêles membres et, finalement parquée sous une cloche en toile métallique. En octobre, j'obtiens ainsi un troupeau suffisant.
[1] L'édition Yves Delange (voir ci-dessous) donne fautivement, pour ce mot, grenouillères (qui désigne une combinaison pour bébé dont les jambes se terminent en chaussons [Le Nouveau Petit Robert]. J'ai vérifié dans l'édition Delagrave (l'une des très nombreuses réimpressions de l'édition d'origine en onze volumes, chez l'éditeur attitré de Fabre) que c'est bien, en toute logique, genouillères que l'auteur a écrit. Dans le dernier paragraphe reproduit ici, en revanche, Jean Henri Fabre a bien écrit …pour peu que l'on ait coup d'œil exercé ; l'omission de l'article n'est donc pas fautive dans l'édition actuelle.
[2] Dans l'édition Yves Delange (disponible actuellement), Robert Laffont, collection « Bouquins » (deux tomes), 1989, tome I, pp. 1123 sq.
Un chapitre de la série L'ordinaire et le propre des livres est consacré à la centaine de manuels scolaires que Jean Henri Fabre a rédigée pour les éditions Delagrave dans la seconde partie de sa vie. Une galerie photographique accompagne cette présentation. Lire cette chronique – Cliquez ici.

Nous proclamons, déclarons et définissons que c'est un dogme divinement révélé que Marie, l'Immaculée Mère de Dieu toujours Vierge, à la fin du cours de sa vie terrestre, a été élevée en âme et en corps à la gloire céleste. La constitution apostolique qui contient ces mots, Munificentissimus Deus définissant le dogme de l'Assomption, a été signée par Pie XII en date du 1er novembre 1950.
Pour les catholiques eux-mêmes, la Vierge Marie me semble une figure hautement paradoxale. Un rapide regard sur l'histoire de l'Église le confirme : la dévotion rendue à la Mère du Christ s'ancre dès l'origine dans une ferveur populaire, devant laquelle l'institution semble avoir toujours traîné les pieds (le dogme de l'Immaculée Conception, si problématique pour nombre d'esprits, n'est antérieur que d'un court siècle à celui qu'honore la fête d'aujourd'hui). Des écoles de théologiens ont justifié ce peu d'entrain de l'Église en arguant de la présence toute de réserve et de discrétion de Marie dans le Nouveau Testament.
Il semble pourtant que cette empathie populaire fait écho à des données immédiates et universelles de l'imaginaire humain [1]. Je termine, ces jours-ci, la lecture d'un beau livre écrit par Mgr P. Rossillon qui fut, dans la première partie du siècle dernier, évêque de Vizagapatam (non loin de Madras, dans le sud-est de l'Inde). Il y relate [2] comment, lors d'une épidémie de choléra, un petit village de quatre cents âmes, Jeyapouram, déjà largement converti par la mission catholique, s'adonne une nuit à une cérémonie dite païenne par l'auteur pour adresser sa supplique à l'antique déesse hindoue comptable de la maladie terrible. Le missionnaire en poste, averti par l'un de ses catéchumènes, disperse l'assemblée et assène quelques coups de canne à ses ouailles. Le lendemain, un petit groupe de jeunes villageois se réunit chez le prêtre : Père, nous avons pensé que pour vaincre le diable et réparer notre infidélité, il serait bon de proclamer solennellement la sainte Vierge Reine et protectrice de Jeyamouram, et d'établir l'Assomption [qui n'était donc pas encore un dogme mais qui était déjà fêtée le 15 août] comme notre fête patronale. Et l'auteur de confirmer que ce culte marial, suggéré par des Indiens eux-mêmes, a contribué à souder la communauté naissante, à se substituer efficacement dans l'imaginaire religieux du village hindou aux cultes autochtones de la féminité sacrée. Je suppose que l'on trouverait un grand nombre d'exemples semblables dans les Lettres édifiantes que les jésuites avaient coutume d'adresser à leurs supérieurs depuis leurs missions sur les autres continents.
Je trouve quelques similitudes entre notre monde tel qu'il va et Jeyapouram en butte au choléra.
Jamais sans doute la fille aînée de l'Église n'a fait montre au quotidien d'autant d'indifférence à l'égard de toute tradition mariale ; jamais non plus, me semble-t-il, la figure de la Vierge ne lui a tant manqué, sans qu'elle le sache. Je parle ici, d'abord, de la figure tutélaire de nos églises, des niches qu'on trouve encore à la croisée de quelques chemins de campagne, je parle des statuettes de Lourdes [y compris celles en plastique translucide qui contiennent de l'eau de la grotte] – tant il est vrai que notre imaginaire reste, à son propos, tributaire d'un art sulpicien dont j'ai, un temps, collectionné les icônes, adulé le kitsch. Car s'il est un singulier pouvoir dont semble disposer la Mère humaine et non humaine du Christ, c'est bien celui de se satisfaire de ce plâtre peinturluré et d'un académisme dévotionnel dont (dont les sujets religieux de Bouguereau offrent le parangon).
Sous ce vernis écaillé – et c'est là une part du paradoxe –, la Vierge se dresse aujourd'hui devant moi comme le contraire du débraillé ambiant. Elle est Celle devant qui l'on se tient. Elle est notre sens de la tenue (j'ose cette formule, qui paraîtra profane, mais je n'en vois pas d'autre). Contre toute raison, elle reste, mystérieusement, l'aune de la femme magnifique.
[1] Je renvoie au petit ouvrage, admirablement documenté et illustré, de Shahkrukh Husain, La Grande Déesse-mère, traduit de l'anglais par Alain Deschamps, postface de Jean-Yves Leloup, dans la collection « Sagesses du Monde », éditions Albin Michel, 1998. Deux doubles pages seulement sont consacrées à la Vierge Marie sur les 184 pages que compte le volume. Cette simple donnée quantitative, qui n'est nullement le fruit d'un parti pris réducteur à l'égard du christianisme, montre bien l'ampleur du matériau anthropologique dévolu à la féminité sacrée.
[2] Mrg P. Rossillon, L'Inde à la croisée des routes, Librairie de l'œuvre St-Charles, Bruges, 1935 ; pp. 95 sq.
La Vierge, L'Enfant Jésus et saint Jean-Baptiste, William-Adolphe Bouguereau (1825-1905), huile sur toile, 1875, collection privée.
En « zoom » :
La Vierge consolatrice, huile sur toile, 1877, musée des Beaux-Arts de Strasbourg (dépôt du musée d’Orsay).

Elle est dans la salle de bains. J'écris. Une même disposition d'esprit réglerait donc mes relations, intimes et sociales, avec le linge et le papier. Rien n'est plus apprêté, ne réclame de l'industrie papetière tant de soin que la page blanche. Rien n'est comme elle évocateur d'un scandale à venir – mots et ratures de la première phrase, informulable, que lessive toujours inlassablement l'intention du texte – sinon le petit linge immaculé qu'elle choisit au matin dans le rayon réservé de son armoire.
Écrivant, je fais tache. Celui qui professe dans l'adolescence un penchant pour le journal intime, le récit fantastique ou l'écriture dramatique se fond dans les lubies de son âge. Que la manie s'organise, qu'elle accède à quelque publicité, empiète sur le sérieux de maturité promise, l'auteur se désigne, jure. Quant à l'écriture elle-même (je parle des techniques scripturaires, du calame des Anciens à la Sergent-major de mon enfance) elle a nourri une immémoriale hantise de la bavure et du pâté qu'à peine l'invention du bic et du Macintosh parvint à endormir chez ceux de ma génération. Codée, tirée au cordeau, ornementale jusque dans ses repentirs, la calligraphie de mes manuscrits n'a cessé d'officier sur le papier de mes brouillons – que je préfère d'un blanc douteux – une liturgie de la souillure. En dépit des efforts constants de la technologie, ceux qui auront la charge de l'impression du texte typographié restent, pour quelque temps encore, tributaires du maculage : le recto fraîchement encré accueille le verso de la feuille suivante ; le frottement de sa chute puis le poids de centaines d'autres accumulées à vive cadence font peser le risque d'une impression importune sur l'autre face, vierge ou non, du papier.
Il semble toutefois que l'édition électronique doive, de la rédaction du texte à sa duplication industrielle, bannir toute occasion de contact, de tangence, de transfert de matière, dans l'immémorial processus d'impression qui, depuis la main magdalénienne improvisant le premier pochoir sur la paroi des grottes jusqu'à la presse offset, n'avait consisté qu'à maîtriser l'universelle propension du réel – corps et choses tangibles – à s'empreindre, à maculer. L'effort de nos sociétés vers l'immatériel passe par un éreintant déni de la matière dans son travail le plus essentiel. Abrasion, foulage, chimisme, capillarité, avec quoi les sciences et les techniques ont négocié depuis l'Homo faber, sont mis à prix : la chose imprimée, comme nombre de produits justifiant désormais le blister qui leur fait office de préservatif, sera élaborée en milieu neutre.
Dans le même temps, le corps lui-même s'est entendu adresser les mêmes objurgations. Comme si le brassage de la peau et des voiles jusqu'alors secrets qui le couvrent, créateur d'écritures sapides et chiffrées, menaçait le nouvel angélisme à l'œuvre dans les laboratoires de Silicon Valley, on fit implicitement procès à des siècles de mode. Au blanc surfacé, aux teintes lisses et voyantes qui sécrètent, dans la nuit de la robe, les enivrants aveux du corps, les stylistes ont substitué des motifs chamarrés sur fonds pastel, des arabesques et des compositions florales en camaïeu, qui apparentent désormais le petit linge au costume balnéaire. Il n'est plus un défilé de mode qui n'inscrive à son programme, parmi les créations de haute couture, la vulgarisation ostentatoire de cette lingerie normalisée. Sous couvert de libéralisme moral et sexuel [1] – toute une esthétique du soft et du light venant prêter main forte à la démarche –, c'est une véritable mise en demeure qui est adressée au corps de s'aligner sur la nouvelle proxémie ; puisqu'il semble impossible de le tenir à distance prophylactique des tissus dont il se vêt – comme parvient à le faire, désormais, l'imprimante laser de la page blanche et de la matrice –, on anticipe l'irrémissible souillure : on le pare de taches propres.
Je n'avais trouvé à cette pression sociale devenue planétaire, qui compromet dans la même hantise les technologies les plus avancées et les instances primordiales de la vie, que de fragiles références chrétiennes dans l'usage lancinant qui était fait, lorsque j'étais enfant, d'interdictions incantatoires telles que : Ne regarde pas, c'est sale ! ou Ne va pas encore faire des saletés ! La liste des abominations tendait à l'exhaustivité, dans le cadre d'une hygiène impérialiste dont le corps était le souffre-douleur de prédilection. Bien que je les pressentisse, je renonçai à rechercher leurs fondements dogmatiques. Jusqu'à ce que le hasard me fasse lever les yeux, dans une chapelle désaffectée de province, vers une toile mitée représentant une Vierge à l'Enfant. Je fus d'abord séduit par la maladresse de cette croûte sulpicienne qui affublait la mère, la faisait paraître absente ou prostrée de n'avoir à exhiber qu'un gnard aux traits de petit vieux. De sorte que je tardai à prêter attention à la devise qui avait pourtant, de toute évidence, requis les soins appliqués du peintre : en onciales blanches, dont les proportions achevaient de tasser les personnages dans leur rôle de piteuse figuration, il était écrit MACULA NON EST IN TE.
L'inscription m'offrait le chaînon manquant d'un véritable phylum idéologique, dont Félix Gaffiot me confirmait que le vocabulaire romain s'était fait peu ou prou le complice : macula connaît dans divers textes de Cicéron le glissement lexical qui lui fait successivement désigner dans La République – comme chez Virgile – la marque, le point ; dans Verrines les mailles d'un filet ; puis la tache, la souillure du vêtement ou du corps (références faites ici à Pline et Ovide, attestant la diffusion de cette acception à l'aube de l'ère chrétienne, avant que le dogme trouve à se formaliser) ; mais il semble que ce soit chez Cicéron – mort en 43 avant le Christ – que l'on rencontre l'usage le plus exemplaire du vocable pour signifier la flétrissure et la honte. Cette excursion savante n'est pas pour innocenter le christianisme, dont le latin de cuisine sous-entend ici que la Mère de Dieu n'a pas eu à fauter pour mettre au monde le Fils rédempteur. Pourtant, cette même religion qui fondera son iconologie sur la plaie ostensible, sur l'épanchement des larmes et du sang, prescrit de sévères exclusions parmi les humeurs dont l'empreinte se désigne à l'adoration : tandis que la virile agonie du Golgotha nous a légué véroniques, Mandylion et Saint Suaire, tous linges divinement souillés, l'épigraphe que voici attire la dévotion sur Celle que le désir n'a pas tachée.
La sentence ne laisse d'évoquer les slogans péremptoires en faveur des poudres à laver, détachants avant lavage et autres adjuvants de blanchiment dont la femme high tech fait mine de raffoler.
[1] Le lecteur veuille tenir compte du fait que ce texte a été écrit vers la fin des années 1980 [nda].
La Vierge aux Anges, William-Adolphe Bouguereau (1825-1905), huile sur toile, 1900, musée de Forest-Lawn Memorial-Park, Glendale, Californie.
Ce texte de Dominique Autié a paru dans Langes de la passion, Éditions L’Éther vague/Patrice Thierry, 1995 (diffusion Verdier).

Je suis entré à nouveau dans l'appartement. Non plus par obligation administrative mais, cette fois, pour me colleter avec le réel des lieux et des objets. Sur la grande table de la salle à manger, son matériel de reliure était en l'état où il l'avait laissé, un soir de décembre : le pot de colle ouvert, deux pinceaux fossilisés plantés dedans. Quand j'ai refermé derrière moi, dimanche, la table était débarrassée. Le dernier repas était enfin desservi.
J'ai décroché des murs les quatre pastels de Marie Valarché. Je l'avais pressenti : les rapporter – ou, plutôt, les arracher à sa demeure dernière à lui pour les conjoindre à ceux qui sont accrochés ici – constituait bien un geste décisif. Le fruit d'une décision nécessaire, en tout cas. Mon intime relation à mon père mort, désormais, se joue hic et nunc, dans ce lieu où j'habite, où je travaille, où j'écris, et non plus dans ce cénotaphe de la proche banlieue parisienne où j'ai failli, depuis décembre, cadenasser mon souffle avec mes larmes.
J'ai pris aussi quelques-uns des livres dont il a supervisé l'impression, l'un des albums de sa collection de timbres afin de statuer sur le destin de celle-ci, un superbe Christ baroque que son neveu Jean, le fils de Marie Valarché, lui avait offert il y a peu de temps en souvenir de sa sœur, un nouveau volume parmi la vingtaine qui subsiste là-bas de nos photographies de famille (j'en avais déjà extrait plusieurs, avant de regagner Toulouse juste après l'enterrement). Et, pour conjurer toute dramatisation importune, j'ai roulé dans une feuille de Sopalin le bec verseur promotionnel de la bouteille d'huile d'olive entamée, un accessoire épatant offert par Puget il y a une dizaine d'années pour l'achat d'un pack de deux litres de leur huile Première pression à froid. Un objet que j'ai obstinément envié à ma mère, les dernières temps de son règne. [J'ai jeté l'huile, qui avait dépassé la date de péremption.]
Et j'ai repris la route, dans l'autre sens.
J'ose cette hypothèse : dans ce qui m'a tétanisé ces derniers mois, entrerait pour une part non négligeable mon refus d'obtempérer à l'injonction d'un quelconque devoir de mémoire. Et Dieu sait combien de fois j'ai vu venir de loin, sous l'affabilité de la sympathie, ce rappel de la posture formatée, affectivement correcte, inventée de toutes pièces par une civilisation qui refuse à la mort tout accès organique à sa langue mais se vautre dans la nécrophilie au premier talk show venu.
Mon père compte au nombre des êtres qui nous font vivre, non par la mémoire, mais par le désir et par l'énergie d'aimer qu'ils continuent d'inspirer – d'agiter – en nous. Le temps du premier chagrin dépassé, c'est moins à eux qu'au monde que se destine et s'applique, à travers eux vivants en nous, cette énergie. Je vais enfin pouvoir me livrer à la précieuse ambivalence du deuil, à sa saveur de douce-amère – je m'étais trompé sur un point, en janvier : rapporter les tableaux de Marie Valarché n'aura pas été l'ultime station de mon cheminement de deuil mais, sans doute, son geste inaugural.
Le devoir de mémoire, c'est la mort à l'œuvre, qui ne veut plus dire son nom. C'est la mort hors la langue. La mémoire, telle qu'on nous la revend ces temps-ci, c'est du posthumain, de l'affect pour clones. Sur mes sept cents kilomètres d'asphalte, c'est de l'amour en barres que je convoyais dans mon coffre de voiture.
C'est comme ça, sinon je me fâche.
Pourtant, j'aurais au moins une bonne raison de détester cette femme, de lui tenir rancune à tout jamais pour avoir dit, de ce ton ferme qui était le sien : Les gens qui attendent de l’aide pour écrire, vous savez…, qui attendent d’avoir du temps, d’avoir du calme, une maison calme… c’est pas vrai ! C’est le prétexte. Ils n’ont qu’à écrire, partout. On écrit partout. Ce ne sont pas des écrivains, je veux dire. […] Pour L’Amant , je n’avais pas de lieu pour écrire. Je transportais mon manuscrit de lieu en lieu. On ne me la faisait pas, cette histoire-là, voyez-vous, c’est dans ce sens-là que je vous le dis. Je ne me racontais pas d’histoires là-dessus. Et je ne me raconte pas d’histoires. Je sais que quand on n’écrit pas, eh bien on n’écrit pas. C'est de moi qu'elle parlait ce jour-là, c'est moi qu'elle visait, c'est sûr, en répondant cela à Bernard Pivot [1].
Pourtant, j'aime cette femme. Que j'ouvre l'un ses livres, son texte me saisit à la tignasse et je ne peux plus refermer le volume. Qu'elle apparaisse sur un écran, je suis impressionné – quelque chose que je ne peux nommer autrement qu'une autorité morale, qui émane d'elle, de ce qu'elle écrit, s'impose, a prise sur moi. J'ai de bonnes raisons. J'en donne quelques-unes ici à qui aurait besoin de les entendre.
Voilà une femme qui, la première et la seule à ma connaissance, a procédé à une lecture de ces signes énigmatiques que sont les mains négatives dans les grottes peintes du magdalénien, à une époque où les préhistoriens multipliaient les hypothèses intenables et se prenaient les pieds dans le tapis. Plus largement, elle est la seule dont l'œuvre appelle, comme signes à part entières, ce que j'ai cru possible d'appeler les icônes corporelles – les ombres laissées sur les murs d'Hiroshima par le flash nucléaire, l'empreinte d'un corps sur les draps d'un lit (La Maladie de la mort) et jusqu'à ce texte, qui lui valut une sévère condamnation, donné en 1985 dans Libération où elle écrit : J'essaye de savoir pourquoi j'ai crié quand j'ai vu la maison. Je n'arrive pas à le savoir […] L'enfant a dû être tué à l'intérieur de la maison. Ensuite, il a dû être noyé. C'est ce que je vois. C'est au-delà de la raison [3]. J'ai posé l'hypothèse qu'elle a vu quelque chose qui s'apparente aux icônes corporelles d'Hiroshima – aux auras de l'enfant et de l'assassin.
Voilà une femme qui a suivi le parcours du combattant de l'alcool. Avec un courage et une dignité dont je sais le prix, Bernard Pivot lui demande pourquoi elle buvait. Réponse de Marguerite Duras : On boit parce que Dieu n’existe pas. Et Pivot consacre quelques instants à la présentation du récit dans lequel Yann Andréa évoque la cure de désintoxication de Marguerite Duras, M.D., un des livres les plus secouants que je connaisse sur le calvaire alcoolique [4].
Voilà une femme qui devient femme à quinze ans en s'offrant à un homme qui a le double de son âge. Et qui, à soixante-quatre ans, devient l'amante d'un homme qui n'a pas la moitié de son âge. Une femme dont les livres sont de la chair et de l'âme de femme aimante.
Je me suis trouvé en sa présence, une fois. Fin 1980 ou début 1981, je suis invité, à Paris, en tant qu'éditeur de sciences humaines, à une étrange grand-messe organisée pour la parution du premier numéro de la nouvelle revue officielle de l'école lacanienne [L'Âne ?]. Cela se tient dans un immense appartement [celui des Miller ? je n'ai plus aucun souvenir précis des circonstances exactes, à cette époque je buvais]. Je suis comme déjà marié avec une Lot-et-Garonnaise un peu plus âgée que moi, que j'épouserai pour des prunes deux ans plus tard. Elle m'accompagne dans mon voyage professionnel (j'habite Toulouse depuis fin 1979). Elle se présente une grande heure avant moi à la soirée en question, prévient que je suis retardé à notre hôtel par un rendez-vous avec un auteur.
Je partage l'ascenseur avec Bernard-Henri Lévy. Dans l'une des premières pièces, Lacan siège au centre d'un sofa, drapé dans un plaid, nimbé d'une noria d'égéries blondasses. Je cherche ma future épouse, ne rencontre que des faciès de célébrités. L'angoisse paranoïde de l'alcoolique dipsomane fait boule dans ma poitrine. Ce n'est que parvenu dans la pièce la plus éloignée de l'entrée que je la vois, qui me fait signe. Elle est près de la fenêtre. J'approche assez pour discerner la personne avec qui elle s'entretient, qui me regarde venir. Je n'en crois pas mes yeux. On me sourit. Je vous présente mon mari, entends-je alors, mais vous me pardonnerez, ça fait une heure que nous bavardons et je n'ai pas pensé à vous demander votre prénom…, dit-elle à Marguerite Duras.
J'emporterai dans la tombe le sourire à la fois complice et désolé que m'adressa Duras : Nous avons échangé des recettes de cuisine du Lot-et-Garonne, me dit-elle. Nous avons passé un merveilleux moment, votre femme et moi. Je vous laisse. Mon arrivée avait rompu le charme, cette joie que je suppose rare, quand on s'appelait Marguerite Duras, de pouvoir bavarder confitures avec une femme qui ne sait pas qui vous êtes et tenir le gotha à distance pendant tout ce temps. Il va sans dire que l'anecdote me fut imputée à charge par ma belle-famille, qui haïssait chez moi l'intellectuel et le parisien natif (ce qui, pour ces gens-là, relève du pléonasme), comme si j'avais été en quoi que ce fût responsable que leur fille, élevée au tube cathodique, ignorât le visage – et jusqu'au nom, sans doute – de Marguerite Duras.
À un moment de l'entretien, Bernard Pivot suggère, pour tenter de cerner son œuvre, l'image d'écrivain du désir. Elle s'insurge : Non, pas écrivain du désir, je ne veux pas. Vous ne dites pas : écrivain de la Corse… Femme admirable qui ignorait sincèrement que puissent exister, fiers de l'être, des écrivains de terroir.
[1] Les grands entretiens de Bernard Pivot, Gallimard/Ina, 2003. J'avais évoqué ici l'entretien avec Marguerite Yourcenar, également publié en DVD dans cette même série.
[2] Les Mains négatives, in Marguerite Duras, Le navire Night, Césarée, Les Mains négatives, Aurélia Steiner, Mercure de France, 1979. Marguerite Duras en conçut également un film, sous le même titre.
[3] Sublime, forcément sublime, Christine V., paru dans Libération du 17 juillet 1985. C'est moi qui souligne, par les italiques, la phrase C'est ce que je vois. Un chapitre de mon livre L'Imposition des mains s'intitule « Les icônes corporelles de Marguerite Duras » ; 1993, éditions L'Éther vague, Patrice Thierry, diffusion Verdier.
[4] Yann Andréa, M.D., Éditions de Minuit, 1983.
Marguerite Duras, Paris, septembre 1984 (d'après le DVD Gallimard/Ina).
Plusieurs fois l'an, mon père annonçait pour le samedi suivant une visite au cimetière. À l'encontre de bien des familles où l'on ne s'acquittait de ce devoir qu'à la Toussaint, nous entretenions les sépultures des nôtres avec un soin régulier. Sous une même dalle, reposent les parents de mon père ainsi que sa sœur Jeanne. Dans une travée située à l'autre extrémité, une tombe héberge un parent plus éloigné, que nous nous contentions de saluer d'un signe de croix et d'une brève prière, après les menus travaux d'entretien dispensés à mes grands-parents et ma tante légendaires. Le cérémonial relevait en effet d'un ordre tout imaginaire : il fallut la ferveur pudique de mon père et la pérennité de ses gestes (nous restions une grande heure à brosser la pierre, soigner les plantes, tamiser le gravier qui entourait le caveau) pour que l'enfant que j'étais s'appliquât lui-même à la tâche avec recueillement. La mort m'était étrangère comme l'étaient ceux qui reposaient là, que je n'avais pas connus.
Dès la veille, dans un sempiternel panier, il rassemblait son outillage : une grosse brosse, des chiffons, une truelle, un tamis, deux pots de terre rouge qu'il remplissait de terreau afin de rempoter les géraniums (ou remplacer, parfois, un pied que le vent avait brisé). L'administration communale mettait à la disposition des veuves, à l'entrée du cimetière, le seau et l'eau pour la lessive des pierres tombales.
Voici peu de temps encore, je pensais n'avoir gardé le souvenir vivace de ces équipées qu'en raison de la connivence qu'elles favorisaient avec un père par ailleurs très secret. Nous habitions la petite maison où plusieurs générations s'étaient succédé. En façade, une tonnelle – mes yeux de gamin la dotent aujourd'hui de proportions monumentales – étayait un nombre impressionnant de rosiers. À la saison, je me délectais de ce feu d'artifice muet, lent, que faisaient des centaines de roses au-dessus de ma tête. J'avais remarqué la façon dont la fleur explose parfois, avant même d'être fanée. Mon père sortait un énorme sécateur, un vieux gant de cuir dépareillé. En silence, il préparait un bouquet qu'il faudrait convoyer avec d'infinies précautions. Le cimetière était à une demi-heure de marche.
J'avais oublié, je le sais maintenant, l'essentiel de cet itinéraire. Les rues que nous devions arpenter n'offraient d'abord qu'une succession monotone de pavillons aux grilles sans fantaisie. Or, juste avant de parvenir au mur du cimetière – comme si les morts eux-mêmes avaient exigé qu'on fît croire aux passants que tout n'était pas encore perdu – j'ai soudain mémoire d'une vitrine d'apothicaire sur le trottoir opposé, entre un parterre de chrysanthèmes et le chantier du marbrier. Parmi les pots de faïence délicatement peints, frappés de noms que je ne savais pas lire, la pharmacienne – une vieille fille – avait placé un tatou naturalisé. (Je me suis accordé, voici peu, une heure à flâner de nouveau dans l'immense arsenal du naturaliste Deyrolle, rue du Bac. Parmi les modèles farfelus – de l'insecte microscopique au bœuf empaillé – je tombai sur un spécimen de l'animal.)
L'objet semble d'abord manufacturé. Comment croire qu'un quelconque bain amniotique pût macérer cette armure ? Sa couleur s'avère scandaleuse : jusqu'aux scarabées, la nature a pris soin d'évoquer le cuivre, l'acier, la ferraille. Jamais, sauf ici, la terre cuite. Le tatou se craquelle comme le sol d'un pays qui ne connaîtrait que la soif. Un homme du désert aurait sculpté de ses mains cet emblème, fétiche ou dieu d'eau. Entre la tortue et la conque des grands coquillages, le corps même n'inspire rien d'humide qui corrigerait l'apparente absurdité de sa silhouette. Pointu autant que sec, le tatou semble avoir fourni le prototype immémorial des forets et des mèches qu'utilise aujourd'hui l'ouvrier sur son vilebrequin. Mais quelle fragilité sous cette allure redoutable ! Un seul coup asséné sur sa carcasse le réduira, dirait-on, en un petit tas de boue séchée, méconnaissable et sans consistance sous les doigts.
Il est probable qu'à l'époque, déjà, l'incongruité de ce plésiosaure modèle réduit, dans la boutique d'une vénérable dame à sirops, justifia ma hâte à mettre mes pas dans les pas de mon père, pour aller fleurir des morts indifférents.
Armadillo (tatou), © binary.wittybanter.org, D.R.
Ce texte a paru pour la première fois dans Le Cabinet du naturaliste, éditions Clancier-Guénaud, 1988.
L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie

non tant rares que précieux
Passer pour un bibliophile me plonge toujours dans l'embarras. Selon la stricte étymologie, je le suis, comment le nier ? Pourtant, si je me délecte de la matérialité du volume, ma gourmandise n'est excitée qu'à la promesse d'un contenu.
Les dérives ne dateraient pas d'hier, ni même de Gutenberg. La bibliothèque d'un citoyen d'Herculanum renfermait plusieurs éditions des mêmes textes, laissant songer qu'il était collectionneur : conclusion hâtive d'archéologues et d'universitaires ? Au chapitre IX de son De tranquillitate animi, Sénèque fustige ceux qui accumulent les volumen sans les lire. Peu après l'invention du caractère mobile, en 1494, Sébastien Brandt embarque dans sa Nef des Fous quelques spécimens de bibliomanes. Et La Bruyère stigmatise encore l'un de nous au chapitre « De la mode » de ses Caractères [1]. Que répondre ? sans me rendre définitivement antipathique à tous ceux qui paient pour s'asseoir sur les gradins d'un stade, qui acquittent la redevance audiovisuelle, voire aux philatélistes eux-mêmes ? Il me vient ceci : j'ai le sentiment, achetant un livre de seconde main, de faire aussi métier de conservateur. Non de bibliothécaire. De pratiquer l'archéologie prospective (il y a un beau passage chez Dantec sur cette activité posthumaine). Est-ce un peu moins désuet, à vos yeux, que les soldats de plomb et les papillons ? [Je crains de m'enferrer.]
Je ne peux faire l'impasse, dans mon cas, sur la dimension chromosomique : je suis le fils de plusieurs générations d'ouvriers imprimeurs, des deux côtés. Je redoute que cette raison n'obnubile des souches plus spécifiques, exogènes, tout me le laisse supposer. Il y avait, dans la relation que mon père entretenait avec les livres qui entraient chez nous, une forme très singulière, étrange, de patience que je ne retrouve pas dans ma propre gestion.
Acheter, à vingt ans, les éditions déjà rares de Georges Bataille (mort en 1962, j'avais treize ans), de Roger Caillois, de Michel Leiris, témoignait d'une forme de piété. Il me semble que ce n'est pas plus compliqué que cela. Tant la première lecture de ces œuvres-là était, à l'époque, décisive. Ces livres, dans leur présence matérielle, ont étayé, pérennisé l'héritage moral – la typographie magnifique de mon édition argentine de Patagonie, de Caillois ! comme elle convient aux dernières lignes de ce texte, que j'emporterai dans la tombe :
Descendant le long de la côte jusqu'à l'une des extrémités des terres, je retrouve au large les présents immortels que personne ne mérita et devant qui les civilisations mêmes ne semblent durer qu'un jour : la mer, le vent froid du pôle et cette fixe constellation écartelée en sautoir sur le plus vaste ciel. Je ne me hâterai pas de mesurer ma vie à leur longévité. Il me faut auparavant apprendre à n'être pas indigne des ouvriers obscurs qui commencent ici une œuvre périssable. Là-bas, l'antique effort de leurs prédécesseurs m'a fait opulent. Vais-je leur être infidèle, quand la fidélité ne me commande que de bien exécuter ce que j'ai choisi d'accomplir ? Comblé de richesses et né dans l'entrepôt même où l'histoire les amassa, je suis trop redevable aux hommes pour mépriser leurs travaux et m'abstenir d'y prendre part. Je dois, comme fit chacun d'eux, apporter au trésor commun, à force de décence et de rigueur, un jour heureux, la chance aidant, une minuscule paillette. Alors seulement, je ne me sentirai plus parasite ou imposteur, mais me tiendrai bien droit à ma place et dans mon rang. Je pourrai traiter toutes les œuvres de l'homme d'égal à égal. J'aurai même conquis le droit de m'en éloigner et de voir comment, jusqu'à les faire disparaître, les rapetisse la distance.
Contrée toute d'espace et d'appel qui compose sur le sol un site comme il faudrait avoir l'âme…
S'il faut absolument décider d'un étalonnage diagnostique, je consentirais à quelque formule, d'ailleurs extraordinairement complexe à ajuster, qui rapporterait le nombre des volumes acquis à celui des pages lues, avec une troisième variable toutefois (un mathématicien m'aiderait à nommer rigoureusement tout cela) qui prendrait en compte le chiffre des volumes significativement consultés. On constaterait sans doute que, si le ratio des livres lus exhaustivement est d'un petit tiers, voire moins, dans certains secteurs où se trouve classée la littérature [le lecteur que je suis, à l'image de l'éditeur, mène une politique d'auteurs], ce ratio est non seulement inversé, mais doit tendre vers 100 % de volumes efficacement consultés (ou qui le seront) pour la part documentaire de mes achats. Cela est vrai, notamment, des livres assez nombreux que je rentre ces temps-ci pour nourrir, en amont comme en aval de la période, mon travail sur l'Inde des Grands Moghols.
Désiré, acquis, intronisé dans l'ordre sévère de la bibliothèque, lu ou consulté (toujours devenu peu ou prou familier – assez pour que je sache ce que j'y viendrai chercher, le moment venu), le livre cesse d'être rare – pour peu qu'il le fût. Il m'est simplement devenu précieux.
S'il y a quelque esprit de collection dans ma pratique, soyons loyal [pluriel de majesté, justifiant que l'adjectif s'accorde au singulier] : les livres n'en sont pas l'objet premier. Je me collectionne à travers les livres que j'acquiers. Qu'on l'écrive, qu'on le lise, qu'on paie pour se l'approprier, sans doute n'existe-t-il pas d'objet plus narcissique que le livre, dans tous ses états.
[1] Voir les deux articles Bibliophilie et Bibliophile de L'Encyclopædia Universalis, d'où je tire ces références.
La Pieuvre, texte de Victor Hugo, avec huit dessins d'André Masson, publié par Roger Caillois et Victoria Ocampo aux éditions des Lettres françaises à Buenos Aires en 1944 (entreprise éditoriale différente de l'hebdomadaire créé par Louis Aragon en 1941 sous le titre de Lettres françaises, qui parut jusqu'en 1972). En médaillon, l'un des huit dessins d'André Masson.
Non, vous n'avez pas déjà lu cette chronique. Mais une précédente, que je vous invite d'ailleurs à vous remettre en bouche avant de découvrir celle-ci, qui en est la suite.
Nestlé commercialise désormais deux références de crème dessert dans la collection Recettes pâtissières de Mont Blanc, l'une intitulée Poire façon crumble, l'autre Pomme caramélisée façon Tatin. Fou, comme je l'ai dit, d'entremets industriels, j'ai acquis un pack de quatre petits pots de la première.

À ma grande surprise, je n'ai pas éprouvé, comme avec la cerise du Petit Clafoutis de La Laitière, l'impression d'accéder à quelque précipité gustatif du concept de poire asséné par les exhausteurs de goût. Il m'a fallu rétablir la posture : on me voulait dans l'univers du crumble, dont la poire n'est ici qu'un ingrédient. Le crumble, m'indique le Petit Larousse illustré, est une préparation faite de fruits (pommes, poires, fruits rouges, etc.) recouverts de pâte sablée et cuite au four (cuisine anglaise). La problématique de Mont Blanc consiste donc à restituer, par une crème que signale d'ordinaire son onctuosité, l'effet produit en bouche par une pâte sablée d'autant plus craquante qu'elle est soumise à la chaleur du gril [1].
Il ne s'agit donc plus ici, pour le lobby agroalimentaire, de formater simplement la perception d'une saveur chez une cible prise au saut du berceau. La démarche est plus ambitieuse – plus radicale et, en cas de succès, porteuse de perspectives sans nombre – puisqu'il s'agit de brouiller la contribution des autres sens qui participent à la délectation gastronomique : en l'occurrence la vue et le toucher (si ce n'est la promesse inscrite sur le packaging, aucune confusion possible, a priori, entre un petit pot en métal léger contenant de la crème de couleur indéterminable et une tartelette aux fruits sortie du four) ainsi que ce sous-ensemble du tact qui opère en bouche et que les dents, le palais, la langue médiatisent en direction du goût ; qui associe le croustillant à la saveur de la gaufrette, qui me rend l'huître répugnante et le saint-nectaire fermier délectable dans sa croûte. Si la poire façon crumble est convaincante, bonjour dès demain la moule marinière en granulés, la crème de rumsteak en tube (en trois options : façon cuisson à point, façon saignante et façon bleue) et, surtout, le suffrage universel par simple transmission de pensée – le rêve de tout politique : une démocratie directe sans électeurs ! (une glisse unanimiste, qui vous accorde les pleins pouvoirs pendant que le bon peuple patine).
J'ai fermé les yeux un instant, me suis forcé à oublier l'injonction portée sur l'emballage, je me suis imaginé perdu dans le Sahara, et j'ai plongé ma cuillère dans le pot que je tenais de la main gauche. Ce que j'ai senti alors dans ma bouche n'entretenait aucun rapport, même lointain, avec une pâtisserie – surtout pas à la poire. Mais peut-être ce qu'une vache de batterie a pu éprouver en ruminant sa farine animale assaisonnée à l'huile de vidange, avant de sombrer dans la maladie de Creutzfeldt-Jakob.
[1] Avec le système Crisp de Whirlpool, préparez des pizzas, des tartes, etc. croustillantes et dorées à souhait en seulement quelques minutes. Le Crisp de Whirlpool associe simultanément trois sources de chaleur : les micro-ondes cuisent l'aliment, le gril Quartz le dore dessus et le plat Crisp dessous (notice du constructeur).
Clichés : en haut, D.R. ; dans le texte, © Nestlé.
J'avance avec allégresse, ces jours-ci, dans la lecture des Aventures de Tchitchikov de Gogol, son opus major inachevé, plus généralement désigné par son sous-titre, Les Âmes mortes [1]. Je dois cette découverte à Hervé Guibert : dans l'un de ses textes, il confie tenir trois livres pour décisifs dans son propre cheminement : Moby Dick, L'Homme sans qualités et Les Âmes mortes. Fraternisant sans réserve pour les deux premiers, c'est aussi poursuivre ma lecture de Guibert que de me plonger dans Gogol.
Mon édition comporte la longue et passionnante introduction d'Henri Mongault, l'un des tout premiers traducteurs de ce récit, dans laquelle il cite, à l'appui du vivant portrait qu'il brosse de Gogol, un extrait d'un texte autobiographique, Confession d'un auteur [2]. J'ai lu et relu ces lignes plusieurs fois de suite, j'y suis revenu et y reviens encore chaque fois que j'ouvre le volume pour reprendre ma lecture des Âmes mortes – l'une de ces œuvres qui modifient votre métabolisme dès les premières salves de pages.
Le propos que Gogol tient sur sa vocation d'écrivain est, en effet, saisissant de fermeté, d'exigence. Je tiens mon lecteur pour capable de s'en approprier ce qui le concerne, sans que j'aie besoin de recourir à quelque sous-titrage. J'indique seulement que c'est bien ce que Gogol dit du rire qui, soudain, m'a fait reconsidérer tout ce qui précède, relire différemment ce que j'avais pris, dans un premier temps, pour l'une de ces déclarations d'intention farcies de bons sentiments que j'exècre, que trop d'écrivains se croient obligés de produire un jour ou l'autre. [Lors de ma dernière visite chez mon libraire de neuf – qui remonte, je le mesure à l'instant, à plusieurs semaines –, j'ai ouvert avec circonspection le dernier livre d'entretiens de Richard Millet, Harcèlement littéraire, que j'ai bientôt reposé, effrayé par tant de bien-pensance sûre d'elle-même et, pour tout dire, de morgue mise à asséner de bien fades lieux communs – n'en déplaise à l'un de mes confrères de la blogosphère.]
Le passage de Confession d'un auteur est trop copieux pour que je le reproduise intégralement ici. J'ai tenté cependant d'en respecter le mouvement, car l'implacable raisonnement moral de Gogol prend figure, me semble-t-il, de direction de conscience pour tout écrivain qui se respecte avant même de respecter son lecteur.
Ni moi, ni ceux de mes camarades qui s'exerçaient pareillement à composer, ne croyions que je deviendrais un écrivain comique et satirique, bien que, malgré mon naturel mélancolique, j'éprouvasse souvent l'envie de plaisanter et même d'importuner les autres de mes plaisanteries. Pourtant mes appréciations les plus précoces sur les hommes décelaient l'art de constater les particularités – soit importantes, soit mineures et ridicules – qui échappent à l'attention des autres. On me reconnaissait ce don, non pas de parodier l'homme, mais de le deviner, c'est-à-dire de deviner ce qu'il doit dire dans tel ou tel cas, en conservant la tournure et la forme de ses pensées et de ses propos. Mais tout cela n'était pas couché sur le papier, et je ne songeais même pas à ce que je ferais de ce don.
Cet enjouement, que l'on a remarqué dans mes premières œuvres, provenait d'un certain besoin moral.
[…]
Je m'aperçus alors que je ne pouvais écrire davantage sans un plan clair et précis. Je devais, au préalable, m'expliquer nettement le but, l'utilité, la nécessité de mon œuvre et m'éprendre ainsi pour elle de cet amour véritable, ardent, vivifiant, faute duquel le travail ne marche pas. Je devais me persuader qu'en créant, je remplissais précisément le devoir pour lequel j'avais été appelé sur terre, pour lequel j'avais reçu des capacités et des forces, et que, en le remplissant, je servais l'État tout comme si j'occupais un poste officiel. L'idée du service ne me quittait jamais.
[…]
Bref, je voulais qu'en lisant mon œuvre, on vît involontairement se dresser le Russe tout entier, avec la diversité des richesses et des dons qu'il a en partage, surtout vis-à-vis des autres peuples, et aussi avec les multiples défauts qui sont les siens, pareillement vis-à-vis des autres peuples. Je pensais que le lyrisme dont j'étais doué m'aiderait à dépeindre ces qualités de manière à les faire aimer de tout Russe ; que la force comique dont j'étais également doué m'aiderait à décrire les défauts de telle façon que le lecteur les détestât, même s'il les trouvait en lui. Mais je sentais en même temps que tout cela n'était possible qu'en connaissant parfaitement les qualités et les défauts de notre nature. Il faut les peser, les apprécier judicieusement ; il faut s'en faire une idée claire, afin de ne pas ériger en qualité ce qui est un de nos travers, ni ridiculiser avec nos défauts ce qui est une de nos qualités. Je ne voulais pas gaspiller mes forces. Depuis que je m'étais entendu reprocher de rire non seulement du défaut mais de la personne qui en est atteinte, et en outre de la place, de la fonction même qu'elle occupe (ce à quoi je n'avais jamais songé), je sentais qu'il fallait être fort prudent en matière de rire. D'autant plus que celui-ci est contagieux et qu'il suffit à un homme d'esprit de railler un côté des choses, pour qu'à sa suite un individu stupide et obtus rie de l'ensemble.
Que l'humour puisse être scrupuleux, voilà qui me convient. Gogol suggère qu'il ne serait tolérable, en littérature, qu'à ce prix. J'étendrais volontiers cette éthique au discours privé, à la voix, à toute la posture de celle ou de celui qui choisit la drôlerie comme mode d'expression (tant ma gêne est toujours extrême en présence de personnes qui ne savent pas demander leur chemin, vous dire qu'ils ont bien mangé à votre table ou vous annoncer le décès d'un de leurs proches sans qu'il faille, pour chaque phrase, interpréter le propos, qui sautille, s'agite, patauge, dans une sorte de perpétuel second degré supposé plaisant – j'éprouve le même malaise que jadis, dans les vieux ascenseurs, quand le sol de la cage accusait un décalage d'un ou deux centimètre avec le plancher de l'étage où j'avais demandé qu'il me hisse). Tel appel au scrupule exclut – au moins en littérature – l'ironie, cette arme antipersonnel dont les dégâts collatéraux sont imprévisibles – c'est encore ce que semble nous dire l'auteur sans reproche des Âmes mortes, dont j'aime décidément le grain de la voix.
[1] Dans la traduction d'Henri Mongault, parue en 1925, en deux tomes, aux Éditions Bossard et reprise par Gallimard (actuellement disponible en collection de poche « Folio » et en Pléiade – première traduction intégrale, en son temps, comprenant les passages supprimés par la censure (russe) de l'époque.
[2] Sauf erreur de ma part, ce texte de Gogol ne serait aujourd'hui disponible que dans le cadre du volume des Œuvres complètes de la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard.
[3] Entretiens avec Delphine Descaves et Thierry Cecille, Gallimard, 2005.
Nikolaï Vassilievitch Gogol, (1809-1852) portrait par Alexander Ivanov (1841) – © musée Russe, Saint-Pétersbourg.
Voilà une dizaine d'années que, de façon épisodique, j'accompagne des personnes en difficulté avec l'alcool.
Cette activité déroge aux prises en charge médicales et, surtout, associatives qui sont proposées, parmi un choix d'une effrayante pauvreté, à celle ou celui qui chemine douloureusement sur la sente aveugle de l'alcool.
Après une première décennie d'alcoolisme abstinent vécue avec bonheur, j'ai conçu le protocole suivant : me fondant sur la seule autorité que me confère l'expérience de la dipsomanie puis de la sobriété, je reçois en entretiens singuliers l'homme ou la femme qui, par bouche à oreille, s'est d'abord adressé à moi pour un conseil. Sur la table du salon, j'ai préparé deux assiettes à dessert, couteaux, serviettes en papier, verres ; un magnum d'eau minérale, des pommes dans un saladier.
Au cours de l'entretien, pendant lequel nous décidons de ne pas fumer, nous buvons de l'eau et mangeons une pomme, quelle que soit l'heure : longtemps encore après le sevrage, les pommes m'ont tant de fois tiré d'affaire quand, sous l'effet de la faim – ou du stress –, un odieux phénomène de salivation appelait à la bouche la forme du goulot et la brûlure du whisky avalé à lampées saccadées.
Cela va consister, par exemple, à conduire mon interlocuteur à reconnaître que la tentation de boire de l'alcool, d'y être entraîné malgré lui est un danger illusoire, une sorte d'épouvantail que d'autres aimeraient placer sur sa route – voire : dont lui-même s'accommoderait volontiers. Quelques mises en situation, inspirées de ce qu'il m'a dit de ses habitudes de vie, me permettent de lui faire décrire le principal écueil, tel qu'il se présente toujours sur la route de l'abstinent : imposer aux autres (camarades pratiquant le même sport, relations de voisinage, membres de la tribu…), sans forfanterie, presque tacitement, que le lien qui les réunit n'est pas la chope de bière ou le ballon de pastis qui, à peine vidés, se remplissent par la vertu d'un rituel qui a depuis longtemps cessé d'en être un ; que, dès lors qu'il commande un café ou un soda, c'est bien lui – qui a visage, voix et nom – que l'on coopte, à qui l'on entrouvre le cercle bruyant de la tablée (et cela vaut pour la rencontre de l'ami qui vous invite, non à s'entretenir avec vous, mais à prendre un verre).
Ce que je pratique au cours de ces entretiens est hors cadre, hors champ, il n'existe pas d'appellation contrôlée pour le désigner. Je soumets toutefois ce travail à un contrôle – à la façon dont l'analyste recourt de temps à autre au contrôle de celle ou de celui auprès de qui il a suivi son analyse didactique (mais je ne livre cette comparaison qu'avec la plus grande réticence, car la hantise de toute pratique sauvage de l'analyse m'habite dans cette démarche : il y a tant à dire et à partager de l'expérience de l'alcool, entre deux buveurs, qu'il n'y a même aucun mérite à se tenir, explicitement du moins, écarté des territoires de l'inconscient).
Quel que soit le cas d'espèce envisagé, force est de constater que toujours s'impose cette problématique de l'image de soi, de l'identité retrouvée, affirmée de nouveau. Identité offerte à soi-même avant de pouvoir envisager de la confronter à l'autre – conjoint, collègue, médecin, passants que l'on croise dans la rue. Mon rejet de principe de tout groupe thérapeutique, tels les Alcooliques anonymes [prononcer AA], qui impose l'anonymat – pire ! le « pseudonymat » – à ses membres tient à ce vice de forme rédhibitoire : on ne (re)construit personne en lui confisquant son nom. J'attends toujours de pied ferme la moindre contradiction sur ce point précis – en vingt ans, je ne l'ai jamais même entendue bafouiller. En outre, je tiens pour redoutable, appliquée à la détresse du buveur, cette forme particulièrement perverse d'exercice du pouvoir propre au monde associatif ; la lecture du livre de Joseph Kessel [1], qui contribua au rayonnement des AA en France, reste le meilleur document pour prendre la mesure du redoutable dispositif que constitue ce mouvement.
Le drame, à mes yeux, est l'absence d'alternative. Il convient de reconnaître que les groupes de parole – faute de l'assurance, pour le buveur, de trouver une écoute singulière – représentent pour beaucoup une béquille salutaire. Certains ont la force de caractère de s'en éloigner sans tarder. De comprendre que le buveur, abstinent ou non, qui s'est déjà noyé dans l'alcool, n'est plus à noyer dans une piétaille qui se recrute au bénéfice d'une association, quels qu'en soient les présupposés idéologiques, médicaux et simplement humains.
Rencontrer l'alcoolique, c'est accepter de se prendre au je. C'est un risque que peu sont prêts à assumer, ce que je comprends parfaitement : tant il est vrai qu'il n'y a pas plus pénibles, plus menteurs, plus mauvais patients que nous, quand nous buvons.
[1] Joseph Kessel, Avec les Alcooliques anonymes, Gallimard, 1960 (ouvrage disponible).
témoignage d'alcoolique
Où et quand me suis-je procuré ces cinq disques ? L'enregistrement date de 1974, il a été réalisé à Tokyo. L'édition en CD est plus tardive, 1990 si j'en crois la mention que j'ai sous les yeux. On y indique encore (mais sans doute la notice est-elle reprintée à l'identique du disque original) que l'artiste est née au Portugal en 1944. Je trouve sur un site une biographie récente qui me confirme qu'elle fut une enfant prodige : premier concert à quatre ans, une haute distinction à neuf.
En fait, j'ai découvert Maria João Pires non par cette première intégrale des sonates pour piano de Mozart mais par son interprétation des concertos pour clavier BWV 1052, 1055 et 1056 de Bach qu'elle enregistra pour le label Erato, sous la direction de Michel Corboz, en cette même année 1974. Pour être précis, il me faut écrire que j'ai découvert Bach joué au piano grâce à Maria João Pirès.
Quand je découvris, bien plus tard, les photographies qui ornent les cinq CD édités par Nippon Columbia sous marque Denon, ce fut un choc. La vigueur allègre des concertos de Bach avait désormais ce visage d'adolescente boudeuse, cette brève allusion androgyne sur un corps qui semble recevoir ses rondeurs du clavier qui l'invente (il m'aurait sans doute fallu reproduire ici la série des cinq clichés pris, de toute évidence, le même jour, en studio d'enregistrement – et à une date assurément antérieure à la prise de son de Tokyo).
Ces images ont coloré mon écoute des sonates de Mozart et scellé mon assuétude pour la musique de Bach interprétée au piano. Je trouve aux premières, sous les doigts de Maria João Pires, une fluidité qui me convient. Quant à ses concertos de Bach, je ne suis pas certain qu'ils résistent à la version de Glenn Gould (le seul Gould que je supporte dans Bach, pour n'aduler que ses sonates de Haydn et ses ballades, rhapsodies et intermezzi de Brahms) et encore moins à celle, limpide, d'András Schiff.
Les quelques autres de ses disques que j'ai acquis ont été enregistrés une décennie plus tard, chez Erato : Schumann (1985), Schubert (1986 et 1988), puis ce qui fut sans doute, en 1989, son premier enregistrement pour Deutsche Grammophon chez qui elle poursuivit sa carrière, un programme Schubert qui paraît dosé pour une classe de collège (ou un public de jeunes cadres formatés Sup' de Co) qu'il conviendrait d'initier à la musique romantique. Sur les trois disques d'Erato, la pianiste offre un visage émacié, sombre, presque terrifiant.
Car il y un mystère – ou, plus probablement, un secret – que les notices des disques des années 1980 (dans lesquelles ne figure pas une ligne de biographie de l'interprète) comme celles d'aujourd'hui s'appliquent à passer sous silence. J'ai lu toutefois, en son temps, que l'artiste avait connu un passage à vide, quelque chose comme une dépression qui avait creusé une parenthèse dans sa carrière. Mais ma mémoire est trop incertaine à ce propos pour que j'avance quoi que ce soit de plus. Et cet embargo relève sans doute d'une pudeur de la seule intéressée plus que de la délicatesse de ses maisons de disques successives. Force m'est pourtant de constater que j'ignore tout des enregistrements que Maria João Pires a multipliés ces quinze dernières années.
Tout en écrivant cette chronique, j'écoute non sans émotion sa version des deux concertos pour piano de Chopin – l'un de ses derniers enregistrements d'avant la traversée du désert, je suppose, paru en 1978 chez Erato. Étrange aberration dans mon existence que cette musique qui refuserait obstinément de vieillir devant le cliché sans date de la pianiste.
Maria João Pires (cliché extrait du volume 2 de W. A. Mozart, The Complete Sonatas For Piano, Denon, réédition de 1990, DC-8071 à 8075).
L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie
Un temps, les fleuristes et les lecteurs soigneux ont utilisé cette même feuille pour ses vertus : imperméabilité, siccité, délicate opacité translucide – elle scelle en celant, sans toutefois masquer. Les entomologistes l'utilisent pour leurs papillotes.
Un livre qui reste plusieurs jours non couvert dans l'environnement de ma table de travail est mauvais signe : spécimen remis par un imprimeur, ouvrage reçu d'un correspondant importun, livre en transit… Un hôte attentif pourrait décompter les rares entorses au principe d'appropriation dont témoigne la feuille de cristal sur chacun des livres qui se trouvent ici.
Je trouve, sur les marchés aux livres et chez les bouquinistes, des exemplaires recouverts de cristal. Les libraires d'ancien procèdent de moins en moins à ce soin – que d'aucuns jugeront relever de la thanatopraxie – avant de remettre en circulation le volume (manque de temps, pénurie du matériau – voir infra). De sorte qu'il s'agit, le plus souvent, d'un cristal marqué par le temps, par l'usage : une patine, rarement une décrépitude. Je m'étonne toujours des innombrables modes de pliage de la feuille de cristal utilisés. Au point, me semble-t-il, que chaque lecteur, chaque libraire, applique une méthode qui lui est propre. Cela est particulièrement sensible dans la façon de préparer les coiffes (le rempli, en tête et en pied, qui libère les rabats pour l'intérieur des plats de couverture et qui habille, en les consolidant, la partie supérieure et la partie basse du dos [1]). Comme on fait son lit…
Bien que les fleuristes en aient abandonné l'usage depuis longtemps, le papier cristal s'achetait encore couramment au poids chez les grossistes de l'emballage et les magasins spécialisés dans les fournitures pour la reliure. Voilà trois ans que les quelques points de vente que je connaissais à Paris – et mon unique fournisseur toulousain – ne tiennent plus la référence. Chez ce dernier, je me suis vu proposer, en feuilles à l'unité, un cristal laiteux, au toucher déplaisant, trouble. Je ne sais pas ce que vous avez tous contre ce papier, décidément, m'a rétorqué une petite vendeuse intérimaire en tournant les talons (string rose indien, piéride du chou en L2/L3). Le samedi suivant, au marché aux livres de la place Saint-Étienne, j'ai salué par hasard les deux lecteurs qui m'avaient précédé en début de semaine rue Cujas, chez Méric, papetier à Toulouse depuis 1883.
Le cristal parle à la vue : une douceur des tranches, lisible sur les rayonnages quand toute une bibliothèque est ainsi traitée. Mais, dans le colloque singulier du volume et des doigts, c'est par le toucher et l'ouïe – surtout – que le lecteur est flatté : un frêle bruissement indique qu'un livre vit tandis que vous en tournez les pages – et cela peut devenir une plainte, par un coup de vent qui soudain froisse la jupe, manque de l'arracher (il suffit, un jour de vent d'autan, que le volume soit posé près de la fenêtre !), voire au contact d'un objet froid – montre, lunettes, clés – qu'un tiers [ou vous-même soudain requis par quelque urgence] jette sur le livre qui se trouvait là.
[Me vient cette image, elle n'est pas assurée, mais elle pointe, je l'accueille.]
Je lis (comme un ronronnement du cristal, dans les aigus) – le chat, lové, dort sans dormir.
– TOC ?
Je tope là !
[1] On trouvera sur le site de livres anciens Galaxidion (complémentaire, pour la recherche de livres anciens ou épuisé, du portail livre-rare-book) un précieux Petit glossaire du bibliophile et de l'amateur de livres.
Feuille de papier cristal (cliché D.A.)

Je me délecte, ces jours-ci, de la lecture de quelques-uns des récits de voyages en Inde et à Ceylan de Louis Jacolliot (1837-1890) : Voyage (et Second voyage) au pays des éléphants, Voyage au pays des jungles – sous-titré Les femmes de l'Inde, Voyage aux ruines de Golconde… Chaque volume est orné de quelques gravures hors-texte dont une feuille de papier de soie prévient le maculage. J'ai remonté au chalut de l'océan eBayen (frais de port supérieurs à mon enchère) le premier de ces volumes. J'ignorais tout de cet auteur prolixe, en poste de président du tribunal à Pondichéry et Chadernagor, qui étaient à l'époque comptoirs français de l'Inde. Il fut aussi maire de Saint-Thibault-des-Vignes, en Seine-et-Marne, où il repose. Une bien courte vie pour mener une carrière brillante de haut magistrat à l'autre extrémité du globe, multiplier virées et expéditions souvent loin de ses bases et publier plusieurs dizaines d'ouvrages.
Amoureux fou des paysages indiens, chasseur respectueux de son gibier, conteur étourdissant (avec ce nuage d'une hâblerie de bon aloi qui est au récit d'aventures ce que la goutte de lait est à la tasse de thé anglais), Louis Jacolliot fut un fin analyste des croyances et des mœurs religieuses de l'Inde. À cette époque, l'indianisme sortait à peine des limbes [1]. Les Lois de Manou étaient depuis peu accessibles en français ; mais c'est auprès des brahmanes que notre fonctionnaire français s'initie au sanskrit et au contenu des grands textes sacrés, non sans avoir consacré les premières semaines passées sur le sous-continent à apprendre le tamoul, la langue vernaculaire de l'Inde méridionale – un jeu d'enfant, à l'en croire.
À ma grande surprise, je découvre qu'un site consacré aux grandes figures qui ont contribué à la connaissance de l'hindouisme lui accorde une notice conséquente. Il se trouve qu'elle suit immédiatement celle – expédiée en cinq lignes ! — d'Anquetil-Duperron partout cité dans mes références pour avoir été le premier traducteur du Zend-Avesta attribué à Zoroastre ainsi que de plusieurs Upanishad [2].
La chose est d'autant plus curieuse que Louis Jacolliot semble avoir accumulé sur son propre chemin toutes les embûches imaginables pour s'interdire à jamais une postérité d'indianiste recommandable. Il fut en effet le promoteur de la thèse qui assimile le Christ à Krishna. L'un des premiers à avoir fait cette assimilation est un Français, Louis Jacolliot. Il est l'auteur de plus de quinze livres publiés dans « Les Études indianistes » [outre ses nombreux récits d'équipées et de voyages publiés par ailleurs]. Il demeura en Inde un quart de siècle. Il publia La Bible en Inde en 1868. Page 360, nous lisons : Kristna, ou Christna, signifie en sanskrit "Dieu, promis par Dieu, saint". Un grand érudit en sanskrit, qui a traduit nombre d'écritures indiennes, Max Müller, dit ceci : Le propos du livre de M. Jacolliot est que notre civilisation, notre religion, nos légendes, nos dieux, nous sont venus de l'Inde après être passés par l'Egypte, la Perse, la Judée, la Grèce et l'Italie… Comme le nom de Christ ou Christos n'est pas hébreu, d'où peut-il venir si ce n'est de Krishna, le fils de Devaki ou, comme l'écrit M. Jacolliot, Devanaguy ? Il est difficile – non : tout à fait impossible – de critiquer ou de réfuter une telle affirmation, et pourtant il est nécessaire de le faire, car l'intérêt est tel, je devrais plutôt dire la curiosité fiévreuse, excitée par tout ce qui touche à l'ancienne religion, que le livre de M. Jacolliot a produit une impression très large et très profonde [3].
Max Müller soi-même ! (pas de note infrapaginale cette fois, cette chronique n'en finirait plus ; mais qu'on me croie provisoirement sur parole : en la matière, le respect de Max Müller – dont je parlerai sans doute ici bientôt – vaut vraiment un strapontin au Panthéon.)
Je viens peut-être de mettre la main sur un Matteo Ricci civil, l'une de ces figures parfaitement inclassables qui, en une existence abrégée (Jacolliot est mort à cinquante-trois ans !) ont trouvé le moyen d'épouser toute une civilisation, de se faire âme-mêlée (comme on dit sang-mêlé) – au prix d'une plasticité spirituelle étonnante, non de ce métissage d'esbroufe et de tête de gondole, dont nous nous gavons aujourd'hui à coups répétés de festivals, de bondieuseries journalistiques et d'apostasies. Et, surtout, ont nourri le beau souci d'en rendre compte, de laisser trace de leur itinéraire d'infatigables voyageurs et de leur cheminement spirituel.
Louis Jacolliot cultive deux exécrations qui émaillent d'interminables apartés ses récits de chasse et de nuits passées à la belle étoile sous le ciel indien : les Anglais, d'une part, dont il ne manque aucune occasion de stigmatiser le cynisme tant à l'égard du peuple indien que de la France (afin de nous ravir, jure-t-il, notre influence commerciale et coloniale partout dans le monde) ; et, d'autre part, une certaine catégorie de soi-disant voyageurs qui ne connaissent de l'Inde, comme de l'Afrique (qu'il arpenta également), que ce qu'ils en devinent du hublot de leur cabine aux escales ou, pire encore, lors d'une incursion conduite à la hâte sur les voies les mieux balisées du sous-continent – et notre homme de déplorer que ce sont, le plus souvent, leur témoignage à l'emporte-pièce qui emporte crédit en Occident et impose l'image fausse que tout un peuple se fait ainsi d'un pays lointain.
Et je trouve décidément – ce qui ne laisse de me réjouir – aux secondes têtes de Turcs de M. Jacolliot un curieux air de famille avec nos travel writers malouins.
[1] Passionné ou non par les civilisations ou l'histoire de l'Inde, mettez la main sur un exemplaire de La Renaissance orientale de Raymond Schwab (préface de Louis Renou) publié par Payot en 1950. Cette histoire de l'apprentissage du sanscrit par l'Occident est l'un des plus beaux romans que je connaisse – le roman, excitant au plus haut degré, de la curiosité, de l'enquête archéologique, du décryptage des langues, des audaces intellectuelles et de la formation des sciences nouvelles.
[2] Anquetil Duperron, Voyage en Inde, 1754-1762, Relation de voyage en préliminaire à la traduction du Zend-Avesta, édité par Jean Deloche, Mononmani et Pierre-Sylvain Filliozat,École française d'Extrême-Orient, Maisonneuve & Larose, 1997.
[3] Source : site consacré au Yogi Ramsuratkumar Bhavan.
Second voyage au pays des éléphants par Louis Jacolliot, illustrations de Riou, Paris, E. Dentu, éditeur, libraire de la Société des Gens de Lettres, 1877. Frontispice de la deuxième édition.
Juillet venu, ils recommencent à défiler devant la table où je prends mon double express, un livre ouvert à la main. [J'anticipe l'objection : comment se fait-il que je les voie, puisque je lis ? On ne peut pas ne pas les voir, comme on disait, de mon temps : c'est fait pour. Pour qu'on ne voie qu'eux.]
Bermuda et tongs, le dindon parade un pas en retrait, petit chef tout cuir dans sa tête onze mois par an qui se fait fouetter par le grand capital ou, s'il est fonctionnaire, par le petit chef de la marche immédiatement au-dessus, c'est kif-kif. Devant lui, madame, qui regarde passer les vitrines. Dans les environs, l'aîné, le nez dans l'acné, l'entrejambe entre les genoux et la cheville (il leur réserve les dreadlocks pour la rentrée) ; et le petit ou la petite dernière, qui sautille.
Au centre de la harde, elle, dont la sainte famille processionne pour acheminer vers on ne sait quel sanctuaire du dieu Häagen-Dazs sa puberté naissante comme on faisait, jadis, traverser la ville au saint sacrement, aux reliques ou à la statue de la Vierge noire.
Elle a ses premiers seins depuis l'hiver, qui tendent la brassière. Elle a demandé un chausse-pied quand, à bout d'arguments, elle s'est enfin trouvée aux prises avec un jean taille basse. Au verso, un bébé cobra trempe la queue dans l'élastique du string – cette année, ce n'est qu'un tatoo-décalco, il faut quand même pas exagérer.
Elle n'est encore qu'apprentie femme à mi-temps – une fois sur deux elle se chamaille avec le petit frère, mais il y a une chance pour que vous la voyiez s'essayer à marcher à la godille, à se doter du regard vide qu'il conviendra de renvoyer aux regards qu'on tremblera bientôt de ne pas susciter.
La rage me prend toujours de poser mon livre et de me lever. Je suis à deux doigts d'empoigner le dindon par le tee-shirt ou le polo et de le plaquer contre le mur ou la carrosserie la plus proche : C'est à toi, salopard, cette petite basse-cour ? C'est toi qui commandes ou non ? Réponds, vite, dépêche-toi, je sens que je m'énerve. Non, mais tu as vu ça ? Ta gamine, tu n'as donc pas ton mot à dire, t'en es là ? Et tu n'as pas peur ? Tu sais de quoi elle a l'air ? Et toi, tu t'es vu ?
Nul doute qu'il se croirait agressé par un fou.
Ou par un pédophile en puissance. D'ailleurs, il n'est pas dit que cette chronique n'attire l'attention de quelque militant égaré dans la blogosphère qui cafte à son association, ou celle des vigies du big brother panscopique payé pour voir partout de possibles homophobes, violeurs d'enfants et harceleurs récidivistes à enficher.
Le dindon, lui, peut processionner en paix. Il est une espèce protégée.
Photo pour album de famille, D.R.
• Hervé Guibert, Lecture,
suivie d'un entretien avec Jean-Marie Planes,
CD audio de 74 mn + livret,
Le Bleu du ciel éditions, 20 €. En vente en librairies.
J'ai pris la décision, voilà quelques semaines, de lire tout Guibert – tout ce que je n'avais pas lu jusqu'à présent (encore que la nécessité s'imposera certainement, en fin de parcours, de rouvrir L'Image fantôme [1], par quoi j'ai découvert, il y a dix ans, qu'Hervé Guibert n'étais pas – si loin s'en faut ! – l'auteur de deux ou trois récits autobiographiques de circonstance). De procéder avec ses livres comme je l'ai fait avec Kafka, avec Proust (dans les deux cas, la totale en Pléiade d'un seul trait, introductions, notes et variantes comprises). C'est, je le crois, la seule façon de s'approprier une œuvre, de l'intégrer, de l'ingérer, d'en faire de la chair.
Le désir de m'avancer dans cette lecture addictive s'est creusé, soudain, à l'écoute d'un enregistrement qui vient de paraître : près de quarante minutes au cours desquelles, d'une voix blanche, Hervé Guibert lit ses propres textes, suivies d'un entretien d'une demi-heure. Hervé Guibert, ce soir de 1986, était reçu au capMusée d'art contemporain de Bordeaux à l'occasion de la parution de Mes Parents [2]. Jean-Marie Planes, qui l'interroge, insiste d'emblée sur les relations du “je” autobiographique et de la fiction dans l'œuvre de Guibert. Il manquera ici, à ces quelques passages de ses réponses, le grain de voix – une voix en étrange état d'apesanteur et de gravité tout à la fois, scandée par d'imposants silences :
J’ai une sorte de penchant un peu malheureux et désastreux, qui m’est propre, qui s’est peut-être un peu tristement solidifié au courant des années : dès qu’il m’arrive la moindre aventure à laquelle je trouve une noblesse – qui est tout bonnement celle de mon émotion –, je la renvoie dans la littérature. Une émotion brûlante et toute fraîche, je serais capable (peut-être un peu sinistrement, parce que c’est une façon d’accomplir un deuil, de la mettre à mort) de l’écrire sur le vif.
[…] Mon souci, mon plaisir et mon amusement, mes peines de labeur consistent à repousser ce je sans arrêt. Mes parents constitue une sorte de parenthèse pour moi, un peu fracassante dans ce qu’elle implique. Quand je fais un livre (la question ne précède pas le livre mais je suis toujours amené à me la poser), j’ai tendance à évincer le je jusqu’au moment où il me prend de court, où il n’est plus possible de le repousser, où le je réapparaît. Un lecteur très attentif m’a fait remarquer que le je prenait du recul, que de livre en livre il apparaît page 37, puis page 54… Et à la fois il prend du recul, et le travail est de l’évincer, de le repousser ; mais, en même temps, quand il apparaît, à cause du recul, il fait peut-être une sorte de coup de théâtre, il est peut-être plus violent et plus je que jamais quand il est très en retard.
[…] Très souvent un livre s’écrit contre l’autre. Il y a, je crois, une continuité dans mes livres : il y a des personnages qui reviennent – on pourrait même s’amuser à dire qu’il y a une continuité comme dans Tintin, avec les bons, les méchants, les personnages typiques, les personnages familiers. J’ai une sorte de fidélité pour mes personnages.
Et je retrouve aussitôt, à propos de la fidélité, ce passage du Mausolée des amants – le journal tenu de 1976 à 1991 dont Hervé Guibert avait demandé qu'on attendît dix ans après sa mort pour le publier : J'ai aussi besoin de la fidélité (c'est une obsession) parce que mes amants et mes amis sont mes personnages, elle est ma cohérence romanesque [3].
J'ai lu Le Mausolée… à parution, je l'ai souvent rouvert ces derniers jours pour y chercher un écho des livres que je découvrais. Je revenais aux dizaines de passages superbes, fulgurants, que j'avais relevés à l'époque. Une ligne et demie retrouvée à l'instant me fait reposer le livre, marcher dans la maison, ouvrir la fenêtre de la terrasse et descendre au jardin : Je rêve d'un rapport hiératique, prostitué, d'une seule apposition des mains sur un corps parfait [4]. Je m'en souviens maintenant, jamais il ne m'était arrivé, ainsi, de devoir poser toutes les deux ou trois pages le livre que je lis, contraint de me lever pour faire place en moi à quelques mots d'une densité telle que la phrase suivante en devient aveugle, indigeste. Je tiens Le Mausolée… pour un trésor, pour le livre d'une vie – il se peut, pour le livre de la vie.
Je formule cette hypothèse, que mes premières lectures avait dessinées, dont Le Mausolée des amants affermit les contours, que cette salve de livres lue d'une traite ces temps-ci impose : l'hétérosexuel de stricte obédience n'aurait accès à certaines dimensions métaphysiques du désir qu'à travers la littérature gay. Cette envie furieuse (obtuse et glorieuse, lamentable) de bites, et qui doit être plus générale, de sexes, de chattes (j'ai entendu Vincent en rêver tout haut l'autre nuit tandis que je le suçais), n'est-elle pas aussi abstraite et primordiale que l'envie du livre, du tableau [5] ?
Le rapport d'Hervé Guibert à l'image mériterait à soi seul une thèse d'État – Je lèche des icônes (pensée venue en jouissant seul hier soir [6]) – et L'Image fantôme semble n'être qu'un nodule de calcification autour duquel pourraient venir s'agréger nombre de passages, fragments de fictions et notations du journal, tel celui-ci :
Il y a une opération magique entre toutes : plus encore que de faire croître des fèves ou des lentilles dans du coton mouillé, c’est de reconstituer un papier froissé, un billet de banque périmé, une image écornée, un message ratatiné au fond de la poche. Cet objet menacé, on le place, à plat sur une table, entre deux feuilles de papier buvard délicatement humidifiées, et on branche le fer de façon qu’il ne soit que très légèrement tiède, on repasse sans appuyer l’espèce de portefeuille rose et plat qui dissimule le miracle. L’image qui en ressort n’est pas neuve, bien plus formidablement encore, elle est comme neuve : la petite fissure qui la défigurait n’a pas tout à fait disparu, il en reste une trace merveilleuse qui devient le secret qu’on aimera partager avec l’image [7].
La mort n'est plus qu'à vingt-six pages : Vivre avec un livre, même quand on ne l'écrit pas, est tout à fait merveilleux [8].
C'est bien cela : la vingtaine de livres désormais scellée dans ma bibliothèque en un bloc d'abîme [9] entre Jean Grosjean et Klossowski constitue un ensemble éminemment baroque. Bien avant l'ultime confrontation avec l'agonie annoncée, dans chacun de ces textes, l'amour joue sa partition avec la mort. L'œuvre d'Hervé Guibert, en cela, est une vanité détournée qui, contrairement à la loi du genre, exhausserait la nécessité du plaisir dans la proximité de la mort.
[Je trouve cette phrase étrange en ouverture d'un texte publié sur la Toile, qui se veut un hommage : Le 27 décembre 1991, Hervé Guibert mourrait [sic] des suites d’une tentative de suicide. Magnifique (bien qu'involontaire) formule pour introduire une telle vie de littérature.]
[1] Éditions de Minuit, 1981.
[2] Éditions Gallimard, 1986.
[3] Le Mausolée des amants, Journal 1976-1991, Gallimard, 2001, p. 357.
[4] Ibid., p. 133.
[5] Fou de Vincent, Éditions de Minuit, 1989, p. 82.
[6] Le Mausolée des amants, op. cit., p. 213.
[7] Mes Parents, op. cit., pp. 37-38.
[8] Le Mausolée des amants, op. cit., p. 410.
[9] Image empruntée au livre d'Annie Le Brun, Soudain un bloc d'abîme, Sade, ouvrage paru en introduction à la nouvelle édition des Œuvres complètes de Sade, éditions Jean-Jacques Pauvert, 1986.
La cendre, photographie de Hans Georg Berger extraite de L'Image de soi, ou l'injonction de son beau moment ?, texte d'Hervé Guibert, seize photographies de Hans Georg Berger, William Blake & Co. Edit., 1988.
L'alexithymie est un néologisme crée en 1972 par Nemiah et Sifneos pour désigner le mode de fonctionnement mental de nombreux patients souffrant de maladies à composante psychosomatique. L'alexithymie signifie étymologiquement, l'incapacité à exprimer ses émotions par des mots (a privatif – lexis, mots – thymie, humeur, émotions).
Le concept d’alexithymie, bien qu’il soit appréhendé par de multiples notions neurobiologiques, phénoménologiques, cognitives et comportementales, psychanalytiques mais aussi philosophiques et socio-anthropologiques (les émotions sont liées intrinsèquement à des formes de socialisation), reste flou et indécis, non pas tant du fait de l’insuffisance de ces approches que du fait de sa nature (l’exploration de l’émergence de l’émotion et de la pensée) et de son contenu (la qualification et la quantification des affects à l’origine des pensées).
Aucune approche n’est à rejeter, à l’exception de celles qui puisent leur source dans le dogmatisme ou le pragmatisme, et ce qui importe c’est surtout que le travail de chacun dans sa perspective de réflexion propre puisse provoquer des convergences explicites et favoriser ainsi des relais de pensée. De même on ne peut jamais explorer la pertinence d’un concept isolément, car il se positionne toujours peu ou prou dans un champ conceptuel qui change avec l’évolution socioculturelle.
Concernant le concept d’alexithymie, ce champ n’est plus aujourd’hui uniquement sociologique et analytique, mais neuroscientifique. Cette dimension psychopathologique aujourd’hui individualisée et ainsi cernée constitue historiquement une transcription dans une optique neurophysiologique du concept de pensée opératoire élaboré quelque temps auparavant par l'école de Psychosomatique de Paris dirigée par P. Marty, M. De M'Uzan, et M. Fain. Il reste en étroite filiation avec l’héritage de la médecine psychosomatique qui tend à évaluer les répercussions de la vie émotionnelle sur le soma dans une approche interactionniste. L’idée séduisante de la pensée opératoire, puis de son pendant « alexithymique », est l’idée d’une défaillance du symbolique ou/et de la représentation des émotions chez certains sujets qui favoriseraient ainsi leur expression au niveau somatique.
En quelque sorte, le langage corporel viendrait se substituer à une carence fonctionnelle de l’activité de représentation mais il y a eu dans cette transcription un glissement majeur vers un concept coginitivo-comportemental qui si, il permet la construction d'un outil d'évaluation dans la perspective d'études de psychopathologie quantitative comparatives, sacrifie bon nombre d'éléments dynamiques.
Pour le dire en d'autres mots. Ce « construct » neurophysiologique et cognitif, ôte de sa réflexion ou ne place plus au centre de son dispositif le lien qu’entretient la genèse des émotions et de la pensée avec le monde de l’expérience interne et externe. Monde interne incluant la corporéité et l’appareil psychique. De l’excitation pulsionnelle jusqu’à la sensation puis l’émotion charnelle ; avant le secret toujours énigmatique du saut dans le somatique du psychique, puis l’accès de l’affect mentalisé à une représentation qui puisse se circonscrire dans un sentiment dirigé vers le monde externe : de l’eprouvé à l’intrapsychique puis à l’intersubjectivité. Nous sommes (notre corps est) affecté(s) par le monde et nous l’affectons en retour, ces deux dimensions qui constituent ce qu'il y a de plus vivant et de plus dynamique dans la conscience et dans le mode d'être au monde d'un sujet.
L’un des apports essentiels de ces constructions neurophysiologiques et cognitives a été l’élaboration d'échelles ou d’instruments permettant de mesurer les dimensions alexithymiques, dans l’ensemble des maladies psychiatriques, permettant la mise en évidence de celles-ci non seulement dans les maladies psychosomatiques (ce concept n'est donc pas pathognomonique) mais aussi dans les conduites d'addictions (toxicomanie, alcoolisme, TCA [troubles du comportement alimentaire]) et dans d'autres troubles tels que l'état de stress post-traumatique, les troubles anxieux, les troubles paniques, les troubles dépressifs, etc.
Nous voulons donc, sans éluder ces apports, redonner dans une approche psychanalytique, leurs lettres de noblesse à nos maîtres cliniciens et psychanalystes attentifs depuis toujours à une tradition médicale holistique en essayant de dé-réduire ce concept et de le revitaliser. De ce point de vue-là, nous sommes dans la continuité des travaux actuels d'A. Damasio, le directeur du département de neurologie de l'Université américaine de L'Iowa, qui travaille depuis plus de vingt ans à décrypter « le cerveau des émotions » et à démontrer que les émotions, comme les sentiments auxquels elles sont liées, sont au cœur de notre organisation sociale. Dans son dernier ouvrage paru en France, Spinoza avait raison (édition Odile Jacob), il dit, « qu'il semble de plus en plus attesté » que les sentiments, ainsi que les appétits (dimension pulsionnelle et corporelle) et les émotions qui les causent le plus souvent, ont un rôle décisif dans le comportement social : « Tout ce que nous vivons est ressenti avec plaisir ou douleur et les sentiments qui s'en suivent, deviennent des composants obligés de nos expériences sociales ». Cet auteur ajoute aux « émotions primaires » – la joie, la tristesse, la peur, la colère, la surprise, le dégoût –, d'autres émotions dites sociales telles que l'embarras, la sympathie, la jalousie, l'admiration, l'orgueil. Voilà la dimension intersubjective et relationnelle (bien mise à mal par la métrologie actuelle) remise en jeu. Il rappelle après les grands philosophes et les grands psychanalystes que « les émotions se manifestent sur le théâtre du corps ; les sentiments sur celui de l'esprit », ajoutant que le langage, apanage du « cerveau rationnel », n’est pas la meilleure voie d’accès au « cerveau émotionnel [1] ».
Voici la place du corps enfin restaurée… et les tenants d’une approche intellectualiste de l’humain (cognitivistes de la théorie de l’esprit et de la théorie de l’attachement, psychanalystes lacaniens) avertis des risques de désincarnation, « désaffectivation » et dé-spiritualisation de l’humain.
De fait le lien intangible entre pensées et affects issus du corps a toujours été mis en avant depuis Schopenhauer jusqu’à Nietzsche. Celui-ci y ajoutait une note importante : le désir… « Désire ta volonté (de puissance…, laisse s’exprimer ta pulsionnalité, ton animalité). Deviens ce que tu es ». Il précède Freud en redonnant au ça et à l’inconscient ses lettres « de vérité », si ce n’est de noblesse. Mais Freud articulera les conceptions nietzschéennes et répondra à Descartes, qui cherchait le point précis où l’esprit communiquait avec le corps : « L’inconscient est certainement le véritable intermédiaire entre le somatique et le psychique, peut être est-il le missing link tant recherché » (1912, lettre à Groddeck), et sans illusion sur « la nature humaine » qui n’est ni bonne ni mauvaise, les domestiquera (la vérité du désir est dans l’écart entre le ça et le surmoi, cf. P.-L. Assoun).
Dans les écritures il est dit : « Au début était le Verbe », et cela n’a pas été sans influence sur la pensée lacanienne et ses dérives – et tout particulièrement sur l’importance démesurée conférée au signifiant [2] dans l’appréhension des affects d’un sujet. Loin d’être un retour à Freud, le lacanisme qui considère que « l’inconscient est structuré comme un langage » marque un écart de pensée radicale.
Pour Freud, la psychanalyse c’est l’embryologie de l’âme, et l’embryologie de l’âme c’est la vie affective, et l’émotion c’est l’entre-deux entre le corporel et le psychisme, où quelque chose répond : une impulsion corporelle… ou le somatique délègue. Pour Freud et ensuite pour Bion, l’important vient par la pensée-concept… mais la pensée-affect « le principal intérêt de l’analyste doit porter sur le matériel dont il a une connaissance directe : l’expérience émotionnelle des séances analytiques » (W.R. Bion, Transformations).
Pour Feud, dans la lignée de Goethe : « Au début est l’action… », en fait l’action vue comme un effet de l’affectation du corps car le moi est la projection de la surface de la peau du monde : au début est l’affectation. Et pour Green dans la continuité de Freud, « l’affectif et l’imaginaire reposent sur un socle qui est la pulsion et ses dérives, c’est-à-dire le désir est le fantasme » et l’inconscient est… langage affectif.
Nous sommes de ceux qui pensent que l’être humain ne se définit pas par le logo (moi) mais par la chair (soi). La chair étant définie comme la disposition érotique sur une pulsionnalité pour le plus grand bonheur ou le plus grand malheur (cf. Antonin Artaud, très excité pour être affecté par le réel du monde : « J’ai le corps qui subit le monde et dégorge la réalité ». Le soi correspond aux « éprouvés corporels impensables » du nourrisson (W. Bion) que la mère va rendre intelligible. Cet éprouvé de soi en relation avec l’objet n’est pas encore le sentiment d’identité, au sens où celui-ci présuppose une conscience. C’est une identité primaire (au sens de corporel) narcissique.
Mais « Au début est l’émotion » (Céline, Goethe, Freud) et « L’homme est un animal qui pleure » (Pline), le verbe ne vient qu’en second pour exprimer laborieusement l’émotion dont l’origine est primitivement charnelle et plus profondément somatique (biologique). Impulsion corporelle puis sensation sur laquelle va secondairement se déposer un affect puis une représentation (l’esprit regarde le corps ému) qui ne pourra qu’être réduite par l’expression verbale. Céline : « Au début était le verbe, le verbe c’est du bla bla, c’est du déchet d’émotion… quand on n’a plus rien à faire, quand on n’a plus rien, quand on ne sent plus rien, ben alors on parle, n’est-ce pas. Tandis que les grands sentiments sont muets (et les grandes douleurs c’est nous qui rajoutons)… et alors, au fond, ils sont émus… alors l’émotion se tait ». Ailleurs, Céline précise : « En retrouvant le vrai rythme du parlé vernaculaire qui fait son style : « Au début est l’émotion et le galop ». Le galop c’est-à-dire le rythme qu’on retrouve dans ses textes sous forme de verve, de tchatche qui fait vibrer la langue lui faisant retrouver son origine sonore, musicale. “Trouvez du palpite, nom de foutre !... Transposez ou c’est la mort” », s’écrie-t-il, et l’on perçoit alors dans le rythme la pulsion de vie et ses grands mouvements de balancier vers le cœur et le sexe… au risque de démystification et de laisser émerger la pulsion de mort (la même énergie, pulsion, aux valeurs opposées en elle. Le rythme donc un galop… avant le dressage… le trot. La vie pulsionnelle ou le conformisme. Ailleurs, encore Céline reprend les mêmes choses pour évoquer principalement le modèle amoureux : « Quand ils commencent à parler, c’est qu’ils n’ont plus vraiment grand-chose à communiquer… c’est fini… les grandes affaires se passent dans le silence… quand il n’y a pas de silence… il n’y a rien ou plus grande chose ».
Ce rythme qui nous vient de notre tempérament génético-biologique a été très tôt accordé ou non, ou encore de manière satisfaisante ou non par l’autre, le rythme de l’autre et en particulier celui de la mère. « Le rythme de l’autre c’est l’enfer », disait Jean Gillibert dans la lignée de Georges Bataille.
Ne pas avoir engrangé le rythme de celui qui nous a enfanté (mère déprimée ralentie) ou le perdre c’est, dit Céline, s’installer ou sombrer dans le silence [3] le désert, « s’agréer comme plante », disait Michaux, et laisser la pulsion verser dans sa valeur (ou variante ?) de destructivité…, l’énergie vitale, non intégrée dans le corps ne l’animant pas et ne se libérant pas dans le rythme de l’autre, tourne en vase clos livrée à l’entropie.
(Les notes sont de Maurice Corcos)
[1] Comme la théorie de l’esprit ou la théorie attachementiste.
[2] « Ne méprisons pas le verbe ! Il est un instrument de puissance, le moyen par lequel nous communiquons aux autres nos sentiments (…). Certes au commencement était l’acte, le verbe ne vint qu’après ; ce fut sous bien des rapports un progrès dans la civilisation quand l’acte put se modérer jusqu’à devenir mot. Mais le mot fut cependant à l’origine un sortilège, un acte magique. » S. Freud, 1926.
[3] Le silence, cliquetis d’une mécanique qui tourne à vide, sans le silence musical de la mère…la musicienne du silence, le désert minéral puis le désert fantasmatique.
* Maurice Corcos est pédopsychiatre. Il a dirigé avec Mario Speranza le volume intitulé Psychopathologie de l'alexithymie – Approche des troubles de la régulation affective, préface de Philippe Jeanmet, collection « Psychothérapies », éditions Dunod, 2003. J'ai évoqué cet ouvrage dans l'une de mes chroniques, Vertige de l'étymologie. Maurice Corcos en a eu connaissance tardivement et m'a adressé ce texte, estimant que ma lecture de son livre est fondée sur un contresens. Je me réjouis, quoi qu'il en soit, qu'un débat s'instaure. Mon vœu le plus cher a toujours été que les chroniques que j'ai consacrées jusqu'à présent à l'alexithymie (elles sont rassemblées dans la rubrique Minuscules cailloux votifs…) donnent lieu à des commentaires, des contradictions, des échanges. D'autant que les statistiques du blog indiquent de façon curieusement constante que l'entrée alexithymie par mot clef sur les moteurs de recherche est à l'origine de nombreuses visites. D.A.
Jean-Antoine Watteau, Gilles (Le Pierrot), ca. 1718-1720 – © Musée du Louvre. Maurice Corcos a fait choix de ce tableau pour accompagner son texte.

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Lignes d'erres… (fragment) par Karim Louis Lambatten.
Chacun ses repères, ses béquilles, ses garde-fous : une femme qui roule ses cigarettes et/ou qui, myope, refuse de porter des lunettes et/ou qui s'affirme adepte du culte du chat ne peut pas être une femme mauvaise.
Elle ne saurait être une sainte femme. Les saintes femmes ne sont jamais sur la photo (elles s'affairent aux cuisines : M'attendez pas, mangez pendant que c'est chaud), construisent toutes leurs phrases à l'imparfait de l'indicatif et partagent avec ces dames – comme les nommait ma mère – l'attribut tressautant du caniche.
La femme à chat s'exprime dans un premier temps au conditionnel, avant d'adopter résolument le futur. Un jour, presque assurément, elle vous rappellera le bon usage de l'imparfait du subjonctif ainsi qu'elle l'aura fait – mais sachez que c'est, dès lors, presque toujours trop tard – d'un certain nombre de formes que vous jugiez surannées.
La femme à chat pose sa griffe sur votre existence : discrètement – elle n'est pas du genre à vous transformer en homme-sandwich, comme le fait Sonia Rykiel entre les boobs de nos petites fleurs de banlieue –, dans le cou, par exemple.
Sur vous, la femme à chat sait des choses que vous-même ignorez. Dont vous n'avez pas même idée.
Il m'arrive de passer de longs moments – tant que l'intéressée y consent – à interroger le port d'icône pharaonique de Mumtaz, ma chatte européenne (chatte des taillis corréziens, née de la tribu d'un couple d'amis écrivains). Nul doute qu'elle est l'ultime avatar d'une femme à chat, qui connaît sa dernière vie avant la délivrance. La dernière marche avant Dieu.
Pourtant, une femme qui, de surcroît, photographie les chats, est assurément une femme.
Surtout si cette femme est ma fille.
L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie
Dans un livre, il y a du papier, de l'encre, du fil et de la colle.
– Pas de fil ? Ce n'est pas un livre.
Le Livre de Poche (la marque, mais aussi l'objet) a été commercialisé en France en 1953. Ma grand-mère maternelle en fit aussitôt grande consommation, au point que lui restent associées, dans ma mémoire, des petites piles de ces volumes, qu'elle achetait par cinq ou dix et posait sur le dessus de la cheminée. La tranche en était teintée – de bleu pétrole, de rouge rosâtre, de marronnasse –, ce qui la protégeait des traces de doigts et, certainement, contribuait à éviter que les pages ne gondolent. Le papier était bis, couleur de pain. Les romans épais, une fois lus, avaient le dos creux. À l'exception du pelliculage qui, avec le temps, s'écaillait (comme une mue de serpent – ou, plutôt, le livre rejetant cette chape chimique, inutile, délétère), de tels livres étaient robustes, solidement cousus. [C'est à la fin des années 1960 que j'achetai pour la première fois un volume de la collection « Idées » de Gallimard qui, à peine ouvert, s'effeuilla.]
Quand, en 1982, Jacques Abeille signa avec les éditions Flammarion pour la publication de son roman Les Jardins statuaires, il fit porter sur son contrat d'auteur une clause particulière précisant que l'édition de son livre serait cousue.
J'ai vu mon père fabriquer un livre à partir des feuillets épars d'un de mes romans façonné selon la technique du dos collé carré : composer des cahiers de seize pages en assemblant les feuillets deux à deux par un onglet de fin papier, puis les coudre. Une fois terminé ce travail absurde – la goujaterie du marchand de papier noirci expiée par l'amour d'un homme du livre –, il pouvait relier l'exemplaire qu'il me destinait.
Il n'existe aucune justification technique crédible à l'emploi du brochage sans couture. Il ne s'agit, pour l'industrie de l'édition, que d'une misérable économie de bouts de ficelle.
Le produit communément commercialisé sous le nom de livre présente aujourd'hui, dans la plupart des cas, de telles lacunes, de tels vices de forme, qu'il n'appelle plus qu'une attitude radicale – et les associations de consommateurs seraient bien inspirées de passer ce produit au crible de leurs critiques, avec la même minutie teigneuse que les pâtées pour chien, les crédits bancaires et les sièges amovibles pour bébé. Elles pourraient aisément démontrer que le rapport prix-performances du livre contemporain est honteux.
Je suis un chieur ? Demandez à un horloger de faire fonctionner une pendule dont un seul des engrenages serait dépourvu de ses crans.
Volume broché : Le Voyage aux Indes de Nicolò de' Conti (1414-1439), Présentation de Geneviève Bouchon et Anne-Laure Amilhat-Szary, traduction de Diane Ménard, collection Magellane, éditions Chandeigne, 2004 (176 p., 20 €).
Mes activités professionnelles, qui croisent pour une large part l'information scientifique et médicale, m'ont récemment permis de comprendre que deux grandes secousses métaphysiques nous attendent dans les toutes prochaines années.
La première concerne l'élargissement, revendiqué par certains chercheurs, du genre Homo au chimpanzé commun et au chimpanzé bonobo. À la clé, l'argument du code génétique, commun à 99,4 % entre le chimpanzé et l'homme, mais aussi – et, sans doute convient-il d'écrire ici : surtout – tout un courant d'études qui plaident désormais pour l'identification de comportements culturels dans le monde animal. Je renvoie, pour la dimension génétique, à l'article paru dans Le Monde le 26 juin 2003, reproduit par un site qui propose une très rapide synthèse sur la problématique des cultures non humaines. On constatera d'un seul clic de souris comment les deux approches confortent leurs perspectives, les mêlent, brouillent de façon significative des niveaux différents d'observation. Les travaux de Derek Wildman et de son équipe de l'université d'Etat Wayne à Detroit, qui militent pour cette nouvelle classification, sont également invoqués sur cet autre site, qui a le mérite de proposer une visualisation très claire des données paléontologiques qui sous-tendent la démarche.
Le second choc anthropologique est d'ores et déjà connu dans ses contours. Il nous viendra des avancées réalisées ces temps-ci dans ce qu'on nomme la « chimie du cerveau ».
Pour la préparation d'un article consacré à l'éthique médicale, j'ai eu la chance de devoir rencontrer Jean-Pierre Marc-Vergnes, qui a créé et qui dirige l’unité 230 de l’Inserm où ont été réalisés les premiers travaux toulousains d’imagerie fonctionnelle cérébrale [1]. Ce chercheur de la première génération souligne avec passion ce que la réflexion éthique peut et doit développer à partir des recherches conduites en activation cérébrale : « Nous sommes “câblés” pour communiquer avec autrui. Par exemple, nous savons désormais que nous avons, dans le cerveau, une structure nerveuse de reconnaissance des visages. Mais aussi des structures qui permettent de prêter ou de reconnaître des intentions à autrui, ainsi que l’équipement neurobiologique pour identifier la souffrance de l’autre et souffrir de cette souffrance ! Tout cela, les méthodes d’activation cérébrale nous permettent de le voir, nous en avons la preuve par l’imagerie : les zones de la douleur s’activent au spectacle de la douleur d’autrui… »
Et Jean-Pierre Marc-Vergnes confirme que « nous sommes en train de construire “l’appareil psychique” d’une façon très différente de l’intuition qu’en avait Freud. Nous n’avons pas encore la vision d’ensemble, mais nous avançons à grands pas ». Et de recommander, pour se faire une idée des données les plus récentes de la neurobiologie et des perspectives qu’elles ouvrent à une meilleure compréhension de nos relations humaines, la lecture du livre d’Antonio Damasio, Spinoza avait raison [2].
Nul doute enfin, selon Jean-Pierre Marc-Vergnes, que de nouvelles frontières de l’éthique se dessineront peu à peu.
Bonobo mon frère, tu souffres donc de me voir souffrir, les petits électrodes qu'on a introduits dans ta boîte crânienne le disent. J'ai peu d'états d'âme, pour ma part, devant cette reconnaissance officielle, qui se prépare, de ma famille éclatée. J'imagine, en revanche, les tonnes d'encre d'imprimerie et les savoureux reality shows télévisuels que va susciter ce nouvel ordre parental. Par ailleurs, que nos comités d'éthique disposent bientôt d'instruments de mesure moins contestables que les bons sentiments n'est pas pour m'effaroucher : quid de l'assassin multirécidiviste dont une simple exploration neurobiologique révèlera que la zone de son cerveau qui gère la compassion est définitivement (ou depuis toujours) en drapeau, sans la moindre perspective thérapeutique d'en restaurer les chimismes ? Vers quel type d'institution l'orientons-nous ? Voilà un débat éthique qui résiste enfin sous la dent, non ?
Lorsqu'on aura épuisé les arguments (J'aime ma meuf, c'est pas une formule chimique – Les bonobos, au fond c'est des Blacks, y zont droit comme nous qu'on les respek') et que nous finirons enfin par juger enviable l'insolite proxémie que pratiquent nos cousins congolais, restera une question : où commence, où finit l'humain ? Le sens du sacré – dont on aura d'ici là repéré des manifestations indubitables chez la mouche bleue et le siège dans l'un des lobes de notre cerveau – sera d'un piètre secours. De longue date, nous avons observé l'étrange cérémonial des hardes d'éléphants croisant sur leur route la dépouille de l'un des leurs, de sorte que les comportements devant la mort ont cessé de fournir un critère décisif. Qu'on écoute, d'ailleurs, l'exposé des motifs développé par les tenants d'une culture animale, l'on vérifiera le soin méticuleux qui est mis à banaliser le moindre indice de spiritualité dont Homo sapiens sapiens avait jadis coutume de se rengorger. Tout y passe, il se trouve toujours une espèce volante ou rampante pour démontrer que nous ne sommes pas les seuls à éprouver de la haine, de la rancune, de la honte, de l'amour, du respect, de l'envie. Que sont assez largement partagés le sens esthétique, la débrouillardise et… le langage.
Subsiste la langue et elle seule – j'ai bien dit la langue, non le langage, la langue dont il est souvent question ici. Et l'on comprendra mieux pourquoi je m'escrime à en parler comme d'une dimension proprement organique, à en soustraire l'exercice aux théorèmes des linguistes, à suggérer cette certitude qui est mienne que la première page de Saint-John Perse que j'ai lue, encore adolescent, n'a fait que réveiller l'écho immémorial d'un poème que je savais déjà par cœur, dont les rythmes m'avaient bercé dans les eaux-mères, dont la prosodie récuse toute étude clinique.
La langue, avec une majuscule – c'est-à-dire : le Verbe.
[1] Je reproduis ici un passage de l'article paru dans le n° 78 de juin 2005 de Toulouse Info Santé (BIE), publication d'informations épidémiologiques du Service communal d'hygiène et de santé de la Mairie de Toulouse, dont j'assure la rédaction depuis cinq ans.
[2] Mon raidissement de principe devant les perspectives ouvertes par les neurosciences a dû céder du terrain à la lecture de ce livre d'Antonio R. Damasio, professeur et directeur du département de neurologie de l’Université de l’Iowa aux États-Unis, Spinoza avait raison – Joie et tristesse, le cerveau des émotions, Éditions Odile Jacob, 2003.
Femelle bonobo et son petit, zoo de San Diego, D.R.
• Giovanni Battista Pergolesi, Stabat Mater et Salve Regina,
Nicola Porpora, Salve Regina.
Maria Grazia Schiavo, soprano,
Stéphanie d'Oustrac, mezzo-soprano,
La Cappella de' Turchini sous la direction d'Antonio Florio.
CD Eloquentia EL 0505, distribution Harmonia Mundi.
Aux premières mesures, l'oreille sait. Elle attend seulement que la contralto vienne tendre la voix à la soprane pour décider de son plaisir ou de sa souffrance. Ce ballet de gorge, Gérard Lesne et Véronique Gens [1] l'exécutent dans mon système nerveux central depuis quelques années, au point que j'en arrive à redouter cette figure imposée du duetto inaugural du Stabat Mater de Pergolèse : nous sommes, en musique plus encore qu'en gastronomie ou en amour, d'indécrottables chiens de Pavlov.
Autant le dire d'emblée, Stéphanie d'Oustrac et Maria Grazia Schiavo ont su, à la première écoute, se frayer une passe dans cette oreille de mauvaise tête, qui m'est chère – on me le pardonnera peut-être –, accrochée à ses timbres, à ses rythmes, à ses couleurs et à ses larmes. Pour avoir réécouté à plusieurs reprises cet enregistrement subtil, qui n'affiche pas son minimalisme mais le médite comme une oraison, je regrette même de n'avoir pas disposé d'une telle version pour aborder, en son temps, cette œuvre étendard du répertoire baroque – et, plus précisément, de cette musique de déploration qui justifie un petit meuble entier dans ma discothèque.
Je ne sais si cette notation revêt encore un sens, les interprètes (à l'exception de Stéphanie d'Oustrac) et leur maître d'astres et de navigation, le musicologue Antonio Florio, sont Napolitains. Contre vents et marées, je reste sensible au génie du lieu (quand Pascal Quignard affirme se rendre à Tokyo pour écrire sur Rome, je veux encore croire qu'il ne s'agit que d'un cas particulier qui conforte ma propre théorie des climats). Un rapide regard sur les indications du livret suffisent à recevoir ce disque non comme la dernière performance en date d'une industrie contrainte d'aligner ses quintuples sticks pour draguer le mélomane, mais bien comme le fruit d'un long travail d'écoute tacite des partitions qui aboutit à cette exécution toute de retenue et d'émotion maîtrisée.
Giovanni Battista Pergolèse naît à Jesi, dans les Marches, en 1710. À l'âge de douze ans, il intègre le Conservatoire des Poveri di Gesù Cristo et devient l'élève de Francesco Durante et de Leonardo Vinci, le successeur d'Alessandro Scarlatti à la Chapelle Royale de Naples. Quelques années plus tard, il compose des opéras – l'opera seria comme l'opéra écrit dans le style bouffe, né en Italie baroque, autorisent le rapprochement avec la comédie musicale du vingtième siècle, susceptibles des mêmes engouements populaires. Pergolèse sera donc le Michel Berger napolitain des premières années 1730 avec La frate 'nnamorato ou encore La serva padrona et Il Flaminio. Cette production profane s'augmente de deux drames sacrés, de deux messes, de motets et de quatre antiennes à la Vierge, toutes œuvres commandées par ses protecteurs et mécènes. Des quatre pièces mariales, le Salve Regina (également dirigé ici par Antonio Florio) et le Stabat Mater restent aujourd'hui les plus interprétées. Giovanni Battista est phtisique. Il a vingt-six ans lorsqu'il écrit son Stabat Mater, l'année même de sa mort.
J'avoue écouter régulièrement l'étonnant détournement romantique du Stabat Mater auquel Claudio Abbado a procédé il y a vingt ans, en raison notamment du timbre de faïence fêlée de la soprano Margaret Marshall [2] – une sorte de drogue personnelle (le lecteur mélomane est autorisé, ici, à lever les yeux aux ciels dans un profond soupir). L'interprétation est à faire dresser les cheveux sur la tête des baroqueux de tous bords, à rapprocher des Brandebourgeois au bulldozer de Karajan. À cette différence, qui est de taille, que la partition de Pergolèse résiste à ce traitement, qu'elle subit une étrange réaction chimique sous la baguette d'Abbado, jetant un surcroît de miroitement ténébreux qui rend la déploration pressante. Une façon de vous forcer, non la main, mais les larmes, qui n'est pas sans bénéfice pour qui se laisse prendre au jeu.
Antonio Florio mise sur la démarche diamétralement opposée, et j'y suis d'autant plus sensible que sa version fleurit désormais dans mon jardin sur ce terreau abbadien que j'arrose depuis bientôt deux décennies. Le programme de cet enregistrement fait place au superbe Salve Regina de Nicola Porpora, qu'il me semble bien découvrir. L'ensemble du programme est d'une belle cohérence, dessine discrètement un style. Tout juste manque-t-il à mon oreille un doigt de basses fréquences dans les cordes à l'archet et quelques crissements de doigts sur l'archiluth baroque : un ingénieur du son propre sur lui a fait son travail, il a arasé tout ce qui pouvait effaroucher le tympan du golden boy formaté Radio Classique nouvelle grille. En stricts termes acoustiques, la prise de son sent un peu l'aftershave à mon goût, mais cette remarque n'engage que moi, je le précise, tant j'ai l'habitude de voir mon voisin de table se pâmer d'aise en vantant précisément ce qui suscite ma gêne, qu'il s'agisse d'un livre, d'un plat, de la musique, ou de la femme.
[1] CD Virgin Classics 7243 5 45291 2 2. Il Seminario musicale, direction Gérard Lesne, 1997.
[2] CD Deutsche Grammophon 415 103-2. London Symphony Orchestra, direction Claudio Abbado, 1985.
La Cappella de' Turchini, Maria Grazia Schiavo et Sara Mingardo (en remplacement de Stéphanie d’Oustrac) interpréteront ce même programme en concert le 26 août prochain à 17 h 30 dans le cadre du festival de La Chaise-Dieu.

Bientôt 20 h. Chaleur accablante, les yeux rougis par une journée devant l'écran. Je saisis le plus récent volume reçu par la poste [1] à la suite d'une enchère sur eBay, emportée sans gloire puisque j'étais le seul enchérisseur, et je file à la terrasse du café le plus proche. Face à la gare des bus, à deux pas des boulevards, l'oxyde de carbone me pique la gorge mais, au moins, le monde défile sous mes yeux en temps réel, et non dans les coins de mon vingt et un pouces extra plat.
L'ouvrage, qui n'est pourtant pas ce qu'on désigne aujourd'hui sous le terme de beau livre, est d'un format généreux, lourd en raison du papier couché de bonne main qui a été choisi. Le texte d'Alain Daniélou – une simple évocation de l'éros hindou – est donné dans une typographie large. Il prépare la découverte d'un cahier d'une soixantaine de clichés noir et blanc reproduits en belle page, assortis d'une brève légende en regard.
Le grand indianiste se contente d'indiquer au lecteur occidental que les textes sacrés de l'Inde décrivent l'Être cosmique primordial comme un homme et une femme étroitement enlacés (Brhad-âranyaka Upanishad, 1.4.3). La vulve et le phallus sont la représentation, le symbole des principes qui causent la formation du monde. Leur union exprime la nature de l'action (Vâtula Shuddha Agama). Les derniers bus pour la banlieue qui viennent se ranger à quai défilent à quelques pas de ma table et font écran, un instant, à la luminosité moite stagnant dans le tub que forment la façade métallique du Crédit agricole et l'armature de la gare routière. Et Alain Daniélou de commenter : La forme des organes qui différencient le mâle et la femelle est, par sa nature même, un symbole. Dans l'Univers, il n'y a pas de hasard, pas d'illogisme. En prenant pour l'image de la causalité divine le phallus dressé et la vulve, nous n'attribuons pas à une forme anatomique accidentelle un sens symbolique. C'est cette forme même qui nous révèle un aspect fondamental de la nature du monde et de la Personne Cosmique [2]. De retour ici, je vérifierai que je dispose bien de la Brhad-âranyaka Upanishad et de la Chandogya Upanishad – d'où Alain Daniélou tire nombre de ces passages –, traduites par Émile Senart, deux beaux petits volumes édités dans les années 1930 par Les Belles Lettres (l'association Guillaume Budé patronnait donc aussi des publications orientalistes). Quelques grosses gouttes émaillent soudain le trottoir, devant moi, sans parvenir à le mouiller. Le livre est protégé de la pluie, qui ne viendra pas, par le large auvent du rideau de toile. Plus loin, ce passage des Tantra : La lèvre inférieure est le phallus, la lèvre supérieure la vulve, de leur copulation naît la parole.
Les illustrations font se succéder un ballet de corps d'une délicate opulence, dont la pierre millénaire grêlée n'entame pas la joie fière de s'étreindre, s'arrondir, se dresser sous la caresse. Il y a huit ou neuf siècles, ainsi, votre main aurait consenti d'exacte façon à la grâce pure de cette fesse, et rien n'est plus enviable à l'instant que cette paume gracile dans laquelle le corps énonce que toute spiritualité est ascendante. Selon les Purâna shivaïtes, écrit encore Alain Daniélou, dans le Kali Yuga, l'Âge des Conflits, où nous nous trouvons, seuls les fervents de l'amour, les adeptes du culte de Shiva-Dionysos pratiquant la Bacchanale pourraient sauver le monde de la destruction.
Au détour d'une page, ce couple de Rajarani occupé à ses préludes. Curieusement, il devient plus saisissant encore dès que j'en réduis le format pour l'insérer en lettrine dans cette page du blog. Je tente d'évoquer les contrastes veloutés que lui aurait conféré, quelques années plus tôt, une impression en héliogravure. Lente et subtile manipulation pour apprivoiser le cliché – comme dans le révélateur, les gestes s'affirment, le plissé monte en valeur, les visages disent leur trouble. Quelle merveille ! au terme approchant d'une journée lourde, à l'hygrométrie que je suppose celle du sous-continent aux environs d'Agra à la saison chaude, que de pouvoir ainsi se faufiler dans une autre pensée du monde, qui offre de consommer l'union mystique dans ce qu'on nommait naguère le magasin de frivolités.
[1] Alain Daniélou, La Sculpture érotique hindoue, Buchet-Chastel, 1973.
[2] Op. cit., pp. 27 sq.
Bhuvaneshvar, Temple de Rajarani, XIIe siècle. Cliché Alain Daniélou. La légende indique : L'amant commence à dépouiller de son léger vêtement une jeune fille hésitante (La Sculpture érotique hindoue, op. cit., pp. 160-161).
Pur plaisir d’offrir ce cliché, ce matin, aux visiteurs du blog.
Chat de la Toile, il nous parvient des faubourgs de St. Louis, Missouri.
Chat de philosophe américain francophile, visiteur du blog.
(Musa by the living room window – in the window is a stuffed cat,
indique la légende.)
Silence.

Elle s’arrache à la discontinuité des actes, s’approprie en instrument de saisie, se pratique en expérience des limites. La littérature cherche à atteindre, obtenir et pénétrer le continu, l’insaisissable et l’illimité. Grand œuvre alchimique, opération spirituelle, opéra tragique, Passion ou procès, elle peut transformer, par la grâce d’un désir tendu, maintenu sur et par le fil du texte, le fini de l’existence en infini de la jouissance.
Toute littérature est une quête érotique déterminée par une pulsion archaïque autant que sophistiquée, ce « principe de délicatesse » dont parle Sade et dans lequel Barthes identifie « une certaine demande du corps lui-même ».
C’est le corps qui veut écrire et lire. Et c’est la vertu de la littérature érotique, par son pouvoir spectaculaire d’ébranlement des sens, de rappeler cette vérité fondamentale : une lecture ou une écriture déconnectées de la demande charnelle ne sauraient être opérationnelles. Ne sauraient engager le lecteur ou l’auteur dans la métamorphose permanente, intérieure et profonde, que constituent l’acte de lire ou d’écrire, au fur et à mesure qu’il se produit, puis tout au long de la vie.
L’exercice de la littérature est un mode majeur de la sexualité humaine. Sans doute même est-il le seul, tous les autres codes et signaux érotiques dérivant de la parole, sinon dite ou écrite, du moins intériorisée jusque dans les profondeurs de l’inconscient où elle crée du fantasme, un cinéma intime indispensable au déclenchement du désir.
Grâce à son imaginaire, l’homme est un animal capable de se passer d’os pénien, et la femme de périodes de chaleurs. Mais l’être humain est aussi contraint, en matière de sexualité, de s’aider lui-même en sollicitant sa psyché. Le corps demande, l’esprit répond par le principe de délicatesse, processus où la vision s’engage dans une spécialisation plus ou moins poussée du désir et de l’objet du désir.
La littérature est alors le meilleur instrument de précision possible. Le mouvement de la lecture et de l’écriture, leur avancée, activent une mécanique qui démultiplie le temps du désir, le pointe et tout à la fois l’éclate en résonances dionysiaques. La page doit alors ressembler à un fleuve au soleil : l’eau court et pourtant reste présente dans l’occupation puissante de son lit, qu’elle nourrit et ravage, tandis qu’à la surface des myriades d’étincelles fascinent le regard. Chacune d’elles appel dansant, aigu, et renvoyant aux autres, à une dispersion de la lumière rapidement hypnotique.
Le courant des mots, leur cours savant produisent l’envoûtement où vont alors se fondre désir et plaisir, inscrivant la tension dans la jouissance, et la jouissance dans la durée.
Haletant comme un roman policier, le texte érotique va au crime, fait souffrir les délices et les supplices d’un crime qui n’en finit pas. Les mots eux-mêmes s’entrebaisent, l’écrit est crime, joies et virtuosités du crime de lèse-interdit, l’écrit ès crimes sous les cris des ciseaux découpe dans le papier plié des pages les quatre membres écartés d’une figure humaine à dérouler dans la répétitive, obsédante narration de sa présence, de son advenue forcenée. Dans sa théâtralité le texte est un événement voluptueux au cœur duquel se déroulent des cérémonies secrètes, d’ordre sacrificiel. Œuvre d’un criminel – le lecteur, l’auteur – qui exige, pour parachever sa jouissance, d’être démasqué par le texte qu’il a lui-même suscité.
C’est dans cet accomplissement qu’il trouve sa souveraineté. Au bout de la parole, au bout du désir, le voici parvenu au silence. Livré tout au long du texte au risque et à la joie, le château repose maintenant dans la plénitude de son nouveau vide, un vide habité.
Lire, écrire, c’est aller au silence. Le lecteur érotisé par une pratique intense de la littérature sait que toute vraie littérature, comme celle dite érotique, manifeste par une mobilisation spéciale – processuelle, raffinée, délicate, brutale, cruelle – de la chair lisant/écrivant, cela même qui est l’essence de la jouissance, l’expérience de l’infini : l’ « aller au silence », la montée de la mer au soleil, et la mêlée de leurs eaux de feu et de sel.
J'ai plaisir, pour la première fois, à ouvrir l'espace de ce blog à un auteur dont j'ai indiqué le très beau roman, Sept nuits, dans une chronique passée. Alina Reyes a choisi que figure en ouverture de cette page le Monument à Balzac d'Auguste Rodin. Commandée par la Société des gens de lettres – société fondée en 1838 à l'initiative de Balzac lui-même pour protéger les intérêts moraux et patrimoniaux des écrivains –, la statue suscita de violentes polémiques et fut refusée par son commanditaire. Ce n'est qu'en 1939 que l'œuvre fut fondue et érigée à son emplacement actuel, au carrefour des boulevards Raspail et Montparnasse à Paris.
J'ai mis à profit les premières journées de grosse chaleur pour me lancer dans la besogne la plus sombre, apparemment la plus fastidieuse, le plan pour l'addictif type : réaliser un index pour le blog.
Je ne vais pas produire une théorie à la clé de ce travail de Romain, mais rappeler tout de même que, comme la tablette sumérienne, une page électronique est essentiellement constituée de tableaux et de listes, c'est-à-dire d'index. L'hypertexte, c'est de l'index à couper au couteau. Pas de listes, pas de liens, pas de thésaurus au-delà de l'écran auquel j'accède au laser d'un coup de souris… autant dire pas de Toile – et mieux vaut alors se laisser enterrer vivant au milieu de sa bibliothèque (ou se faire empailler, histoire de tenir la dragée haute aux crématistes et à leurs théories sinistres).
Je n'ai donc fait que prendre le support au sérieux, répondre à son injonction. Le support, mais aussi – et d'abord – les visiteurs du blog. Combien de fois, découvrant un blog, j'aurais aimé, d'un regard, me faire une idée des sujets de prédilection, des lubies, des compétences de son auteur. Tout comme, devant un livre d'érudition que je découvre sur l'étal, je me reporte à l'index pour situer rapidement la démarche de l'auteur. On glane dans la seule consultation d'un index souvent plus d'informations sur l'ouvrage que dans la table des matières.
L'exercice n'est pas sans joies compensatoires : on trouvera trace, ici et là, de quelques partis pris, de mouvements d'humeur dont je m'acquitte par une entrée spécifique, par une définition malicieuse, voire par la simple omission de l'occurrence concernée.
Inutile, en conséquence, de me faire observer qu'il est tendance, aujourd'hui, d'utiliser l'odieux quoique impossible féminin du mot écrivain pour qualifier la femme qui écrit, qui est l'auteur d'un ou de plusieurs livres. J'ai constaté avec joie qu'elles sont nombreuses dans l'index, et il faudra que, vivantes ou trépassées, elles s'accommodent de mon légalisme : il n'appartient de modeler une langue qu'aux peuples, qui en sont les usagers (et parmi eux les écrivains, en constituent de simples sous-ensembles) ainsi qu'aux grammairiens d'en formaliser les règles. Que le politique se mêle de ce qui le regarde, il aura déjà bien à faire comme cela.
Je forme le vœu que seul un lecteur inattentif ou le visiteur fourvoyé se méprenne sur de rares entrées où le sérieux le plus grave simule la pirouette : ce n'est surtout pas par humour – dont j'aime dire que je suis dépourvu – que l'entrée porcelaine renvoie à éléphant, et vice versa.
Reste, sans nul doute, à peaufiner l'outil – et à le mettre à jour au fil des nouvelles chroniques. Je renonce à le relire pour la nième fois (je sens que Cédric va gagner son deuxième livre, car je lui promets de débusquer les cinq coquilles ou liens défectueux qui vont remplir d'un seul coup d'un seul sa carte de fidélité).
Enfin, je me risque à formuler l'hypothèse qu'un index, dans le cas d'un document mis en ligne, est un véritable outil interactif. Non d'une interactivité d'esbroufe ou de langue de bois, mais bien l'un de ces objets qui peuvent se façonner par et pour plusieurs, en utilisant les ressources que l'informatique met aujourd'hui à notre disposition. J'ai confectionné cet index dans une démarche qui m'est chère de piété scrupuleuse, une forme encore de wara' à l'égard de mes lecteurs. C'est leur instrument de navigation. Ils peuvent demander qu'on en perfectionne les organes, qu'on en améliore l'ergonomie à leur main.
Qu'on n'hésite plus à me bassiner à loisir, désormais, à coup de communication interactive et conviviale, d'interfaçage friendly : au lieu de tourner les talons, je proposerai une petite randonnée dans l'index (sacs à dos et rollers s'abstenir). Tant je suis persuadé – plus que jamais au terme de ces quelques heures de travail – que la mise en œuvre conséquente de tels concepts implique l'immersion dans ce que les experts des systèmes embarqués nomment les environnements sévères.
Alphabet de l'Enfant Jésus, Maison Alfred Mame & Fils, éditeurs à Tours, s.d. (ca 1914). Collection Dominique Autié.
(Mise à jour permanente)
Sur les principes qui ont présidé à l'élaboration de cet index,