blog dominique autie

 

Vendredi 30 décembre 2005

07: 44

Extraits du Petit Œuvre pornographique pour flûte seule

 

bouguereau_jeunesse

 

 

 

Corps préparés

 

 

IV

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

lettre_nscript

e se renfrogne l'adulé – le substitut –, coqueluche du zénana. Reposez dans sa boîte, je vous prie, Toy, l’olisbos aux joues d'ivoire.

 

 

lettre_a_rose2

h ! laissez-moi prendre souffle avant la venue d’Harmonica, ma déesse aux cent trous.

 

 

lettre_e

xigez qu’on me descelle Gopi parmi ses sœurs de Konarak. Que, Dieu Bleu, je dégoupille.

 

 

lettre_qnonne

uelqu’un s’est-il inquiété de l’amidon ? J’ai convoqué à matines la nonne ronde, la rondelette, la nonne claire, Clarisse.

 

 

lettre_jvert2

’ai dit : qu’elle ne soit qu’un voile. Que glisse d’elle un voile, un voile encore – et que cet autre, diaphane, tombe ! Subsiste la trace de son parfum sur ses cils. Que, ce soir, Ombilic la bayadère ne soit que voile.

 

 

lettre_putto

fffff… Bubblegum, mon putto – mais qu’on ferme donc les fenêtres ! et j’attends celui qui n’aura que ses larmes pour pleurer, cherchant à me dissimuler la poignée de rémiges que notre petit ange aura consentie à sa maladresse.

 

 

lettre_a_courte

iguisez ma cotte à éperons, picots et émerillons, trempez l’acier des lames, étalonnez les crocs. C’est moi que l’on prépare. J’attends la Grande Fricatrice.

 

 

lettre_pscript

et-de-nonne,
Pet-de-nonne,
Pet-de-nonne,
attends-toi à ce que je te gourmande.

 

 

lettre_s

blanc
ertissez, Messieurs, sertissez
Cela bifrons, bivalve, bifide, Cela lauré de mots choisis. Que je flagelle à l’envi Cela, au fouet bipartite de la syntaxe !

 

 

Dominique Autié.

 

 

Corps préparés I
Corps préparés II
Corps préparés III

 

 

 

Amour à l'affût (d'après détail), William-Adolphe Bouguereau (1825-1905), huile sur toile, 1890, collection privée.

 

 

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Mercredi 28 décembre 2005

07: 45

 

Traditore

par John Meyer

Traduit de l’anglais par Dominique Autié

japanese_print

 

Je viens d’apprendre la mort du vieux Nazuki par un communiqué de la BBC, qui a diffusé aussitôt un programme spécial en son hommage. Il s’éteignait en fait, depuis deux ans, comme enveloppé d’un nuage de solitude de plus en plus dense et blanc, à la mesure de sa gloire et de sa cécité. Jamais, sans doute, l’image n’a été plus juste : L’écrivain japonais Nazuki vient de disparaître à l’âge de…

La nouvelle figure à la une de presque toute la presse internationale. Comment ne pas faire soudain le rapprochement avec l’entrefilet laconique que je faillis manquer, ce jeudi de décembre 1978, ignorant que Stony Rogers avait succombé la veille à une hémorragie cérébrale ? Sa sépulture ne bénéficia que d’honneurs discrets. L’accumulation seule de brèves notices nécrologiques publiées, peu s’en faut, sur les cinq continents témoigna de son rayonnement. Huit ans après, son propre pays reste encore presque muet. Le moindre mal s’appellerait l’ingratitude ; il faut craindre toutefois que cette indifférence procède du pire : l’opacité. Mais cela relève, je le crains, d’une autre chronique.

Quand, peu de temps avant sa mort, Rogers soupçonna mes intuitions, il me fit jurer de n’en rien révéler du vivant de Nazuki. Ce qui était un aveu. Je compris tout d’abord que j’avais lu juste. Ensuite, mais trop tard, que Rogers – pourtant plus jeune que son confrère japonais – se savait perdu. Son dernier livre, en manière de testament, m’en apporta la preuve. J’en ai pleuré, je l’avoue. Il nourrissait donc l’intime conviction que l’effarant secret, s’il était un jour trahi, ne susciterait que quelques ondes bien vaines sur sa propre pierre tombale. Tacitement, il me suppliait de laisser Nazuki se retirer en paix. Éventuellement de me taire. Mais son respect des autres était tel qu’il me délia, sans le dire, de mon devoir de réserve, levé tout à fait ce matin par l’information que chaînes de télévision et quotidiens commentent et qui vaut des tonnes de télégrammes de condoléances aux ambassades du Japon dans le monde entier.

La disproportion de renommée entre les deux écrivains avait de quoi laisser rêveur. Pourtant, les férus de fantastique, qui sont légion dans la vieille Angleterre, pouvaient faire leur miel des essais de Rogers autant que des fictions de Nazuki, que Rogers découvrit et fut le premier à traduire en anglais. Mais, à quelques succès d’estime près, on se plut à cantonner l’inventeur de Nazuki dans son rôle de second plan, laissant aux intellectuels de l’étranger le soin de vénérer son œuvre personnelle. Le Japon mit d’ailleurs un point d’honneur à lui témoigner sa reconnaissance : on trouve encore maintenant, dans la moindre librairie de Tokyo, plus d’ouvrages de Rogers que sur les rayonnages londoniens. Quant à la dette de la littérature nippone à son égard, il semble qu’on veuille s’en acquitter là-bas par l’entretien scrupuleux de l’amitié. Tandis que les journaux anglais avaient attendu le lendemain pour commenter maladroitement la vie, l’œuvre et la mort de ce curieux écrivain qui…, plusieurs chaînes de télévision japonaises diffusèrent, dès l’annonce de sa mort, des montages de documents d’archives constitués en grande partie d’entretiens que Rogers avait accordés lors de ses nombreux voyages au Japon. Quelques rares images le montraient en compagnie de Nazuki. Celui-ci, souffrant, n’avait pu être joint, de sorte qu’il fut le grand absent de cette évocation improvisée, le seul dont la voix manqua dans l’éloge que son pays adressait, par delà Rogers, aux lettres anglaises. Ce soir, c’est l’Angleterre qui sera peut-être privée d’un talk-show quelconque pour la célébration de Nazuki. Destins croisés – le prétexte et la matière d’un papier, en tout cas, que le directeur de la rédaction de l’Herald serait bien malvenu à me refuser.

Mais que faire  ? Franchir le pas ? Donner l’exclusivité au journal qui me prend quelques piges en me laissant toujours le sentiment amer que je viens faire la manche à la rédaction ? Ou téléphoner aux agences dès maintenant, profiter de l’émotion générale pour asséner la nouvelle ? Je sais ne disposer que de preuves irréfutables mais subtiles. Ni Nazuki, ni lui n’ont laissé, comme cet écrivain français qui se suicida deux ans après la mort de Rogers, un testament destiné à rétablir la vérité sur son double littéraire. Si rien ne m’interdit plus de lever le voile, si je nourris même l’intime conviction qu’on ne comptait que sur moi pour le faire le moment venu, je dois avouer que les protagonistes n’auront consenti que des signes ténus et parcimonieux. Rien qui puisse convaincre d’emblée le confrère incrédule, le journaliste dur à la détente sur une affaire un tant soit peu plus complexe qu’un flirt chez les têtes couronnées, à qui l’on devra fournir sur un tel sujet le matériau tout mâché. Et force est de constater qu’il lui faudra de la patience et un doigt d’esprit de finesse pour comprendre, accepter puis transcrire la véridique histoire de Nazuki et de Rogers.

Très tôt, ses démêlés avec les groupes littéraires d’avant-garde valurent à Stony Rogers une réputation de rigoriste. Il publia, bien avant la guerre, une diatribe contre la poésie moderne que suivirent, au fil de ses livres, des chapitres tout aussi caustiques sur le roman en particulier et la prose d’imagination en général. Ses positions insolentes le suivirent toute sa vie. De sorte qu’il repoussa, presque malgré lui, les avances que lui faisait le démon de la fiction. Il reporta sur une anthropologie de façade, qui lui fournissait le prétexte à des livres improbables, sa plume aiguë de grammairien et, il l’avoua lui-même, le savoureux vertige de la phrase parfaite. Pourtant, très vite, la sanction des lois qu’il avait lui-même imprudemment édictées le tarauda. Le moindre poème en prose signé Rogers eût provoqué l’hilarité chez ceux dont il avait été l’intraitable contempteur. Il lui semblait qu’on guettait son premier faux pas, qu’on l’attendait au tournant de son œuvre. Il lui fallut composer.

L’occasion lui en fut offerte durant un premier séjour au Japon. La nouvelle littérature japonaise pataugeait dans une tradition qui, en dépit de son halo de mysticisme antédiluvien, lui faisait cruellement éprouver que tout accès à la scène mondiale était obturé. Les premières soirées qu’il passa chez Nazuki suffirent à convaincre Rogers : ce jeune écrivain ne faisait certes pas montre d’un grand talent mais il nourrissait une vision cruellement lucide de son statut. À tel point qu’il en vint à penser que, sous d’autres climats, son inspiration fantasque aurait peut-être compensé un style qui manquait résolument de vigueur.

Je ne saurais dire – et nul, probablement, ne saura jamais – en quelles circonstances fut conclu le pacte. Le premier recueil de Nazuki – qui n’avait publié que quelques textes dans des revues littéraires japonaises – parut conjointement en Angleterre, traduit par Rogers, et dans une collection réputée au Japon. Les articles aussitôt consacrés à l’ouvrage s’accordaient à prédire que l’auteur allait conquérir son propre pays grâce à l’intérêt que lui portait soudain l’Europe. Ce que ses camarades et lui n’avaient pas obtenu des éditeurs de Tokyo, Stony Rogers l’imposait depuis Londres. Dans les cercles qu’il fréquentait, Nazuki fit bientôt figure de prophète et son traducteur de messie. Un second volume, puis un troisième virent le jour dès l’année suivante. L’édition anglaise précédait l’originale de quelques semaines, de sorte que Nazuki venait présenter et signer son livre à Londres avant de daigner recevoir les journalistes de son pays.

Cela dura plus de trente ans. Aux nouvelles, se mêlèrent bientôt des poèmes, des récits, de curieux textes inclassables. La collection de littérature nippone que Rogers avait créée chez l’un des plus grands éditeurs de littérature londoniens comptait maintenant plus de vingt titres. Nazuki y émargeait pour un bon tiers. Toutefois, Rogers qui, occupé par ses propres publications, ne traduisait plus personnellement les nouvelles productions du Japonais, recruta deux traducteurs. Un ultime recueil sortit moins de six mois avant la mort brutale de Rogers. Depuis, seules parurent quelques rééditions. Nul n’y vit le moindre signe. On attribua à l’âge avancé de Nazuki et à la maladie qui affectait sa vue le silence des dernières années.

Comment ne pas penser que l’un et l’autre se prirent sans le vouloir vraiment à ce qui, à l’origine, ne devait être qu’un jeu littéraire, à la limite de la plaisanterie d’étudiants ? La curiosité de Rogers, fasciné par l’insolite d’où qu’il vînt, avait dû savourer quelque secrète jubilation dans ce défi : écrire, dans sa propre langue, le texte qui serait censé n’offrir que la traduction d’un livre japonais rédigé par un autre à l’autre bout du monde. Effectuer ensuite la mise au point de l’original – ou, du moins, aider à le faire un Nazuki parfaitement complice qui travaillait avec une application de bon élève.

Dans le même temps, Rogers pouvait continuer de pourfendre sans scrupules les auteurs de poèmes et de textes de fiction. Il publia même une série d’articles, qui font autorité, sur l’art de la traduction, ses pièges et ses recettes. Il poussa l’audace, je l’ai dit, jusqu’à confier à d’autres la traduction en langue anglaise de nombreux livres de Nazuki. Ce qui impliquait donc qu’il rédigeât d’abord en anglais, comme il en avait pris l’habitude, poésies et nouvelles que son ami transcrivait en japonais. Dès qu’il recevait la précieuse liasse de feuillets noircis d’idéogrammes, il nous convoquait, Stephen ou moi, par un coup de fil autoritaire, parfois tard dans la soirée : Passez demain à mon bureau, le dernier manuscrit de M. Nazuki m’est parvenu cet après-midi, j’aimerais vous le confier. À demain, neuf heures, n’est-ce pas…

Nous arpentions le couloir avec dix ou vingt minutes d’avance, flattés et anxieux. Nous buvions les mots de Stony Rogers, qui nous recommandait la plus grande vigilance tant le texte s’annonçait, disait-il, plus complexe et rigoureux que les précédents. On filait, l’enveloppe sous le bras. Au bout de huit à dix nuits blanches, je revenais soumettre ma traduction. D’un simple regard diagonal, Rogers allait chercher une de mes phrases afin d’en mesurer l’écart, je le sais désormais, avec sa propre rédaction ainsi passée par deux chirurgies successives. Je le revois, bougon, me contester un mot, me demander de reprendre une locution, jusqu’à ce que je retrouve, sans le savoir, sa formulation initiale. Je le soupçonne d’avoir, parfois, savouré un bonheur d’expression ou l’une de mes trouvailles, éloignés mais équivalents. M’être ainsi mesuré à lui seul, à mon insu, à sa seule écriture minérale et non à l’œuvre de Nazuki me procure aujourd’hui encore une sorte d’ébriété qui me paie de mes insomnies de l’époque.

Il glissait le dossier dans le tiroir de droite, se levait et me tendait une main distraite. Meyer, je vous prédis une œuvre de traducteur. Vous pourrez un jour vous prévaloir de votre travail sur les textes de Nazuki ! L’ouvrage paraissait moins d’un mois plus tard.

Vous pourriez penser que ce furent ces entretiens et la relative familiarité de Stony Rogers qui me mirent la puce à l’oreille. Il n’en fut rien. Nous le connaissions pour son extrême méticulosité dès qu’il s’agissait de quelques mots inscrits sur une page. L’exigence, parfois ironique, avec laquelle il négociait ma copie confortait mon admiration. Parmi les directeurs de collection et les conseillers de l’éditeur, il disposait de l’autorité pour faire retoucher un manuscrit autant de fois qu’il le jugeait nécessaire. Le voir appliquer le même rigorisme aux traductions de Nazuki ne constituait rien d’insolite. Mon attachement à l’homme valait mon admiration pour l’écrivain. D’autres, moins séduits et plus perspicaces, auraient peut-être saisi l’occasion de déjouer bien plus tôt cette mécanique d’orfèvrerie dont, à ma place, ils auraient été dès lors, comme je l’étais, un rouage essentiel. À tout instant, l’horloger avait le loisir de changer l’une des pièces de ce dispositif, choisissant entre Stephen et moi, pour chaque livre nouveau de Nazuki, celui de nous deux qu’il contraindrait à retrouver, sous les phrases japonaises, un texte français que lui seul savait avoir écrit. Je prétends – mais me croira-t-on ? – que c’est en traduisant Nazuki que je finis par déceler l’écriture de Rogers, sa patte, mais surtout les méandres d’un imaginaire où seule son intelligence pouvait s’aventurer.

Stephen Johnson bénéficie toujours de l’aura que nous valut la confiance de Rogers et du prestige d’avoir été les traducteurs de Nazuki. Pour ma part, j’ai refusé depuis huit ans toute offre de traduction et vivote d’expédients. Je ne sais comment Johnson prendra mes révélations. Car il faut bien convenir que, dans cette affaire, nous aurons été, lui et moi, les dindons de la farce. Plus encore que le public – et plus que Nazuki lui-même.

 

 

Utagawa Kunisada (1786-1864), Les Quarante-sept Rônins,
chapitre 21 (détail).

 

 

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Lundi 26 décembre 2005

08: 01

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

14 – Chaleur des livres
bibliotheque1
Zoom

 

 

Journée hallucinée devant l'écran de l'ordinateur. Quelle réparation ? Une tasse de kérosène – la sixième ou la septième depuis l'aube ? Une cantate de Bach (ou de Gato Barbieri, les jours de grand stress) ?

Dans le silence, je m'assois ou m'allonge tourné vers l'un des murs que les livres étaient [c'est le monde qu'ils soutiennent alors, et je n'ai qu'à me laisser étayer à mon tour par le silence de la langue qui ne tarde pas à bruire].

*

Les quelques bibliothèques de lecture publique de construction récente dans lesquelles il m'a fallu un jour ou l'autre pénétrer m'ont laissé cette même et lassante impression de tubulures, de ferraille plastifiée, de jour entre les rangées de livres (ne surtout pas donner le sentiment que le savoir fait masse, comme on dit en électricité, que c'est de l'un à l'autre que circule l'influx qui fait des volumes d'une bibliothèque un organisme vivant). Et le miroitement glacial de toute cette langue pelliculée qui, à force d'être le bien commun, n'est plus objet de désir pour personne. Surtout pas pour le fonctionnaire qui sévit dans les lieux.

*

On a parlé de composition froide pour la photocomposeuse et les technologies numériques qui lui ont rapidement succédé, par opposition à la composition chaude – la typographie au plomb. L'offset opère un surfaçage de la page ; la machine à cylindres lisses utilisée pour le glaçage des papiers est un laminoir. Le foulage du caractère en plomb nous retient dans la forge. Les forgerons sont des dieux (Mircea Eliade). Dans la bibliothèque, subsiste un peu de la touffeur de la forge.

*

Un livre meurt de solitude, les livres de consanguinité. Coudoient leur caste, le calorifère, le cendrier, le petit bus londonien entre quelques traductions du domaine anglais qui attendent d'être classées. [Ou bien – il se pût : le bâton de rouge à lèvres, le carré de soie, les escarpins, le soutien-gorge.]

*

Le bureau. Par delà l'écran, la bibliothèque indienne – le Taj, qu'il fallut vingt-deux ans pour construire. Lorsqu'il est achevé, Shah Jahan a soixante et un an ; nous sommes alors en 1063 de l'hégire, 1653 selon le calendrier grégorien ; on joue La Belle Plaideuse de François Le Metel de Boisrobert à l'Hôtel de Bourgogne, Arcangelo Corelli, Georg Muffat et Johann Pachelbel naissent cette année-là… dissipation des liens sur la Toile, des moteurs de recherche, alors que le travail de la journée tient ouvertes plusieurs fenêtres sur l'écran : un clic, le livre s'ouvre.

*

J'ai longtemps prétendu qu'il m'est impossible, désormais, de rester dans une pièce où un récepteur de télévision est allumé. En fait, c'est dans un intérieur où ne se trouve aucun livre qu'il m'est pénible de séjourner, ce qui revient au même. [Je songe à certaines maisons où l'on se trouve invité. On demande les toilettes. Sur une pile de magazines, trône un exemplaire de poche pisseux d’un des tomes de À la recherche du temps perdu – ce qui, loin d’augurer des fréquentations littéraires de mes hôtes, signale seulement que quelqu’un, dans la famille, souffre sans doute de problèmes de transit.]

*

Art dans les transports en commun, culture à l’hôpital, ateliers d’écriture (STO de la pédagogie créativiste), matraquage sonore dans la moindre échoppe… Ici, le silence du livre qu'on redoute d'écrire devient respirable.

*

En visite chez un couple d'universitaires, tous deux spécialistes réputés de l'islam. Je m'attends à ce que des livres m'accueillent dès le vestibule, sur les murs du salon. L'érudition opère ici par l'invisibilté du livre, cantonné – je suppose – dans les pièces de travail. J'essaie de me représenter ce que la hauteur de plafond, l'agencement en rotonde du vaste salon où nous sommes reçus autoriseraient de boiseries et de tranches d'épais volumes d'études de religions comparées. Je suis invité à m'asseoir. Sur le petit guéridon qui flanque le fauteuil où j'ai pris place est posé l'essai de Jean-François Labie, Le visage du Christ dans la musique baroque [1].

*

 

À suivre.

 

[1] Fayard-Desclée de Brouwer, 1992.

Bibliotheca familiaris L., cliché D.A.

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

 

 

chaton
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Vendredi 23 décembre 2005

05: 50

 

Quelques
Lucioles
blanc
de
Rabindranath Tagore

 

lucioles_tagore

J'ai mis la main, ces jours-ci, sur cet admirable objet.
« En Chine et au Japon, confie Tagore en ouverture de son recueil, l'on me demandait très souvent d'écrire des pensées sur des éventails ou des morceaux de soie. Ainsi naquirent ces Lucioles. »
Joie de la main qui a écrit sur ces matières délicates, plaisir d'éditer dans une forme rare, bonheur du lecteur d'un livre à ce point enviable.
Contraindre l'écran à restituer une parcelle de cette harmonie pour que l'onde s'en propage encore compte parmi ces beaux moments d'effort
– je n'envisage pas d'en douter – que mérite la Toile.

 

 

frise_lucioles2

La voix des fleurs éphémères
qui s'ouvrent au bord de la route,
sans attirer les regards indifférents,
murmurent dans ces lignes sans lien.

 

*

 

Dans son vol, l'étincelle découvre
un rythme éphémère,
et c'est sa joie.

 

*

 

L'arbre regarde avec amour
l'ombre superbe qu'il projette
mais ne pourra jamais étreindre.

 

*

 

Les enfants jouent
sur le parvis du temple
et Dieu oublie le prêtre
en les regardant jouer.

 

*

 

L'immortel, ce joyau,
se vante, non de ses longues années,
mais de l'éclat lumineux d'un instant.

 

*

 

L'absente revint à l'aube auprès de moi,
la nuit, en l'emportant,
me la rendit plus proche.

 

*

 

Pour les services qu'elle lui rend,
la terre tient l'arbre rivé à elle ;
le ciel le laisse libre et ne lui demande rien.

 

*

 

– Quel est ton secret ?
murmure la brise au lotus.
– C'est moi-même, répond le lotus,
dérobe-le et je disparais.

 

*

 

La liberté de l'orage et la servitude de la tige
s'unissent
dans la danse des branches mouvantes.

 

*

 

Nuages, collines de vapeur,
collines, nuages de pierre,
désir d'étreinte
qui se poursuit dans le rêve du temps.

 

*

 

Dieu espère que l'amour édifiera son temple
et l'homme n'apporte que des pierres.

 

*

 

Ce matin mon cœur sourit
à ma nuit de larmes,
tel l'arbre humide brille au soleil
après la pluie.

 

*

 

Les arbres qui ont fait ma vie riche en fruits
je les ai remerciés ;
mais l'herbe qui lui a conservé
sa fraîcheur verdoyante,
je ne m'en suis point souvenu.

 

*

 

Médire des grands est impie :
C'est nuire à soi-même ;
médire des petits est vil :
c'est nuire à autrui.

 

*

 

L'esprit de mort est un,
l'esprit de vie est multiple ;
quand Dieu est mort,
la religion devient une.

 

*

 

Tu t'es levé tard,
ô mon croissant de lune,
mais l'oiseau de ma nuit veille encore
pour te saluer.

 

*

 

 

 

 

Lucioles de Rabindranath Tagore a paru en 1930 dans la collection « Feuilles de l'Inde », cahier n° 2, aux éditions Chitra à Boulogne-sur-Seine. Le livre a été tiré à 1 500 exemplaires et ne sera pas réimprimé, précise le justificatif de tirage. Le texte français a été établi par Marguerite Ferté et Andrée Karpelès, à la fois d'après la version originale anglaise et le manuscrit bengali. Le livre (142 pages sous couverture rempliée à l'ancienne) a été typographié et imprimé en deux couleurs sur un papier artisanal au format 14 x 20 cm.

 

Zooms : Couverture Grand titre Pages intérieures
blanc
Lire un autre poème de Tagore paru sur le blog

 

 

bloc_index_da2

Mercredi 21 décembre 2005

08: 13

Célébrations

 

II

 

Le fond de robe

louise_brooks

Zoom

 

 

«
Si l'on pouvait assortir à la chemise de jour le pantalon, le petit jupon de dessous, le cache-corset, ce serait d'une charmante élégance. Alors le tout serait en fine percale ou en fine batiste, avec les mêmes broderies ou les mêmes valenciennes. La plus jolie chemise de jour est décolletée en cœur ou en rond. Un ruban passé dans une coulisse ou une engrelure la serre un peu autour des épaules. On encadre le décolleté et l'entournure des bras d'une valencienne ou d'une broderie légère.
La chemise de jour ne doit être ni trop large ni trop longue. Il ne faut pas qu'elle remplisse désavantageusement le corset ni le pantalon.

Baronne Staffe [1], Le Cabinet de toilette,
77e édition, G. Harvard fils, éditeur, 1889, p. 225
(Chapitre « Les dessous de la toilette »).
»
*

Le monde vaut par ce qui, imperceptiblement, dépasse.

*

Le dictionnaire donne du suivez-moi-jeune-homme une définition qui ne laisse de me surprendre : Pans d'un ruban de chapeau de femme, qui flottent sur la nuque. Mon trouble tient dans la virgule. Remis de mon émotion, je cherche qui, dans mon enfance, désignait de cette expression la robe ou la jupe qui laissaient connaître la couleur de la dentelle [l'écrivant, je crois bien avoir trouvé]. Voilà comment, sous couvert de bonne moralité, on frappe la langue d'alignement.

*

J'ai écrit, jadis :

Sa minijupe : plus courte est l'ombre, plus douloureux le secret.

[Glose de 2005.] La minijupe est une robe sans fond. Elle interdit tout exercice de la proxémie, telle que la décrit Edward T. Hall dans La Dimension cachée.

*

Pendant près de vingt ans, le chef de fabrication de la maison d'édition venait me consulter sur la couleur de la toile et le motif de la tranchefile qu'il convenait de décider pour chacun de nos beaux livres reliés et livrés sous jaquette. Il lui arrivait, assuré de la scène qui allait suivre immanquablement, de m'adresser un stagaire, porteur de la question (et du monceau de catalogues de relieurs contenant les échantillons). « Imaginez, disais-je, une jeune femme vêtue d'une robe en tissu imprimé, dont le motif serait justement la jaquette illustrée de ce livre. Considérez les teintes, les tonalités. La toile dont vous allez habiller la couverture de l'ouvrage est à cette jaquette ce qu'est à sa robe le fond de robe dont fera choix cette femme. Selon qu'elle sera conduite à s'asseoir, à se baisser, à monter dans votre voiture, il se peut que vous entrevoyiez ce délicat tissu – et vous ne manquerez pas d'y mesurer – qu'elle ait joué le contraste ou l'harmonie du camaïeu – le goût dont elle témoigne à se parer. Je laisse donc à votre appréciation, et la toile, et la tranchefile (qui n'est autre que le fin liséré de dentelle qui borde volontiers cette pièce). »
Mon collaborateur aimait parfois entendre, transcrit par un intermédiaire, ce principe dont nous faisions un jeu, à l'approche de chaque nouvelle parution, qu'il me provoque à l'énoncer.

*

Elle installait la machine à coudre sur la table de la salle à manger. Je prenais position sous la table, parmi les chutes de tissu, les effilures, les effiloches, à proximité du mystère de ses bas. Soudain elle se levait, allait dans la chambre pour l'essayage, devant le miroir qui occupait toute la porte centrale de la grande armoire à linge. Pour la retouche, elle ne repassait pas la robe d'intérieur qu'elle portait pour ses travaux de couture. D'elle, j'ai appris ceci : le désir instaure le subreptice.

*

Sur la question de la couleur, prenons encore un avis autorisé.
Robes de danse en satin ou en faille voilées de tulle illusion blanc relevé de côté gracieusement par des masses de fleurs, puis d'autres entièrement garnies de plumes véritables et de dentelles, soit point d'Alençon, soit application de Bruxelles. J'ajoute : toujours, beaucoup de blondes blanches perlées de jais blanc, ainsi que de broderies en soie plate sur tulle. Mille effets ravissants à tirer de ces garnitures reproduisant la flore du songe ou bien de nos parterres, parfois comme givrée et toute blanche !
Très-bien, pour celles d'entre vous, chères Lectrices, qui s'apprêtent à danser, mais j'en sais d'autres, mères à plus d'un titre, dont la satisfaction bienveillante sera d'assister au triomphe d'une fille, d'une bru, qui sait peut-être? chose charmante, d'une petite fille. Redire un lieu commun pareil à celui-ci : que la nuance, car nous entrons maintenant dans les couleurs, obéit à l'âge, à l'aspect de la personne, non ! ni même rappeler, chose beaucoup plus fréquemment oubliée, qu'il faut compter encore avec la couleur et la nuance des tentures, c'est-à-dire des fonds où l'on s'adosse dans chaque salon. Je ne puis, après ma nomenclature des étoffes en pièce faite il y a quinze jours, que citer une étoffe privilégiée ou deux : soit, encore près des éblouissements de tout à l'heure, le tulle gris argent et (si nous passons sur toutes les teintes) le tulle noir entièrement brodé de jais. Toutes les teintes, ce sont : mauve tendre, réséda, crépuscule, gris tzarine, bleu scabieuse, émeraude, marron doré…, mais je m'arrête.

Marguerite de Ponty (Stéphane Mallarmé [2])

blanc

*

Le noir ne peut être mesquin, affirme encore l'impeccable baronne Staffe.

 

*interlettreinterlettre*

*

 

Célébration de la gomme

 

À suivre.

 

[1] Pseudonyme de Blanche Soyer (1845-1911), auteur de nombreux manuels de savoir-vivre à la fin du dix-neuvième siècle.
[2] La Dernière Mode, sixième livraison, dimanche 15 novembre 1874. Les éditions Ramsay ont publié en 1978 le fac-similé des huit livraisons de cette « Gazette du Monde et de la Famille » que, par nécessité alimentaire, créa et rédigea entièrement Stéphane Mallarmé – signant de divers pseudonymes – de septembre à décembre 1874.

Louise Brooks ?
[Cliché de source inconnue. Je détiens, depuis le début des années 1980, un tirage « original » de ce portrait (mais sans doute s'agit-il d'un cliché reproduisant un tirage… et non d'un tirage d'après la plaque ou le négatif d'origine). Je ne suis pas cinéphile ni, en conséquence, adepte de cette actrice. Je suppose que quelqu'un m'a donné cette photographie à une époque où, me trouvant sous l'emprise de l'alcool, une sorte d'oubli immédiat s'est produit. J'ai feuilleté, il y a quelques années, l'ouvrage publié en 1977 aux éditions Phébus, sous la direction de Roland Jaccard, Louise Brooks, portrait d'une anti-star, qui reproduit de très nombreux portraits ; celui-ci n'y figure pas. Je ne l'ai pas repéré non plus en balayant – rapidement, il est vrai – les quelque cinq mille huit cents occurences auxquelles aboutit une recherche d'images sur Google. Plusieurs affidés, découvrant cette photographie de large format (25 x 33 cm environ – elle est ici légèrement rognée, aux dimensions maximales du scanner) encadrée et exposée chez moi en bonne place, m'ont assuré qu'il ne pouvait s'agir que de Louise Brooks. Devant mon refus obstiné de la lui vendre, l'un d'eux s'est déclaré prêt à revenir me la soustraire par effraction.]

 

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Lundi 19 décembre 2005

06: 46

 

Les structures enviables – II

 

 

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Ouvrir le livre

 

À propos de la nouvelle édition de
Suzanne et Louise (Roman-Photo) d'Hervé Guibert.
Gallimard, 2005.
Collection blanche au format 19,5 x 24,5 cm, 96 pages, cahiers cousus, 18 €.

 

[Le Carmel (3.)]
La nuit on devait porter un autre voile, un autre jupon et un autre scapulaire, mais ils étaient plus légers que ceux de la journée. Et pour cacher les jambes, on avait des chausses, des sacs en tissu informes retenus par des cordons. Les cordons, on donnait aussi ce nom-là à ce qui sert quand on a ses règles. C'était pas comme maintenant, des trucs à plusieurs épaisseurs, c'étaient juste des linges en tissu, les cordons. Une fois tous les mois, on les mettait à tremper dans une grande bassine, pendant deux jours, et toutes en même temps, on venait les laver. L'eau se mettait à rougir dès qu'on y trempait nos mains, c'était un peu comme la communion, mêler nos mains dans nos sangs réciproques.

 

Exercer la photographie (le pouvoir s'exerce), exercer la langue (faire ses gammes). Quand cet exercice conjoint excède l'ordinaire babil de l'image et de son commentaire, nous abordons la grâce. Si la langue réamorce la vie chez ceux que l'image et le texte visitent (Suzanne et Louise inventent devant l'objectif le tiers ordre de leurs existences, dérogent à la clôture, à la règle de silence bavard de leur réclusion), nous sommes dans la nécessité. Le dispositif qui fixe ce fragile et souverain cheminement se trouve, en deçà comme au delà de toute intention, doté d'une efficacité qui décourage toute glose.

Ce dispositif, nous l'avons tous expérimenté un jour, tant il s'impose. Mais il a tenu en respect la plupart d'entre nous : aux premiers mots disposés dans la proximité de l'image, nous avons senti l'effondrement intérieur, le trou d'air, l'appel du vide. C'est Claudel qui propose cette image pour saisir le poème à sa naissance : … les poèmes se font à peu près comme les canons. On prend un trou et on met quelque chose autour. […] Le poème serait moins une une construction ligne à ligne et brique à brique et une matière à coups de marteau que le résultat d'un effondrement intérieur dont une série d'expéditions ensuite auraient pour objet de déterminer les contours. [1]. Cette écriture qui met en scène l'image – comme si le cliché n'avait pas encore été pris et qu'il attende du texte son ordre de mission – est à proprement parler dramatique. D'ailleurs, Hervé Guibert évoque à ses grands-tantes, tour à tour, le projet d'une pièce de théâtre, puis d'un film dont elles seraient le héros.

Tel que l'auteur l'a arrêté – arrêt sur images dont il dit de façon saisissante combien il faut faire violence au silence des planches-contacts qui s'entassent, refuser que ce travail [ne trouve] sa raison d'être qu'après leur mort – le « Roman-Photo » fait montre de cette cruauté (infiniment cruelle, infiniment tendre) avec laquelle Hervé Guibert saisit le monde et les êtres. Cette écriture blanche, qui arrondit les voyelles de façon presque encore enfantine, est un scalpel – ou les pinces avec lesquelles ont va chercher l'épreuve dans le bain de révélateur. La voix aussi est blanche, comme si un nœud dans la gorge retenait toute tonalité – ou encore  : une voix surexposée.

L'épreuve aboutit à un livre dans lequel les seuls éléments typographiés sont la couverture, la note de l'éditeur et l'achevé d'imprimer. La pages de grand titre elle-même est calligraphiée par l'auteur. Nous sommes au plus près de l'émotion ambivalente que procure le livre unique – qui n'est pas encore un livre, qui ne saurait être dupliqué en l'état, dont aucun destin ne plombe la vulnérable nécessité. J'ai appelé déjà structure enviable ce genre de dispositif de l'écrit, qui procède comme un emporte-pièce, qui tétanise, engendre ce qu'il dévore.

*

Suzanne et Louise fut, en 1980, la deuxième publication d'Hervé Guibert. Je remercie Philippe[s] de m'avoir signalé cette nouvelle édition, dont l'annonce m'avait échappé et que mon libraire avait négligé de joindre d'autorité à mes acquisitions, la semaine de l'office.

 

 

Les structures enviables – I

 

 

[1] Paul Claudel, Jules ou l'homme-aux-deux-cravates, 1920, repris dans Œuvres en prose, bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1965, p. 848.

 

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Vendredi 16 décembre 2005

06: 44

 

La mille deuxième nuit…

et les suivantes


Les grands plaisirs de fin d'année (suite)

 

 

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À propos de Mille et un contes, récits et légendes arabes,
anthologie établie par René Basset, édition dirigée par Aboubakr Chraïbi,
collection « Merveilleux », 2 volumes, éditions José Corti, 2005
(prix du coffret : 55 € – les deux volumes ne peuvent être vendus séparément).

 

 

On raconte que Medjnoun [Majnûn] (le fou) reçut ce surnom parce que, passant près de chasseurs qui poursuivaient une gazelle, il vit les yeux de celle-ci et le souvenir de Leïla [Laylâ] lui arriva subitement ; alors il tomba évanoui. Quand il revint à lui, on lui demanda : « Que t'est-il arrivé ? » Il répondit : « J'ai comparé les yeux de cette gazelle à ceux de Leïla. »

Mille et un contes,… (« Les yeux de la gazelle »),
tome 1, p. 392.

Entre la Révolution (la fondation de l'école des Langues orientales date de 1795) et le milieu du siècle dernier, l'Europe a pu découvrir l'Orient à travers ses langues et ses littératures. L'essentiel du travail de déchiffrement, d'édition et de traduction des textes fondateurs comme des principaux éléments constitutifs des traditions (musulmane et hindoue, notamment) a été réalisé par plusieurs générations d'orientalistes dont l'œuvre, fondatrice, perdure [1]. Toutefois, nombre de leurs ouvrages n'ont plus été réédités.

C'est pourquoi l'initiative des éditions José Corti, dont la rigueur éditoriale n'est jamais prise en défaut, mérite de rencontrer quelque succès qui la paie d'un risque courageux. Si ces neuf cent soixante-seize récits séduisent par leur tonalité, leurs couleurs, la verdeur de leur contenu, si les éditions Corti ont veillé à réunir les deux volumes d'aujourd'hui sous un bien beau coffret, il s'agit toutefois d'une publication scientifique, dont l'apparat critique d'origine [2] a été considérablement enrichi pour la présente remise au jour. René Basset (1855-1924), arabisant, spécialiste de la littérature berbère, qui les a recueillis, traduits et annotés, s'est efforcé de mettre en relation chacun de ces textes non seulement avec ce qu'on pouvait pressentir de ses sources, mais aussi avec d'autres récits, d'origine parfois éloignée dans l'espace et temps, une lecture transversale qui préfigure les méthodes de la littérature comparée. Aboubakr Chraïbi, qui l'a dirigée pour Corti, a fait de la présente édition un outil de référence, qui offre une nouvelle vie à la somme de René Basset – mais aussi à sa mémoire : des extraits de sa correspondance avec l'orientaliste Victor Chauvin, présentés par Frédéric Bauden, sa bibliographie raisonnée commentée par Guy Basset, son petit-fils, confèrent à l'ouvrage une dimension historiographique passionnante.

Je m'étends à dessein sur le fait que l'éditeur de 2005 ne s'est pas contenté de reprinter [clicher, pour la reproduire à l'identique] l'édition d'origine. C'eût été méritoire mais, à coup sûr, voué à une diffusion confidentielle. Les chercheurs connaissent ce travail, qu'ils consultent en bibliothèque. En revanche, remettre au jour (et à jour) une telle somme, s'efforcer – dans le contenu comme dans la forme – d'aller au-devant d'un plus large public (en parvenant à s'en tenir à un prix qui ne soit pas dissuasif), voilà qui constitue un travail éditorial de haut vol et la démonstration exemplaire de ce que j'affirme ici même volontiers : si le livre survit aujourd'hui – plus qu'il ne vit – en milieu hostile, les signes d'ores et déjà se laissent observer d'une renaissance, d'une prééminence nouvelle accordée aux contenus, d'une revalorisation des fonds laissés en déshérence. Cette réédition en est un.

La figure de Majnûn – qui est à l'Arabie ce que Tristan et Roméo sont à notre mythologie amoureuse [3] – hante nombre des textes réunis dans la troisième partie de cet ensemble, les contes sur les femmes et l'amour. La cinquième partie, avec les légendes religieuses, occupe l'essentiel du second volume. Chaque texte ménage la surprise d'un écho avec la Bible, de la survenue fréquente des anges et des djinns, d'apologues dont l'enseignement s'est formulé, ailleurs, dans des images d'une troublante parenté. Avec, pour surcroît de grâce et de délectation, cette vigueur du récit qui se maçonne d'images aux angles vifs, comme pour mieux tenir en respect l'abstraction. Tels ces « Derniers hommes », par quoi s'achève cet étonnant florilège [4]:

Deux hommes des Mozaïnah se réuniront – ils seront les derniers humains et viendront d'une montagne éloignée pour trouver des traces d'hommes. Ils verront la terre déserte jusqu'à ce qu'ils arrivent à Médine. Quand ils seront parvenus tout près, ils demanderont : « Où sont les gens ? », car ils ne verront personne. L'un d'eux dira à son compagnon : « Ils sont dans leurs maisons. » Ils entreront dans les maisons et ne trouveront personne, mais sur les tapis des renards et des chats. Un des voyageurs dira à l'autre : « Où sont les hommes ?
– Ils sont dans les marchés, occupés à vendre. » Ils iront dans les marchés et ne trouveront personne. Alors ils s'en iront jusqu'à la porte de Médine et, là, il y aura deux anges qui les prendront par les pieds et les traîneront vers la terre du jugement.

 

[Aux éditeurs qui se laisseraient enfin convaincre qu'un passé relativement proche recèle les trésors d'anciens fonds inexploités, j'indique la trilogie de Jérôme et Jean Tharaud, Les mille et un jours de l'Islam [5]. Sous forme de brefs récits, les frères intarissables nous livrent, dans une langue impeccable, une fresque des premiers siècles de l'hégire, parfaitement documentée, dont la lecture peut préluder avec bonheur à des recherches plus savantes. (Je songe au talent, de nos jours, d'un Tahar Ben Jelloun dont l'œuvre de qualité, pédagogique en même temps que littéraire, rend sensible le monde arabe à un large public privé, dès l'école, de toute ouverture culturelle et intellectuelle sur ce qui excède les mesquines limites du savoir officiel).]

 

 

[1] Je renvoie à l'ouvrage de Raymond Schwab, La Renaissance orientale, « Bibliothèque historique », Payot, 1950. Préface de Louis Renou. Quand donc quelqu'un songera-t-il à rééditer cette chronique de l'orientalisme, dont l'érudition n'a d'égale que la virtuosité pour relater l'une des plus excitantes aventures de l'esprit ? [J'ai brièvement présenté cet ouvrage dans la galerie consacrée à l'ancien fonds Payot (avant-dernière vignette et son commentaire), dans le cadre d'une des chroniques de L'ordinaire et le propre des livres.]
[2] La publication de cet ensemble, en trois volumes, par les éditions Maisonneuve s'échelonna de 1924 (année de la mort de René Basset) à 1927.
[3] Sur la tradition de Majnûn et Laylâ, on se reportera aux travaux et aux écrits d'André Miquel, notamment son édition critique du dîwân (recueil poétique) de Qays Ibn al-Mulawwah (dit Majnûn, qui signifie « le fou ») sous le titre Le Fou de Laylâ, Sindbad-Actes Sud, 2003.
[3] André Miquel, Laylâ, ma raison, Le Seuil, 1984.
[4] Tome II, p. 571.
[5] I. Les Cavaliers d'Allah ; II. Les Grains de la grenade ; III.  Le Rayon vert, La Platine à la Librairie Plon, respectivement 1935, 1938 et 1941.

 

 

Autre raison de se réjouir pendant qu'Homo festivus gave la dinde transgénique, nous pouvons de nouveau, depuis hier, reprendre notre lecture du Livre d'Enoch au rythme annoncé de trois versets par semaine.

 

 

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Mercredi 14 décembre 2005

05: 31

Célébrations

 

I

 

La gomme

 

gommes

 

[Ici même, Jacques Layani a rappelé l'existence, jadis,
de « Célébrations », une collection de petits livres de format carré
créée par l'éditeur Robert Morel.
Je lui offre donc, ainsi qu'à Martine Layani-Le Coz,
cette série de chroniques dont il m'a, sans le vouloir, donné l'idée.
Commençons sagement.]

 

 

 

Il est d'autant plus convenant de célébrer la gomme que le crayon à papier est hors d'usage. Détenir une gomme, n'est-ce pas contraindre l'ordre des choses ? prendre soin d'un mot magnifique : la plombagine ?

*

Je force le trait, on l'aura compris. J'ai, dans deux anciens pots à moutarde en grès, un grand nombre de crayons à mine grasse (pas moins de 2B, et jusqu'à 5B). Je suis équipé de taille-crayons en conséquence, dont un à manivelle. J'ai toujours dans ma poche intérieure de veste (dans le holster) deux porte-mines, d'un modèle qui n'est plus commercialisé (j'ai acquis, à temps, la dernière boîte de dix que détenait la papeterie de mon quartier) : ils sont gainés, à la base, d'un coussinet soft touch, agréable aux doigts. Sous le capuchon supérieur, une minuscule gomme, elle-même très douce, est sertie dans l'embout d'accès à la réserve de mines. Mais on ne trouve pas, que je sache, de mines de calibre 0,7 plus tendres que la référence 2B. [Il m'arrive – outre les notes que je prends lors d'entretiens professionnels et celles que je consigne sur le feuillet glissé à cet effet dans le volume en cours de lecture – d'écrire encore certains textes au crayon. Je pratique la rature comme d'autres l'eau-forte ou le tag.]

*

Entre la gomme et le papier de verre : la gomme à encre. Même neuve, elle semble pétrifiée, essorée de toute humidité (parente de la pierre ponce). Est-ce par convention, cette couleur bleu acier, dans la masse ? Si elle ne troue le papier, elle y laisse une ecchymose. Comme un nez meurtri au milieu de la figure, ça jure qu'il y a eu pâté, accent excédentaire ou mal orienté, barbarisme. [Je n'ai jamais vécu sans gomme à encre dans mon plumier ou mes tiroirs. Je n'ai pourtant pas mémoire de m'être jamais servi de cette Intouchable.]

*

Je détiens, depuis de fort nombreuses années, deux gommes de marque Staedtler. Je n'ai pas à me préoccuper qu'on les trouve encore ou non, de cette qualité, dans le commerce. Elles ne s'usent qu'imperceptiblement, de même qu'elles ne blessent pas le papier, paraissant ne s'en prendre de façon sélective qu'au graphite. Je ne les utilise que pour effacer les notes qu'un lecteur a laissées, au crayon, dans les marges – et, souvent, les soulignements dans le corps du texte – de livres de seconde main que j'achète chez les bouquinistes. Il me faut bien le concéder : les autres n'existeraient pas, je n'aurais jamais eu de gomme.

*

Il conviendrait d'avoir toujours une ou deux gommes dans ses poches. Comme autrefois les vieux – c'était un couteau à la lame étriquée, un bref morceau de ficelle, un noyau racorni contre le rhumatisme.

– Et la gomme ?

 

*interlettreinterlettre*

*

 

À suivre.

 

 

 

Lundi 12 décembre 2005

06: 35

 

Kaddish

 

vitrine
Zoom

 

 

En prononçant le kaddish, nous louons D.ieu. Pourquoi ? Il est facile de glorifier D.ieu quand tout va bien. Mais quand on éprouve de la peine, c’est beaucoup plus difficile. En récitant le kaddich, on reconnaît qu’Il a un plan suprême pour le monde, que chacun a un rôle unique à jouer dans ce plan et que le plan est bon. En se souvenant du bien-aimé de cette façon, on marque ainsi que la relation qu’on avait avec lui a totalement changé. Tant qu’il était dans ce monde, chacun de nous deux bénéficiait de la relation « donner et prendre ». Maintenant qu’il est dans le monde futur, on ne peut plus que donner. Au moyen du kaddish, on loue D.ieu d’être maintenant le lien vital de ce nouveau rapport. (Source : ww.lamed.fr)

 

Le rituel juif dispose, pour aborder et mener le deuil d'un être aimé, d'une stratégie magnifique. Celle-ci prévoit deux prises de paroles aux réunions qui marquent le mois puis l'année après la mort du père. En la seconde consiste la sortie de deuil.

Pour clore ce deuil, je veux dire ce que transmet la mort du père, qui touche à la frontière entre la vie et la mort. Frontière étrange qui d'abord est atteinte, puis fragilisée, mise en question, rendue très sensible. […] La mort du père prend donc place dans le passé, devient elle-même souce de passé et de temps. Et à cette source brille un point mystérieux : qu'est-ce qui passe du père au fils ? Pourquoi le père, cet être bizarre qui donne si peu de corps, est-il au centre de la transmission ? Certes, il fut un tiers, entre mère et fils, c'est même pour ça que certains lui en veulent, et que d'autres lui sont reconnaissants. Certes, on peut aussi dire qu'il a la charge de faire l'idiot même s'il ne l'est pas, pour imposer certaines limites, à charge pour ceux qui peuvent de jouer avec. Mais tout cela semble un peu théorique et n'éclaire pas le mystère [1].

L'année a passé, jour pour jour, il me semble n'en être pas sorti – devoir n'en jamais sortir, faute d'un Dieu à qui faire don de son absence.

J'ai aménagé, à l'entrée de la bibliothèque, une petite vitrine, un mausolée à mon deuil impossible. Un moulage en réduction de la déesse-chatte Bastet exposée au Louvre, un cartel sur lequel est indiqué que cette pièce lui est dédiée entourent un portrait de lui. Jusqu'à la toute fin du mois dernier, tous les prétextes ont été bons pour ne pas revenir dans l'appartement – jusqu'à ne pas ouvrir le courrier qu'un voisin bienveillant me réexpédie avec assiduité (un avis d'huissier m'a rappelé à l'ordre in extremis : gisait toujours parmi la pile sa dernière facture de téléphone, huit mois après que la ligne a été coupée).

[Il conservait, après en avoir soigneusement cisaillé la partie supérieure, la plupart des enveloppes à fenêtre qu'il recevait des administrations. Il y conservait les timbres qu'il avait décollés et fait sécher, avant de les placer dans les albums.

 

enveloppes

 

J'avais connaissance de ces dizaines d'enveloppes maintenues verticales dans des couvercles de boîtes à chaussures leur servant de support, entreposées sur les étagères d'un meuble de son bureau. Je suis tombé, il y a quinze jours, sur la réserve de ces enveloppes. Beaucoup étaient fort anciennes, d'un format et d'un papier que l'on n'utilise plus depuis des lustres. Il a fallu jeter, cela par excellence – petit pas prudent sur le chemin du deuil, des centaines, un millier sans doute de ces custodes à jamais vides de toute présence réelle. Tout juste en retrouvera-t-on une pincée parmi mes biens, dans une chemise en carton léger délavé par le temps.]

 

 

 

Galerie
Histoire d'un visage

 

Je remercie Guy Autié. Avec une affectueuse pudeur, il m'a offert, au fil de cette interminable année, quelques-uns des documents que je reproduis ici.

 

 

[1] Daniel Sibony, Requiem pour un père mort, repris dans Événements III – Psychopathologie de l'actuel, Le Seuil, 1999, pp. 394-395. Daniel Sibony est né à Marrakech, dans une famille juive habitant la Médina. L'arabe est sa langue maternelle, sa langue culturelle l'hébreu biblique. Il apprend le français à l'âge de cinq ans. Il émigre à Paris à l'adolescence. Docteur d'État en mathématiques, Daniel Sibony est psychanalyste profane (non-médecin).

 

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Vendredi 9 décembre 2005

07: 13

 


Le rapport Chabalier
J'ai lu le rapport Chabalier

 

 

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À propos de Alcoolisme : le parler vrai, le parler simple
Rapport de la mission Hervé Chabalier
sur la prévention et la lutte contre l'alcoolisme,
éditions Robert Laffont, 2005 (15 €).

 

Jeudi 6 octobre 2005 (Reuters - 13:26). Paris - La France a mis en place un Conseil de la modération et de la prévention du vin, chargé de concilier les objectifs de santé publique et les impératifs commerciaux d'une filière viticole en crise. Cette instance, d'après le décret publié mercredi au Journal officiel, jouera un rôle consultatif auprès du gouvernement sur les questions de prévention et de consommation. La filière française viti-vinicole a salué la création de cet organisme qui a pour mission d'apaiser les tensions entre professionnels de la santé publique et viticulteurs. L'objectif est de rendre compatible une valorisation de la filière à travers une consommation modérée et de qualité. En vingt ans, la consommation de vin en France a chuté de 50 % en raison notamment des campagnes contre l'alcoolisme et de la concurrence des vins étrangers. Cette filière dégage un chiffre d'affaires de 11 milliards d'euros par an, dont 5,8 milliards à l'exportation.

Voilà ce qui s'appelle noyer l'alcoolisme dans l'éthanol. Nous sommes coutumiers du fait. Le document qui vient d'être remis au ministre de la Santé, pour une fois, stigmatise sans complaisance ce jésuitisme-là. C'est l'une de ses premières vertus. Il en a bien d'autres.

Tout d'abord, le ton adopté. D'ordinaire, on ne parle pas comme ça à un ministre. Hervé Chabalier est homme des médias, fondateur de l'agence de télévision Capa. Alcoolique engagé dans l'abstinence après plusieurs rechutes, il s'est signalé, en 2004, par son témoignage intitulé Le Dernier pour la route [1]. Encore ministre de la Santé, Philippe Douste-Blazy lui a confié une mission sur l'alcoolisme en France. Il a rendu sa copie la semaine dernière. Toute langue de bois est partie en fumée avec ce texte. Des braises encore rouges, j'ai retiré quelques brandons.

Je note, tout d'abord, que c'est la première fois, à ma connaissance, que le concept d'alcoolique abstinent accède à quelque visibilité dans un document avalisé par des médecins (Hervé Chabalier a réuni un groupe de travail, mené des auditions, se « bordant » de façon rigoureuse pour répondre aux normes d'une mission officielle). Jusqu'alors, la terminologie s'est complu dans le repentir, dans les états de services (ancien buveur) et dans l'anodin (je suis devenu sobre). L'abstinence est, il faut le reconnaître, le pire repoussoir qui soit pour tout professionnel du marketing chargé d'œuvrer au bénéfice d'une politique de santé publique. C'est pourtant la seule formulation recevable. Un alcoolique a définitivement perdu la liberté de s'abstenir de consommer de l'alcool [2] [sous-entendu : de consommer de l'alcool et de s'abstenir, provisoirement ou définitivement, d'en consommer], la cure réussie ne la lui restitue pas, pour des raisons neurologiques notamment. Pour lui, pour elle, la seule issue est l'abstinence totale et définitive. Le rapport utilise le concept d'alcoolique abstinent (p. 89), sans autre précaution oratoire, comme une évidence. Un pas est franchi – discret, mais décisif.

Le texte rendu par Hervé Chabalier fourmille, par ailleurs, de vrais bonheurs de formulation au service de la cause qu'il a choisi de défendre : l'alcoolisme est une maladie à prétextes (p. 91) – il y a toujours, pour l'alcoolique, une bonne raison de boire –, les bons buveurs et bons vivants qualifiés de porteurs sains de l'alcoolisme (p. 114 – l'image est lumineuse et devrait frapper l'esprit des communicants) ; et, dans le témoignage reproduit d'un militant des groupes d'entraide, cette description – que seul peut faire un alcoolique – de l'invraisemblable appel au secours du dépendant en perdition qui, à un moment précis, intense, fugace, qu'il s'agit de ne pas laisser passer, cherche pour de bon la planche de salut qui lui épargnera la noyade définitive.

Pourtant, cet appel, le dispositif de prise en charge, dans notre pays, ne peut pas l'accueillir efficacement. Le descriptif et l'analyse qu'en fait le rapport sont accablants. Au lieu de s'étendre et de s'ajuster aux énormes besoins d'une population qui va croissant (un Français sur dix est malade de l'alcool…), ce dispositif se dégrade ; la démonstration en est assénée ici de façon cruellement chirurgicale – je n'ai d'ailleurs pas repéré, ce qui est assez exceptionnel pour être signalé, l'ombre d'une complaisance, d'un misérabilisme ni d'un clientélisme quelconque dans ces cent cinquante-huit pages.

Hervé Chabalier formule neuf recommandations prioritaires. Plusieurs sont profondément novatrices : l'une des plus singulières (et des plus pertinentes, sans doute) consiste à créer une nouvelle catégorie de travailleurs sociaux : les conseillers alcool, pour lesquels Hervé Chabalier a recours au terme anglo-saxon de councellor – d'anciens buveurs, de préférence, capables de repérer les personnes en difficulté avec l'alcool, d'exercer un rôle de médiateur, de guide en abstinence et d'aide au repositionnement social de l'alcoolique abstinent (sur le modèle canadien de l'intervenant en dépendance, qui fait l'objet dans ce pays d'un certificat spécifique).

Autre force de ce document : je n'avais jamais lu, jusqu'alors, d'analyse aussi clairement énoncée du poids de la codépendance dans l'environnement de l'alcoolique. Et comment passer sous silence le courageux cri d'alarme indigné que lance le rapport à propos de l'alcoolisation des jeunes, chiffres et témoignages à l'appui : en regard, Hervé Chabalier démonte les plus odieuses stratégies des alcooliers pour se tailler des parts dans ce marché malléable.

Des points faibles, dans ce texte, il en existe : le trait me semble forcé quant à la ségrégation dont se plaignent certains abstinents. Et je suis loin d'approuver sans réserve le recours exclusif aux groupes de parole gérés par le monde associatif, qu'entérine le rapport, comme cadre de prise en charge de la postcure. Une frange existe d'alcooliques que cette voie rebute, dont la perspective est dissuasive. Ce fut mon cas. Mais, j'en conviens, en termes strictement quantitatif, l'urgence n'est malheureusement pas là et ce serait une grossière erreur de faire perdre la moindre force d'impact à ce travail, s'il a la moindre chance d'être lu et pris en compte (ce qui n'est pas certain), en l'écornant si peu que ce soit sur ses annexes ou ses marges. Car il va à l'essentiel, sans ménagement, avec une détermination à laquelle nous n'étions guère habitués.

Il incombe désormais aux alcooliques eux-mêmes d'exercer leur vigilance pour que ce texte ne soit pas, illico, noyé dans l'alcool du lobbying qui a eu récemment raison de la loi Evin.

 

*

 

Plusieurs autres chroniques ont été consacrées, sur ce blog,
à l'alcoolisme abstinent :

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[Offrir ce livre à un ami ou un parent alcoolique – qui fera mine de s'effaroucher, puisqu'il ne boit (presque) pas et s'arrête quand il veut – n'est peut-être pas une stratégie déraisonnable. C'est bien, en tout cas, le premier rapport officiel dont je recommanderais volontiers la lecture à quelqu'un qui se trouve en difficulté avec l'alcool, de préférence aux innombrables témoignages d'alcooliques repentis, farcis de bons sentiments.]

 

 

[1] Éditions Robert Laffont. Je n'ai pas lu ce livre, en son temps.
[2] Définition de Pierre Fouquet, l'un des fondateurs de l'alcoologie dans les années 1950 ; in (entre autres références nombreuses) Jean-Paul Descombey, Précis d'alcoologie clinique, Dunod, 1994. À ma connaissance, cette définition est celle que retiennent, sans polémique, l'ensemble des cliniciens et acteurs concernés dans la prise en charge et la prévention de l'alcoolisme.

 

 

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Mercredi 7 décembre 2005

07: 27

 

De l'écriture à la typographie

Les grands plaisirs de fin d'année

 

 

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À propos d'Histoire et Art de l'écriture,
de Marcel Cohen, Jérôme Peignot et al.,
collection « Bouquins », éditions Robert Laffont, 2005 (1 216 pages, 30 €).

 

 

La saison l'impose, égayons nos blogs mais bloguons utile. Voici donc quelques idées de livres à (s')offrir. D'autres suivront.

Soit les éditeurs ont été, ces temps derniers, frappés d'une véritable Révélation, soit la fin du pétrole se profile, car voici – mais ce n'est pas la seule, on le constatera dans quelques jours, ici même – une bien belle résurrection. La collection « Bouquins » (l'unique qui se laisse ouvrir à 360° sans que le dos casse [réclame d'époque, lors de son lancement sur ce concept vendeur [1]) offre un bouquet d'études sur l'histoire de l'écriture, de la tablette sumérienne à la typographie. Jérôme Peignot a colligé les textes de plusieurs livres, parus depuis 1958 chez divers éditeurs (Armand Colin, L'Imprimerie nationale, Gallimard…), dont trois des siens qui n'avaient pas été réédités.

Si le nom de Marcel Cohen (1884-1974), qui fut professeur aux « Langues'O », m'était inconnu, celui de Jérôme Peignot, en revanche, m'est de longue date familier. Mon exemplaire de son livre De l'écriture à la typographie, paru d'emblée au format de poche dans la collection « Idées » de Gallimard en 1967 (dont le texte est repris ici), a figure de pièce archéologique dans ma bibliothèque – nous en étions au début du poche non cousu, les volumes s'effeuillaient comme des éphémérides. Je dois à cet essai, d'une clarté parfaite, d'avoir pu faire le pont avec émerveillement entre ma tradition familiale, l'imprimerie, et l'acte d'écrire, qui me hantait. Jérôme Peignot, qui poursuit une œuvre personnelle subtile, ne sait dissocier la main qui s'applique à former les lettres, sur le cahier ou la missive, du foulage du plomb sur le papier soumis à la presse. Le volume reproduit, à la suite de son étude sur l'histoire de la calligraphie, l'attachant traité sur l'art d'écrire que Charles Paillasson rédigea pour figurer dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert.

Jérôme Peignot, que la généalogie rattache à une dynastie de fondeurs-typographes, se trouve être aussi le neveu de Laure (Colette Peignot), cette jeune femme au destin fulgurant dont Michel Leiris et Georges Bataille furent l'amant. On doit à Jérôme Peignot l'édition des Écrits de Laure [2], qu'il fit précéder d'un texte bouleversant, « Ma mère diagonale ». Les passeurs à qui je m'en suis remis pour explorer les cabinets de curiosités qui balisent mon itinéraire ont, presque tous, été des diagonaux. Jérôme Peignot compte parmi eux. Qu'il soit aujourd'hui le maître d'œuvre, l'éditeur stricto sensu chargé de rassembler et d'organiser le précieux corpus que j'ai sous les yeux redouble ma gourmandise.

Certes, quelques-uns des textes enserrés ici datent plus que d'autres : le vingtième siècle n'a envisagé l'histoire de l'écriture qu'à la lumière aveuglante du péremptoire Ferdinand de Saussure qui, dans un cours public en 1900, décida que l'invention du premier code idéographique n'avait répondu qu'à la nécessité de transcrire la langue orale. Quelques décennies plus tard, un demi-siècle de structuralistes lui a emboîté le pas, aboutissant notamment à cette autre décision unilatérale qui voulut trop longtemps que les écritures alphabétiques fussent la fine fleure de la raison graphique.

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Un Américain d'abord (Jack Goody, dans les années 1970 [3]), une Française plus récemment, Anne-Marie Christin [4], ont enfin battu en brèche cette conviction pleine d'une morgue tout occidentale. Ils ont revisité l'importante moisson de tablettes sumériennes glanées par les archéologues bien avant que les B52 ne labourent le sol irakien ; ils en ont déduit que la Mésopotamie a inventé l'écriture, non pour promulguer des lois ou propager quelques idées abstraites, mais pour visualiser ce que précisément la parole ne saurait produire : des listes et des tableaux. L'écrit est iconique ! Une bonne nouvelle qui ouvre des perspectives innombrables à qui se passionne pour sa migration – textes et images conjoints, et non plus opposables – de la page imprimée à l'écran de nos ordinateurs. Dès lors, on pourra préférer investir les 75 euros que justifie par sa qualité le volume d'études, richement illustré, qu'a dirigé Anne-Marie Christin chez Flammarion, Histoire de l'écriture, de l'idéogramme au multimédia (paru en 2001). C'est même celui-là qu'il conviendra de retenir, je suis formel, si l'ouvrage est destiné à nourrir la curiosité d'un jeune qui se destine à cheminer dans les arts graphiques ou le multimédia.

Je ne voudrais pas, toutefois, donner le sentiment de marchander les mérites des mille deux cent seize pages de notre « Bouquins » autoreverse qui tient l'affiche de cette chronique, ne l'oublions pas. Que vous en dire de plus ? sinon vous souhaiter d'y découvrir quelque raison singulière, intime, hautement subjective de vous y précipiter.

Dans mon cas, à mon admiration pour Jérôme Peignot s'ajoutent au moins deux autres déférences ; est repris ici un volume paru en 1963 sous la direction de Marcel Cohen aux éditions Armand Colin, L'Écriture et la Psychologie des peuples. J'y trouve une contribution d'Alfred Métraux sur « Signaux et symboles, pictogrammes » chez « les primitifs ». Si un ethnologue est resté imperméable aux théories de M. Lévi-Strauss, c'est bien Alfred Métraux, qui fut en son temps – si tant est qu'on ait trouvé depuis la moindre clé aux énigmes des lieux – le seul spécialiste de l'île de Pâques. Son étude sur le vaudou haîtien m'a tiré, dans les années 1960, du Lagarde et Michard, que d'ailleurs je refusais d'ouvrir. Son texte sur l'écriture des peuples premiers (pas de blague) aura sans nul doute subi l'empreinte du temps. Mais que d'intelligence sensible m'attend dans les douze pages de son article, que j'ai hâte de lire.

Un peu plus loin, je remarque la présence de Jean Filliozat, à qui fut confié le chapitre sur le système graphique de l'Inde. En ce domaine, en tout cas, c'est une certitude que m'ont enseignée mes curiosités actuelles : on ne trouvera pas plus autorisé, ni plus lumineusement accessible, quel que soit le caractère ardu de la question.

 

 

[1] L'approche des fêtes me rend décidément teigneux. Et bien injuste. Hommage à Guy Schoeller, qui a fondé et dirigé jusqu'à sa mort (à quatre-vingt-cinq ans…), avec un discernement rare, cette collection atypique !
Témoin d'un temps où les éditeurs n'étaient pas des « managers », comme il se plaisait à le souligner, Guy Schoeller avait fondé en 1979, et dirigeait depuis lors, la collection « Bouquins » pour les éditions Robert Laffont, sorte de « Pléiade de poche ». Il avait dirigé le Livre de Poche jusqu'en 1969. C'est en voyant, à Londres, une édition souple du Capital de Karl Marx dans la vitrine d'une librairie que lui vient l'idée de la collection « Bouquins ». « A soixante-quatre ans, à l'âge où les autres s'arrêtent, je me suis mis à travailler », déclarait-il en parlant de la naissance de cette collection. Vingt-deux ans plus tard, en 2001, « Bouquins » compte 400 volumes et plus de 2 000 titres, devenant ainsi une sorte de bibliothèque idéale rassemblant certains des plus grands auteurs et essayistes de la littérature. (Source : nécrologie parue dans Édition Actu, La Lettre d'Information sur le monde de l'édition.)
Guy Schoeller est mort en 2001. « Bouquins » est dirigée aujourd'hui par Daniel Rondeau.

[2] Publié aux éditions Jean-Jacques Pauvert en 1976.
[3] Jack Goody, La Raison graphique – La domestication de la pensée sauvage, 1977 ; traduction française de Jean Bazin et Alban Bensa, collection « Le sens commun », Éditions de Minuit, 1979 (toujours disponible).
[4] Anne-Marie Christin, L’image écrite ou la Déraison graphique, Flammarion, 1999 ; nouvelle édition dans la collection de poche « Champs ».

 

 

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Lundi 5 décembre 2005

06: 49

 

De la taciturnitas

 

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Le silence monastique ne consiste pas à ne point ouvrir la bouche, à ne pas proférer de paroles. Cela c'est du mutisme. Saint Benoît ne parle pas de mutisme, il parle de silence, ou plutôt ce qu'il nomme taciturnitas, mot qu'il est peu exact de rendre en français par « taciturnité ». La taciturnitas de saint Benoît, le silence, consiste à dire ce qui est strictement nécessaire, ce qu'il convient de dire, et à s'en tenir là [1].

 

Notre temps plus qu'un autre pèche par son bavardage, ses pépiements, son galimatias mondialisé, ses confidences de basse-cour. C'est y contribuer que l'écrire, je le crains.

Retrouvant ce passage dans un livre que j'ai été conduit à rouvrir ces jours-ci pour une tout autre raison, je songe que la taciturnitas de saint Benoît peut s'appliquer aux images :

les Vénus aurignaciennes, celle de Lespugue et ses sœurs d'Europe et de Sibérie,
la statuaire khmère,
les lécythes du Peintre des Roseaux,
la figure humaine dans les manuscrits du haut Moyen Âge, tel le Sacramentaire de Gellone,
la statuaire en bois des Dogons,
les Christ de Georges Rouault

… autant de figures de la taciturnité.

On l'a compris, j'entends ici l'image dans son acception première de figuration (du réel, ou des dieux), ces images que précisément bannissent les iconoclastes et que l'islam prohibe.

Il existe encore l'image qui reproduit l'image.

Je m'en tiens, cette fois, aux seuls efforts de reproduction mécanique de l'image, dans le sens où l'énonce Walter Benjamin dans son texte de 1936, L'œuvre d'art à l'époque de sa reproduction mécanisée [2]. S'impose alors à moi que ma gêne devant la plupart des livres illustrés contemporains résulte d'un défaut de taciturnitas dans le choix et l'emploi des technologies de clichage et d'impression dont s'est dotée la chaîne graphique.

Cette intuition s'imposait déjà, sans que je le sache, devant les photographies de famille feuilletées chez mon père : Les albums en noir et blanc sont essentiellement constitués de portraits de groupes (de rares poses singulières, toujours bouleversantes) qui valent par le silence de l'objectif – hâtivement, on trouvera ces clichés guindés, empruntés, mais écoutez-les bien, c'est par leur transparence sonore qu'ils disent ce qu'on croit les entendre dire. Soudain, avec la couleur, les familles se débraillent, la France devient rigolarde, on ne s'entend plus. [Je me glose, je pose des italiques qui ne figuraient pas dans la chronique écrite il y a un an.]

C'est bien cela. C'est bien à l'intrusion de la couleur dans la reproduction des imagines – des représentations de l'œuvre des dieux –, à ce dévoiement (qui témoigne d'un manque de confiance dans les valeurs de l'encre) que nous devons le bruit assourdissant des images dans nos sociétés.

Dans l'histoire industrielle, l'abandon de l'héliogravure dans l'édition d'art [3] permet de dater ce basculement.

 

 

[1] Dom Alexis Presse, abbé de Boquen, in Le Message des moines à notre temps, Librairie Arthème Fayard, 1958, p. 380.
[2] Walter Benjamin, Écrits français, Gallimard, 1991, pp. 117 sq.
[3] Au milieu du siècle dernier, l'héliogravure était couramment utilisée pour tout ouvrage comprenant des reproductions de clichés photographiques. En témoignes, parmi d'autres, les ouvrages publiés par les éditions Arthaud jusqu'à la fin des années 1960. La collection d'ouvrages de référence consacrés à l'art roman des éditions Zodiaque, produite par l'abbaye Sainte Marie de la Pierre-qui-Vire, offre sans doute l'exemple le plus frappant à l'appui de mon propos. Les moines ont dû, pour des raisons économiques, fermer leur imprimerie qui était, jusqu'à ces dernières années, l'une des dernières à pratiquer l'impression hélio au service du livre d'art. On trouvera sur la Toile un nombre significatif de sites commerciaux d'imprimeries proposant l'héliogravure comme technologie « parfaitement adaptée pour la production de documents publicitaires à grande diffusion ». Ce ne saurait se contester. On mesure toutefois les raisons qui ont fait ne retenir d'une technologie que sont usage le plus évidemment rentable.

Bayon d'Angkor Thom, visage (début du XIIe siècle). D.R.

 

 

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Vendredi 2 décembre 2005

05: 59

 

 

L'aurore est mon couchant
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Je me suis retenu de gifler le jeune camérier hindou à la langue coupée venu pour les soins de la nuit. Il attendait dans l’embrasure, son plateau à la main, avec les quartiers de limon, les linges tièdes et la décoction qui me soulagent un moment du bicho qui me ronge. Sans doute m’a-t-il entendu gémir et cru que je l’appelais.

Chaque nuit m’inverse. L’aurore est mon couchant. Le poids de ma vie est à venir. Je m’use à renaître, à subir l’émerveillement des choses à leur commencement. Et la mort, que j’attends – la sourate la plus brève –, sera le déchirement d’entrailles qui me laisse choir en pleine lumière. Et tout sera, de nouveau, à reprendre. Et je te chercherai, toi le plus clair de ma nuit, et tu me seras prise. Et dans le jour aveugle et flamboyant, il me faudra, les yeux en feu, t’invoquer, redessiner le Taj, mon seul entendement !

Chacune de mes nuits est la première, chacune est le terme auquel j’aspire et chacune me répète. Je suis le lapidaire qui fend la gemme et sait que, loin d’accéder au cœur inerte et neutre des choses, sa coupe va déployer sous des ciels de tourmente un horizon de sables et de falaises, avec ses oiseaux de proie et son cavalier solitaire. Il s’abîme dans ce paysage, lui-même y figure ; dans la pierre-à-image, il est le caillou informe qu’il ramasse et qu’il fend.

J’ai fait ciseler le Taj pour qu’il te fixe. Pour que tu ne sois plus qu’une intaille dans son silence orfévré. Voilà l’unique prière de ma nuit.

Prier la pierre. Faute des astres.

Non que j’aie failli à l’autorité qu’on leur prête. J’ai entretenu des écoles d’astrologues, nous les avons interrogés avant chacune de nos campagnes, nous n’avons pas tiré une seule première salve de couleuvrine sans leur accord, retardant parfois au péril de nos corps d’élite l’heure d’engager l’assaut. Ils ont tout prévu, anticipé mes plus beaux faits d’armes, garanti mes triomphes. Par leur voix, c'étaient les voix de Babur et d’Akbar, toute ma dynastie respectueuse de leur science, qui m’intimaient. Mais leurs astres, qui ne se laissent lire qu’aux ténèbres, n’en remontrent qu’au Soleil ; les étoiles sont sourdes aux sentences de la nuit, aveugles aux errances du mal au plus obscur de la chair, muettes aux noirs desseins des conjurés. Les astrologues ne m’ont gardé ni de la mort de Mumtaz, ni de ma disgrâce. Et toi, Jahanara, qu’ont-ils proféré à ton usage qui, ne fût-ce d’un pas, ait infléchi ton destin ?

La pierre, Jahanara, prier la pierre ! faute des hommes.

Est-ce à toi qu’il faut l’enseigner ! Ma lignée m’a fait roi, l’amour m’a fait père. Le roi commande aux rois mais le père ne commande qu’à ses larmes quand ses propres fils s’entretuent. Et comment attendrais-je que s’apitoient sur mon sort ceux que j’ai soumis, maintenus sous la coupe de l’Empire au prix souvent d’une tête que j’ai fait trancher à l’un des leurs ou broyer sous un pied d’éléphant ? On supporte beaucoup d’un roi, mais s’il dépose son turban, sa nudité est insupportable, il devient alors le dernier des hommes. Ce qui est vrai du peuple l’est plus encore de ses conseillers, des obligés du pouvoir et, il ne tarde pas à le comprendre, des fidèles entre les fidèles, qui assuraient l’ubiquité du pouvoir : comme la lumière et l’air, il était partout en même temps, les distances et les jours mis sous sa coupe ! Et voilà que, par la désertion des hommes, l’espace se rétrécit aux courtes frontières de cette chambre, et le temps au décompte des heures.
Psalmodier mon silence pour le marbre du Taj, faute de parler aux dieux !

J’envie ceux dont la foi me ferait dire devant le marbre vide : « Voilà qu’à m’aimer elle a épuisé son karma, heureuse entre toutes, il lui sera épargné de renaître ! Puissé-je en larmes épuiser le mien, que je la rejoigne ! Que ma voix rejoigne sa voix qui a rejoint le Feu, que mon esprit rejoigne le sien qui a rejoint la Lune, mes yeux ses yeux dans le Soleil – et notre souffle, que la mort n’a pas disjoint, rejoigne le Vent ! » Je l’envie celui qui ferait chanter le mutisme de sa douleur : Que la terre fasse voûte ! Que les pères soutiennent les mille colonnes ! Que Yama roi des morts te dresse ici demeure (je retiens la parole à venir comme le mors l’étalon).

J’envie ces autres-là qui, autour du marbre livide, appointeraient les castrats de la Sixtine, qu’ils exécutent les Répons des Ténèbres de Don Carlo l’insomniaque, le prince fou dont m’a entretenu Amanat – je crois entendre ses vocalises dans la nuit d’encre du miroir. Pour eux l’aube atteste, au tombeau déserté, que l’Aimé renaît. Son souffle a triomphé de l’apnée, la mort n’a pu trancher le nœud du souffle.

J’envie les hommes du Livre, les Compagnons à qui le vertige de la mort restitue le Vrai – car voilà ce que tu éludais, dit le Prophète dans l’entrelacs des versets de la sourate du milieu. J’envie les quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu et j’envie les hommes au manteau de laine qui les crient à bouche close.

J’envie les larmes d’une seule foi. Malheur à celui qui a bu à trop de sources, pour qui l’eau a d’autres goûts que celui de sa soif ! Le sang mêlé de mes pères, l’écheveau des langues descendues, les mille dialectes des vaincus sous nos lances quand ils jurent ou parjurent, à l’agonie… Avec quels mots prier, désormais ? C’était bien assez qu’elle meure, il a fallu que meure en nous le seul mot pour dire le nom de Dieu qui m’eût été suave. J’ai fait élever le Taj faute du mot Dieu ! Malheur au don des langues face à la mort !

[Seul le jour existait. Non la nuit. Yamî ne pouvait oublier son jumeau mort. “Yamî, quand donc est mort Yama ?”. Et Yamî répondait : “Aujourd’hui, Yama est mort aujourd’hui, et le jour n’en finit pas.” Les dieux convinrent que jamais Yamî n’oublierait. “Créons la nuit”. Il y eut la nuit, il y eut un lendemain, et Yamî s’apaisa.] J’exigeai des peintres de l’Atelier impérial qu’ils missent au point une technique qui rendît la nuit dans leurs miniatures. Ils s’y exercent toujours, avec bonheur. Je les ai mis sur la voie, mais nul à ce jour n’a pressenti l’objet de ma demande.

La nuit venue est sans relève. Voici venir l'aurore qui blanchira mon sang.

 

 

Dominique Autié
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Extrait de Nocturne.

 

 

[Amanatkhan est le calligraphe qui dessina les textes qui figurent sur les murs du Taj Mahal. Jahanara est la fille aînée Shah Jahan et de Mumtaz.]

Décor calligraphique par incrustations dans le marbre du Taj Mahal, D.R.

 

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Mercredi 30 novembre 2005

06: 42

 

Honneur à Ramuz

 

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Pour monter à Derborence, on compte sept ou huit heures, quand on vient du Pays de Vaud. On va en sens inverse d'une jolie rivière dont on côtoie le bord. L'eau resserrée entre les berges est comme beaucoup de têtes et d'épaules qui se poussent en avant l'une l'autre pour aller plus vite. Avec de grands cris, des rires, des voix qui s'appellent ; comme quand les enfants sortent de l'école et la porte est trop étroite pour les laisser passer tous à la fois.

On laisse derrière soi de beaux chalets bas et longs, aux toits soigneusement couverts de bardeaux polis par la pluie, qui brillent comme des plaques d'argent. Les fontaines ont des jets gros comme le bras ; elles font tourner les barattes.

Et puis, plus rien, plus rien que l'air froid.

Derborence, 1934.

 

Il y a de l'air froid qui souffle dans chaque page de cet homme. Un froid vif, sec. Un froid d'altitude.

Pourtant, il n'y a pas plus présent que l'homme dans chacun des romans que rassemblent aujourd'hui deux volumes conjoints de la Bibliothèque de la Pléiade. Honneur inattendu, bien que le projet fût connu, tant cette œuvre contrarie les complaisances du temps.

Mais, au fait, comment ? grâce à qui ? quand ai-je ouvert pour la première fois un livre de Charles Ferdinand Ramuz ? La question est d'autant moins dénuée d'intérêt qu'il m'est impossible d'y répondre. Il me semble, en effet, avoir lu depuis toujours ces récits ramassés autour de quelques figures d'hommes et de femmes comme tailladées dans un rondin sec par l'un d'eux, assis à surveiller ses bêtes dans l'alpage ; ces récits encaissés, aux luminosités d'avant l'orage, ces terribles orages en montagne, que l'écho affole.

Il se peut fort bien que j'aie pratiqué Ramuz comme contre-poison à l'usage pédophilique de la langue auquel se livre localement l'écrivain de terroir, dont nos provinces regorgent. Exercé ici, mon métier m'a exposé plus qu'ailleurs à cette catégorie de criminels impunis, à proportion de l'éloignement géographique et historique de Toulouse – envisagé par le sectarisme occitan, cet éloignement a figure et fonction de tranchée. Ramuz, c'est un très rare don de l'âme qui, avant la lettre électronique, ouvre aux proportions du village global entrevu par McLuhan un hameau vaudois niché à l'aplomb d'un cirque rocheux. Dans chacun des romans de Ramuz, le paysage est une épée de Damoclès, chaque page exige le recueillement et la tenue d'une veillée d'armes. C'est toute la différence avec ces terroirs qui incitent à ne surtout pas se décrotter les semelles avant d'entrer chez le lecteur.

Il se peut aussi qu'une telle œuvre fût requise, pas moins, pour lever l'interdit que j'ai longtemps posé à l'endroit du roman – coquetterie d'adolescent qui aimait se vautrer dans Recherche de la base et du sommet et obtempérait aux objurgations d'André Breton contre le genre.

Il se peut enfin, et c'est le plus plausible des motifs, qu'un ami dont le grain de la voix m'est présent, dont l'intransigeance n'était pas moindre à l'endroit de la langue, ait invoqué l'exception pour m'inciter à Ramuz.

Je n'ai rien dit de l'œuvre, de l'écriture, de la vision de l'homme. J'indique seulement Derborence à qui souhaite aller y voir de plus près sans investir dans le papier bible de la Pléiade. Une édition au format de poche est disponible dans « Les Cahiers rouges » de Grasset et l'on trouve surtout, assez couramment, pour à peine le même prix, un exemplaire d'époque chez les bouquinistes.

J'offre toutefois le bref passage que voici, tiré non d'un roman mais d'un essai de Ramuz, à ceux que l'existence professionnelle confronte au grand ordinaire des intermédiaires du pouvoir, à l'étroitesse des petits chefs et, parfois, au harcèlement moral. Pour être passé par cette épreuve, je sais les vertus cautérisantes et le souffle que recèlent ces quelques lignes :

L'être ne vit pas de grades, mais d'égards. Les grades ne comptent donc pas pour lui, même s'il est obligé de laisser coudre à sa manche des galons qu'il n'a pas sollicités. Les grades sont pour l'individu et distinguent l'individu. Il y a en nous quelque chose d'incomparablement indépendant à l'égard de tout ce qui se passe. Et cependant cet être, si séparé, a besoin sur un autre plan de communiquer ; il vit d'aimer et d'être aimé. Les égards sont une forme de l'amour. Un État bien fait serait celui où il serait tenu compte tout aussi bien de l'être que de l'individu ; une vie sociale bien faite serait celle où les sanctions seraient compensées par des égards [1].

Tout Ramuz est de cette trempe.

 

 

 

[1] Taille de l'Homme (1933), repris dans La Pensée remonte les fleuves, Essais et réflexions, collection « Terre humaine », Plon, 1979, pp. 108-109.

 

À propos de C. F. Ramuz, Romans, édition sous la direction de Doris Jakubec, Bibliothèque de la Pléiade, 2 volumes, Gallimard, 2005 (prix de lancement du coffret : 100 € jusqu'au 31 janvier 2006).

Charles Ferdinand Ramuz (1878-1947).
© Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel.

 

 

Lundi 28 novembre 2005

06: 57

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

13 – Lignes courbes, faux carrés

ou L'œil sait
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Pour Philippe[s], en raison de Venise.

 

 

Les réflexions suivantes s'appuient sur la présence, dans les maquettes contemporaines, d'illustrations courant sur deux pages qui se font face. J'y ai fait allusion dans une chronique récente :

Regardez bien : j'ouvre le livre et c'est comme si je cliquais, les dinosaures surgissent de l'écran. L'éditeur qui a commandité cette mise en page est un véritable homme du livre. Il sait qu'un livre ouvert n'est pas, ne peut pas être une surface plane, unie. Il m'arrive encore de ferrailler pour défendre qu'il est vain de reproduire les images qui courent sur deux pages uniquement sur des vraies doubles, en centre de cahier : même si j'aplatis le volume, je verrai toujours le pli et, en plein centre, le fil blanc qui émerge par deux fois. En revanche, si je considère qu'un livre est un objet en trois dimensions (dans ma main, sous mon regard), peu m'importe qu'une partie de l'image disparaisse dans l'ombre des petits fonds : l'œil corrige, restitue l'image – l'œil passe son temps à corriger, à interpréter les perspectives, les fuites, les angles morts. Ici, cet agencement a été mis à profit pour dynamiser le saut des tyrannosaures. C'est simple, sans esbroufe, et ça marche !

*

Faux ami : on nomme volumen le rouleau, qui a précédé le codex. Le codex est un volume, le volumen est un support en deux dimensions – qu'on rapproche trop facilement, me semble-t-il, des effets de l'échelle de navigation déroulante sur l'écran de nos ordinateurs. Le livre (le codex) appelle la main, le corps. Sa troisième dimension n'est pas dissociable de l'acte de lecture tel que nos muscles, notre peau, nos nerfs en connaissent la posture.

*

Jadis, dans les librairies, les livres étaient présentés dans les rayonnages, comme ils le seraient ensuite dans la bibliothèque du lecteur. Répartis par genre et, le plus souvent, classés selon l'ordre alphabétique à l'intérieur de celui-ci, il convenait d'en lire le titre imprimé sur le dos (dans le cas d'une inscription longitudinale, les lecteurs latins penchaient la tête à gauche, les Anglo-Saxons à droite). On tirait le livre, on le prenait en main pour l'ouvrir et en consulter la table des matières, parcourir l'avant-propos avant de se décider. Aujourd'hui, le marketing opère en facial. On touche avec les yeux une belle image. L'exemplaire qu'on achète est en pile, à portée de main, sous film thermorétractable. La blistérisation du livre et la perte de sa troisième dimension vont de pair.

*

Voici ce qu'écrit le typographe Jan Tschichold : Trois arguments s'élèvent contre les livres carrés. Tout d'abord, la maniabilité. Des livres carrés ne peuvent pas être maîtrisés par une main sans appui, moins encore que le laid format A5. Le deuxième argument concerne le rangement. Si ces livres ont plus de 24 cm de largeur, il faudra les coucher. Or, il faut pouvoir les ranger debout pour les retrouver vite et les utiliser. Quant au troisième argument, il faut que je prenne un peu de recul. Le poids du corps du livre est maintenu dans sa bonne position par les charnières du dos. Si le corps du livre est très lourd – c'est malheureusement fréquent –, alors il glisse en avant, s'écrase sur la planche de la bibliothèque et y prend de la poussière, ce que devraient empêcher les bords de la reliure. Plus la longueur du dos est proportionnée avec la largeur du livre, mieux le livre restera en place. dans un album de format oblong, le dos n'y suffit plus. Il en va de même avec les livres de format carré. Chez eux aussi, l'ensemble des pages s'affaisse bientôt sur la planche de la bibliothèque. C'est aussi pour cela que les livres carrés doivent être rejetés comme des innovations fondamentalement mauvaises [1].

Comme en architecture, le poids volumique des matériaux exerce sa contrainte sur les formes du livre. L'œil souffrira en définitive d'une surcharge pondérale dont il se peut que la main ne songe pas à se plaindre.

*

Le livre que voici est carré (presque – à un poil près, comme disent les imprimeurs) :

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(Je parle du livre que je vais ouvrir (pour le lire (les livres sont faits pour être lus)).)
*

Le livre a trois dimensions, sa couverture n'en a que deux – tandis qu'une seule suffit au coffee table book, objet plat qu'on pose à plat sur la table du salon, sans autre épaisseur que sociale (dont il est supposé bouffir in situ quelque convivialité du désœuvrement).

*

Dans cet objet manufacturé, pour lequel on a conçu le point typographique – une unité de mesure plus fine que le système métrique –, rien ne déroge à l'angle droit. Le calage de la forme sur la presse ignorait toute tolérance. L'interligne se soustrait à la courbure de la planète. Pourtant, tout ce qui s'offre à l'œil est cintré, scalène, biaisé. C'est probablement devant un livre ouvert que l'œil humain produit son plus étonnant travail d'invention de formes parfaites qui n'existent pas.

Le livre rend l'œil métaphysicien.

*

Ainsi, Venise.

Le ciel et l'eau s'ouvrent, au pli vertical des cahiers – l'œil sait.

*

 

À suivre.

 

 

[1] Jan Tschichold, Livre et Typographie, Éditions Allia, 1994, pp. 217-218. Jan Tschichold (1902-1974) rejoint le Bauhaus en 1923, dont il devient le typographe attitré. Son ouvrage, La Nouvelle Typographie, publié à Berlin en 1928, jette les bases de toute la typographie moderne. Opposant au nazisme, il est arrêté en 1933 puis s'exile en Suisse. Après la guerre, il renouvelle, en Angleterre, la ligne graphique des Penguin Books et, après avoir été le promoteur du mouvement moderne, il se fait le défenseur fervent d'un retour au traditionnalisme du livre.

 

Double page : paroi de la construction carrée située entre la balisique San Marco et la Porta della Carta du Palais ducal, à Venise. Plaques de marbre et pluteums vénéto-byzantins (IX° et XI° siècles), double page 30-31 du livre Saint-Marc, éditions Delpire, collection « Le Génie du lieu », 1964 (texte de Pierre Gascar).

 

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

index_garamond

Vendredi 25 novembre 2005

06: 45

 

Chapitre XII, versets 12 à 21
autoportrait

 

[12] Satan lui prit alors le bras et, tout en marchant, se rapprocha : « Combien de fois t’ai-je dit ce que j’en pense… Ta Création prête à tant d’ambiguïtés ! Tu as beau répéter que tu l’as conçue à ton image, bien des doutes subsistent, tu le sais. »

[13] Il faisait une journée splendide. pas un cumulus, pas un souffle, seulement un air tiède et léger. Ils avaient pris coutume de telles promenades afin de rompre avec la stricte solennité des entretiens protocolaires. Les premiers temps, ceux-ci avaient été guindés, voire orageux. L’un usait de ses prérogatives de droit divin, l’autre de ses intelligences. Puis, comme il arrive toujours aux diplomates et aux politiciens, l’habitude avait émoussé leur nervosité ; il n’était plus une ruse qui ne fût déjouée avant même tout calcul, un argument qui prît l’interlocuteur au dépourvu, un coup — si bas fût-il — qui portât.

[14] Lassés, ils convinrent de substituer à leurs joutes oratoires de simples entrevues qu’ils menaient sans contraintes devant un verre, au salon, au bar, ou quand la saison l’autorisait, dans les allées du grand jardin. Leur dialogue, du même coup, avait changé de registre : l’étroitesse de la négociation céda le pas, peu à peu, aux nuances d’un dialogue qui variait de la pluie au beau temps, des considérations idéologiques à la métaphysique la plus éthérée. De longs silences, lourds de réflexions plus que de rancunes, s’instauraient souvent, ponctués par leurs deux pas sur le gravier. Et si ce que tu mets au compte des lacunes était la marge consentie à l’exercice de leur liberté ? Y as-tu songé ? Tu sais que je les ai voulus responsables. Tu es d’ailleurs le premier à bénéficier de ce privilège. Imagine quelles seraient tes critiques et les leurs si j’avais tout fixé, jusqu’en son moindre détail, ne laissant la matière ni la place d’autres choix…

[15] Satan sourit. Combien de fois avait-il entendu ce raisonnement qui lui avait toujours paru fallacieux. Un dieu sans arrière-pensées n’aurait même pas eu à s’en prévaloir. Mais lui, qui reprochait à ses créatures de n’avoir pas respecté sa loi, de s’être servi de leur liberté dans le mauvais sens, lui qui prodiguait d’implacables sanctions, comment pouvait-il avancer ce prétexte éculé ? Qu’il abusât les plus fragiles passait encore ! Mais lui, le malin, qu’il traitait en égal depuis l’éternité… Satan, aujourd’hui, n’avait pas le cœur à entamer une altercation. La sérénité de l’atmosphère communiquait au contraire un rien d’euphorie.

[16] Et l’affaire Jésus, oseras-tu affirmer qu’elle ne prêtait pas à confusion ? Ce type que tu présentes comme ton fils, issu d’un couple ignorant les devoirs conjugaux que tu as toi-même imposés, ce puceau entouré d’hommes, que les femmes ont adulé cependant. Cette façon qu’il eut d’inviter les siens à ripailler de son propre corps, sa mort sordide et sa disparition miraculeuse… Tu inventes l’intelligence et tu la bafoues aussitôt. Tu ne leur reconnais même pas le droit d’être incrédules ! Est-ce bien là ce que tu nommes liberté ? Ton Jésus…
Tu m’ennuies avec ça !

[17] Ils s’étaient éloignés du palais plus que d’ordinaire. Ils cheminaient maintenant à travers champs et sous-bois, poursuivant leur conversation. Parvenus en terrain plus accidenté, ils devaient ajuster chacun de leurs pas. Soudain, au bord du talus, Dieu saisit Satan à l’épaule. Baissant la voix, Regarde, lui dit-il, en contrebas ! Deux êtres étaient là, en effet, qui ne semblaient pas avoir remarqué l’arrivée des promeneurs et poursuivaient leurs ébats. Ils étaient nus et, à première vue, très beaux. L’un tenait l’autre par le bras et lui parlait à voix basse, les yeux tournés vers le ciel. Les herbes folles à flanc du monticule permettaient de les voir sans être vu. Leurs mots parvenaient distinctement. On ne rencontre jamais personne par ici.

[18] Ils avaient dû s’aventurer assez loin des regards par souci d’intimité ou simplement de calme. Il est vrai que certaines zones souffraient de surpeuplement et qu’il était bien difficile de s’y accorder ne fût-ce qu’une illusion de silence et de paix propices aux confidences, aux gestes simples de l’amitié et de l’amour. Trouver ainsi le Grand Jardin, sans effraction, qui n’en rêve ? Mais non pour lui seul : qu’importent les délices personnelles au cœur d’une telle beauté ?

[19] Leurs visages s’étaient insensiblement rapprochés. leurs mains évoluaient sans hâte. Bien qu’aucun vêtement ne les dissimulât, il était encore impossible de discerner leurs sexes réciproques. Lovés l’un contre l’autre, les deux corps ne laissaient deviner qu’une grande aisance, due sans doute à l’équilibre de leurs proportions. Les voix non plus n’étaient pas marquées. Oui, tu as raison, tant de beauté se partage. Et qui saura jamais, de toi, de moi ou d’eux, à qui nous échappons pour l’instant, la vraie nature de notre lien ? Nous, dès lors, ne sommes contraints de l’inventer, de nous la formuler en secret, de nous en fournir les preuves toujours plus intimes et irréfutables qu’en raison même de leur regard et de leur jugement. De tels moments nous libèrent de nos masques, de nos costumes et de nos rôles, puisqu’il n’est personne pour nous identifier. Jusqu’à notre nom perd toute signification.

[20] Lentement, leurs corps pivotèrent, sans perdre l’étreinte qui maintenant les soudait. Leurs mains glissaient, fraternisaient avec un torse, une épaule, une autre mains, logeaient provisoirement un cou, se creusaient à la joue, cardaient avec douceur la masse des cheveux. La bouche murmurait un langage de chat vers l’autre, vers ses aisselles, vers les deux salières au creux des clavicules, le nombril, le poivre du sexe, vers la bouche. Un long baiser muet croisa leurs mains qui vinrent couvrir leurs deux ventres identiques.

[21] Soudain passa un souffle de vent, semblable à ceux qui précèdent l’orage, brouillant de milliers d’ondes minuscules et régulières la surface de l’eau, jusqu’alors parfaitement lisse, où Satan et son maître se miraient sans le savoir. Ils étaient seuls, eux seuls avaient parlé, avaient agi. La première surprise passée, Satan se tourna vers Dieu, dont le visage parut s’assombrir.

 

Dominique Autié.

 

 

 

Ce texte a paru dans la revue Brèves aux éditions L'Atelier du Gué,
n° 3, septembre 1981.

Hervé Guibert, Autoportrait, 1984, in Hervé Guibert, Photographies, Gallimard, 1993.

 

 

Mercredi 23 novembre 2005

07: 39

 

Contre le roman historique

 

 

taj_murari

 

Il n'existe, lisibles en langue française, qu'un petit nombre d'œuvres de fiction ayant pour thème l'Inde des Grands Moghols. Jusqu'à présent, leur lecture a constitué une parenthèse plutôt plaisante dans mes travaux d'approche conjoints à l'écriture de Nocturne.

Des interlocuteurs bienveillants qui se sont rendus en Inde l'été dernier m'ont rapporté un exemplaire en langue anglaise du roman de Timeri N. Murari, Taj – A story of Mughal India, dans l'édition de Penguin Books India actuellement commercialisée sur le sous-continent [1]. J'ai découvert presque par hasard (me proposant, dans un premier temps, de lire l'ouvrage en anglais) qu'il avait été traduit en français l'année même de sa parution, en 1985.

Je n'en ai pas encore terminé la lecture. Je me ménage la pause de cette chronique comme pour me donner le courage de la mener à terme.

Il me semble, en effet, n'avoir jamais lu auparavant de roman historique. Assertion fausse, sans doute. Il convient plutôt de supposer qu'aucune des fictions à caractère historique qu'il m'était arrivé de lire ne me concernait. Le matériau qu'elles détournaient à leur profit m'était étranger, ou indifférent. Qu'un texte ressortissant à ce genre – dont je ne doute pas qu'il ait par ailleurs ses lettres de noblesse – prenne le Taj Mahal comme toile de fond, et voilà que me sautent aux yeux la stratégie de l'auteur, sa recette, ses petits coups bas. Non qu'il se montre léger ou inconséquent au regard de la chronologie, ou de ce que l'on croit savoir des mœurs, des mentalités, des coutumes à la cour d'Agra sous le règne de Shah Jahan. Sa description des biens mobiliers, des parures, de l'armement, du métier des mahouts et de l'art des marbriers sur le chantier du Taj atteste une documentation consciencieuse. Et s'il est quelqu'un pour penser que la compréhension de l'Empire moghol passe par l'étude quasi maniaque des modes de tissage pratiqués par la caste des tisserands hindous comme par celle des techniques de la miniature introduites par les artistes persans des ateliers impériaux de Delhi et d'Agra, c'est bien moi !

Mais on a voulu, depuis la pandémie télévisuelle, convaincre le lecteur qu'un roman tient les mêmes promesses qu'un film. L'écrivain s'est fait accessoiriste, costumier, maquilleur, expert en effets spéciaux. Des historiens complaisants ont prêté caution.

Dès lors, m'objectera-t-on, à quoi peut bien conduire cette quête du tesson qui me fait mener d'interminables fouilles dans les études les plus érudites qu'on a consacrées à l'histoire de la médecine indienne comme au chamanisme de la Mongolie (les Grands Moghols étant les descendants directs des dynasties nomades de la grande steppe), au soufisme persan comme à la physiologie de l'éléphant d'Asie ? C'est que je tiens pour référence d'un exercice souverain de langue le travail du paléontologue qui, de l'éclat d'une molaire extrait de sa bogue de temps mort, décrit jusque dans le grain de la peau une variété jusqu'alors pressentie, mais non publiée, de dinosaures. Le paléontologue écrit la préhistoire. Il me faut écrire le Taj. Le ciseau d'un des marbriers, tombé d'épuisement sur le chantier, suffirait à ma tâche.

Étrangement, le texte de Timeri N. Murari qui se dévide ici paraît n'avoir pas même les vertus d'un scénario dont un cinéaste pourrait faire son miel. Le détail documentaire y est aveugle, les acteurs paraissent s'être absentés de leur rôle, dont ne reste qu'une mue, une peau morte – leur doublure lumière, selon le jargon.

[J'ai pourtant mémoire que la fiction et la discipline historique ont entretenu d'autres liens que ceux-ci. Je garde comme un texte précieux, d'une singularité saisissante, une nouvelle de Daniel Boulanger, Le Grand Ferré, qui fonctionne comme un texte de visionnaire, puissant (puissamment érotique), construit sur l'image fondatrice de la figure légendaire du géant du Beauvaisis : l'eau désaltérante qui foudroie. Et Mémoires d'Hadrien reste, aux abords de la table où je travaille, la tentation dont il m'a fallu veiller qu'elle ne tétanise pas la langue, qu'elle ne me dissipe pas à tout propos.]

Écrit et publié il y a vingt ans, le Taj de Murari – Indien de Madras rompu au journalisme anglo-saxon – me semble le modèle (le patron, le pattern) d'un genre parvenu en phase terminale. Un imaginaire apostasié, formaté, régurgite sous forme de produits dérivés ce qui fut [ce que d'autres ont dit de ce qui fut peut-être] – ce qui, quoi qu'il en fût, laissa trace dans la langue (bien qu'officiellement musulman, le Taj, comme tous les grands textes sacrés de l'Inde, est œuvre de grammairiens).

Ainsi pratiqué, le roman historique est presque aussi écœurant – je parle d'une sensation physique avant d'être morale, ou esthétique – qu'un roman de terroir, cette autre forme de déchéance d'une langue qui fait sous elle.

 

 

[1] Né en 1941 à Madras, T. N. Murari est un journaliste anglais, auteur de romans à succès, précise la notice de l'édition française. Il n'est pas anecdotique de relever que le livre n'a été publié en Inde qu'en 1995, dix ans après sa parution initiale en Angleterre, puis repris en 2004 par Penguin pour le seul marché indien, semble-t-il (c'est ce qu'indique en tout cas la page de copyright de mon exemplaire, acheté à Delhi), ce qui permet de supposer que sa diffusion en collection à bon marché est principalement destinée aux innombrables touristes anglophones qui, de Dehli ou d'ailleurs, font le voyage d'Agra pour photographier le Taj Mahal.
[2] La Nouvelle Revue française, « Le roman historique », n° 238, octobre 1972. La nouvelle de Daniel Boulanger figure pages 33 à 57, en ouverture du bref échantillonnage de fictions historiques proposé à l'appui des études qui suivent. Boulanger y côtoie Marguerite Yourcenar, Jean-Pierre Amette et Pierre-Jean Rémy et Jean d'Ormesson.

Timeri N. Murari, Taj, traduit de l'anglais par Pascale Debrock,
Presses de la Cité, 1985.

 

Lundi 21 novembre 2005

06: 58

 

Le huitième chakra

 

chakra
Zoom

 

Un jour, les jambes refusent de vous porter après quelques centaines de mètres de marche, l'escalier se dérobe, vous vous réveillez la nuit les membres engourdis. Vous vous surprenez à somnoler devant l'écran du Macintosh. Rien de tout cela n'est à proprement douloureux. C'est juste votre corps qui devient incertain.

Pour déterminer qu'il ne s'agit pas de l'aggravation de problèmes vasculaires rencontrés quelques années plus tôt, que le muscle cardiaque travaille sans rechigner, le circuit court est de deux mois, parce que vous disposez de quelques accointances dans la place. C'est alors le cardiologue qui pose la bonne question : Vous n'auriez jamais eu de problèmes de dos, par hasard ?

Devant le cliché d'imagerie par résonance magnétique (IRM), le neurochirurgien hoche la tête. Le compte rendu du radiologue indique : Réduction canulaire et présence d'une dilatation segmentaire du canal de l'épendyme en C6 sans syringomyélie étendue. Le praticien nomme cela un trou, son doigt désigne une zone claire, oblongue, au beau milieu de la moelle épinière. Entre deux étranglements à l'intérieur des cervicales qui ont été signalés par les repères 2 et 3 à l'examen. C'est rare, très lentement évolutif, cela entraîne une insensibilité progressive des membres et quelques inconvénients collatéraux – tout ce dont vous vous plaignez depuis quelques mois, précisément, y compris cette fatigue qui vous inquiétait tant.

Il n'y a pas moins démocratique que les pathologies dont nous souffrons. On tarde à ébruiter auprès du grand public les conclusions, peu correct, d'études réalisées sur la durée (selon le principe des cohortes), qui semblent indiquer une relation entre la qualité de l'activité cérébrale et la prévalence de la maladie d'Alzheimer : un joueur d'échecs, un moine plongé dans la méditation une partie de son temps, un « intellectuel » (au regard de la cladistique populaire) atténueraient leur risque de démence par rapport au citoyen qui s'avachit deux à trois heures par jour en zone cathodique, au supporteur hurlant (et peut-être même, je me permets d'en rêver, au praticien de la glisse).

Avant qu'on ne soit contraint de procéder à ces recherches, le Pr Marcel Sendrail avait suggéré, dans un livre inclassable [1], que les maladies concourent à la définition d'une culture : chaque siècle se réclame d'un style pathologique, comme il se réclame d'un style littéraire ou décoratif ou monumental. L'auteur ne franchit pas le pas – ce que je ferais volontiers – d'appliquer sa réflexion à l'individu, au maillon singulier qui forme, avec des milliers d'autres, la chaîne de la civilisation.

Élevé dans la haine d'un corps vu sous sa seule fonction de bras armé du péché, j'ai repris à mon compte la leçon, l'ai modelée à mon usage : hantise du moindre exercice physique engagé pour la seule performance, dégoût nauséeux devant toute mise en scène collective du muscle, mépris pour la société du spectacle sportif. Mon peu d'entrain à voyager, à porter le corps in situ, procède sans doute du même phylum psychologique. Nourri, ces temps-ci, d'upanishads et d'improbables déesses célestes à cent bras, l'insensibilisation à l'œuvre de mes membres semble bien aller dans le sens d'un détachement, dans l'acception yogique du terme.

Sur un autre registre, occidental cette fois, le syndrome qui m'échoit réalise ce postulat lapidaire de Michel Leiris : L'avance vers la perfection se fait par voie de minéralisation [2]. Si, dans une ère ancienne, le caillou eut jamais un système nerveux, il souffre au quaternaire d'une syringomyélie étendue.

D'ores et déjà, le diagnostic charrie ce que Michaux, dans un étonnant petit texte peu cité [3], nomme ces images dominantes, impossibles à désarçonner (d'ailleurs plutôt des constellations de données, où l'image proprement visuelle n'était que secondaire, subsidiaire), ces évoqués déséquilibrants, inadmissibles, infertiles [Michaux s'est cassé le bras], ces ineptes bras-bahuts ou bras-armoires.

Ce que viennent de me léguer d'images tangibles et de mots l'homme de l'art (et quelques investigations sauvages sur les sites d'information médicale dont la Toile regorge) ouvre une passe, relie, harmonise, met en cohérence l'empoisonnant catalogue de symptômes dont ma vie quotidienne se trouve plombée depuis quelque temps et ce que Marcel Sendrail nomme un style pathologique – le mien propre, éminemment choisi, presque enviable dans sa singularité.

Lundi, dans la nuit (l'IRM avait été réalisée le matin), s'est imposée l'évidence que la petite tache blanche, sur le cliché, à hauteur de ma sixième vertèbre cervicale, est un huitième chakra. Une sorte de supplément d'âme – quoi qu'il en soit, un sauf-conduit qui, un jour encore lointain, me rendra insensible la terre qui vibre sous la barbarie des stades.

 

 

[1] Sous la direction de Marcel Sendrail, Histoire culturelle de la maladie, éditions Privat, 1980. Voir également, du même auteur, le chapitre« Civilisations et styles pathologiques » in Le Serpent et le Miroir, Plon, 1954, pp. 212 sq.
[2] Michel Leiris, Le Point cardinal, repris dans Mots sans mémoire, Gallimard, 1969, p. 48.
[3] Henri Michaux, Bras cassé, Fata Morgana,1973.

 

IRM, coll. part., © Dominique Autié.

 

 

Vendredi 18 novembre 2005

05: 35

Extraits du Petit Œuvre pornographique pour flûte seule

 

Corps préparés
singe_patissier
III

 

 

 

 

lettre_p

our Barbarella, que l’atelier se contente du trait et me livre un jeu de bleus. En écoutant une vieille cire du Velvet Underground, j’exécuterai moi-même la mise en couleur.

 

 

lettre_c

aramel sache que je goûte sucre et sel. Qu’elle sue : à la pointe de ma langue, la larme noire qui perle sous ses bras ; du doigt, sur le grain de mon sexe, son lait salin que le bonbon écume.

 

 

lettre_t

on cul, quel cul ! « Chez nous, on dit ‘Le mont Cameroun’. » Que l’on me fasse lecture, au salon, d’un traité de vulcanologie, recto tono.

 

 

lettre_gdetour

obé-je le sexe laqué de Litchi, la petite geisha qu’on débauche à “La Lanterne” pour mes after tea, qu’elle ne prenne pas la liberté d’un couac sur son shamisen — car l’ordre du monde butine les fleurs blanches de son kimono.

 

 

lettre_gombre

amahucher Nuoc-Mâm dans la réserve, entre deux palettes de miettes de crabe “Impérial”, why not ? Mais qu’on lui enseigne avec rigueur l’orthographe de mon nom, pour le registre d’importation de la supérette thaï de la rue Denfert-Rochereau où elle est employée aux écritures.

 

 

letre_jor

blanc
e m’appliquerai à confondre Oan et Nao, les transsexuels — il ou elle et lui — à inventer un diminutif à
On, l’asexué, le vice sans formes. Dans mon vertige, je me raccrocherai à ma hampe, la seule cause qui ménage mes effets.

 

 

lettre_mouche

oici Mouche. Vous me l’avez fait languir. Mais jurez-moi, à la naissance de la touffe, que cette décalco — À toi pour la vie — s’effacera aux sels de bain : son boy-friend irlandais lit René Char dans le texte.

 

 

lettre_mrouge

ais que vois-je ? Rarebird, la petite bravache ! Qu’on la plie à l’aiguille du tatoueur, qu’il lui marque l’omoplate de l’oiseau libellule monochrome, celui qu’on entrevoit chaque millénaire.

 

 

lettre_r

blanc
ita, tout cuir. Ne pas toucher l’intouchable — celle qu’attouche à tout propos sa seconde peau.

 

 

lettre_abricot

blanc
h, qu’elles reviennent, les Barbouillées, de la cueillette ! Gousses, folies, fruits rouges. Qu'enfin je mette la main au panier d’abricots.

 

 

lettre_d

blanc
oublez Forever, mon giton d’albâtre, ma cariatide. Je sens poindre la crampe.

 

 

Dominique Autié.

 

 

Corps préparés I
Corps préparés II

 

 

Le Singe pâtissier, automate Roullet et Decamps, vers 1880, in Christian Bailly, L'Âge d'or des Automates, 1814-1914, Éditions Scala, 1987, p. 128.

 

 

Certains de ces textes ont été écrits il y a près de vingt ans. D'autres les rejoignent, au fil des années, du loisir (une heure de conduite sur autoroute suffit parfois à susciter l'apparition d'un de ces corps sur la bande d'arrêt d'urgence). Ils feront ici prochainement l'objet d'une quatrième, voire d'une cinquième livraison. Il m'a très tôt paru enviable que ces Corps préparés fournissent un jour le prétexte à un livre d'artiste – burins ? aquatintes ? lithographies ? Toutefois, je ne me suis jamais préoccupé de diffuser cet opus minor jusqu'à ce que la Toile m'en offre l'opportunité. Je serais ravi qu'un plasticien trouve à son tour dans ces divertimenti prétexte à quelque légèreté conséquente.

 

 

Mercredi 16 novembre 2005

05: 47

 

Main courante

Textes épars de Pascal Quignard

 

 

ecrits_ephemere

 

 

«

Nous avons une attache aux plaisirs qui est inguérissable.
Nous sommes livrés au violent amour que notre corps soit heureux.
Nous sommes esclaves des agréments et du bonheur plus que nous sommes esclaves de la souffrance que nous oublions sur-le-champ.
Nous sommes esclaves des agréments et du bonheur plus que nous sommes esclaves de la mort, où nous ne sommes que contraints.
C’est ainsi que nous pouvons dire : la gourmandise est plus sombre que la mort.

Toile 11.
blanc
Aki Kuroda illustra les huit volumes des Petits traités qu'Alain Veinstein publia
aux éditions d'Adrien Maeght. Au cours du mois de septembre 1990,
Aki Kuroda peignit directement sur vingt-quatre toiles vingt-quatre textes
que Pascal Quignard composa lui-même directement à l'atelier.
Ces vingt-quatre textes sont restés inédits. L'ensemble fut intitulé Le Monde.

blanc
Écrits de l'éphémère, p. 252 sq.
»

 

 

Qu'en est-il de la gourmandise de la langue à l'approche du livre ?

Le recueil s'ouvre sur les premiers textes que publia Pascal Quignard dans la revue L'Éphémère à partir de 1968. Il a vingt ans. On le vérifie d'emblée : ces pages signalent la germination de l'œuvre à venir.

On y trouvera plusieurs textes restés inédits, tel Le significe, qui devait prendre place dans le numéro XX de L'Éphémère, qui ne paraîtra pas, Aimé Maeght (qui la publiait sous l'égide de sa fondation) et les écrivains qui la dirigeaient (André du Bouchet, Jacques Dupin…) ayant décidé de mettre fin à la publication de ces cahiers. Le volume porte également traces et témoignage de la collaboration de Pascal Quignard avec Emmanuel Hocquard, qui anima les éditions Orange Export Ltd, avec Jean-Pascal Léger des éditions Clivages. Y figure encore le texte, majeur à mes yeux, que publia en 1989 la revue Le Débat sous forme d'un entretien entre Marcel Gauchet, Pierre Nora – les directeurs de la revue, publiée à l'enseigne des éditions Gallimard – et Pascal Quignard, sous le titre La déprogrammation de la littérature. Avec, pour le lecteur familier, cette surprise d'un bref échange gommé dans le texte reproduit ici : – Quel est le romancier dont vous vous sentez le plus proche de nos jours ? lui demandaient ses interlocuteurs ; – Iris Murdoch, répondait Quignard, en 1989, sans autre commentaire [1]. Pour m'être lancé à l'époque, sur la seule foi de cette réplique, dans la lecture de plusieurs romans de l'auteur de Amour profane, amour sacré, je reste toujours aussi perplexe tant sur l'aveu d'il y a quinze ans que sur sa suppression aujourd'hui.

On sera attentif, chez le libraire, à ce que figure dans l'exemplaire le feuillet libre de quatre pages intitulé Prière d'insérer. Pascal Quignard y retrace, en quelques lignes, un itinéraire qui lui fit croiser, à partir du printemps de 1968, quelques destins :
Nos dieux se mirent brusquement à mourir.
Celan se suicida : ce fut Sarah qui me l'apprit, postée dans l'encadrement de la porte de l'appartement d'André du Bouchet.
Rothko se suicida : ce fut Raquel qui me l'apprit dans l'atelier de Malakoff. Je me souviens qu'elle se tenait assise devant la presse d'Orange Export Ltd. Elle ne dissimulait pas ses larmes. Elle caressait la tête de son chien effrayant.
Je déjeunais ou je dînais avec Alain Veinstein, avec Anne-Marie Albiach, avec Emmanuel Hocquard, avec Claude Royet-Journoud.
Je n'avalais pas grand-chose et je n'écoutais pas grand-chose.
Je tentais d'atteindre la moitié de l'assiette, la fin de l'heure, l'espoir d'être élargi, s'enfuir.
[…]
– Avez-vous connu les gens que vous avez connus ?
– Pas du tout.
De quoi témoigne le témoin ?
De rien qu'il sache.
C'est le livre.

Ce beau volume, large-lourd et dans ma main étrangement aérien, semble venir ponctuer ce temps compté qui veut que je n'aie pas lu encore, faute du recueillement qu'exige une telle lecture, quatre des cinq tomes parus de Dernier royaume. Passant devant le rayonnage où s'alignent leurs tranches blanches – à peine laiteuse sous le cristal intouché –, l'idée (stupide au regard de la vie réelle, juste sans doute dans le registre qu'établit l'œuvre) qu'ils attendent que je les lise à l'agonie. La dernière lecture. [Le dernier tango de l'âme avec la langue ?]

 

[1] Le Débat, numéro 54, mars-avril 1989, Gallimard, p. 86.

 

À propos de Pascal Quignard, Écrits de l'éphémère,
dessins originaux de Valerio Adami, éditions Gallilée, 2005, 304 p., 45 €.

 

 

Permalien

Lundi 14 novembre 2005

06: 34

 

Mumtaz

 

mumtaz1

Zoom

 

J'ignore si interposer une vitre entre le vivant et son environnement constitue une expérience familière et probante aux yeux des éthologistes.

Je songe à l'époque où, gamins, nous convoitions deux types de places dans l'autocar de la colonie de vacances : au premier rang du côté de la portière, afin de ne rien perdre des gestes du chauffeur et, secrètement, rêver que l'on conduisait le car ; et sur la banquette du fond, parce qu'il suffisait de se retourner pour, à genoux, voir la route fondre en zoom arrière [l'une des scènes les plus efficaces de Duel, le film de Steven Spielberg, est sans doute celle où la voiture de David Mann (Dennis Weaver) se trouve derrière le car de ramassage scolaire – les gosses s'agitent, grimacent, lui jettent des rictus qui anticipent celui de la mort qui le guette dans le rétroviseur].

Je songe aux quais de gare, aux trains en partance. On tapote les vitres muettes pour échanger un sourire torve, parler encore pour ne rien dire, par signes, une dernière fois.

C'est plus fort que nous.

Nous ne sommes guère mieux munis psychologiquement, contre la vitre, que l'abeille ou la mouche.

D'où vient au chat sa taciturnité face au mur transparent ?

D'où vient qu'il nous rappelle ainsi ce qui nous fait tant défaut : la tenue ?

 

 

 

Mumtaz, 12 novembre 2005. Cliché D.A.

 

 

Vendredi 11 novembre 2005

05: 48

Extraits du Petit Œuvre pornographique pour flûte seule

 

Corps préparés

 

armure
II

 

 

lettre_cbleu2

oriandre au pli de l’oreille, basilic à ses poignets. Fireball sait doser l'origan pour s’épicer le foutre à ma guise. Je lui laisse la fantaisie des condiments sur l’amuse-gueule de son cul (la parenthèse du trou normand). Mais qu’on veille à lui piler plus fin le Cayenne aux aisselles.

 

 

lettre_jvert

’entends que, sans bégueulerie, l’on catalogue Mint — et je sais quels de mes hôtes s'en disputeront le cuissage. On l’instaurera puceau dans un justaucorps en acrylique transparent, d’un vert fluorescent de préférence. À qui, Messieurs, le bruit de papier froissé de Mint qu’on dépiaute ? À qui le bonbon mentholé de son gland ? — à moins qu’à se dissiper mes amis ne fassent que je les départage.

 

 

lettre_jvert

u’on veuille indiquer à Bette (qui s’appelle Bernadette) de consentir au crin noir de ses aisselles. Ce n’est pas à moins qu’une blonde décolorée, qui s’épile la motte, me raidira.

 

 

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arçon ou fille, Joan daigne à cru chausser un jean — fendu comme décalotté à l’ouvre-boîte sous le pli de la fesse (feinte négligence de son âge). Que l’on jauge à son cul, non à la seule proéminence de la motte – mec garce, yin yang – Joan fille et garçon.

 

 

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ous connaissez mon peu d’urbanité avec les chiens, qui me le rendent bien. Afin que nul, quels que soient le penchant et la forme de son sexe, ne puisse me faire grief, qu’on désapprenne à Dog, l’enfant prodige, tout ce qu’il sait du clavicorde et de la pavane : que ferions-nous d’un giton savant qui négligerait, assis, dressé pour ses tours de passe-passe, de nous cambrer ses reins, ravirait à notre chasse la perfection de ses bourses ?
Qu’on lui enseigne à japper, à flairer la farce !

 

 

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blanc
clisses, goupilles et rivets corsètent Jane (qu’on renonce, quoi qu’il en coûte, à la clé anglaise pour ajuster le haubert ; et ménagez, je vous prie, deux meurtrières aux ogives nucléaires des seins). Chez elle, toujours, la joie de ferrailler lubrifie les cardans.

 

 

lettre_d

ion l’hermaphrodite d’emblée nous fasse montre, à la façon des dolorosa et des sacrés-cœurs sulpiciens, de son prodige. Nous en dénommerons l’ambigu en chacune de ses parties. Que celui qui confond les bourses et les grandes lèvres s’attende à ce qu’on le fustige !

 

 

lettre_arose

vant le tournage, convenons de nos rôles avec Gladys, l’actrice porno : cette affaire de la prendre — l’ostentation de mon sexe quand le sien ne pipe mot — contrarie mes façons. Qu’on s’extasie moins toutefois des pines à vif sous les sunlights que de la chatte savante de Gladys, de son art de pleurer sans une larme.

 

 

Dominique Autié.

 

 

Corps préparés I

 

 

 

Mercredi 9 novembre 2005

05: 35

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

12 – Un prêté n'est jamais un rendu
Un livre, ça ne se prête pas
ou L'enfer, c'est le marque-page de l'autre

marque_pages

 

À l'époque Tang, le grand bibliophile Tu Xian portait sur tous ses volumes : Vendre ou prêter les livres paternels est contraire à la piété filiale [1].

*

« Je vous appelle de la part de X., qui m’a dit que vous êtes un spécialiste de cet auteur.
– Spécialiste, c’est trop dire.
– Vous avez ses livres, m’a-t-il dit. Je cherche notamment ces deux titres-ci, qui sont introuvables.
– Oui, ils sont devenus rares.
– Vous les avez ?
– Oui, d’assez longue date, effectivement.
– Bon, on peut se voir ?
– ?
– Ben oui…
– ?
– Le temps que je les photocopie, disons que j'en ai besoin pendant une quinzaine de jours.
– !!! »

[Authentique, forcément authentique].

*

Demandez à un bricoleur de vous prêter l’un de ses outils. Sa première crainte n’est pas nécessairement que vous oubliiez de le lui restituer mais, à tout coup, que vous en fassiez un usage inapproprié qui en fausse le mécanisme, en gauchisse la lame ou quelque rouage de façon irréversible. Et, si tant est que vous l’utilisiez dans les règles de l’art, subsiste cette intimité de l’artisan avec l’outil qui est à sa main : jusqu’à penser que celui-ci souffrira d’une main étrangère, il n’y a qu’un pas, que je franchis pour ma part la tête haute.

*

Quelqu’un me parle d’un livre qu’il a lu avec profit, ou plaisir. À son grand étonnement (presque toujours), quelque temps après, je le remercie et lui dis combien je lui suis redevable de m’avoir indiqué cet ouvrage.

Quelqu’un passe ici, je lui parle de ce même livre. De toute évidence, on pense à autre chose, on ne m’écoute guère. Mais on a vu, sur son rayon, un vieil essai consacré aux ovnis ou au bouddhisme zen. Le Vous me le prêtez ne comporte pas de point d’interrogation. Il s’attire toutefois une réponse, avec son sous-titrage pour malentendants. Non [Il n’en est pas question. Aucun livre ne sort d’ici]. Non seulement on se garderait de me dire trois mots du plaisir ou du profit de sa lecture, mais on s’abstiendrait de me rendre le livre. Le partage ne consiste surtout pas à prêter – prêter un livre revient toujours à consentir au vol dont vous êtes la victime.

*

Comme ma brosse à dents me voit, chaque matin, évoluer parmi mes petits tas de misérables secrets (Malraux), mon livre me voit lire. Raison suffisante à ce qui, plus que d’un manque d’altruisme, relève de la pudeur. (Mais peut-être vous est-il arrivé de prêter votre brosse à dents ?)

*

Je m’amuse toujours de l’effarouchement d’un lecteur invétéré de livres de poche devant mon refus de lui prêter l’un de mes volumes [avec toujours, chez mon interlocuteur, cette pointe d'agacement tacite : Mais vous êtes fauché ou quoi, pour ne pas vous être payé le même en poche, propre, avec une photo sur la couverture ?].

*

Un spécialiste de l’assistance médicale à la procréation, médecin que je respecte pour une sorte de sagesse à l’antique peu commune de nos jours : Nous avons lentement glissé d’une réflexion sur le droit de l’enfant [à naître] vers la revendication d’un droit à l’enfant. De fait, on pourrait collectionner les indices d’un droit des œuvres de l'esprit (dont notre code de la propriété intellectuelle est le creuset) qui se teinte, se plisse, rebique (gode, disaient les imprimeurs du papier qui se déforme – le verbe goder émarge toujours dans mon édition du Petit Robert) sous l’effet d’un droit à la culture. La solution scandaleuse finalement trouvée au débat sur le droit de prêt – l’État paye la redevance à la place du client des bibliothèques de prêt ! – en est une illustration pathétique.

[Dans l’affaire du droit de prêt, les plus acharnés furent les fonctionnaires des bibliothèques. Quand on considère en quel mépris est tenue, désormais, la notion de service public, on est autorisé à rire au nez de ces bibliothécaires offusqué(e)s à l’idée qu’on enseigne à leurs lecteurs qu’il n’est rien de gratuit dans un livre. Brassens a chanté, il me semble, quelques mots définitifs sur la manie de l’acte gratuit. À quel propos, déjà ?]

*

Réclamer un livre à qui vous l’a emprunté (notez la nuance, je vous prie : on m’a emprunté plus de livres que je n’en ai prêté) vous fait passer pour un rat. On vous le dit, d’ailleurs, sans ménagement. À qui pourra m’expliquer la constance de ce trait, volontiers, j’offre un livre.

*

Il se peut, cependant, que l'on vous restitue l'ouvrage, après que vous aurez marqué quelque insistance à le réclamer.

[Tenez, vous avez oublié votre marque-page !]

*

 

À suivre.

 

[1] M.-R. Guignard, Aspects de la Chine, II, Paris, 1959 ; cité par l'Encyclopædia Universalis, article Bibliophile.

 

Marque-pages, D.R.

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

index_garamond

Lundi 7 novembre 2005

07: 02

 

Le pouvoir d'éditer

 

nrf

Ça va mal, tout va mal. L’édition n’échappe pas à ce sinistre constat.

Je pratique et j’enseigne le métier d’éditeur. Sans doute est-ce la raison pour laquelle j’affiche volontiers, à propos des maux dont souffrent l’industrie et le commerce du livre ces temps-ci, un optimisme au long cours qui peut surprendre.

Je m’en tiendrai ici au bref commentaire d’un théorème qu’il convient, me semble-t-il, de rappeler par priorité aux auteurs : l’éditeur est celui qui prend le risque de publier (ce que je dissocie, pour la clarté du propos, de l’acte d’éditer – activité située en amont de la publication, qui consiste à mettre au point le contenu éditorial de ce qui sera imprimé puis diffusé au public, c’est-à-dire publié).

Le risque est, pour partie, moral et juridique ; pour sa plus large part, il est économique et financier.

L’essentiel des dérives qu’il convient de déplorer en matière de choix éditoriaux, de promotion et de négoce, provient d’un hiatus, d’une séparation étanche des critères, des pouvoirs et des cultures entre ceux qui évaluent et assument la prise de risque (l’ordre des publishers au sein du secteur) et ceux qui ont pour (seule) préoccupation l’élaboration des contenus (la caste des editors). En édition, l’avis du contrôleur de gestion est précieux, pour ne pas dire indispensable ; sa décision – pour peu qu’on lui accorde cet extravagant pouvoir – est toujours, à terme, catastrophique.

En 1980, j’ai succédé à un homme, Georges Hahn, qui a compté parmi les quelques pionniers de l’édition des sciences humaines dans l’immédiat après-guerre. Son seul testament explicite à mon égard fut cette sentence lapidaire : Le pouvoir d’éditer ne se partage pas. Il avait fondé le premier catalogue de livres destinés aux travailleurs sociaux dès 1948 et les éditions Privat publiaient, sous sa férule, un second catalogue d’ouvrages de régionalisme. Il n’était donc, à aucun moment, question de littérature. Georges Hahn était salarié, comme je le fus à sa suite. La règle n’en était que plus tranchante, plus exigeante, pour le propriétaire de l’entreprise (à l’époque, l’ultime tenant d’une famille qui avait fondé celle-ci un siècle et demi plus tôt) comme pour son directeur éditorial. Un pacte non écrit, problématique mais fécond, liait les deux hommes et assurait le rayonnement d’une maison qui imposait le respect à toute une profession.

Pierre Privat est mort subitement en 1983, laissant une succession non préparée dans une conjoncture qui avait commencé à infléchir les pratiques du secteur. Les premiers grands regroupements (la création du groupe de la Cité, préfiguration de Vivendi Universal Publishing, interviendra quatre ans plus tard).

Le livre est un produit résolument dissident au regard des normes industrielles et commerciales, et peu rentable. Attendons que les capitaines d’industrie et les grands argentiers, que le pouvoir médiatique fascine, se lassent de leurs mécomptes et, surtout, que des reconversions urgentes les requièrent. Ils restitueront ce pouvoir infrangible à des professionnels que j’ai le redoutable honneur, aujourd’hui, de former, de préparer à cette échéance. Sans négliger que l’édition fut, de tout temps, la friche d’entrepreneurs autodidactes – fascinés par l’objet autant que par son contenu, tenaillés par la joie de transmettre, fiers d’être les maîtres de maison pour ces hôtes étranges et turbulents que sont leurs auteurs. Éditer est un risque, c’est aussi un plaisir sans pareil.

Je prends le pari que la fin annoncée de notre paradis pétrolier va bientôt servir de dérivatif à nos Messier et à leurs sup’ de co. Les gens du livre doivent se tenir prêts pour cette levée d’écrou.

 

 

 

Dominique Aury, secrétaire de rédaction, Jean Paulhan et Marcel Arland, codirecteurs de La Nouvelle Revue française, en 1953, au siège des éditions Gallimard. Cliché : coll. part., extrait du Catalogue nrf – mai 1911 – décembre 1990, publié à l'occasion du quatre-vingtième anniversaire des éditions Gallimard. D.R.

 

Vendredi 4 novembre 2005

05: 46

 

Destin de Marceline

 

 

jeunesse_marceline
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À t'oublier c'est l'honneur qui m'engage
Tu t'y soumets, je n'ai plus d'autre loi.
Ô toi qui m'as donné l'exemple du courage,
Aimais-tu moins que moi ?
Va ! je te plains autant que je t'adore ;
Je t'ai permis de trahir tes amours,
Mais moi, pour t'adorer, je serai libre encore :
Je veux l'être toujours.
blanc
Adieu !… mon âme se déchire !
Ce mot que, dans mes pleurs, je n'ai pu prononcer,
Adieu ! ma bouche encor n'oserait te le dire,
Et main vient de le tracer.
blanc
La Séparation (Élégies, 1830.)

 

Je ne connaissais que ses vers. J'ai mis, avec bonheur, la main sur quelques pages de prose de Marceline Desbordes-Valmore. Un volume enchanteur dans sa forme [1] mais étrangement conçu par l'éditeur : les quinze derniers chapitres, jugés « inutiles », n'y ont pas été reproduits. Le titre même, La Jeunesse de Marceline, est une surcharge : L'Atelier d'un peintre, ainsi que le voulait l'auteur, était avant l'heure une autofiction. En 1922, on a estimé que les deux premiers tiers du texte seuls (vingt-trois chapitres sur trente-huit…) avaient valeur autobiographique, et c'est avec eux que l'on a cru devoir recomposer un livre. À travers de brèves indications ainsi que les tout derniers paragraphes du dernier tiers expurgé que Boyer d'Agen daigne toutefois reproduire, on comprend que les pages éradiquées recèlent sans doute un précieux moment de fiction romantique, indispensable quoi qu'il en soit à l'équilibre de tout le livre.

C'est ainsi. Et, sans doute, cette manipulation est-elle partie intégrante, fût-elle honteuse posthume, d'un destin attachant entre tous. Il se trouve dans l'œuvre poétique nombre de faiblesses, d'images mal émondées de leur cadre, des clichés qui pendouillent de guingois dans le poème. Marceline, qui fut une grande amoureuse, à jamais pétrie par la passion (prenons bien, ici, ce mot dans ses deux acceptions – feu d'amour dévorant et supplice), fut aussi épouse et mère, exemplaires semble-t-il. En son jeune âge, elle fut actrice, et chanta. Elle aurait écrit cette phrase pleine d'un mystère magnifique : À vingt ans, des peines profondes m'obligèrenet de renoncer au chant, parce que ma voix me faisait pleurer [2]. Les mauvais vers, pour cela, me semblent bouleversants.

Marceline Desbordes-Valmore fut adulée par les plus grands de son époque, Vigny, Hugo (« Elle était la poésie même »), Lamartine, Dumas, Barbey d'Aurevilly, Baudelaire (« Personne n'a pu imiter ce charme… »). Son œuvre, de nos jours, est bien peu diffusée [3]. Or, au fil de l'œuvre, se profile une femme chez qui langue est sujet actif, pour ne pas dire virulent, d'une présence au monde qui n'élude aucune épreuve – pas même la condition faite à la femme dans la société du dix-neuvième siècle, ni les horreurs du temps (à Lyon en 1834, elle assiste aux fusillades lors de la seconde insurrection des canuts).

Yves Bonnefoy suggère Rimbaud. Je pense à Duras.

Longtemps, l'énigme a été entretenue autour de l'identité de l'amant : On a beau se dire, avec M. Benjamin Rivière et d'autres : qu'importe le nom de cet homme si, du moins, nous devons au sentiment qu'il inspira les plus beaux cris d'amour que le dix-neuvième siècle ait entendus ! Sans doute ; mais l'esprit a trop de peine à subir de son plein gré la contrainte des secrets inviolables. Des retours de curiosité, dont la raison n'est pas maîtresse, vous y rejettent ; on revient, après l'avoir plusieurs fois abandonnée, à l'indéchiffrable énigme ; on veut savoir, enfin. Ce nom, qu'au plus intense de ses crises élégiaques, elle n'écrivit jamais, sa bouche le murmurait sans cesse ; il fut, à chaque minute, au bout de sa plume comme sur le bord de ses lèvres ; et certainement elle le traça bien des fois sur le papier, aux jours de tendresse heureuse et confiante, lorsque, laissée seule à la fougue de ses pensées, elle essayait de tromper par des mots la langueur de l'attente. On l'a vainement cherché jusqu'à ce jour, les lettres de jeunesse et de passion ayant été détruites [4]. Aujourd'hui, les auteurs de notices mentionnent un nom, avec aplomb – Yves Bonnefoy, dans son texte au demeurant très beau [5], pèse de son autorité pour clore tout débat. Appliqué hors des protocoles qui préservent la santé publique, la traçabilité est bien l'un de nos concepts les plus écœurants.

Il existe un portrait de Marceline par Nadar. Elle a soixante-huit ans. En un temps où l'objectif photographique est si peu familier qu'il guinde encore le réel, Marceline semble devant lui paisiblement offerte :

blanc

Que mon cœur ne soit rien qu'une ombre douce et vaine
Qu'il ne cause jamais ni l'effroi ni la peine !
Qu'un indigent l'emporte après m'avoir parlé
Et le garde longtemps dans son cœur consolé [6] !

 

*

 

[1] Marceline Desbordes-Valmore, La Jeunesse de Marceline ou L'atelier d'un peintre, avec une préface et des notes par A.-J. Boyer d'Agen, édition illustrée d'un portrait et de vingt-six lithographies originales par Charles Guérin, Paris, Éditions de la Nouvelle Revue française, 1922.
[2] Marceline Desbordes-Valmore par Jeanine Moulin, collection « Poètes d'aujourd'hui », Séghers, 1955.
[3] Il existe une anthologie des Poésies de Marceline dans la collection de poche « Poésie/Gallimard », préface et choix d'Yves Bonnefoy, Gallimard, 1983. Il convient de rappeler la superbe mise en musique que Julien Clerc fit du poème Les Séparés, même si cette réussite ne profita guère explicitement au rayonnement de la « parolière ».
[4] Œuvres choisies, études et notices par Frédéric Loliée, Paris, Delagrave, sans date (1925), pp. 9-10.
[5] Anthologie Gallimard, op. cit.., pp. 12-13.
[6] Poésies inédites, 1860, in anthologie Gallimard, op. cit., p. 234.

En lien dans le texte : Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859)
par Nadar, mai 1854, © J. Paul Getty Museum, Malibu.

 

Mercredi 2 novembre 2005

05: 47

 

 

Regard

par Marc Briand

chapiteau

Zoom

 

 

Si l'art consiste à dire plus que ce que l'on dit, qu'en est-il de l'érosion des siècles sur les œuvres de pierre dont la vocation initiale était d'enseigner les fidèles, de les aider à fixer par l'illustration des textes réputés fondamentaux ?

Le visage qu'on peut voir sur ce chapiteau semble émerger d'une gangue encore tenace et ce masque de boue (adama) finira bien par laisser apparaître des joues roses, une peau de bébé. Mais non, c'est l'inverse, le temps le façonne dans l'autre sens.

Avant de disparaître il brille de son plus beau sourire, il nous fait part de son splendide étonnement. Son voisin de gauche est déjà gagné par le quasi sommeil de la profondeur de champ tandis que lui, tournant la tête, il regarde résolument sur sa droite. Il focalise dans les lointains et pourtant la pièce est close. La nuque est tendue comme dans un mouvement réflexe mais cette posture ne trahit aucune crainte.

Il s'y attendait, il était prévenu. Il en croit ses yeux, ou ce qu'il en reste ; même sans, il verrait quand même.

Au matin il a trouvé le tombeau vide. Avec Pierre ils sont allés prévenir les autres disciples et, pendant ce temps, une femme, Marie-Madeleine, a vu le Seigneur et lui a parlé. Lui, le disciple que Jésus aimait, à cette heure tardive, presse son livre sur sa poitrine et regarde rempli de joie.

Il est au milieu d'eux.

 

© Marc Briand.

 

 

Détail d'un chapiteau double du XIIe siècle provenant du cloître de Saint Paul-Serge de Narbonne et conservé au musée des Augustins de Toulouse. Les deux thèmes, en deux tableaux, traitent de la Résurrection : les Pèlerins d'Emmaüs et l'Incrédulité de Thomas (Luc 24-13 ; Jean 20-19). Une scène sur les quatre est imprécise car le chapiteau est très abîmé : c'est celle où l'on voit ce regard. Cliché Marc Briand.

 

 

Permalien

Lundi 31 octobre 2005

05: 21

 

Le Journal romain en ligne

D'un futur antérieur perdu ?

 

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Le Journal romain (1985-1986) de Renaud Camus [1] est donc devenu un livre rare. J'ose m'en réjouir : sa circulation ressortit désormais au commerce de la librairie ancienne et moderne, il conviendra de guetter le volume chez les libraires qui ne traitent que du livre de seconde main, chez les bouquinistes, sur les sites d'enchères… Il y aura nécessairement de la ferveur et de la chance mises en jeu dans cette recherche. Cela sied à l'œuvre, comme à son auteur, il me semble.

Mon entrée dans le Journal de Renaud Camus s'est faite, avec quelques années de retard sur sa publication, à l'époque où l'auteur est venu vivre à Plieux. L'addictif que je suis a aussitôt conçu une douce assuétude de la lecture en salve des volumes parus. Il me semble n'avoir suspendu celle-ci, peu avant la fin des années 1990, que pour mieux disposer, un jour, d'une nouvelle dose de volumes, acquis mais gardés en attente, qui me vaudraient de nouveau plusieurs semaines passées dans la fréquentation de ce texte (dont le déroulement dans le temps fait songer à celui, dans l'espace, du manuscrit des Cent vingt journées (« suite de petites feuilles de douze centimètres de large, collées bout à bout pour former une longue bande de douze mètres de long enroulée sur elle-même et facilement dissimulable par le prisonnier [3]»).

La Société des lecteurs de Renaud Camus a donc entrepris, depuis le début du mois d'octobre, la publication en ligne du Journal romain. Celle-ci s'ouvre sur le texte qui figurait en quatrième page de couverture ; un petit calendrier électronique, comme sur nombre de blogs, fait apparaître en gras les jours auxquels correspond une page de journal. Ce calendrier est celui d'octobre 1985, les deux premiers jours du mois n'apparaissent pas : c'est, très précisément, le jeudi 3 que prend naissance l'entreprise du Journal [2]. À deux heures de l'après-midi. Les maîtres d'œuvre du site assurent avec ponctualité la mise en ligne des pages, de sorte la première navigation de la journée du lecteur internaute peut consister à (re)découvrir la page qu'il y a vingt ans, jour pour jour, Renaud Camus consignait dans le Journal.

La procédure confère à l'œuvre une étrange dimension archéologique – un chantier de fouilles dont les niveaux les plus anciens seraient d'abord mis au jour. Il faudrait se livrer ici à un décompte de ce que perd, dans cette mise à disposition quotidienne, la lecture (toujours déportée dans le temps) d'un volume annuel qu'on tient en main, où celui qui lit est maître souverain du présent de sa lecture. Je tente cette hypothèse, conscient qu'il conviendrait de la passer au crible plus fin d'une analyse : en ligne, nous perdons le futur antérieur.

Une autre question surgit : comment les éditeurs électroniques résoudront-ils ici la question du double index (des personnes et des lieux) qui, dans le volume publié en 1987 occupait quarante-cinq pages ? On s'est penché, je suppose, sur la fonction de cet outil dans le dispositif camusien du Journal. Il serait insolite que cette réédition en fasse l'impasse – il serait néanmoins titanesque de le mettre en œuvre. De sorte que l'entreprise n'aboutira sans doute pas à un hyperlivre :
« Le Livre ne saurait en aucune façon se confondre avec cette invention du XV° siècle, “moderne” en somme, le volume imprimé, qui certes en a constitué depuis lors l’incarnation principale, au moins dans la société occidentale, et qui, selon toute probabilité, est loin d’avoir fait son temps, même si son quasi-monopole est gravement compromis. Le Livre existait avant Gutenberg, il continuera d’exister après McLuhan. C’est pourquoi, personnellement, je préfère au mot d’hypertexte celui d’hyperlivre, qui a l’avantage de ne pas rompre des liens qui me sont chers (mais le lecteur aura remarqué que la plupart des liens me sont chers [4]). »

On ne saurait manquer de rappeler à cette occasion que Renaud Camus compte parmi les tout premiers auteurs qui ont pris au sérieux, dans toutes leurs dimensions, les ressources de l'édition en ligne. Quels que soient les (minimes) problèmes de principe que soulève le passage du Journal romain de la page à l'écran, cette publication prolonge l'impressionnant corpus que l'auteur lui-même met à la disposition de ses lecteurs, depuis plusieurs années, sur son propre site.

Un motif me fera suivre cette nouvelle publication du Journal romain. Tirant mon exemplaire de son rayonnage à l'occasion de cette chronique, je constate (et vérifie dans d'autres volumes du Journal) combien sa lecture a suscité peu de notes de ma part sur le feuillet qui servit de marque-page. De sorte que je n'ai pas retrouvé ce passage que ma mémoire, à mon seul usage, a titré  : Coucher de soleil peint au foutre. Je suis presque certain que ces lignes appartiennent à ce volume – Renaud Camus circule en voiture de Rome à Paris, pendant son séjour à la villa Médicis, et ce tableau s'impose, superbe, délectable. L'un de ces nombreux morceaux que des sieurs Lagarde ou Michard d'un siècle à venir seront bien inspirés de choisir s'ils tiennent à faire la preuve qu'en cette fin de vingtième siècle la langue continuait de jubiler sous le manteau.

 

[1] P.O.L., 1987, 614 p.
[2] Si l'on excepte le Journal d'un Voyage en France, publié en 1981.
[3] Source : Bulletin des Bibliothèques de France.
[4] Renaud Camus, Du sens, P.O.L., 2002, p. 187. Par un appel de note situé très exactement où nous avons placé le nôtre pour les besoins de la référence, Renaud Camus donne en bas de page la citation suivante : « Il y a de la joie et de la gloire à lier : cette gloire est d’autant plus grande, d’autant plus intense, que ce qui se trouve lié a plus de noblesse, de mérite et d’excellence. Dans cette joie et cette gloire est sise certaine force du lien, en vertu de laquelle le lieur aussi peut être lié à son tour par celui qu’il a lié. » Giordano Bruno (1548-1600), De Vinculis in genere, traduit du latin et annoté par Danielle Sonnier et Boris Donné, Des liens, Allia, 2001, p. 25. Renaud Camus a été l’un des premiers auteurs français à développer spécifiquement une part de son œuvre en ligne, sur son site et à analyser les contraintes de transcription en vue d’une édition sous forme de livre imprimé de tout ou partie de certains de ses textes électroniques, c’est-à-dire le passage « de l’écran à la page ».

Diego Velázquez (1599-1660), La Villa Medicis (1630), musée du Prado.

 

 

Vendredi 28 octobre 2005

07: 28

 

Les linges auratiques

De l'Image sur le Linge, à Turin

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Texte lu au Centre Thomas More (couvent dominicain Ste-Marie-de-la-Tourette – L’Arbresle)
dans le cadre du colloque des 26 et 27 avril 1997 :

Stigmates, théopathies : « Blessures exquises » – Miracles, pathologies ou impostures ?

 

 

Mais seul un détour interminable a permis d’accéder
à l’instant où, visiblement, les contraires paraissent liés,
où l’horreur religieuse, donnée, nous le savions, dans le sacrifice,
se lie à l’abîme de l’érotisme,
aux derniers sanglots que seul l’érotisme illumine.

blanc
Georges Bataille, Les Larmes d’Éros,
éditions J.-J. Pauvert, 1961, p. 239.

 

Méditant avec vous sur les implications pour ainsi dire plastiques de l’expérience mystique, comment éluder ce qui ne laisse d’offrir le modèle de référence à l’esprit comme au corps du novice et l’accompagnera tout au long de son cheminement : l’objet inqualifiable qui offre, d’un seul tenant, une première lecture de ce qui survient aux membres, au visage, au ventre parfois des stigmatisés ? Il nous fallait, à quelque moment, nous retrouver devant l’Image et je prends le risque de nous y transporter, d’enjamber la clôture que dressent dans une égale opacité, entre nos regards et le Linge, l’embarras canonique à l’endroit des reliques et la réserve pusillanime des académies. J’userai de cette latitude, que les sciences constituées autant que l’Église abandonnent à leurs ressortissants, de n’être plus couverts par leur autorité de tutelle dès qu’ils s’avancent à la rencontre de cet objet. L’écrivain partagera donc ici le risque du scientifique et celui du croyant, qui consiste à se retrouver seul devant l’Image quels que soient le nombre, la qualité et le mobile intime de ceux qu’une telle ostension saura retenir.

Vous m’accorderez de le faire en m’inspirant librement de la Méthode de méditation proposée par Georges Bataille [1]. Je retrouve d’ailleurs, d’emblée, le principe d’inversion que propose l’auteur de la Somme athéologique dans l’un des caractères les plus saisissants de l’Image, mis au jour il y a exactement un siècle, à savoir que celle-ci se présente comme un négatif. Ainsi que Bataille revint lui-même sans cesse devant les clichés du supplice des Cent morceaux, ma propre fréquentation du monde exige le recours lancinant au négatif photographique réalisé pour la première fois en 1898 par Secondo Pia.

Je n’ai pu m’abstenir de ce rapprochement, pas plus que des fruits d’une coïncidence qui me fit engager la rédaction de ce texte au moment même où l’on inaugurait l’étonnante exposition consacrée à « L’empreinte » au Centre Georges Pompidou [2]. Le catalogue publié à cette occasion [3], qui ne manque pas d’interroger l’Image qui nous requiert, fournit à ma méditation un précieux matériau, d’origine variée, nouveau pour une large part dans ma pratique du Linge.

Enfin, je ne saurais mettre entre parenthèses une immémoriale fascination qui est mienne des tissus empreints, des étoffes marquées par l’usage, un apprentissage du monde qui a été médiatisé — et l’est encore — par les linges auratiques [4] (j’emprunte ce mot à Georges Didi-Huberman dans l’essai d’une rare densité qu’il consacre à l’empreinte, en introduction au catalogue de l’exposition [5]; la notion d’aura réfère ici aux travaux de Walter Benjamin sur le statut de l’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée [6]).

Les linges auratiques qui, bien avant que je n’eus vent de l’Image sur le Linge à Turin, m’ont acheminé dès l’enfance vers le désir et la connaissance, partagent avec le Linge de troublantes affinités : les draps de la lessive mis à l’étendage dans le jardin familial, entre lesquels ils m’était interdit de jouer — ma mère, venant les dépendre, y repérait toujours la trace safranée d’un insecte, de grains de pollen, la biffure d’une feuille haute en bordure du potager venue frôler la lisière du drap ; à la candeur obsessionnelle qui attisait l’unique souffrance de la lavandière répondait toujours quelque minuscule souillure — de sorte que tout linge originaire, inexorablement, fut singularisé par l’écriture des taches, que le tissu semblait avoir pour première fonction d’exhausser, d’ostendre. Et je ne suis pas loin de croire qu’une association primordiale entre les signes laissés sur le linge domestique par les puissances contraires du malin — prétexte aux rituelles imprécations maternelles — et mes premiers gribouillages, puis mes calligraphies sur la page blanche, a très tôt répondu de ma propension à ne ressentir le poids et la texture du monde que pour autant qu’un tracé langagier, dont je m’assure si peu que ce soit la maîtrise, en atteste l’empreinte sur la surface sensible de mon existence. Et, maniant bientôt le crayon de couleur puis la Sergent-major à d’autres fins que les seuls exercices prescrits par mes pédagogues, j’éprouvai ce sentiment, tenace encore, que le scripteur que j’étais — aujourd’hui l’écrivain — avait pour seul et délectable lot de faire des saletés.

J’évoquerai encore cette grand-mère qui m’accordait les chutes du coupon dans lequel elle bâtissait ses robes : aux effiloches, aux chamarrures du tissu, à sa trame, se surajoutaient les traits bleus du bâtonnet de craie de couturière qu’elle traçait par décalque du patron en papier de soie. Jusqu’aux clarisses de Chambéry, en 1534, rafistolant le Linge sauvé de l’incendie qui anticipent l’office mystérieux et sacré de la stoppeuse qui remaillait les bas filés des femmes qui veillaient sur mon enfance.

Ce fut aussi, très tôt me semble-t-il, la découverte de continents interdits que balisaient, sur le nylon, le tergal et le tissu éponge des cartes marines, tout un glossaire de taches hiéroglyphiques qu’il me fallut des années pour décrypter. J’y discernai le sang et ses périodes. Toutefois, il existe une différence entre le sang des règles et celui du Linge. Celui-ci est d’un rouge trop vif — ce qui atteste la couleur du supplice, celle d’un sang infusé de bilirubine, cette substance que déchargent les grands traumatismes, le martyre, l’égarement.

Tout aussi secrètes et moins effrayantes me parurent les humeurs sublimées du corps qui laissaient leurs lunes, leurs amandes honorables — cette impérieuse manière des femmes dans le désir — leurs nimbes.

Car on relève de tout sur le Linge : sèves, pollens, cire, chrême. Toutes les larmes du corps. (Le microscope électronique révèle que les fibrilles, en marge des flagellations et des caillots, sont recouvertes d’auréoles de sérum d’un jaune d’or, invisibles à l’œil.)

L’ostension comme l’expertise scientifique confisquent cependant des dimensions essentielles à la contemplation des auras textiles : en 1201, Nicholas Mésaritès, conservateur des reliques en la chapelle de Sainte-Marie de Pharos à Constantinople, écrit que les tissus sépulcraux de la Passion dont il a la charge sont encore parfumés de l’ineffable défunt. Il y eut aussi ces états de voyance négociés par les doigts, par la peau de mon buste et bientôt de mon ventre à quoi les linges auratiques de l’enfance exigeaient de s’évaluer ; il y eut, subliminal, ce fameux cri du tissu, ce crépitement électrique du désir au contact de la faute. Je ne saurais jurer qu’il n’y eut pas enfin cette pulsion sacrée qui induit la dévoration des reliques : dans un archaïque relent de cannibalisme rituel, la nécessité de goûter le corps, sa présence réelle. L’irraisonnable volonté de puissance qui incite le fidèle à rêver de communier sous toutes les espèces.

Les écritures acheiropoïètes — non tracées de main d’homme — des linges auratiques qui ont visité l’enfance m’ont désigné un certain ordre du monde, où le désir imprime les signes à même l’enveloppe du corps. Une langue originaire que la langue besogneusement acquise par la suite s’est vainement efforcée de gommer.

*

Voilà ce que, d’abord, aux plus obscurs recoins de la mémoire, le Linge ressasse.

Nul doute cependant qu’au long des années d’apprentissage, puis dans la maturité, l’Image sur le Linge, plus que d’emblème, eut valeur de chaîne opératoire, dans le sens qu’en a établi l’anthropologie structurale [7]. Un mode privilégié — pour ne pas dire exclusif — de production des signes et ses règles de lecture se trouvent ainsi, durablement, surdéterminés. Je dois, pour en rendre compte, recourir aux conclusions des exposés savants dont la mise à jour ne cesse de susciter de nouvelles publications [8]. Et rappeler ici la double nature de l’Image sur le Linge, qui rend particulièrement complexe et problématique la chaîne opératoire qui a produit le Linge, qui reste dans une large mesure incompréhensible — puisque nombre de propriétés caractéristiques de l’Image semblent même incompatibles entre elles au regard des sciences et techniques [9].

Mais avant d’interroger les signes, il convient de scruter un instant l’architecture du support : sur quelle portée la partition de cet Art de la fugue est-elle inscrite ? (Car il y a sans doute, dans la disposition des signes et dans les jeux d’inversion, d’effets de miroir et d’abyme entre le corps, la surface sensible du drap et le négatif photographique de Secondo Pia, une structure d’ordre contrapuntique dans le Linge.) Que dit, donc, la trame du Linge ?

Toute expertise du Linge reprend ses marques dans cette question, cent fois reprise — comme a été, tant de fois, semble-t-il, reprisé le Linge. Quel est le mode de tissage de notre connaissance du Linge ? La métaphore est de Bataille : Du savoir extrême à la connaissance vulgaire — la plus généralement répartie — la différence est nulle. […] La connaissance vulgaire est en nous comme un autre tissu ! Un être humain n’est pas seulement fait de tissus visibles (osseux, musculaire, adipeux) ; un tissu de connaissance, plus ou moins riche, sensiblement le même en chacun de nous, existe également chez l’adulte. […] En un sens, la condition à laquelle je verrais serait de sortir du “tissu”. Et sans doute aussitôt je dois dire : cette condition à laquelle je verrais serait de mourir. Je n’aurai à aucun moment la possibilité de voir [10] ! Et Bataille, toujours, poursuivant la connaissance souveraine : Je devais dès l’abord opérer de façon globale, aboutir dès l’abord à des propositions choisies pour une autre raison que la possibilité de les confirmer : une approximation, même une erreur, se présentait d’emblée comme préférable à rien (je pouvais y revenir par la suite, je ne pouvais en aucun cas laisser un vide). Ce procédé choquant témoignait en fait de l’authenticité d’une démarche, mais cette nécessité ne m’a dispensé nullement d’un désir d’exactitude devant à la longue égaler, sinon surpasser, celui qui permit les résultats solides des sciences. (Plus que le prélat jaloux de sa foi, se pourrait-il que le scientifique le plus sourcilleux fasse figure de Jean-foutre devant le Linge ?) Bataille poursuit : Des conséquences d’un tel usage de la pensée, découle d’autre part une possibilité de confusion : la connaissance rapportant des objets au moment souverain risque à la fin d’être prise pour ce moment lui-même. (Que des scientifiques viennent à bout de la question de l’authenticité du Linge, quelle religion, pire que toutes celles connues réunies, aurons-nous à subir…) Et Bataille d’ajouter : Cette connaissance qu’on pourrait dire libérée (mais que j’aime mieux appeler neutre) est l’usage d’une fonction détachée (libérée) de la servitude dont elle découle : la fonction rapportait l’inconnu au connu (au solide), tandis qu’à dater du moment où elle se détache, elle rapporte le connu à l’inconnu [11]

La découverte de l’Image sur le Linge me retourne : comme on dit qu’on retourne une peau de lapin, c’est la fonction du voir que retourne en moi l’émergence des signes sur l’Image.

Ces signes repérables sur le Linge — outre les séquelles des manipulations et des accidents qui ont jalonné son histoire (traces de plis, de brûlures, taches d’eau, rapiéçages) — peuvent et doivent être strictement attribués à deux modes différents d’impression.

L’empreinte, d’une part.

Cette première strate de signes ne fait pas mystère. Elle se résume à un dépôt physiologique. Le sang écoulé des plaies et des scarifications du supplice en constitue la matérialité. On a pu identifier la nature des caillots, déterminer le groupe sanguin. Un médecin a mesuré l’angle des rigoles, vérifié la posture du corps sur des cadavres frais qu’il a crucifiés lui-même en se conformant à ce que l’empreinte sur le Linge enseigne de la place des clous ; il a authentifié le réalisme du corps qu’assurément le Linge a contenu [12].

L’agencement du sang et des humeurs adventices paraît ainsi fournir le modèle matriciel des stigmates mystiques. Ainsi que le rappelle Georges Didi-Huberman en s’appuyant sur l’exemple de la monnaie frappée à l’effigie de César de son vivant, la frappe — la procédure d’empreinte — à la fois centralise et dissémine le pouvoir. Et de souligner plus loin : Monnaies, mais aussi estampage ou gaufrage des hosties dans le contexte chrétien, l’empreinte participe dès lors d’une économie fondamentale — qui l’éclaire tout entière —, une économie de transsubstantiation et de “présence réelle ” [13]. Le corps des stigmatisés est la menue monnaie frappée par l’Homme des Douleurs. Monnaie vivante, selon le bel intitulé de Pierre Klossowski [14].

Si le Linge n’avait porté trace que de cette détrempe, il aurait mérité, stricto sensu et sans que son authenticité historique prêtât à polémique, l’appellation de relique. Avec ce premier ordre de signes, déposé par contact dès l’enveloppement du Corps dans le Linge, nous n’avons pas quitté un domaine familier — même s’il fait l’objet d’abominations domestiques et sociales : celui des atteintes ordinaires ou accidentelles dont le vivant marque la matière, dont le corps empreint les tissus que la pudeur lui assigne de revêtir sous nos climats. Lange, compresse appliquée sur la blessure, drap de la nuit d’amour, l’image — si elle n’était que cela — relèverait du linge sale que seul distingue et dispense de la lessive l’identité supposée divine de Celui qui l’a souillé. Le Linge aurait rejoint le monceau des épines conservées de la couronne de ronces et les échardes de la vraie Croix — dont quelqu’un a dit qu’elles auraient suffi, agglomérées, à équiper en traverses la ligne de chemin de fer du P.L.M. de Paris à Marseille. Il était coutumier d’enfermer dans les reliquaires de tels débris — qu’ils aient échu au terme d’un prodige, d’une épiphanie, de l’exception ou du quotidien le plus sobre : les moniales et béguines agrémentaient ainsi leurs jardins clos de lambeaux textiles qu’une consœur vénérée (ou secrètement désirée) avait touchés, empreints, fût-ce symboliquement, de son corps [15].

Le Linge aurait donc pu se laisser débiter et rejoindre ces fragments de fétiches compilés que les recluses agençaient, comme support à leurs exercices d’égarement, dans leurs objets reliquaires — préfigurant les boîtes que Joseph Cornell, en ce siècle-ci, exhibait pour l’édification des surréalistes.

Que l’on ait délité le bois de la vraie Croix, effeuillé à tous vents la Couronne d’épines mais conservé le Linge, l’empreinte seule — constituât-elle la première cartographie des stigmates — ne suffit pas à le fonder le Linge dans son statut d'exception.

Ce qui confère son irréductible spécificité à l’Image sur le Linge, à savoir l’impression négative du corps inexplicablement lévité (l’analyse spectrale de l’Image révèle en effet que le poids du corps n’a pas eu d’influence sur le « cliché » dorsal, dont le contraste est presque identique à celui de la face avant du corps [16]), cette impression, donc, évoque un autre mode de production, chronologiquement postérieur à l’empreinte, selon un processus inconnu qui cumulerait les procédés de la projection photographique, ceux de l’irradiation et de la fermentation. Cette icône corporelle, pour sa part, témoignerait de propriétés étonnantes, comme d’être indélébile et lisible en trois dimensions.

Quel que soit le crédit accordé aux récentes datations effectuées selon la méthode du carbone 14, le caractère photographique de l’icône perturbe toute tentative d’hypothèse destinée à justifier l’artefact. Mais ce même caractère prédestine, en quelque sorte, le Linge à sa fréquentation contemporaine, celle pratiquée à un moment des sociétés postindustrielles où l’on en arrive, en fin de compte, comme le soulignait Susan Sontag il y a déjà un quart de siècle, à confondre l’expérience avec une prise de vue qui lui donne sa réalité présente ; et [où], de plus en plus, la participation à un événement public se limite à en regarder les représentations photographiques. L’artiste le plus fidèle à la logique de son art qu’ait connu le XIX° siècle, Stéphane Mallarmé, disait que tout au monde existait pour aboutir à un livre. Tout existe, de nos jours, concluait Susan Sontag, pour aboutir à une photographie [17].

Si l’on excepte, en effet, les administrateurs du Linge, les représentants des sciences exactes accrédités — mais que voient-ils du Linge dans leur myopie méthodologique ? — et la foule des rares ostensions (que l’on contraint à l’hypermétropie en tenant le fidèle à distance respectable de la relique), force est de constater que notre pratique de l’Image sur le Linge passe aujourd’hui, de façon obligée, par un autre médium, qui est la photographie.

Mais Susan Sontag, encore, nous prévient : La véritable valeur d’une photographie provient du fait qu’elle nous permet d’examiner ou de réexaminer à loisir des instants de la durée que le flux du temps emporte aussitôt. Ce pouvoir de congeler le temps – l’immobilité poignante, insolente, de chaque photographie — a donné naissance à des normes esthétiques plus spécifiquement nouvelles [18].

Voilà donc une première illusion, optique et mentale, qui s’empare de l’observateur : loin de constituer un duplicata du Linge, le cliché lui-même (de nouveau transcrit, dénaturé, par les procédés d’impression : l’héliogravure dans le livre de Vignon [19], l’offset plus couramment, désormais) entre dans le lit de l’histoire : celle des techniques photographiques, des variables et des variantes dues à l’éclairage, au support, au séjour plus ou moins long dans les bains chimiques, révélateur et fixateur ; à la trame mécanique du photograveur et la charge d’encre de la presse ou de la roto ; à la durée, enfin, qui use et métamorphose conjointement le support et le regard : Le temps passe sur les photos comme un grimage, les emporte, les détourne, écrit Hervé Guibert [20]; fascinantes et obtuses, elles finissent par dire autre chose qu’elles-mêmes.

Dans le même petit recueil lumineux dévolu à l’écriture photographique, L’Image fantôme, Hervé Guibert livre un récit intitulé L’Image cancéreuse [21] dans lequel — sans intention explicite par rapport au Linge, on le suppose — il met curieusement en scène, en l’inversant, l’essentiel de la problématique de l’Image sur le Linge, telle que nous y avons accès de nos jours. Le narrateur a dérobé chez quelqu’un une photographie de grand format, contrecollée sur un carton blanc ; il s’agit du portrait d’un garçon de seize ou dix-sept ans, inconnu de lui, prise par un photographe inconnu dans un lieu inconnu. Le narrateur rapporte chez lui le cliché, qu’il expose — à son propre regard, à celui de ses visiteurs, mais aussi à la poussière. Et ce garçon, écrit-il, surplombait, régnait sur tout dans cette chambre, comme s’il en était le seigneur, un amour ou un frère défunt, envahissant. Au fil des années, l’image va subir les offenses de la poussière mais aussi de sa propre matière : Enfin, je m’aperçus que l’image avait entrepris son processus de dégradation ; la photo avait été collée sur du carton, et la colle s’était mise à manger la photo par-derrière. Le visage du garçon était parsemé de petites taches, de petites griffes, de petites décolorations, pigmentations. Il était vérolé. L’image était cancéreuse. Mon ami malade. Le narrateur s’engage dès lors dans un double mouvement de résignation fascinée devant le mal, dont il mentionne les progrès avec un luxe de détails, et d’attachement désespéré à l’image qui s’est, pour ainsi dire ontologiquement, confondue avec le modèle, inconnu du narrateur mais plus familier que ne le lui aurait été un jumeau vrai.

Même si à aucun moment de son texte l’auteur ne le relève, l’image qui boursoufle, purule, suppure, devient icône, accède à travers ce cancer qui la déchire à sa dimension religieuse : Le privilège de l’art chrétien serait donc de connaître la plaie, qui est le signe de l’amour, indique Stanislas Fumet dans son introduction au volume des Études carmélitaines consacré aux stigmates [22].

Je mis l’image quelque temps dans mon lit, sous le drap qui accueillait mon corps, je l’écrasais et je l’entendais geindre. Il vivait dans mes rêves. Je le cousais dans mon oreiller. Puis, quelque temps, je me décidai à le porter directement sur moi, à même ma peau, à même mon torse, en l’y attachant avec des bandes et des élastiques. […] Quand je me décidai enfin à m’en détacher […] je m’aperçus que le carton ramolli était vide, l’image était blanche, mais elle ne s’était pas évaporée, elle ne s’était pas dissoute dans l’acide de mes exsudations. Dans une glace, je vérifiai qu’elle avait adhéré à ma peau, comme un tatouage ou une décalcomanie. Chaque pigment chimique du papier avait trouvé sa place dans un des pores de ma peau. Et la même image se recomposait exactement, à l’envers. Le transfert l’avait délivré [23] de sa maladie…

Tant il est vrai que nul n’a évoqué, que je sache, comment l’Image sur le Linge revêt aussi, il se peut, cette valeur de défroque, de résidu de mue laissé par Celui qui a endossé les péchés du monde, toutes les souillures, les taches, les macules de l’humaine condition ; consommé l’éreintant travail de la Rédemption, Il aurait abandonné à notre vue les traces du marqueur tumoral sécrété par le Corps mystique malade du péché originel, ce corps mystique guéri par la chimiothérapie de l’Incarnation et des sévices de la Passion. Une photographie est un secret qui nous parle d’un secret, observait la photographe américaine Diane Arbus ; plus elle paraît explicite et moins nous sommes éclairés [24]. Plus encore qu’à tout autre cliché, cette réflexion paraît devoir s’appliquer, par excellence, à la structure photographique de l’Image sur le Linge et aux prises de vues, toutes identiques et pourtant toutes différentes, sur lesquelles, depuis un siècle, l’intelligence vient s’échouer. Les vérités qui s’expriment dans cet instant séparé de la durée, écrit plus loin Susan Sontag, — quelle qu’en soit l’importance ou la signification — n’ont avec la nécessité de comprendre qu’un rapport très limité. Contrairement à ce que paraît indiquer la proclamation d’une vocation humaniste de la photographie, la propriété que possède l’appareil photographique de transformer en objets esthétiques les aspects du réel provient de son incapacité relative à en exprimer la vérité. La raison pour laquelle les photographes professionnels de talent ont fait de l’humanisme une idéologie privilégiée — en écartant la justification purement formelle de leur recherche de la beauté — fut qu’ils éprouvaient la nécessité de dissimuler la confusion des notions de vérité et de beauté qui est à la base de toute entreprise photographique [25].

Le phénomène photoélectrique qui a marqué le Linge de même que l’opération photographique de Secondo Pia — eût-elle comme projet la plus objective des prises de vues — ne nous achemineront pas vers la vérité de l’Image sur le Linge. Quelque chose ne cesse de se dérober devant les outils les plus aiguisés de la science. C’est à Jean Guitton que l’on doit sans doute la définition la plus éclairante, qui mériterait d’accompagner les experts du Linge dans leurs conjectures labyrinthiques : Les stigmates ne posent pas de problème. Ce sont des hallucinations de la peau [26]. Image fantôme, Linge halluciné.

Linge souillé du péché du monde, m’a suggéré l’icône corporelle d’Hervé Guibert. Et de cette souillure sur le Linge, prenons aussi la mesure. Pour cela, je m’accorde ici de renvoyer au texte Macula non est in te qu’à l’époque de sa rédaction je n’avais qu’incidemment confronté au Linge, pris qu’il était dans la manipulation de ce que j’avais nommé les langes de la passion — secrets objets d’un fétichisme qui fournissait son prétexte à l’opuscule dans lequel il fut publié [27].

Le Linge, aujourd’hui plus que jamais, rend criante cette étrange et tacite complicité des chrétiens et des matérialistes les plus arides à se détourner de tout indice d’humanité chez Celui dont ils adulent ou dénient l’adorable présence. Chez Lui, certes, quand nous les convoquons devant le Linge; mais aussi chez celle qui fut femme et mère, celle par qui le degré zéro de Sa présence réelle fut assumé.

Je trouve encore dans le matériel de l’exposition consacrée à « L’empreinte » trace de cette nécessité quasi sacrée de la souillure. Il s’agit d’un panneau sur lequel un grand nombre d’empreintes digitales, réalisées avec des encres de couleurs variées, ont été juxtaposées. Nul doute qu’une telle composition aurait eu sa justification en tant que mention, platement esthétisée par quelque artiste de seconde zone, d’une propriété de notre dispositif cutané, sauvé à grand peine de son application administrative la plus courante. Or, ce sont les commentaires de Jean-Jacques Lebel, initiateur du document réalisé au terme d’un happening intitulé 120 minutes dédiées au Divin Marquis, qui restituent à celui-ci sa dimension vertigineuse : À l’entrée du théâtre (qui n’était plus tout à fait un théâtre puisque la salle avait été vidée de ses chaises), on avait disposé des grands quartiers de viande, à travers lesquels il fallait passer, comme les parois d’un vagin, pour pénétrer à l’intérieur de la salle. Les regardeurs devaient se salir, se maculer de sang, et accepter l’idée de refaire le parcours de leur naissance en sens inverse. Dans ce parcours riche en “événements de contacts”, les spectateurs étaient invités à “signer” leur participation de leurs empreintes digitales [28].

Plus qu’un livre, la relique de Jean-Jacques Lebel me semble ouvrir sur la violence dionysiaque du corps à l’œuvre, jeter un pont entre mon propre corps et la nécessité du Linge. Il manquera toujours à l’édifice sadien — qui a ses Écritures — l’équivalent du Linge : de n’avoir pas laissé, comme l’ont suggéré certains exégètes du Linge, ce « Cinquième Évangile » écrit avec son propre corps. Le Divin Marquis fait figure de dieu orgiaque aux petits pieds devant l’Image sur le Linge.

Il faut plaindre l’homme sans reliques. Il faut plaindre l’homme sans fétiche. Dont la foi est sans objet.

Par crainte de modèles plus compromettants, on s’est exercé, pour comprendre le Linge, à quelque rapprochement avec la technique de l’herbier. Mais la fleur ou la plante confient l’empreinte d’une mort sèche. Le papier est siccatif — il peut rendre rêche la pensée la plus caressante. Le Linge rassérène, perpétue le principe humide dans sa trame. (Certains supposent que le flash de la Résurrection aurait cuit les signes.) Il y eut même un ancien prestidigitateur américain, Joe Nickell, pour défendre que le faussaire aurait frotté l’étoffe sur un bas-relief recouvert d’oxyde de fer [29]. Il se peut, indique un autre, que la grande quantité de calcium relevé sur le Linge (explicable par l’emploi funéraire de poudre déshydratante) ait tamponné la réaction de formation de l’Image, suspendu le processus de décoloration sur la partie superficielle des fils [30].

L’Occident n’a pas l’intelligence du Linge pour ergoter ainsi sur son authenticité, sur ses avatars ; pour l’avoir ravalé au rang des preuves contestables. On n’aurait pas mieux humilié les signes en le lessivant, en se faisant devoir de le restituer dans sa candeur de linceul sur les rayons du drapier de Jérusalem.

La belle querelle, en effet ! Le Linge aurait bien trop fixé d’humain oubli. Quelle vanité dans un désir qui laisserait immaculés et les voiles et la couche ! (S’Il s’est levé dans le second matin de sa mort, que n’a-t-il roulé son drap, laissé place nette… Celle qui omet son petit linge dans la chambre de l’amant est-elle donc ivre encore de sa nuit en quittant le seuil ?)

Pour le fétichiste seul le Linge est un objet.

Me monte aux lèvres cette ultime mise en demeure, qui voudrait faire sortir le psychanalyste du bois de sa bienveillante neutralité : à qui, une bonne fois, profite-t-il de disqualifier la référence qui se porte ainsi au petit appareillage du désir ? N’est-il parmi vous, gens de l’Inconscient, un seul qui tombe en oraison à l’approche des traces !

Ai-je assez retourné la question ?

*

Toujours, à propos de l’Image, on en revient au Linge. Et toujours, désormais, à propos du Linge, on en revient au négatif photographique de Secondo Pia qui inverse, donne à lire en positif la part négative de l’Image — mais livre sans qu’ils soient dissociés d’avec celle-ci, inversés en négatif, les éléments de l’Image inscrits par empreinte. Essentiellement le sang, coulées, caillots, astres des plaies. De sorte que, par la sublimation de ce cliché — qui, depuis un siècle maintenant, alimente l’imaginaire collectif et sur lequel s’est, d’emblée, fixée ma propre contemplation du Linge —, sur le tissu qui a viré au sombre intense, le sang apparaît en zones claires, en lunes fades : ainsi, l’écoulement abominé, le terrible mystère des linges auratiques de l’enfance, est-il devenu, sur l’Image, cette Voie lactée sur le Suaire obscur de la nuit ! Un sang universel y proclame l’indifférenciation des corps dans le séisme de l’amour — musc et semence confondus, ainsi que sur un drap de débauche (qu’on choisissait de couleur dense, parfois noire, dans les maisons closes). À portée de nos corps, un dieu inverse vient illuminer la nuit de l’esprit du Foutre rédempteur. C’était un feu qui sortait de Jésus, confirme Marthe Robin. Extérieurement, je le voyais comme une lumière. […] Une lumière rouge, ou plutôt rouge sombre [31]. Pour la stigmatisée, l’extase inverse les valeurs chromatiques de la vision. La contemplation souveraine du Linge dilue nos pauvres certitudes, noie le connu dans le vertige de l’inconnu, comme l’inspirait la méthode de méditation empruntée devant l’Image.

Ainsi la mort prend-elle, sur le Linge, la valeur et la teinte du désir. Et la plaie lancéolée — qui est bien le signe de l’amour — y assume, souverainement, son immémoriale collusion avec L’Origine du Monde [32].

 

Dominique Autié.

 

*

 

[1] Georges Bataille, Méthode de méditation, Éditions de la Revue Fontaine, 1947 ; repris dans Œuvres complètes, tome V (La Somme athéologique), Gallimard, 1973.
[2] Exposition organisée par le Musée national d’art moderne - Centre de création industrielle, Paris, qui s’est tenue du 19 février au 19 mai 1997. Conception et direction scientifique : Georges Didi-Huberman.
[3] Sous la direction de Georges Didi-Huberman, L’Empreinte, collection « Procédures », Centre Georges Pompidou, 1997.
[4] Dominique Autié, Langes de la passion, L’Éther vague, Patrice Thierry éditeur, 1995.
[5] Op. cit., pp. 49 sq.
[6] Walter Benjamin, Écrits français, Gallimard, 1991. Cité par G. Didi-Huberman, op.cit.
[7] André Leroi-Gourhan, Le Geste et la parole, II. La mémoire et les rythmes, Albin Michel, 1965.
[8] Cf. notamment : André Marion et Anne-Laure Courage, Nouvelles découvertes sur le suaire de Turin, Albin Michel, 1997, et Sous la direction de A. A. Upinsky, L’Identification scientifique de l’homme du Linceul, Jésus de Nazareth, Actes du symposium scientifique international, Rome, 1993, publication du Centre international d’études sur le Linceul de Turin (C.I.E.L.T.), Éditions François-Xavier de Guibert, 1995.
[9] André Marion et Anne-Laure Courage, op. cit., p. 170.
[10] Georges Bataille, op. cit., pp. 39-40.
[11] Ibid., pp. 66-68.
[12] Docteur Pierre Barbet, La Passion de N.-S. Jésus-Christ selon le chirurgien, 1950 ; huitième édition, Apostolat des Éditions, Paris, Éditions Paulines, Sherbrooke, 1965.
[13] Op. cit., p. 49.
[14] Pierre Klossowski et Pierre Zucca, La Monnaie vivante, Le Terrain vague - Éric Losfeld éditeur, 1970.
[15] Sous la direction de Paul Vandenbroeck, Le Jardin clos de l’âme – L’imaginaire des religieuses dans les Pays-Bas du Sud, depuis le XIII° siècle, catalogue de l’exposition au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (25 février - 22 mai 1994), Éditions Martial et Snoeck, 1994.
[16] Cf. André Marion et Anne-Laure Courage, op. cit., p. 164.
[17] Susan Sontag, La Photographie, Le Seuil, 1979, p. 36.
[18] Ibid., p. 128.
[19] Docteur Paul Vignon, Le Saint Suaire de Turin devant la science, l’archéologie, l’histoire, l’iconographie, la logique, Masson et Cie, 1939.
[20] Hervé Guibert, L’Image fantôme, Éditions de Minuit, 1981, p. 141.
[21] Ibid., pp.165 sq.
[22] Douleur et stigmatisation, in les Études carmélitaines, 20° année, vol. II, octobre 1936, Desclée de Brouwer et Cie.
[23] Le texte imprimé donne bien le mot délivré au masculin, renvoyant ainsi, plusieurs paragraphes plus haut, au garçon qui figurait sur la photographie, non à l’image (comme l’aurait appelé strictement la syntaxe du passage).
[24] Cité par Susan Sontag, op. cit., p. 128.
[25] Op. cit., pp. 128-129.
[26] Jean Guitton, Portrait de Marthe Robin, Grasset, 1985.
[27] Macula non est in te, in Langes de la passion, op. cit., pp. 65-69. Dans ma communication au colloque, la totalité de ce texte s'insérait ici, comme une longue incise.
[28] L’Empreinte, op. cit., notice 111, p. 235.
[29] Orazio Petrosillo et Emanuela Marinelli, Le Suaire, une énigme à l’épreuve de la science, Fayard, 1991, p. 378.
[30] Ibid., p. 386.
[31] Jean Guitton, op.cit., p. 196. C’est nous qui soulignons.
[32] À propos du tableau de Courbet, cf. Bernard Teyssèdre, Le Roman de l’Origine, collection « L’Infini », Gallimard, 1996.

 

Ce texte a paru dans le volume des Cahiers de l'Herne intitulé Stigmates, sous la direction de Dominique de Courcelles, Éditions de l'Herne, septembre 2001, pp. 243-253.

Le Saint Suaire, image photographique positive (détail). D.R.

 

Mercredi 26 octobre 2005

07: 30

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

11 – Grands fonds
Le fonds historique des éditions Payot
Le trésor des Éditions Payot

renou

 

S'il ne fallait, à propos du métier d'éditeur, n'enseigner, ne commenter, ne rappeler qu'un principe, c'est bien celui-ci : une entreprise d'édition n'existe que par son fonds, c'est sa richesse et sa croix. Ni l'édition électronique, qui autorise les très courts tirages, ni – moins encore – l'ingérance de gestionnaires étrangers (voire ouvertement hostiles) aux particularismes du secteur ne sont venus à bout de cette fatalité féconde : un livre est un produit à rotation aléatoire, lente le plus souvent, sa commercialisation (en raison de son mode de production) engendre des stocks – chez l'éditeur, mais aussi en librairie. De cette contrainte, qui a toujours été le cauchemar de l'entrepreneur, l'éditeur – celle ou celui à qui revient de prendre le risque d'éditer, risque avant tout financier, donc – doit faire son miel.

Sans doute n'existe-t-il pas de plus rigoureuse illustration, dans l'édition française, de ce qu'on nomme une politique de fonds que le catalogue des éditions Payot, du courant des années 1930 jusqu'aux abords des années 1980. Pour en terminer avec ce préambule très technique, pendant près d'un demi-siècle, la présence de plusieurs centaines de titres disponibles au catalogue ont atténué le risque pris sur chaque nouveauté. Dans une telle logique, un nouveau titre est moins retenu pour lui-même que pour sa cohérence avec l'ensemble publié ; sa fonction, à terme, est d'enrichir ce fonds dont les ventes garantissaient les deux tiers, voire les trois quarts du chiffre d'affaires dans des maisons d'édition comme celle-là. Ce sont de tels équilibres qu'on récusés la course aux nouveautés, l'intrusion d'un marketing de masse dans un marché éminemment spécialisé (quoiqu'on s'aveugle pour ânonner le contraire), la fuite en avant du Sup' de Co qui confond le livre avec une crème glacée et les malversations des psychopathes du flux tendu.

*

Nul doute que le papier de couverture pisseux et, selon les époques, d'un grammage à peine plus élevé que celui du texte, ces bouffants de l'entre-deux-guerres qui ont mal vieilli – brunis, tavelés, cassants –, ces cahiers non massicotés souvent découpés à la serpe par un lecteur indélicat, à quoi s'ajoutent les intempéries et parfois les rats, dirait-on, font de ces volumes posés de guingois sur la table du bouquiniste la contre-épreuve d'amont de ces tas de papier proprets, blistérisés, frigides, qu'on vend aujourd'hui pour des livres. À chaque fois que l'occasion m'est offerte d'en acheter un, j'éprouve qu'il s'agit, comme on dit, de faire un geste. J'en détiens une trentaine. Ce sont mes pauvres, les rois nus de ma bibliothèque. Quel bonheur de les savoir là !

*

Parce que je nourris de mes lectures, ces temps-ci, le projet d'un livre – d'une fiction –, je tisse un réseau de ces volumes autour de l'Inde des Grands Moghols, une civilisation du tissage et du métissage, s'il en fut ! Mais un simple coup d'œil sur les listes thématiques de titres parus et à paraître, dont l'éditeur noircissait les pages libres du dernier cahier ainsi que, de façon résolue, le dos des couvertures, me convainc que, quel que fût mon propos, j'aurais trouvé matière à un tel réseau parmi ces centaintes de volumes.

*

Nombre de ces ouvrages ont été conçus et rédigés par leur auteur hors des canons universitaires. Il s'agit alors d'un savoir d'imprégnation que le missionnaire, le fonctionnaire de la Couronne, le militaire, l'explorateur – quand cet emploi nourrissait encore son homme – ont d'abord synthétisé à leur usage. Leur regard côtoie, sous les couvertures de ces livres, celui des meilleurs spécialistes de leur époque – et c'est comme si ces derniers tenaient compte de ce voisinage insolite en ménageant dans leur exposé une passe pour ces témoins empiriques – sans rien abdiquer du quant-à-soi de leur science établie : un Renou était un maître, non un vulgarisateur appointé !

De ces pages disparates, je m'imprègne à mon tour. Un tel savoir s'effacera devant l'imaginaire, le moment venu, à la façon dont ce qu'on nommait jadis la galanterie voulait que le fît, devant une femme sans grade, l'homme au pouvoir le moins contesté.

*

 

À suivre.

 

 

Galerie :
Quelques exemplaires de travail
issus du fonds Payot

Cliquer ici

 

 

Sanskrit et culture, L'apport de l'Inde à la civilisation humaine, de Louis Renou, « Bibliothèque historique » Payot, 1950.

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

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Lundi 24 octobre 2005

07: 06

 

La question de l'éléphant

 

elephant_abyme

 

Shah Jahan était fou d'éléphants. Son fils Aurangzeb, qui l'a destitué et enfermé dans le fort Rouge d'Agra, fit preuve de mansuétude : pendant les sept années qui précédèrent sa mort, celui qui fut le Roi du Monde put, de sa fenêtre, assister aux combats d'éléphants que le nouvel empereur, installé à Dehli, ordonnait qu'on organisât pour son père.

Dans quelques jours, l'heure d'hiver va me restituer le temps d"écriture du matin. Il me semble, cette année encore, n'avoir fait qu'engranger en vue de ces matines et laudes hivernales. Retrouver Sahah Jahan, c'est rejoindre ses insomnies, c'est l'accompagner dans l'aile du fort où les jeunes mahouts font leur partie d'osselets, dormant aussi peu que leurs bêtes (à qui moins de trois heures de sommeil quotidien suffisent).

Le livre auquel je travaille est une fiction, strictement quadrillée toutefois par l'espace et le temps d'une histoire et d'êtres avérés, une construction littéraire dont la folle ambition est de mettre en demeure l'histoire des historiens de s'assimiler mon texte – le contraire radical d'un roman historique. Un apocryphe, plutôt. Mes éléphants, en conséquence, sont pure littérature. D'où l'absolue nécessité de procéder en naturaliste, de ne rien ignorer de la physiologie, de l'éthologie ni des méthodes de capture et de dressage d'Elephas maximus. Écrire consiste donc pour moi, en la circonstance, à cultiver une sorte de yoga, un art d'être éléphant [1].

C'est ici qu'une sorte de fatalité vous contraint à me poser la sempiternelle question : Vous êtes déjà allé en Inde ? Vous comptez bien vous y rendre pour écrire un tel livre ? Pour les éléphants, je rappelle qu'il existe plus proche et plus pratique : le zoo de Vincennes.

Non, je n'irai pas en Inde, pas avant d'avoir terminé ce livre – c'est-à-dire : jamais, peut-être. Je n'obtempérerai pas à l'injonction des tour operators du travel writing que sont désormais les vendeurs d'exotisme éditorial. Il existe d'excellents ouvrages sur les éléphants, et des articles scientifiques qui vous détaillent sur dix pages, en anglais, avec mots-clés et résumé, le bol alimentaire d'un de ces pachydermes. On trouve encore aisément un volume récent, de plusieurs kilos, une sorte de bible éléphantesque [2] qui permet de dégrossir, si j'ose dire, la question de l'éléphant. Je me suis procuré la seule monographie publiée, à ma connaissance, sur l'utilisation militaire de ces animaux [3] ainsi que le récit, contemporain, d'une chasse à l'éléphant tueur en Assam – un goonda, une bête solitaire, souvent blessée, devenue folle [4]. Mais le trésor, en la matière, reste à mes yeux un Tombeau de l'éléphant d'Asie qu'ont publié les éditions Chandeigne [5], dont je ne dirai jamais assez tout le bien qu'elles méritent qu'on en dise.

Il en va ainsi des innombrables thèmes que croise ma fiction. Les livres pourvoient au livre. Je l'ai vérifié maintes fois : il n'y a pas, à ce propos, de débat négociable, pas de position consensuelle possible, ce sont deux visions de la littérature – et, par delà, deux visions du monde – qui, à la rigueur, s'affrontent, s'excluent, se méprennent. Écrire, c'est tenter d'unifier l'âtman de l'éléphant d'Asie au brahman du texte qui me préexiste [6] – ce livre est écrit déjà, il me précède, il me faut juste l'actualiser, je dois lui redonner forme, ce livre n'a pas épuisé son karman, il n'a pas achevé le cycle de ses existences, il n'a pas encore trouvé sa forme parfaite, c'est sur moi que pèse la tâche de l'en délester. Le livre, c'est l'âtman-brahman, immobile et silencieux. La langue, organiquement, m'indique son injonction : Tat Tvam Asi – Tu es Cela [7] !

C'est ainsi qu'un matin de l'hiver dernier, à peine levé, j'ai rejoint Shah Jahan dans la bibliothèque du fort Rouge :

J’ai songé à revenir la nuit dans cette aile du palais, à demander qu’on dispose comme autrefois le cabinet de lecture, qu’on m’y ménage de quoi fumer et de quoi boire. Il m’arrivait de veiller, à certaines périodes où les médecins prescrivaient à Mumtaz des préparations narcotiques pour lui assurer un repos réparateur après ses couches. Je la laissais dormir ainsi, de ce sommeil qui m’excluait, et je restais jusqu’à l’aube penché sur les œuvres de Nezâmî. Un verset m’abîmait parfois dans une pensée proche du sommeil. Il est advenu que cette pensée me conduisît à des états inconnus des yogins eux-mêmes, il se peut : moi, Shah Jahan, depuis une niche dans le mur, le rebord d’une des fenêtres de la bibliothèque, depuis l’angle d’un tapis posé sous mes pieds, je contemplais soudain le Roi des rois penché sur son volume ; tel un éléphant ciselé dans l’ivoire de sa propre défense, un oiseau de nuit empaillé, un scarabée d’émeraude et d’or auxquels Brahmâ aurait insufflé soudain la conscience, j’observais Shah Jahan. Le texte du poète agissait comme une réincarnation qui n’attendrait pas la mort et la décomposition du corps, mais superposerait au même instant, en un même lieu, deux vies dédoublées ; pourtant l’une à l’autre étranges, inconciliables.

Un éléphant ciselé dans l'ivoire de sa propre défense : cet objet ne m'appartient pas. Il existe hors de moi, et pourtant il est en moi indissociable des mots qui le forment. Je l'ai, ce matin-là, observé — médusé. À peine si je me suis vu l'écrire.

Ce n'est pas dans les allées du zoo de Vincennes qu'un tel objet de la langue se conçoit. Mais bien dans le confinement du cabinet de lecture du Roi du Monde – en personne, et nulle part ailleurs.

 

[1] Christine et Michel Denis-Huot, L'Art d'être éléphant, Gründ, 2003. Un beau livre conçu en Italie, regroupant de superbes photographies, que l'insuccès commercial, je suppose, voue à une vente à vil prix, ces temps-ci, dans les chaînes de magasins de livres neufs à prix réduit.
[2] Sous la direction de Karl Gröning, L'Éléphant, mythes et réalités, Könemann, 1998.
[3] Le Chevalier P. Armandi, Histoire des Éléphants dans les guerres et les fêtes des peuples anciens jusqu'à l'introduction des armes à feu, Eugène Ardant et Cie, éditeurs à Limoges, s. d. [1843].
[4] Tarquin Hall, Vers le cimetière des éléphants, Éditions de Fallois, 2002.
[5] Gérard Busquet, Jean-Marie Javron, Tombeau de l'éléphant d'Asie, Éditions Chandeigne, 2002.
[6] Âtman (parfois orthographié âtmâ) : 1. Principe essentiel à partir duquel s'organise tout être vivant. 2. Être central au-dessus de la nature, calme, inaffecté, par les mouvements de la Nature, mais soutenant leur évolution tout en ne s'y mêlant pas ; l'Un qui soutient le Multiple (Shrî Aurobindo). 3 Souffle vital. Brahman : 1. Les textes védiques. 2. Puissance mystérieuse grâce à laquelle les rites sont efficaces. 3. Le Sacré. 4. L'Absolu. 5. La seule Réalité, dont la manifestation (Mâyâ) n'est qu'une illusion. 6. La Conscience qui se connaît en tout ce qui existe, l'existence supracosmique qui sous-tend le cosmos, le Moi cosmique (Aurobindo). Définitions extraites du Vocabulaire de l'hindouisme de Jean Herbert et Jean Varenne, Dervy, 1985. [Ayant aperçu dans le brahman l'absolu objectif et dans l'âtman l'absolu subjectif, les penseurs hindous vont découvrir une vérité plus essentielle encore : l'identité profonde du braham et de l'âtman. L'absolu véritable, c'est l'âtman-brahman. Félicien Challaye, Les Philosophes de l'Inde, Presses universitaires de France, 1956, p. 23.]
[7] Chandogya-Upanishad, traduite et annotée par Émile Senart, Les Belles Lettres, 1930 ; sixième lecture, 8, 7, p. 85.

 

Abyme, tissu indien, D.R.

 

 

Merci à vous !

 

Un an jour pour jour après son inauguration, ce blog a connu samedi un « pic » de fréquentation qui, pour la première fois, a franchi la barre des mille visites dans la journée. À diverses reprises, ce chiffre tout symbolique avait été approché : un commentaire laissé sur un blog de presse, les liens mutels de renvoi lors d'un dialogue avec Juan Asensio avaient pu expliquer ces « coups de feu ». Cette fois, aucun élément ne me permet d'attribuer une cause particulière à cette hausse, sinon votre assiduité – et, certainement, le plus grand loisir d'un samedi pour venir et revenir cheminer dans ces pages.

J'aurais modestement tu cet événement s'il ne s'accompagnait d'indices qui, me semble-t-il, nous concernent tous. L'analyse qualitative de cette fréquentation démontre en effet que l'accroissement du nombre de visites s'accompagne d'une augmentation du nombre de pages consultées et, surtout, du temps moyen de séjour sur le blog, qui me paraît considérable : près de six minutes, en moyenne, par visiteur ! En interrogeant la liste des pages consultées, il se confirme que l'index joue parfaitement le rôle que j'attendais de lui en invitant à une découverte thématique des pages d'archives.

Il est donc possible – et c'est l'un des objectifs que je me fixe sur Internet – de ralentir la lecture en ligne, de pérenniser quelque peu l'éphémère, de travailler à rebours de ce qu'assène une sémiotique hâtive, si ce n'est délibérément mensongère, du support.

J'offre et je partage avec tous ceux qui œuvrent dans la blogosphère ces chiffres qui m'appartiennent finalement très peu. Et je suggère que nous les méditions, que nous en tirions pour nous-mêmes d'abord les conséquences hautement toniques.

 

 

 

Vendredi 21 octobre 2005

06: 56

Extraits du Petit Œuvre pornographique pour flûte seule

 

Corps préparés
mannequin
I

 

 

lettre_a_accentblanc

sa cheville gauche, Jill aura passé la fine chaînette d’or jaune qu'un amant, pour elle, aurait soustraite à l’amie de coeur de sa troisième femme. Celle-là, insinuait celle-ci, se rengorgeait de la tenir d'un homme méticuleux dans le plaisir, dont j’ai lieu de penser qu’il s’agit de moi.

 

 

lettre_q

ui s'attend à mon plaisir un matin de Fête-Dieu n'aura d'autre soin, général ou particulier, que de se délasser. Si quelque plaisanterie de garçon a chagriné sa nuit, qu'on lui fasse chauffer une tisane de sarriette relevée d'un clou de girofle.
Au goût de son foutre, je saurai qu'elle rougit d'être des rares qui déchargent — ainsi que gicle le jus des mandarines.

 

 

lettre_c

hez Purgepine, qui suce comme les putains, je monterai à l’improviste. Je sais qu’elle ne garde, rentrée chez elle, que ses talons aiguilles assortis au rouge dont elle se peint les lèvres à tout propos.

 

 

lettre_cbleu

elle dite par moi Petit Lait pour ses émois qui sont presque de l’eau, glissera une gousse de vanille entre les piles de son petit linge.

 

 

lettre_o

n m’obligera en me ménageant les bonnes grâces d’un fabricant de corsets. Je lui passerai ordre d’une guêpière à quatre bonnets et deux doubles jeux de baleines — avec des parures de jarretelles en gros-grain.
Tu la leur laceras serrée. Il y a tout le temps. Qu’on dise deux soeurs que le désir aura faites siamoises.

 

 

lettre_mchat

arie s’attende aux Sept Douleurs : mon retard, non la moins délicieuse ; mes yeux sur ses joues, l’érubescence de ses lèvres petites ; la tête de ses seins sensible aux dents ; le bouton captif de la boutonnière — un coin de lin, de soie irréparable ; le berlingot de mon gland, la peur qui s’étrangle ; le mot qui dit sa fente.
Et le mutisme du chat qui persifle le désordre de la chambre.

 

 

lettre_j

ulie a fait mine d’oublier son bustier à liseré rouge. J’ai gardé de Nadia le gilet au crochet, pour ses mailles ajourées. Que Fanny, sachant mes manières, se dessaisisse du grand-appareil noir que, pour moi seul, elle chaussait parfois sous ses jeans (et prenne les bas à son compte, dont les mensurations aux normes internationales ne laissent de m’égarer). Il me faut taire, je le déplore, celle qui baptisa l’étroite jupe courte, coupée haut sur les hanches. Mais j’ai tenu à faire moi-même choix, chez “Tati”, de la culotte en acrylique que Lola — modèle 1954 des Ateliers Pierre Imans — laissera vierge de tout émoi, quoique je m’efforce.

 

 

 

 

Dominique Autié.

 

 

 

 

Mercredi 19 octobre 2005

07: 29

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

Le don de langue

 

st_sernin

 

Noté, sans date :
«
blanc_margeDeux passants, le visage radieux. La cinquantaine.
Un homme, une femme. Amis plutôt qu’amants
– ou peut-être des amants sublimes, alors.
À portée de voix, il se révèle qu’ils s’entretiennent
avec douceur dans une langue qui ne ressemble
à aucune de celles qu’emprunte
l’acoustique mondialiste de nos mégapoles.
Charme et grâce absolus.

»

 

Les lieux, en revanche, sont à ce point scellés que je ne peux depuis lors emprunter cette rue, qui transite le marcheur de la raideur des boulevards à la rotondité des absidioles de Saint-Sernin, sans guetter leur silhouette et leur voix. Une seule silhouette, une voix mêlée.

Ce qui s'est passé est étrange, mystérieux – pour une part, inquiétant.

Il arrive souvent que nous côtoyions un instant des langues étrangères. Nous nous retournons, et c'est bien le diable si une physiognomonie empirique ne nous désigne un continent, un rivage, un massif, une Patagonie. Il n'en faut pas plus pour nous rassurer, ne pas nous faire perdre de vue que l'on descend à la prochaine.

Or, cet après-midi-là, rue Saint-Raymond, c'est exactement le doute inverse qui m'a saisi à la tignasse, m'a insensiblement tiré l'asphalte sous les pieds : c'était moi soudain qui n'identifiais plus les sonorités les plus familières, les mots de la plus simple évidence – la voix de ces deux êtres ne devait pas, ne pouvait pas ne pas m'être mienne. [Sentiment que la direction flotte, quand il y a soupçon qu'un pneu a crevé et que l'on va rouler sur la jante.] Et s'ils s'étaient adressés à moi pour me demander leur chemin ? S'il m'avait fallu articuler le moindre mot ?

[Et cela n'arrive jamais au bon endroit, pas un pouce de terre-plein qui autorise à immobiliser le véhicule au plus vite.] Déroute.

Comme si entendre notre langue était un don qui pouvait, d'un instant à l'autre, nous être retiré.

 

 

Basilique Saint-Sernin, Toulouse, crypte inférieure.
Photographie de Mosé Biagio Moliterni.

 

 

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Lignes d'erres… (fragment) par Karim Louis Lambatten.

Lundi 17 octobre 2005

07: 25

 

Dinosaures dans le texte

 

 

 

dinausaures

 

 

C'est terrible…, un ami vous offre le livre qu'il vient de faire paraître, il s'attend à ce que vous soyez un lecteur empressé, attentif, éventuellement critique autant que bienveillant. Et voilà que vous commencez par le féliciter de ce que son éditeur a choisi un brochage avec couture, à palper le papier intérieur, à noter la présence de larges rabats intelligemment utilisés, à vanter la bonne tenue en main du format. Darwin soit loué, Francis Duranthon, spécialiste reconnu des dinosaures, n'attend pas vraiment votre verdict avec angoisse. Mais il aimerait bien que vous preniez quelque plaisir à lire ce qu'il faut bien tenir pour une prouesse (qu'il se rassure) : un petit traité du Dinosaure qui vous laisse rêveur en moins de deux cents pages et bien plus familier de ces mondes antédiluviens que vous ne pouviez l'être jusqu'alors.

Cela dit, regardez bien cette double page que j'ai reproduite : j'ouvre le livre et c'est comme si je cliquais, les dinosaures surgissent de l'écran. L'éditeur qui a commandité cette mise en page est un véritable homme du livre. Il sait qu'un livre ouvert n'est pas, ne peut pas être une surface plane, unie. Il m'arrive encore de ferrailler pour défendre qu'il est vain de reproduire les images qui courent sur deux pages uniquement sur des vraies doubles, en centre de cahier : même si j'aplatis le volume, je verrai toujours le pli et, en plein centre, le fil blanc qui émerge par deux fois. En revanche, si je considère qu'un livre est un objet en trois dimensions (dans ma main, sous mon regard), peu m'importe qu'une partie de l'image disparaisse dans l'ombre des petits fonds : l'œil corrige, restitue l'image – l'œil passe son temps à corriger, à interpréter les perspectives, les fuites, les angles morts. Ici, cet agencement a été mis à profit pour dynamiser le saut des tyrannosaures. C'est simple, sans esbroufe, et ça marche ! Tout le livre témoigne de cette même intelligence visuelle.

Francis Duranthon connaît sa paléontologie sur le bout du doigt et il est un pédagogue-né. Évidemment, le lisant, je l'entends parler, avec son accent du Sud-Ouest. Même la systématique phylogénétique (dite aussi cladistique), dernière méthode en date pour classer les êtres vivants, devient savoureuse comme une prune de l'Agenais. Alors, quand le sujet s'y prête et qu'il peut se laisser aller à ses talents de conteur, Francis Duranthon vous tient. En témoigne, par exemple, son évocation des pionniers de la paléontologie du gigantesque, telle Mary Anning, cette Anglaise qui, telle une cornette dans les hospices du dix-neuvième siècle, a fait l'oblation de sa vie aux fossiles de plésiosaures. La « princesse de la paléontologie », comme l'a surnommée un confrère allemand. Écoutons Francis Duranthon.

Mary a une technique bien à elle pour prospecter. À l'instar des paysans d'aujourd'hui qui peuvent vous dire (ce qu'ils ne font quasiment jamais) derrière quelle souche vous allez trouver les cèpes ou les girolles, elle connaît parfaitement les moindres coins et recoins de sa région. Elle les sillonne, accompagnée de son chien. Lorsqu'elle trouve quelque chose, elle laisse son fidèle compagnon sur place pour repérer l'endroit et retourne chercher de l'aide pour dégager le fossile. Son chien l'a servie de cette façon pendant des années, jusqu'à ce qu'il soit tué par l'éboulement d'une falaise. Parcourant les falaises de sa région natale, Mary, tout au long de sa vie, exhume un bestiaire extraordinaire, composé d'animaux ressemblant à la fois à des poissons, à des lézards et à des oiseaux. Pourtant, malgré toutes ses découvertes qui alimentent les plus prestigieux musées et les collections privées, Mary vit toujours pauvrement. En vieillissant, elle éprouve un fort ressentiment contre les scientifiques qui ne lui témoignent aucune reconnaissance.

Mary meurt d'un cancer des poumons en 1847, au moment où Darwin est en train d'écrire son ouvrage le plus célèbre, L'Origine des espèces. Le contraste avec les destins de Richard Owen ou Gideon Mantell, dont elle est contemporaine, est saisissant : après sa mort, Mary disparaît purement et simplement des livres d'histoire des sciences. Les naturalistes du XIX° siècle qui ont acheté ses fossiles se sont vus crédités de leurs découvertes. Il n'est venu à l'idée d'aucun d'entre eux de rendre à Mary ce qui lui était dû. Après tout, Mary était issue des basses classes de la société de l'époque et ce n'était qu'une femme… dans une Angleterre d'hommes… Pourtant, c'est à cette jeune femme qui n'avait reçu aucune éducation mais possédait une intelligence remarquable et un coup d'œil extraordinaire, que la paléontologie britannique doit certaines de ses premières et plus belles découvertes.

Je vous le promets : il n'y a pas plus ardu que ces lignes dans tout le livre. Et l'un des charmes dont use l'auteur, non des moindres, est de nous associer au travail de fouille, d'identification, de classement puis de conservation qui, jusqu'à la vitrine du muséum (le grand hall sera souhaitable pour le squelette de Diplodocus et ses excès de vertèbres), occupe au quotidien un paléontologue. Il est toujours instructif de savoir à quoi nos amis peuvent bien passer le temps qu'ils ne partagent pas avec nous.

 

 

Francis Duranthon, Histoires de Dinosaures, collection « Paléo », Éditions Bréal, 2004. 18,50 €. Le texte sur Mary Anning figure aux pages 118-119.

 

 

Vendredi 14 octobre 2005

07: 02

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

10 – Ceci n'est pas un coupe-papier

 

 

 

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Devoir se munir d'un outil tranchant pour lire un livre m'a toujours paru enviable.

*

Il n'est pas, aujourd'hui, jusqu'au dernier bidon de liquide détergent qui ne soit doté de sa bague anti-effraction qu'il convient de faire sauter, d'une poigne énergique, avant premier usage. Il ne viendrait à l'idée d'aucun fonctionnaire des postes d'abolir la pratique de la lettre sous pli fermé – et je soupçonne notre temps glaciaire d'attacher encore, à la dérobée, quelque prix au délicat scellé apposé par la sagesse anatomique au vestibule étroit de ses vierges. De sorte que le livre est l'un des rares produits de nos linéraires à béer sous les doigts du premier venu : voilà un demi-siècle, Étiemble, qu'on ne lit plus guère, avait eu le nez creux de consacrer – cause perdue – pas moins de cinq volumes à son Hygiène des lettres [1].

*

En massicotant les livres, en cessant d'en coudre les cahiers, en leur infligeant le blister du pelliculage, on a prétendu les frapper d'une date de péremption. Mais on voit encore, en quantité appréciable, sur les tables et dans les boîtes des marchés aux puces ainsi que dans l'officine des bouquinistes, des livres non massicotés, non découpés – on en trouvera dans ma propre bibliothèque, non lus, ou en partie seulement, remis à plus tard ou renoncés.

*

La lame doit être fine mais peu affilée. Son extrémité ne doit surtout pas être pointue, afin de ne pas blesser le papier quand on la glisse sous la jupe du cahier. Le geste doit être résolu, par brève saccades – certains papiers répondent d'un imperceptible gémissement.

 

*

Il ne s'attache aucun plaisir singulier à procéder à cette découpe au fil de la lecture. L'esprit peut légitimement s'irriter d'être interrompu quand une phrase enjambe deux cahiers, imposant que la main se tende vers la lame (dont on peut oublier de se munir quand on va lire au salon, ou au lit). De sorte qu'une certaine sagesse préconise la préparation du volume – d'un premier chapitre, à tout le moins – aussitôt après l'avoir recouvert de papier cristal. Et tant qu'on manipule cette arme blanche, autant découper le signet sur lequel on consignera ses notes, au format le plus juste, dans une chute de bouffant, un faire-part, un prospectus de couleur dont le verso est resté vierge.

*

[À la faveur d'un récent déménagement, j'ai fini par me séparer d'un coupe-papier en forme de rapière, rehaussée sous la garde du blason émaillé d'un canton suisse. Je ne saurais dire d'où me venait cet objet, dont la pointe me tira souvent d'affaire : une agrafe coincée dans le conduit de l'agrafeuse, un outil encrassé, une filandre de bœuf logée entre deux dents après un bon pot-au-feu.]

*

 

À suivre.

 

 

[1] Gallimard, 1952, 1955, 1958, 1966, 1967.

Couteau à lame ronde (ménagère, milieu du XXe siècle) utilisé par l'auteur pour découper ses livres depuis bientôt quarante ans.

 

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

index_garamond

06: 56

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

9 – De quelques feuillets glissés dans les livres

 

intercalaire

 

(Cliquez sur le cliché pour l'agrandir)

 

 

Notes de lecture : écrire, déjà.

*

Tour à tour, j'ai informatisé : ma correspondance privée, mes manu(tapu)scrits, mes carnets, mes notes et pense-bêtes destinés aux écrits en cours. J'utilise toujours un stylo pour : signer les chèques et les titres universels de paiement (TIP) ; et un crayon à papier pour : me gratter l'oreille (extrémité non taillée), lire.

D'où il appert que la lecture est mon ultime activité calligraphique.

*

Acquis, le livre est couvert. La raison m'indiquerait que sa lecture, ajournée par les affaires courantes, par quelque rebond du livre en cours (une note en bas de page peut déjeter le cours de ma curiosité), n'est pas pour demain. Faire choix cependant du feuillet – simple ou remplié – sur lequel je prendrai mes notes est ma façon de préparer le volume, comme John Cage ses pianos.

*

Très tôt, dès les premières mentions relevées (un extrait, un mot clé, une idée adventice), mon œil vérifie à la seule harmonie de mes pattes de mouche que cette lecture me mènera loin. Des notes d'emblée torchonnées n'augurent pas un lien durable avec un texte si mal criblé.

*

Respectueuse du volume, une telle pratique n'est pas pour autant modeste.

*

La découverte attentive de ces notes pourrait faire douter du sérieux de ma lecture. Ou conviancre qu'elles sont délibérément cryptées – pourquoi ce seul mot, associé à un bout de phrase recopié ? ou flanqué d'une flèche plutôt que d'un académique cf. ? quel rapport entrevoyait-il entre tel auteur, dont il mentionne juste le nom, et la page du présent livre dont il se contente de mentionner le folio, soulignant même celui-ci (et non le renvoi à l'auteur problématique) par deux traits énergiques ? que n'a-t-il eu recours à la méthode éprouvée des fiches pour capitaliser les fruits de sa lecture ?

Combien de fois m'arrive-t-il, en effet, de rechercher une référence dans un volume et, m'étant reporté à son feuillet de notes, de ne pas retrouver l'intention initiale d'une mention, la saveur qui m'a fait reproduire un passage, l'usage auquel je destinais tel commentaire esquissé à la diable. Je procède contre toute lecture savante et universitaire. Cette négligence feinte prépare la décantation et l'oubli. Lire, c'est faire le lit de l'imaginaire. Je rêve, tandis que je les empreins, que chacun de ces feuillets sera le drap de noces d'un texte que je n'écrirai peut-être jamais.

*

Un ayant droit (ou un libraire commis à la dispersion de cet héritage encombrant que représente une bibliothèque d'amateur) ne tardera pas à voir se dessiner, à mesure qu'il extraira ces feuillets volants de mes livres, une véritable climatologie de mes lectures. Le choix que j'ai fait du support sera pour lui aussi éloquent que la forme des nuages à qui questionne le ciel : un prospectus de couleur vive, imprimé au recto seul, d'une vente aux enchères de tapis d'Orient si je n'escomptais n'avoir besoin que d'un simple signet sur lequel, éventuellement, noter un mot dont je veux vérifier l'étymologie, une fois rentré du café (ou consigner qu'à l'occasion de ma prochaine sortie de lecture il me faut penser à acheter du beurre) ; une feuille A4 récupérée d'un tirage fautif sur l'imprimante et pliée à la diable si je m'engage dans la lecture obligée d'un ouvrage documentaire ; un véritable cahier intercalaire soigneusement retaillé au format intérieur du volume (moins un ou deux millimètres) dans un petit papier coquille d'œuf acquis à ce seul usage ou peu s'en faut, voire dans le vergé discrètement fané d'une précieuse ramette qui me suit de déménagement en déménagement depuis des lustres et dont je ne saurais dire, aujourd'hui, de quelles eaux je l'ai sauvée en son temps – et c'est alors le signe indubitable que j'attends de la découverte de ce livre, après l'avoir habillé de cristal, ce que Colomb lui-même n'aurait osé imaginer du terme de son périple.

*

 

À suivre.

 

Feuillet intercalaire pour l'ouvrage de Swâmi Siddheswarânanda, La Vie de la sainte Mère, Çrí Sâradä-deví, traduit de l'anglais par Marcel Sauton, Adrien-Maisonneuve, 1946. (Voir la chronique Langue de douleurs dont ce livre a fait l'objet).

 

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

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Mercredi 12 octobre 2005

06: 53

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Langue de douleurs
sainte_mere

 

Mère, dès que j'ai initié un disciple, tout le corps me fait souffrir, il suffit d'ailleurs que l'on prononce devant moi le mot mantra pour que je me sente fiévreux [1].

J'ai refermé, voilà une quinzaine de jours, la biographie de celle qui fut l'épouse de Çrí Ramakrishna [2]. Je n'en finis pas de mes travaux d'approche pour ce livre impossible. M'éloigner un temps des ouvrages historiques, des études de religion comparée, d'architecture, des textes anciens, des traités de chasse au tigre, pour m'approcher de figures humaines (peu importe leur relation chronologique avec mon sujet : il y a, ai-je cru comprendre, une impassibilité de l'Inde dans la tourmente du Temps) était soudain devenu impérieux. J'ai quitté la sainte Mère aux abords de son bûcher funéraire pour ouvrir Romain Rolland et passer quelques heures avec l'autre protagoniste de ce mariage blanc.

Je reste frappé par le statut singulier de la langue dans cette civilisation qui réserve ses Livres saints à la formation de ses brahmanes. Comme si l'Écriture n'était que l'image fantôme d'une langue dont le siège sacré est le corps de l'orant. Les conséquences en sont impressionnantes.

Romain Rolland fait suivre sa biographie de Ramakrishna d'une note sur La physiologie de l'ascèse indienne. Ramakrishna parle du picotement du sang qui, dès le début, se produit, des pieds à la tête. Il voit des mouches de feu, des brumes lumineuses, du métal fondu. La poitrine devient rouge et garde une teinte brique et dorée. Tout le corps est brûlé. Au temps de ses extases passionnées pour Krishna, Ramakrishna a des gouttes minuscules de sang qui lui suintent de la peau. Pendant une autre période, après les pratiques tantrikas, son teint s'est transformé, est devenu doré ; l'amulette d'or sur sa poitrine ne s'en distingue plus ; le corps paraît émettre un rayonnement. Au sortir de ces états extatiques, ses yeux sont rouges, « comme piqués par des fourmis ». Un soir, son palais irrité saigne d'un sang noir, qui se coagule ; un sadhu, qui le voit, lui dit que cette hémorragie l'a sauvé d'un transport au cerveau. Nombre de ces extatiques meurent d'hémorragie cérébrale. Et il semble probable que le cancer de la gorge, dont est mort Ramakrishna, a été provoqué par l'irritation perpétuelle de la muqueuse en ces extases [3].

Plus haut, dans le corps du récit, Romain Rolland évoque la visite de Ramakrishna, en 1865, chez Devendranath Tagore (le père de l'écrivain Rabindranath), respecté comme maharshi – grand sage, ou saint : À peine les présentations faites, Ramakrishna prie Devendranath de se dévêtir, pour lui montrer sa poitrine : à quoi Devendranath accède, sans trop d'étonnement. La teinte de la peau est rouge écarlate, Ramakrishna la considère, et diagnostique : « Oui, vous avez vu Dieu ». Car cette rougeur persistante de la poitrine est un signe particulier de la pratique de certains yogas, et Ramakrishna ne manquera point plus tard d'examiner la poitrine de ses disciples, leur capacité respiratoire, leur bon état circulatoire, avant de leur permettre ou de leur interdire les exercices de grande concentration [4].

Il convient de ne pas perdre de vue que ces états sont le produit de la langue, par le fait du mantra que l'initiation a introduit dans l'organisme et qui fonctionne – me vient cette image – comme un stimulateur, un pacemaker. Je ne néglige pas la dimension strictement somatique de tels phénomènes : La maîtrise du son est pour l'homme un facteur important d'équilibre. Ce n'est pas un hasard si l'oreille est à la fois l'organe de l'audition et la centrale de l'équilibre. Par ailleurs, un squelette très particulier révèle l'existence de résonateurs, la bouche, les fosses nasales, les sinus crâniens se concertent pour émettre des sons divers par leur intensité et leur fréquence. Ces vibrations se communiquent au corps tout entier par la colonne vertébrale, les côtes, les os longs, etc. L'être humain devient ainsi un instrument musical, le souffle l'anime, le larynx joue comme des anches et l'homme qui parle peut ainsi retentir comme une harpe éolienne. Cette lutherie organique est un puissant moyen d'équilibre psychique et spirituel. L'homme parle, se parle et découvre ainsi son intériorité. Dans cet espace secret, le discours qu'il se tient à lui-même devient le moyen de sa propre régulation. Le chant lui révèle d'autres cavernes intérieures, celles de la poésie qui parle au cœur au-delà des mots. La mélodie peut exorciser les fantasmes de l'angoisse en rétablissant dans le psychisme des liens mystérieux. Le chant sacré, la pratique du mantra peuvent faire place nette pour la méditation qui, dissipant la peur, ouvre la porte de la liberté [5].

La langue porteuse de sons essentiels n'est pas l'instrument d'une pensée. Elle est première, c'est elle qui produit la pensée extasiée. Elle ne dit pas l'amour, elle est l'amour qui palpite dans la chair – le corps ne fait que transcrire la langue qui l'anime [en rougeoyant, en perlant, en s'érigeant]. La douleur n'est pas, ici, la plaie chrétienne, rédemptrice ; elle fonctionne comme un simple rappel du principe organique de langue.

La sainte Mère est morte il y a moins d'un siècle. Il existe encore en Inde – mais aussi, je suppose, en Occident – des personnes à qui les mystiques évoqués dans ces deux livres sont des figures familières, non par les écrits de leurs biographes, mais par le récit de témoins directs, par une tradition courte, encore peu relayée dans le temps. Il m'importe que l'Inde de Shah Jahan (celle que traversaient ses caravanes d'éléphants quand il partait rappeler à l'ordre le prince d'une province sécessionniste) fût irriguée par une forme de spiritualité qui s'appuie, de la sorte, sur le pouvoir plastique de la langue. Il me semble qu'il s'agit là, en dernière instance, du lien secret dont je poursuis le fil dans l'amour d'Arjumand et de Khurram.

 

 

[1] Swâmi Siddheswarânanda, La Vie de la sainte Mère, Çrí Sâradä-deví, traduit de l'anglais par Marcel Sauton, Adrien-Maisonneuve, 1946, p. 127.
[2] Gadadhar Chattopadhyaya dit Ramakrishna (1836-1886). La meilleure approche de cette grande figure de la mystique de l'Inde est la monographie que lui consacra Romain Rolland, La Vie de Ramakrishna, éditions Stock, 1929. Toujours disponible chez l'éditeur.
[3] Op. cit., p. 298.
[4] Ibid., p. 162.
[5] Je tire ce texte superbe d'un livre, par ailleurs bien décevant, de Maurice Cocagnac, L'Expérience du “mantra”, Albin Michel, 1997.

Çrí Sâradâ-deví, la sainte Mère (1853-1920).
Frontispice de l'ouvrage de Swâmi Siddheswarânanda, op. cit.

 

 

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Lundi 10 octobre 2005

06: 35

 

Un peu de langue pour prier

 

 

bombardier_furtif

 

 

Ce blog aura un an dans quelques jours. Peut-être aurais-je gardé pour moi le bilan et les interrogations que je déduis d’un exercice qui fut quotidien durant les cinq premiers mois, trihebdomadaire depuis, si un texte de Juan Asensio n’avait, de nouveau, résonné comme une injonction à remettre en cause, sans relâche – et, si possible, sans complaisance – le sens même de notre présence sur la Toile.

À mi-parcours de cette première année, il m’avait semblé rigoureux et emblématique de livrer quelques réflexions sur la fonction de nos blogs, non pas ici, sous le statut de l’autopublication, mais dans La Zone, accueilli par quelqu’un dont l’exigence confère à la démarche, en la circonstance, une valeur de regard et de choix éditorial – une relation d’auteur à éditeur qui m’est doublement familière, nécessaire même, et qui (mais ce ne sera pas le fond de mon propos, aujourd’hui) fait certainement défaut, cruellement, dans ce qui se publie en ligne.

[Tenir un blog, c’est être à soi-même son propre éditeur (l’editor anglo-saxon, celui qui met au point la leçon d’un écrit, et le publisher, celui qui prend le risque de rendre public cet écrit, ainsi préparé – risque financier, mais avant tout moral, intellectuel et pénal, dans le sens le plus strictement juridique du terme). Que ces fonctions soient gommées dans la blogosphère n’est pas sans conséquences, et que ce soit une évidence ne dispense pas d’en tenir compte, pour soi-même d’abord, mais aussi dans lecture que nous faisons d’autres blogs. Je n’ai pas dit que je déplore cette absence de l’éditeur : elle est significative de l’écart absolu qui existe entre l’univers du livre et la Toile. Je dis seulement qu’il convient d’en évaluer et d’en maîtriser, autant que faire se peut, les effets.]

Ce qui me frappe, dans le texte récent de Juan Asensio, c’est qu’il formule une attente de lecteur et, par conséquent, des critères : Je ne trouve point ce que je cherche, quelque chose dont je puisse me nourrir, avant de m'écraser, Icare de foire, sur le sol : une parole solitaire, fière, irrésistible, froide, glacée même, capable de forer l'acier. […] Que se lève, enfin, nous l'attendons depuis tant de siècles, chargée de la chaleur pulvérulente du désert, la voix capable de dévoiler la vérité fondue dans un corps et une âme à étreindre, la parole qui nous dépouille de la lèpre nous rongeant à petits coups de langue.

Cette attente déçue me trouble pour deux raisons au moins.

Tout d’abord, elle me fait prendre conscience, soudain, que personne, à ma connaissance, ne cherche explicitement à cerner l’attente de l’autre qui vient naviguer sur un blog. Quelques instants passés, à la lumière de ce constat, à faire des sauts de puce au hasard des liens de blog à blog me convainc même que toute trace d’une telle réflexion est évidemment – j’allais écrire : effrontément – absente, à l’exception de quelques blogs que l’on pourrait qualifier de spécialisés (dans le cinéma, l’histoire de la course automobile, la photographie…). J’ai peut-être hâtivement dit que l’absence de toute fonction éditoriale n’est pas de mon propos, car je retrouve d’emblée cette absence au cœur du déficit que me fait pointer le texte de Juan Asensio : l’éditeur est en effet, a priori, celui qui se préoccupe du public du livre qu’il publie.

Seconde surprise : elle tient à l’irruption d’une attente singulière qui me semble exorbitante, trop pour revêtir quelque caractère normatif que ce soit.

Juan Asensio le dit clairement, il guette une parole solitaire. C’est précisément sur ce point que l’attente me paraît vouée à la déception la plus radicale. L’hypertexte en temps réel est le contraire du livre : la blogosphère est un fait éminemment collectif, communautaire. Plus qu’une juxtaposition de prestations singulières, Internet relève d’une intelligence collective, dite encore intelligence en essaim [1]. Cette intelligence est convoquée par les hyperliens. Je pensais appeler ici, encore une fois, la pensée éminemment prospective, en son temps, de Teilhard de Chardin et son concept de noosphère, dont Internet semble à la fois la métaphore et l’outil. J’y reviendrai, je crois, tant cette piste me semble féconde (nous sommes loin, en tout cas – pour ne pas dire aux antipodes –, d’un quelconque angélisme social, unanimiste, consensuel et convivial).

Il me semble d’autre part que la Toile a la propriété d’induire une relation fusionnelle entre l’esprit et le support. Je ne parviens pas à dissocier la technologie de ceux qui l’utilisent – de même qu’une personne au volant de son automobile peut développer des comportements spécifiques induits par l’engin (ivresse de la vitesse, agressivité, incivilité).

Pour tenter de l’exprimer autrement : je ne lis pas un blog comme je lis dans un livre ou dans une revue (une revue littéraire, ou un magazine même). Et je ne m’y édite pas dans le même état d’esprit que celui qui m’a fait chercher à publier mes textes et mes livres jusqu’alors. Lus dans l’optique de la culture du livre, Juan Asensio aurait raison, nombre de pages qui s’autopublient sur la Toile ne disposent pas de l’autonomie sémantique qui les rendrait lisibles dans l’isolement de l’imprimé. Beaucoup appellent le commentaire, le chat. Le lien. Durant le peu de temps dont je dispose pour fréquenter la blogoshère, je m’immerge, je prends un bain de langue – une langue qui ne s’exerce nulle part ailleurs. Je m’en tiens à cette remarque, je la formule platement. Je dis : pour l’heure, cette langue s’exerce. Nous ne savons encore pratiquement rien d’elle dans cette instance-là qu’est la Toile. Nous en sommes les expérimentateurs.

La conséquence de ceci est que la parole solitaire capable de forer l’acier, non seulement n’a pas lieu d’être sur la Toile (la Toile n’est pas son lieu), mais y poindrait-elle qu’elle y serait sans doute insensible (furtive, indétectable des radars de l’esprit). Parce que seulement solitaire. Parce que l’acier est du tapioca (rien de méprisant dans cette image : sur la Toile, nous sommes des flocons).

Parce que la blogosphère est un siphonophore.

La Toile est neuve encore, elle est juvénile. Tout comme en matière de santé publique, de prévention routière et, plus simplement encore, de citoyenneté, un équilibre (introuvable) devra toutefois être poursuivi entre une pédagogie plus ou moins subtile et une confiance indéfectible dans la capacité de nos contemporains à s’approprier leur destin, et d’abord leur langue : Je pense qu'un jour vous devriez faire une série de notes sur la langue et les mots du sacré. Les mots dont Dieu a besoin pour entendre sa louange. Les mots que l'homme moyen n'utilise plus. Voilà ce que m’écrit un ami de la blogosphère. « Une série de notes », dit-il, non un traité, comme dans l’univers du livre (où d’autres – universitaires, ce que je ne suis pas –, l’ont fait, de sorte que ce n’est plus à faire). Mais quoi, alors ?

Là réside toute la question : comment apporter dans ce dispositif un peu de langue pour prier ?

 

 

*

Lire dans La Zone la réponse de Juan Asensio à ce texte (Cliquer).

*

[1] [Je reproduis cette note rédigée pour une chronique précédente.] Le terme intelligence en essaim ou, en anglais, swarm intelligence a été créé par Gerardo Beni en 1989 : « L'intelligence en essaim est une propriété de systèmes de robots non-intelligents qui montrent collectivement un comportement intelligent » (Septièmes rencontres de la Robotics Society of Japan). Dans la préface de leur livre intitulé Swarm intelligence (Oxford University Press, 1999), Éric Bonabeau, Marco Dorigo et Guy Théraulaz proposent cette définition plus générale : « …swarm intelligence, the collective intelligence of groups of simple agents » (l'intelligence en essaim, c’est-à-dire l'intelligence collective de groupes d'agents simples). (Source : Interstices)

B2 Stealth Bomber (bombardier furtif), D.R.

 

 

Vendredi 7 octobre 2005

07: 06

 

Fernand Deligny

Copeaux d'une vie

deligny
Zoom

 

[Mercredi 18 septembre 1996. Jacques Allaire a téléphoné, tôt ce matin, pour nous dire que Deligny s’est éteint, à l’aube — si nous avons bien compris —, entouré des siens, à Monoblet. Il avait refusé une nouvelle hospitalisation. Difficultés respiratoires. La lampe n’avait plus d’huile.]

 

 

Pour Jacques Lin, Gisèle Ruiz
et ceux du radeau, demain encore.

 

 

Depuis un an, presque jour pour jour, que ce blog se propage, je cherche comment parler de lui. Le brouillon d'une chronique, avec ce portrait magnifique et ces quatre lignes d'une note noircie le matin de sa mort, est prêt depuis des mois. Aujourd'hui, l'absence de Fernand Deligny dans l'index ne laisse de me paraître scandaleuse. Mais comment faire à l'égard de la plupart des lecteurs à qui son nom même n'indique rien de familier ? Ce serait une horreur de laisser entendre un seul instant que Deligny ait pu représenter un produit culturel à ce point incontournable qu'il y aurait lacune à l'ignorer.

Peut-être aurais-je dû simplement mettre en ligne cette photographie avec la note, juste en dessous, et laisser faire, placer ma confiance dans la curiosité de mes lecteurs.

Deligny (on me contestera ce raccourci, j'en prends le risque) c'est le bas-côté bien plus que la marge (qui est un lieu couru), c'est le hors, c'est l'encontre, c'est le vers : pas une miette de sens qui épouse les complaisances du siècle dans lequel il a vécu, ni celles du nôtre désormais, où il continue de vivre sur ce qu'il a nommé le radeau. Pour tenter de le silhouetter au moins, je suis sincèrement désolé de n'avoir pas trouvé mieux, sur la Toile, neuf ans après sa mort, que le texte que nous avions écrit pour lui rendre hommage dans une revue, celle que nous avions sous la main, à l'époque. Jacques Lin et Gisèle Ruiz, qui poursuivent le travail engagé il y a près de quarante ans à Monoblet en Cévennes, le proposent sur le seul site consacré à celui que ses proches continuent d'appeler Le Del'.

La remise au jour d'un film, Le Moindre Geste, et la parution d'un volume qui donne à lire ses derniers écrits, Essi et Copeaux, apportent deux nouvelles voies d'accès à ce qui fut une vie avant d'être une œuvre. Deligny, en effet, c'est d'abord un engagement corps et biens dans la proximité des enfants difficiles : cas sociaux dans l'immédiat après-guerre, avec l'expérience de La Grande Cordée, mise en place d'un réseau non institutionnel d'enfants autistes dans les Cévennes en 1968 (l'ouvrage d'aujourd'hui comporte une précieuse chronologie biobibliographique).

C'est dans la ferme du hameau de Graniers, près de Monoblet, que Deligny poursuit jusque dans son grand âge un travail de terrain qui s'écrit sans relâche, dans lequel la trace se substitue aux mots qui font défaut :

blanc_parrangon2

Celui
Qui ne dit rien
a perdu ses mots
avant même que de naître

 

Dans un bref avant-propos, Jacques Allaire [1] évoque les circonstances dans lesquelles furent rédigés les textes qu'il présente aujourd'hui : Ces dernières années, hanche brisée, malade et amaigri, Deligny a dû abandonner son établi. Il passe maintenant de longues heures mal à son aise, immobilisé au creux d'un fauteuil sans âge, attentif à son cœur, au va et vient du sang dans ce vieux corps décharné. Il ne s'est toutefois pas éloigné de la vieille planche de châtaignier où, durant toutes ces longues années, il n'a eu d'autres vues que celles du dos de sa main laissant trace sur la feuille blanche de format A3.

L'éditeur s'est efforcé de reproduire l'organisation des pages manuscrites de Deligny. Les Copeaux s'y présentent en petits pavés ferrés à gauche, en quinconce. Ici et là – comme surgissent dans Essi, qui ouvre le volume, des mots ou un seul caractère que la main érige en lettrine –, un point d'interrogation recourt au gigantisme pour rendre interrogatif un copeau qui, grammaticalement, ne l'est pas. Jacques Allaire le souligne, pour l'œil sur la page, mais aussi pour l'image mentale tracée à l'économie, Copeaux fait songer à l'art du haïku.

essi

 

Hanche brisée
par ma fenêtre
les branches
qui ne se fatiguent pas
d'avoir à supporter
le ciel.

 

 

blanc_parrangon

Celui qui ne dit rien
épluche les pommes de terre
Il en éplucherait
jusqu'à ce soir et jusqu'à demain
si le tas ne diminuait pas.

 

 

Le regard de qui
ne se dit rien
faute de qui
pour se dire.

 

[p. 159]

 

Jamais, me semble-t-il, la proximité n'a été plus grande et plus fervente que dans ces textes entre cette vie d'homme – consumée dans l'interrogation et l'amour – et cet autre-qui-se-tait, sans cesse présent aux abords de la main qui écrit.

[Longtemps, Deligny et les siens ont relevé sur des cartes rudimentaires les itinéraires de l'autiste dans la cévenne alentour. L'écriture du corps cheminant tiendrait lieu de parole à celui qui ne dit rien. Ces cartes sont (in)connues sous le nom de lignes d'erre. En 1980, les maîtres d'œuvre d'une vaste exposition consacrée aux représentations que l'homme s'est faites de la planète où reposent ses pieds ne s'y sont pas trompés [2]. Il se peut que, pour rejoindre Deligny, il nous faille aujourd'hui partir d'ailleurs, c'est-à-dire de bien plus loin que le bourbier des sciences dites humaines où l'on a enlisé son œuvre et son nom.]

 

Essi & Copeaux, Derniers écrits et aphorismes, éditions Le Mot et le Reste, 2005. 22 euros. ISBN : 2-915378-16-9 – 35, traverse de Carthage 13008 Marseille. Courrier électronique : ed.mr@wanadoo.fr

 

*

 

[1] Jacques Allaire est l'exécuteur testamentaire de Fernand Deligny.
[2] Cartes et Figures de la Terre, exposition réalisée par le Centre de Création industrielle au Centre Georges Pompidou du 24 mai au 17 novembre 1980. Catalogue, CCI Édition, 1980 ; les lignes d'erre de Deligny sont présentées aux pages 194-195.

 

Fernand Deligny à Monoblet en juillet 1996, photographie de Jacqueline Gesta. Sur cette photographie, prise quelques mois avant sa mort, Fernand Deligny tient devant lui l'écritoire en châtaignier soutenant les feuilles de papier de large format sur lesquelles il écrivait. Fortement agrandi, le cliché révèle une page des Copeaux que reproduit le volume qui vient de paraître.

[En lien dans le texte] Ligne d'erre (carte tracée par Jacques Lin, retranscrite par Gisèle Durand-Ruiz) et légende de Fernand Deligny ; fac-similé des pages 6 et 7 des Cahiers de l'immuable volume 1, revue Recherches, n° 18, avril 1975. [Zoom sur le texte manuscrit de Fernand Deligny]

 

 

Mercredi 5 octobre 2005

07: 07

 

Pigeon vole !

 

helico
Mise en perspective

 

Périodiquement, je retombe sur un petit carnet de poche. J'y notais, dans les années 1970, ce qui me passait par la tête : bribes de poèmes – à l'époque, je poétisais [l'existence de ce verbe devrait décourager dans l'œuf tout amateurisme en la matière] –, citations isolées de mes lectures, fragments [obscurs, forcément obscurs, à l'enseigne de l'Éphésien]. Mes doigts cependant savent parfaitement où s'introduire dans la tranche des feuillets pour ouvrir le carnet à la bonne page. Celle où j'ai griffonné ceci : La faculté qu'on certains êtres vivants de voler est de nature essentiellement psychologique.

Je suis certain d'une chose, à plus de trente ans de distance : autant la plupart de ces graffiti portent la trace trop évidente de mes lectures, de mes admirations et de mes rêves de l'époque, autant cette notule s'est imposée, hors de toute référence, de tout savoir envié, de tout placage. Je n'avais pas lu les Carnets de Léonard (introuvables, Gallimard ne les a réédités que bien plus tard), ni Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci de Freud. Tout juste m'arrivait-il, comme à chacun, d'entrer dans une pièce et d'être saisi, à l'instant, par la conviction physique de connaître cet espace depuis l'un des angles que font les murs avec le plafond ; d'y avoir niché plus encore que plané – rêves immobiles de lévitation, extases vigilantes des recoins, des angles morts, des nids à poussière.

J'avais presque trente ans lorsque j'ai, pour la première fois, emprunté un avion de ligne. Plus récemment, j'ai effectué un parcours en hélicoptère sur une distance significative, un temps de vol assez long pour évaluer les sensations procurées par un dispositif qui autorise pour ainsi dire exhaustivement les figures aériennes accessibles à l'insecte ailé ainsi qu'à l'oiseau. L'épreuve fut décevante, au point que j'en déduis – hâtivement, peut-être — que ni le parapente, ni le deltaplane, ni l'ULM n'apporteraient la moindre résonance organique à la phrase consignée dans le petit carnet.

En revanche, la menace circulaire d'un rapace au-dessus de la campagne, le sur-place des abeilles aux confins d'un buisson de fleurs aromatiques et, surtout, un passage d'aéronefs à basse altitude réveillent aussitôt cette tension de tout l'être vers ce désir que manifeste le vol : le vol ne serait fascinant que du sol, que par l'effet d'une pesanteur qui exige son affranchissement. Voler aurait pour seul mobile de rendre hommage à des rêves de terriens collés à la glaise. Et notre rêve seul rendrait possible la liberté de l'oiseau.

Ma note n'est pas fautive. Elle appelle seulement cette précision. Le ciel, sur terre, commence au ras du sol (Armel Guerne [1]).

 

 

[1] Armel Guerne, La Nuit veille, Desclée de Brouwer, 1954, p. 220.

Mise en perspective : Léonard de Vinci, Codex sur le vol des oiseaux, 210 x 150 mm, Biblioteca Reale, Turin.

 

 

Lundi 3 octobre 2005

06: 58

 

La nuit transparente d'Armel Guerne

Lecture d'Armel Guerne – III

 

 

I – Le Moby Dick d'Armel Guerne
II – Mythologie de l'homme

 

la_nuit_veille

 

 

[Les Amis d'Armel Guerne se réuniront ce week-end à Tourtrès en Lot-et-Garonne pour commémorer et célébrer l'auteur, le traducteur et l'homme vingt-cinq ans après. Les éditions Desclée de Brouwer ont mis au pilon, il y a quelques années, les invendus d'un petit ouvrage aride et superbe, La Nuit veille. En offrir quelques trop brefs passages sera notre manière, ici, d'honorer la mémoire de cet inlassable travailleur de la Langue que fut, toute sa vie, Armel Guerne.]

 

«

Une science des rêves serait une science des sciences.

Aucun psychologue, aucun analyste, aucun théoricien n’a jamais étudié ni le rêve ni les rêves. Ils ont fait porter leurs analyses sur ce que la conscience seule pouvait conserver du rêve rêvé par le truchement de la mémoire, et sur les approximations qu’elle en pouvait donner, c’est-à-dire un récit, une copie verbale d’où tout ce qui est essentiellement « rêve » fait défaut. Est-il vraiment si original de signaler à ces Messieurs que le récit d’une chose n’est pas cette chose elle-même ? Et de leur expliquer que c’est pour cette raison que les poètes (ainsi Jean-Paul), même s’ils notent chaque matin les rêves de leur nuit, ne font jamais le récit d’un de leurs rêves quand ils veulent en écrire un : qu’instinctivement, afin de lui conserver son caractère propre, son étoffe, ils le rêvent en l’écrivant ? Ne pas se laisser aller à cette paresse trop facile qui prend le moyen pour une fin. Et les dossiers copieux pour des êtres ; les fichiers pour de la vie.

Le Marquis d’Hervey Saint-Denis [1], n’usant comme moyen d’appréhension que de sa mémoire, cultivait en lui sans le savoir les seuls rêves que sa mémoire pouvait lui rapporter fidèlement, ou, plus exactement, il cultivait sa faculté d’oubli, laquelle lui dérobait tout ce qui n’était pas du domaine strict de sa mémoire consciente. Il est pénible de penser, surtout, que cet homme qui étudiait exclusivement les rêves du sommeil s’était éduqué à se réveiller à volonté, et que cela puisse paraître une ruse psychologique de bon aloi, un moyen rationnellement exact et logiquement inventé. Je penserais quant à moi qu’il conviendrait bien plutôt de s’éduquer à sommeiller, et de se perfectionner dans cet art très négligé, sans doute par excès d’habitude ! Et que bien des choses de la vie éveillée s’éclaireraient d’elles-mêmes, et de façon surprenante, chez un homme dont on pourrait dire : c’est un homme qui sait bien dormir !

*

Pendant que je sommeille, quelque chose veille en moi, qui dort pendant que je veille. Le pivot, entre deux, est un grain de sommeil.

Entre la veille et le sommeil le contraste est constant, absolu, l’opposition farouche ; c’est par l’échange des contraires deux à deux, chaque contraire en son contraire, que l’harmonie se fait, que l’équilibre dure, que la vie continue en nous, permettant de perpétuels échanges qui entretiennent et nourrissent notre vitesse propre. La vie est diurne et nocturne, blanche et noire ; ce n’est pas la vivre que de la faire crépusculaire. Pour cultiver la chose, perfectionner ses extrêmes. Dans la nature, en effet, il n’y a pas de moyen terme : tout ce qui nous apparaît tel indique une insuffisance de pénétration, comme aussi ce qui est commun à autre chose qu’à soi-même. Le gris est le contraire du gris.

L’homme est un moyen terme qui doit s’efforcer d’en sortir : il a pour lui les anges et les archanges et le génie, auxquels il doit son obéissance et grâce auxquels il doit trouver, dans un bel esclavage, sa liberté ; il a contre lui les démons et les idées et la part la plus égotique de lui-même, dont il doit se rendre maître, pour être libre, qu’il doit réduire à son obéissance.

Encore une fois, ce n’est pas ce qui est pensé qui compte, mais avant tout qui le pense, à partir de quoi, par sympathie, on pourra savoir comment cela a été pensé, pourquoi, vers où, et seulement alors savoir quelle est, avec exactitude, cette pensée et de quel signe elle est la pensée et le signe.

*

Parvenir à comprendre cette parole capitale de l’augure : « Voici mes prophéties ; elles se réaliseront ou ne se réaliseront pas. »

Ce qui, en effet, ne touche en rien à leur exactitude.

On peut se tromper sur son rêve, mais le rêve ne trompe pas. À la vérité, il ne s’agit pas d’inventer une clef qui ouvre nos rêves à nos investigations d’éveillés, ni de découvrir ou de fabriquer une « grille » qui nous permette de les traduire dans notre langue diurne. C’est à notre langue diurne qu’il faut apprendre à être traduite en rêve, de telle sorte qu’à sa comparution, l’une et l’autre puissent se comprendre sans que le sens subtil de la langue des rêves soit dévoyé. Le point fixe pour nous, c’est le rêve, sur lequel nous n’avons aucun moyen de contrôle, dont nous ne connaissons ni la syntaxe, ni la grammaire assez pour en traiter selon nos vues.

*

Vous vous trompez : la conscience n’est pas la lucidité, ni la lucidité, la conscience.

On parle abusivement de conscience claire et d’obscur inconscient ; la vérité veut qu’on renverse l’image : l’inconscience est transparente. Écoutez ce mot : inconscience, et dites-moi s’il peut être obscur, ou même éteint. Plus la conscience est claire, plus les objets s’y appuyent fortement sur leur ombre : ce sont ces ombres qui font juger du relief apparent. Dans l’inconscience, au contraire, c’est la transparence qui règne, une parfaite transparence qui permet tous les échanges, où toutes les lumières peuvent se jouer (sauf la nôtre, toutefois, qui est trop faible et qui vient de trop près) ; c’est sa lumière également diffuse et continue qui nous la rend aussi incompréhensible. Une invincible blancheur où l’on ne peut pas créer à notre propre usage l’ombre ou la nuit qui nous sont nécessaires pour juger de l’éclat. Une lumière où tout est lumière, et qui nous est impénétrable par cette raison que nos lumières s’y baignent et s’y égarent, y disparaissent ainsi que disparaîtrait un rayon qui voudrait remonter à sa source pour en prendre connaissance.

Un inconscient obscur serait un poids sur nous. Or, c’est la conscience qui pèse ; il faut y prendre garde.

Ce qu’ils nomment censure n’est ni une muraille, ni une barrière, ni une frontière, ni non plus un obstacle qui se situerait en un lieu quelconque à la limite d’une étendue, c’est un miroir mouvant qui réfléchit là où nous ne pouvons pas penser. Car la lumière n’est pas étendue mais mouvement.

»
Armel Guerne,
extraits de La Nuit veille, Desclée de Brouwer, 1954.
blanc
Ces passages sont tirés du Livre cinquième (et dernier) de l'ouvrage,
intitulé « Fragments », pp. 201 sq.
© Droits réservés – Publié en ligne avec l'aimable autorisation
de l'association Les Amis d'Armel Guerne, asbl.

 

 

[1] Jean Léon Hervey de Saint-Denis (1822-1892), auteur de l'ouvrage Les Rêves et les moyens de les diriger, 1867 [note de Dominique Autié].

 

En médaillon sur la page de grand titre de La Nuit veille, portrait d'Armel Guerne, © Les Amis d'Armel Guerne, asbl (merci à Jean Moncelon, D'Orient et d'Occident).

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Tous les renseignements sur les manifestations
des 8 et 9 octobre 2005

à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de sa mort
ainsi qu'un ensemble d'études et de textes pour découvrir Armel Guerne
sur le site de l'Association des Amis d'Armel Guerne
.

 

 

 

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Vendredi 30 septembre 2005

07: 09

 

Notule sur les pièges
poumeyrol

 

Le but de la traînée est de créer une trace odorante
destinée à amener l’animal qui la suivra à un piège.
Cette traînée n’est valable que pour une nuit.
blanc
André Chaigneau, Manuel du piégeur,
Éditions Payot, 1970, p. 51.

 

Si j’en crois le rapport que vous m’avez demandé d’annoter, vous auriez, en la circonstance, épuisé les ressources de la cynégétique. Restent, dites-vous, le pendule du radiesthésiste et les moyens logistiques que l’armée serait disposée à mettre en œuvre.

Outre qu’une intervention militaire sur l’aire concernée rencontrerait, je le crains, des obstacles de nature imprévisible, il est difficile d’en apprécier les effets sur les populations limitrophes, chez qui le passage à basse altitude des commandos aéroportés ne manquera pas de raviver d’anciens cauchemars.

J’ajoute à ces remarques le risque de bouter l’objet de vos battues hors de la zone où vous l’avez, jusqu’alors, circonscrit. Je suggérerais volontiers aux autorités, dont je comprends le souci d’en finir en faisant montre de toute la fermeté que la presse attend d’elles, de surseoir à des mesures trop spectaculaires. D’autant qu’il existe, à mes yeux, un recours dont vos interlocuteurs se sont privés. Les raisons qui vous ont été opposées lorsque, sur mon insistance, vous en avez évoqué l’hypothèse me semblent, devant l’urgence d’un dénouement honorable, devoir être reconsidérées. L’honneur, en pareil cas, sera bien d’avoir mis un terme à une situation critique, dans laquelle les responsables s’embourbent un peu plus chaque jour, tandis que le mal court et nargue leurs efforts.

Sans doute convient-il de mettre en exergue, mieux que je ne l’ai fait d’abord, la haute connaissance des proies dont procède l’art en question. Les échecs successifs rencontrés ces derniers jours font regretter que nul n’ait imposé, avant de lancer les opérations de rabattage, l’examen minutieux des quelques indices — traces et laissées — dont nous disposions. On a jugé qu’on l’emporterait par le nombre, de sorte qu’aujourd’hui nous n’en savons guère plus. La seule issue consisterait, dans cet esprit, à multiplier les armes quand il suffit peut-être d’en ajuster une seule, conçue aux mesures de l’adversaire.

Ah, que l’on délègue n’importe lequel de ces messieurs ! Je fais mon affaire de l’introduire auprès de celui dont je vous ai parlé. Qu’il entrevoie les nasses, les trébuchets, les boîtes de formes les plus diverses qui encombrent l’atelier, les collections de ressorts et de goupilles, les mâchoires à l’affûtage sur l’établi, les crocs, les anneaux, les crémaillères ; qu’il s’enquière des flacons étiquetés contenant les appâts, les décoctions aromatiques ; qu’il se laisse confondre par la fidélité des leurres et des appelants consignés par taille, chacun flanqué de la série d’appeaux correspondant aux cris de l’animal qu’il simule. Le maître des lieux, je m’y engage, sortira du légendaire mutisme dont se drape la petite communauté de ceux qui, par le pays, partagent sa science. Il confirmera au plus sceptique d’entre vous qu’il n’est pas, à la ronde, un terrier de renard dont il ne connaisse les accès, les coulées, un fauve dont il ne sache où il se remise par grosse chaleur, un nid, une bauge, une tanière dont il n’ait décompté les locataires.

Il dira combien l’homme est desservi par son odorat grossier, qui lui fait commettre tant d’erreurs sur le terrain – à commencer par la négligence de sa propre odeur, qui souvent le précède et dont il pollue ses itinéraires. Comment, enfin, l’arme la mieux réglée fait figure de rudiment auprès du mécanisme qu’il ajointe, telle une horlogerie, après des jours et des nuits d’observation. Malgré l’abondance de son matériel, il ne dispose que fort rarement du modèle adéquat, offrant le calibre, la délicatesse de tendue, la résistance qu’appellent la nature et l’environnement du gibier. Chaque bête prise a tiré de ses doigts l’œuvre unique qui — jusqu’au dernier rouage — n’articule sa cohérence qu’à la parfaite identification de la victime.

Mais comment gérer, dans l’opinion, cette ultime lâcheté qui fait quitter la place à l’heure de la capture et substituer quelque engin de fabrication improvisée au courage et à la sagacité des chasseurs ? Dites-leur, je vous en prie, quelle intelligence requiert la collecte des données ; la délectation des mains qui assemblent les pièces, corrigent la course d’un assommoir ou bandent un ressort ; l’intimité des heures passées à concevoir le corps dont il faut anticiper le poids, l’allure et l’esquive, tant le piège fonctionne comme un organisme moulé en creux sur la proie.

À présent, on prétexte l’inexpérience des spécialistes devant un enjeu sans précédent, aux conduites déroutantes, ses revirements, voire un don d’ubiquité qu’on avance ici avec sérieux. Or, le choix de la raison et de la force, en l’occurrence, ne peut conduire qu’à ridiculiser nos meilleurs experts. Celui dont je vous propose les services, quand il prépare ses collets, ses trappes, ses gluaux, parvient à épouser la cause du gibier au point de se couler lui-même, par la pensée, dans le goulet de la nasse. Mentalement, par amour — quand ce mot signifie qu’on se confond à l’autre — il devient un instant le cobaye de son dispositif. Est-ce à vous que j’apprendrai que, pour s’en prendre à la pègre, le flic doit s’être fait voyou ?

Je conçois la répugnance des responsables à devoir au braconnage une telle planche de salut, s’ils en venaient à cette solution. Vous pouvez cependant faire état d’une assurance : l’homme ne revendiquerait aucune publicité. Bien au contraire, il conviendrait de ménager sa réserve en négociant par mon intermédiaire, si vos supérieurs l’acceptaient. Non qu’il redoute des sanctions à venir ou quelque entrave à des activités qui, jusqu’alors, il faut en convenir, n’ont soulevé aucune plainte. Mais il a — et je compte sur votre discrétion — ses habitudes en ville. Il y descend de temps à autre. Et, curieusement, il se fait un monde de se rendre, le soir, dans le quartier où, au terme d’un trajet inutilement compliqué qui lui prend une partie de la nuit, il monte avec une fille. Toujours la même, m’a-t-on dit.

 

Dominique Autié.

 

 

Jean-Marie Poumeyrol, Les Nasses, 1976,
acrylique sur panneau, 100 x 73 cm. D.R.

 

Ce texte de Dominique Autié a paru dans la Nouvelle Revue française, n° 492 – janvier 1994, Éditions Gallimard, pp. 115-117.

 

 

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Mercredi 28 septembre 2005

07: 02

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

8 – De quelques notes à l'encre

 

 

 

annotation

 

(Cliquez sur le cliché pour l'agrandir)

 

 

Je les déteste.

Je déteste le libraire qui m'a vendu l'ouvrage comme si de rien n'était (si j'ai acquis le livre par Internet, sur la foi d'une description écrite de l'exemplaire – mais il m'arrive, sur un marché aux livres ou dans l'officine du bouquiniste d'éprouver quelque suspicion à l'égard de celui qui, mine de rien, expose un tel objet).

Et, surtout, je ne compte pas ma détestation pour la personne qui a détenu ce livre, l'a lu, et l'a rejeté en l'état, porteur de ses soulignements, voire de ses annotations personnelles. Je songe à quelqu'un qui se déferait de son linge, pour qu'un autre le vende. Son linge sale.

*

Mais qu'est-ce qui peut bien justifier cette sorte de haine sourde pour celle ou celui qui a pique-niqué avant moi sur le pré de la page et laissé trace de son passage ? Si ce n'est que je reconstitue son menu à travers ses déjections et vérifie que, comme la plupart des mes contemporains, il n'a guère fait acte social de manger. Il a saucissonné.

*

Ce sentiment, aussi, sans doute, que quelqu'un lit par-dessus mon épaule.

*

Remède au désir : elle est en général petite et grassouillette, entre deux âges ; devant les rayonnages de votre bibliothèque, elle vous explique comment, elle, son rapport au livre il est sensuel.

Je la redoute derrière presque chacun de ces exemplaires que signalent les catalogues de livres d'occasion [qques annot. à l'encre verte, qques pages cornées ds angle sup.].

*

Nul ne peut raisonnablement arguer d'un quelconque procédé mnémonique. Le double trait vertical dans la marge d'un passage, le soulignement d'une expression dans le texte ne permettront en aucun d'en retrouver la source quand la référence s'imposera, parfois des années plus tard. De plus, les raisons pour lesquelles tel passage, telle expression me touchent aujourd'hui et me paraissent dignes d'être fixées plus durablement, ne figurent pas explicitement dans le texte. Il s'agit, souvent, d'un rapprochement que j'établis ou qui s'impose. Ce qui signifie qu'un simple trait marginal serait supposé adjoindre au texte imprimé l'idée rapportée qui me rend celui-ci particulièrement significatif. Cela ne saurait se défendre.

Il faut donc chercher une tout autre fonction à cette activité du lecteur qui empreint de ses laissées son itinéraire de lecture. De même que votre chat patoune, parce que la domestication bloque une part du comportement animal au stade juvénile, il se peut que ce type de lecteur nourrisse quelque nostalgie du gribouillage propre à l'enfant qui biffe toute surface à sa portée – mode archaïque de découverte et d'appropriation de l'environnement, antérieur au dessin de composition et à l'accès au langage articulé.

*

Dupont-Durand n'étant pas Voltaire, il est peu probable que je confonde ses coups de crayon ou ses crottes de bic avec des marginalia [1].

*

Sans hésiter, je range dans la catégorie des déprédations – et non dans celle, prisée des bibliophiles, des dédicaces et envois – l'ex-dono [2], cette odieuse appropriation de l'objet par qui offre un livre à un tiers et se hausse au rang de donateur en y apposant sa griffe (et, la plupart du temps, le motif du cadeau). Dans les vitraux du moyen âge, le bienfaiteur ou la confrérie qui finançaient l'œuvre se fondaient dans la pâte du verre pour joindre leur oraison à celle de la communauté des fidèles et en recueillir les fruits, sous forme de promesses de salut. Leur paraphe était aussi discret (et, souvent, ludique, sous forme d'énigme ou de rébus) que les figurations d'Hitchcock dans ses propres films. Ici, l'intention s'exhibe, pavane, annexe le volume, se substitue à son auteur : c'est l'ostension du sympa, des bons sentiments en majesté, tartinés, sous-titrés pour malentendants, c'est le livre instrumentalisé, réduit à la fonction de dragée, de carte de visite ou d'anniversaire. Imagine-t-on quelque autre objet de consommation courante ou de luxe sur lequel il serait, de la sorte, loisible d'apposer l'inutile bavardage qui paraphrase le don ?

Ainsi ai-je acquis l'un des exemplaires reliés d'après la maquette de Paul Bonet du Théâtre et son double d'Antonin Artaud dans la collection « Métamorphoses » de Gallimard (deuxième tirage de 1944) qui porte, sur la page de faux titre, un étonnant ex-dono. Je ne juge pas des circonstances qui se profilent derrière l'évidente tendresse des mots – la formule a le mérite de lâcher la bride à l'imagination quant à la nature du lien qui a pu unir Madeleine à la récipiendaire de ce billet amoureux. Je prends l'aune, simplement, du gouffre qui semble bien séparer celui-ci du texte enserré dans les pages de ce volume-là.

Mais qui a manipulé l'un de ces exemplaires que les éditions Gallimard, jusque vers les années 1950, habillaient de cette reliure industrielle signée du designer qui en singularisait les motifs pour chaque titre, comprend que Madeleine ait pu considérer que Le Théâtre et son double, ainsi paré, aurait les mérites d'une boîte de pâtes de fruits ou de calissons d'Aix, sans en présenter les inconvénients : contrairement à la plomberie, aux plantes vertes et aux douceurs, le livre ne craint pas le gel.

*

 

À suivre.

 

[1] Sur les marginalia : la Revue de la Bibliothèque nationale de France a consacré son n° 2 (juin 1999) au Livre annoté – ISBN 2-7177-2075-8. On y trouvera un ensemble exceptionnel d'études et de reproductions de manuscrits et d'imprimés annotés.
[2] Ex-dono : Note manuscrite, généralement sur l'intérieur de la page de garde ou le faux titre, indiquant à qui l'ouvrage a été donné par l'auteur, l'illustrateur, l'éditeur ou un tiers. Petit glossaire du bibliophile et de l'amateur de livres proposé par le site-portail de livres anciens et de seconde main Galaxidion.com.

 

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

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Lundi 26 septembre 2005

06: 50

 

Sur un précepte de Hsieh Ho

 

sept_kakis

 

D'après le théoricien chinois Hsieh Ho, l'émotion esthétique révèle le rythme de l'esprit dans les gestes des choses vivantes.

Je trouve ce précepte issu de la Chine dans un livre sur l'Inde écrit à l'intention des Occidentaux pas un intellectuel Indien formé à l'époque de la domination britannique [1].

Hsieh Ho vécut au sixième siècle, il est l'auteur d'un Catalogue classant les peintres anciens (Ku-hua p'in-lu). Il détermina six canons en peinture [2]. Le premier tient en ces mots : Animer les souffles harmoniques.

Un Indien peu ou prou européanisé fait un détour par l'empire du Milieu pour nous rendre sensible ce qu'il juge être un trait constitutif de l'esthétique indienne. En musique, notamment.

Tant il est frappant en effet que les cultures du mélange fleuries sur le sous-continent indien n'ont pas produit d'art pictural autre que servile – à ses divinités innombrables, ponctuellement à ses princes (l'islamisation ne suffit pas à rendre compte de cette cécité picturale, d'autant moins que l'islam a longtemps composé avec l'épiderme, diversement pigmenté, de l'âme indienne). La sculpture de l'Inde classique est gestuelle – une danse dans la pierre, une érotique minérale. La musique indienne seule paraît répondre au premier canon énoncé par Hsieh Ho.

L'Inde a éconduit vers ses confins le bouddhisme, né – hérétique – de son propre terreau. C'est même la seule confession qu'elle ait ainsi traitée par le rejet pur et simple. Que préservait-elle d'essentiel, d'esthétiquement irréductible en elle, en exilant les sectateurs de Siddharta Gautama ?

Les études foisonnent sur la littérature védique, sur le brahmanisme et l'hindouisme, sur l'Inde classique et ses vestiges et, en aval, sur ce qu'on a nommé, un temps, « la jeune Inde » de Gandhi et de Nehru. Sur les arts plastiques de l'Inde, on se trouve devant des catalogues plus ou moins copieux d'accessoires sulpiciens en tout genre.

Interroger l'Inde, c'est tôt ou tard rencontrer ce précepte de Hsieh Ho – existe-t-il meilleure définition de l'activité du yogin ? — et buter sur cet étrange hiatus : toute une civilisation qui semble avoir respiré d'un principe qu'elle aurait expulsé, hors de l'espace profane du dehors [le macrocosme, cette mascarade de dieux à cent bras], laissant ses voisins s'y mesurer dans les deux dimensions de la calligraphie et du dessin ; pour mieux l'intérioriser elle-même, en peupler l'espace du dedans, celui du microcosme. Sur ce registre, l'Occidental n'a, pour approcher l'Inde, aucune prise.

 

[1] Cité par Ananda Coomaraswamy, La Danse de Shiva, éditions F. Rieder et Cie, 1922 ; nouvelle édition Tradition Universelle, éditions Awac, Rennes, 1979, p. 89. L'auteur ne précise pas de référence.
[2] François Cheng, Souffle-Esprit – Textes théoriques chinois sur l'art pictural, Le Seuil, 1989, p. 19.

 

Six Kakis, par Mou-ch'i (Fa-tch'ang, né au début du XIII° siècle). Encre sur papier, largeur 36 cm. Dynastie Song du Sud. Collection Daitoku-ji, Kyoto.

 

 

Vendredi 23 septembre 2005

06: 08

 

Mystique des linges
hicks

 

 

Les linges sont, par excellence, objets de manipulation. Parmi le mobilier domestique ou sacré qu’il parent, les biens consomptibles de la table, le corps qu’ils assistent jusqu’à partager son pourrissement, les linges circulent de main en main. Ils négocient la question de l’espace et, par l’usure soumis au temps, fraternisent dans la mort. L’éphémère humain, dont ils sont tissus et qu’ils attouchent, les rend vulnérables. Ne serait-ce que le vent, le moindre agent matériel les soustrait à l’immobilité. Plis, érosion mécanique ou chimique, morsure de la lumière les affectent. D’origine minérale, végétale ou produits minéraux de synthèse, ils témoignent assurément de la plus grande intimité de l’homme avec le monde. La moins spectaculaire aussi, celle qu’un ordre quotidien, sous nos climats, garantit.

Qu’on leur assigne des qualités strictement fonctionnelles ou qu’un sens moins tributaire les voue à la parure, les linges répondent dans l’esprit à la rigidité de l’ordre architectural : architecture domestique et mobilière des boiseries, des faïences et métaux, architecture somptueuse dans la pierre pour la conquête immobile du temps, la réponse est alliance des voiles, des tentures et des brocarts, aménité des linges de maison pour le meuble ou la vaisselle. Mais le corps duplice – figure tantôt dressée comme un fixe défi au soleil, tantôt livrée à son errement – requiert la gloire et l’intimité des linges. L’habit de lumière où s’engonce le torero, corps monumental exposé au sacrilège de la corne, imite la grave immobilité de la tapisserie. Tandis que le petit linge, soustrait aux regards, subit du corps toutes les malversations, en recueille l’odeur et les scories, perd à mesure de la gesticulation la stricte rigueur que des soins ménagers lui avait inculquée.

Pourtant, leur extrême susceptibilité au froissement, aux altérations que peuvent provoquer les différents états de la matière alentour, n’épuise pas l’ampleur des soins dévolus aux linges. Si humble soit leur fonction, ils semblent exempts de la trivialité que partagent, le plus souvent, ustensiles et outils. Car l’usage le plus privé, où l’agrément toutefois invente encore quelque enluminure aux objets, conçoit toujours une zone, plus reculée, de neutre efficacité : univers de coulisses, hétéroclite et monotone, entièrement subordonné au profit que réalise un geste bien ajusté (le monde des objets possède ainsi sa roture, dans l’ombre des fonctions nobiliaires). Or les linges, soustraits à de telles discriminations, sont entourés d’une sollicitude méticuleuse que leur degré de servitude n’affecte pas sensiblement. Du moins une certaine logique, qui prévaut ailleurs, paraît-elle réfutée à propos des linges ; on la trouve même inversée en diverses occasions.

(Autres linges : le manteau que l’impure veut toucher, préludant au manteau rouge des fous qu’on Lui jettera sur les épaules, le manuterge de Pilate, le linge immaculé de Véronique, le suaire, le rideau du temple. Autre, ce linge axial – dit le périzonium – par lequel la mort honteusement humaine s’innocente et devient l’adorable.)

Sans doute faut-il voir dans la conduite séculière comme dans les pratiques rituelles touchant les linges autant d’égards pour leur nature angélique. La contemplation muette des robes immaculées confond ce qui, hors la torsion plus ou moins douloureuse des linges, s’exclut ou renvoie seulement à des ordres distincts. La besogne des lavandières n’est pas moins ambiguë.

Un feu lucide a essoré la robe de l’ange. Complice de l’air, il n’est lui-même susceptible de cette candeur qu’à raison de la terre, agent matériel et symbolique de toutes les souillures, dont il est pure contradiction. Non qu’il figure ni même évoque une lessive exemplaire. L’ange toutefois, plus que toute fiction anthropomorphe, est ostentation des linges. Et tout linge s’éprouve à la robe irréprochable de l’ange.

Porteur de message, l’ange altère l’être qu’il visite. La joie de la visitation est joie du corps bouleversé. Il n’est pas de plus grand effroi, comme il n’est pas de plus vif ravissement.

L’ange n’est pas exactement vêtu de la robe. Celle-ci dérobe plutôt à l’étonnement la louche ambivalence du ventre inconcevable du visiteur. Mais elle n’est pas non plus objet de l’apparition. L’ange n’entre que vêtu de mon désir et de ma peur. Sa robe est mon désir d’être l’autre, devenu soutenable. À toucher les linges, le désir s’horripile. Désir exemplaires que celui des linges, qui mène si sûrement à l’annulation de ce qui se tient à distance de lui et le fascine. Les linges, qu’on évince, donnent à la nudité son arrière-goût de mort. Et la nudité n’a éludé le meurtre qu’en exigeant qu’on la dévoile.

Mais qu’on touche les linges intérieurs, il s’agit d’un lent glissement vers l’extase d’être touché, lové dans les linges qui communiquent à ce qu’ils enveloppent leur essentielle passivité. La brève réconciliation de mon corps, c’est ma robe consentie. En elle je compromets mon effroi d’être l’autre. En elle, je m’oublie.

La perte d’une identité contradictoire, pour n’être pas irrévocable, attente pourtant à la sérénité des linges. L’autre en moi n’est qu’absolue violence. Mais que vienne à se résoudre toute contradiction dans cet écart – par la grâce d’un seul instant d’unanimité – alors semblera pacifique la plus extrême subversion. On ne peut, sans le dénaturer, dissocier un tel mouvement des conséquences immédiates dont il expose à tous regards les marques plus ou moins outrageuses. Ainsi la joie, la peur mêlée, ainsi le rire et toutes violences adventices liées à la visitation mouillent-ils les linges.

(Les trois années de vie publique de Jésus consistent, pour l’essentiel, dans la reconnaissance de son humanité. Qu’on me laisse seulement toucher le bas de son manteau… Le pardon que Jésus accorde publiquement à la pécheresse met en jeu, sous le manteau, cette intime reconnaissance : la chrétienté en retient la gratitude – qui n’est qu’un lointain produit, du moins chez un dieu, de l’extase éprouvée dans un tel glissement ontologique. Jésus-le-dieu se love dans l’humanité de son corps tangible, ainsi que l’homme pénètre, en marge du rêve, l’unanimité fugitive d’être l’autre.)

Tissée, la matière lingée relève d’un ordre architectural primaire et microscopique. En cela elle invoque une géométrie du vide : la trame négative des interstices est le miroir de la matière tramée. En elle se logent les plus infimes poussières, de sorte que la souillure, au lieu de s’en tenir à une emprise superficielle, s’immisce au linge, s’achemine et s’intègre. L’altère.

Cet itinéraire intérieur est aussi celui de l’eau. Et par l’eau investie, la surface s’avère volumique et pondéreuse ; trop vaste d’ordinaire pour que la main d’une seule portée en évalue le poids, le linge s’aggrave et fait masse à l’épreuve de l’eau. Celle-ci, bien plus que la seule médication de la soif, assume celle des accrocs dommageables aux choses dans leur personne (si ce n’est trop étendre l’usage commun de vouloir signifier par là que la souillure, s’en prenant aux linges, dénonce l’identité de celle ou celui que concerne la permanence de leur statut). L’eau qui outre, extorque, rassérène.

Les linges subissent ainsi l’atteinte de la crasse la plus ordinaire, celle du dehors contre quoi toute asepsie se révèle dérisoire. Il est une autre malversation cependant qui les assujettit, de façon radicale, à des rituels insistants : le corps se couvre en eux, que la mort harcèle, ravine.

(La Face, d’abord. Poussières, insectes, pollens retenus sur la suée – l’angoisse gravissante, sur le chemin du Lieu du Crâne, fait du Visage un papier tue-mouche – coulées d’un sang terreux par le poids de Sa tiare de ronces, coulées de larmes, de salive, de cérumen. Celle, blonde et pubère, qui s’approche et prend dans sa robe un Tel Visage, vole son nom à l’Image de son Amant : vera icona.)

L’impression de la Sainte Face sur le linge de Véronique a valeur de souillure exemplaire : on ne concevrait pas de plus grand sacrilège que de soumettre à la lessive cette macule. C’est qu’il n’est pas d’autre preuve de l’humanité de Celui qui s’est ainsi oublié. Il n’est pas non plus d’autre preuve de Son amour, puisque selon toute vraisemblance Il était nu sur la Croix.

Le périzonium, dont l’art occidental revêt la nudité du Dieu-cloué, se présente d’abord comme un voile de pudeur jeté par ceux que cette mort horrifie. Toutefois, ce premier mouvement ne saurait tenir compte du sens profond que le christianisme attache au théâtre du Golgotha. Celui-ci exige qu’un dieu-fait-homme épuise son humanité dans le plus extrême supplice. Tout converge au moment de la mort : comme dans la pendaison, le crucifié s’érige-t-il, ensemençant la terre noire d'où va pointer l’herbe à tête d’enfant dès la lune suivante ? Il n’est pas douteux cependant qu’à son dernier souffle les muscles cèdent : la terre, plongée dans les ténèbres parce que le soleil s’est soudain obscurci, s’illumine alors d’un jet d’urine et d’un cri. Le rideau du temple se fend par le milieu. Les Écritures, pour leur part, ne font mention que de l’eau qui vient, mêlée au sang, par la plaie qu’un soldat lui aurait ouverte au côté. Blessure symbolique.

Le linge qui, à cet instant, lui aurait pris le ventre eût recueilli toute la lumière qu’un tel oubli fit sur le monde. Linge vitrail, à étendre, comme ailleurs les draps de noce, au matin, attestent que tout est consommé.

(Périzonium, cela-qui-ceint-la-zone : orbe du ventre, mais aussi ceinture où l’on met de l’argent, ocelle des pierres précieuses, région de climat, constellation d’Orion.)

 

Dominique Autié.

 

 

Ce texte a paru dans la revue Argile , éditions Maeght, n° XVI, été 1978.

Sheila Hicks, Tons and Masses (détail), exposition, 1978, Lunds Konstahall (Suède). Sheila Hick avait, pour cette exposition, agencé dans l'espace huit tonnes de linge prêté par l'hôpital local. In Gille Plazy, Sheila Hicks, revue Cimaise, n° 158, 1981.

 

 

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Mercredi 21 septembre 2005

06: 43

 

 

Des bienfaits de la vitrification des morts
boulee

 

Plût à Dieu que l'usage de la vitrification des os se fût introduit, et plût à Dieu, aussi, que j'eusse des amis qui pussent rendre, un jour, ce dernier office à mes os desséchés et exténués par de longs travaux ! Il seraient, grâce à eux, convertis en une substance diaphane, à jamais incorruptible, d'une couleur agréable qui lui est particulière. Cette substance n'offre pas le beau vert des végétaux, mais elle présente l'aspect laiteux et chatoyant du jeune narcisse et l'opération, qui peut la produire en quelques heures, est une preuve de ce que la Toute-Puissance divine accomplira le jour de notre brillante résurrection.

L'homme qui s'exprime ainsi est le Dr Joseph Becker, né à Spire en 1628, mort à Londres en 1685. Un baroque.

Je tire ce texte de La Crémation et ses bienfaits d'Alexandre Bonneau [1], un des ouvrages qui illustrèrent et défendirent, au dix-neuvième siècle, la cause des partisans de la crémation. Celle-ci avait été mise à l'ordre du jour par la Révolution. On parlait à l'époque, non de crémation, mais d'ustion ou d'adustion et ceux qui préconisaient qu'on fît brûler les morts constituaient le parti des ustionistes. Parti, car d'emblée il s'est agi d'en finir avec la mainmise de l'Église et sa croyance à la résurrection des corps. Les crématistes, quoi qu'ils affirment aujourd'hui, se sont toujours recrutés et se recrutent toujours parmi les libres penseurs et les tenants de la plus indigente laïcité. On invoque les pratiques d'autres civilisations, les nécessités d'une hygiène urbaine, mais il n'existe aucun autre fondement historique et idéologique sérieux au militantisme des crématistes, aujourd'hui, dans l'Occident continental [2], qu'un anticléricalisme primaire.

Le bon docteur Becker n'en est pas encore là. Toutefois, le procédé de vitrification des restes humains qu'il a mis au point passe par la crémation du cadavre et c'est ce qui lui vaudra au moins deux héritiers sous la Révolution. Le premier, fondeur de déchets métalliques de son état, le citoyen Gautier, confia ses vues à un conventionnel ustioniste : Ah ! citoyen, si nos législateurs permettaient de brûler les corps, je voudrais donner les moyens de recueillir entièrement pour une famille tout ce qui reste d'inanimé après la mort. Je voudrais satisfaire une foule d'enfants. L'un aurait les eaux produites par l'évaporation ; un autre aurait les cendres provenant des chairs ; et les os donnant une assez grande quantité de verre, il serait possible de distribuer aux autres enfants des médaillons plus précieux qu'une peinture fragile, qu'un goutte d'eau et la transpiration même pourraient altérer.

C'est toutefois l'architecte Giraud, à qui l'on devait le Palais de Justice et l'architecture des prisons de la Seine, qui fit son miel, dès l'an IV, de l'héritage vacant de Becker. Il publia un ouvrage intitulé Les Tombeaux, dont il donna une nouvelle édition en l'an IX (1801) augmentée de plans. Giraud entendait cristalliser toute la population de la capitale et des environs. Voici le résumé qu'Alexandre Bonneau donne du projet. Une nécropole unique, n'occupant qu'un espace assez restreint, devait s'élever aux portes de Paris, soit aux buttes Chaumont, soit à la barrière de l'École. Au centre, serait dressée une haute pyramide, surmontée d'un globe transparent, éclairé la nuit, sur lequel on aurait lu ces mots sacrés : Respect aux Mânes ! Dans la pyramide, on devait établir un vaste fourneau, sur lequel on aurait placé quatre grandes chaudières remplies de la lessive caustique dite des savonniers, et pouvant contenir chacune quatre cadavres. La lessive des savonniers aurait dissous les chairs qui, réduites en gelée, auraient été placées dans de grandes fosses creusées dans ce but et pouvant contenir une quantité énorme de cette bouillie humaine. Quant aux squelettes, bien et dûment numérotés, ils auraient été laissés pendant un an à la disposition des familles, qui auraient été libres de les retirer ou de les faire vitrifier dans la nécropole. On leur aurait rendu ce cristal précieux sous la forme de médaillons représentant les traits du défunt, de bustes, de bijoux de toutes sortes, au gré des parents.

Giraud prévoit qu'une part des ossements ne serait pas retirée dans le délai fixé. Il en recommandait alors la vitrification. C'est désormais lui que je cite : C'est ainsi qu'on parviendrait en peu d'années à élever un monument unique en son genre, plus majestueux que tous ceux de l'Égypte, digne d'être cité dans l'histoire des fastes de la France et propre à exciter l'envie et l'admiration de tous les peuples de la terre. Il s'agit, selon ses plans, de construire une vaste galerie à arcades autour de la nécropole. On y élèverait, avec les ossements vitrifiés, de superbes colonnes et de beaux tombeaux antiques, surmontés de grandes lampes sépulcrales suspendues par des guirlandes, précise Bonneau. L'ornementation de la nécropole se serait complétée d'années en années, puisque chaque année aurait fourni son apport de cristal.

Le kitsch flamboyant anticipe ici l'art pompier du siècle suivant et préfigure le palais du Facteur Cheval. L'ère industrielle approche et, avec elle, une réflexion d'ensemble sur la place de l'homme dans la ville [3]. Ce sera l'époque des petits et des grands systèmes utopiques – Robert Owen, Saint-Simon, Charles Fourier et ses phalanstères… De nombreuses constellations montent au ciel utopique dans la première moitié du dix-neuvième siècle, écrira Gilles Lapouges, mais les clartés qu'elles distribuent sont obscures : étoiles de troisième grandeur, elles scintillent à peine et peut-être les fulgurances de Fourier éteignent-elles tous les objets qui gravitent dans ses parages. Parcourir la littérature utopique des débuts de l'âge industriel, c'est choisir l'ennui et la banalité [4].

Avec Becker et Giraud, nous sommes encore en amont, dans une sorte de fraîcheur du regard posé sur la mort. La nécropole de Giraud, dans sa tentative de doter la république laïque d'un palais translucide, ouvragé avec le corps même de la Nation, n'est dénuée ni de grandeur ni de portée symbolique. Bientôt cependant l'hygiénisme va offrir le prétexte d'une argumentation scientifique à la cause crématiste et l'opposition de l'Église provisoirement dessiner au débat son vrai visage. Tout le travail des crématistes, ces dernières années, aura consisté à enfouir cette hache de guerre et à parer leur cause du terne uniforme de la laïcité.

À enterrer la mort.

 

 

[1] Alexandre Bonneau, La Crémation et ses bienfaits, Éditions É. Dentu, Librairie de la Société des Gens de Lettres, Paris, 1886.
[2] Cette précision s'impose par le constat d'une relation significative entre l'insularité (Japon, Royaume-Uni) et un recours ancien, passablement autonome à l'égard des religions et des idéologies, à la pratique de la crémation. On se reportera, pour une approche rigoureuse de la crémation, à l'étude de Patricia Belhassen, La Crémation, le Cadavre et la Loi, Collection des Travaux et recherches, Panthéon-Assas Paris II, éditions L.G.D.J., 1997.
[3] Voir notamment Françoise Choay, L'Urbanisme, utopie et réalités, Le Seuil, 1965. Disponible au format de poche, collection « Points ».
[4] Gilles Lapouges, Utopie et Civilisation, Éditions Weber, 1973.

Étienne-Louis Boullée (1728-1799), Muséum, Pl. 31, BNF-EST Ha 56, ft 7. Bibliothèque nationale de France, site des expositions virtuelles de la BNF.

 

 

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Lundi 19 septembre 2005

06: 52

 

Du discours allergène

de la personnalité allergique

 

De la survie en milieux hostiles [XIII]
(Courts manuels portatifs – 15)

chat_allergique

Éloge du collier élisabéthain

 

Rendant hommage il y a peu, ici même, à la femme à chat, j'ai passé sous silence, et j'ai eu tort, l'une de ses vertus cardinales : celle de n'être pas allergique – aux poils de chat, cela va de soi, mais au-delà de ne pas compter le mode allergique au nombre de ses registres, de ses moyens d'action et d'exercice du pouvoir. Pour la simple raison qu'elle aura, au moins une fois, été confrontée au visiteur (plus plausiblement à la visiteuse – à l'hôtesse, la commensale, la colocataire) à qui la seule vue de son chat aura donné le signal de l'antienne allergène [j'entends bien signifier par l'emploi de ce qualificatif que le discours, pré-écrit, de l'allergique, en l'absence de tout symptôme péremptoire d'œdème de Quincke, est à ranger dans l'ordre des causes efficientes des symptômes allergiques, quand ils adviennent, pour ne pas dire qu'il en est, dans une majorité de cas, le facteur déclenchant].

Qui s'est trouvé le témoin (c'est-à-dire, toujours peu ou prou l'enjeu instrumentalisé) de cette forme particulièrement redoutable de prise de pouvoir ne l'oublie pas. Cette expérience peut même vous convaincre – c'est mon cas – de récuser depuis des lustres tout recours à cette science hautement inexacte qu'est l'allergologie alors qu'en toute objectivité vous êtes victime, deux fois par jour quand ce n'est pas en pleine nuit, jours fériés compris, de crises d'éternuements en salves à desceller la plomberie ; si un étranger prédit, plus qu'il n'interroge, que vous êtes allergique, aux pollens sans doute, vous avez appris à briser là d'un non sans appel. Vous avalez chaque soir votre dose d'antihistaminiques depuis trente ans et vous exigez qu'en retour on s'abstienne de vous prêter le moindre profil allergoïde.

Je n'ai trouvé dans la littérature (selon l'expression consacrée) qu'une seule allusion à une tentative de nosologie de la personnalité allergique. Pourtant, comme la veuve anthume, la présidente d'association caritative et la propriétaire de caniche, l'allergique exerce un pouvoir immédiat (non médiatisable), tyrannique et bavard sur son environnement humain comme non humain selon une partition strictement codifiée. Comme l'alcoolique et l'érotomane, l'allergique ignore l'improvisation. Comme la personnalité narcissique, l'allergie dessine un style de présence au monde.

olivas

Il y a de nombreuses années déjà, j'ai eu la chance d'assister sur la durée à un numéro de duettistes parfaitement rodé, interprété par une mère et sa fille toutes deux allergiques au lait de vache. Je leur dois d'avoir pu observer par quelle subtile stratégie le spectre de la crise [pas l'œdème : la crise] implique, compromet toute personne qui entre dans la maison, susceptible de cacher un quartier de Vache qui rit dans ses semelles à double fond, tout convive qui se montrera peut-être incrédule quand on lui commentera le plateau de fromages, tout interlocuteur à qui l'on veut du bien et qui ignore que le bébé humain une fois sevré n'a plus besoin de consommer de lait – d'autant que le lait (de vache) est un poison, comme l'attestent, s'il en était besoin, les ravages que la seule vue d'un yaourt provoque sur nous, n'est-ce pas ma chérie ?

Par équité, je fais mention de mon ami Bernard, dont la délicatesse consiste à développer deux syndromes distincts : d'une part, une impressionnante phobie des insectes volants et rampants et, d'autre part, une allergie à l'oignon. L'un des débats de prédilection qui occupent les trop rares soirées que je partage avec cet être très cher porte sur la pertinence du concept d'hystérie masculine. Il se trouve que, de fort longue date, nos avis concordent. C'est donc aux conditions de validité de l'anamnèse, de la diagnose et de la cladistique que nous pouvons consacrer le meilleur de nos disputes.

Voilà des années, pour ma part, que je préconise le port du collier élisabéthain – dispositif également nommé carcan ou collerette, conçu pour empêcher l'animal domestique (ordinairement le chien) de lécher une plaie ou une région eczémateuse –, qui présenterait le double avantage de signaler de loin la présence de l'allergique et de lui servir de porte-voix. Pour l'homme comme pour le chat dont la robe est désignée à la vindicte, il peut être précieux d'être averti qu'on pénètre en zone allergène – un lieu où se tient le discours à la fois fondateur et substitutif de la crise allergique. Libre à vous, dès lors, de consentir ou non à jouer le jeu.

 

(En frontispice) Collier élisabéthain posé à titre expérimental sur un chat allergique à son environnement humain. D.R.
(Ci-dessus) Gas Mask Girl, série des Misery Children de Kathie Olivas. © Skeletonart.

 

Vendredi 16 septembre 2005

07: 16

 

La Cure
tassel

 

Le Grappin a chanté toute la nuit dans la cheminée comme un rossignol.

Il a, ce matin, la mine pire que jamais, le teint terreux, ravagé. Verchère, Cotton et Mandy — l’Antoine qui me reluque à la sauvette — ont renoncé, à sa demande, aux tours de garde qu’ils assuraient, le fusil à portée de main, depuis le mois dernier. Il a prétexté la neige : il n’y avait pas la moindre trace aux abords de la maison ; ce qui prouve bien que le Grappin seul, et non quelque maraudeur, est coupable de ce vacarme qui fait trembler les murs de la cave au grenier et réveille la fille Chaffangeon, la couche-toi-là des voisins.

Ils en ont avalé des couleuvres, tous ceux d’ici ! À commencer par le père Chaffangeon, le fidèle parmi les fidèles, qui s’est battu contre l’évidence devant le ventre de sa Catherine, qui enflait de jour en jour. Il ne fallait pourtant pas chercher bien loin : les deux bâtisses sont mitoyennes et les jardins communiquent ; et le regard creux du vieux Jean-Marie, son étrange rictus en disaient long, au petit matin, sur la sève vitale que la petite échauffée lui avait tirée des heures durant, comme on vide un crustacé en lui aspirant goulûment la substance.

Je venais de m’installer auprès de lui, à l'époque. Malgré son empressement à mon égard, j’ai vite compris qu'il attendait que le fruit fût mûr dans le jardin d'à côté et que cette impatience le rongeait : à mesure que la Catherine s'épanouissait, que sa silhouette d'enfant promettait de s'alourdir, de s'arrondir, qu'il croyait discerner sous la blouse l'esquisse d'un renflement, son peu de sang lui montait aux tempes. Il rentrait alors, les premiers temps où je fus près de lui à demeure, dans un état de grande confusion que je m'efforçais de soulager. Son corps était pris de soubresauts. Seules ma bouche et mes mains parvenaient à dériver les ondes qui semblaient enfermées en lui et le faisaient tressaillir comme une bête agonisante. À l'automne, gorgée tout un nouvel été du soleil fauve qui pétrifie la terre des Dombes et visite la vigne, la Catherine est venue porter elle-même à l'étendage ses premiers linges de femme.

Je l'ai vu aux aguets, des journées entières et jusque longtemps après la tombée de la nuit. Lorsque la dernière lumière s'était éteinte aux volets des Chaffangeon, il allait s'étendre une heure ou deux, frappé d'hébétude. Vers une heure du matin, il se relevait, se glissait jusqu'à ma chambre. J'étais avertie par les craquements du plancher, par le loquet, la porte qui grinçaient. J'ai dû m'accommoder de ses insomnies, de ses effractions auxquelles j'ai fini par me préparer. Il se jetait à mon chevet en sanglotant et me prenait à témoin de sa souffrance : Tu n'as pas vu ses hanches, ce soir, dans la lumière frisante du couchant ! Elle portait sa robe en toile blanche. Sur l'écran du tissu, le soleil a projeté ses reins, dessinés pour l'amour. Et ses seins… Tu n'as pas vu sa poitrine, aujourd'hui ! Sa robe en devient trop étroite…

Le printemps suivant, un soir, j'ai su qu'elle l'avait consommé. Dès lors, c'est vers la remise aux outils qu'il courait à la nuit noire attendre qu'elle le rejoigne. Il languissait tout le jour, s'embrasait le soir venu, se dévorant de désir et de doute auprès de moi. Tu n'as pas vu son ventre ! Son bel abricot tout de velours encore… Dis-moi qu'elle va descendre, qu'elle ne s'endormira pas, que le chien ne va pas nous dénoncer. Jure-le ! Il était repris de tremblements et suffoquait à chaque mot. Ses yeux parfois se révulsaient. Comment lui aurais-je avoué que la petite Chaffangeon me privait désormais d'un office auquel, je l'ai dit, je m'étais soumise, mais dont je mesurais avec un soudain effroi qu'il venait à me manquer ?

Il y eut l'enfant, le scandale. Les nuits dans la remise s'espacèrent. Il m'était rendu, avec sa fièvre, avec la lame incandescente des égarements passés qui lui fouillait l'intérieur du corps.

 

Quand il m'a implorée, le jour même de notre rencontre, je fus rebutée d'abord par sa maigreur, ses dents, son haleine de vieux. Je n'imaginais pas exactement ce qui m'attendait mais, au fond de moi, une force plus puissante que ma volonté me poussait à répondre à ses invites, qui se faisaient chaque jour plus pressantes. Je ne manquais pas d'amants enviables que ma jeunesse attirait. J'étais lasse pourtant de leurs ferveurs de routine, des litanies de la séduction qu'on me susurrait recto tono, aux lisières de l'ennui. On me béatifiait jusqu'au bâillement. Dans le nimbe de mon plaisir canonique, je rêvais d'autres transports, d'extases d'hérésiarque. Mes chevaliers servants d’alors n’avaient de cesse qu’ils ne m’exhibent à leur bras dans les bals, les tavernes, les cabarets de mon village natal. À ma lassitude, à leur désœuvrement s’ajoutaient pour moi les sarcasmes à peine contenus des anciens qui m’avaient vue grandir et la réprobation des miens, à qui les allusions et les gloses n’étaient pas épargnées. Ici, nul ne me connaissait. Pendant l’interminable journée passée dans l’omnibus, avec mes maigres effets dans une malle, je songeais qu’il serait sans doute délectable de paraître, pour la première fois, aux yeux de toute une minuscule bourgade perdue dans le silence des Dombes ; j’imaginais les sous-entendus égrillards, je les guetterais sur les faces chuchotantes des bigots, dans les éclats de gueule et les rires gras des journaliers attablés dans l’auberge — peut-être un gamin se chargerait-il de me prendre à partie, répétant à voix haute ce qu’il aura entendu sur toutes les lèvres depuis mon arrivée : Eh ! la sacristine, la bedeaute, hou ! la suissesse… On ne doit pas s’ennuyer à la cure ! Quoi qu’on dise, il en coûte toujours à une femme d’être mise en cause ; mais, en la circonstance, il ne me déplairait pas de bousculer un peu les âmes qui doivent, sur ce coin de terre, inventer bien des compromissions intimes pour s’accommoder de l’isolement et du sombre décompte des saisons qui constitue, pour jeunes et vieux, la maigre raison d’exister.

Lui, cependant, prit l’exact contre-pied. On me fit descendre de l’omnibus dans un gros village qui était encore à une heure de ma destination. Une femme sans âge me conduisit chez elle et m’informa qu’on viendrait me chercher le soir même pour effectuer, en voiture, la dernière étape. Elle m’offrit à dîner ; mais son peu d’aménité par ailleurs me fit renoncer aux questions qu’il me brûlait de lui poser sur les motifs de cette étape, sur ses liens avec l’homme que je rejoignais, sur les coutumes du pays. En fait, on me convoya beaucoup plus tard qu’on ne me l’avait laissé entendre d’abord et je parvins à bon port au milieu de la nuit. Depuis cette arrivée clandestine, je n’ai pas eu l’occasion ni le droit de quitter la demeure. Je prends soin de ne jamais me montrer aux fenêtres côté rue. J’ai vite su par l’Antoine que mon maître ne se prive pas de parler de moi, d’invoquer mon nom à tout propos. Mais il déploie toutes les ruses pour écarter les curieux. Il a fallu cette levée de boucliers contre le tapage nocturne et les exactions du Grappin pour qu’une poignée d’hommes du village franchisse son seuil.

Les premiers temps, je fus effrayée par la survenue du charivari, les bruits de chaînes, les coups de bélier dans les murs de la cave, qui secouaient tout dans la bâtisse. Il tentait bien de me rassurer, jurait que ça provenait d’à côté, que le père Chaffangeon travaillait la nuit dans sont cellier pour meubler ses insomnies. Mais je ne pus manquer de faire bientôt le rapprochement entre le vacarme et les brusques sautes d’humeur de mon hôte. Il ne parvint d’ailleurs pas à composer bien longtemps et, au bout de quelques jours, résolut de quitter la chambre précipitamment aux premiers appels. Le temps qu’il dévale l’escalier, les bruits changeaient d’intensité et de nature. Des râles, des cris alternaient avec un brame lugubre. Si je tendais l’oreille, je discernais des tintements de ferraille qu’on remuait, des chocs mats — un gros sac de grains qu’on aurait jeté de toute la hauteur d’une maison. Cela pouvait durer une heure, mais il arrivait qu’il ne remonte qu’au point du jour, la démarche incertaine, comme si les os le faisaient souffrir à chaque pas ; pourtant, il dansait un feu de malice au fond de ses orbites de masque mortuaire, à la façon dont les grosses bougies d’autel se consument en se creusant de telle sorte que la flamme se devine seulement dans la pâleur phosphorescente de la cire.

C’est moi qui suis descendue. Sans doute, tôt ou tard, m’aurait-il enjoint de l’accompagner à la cave. Mais, de jour en jour, je me surpris à guetter les échos de leur commerce, dont les épisodes se succédaient tel un cérémonial immuable. Je ne pouvais en détacher mon esprit, bien qu’il eût toutes raisons de profiter de ces répits, et mon corps ne tarda pas à se conformer aux figures imposées de leur rituel : le sang me venait au visage, le ventre me bouillonnait comme un chais qui fermente, ma bouche, mon sexe, mon anus étaient pris de contractions irrépressibles. Bien avant que je ne cède au désir de les rejoindre, j’avais compris que le Grappin est sodomite.

De ce jour, la maison entière devint le théâtre de nos congrès orageux. Ils oublièrent toute retenue à mon égard. Il n’est pas une abomination qu’ils ne transgressèrent. Pourtant, cible de leurs encerclements orduriers, enjeu des surenchères les plus extravagantes, je me ressentais diaphane, inexistante sous des assauts dont je finissais par douter d’être l’objet. Il m’arriva de les défier, de venir les provoquer de ma peau, de tendre jusqu’à leurs orifices et leurs pédoncules les replis liquides et brûlants de mon ventre ; ils semblaient ne pas même éprouver ma présence : je n’étais que le prétexte de leur folie.

Ce n’est qu’à force de m’invoquer, de mêler mon nom à ses étranges cérémonies de la nuit, qu’il est parvenu, dit-il, à me donner corps. Il lui suffit dès lors de prononcer mon visage, de réciter chacun de mes membres, d’épeler mon sexe : Ceci est mon corps, m’entend-il lui murmurer dans son délire ; et ces mots, il me contraint à les répéter pendant tout le temps qu’il gît à mon chevet. Il est vain, dans ces circonstances, que je m’approche, que j’offre de le toucher ; il proteste que je le priverais de la puissance sacrée de la parole, qu’il veut jouir de ma présence réelle. C’est ainsi, peu à peu, à me refuser les gestes et m’interdire des soirées entières le séjour de sa peau fanée, qu’il est parvenu à me rendre avide d’un commerce charnel qui répugnerait à toute autre que moi. Tandis que j’ânonne, comme un écolier s’abrutit des vers qu’il peine à retenir ou fait des lignes, je songe à son membre noueux de cachectique, à ses bourses efflanquées. Il y a un temps pour le Sacrifice, un autre pour l’oraison. Et lorsque ce dernier s’annonce enfin, ma fièvre n’est pas mieux traitée. S’il consent à ce que mes lèvres le fouillent, provoquent la crampe douloureuse qui lui fait bientôt son regard d’agonisant, je dois conformer mon désir à l’exercice d’abstinence qu’il m’impose par ses orgasmes secs : je sens le corps caverneux se tordre, le gland se durcir sous le spasme, je le vois virer à l’encre et le méat palpiter comme une gueule d’anguille — mais pas une glaire, pas un filament de foutre (tel un enfant qui n’a plus rien à vomir, dont les entrailles pourtant se révulsent dans de tragiques haut-le-cœur). Irais-je lui gober la semence à même le testicule, lui planterais-je dans la hampe la lance de mes dents, il me refuserait encore les espèces !

Si l’on savait ce que c’est, on mourrait, geignait-il. Et c’est là ce qu’il nomme sa connaissance convulsive de la transsubstantiation : Circa res oblatas, ainsi que l’a posé l’Ange de l’École. L’oblation sacrificielle… Le Docteur Angélique enseigne qu’il y a sacrifice lorsqu’à l’égard des choses offertes quelque chose est fait. Et que fait-on, petite, sinon cette fraction des espèces sacramentelles, le corps et le sang séparés ex vi verborum, par le seul pouvoir des mots. Mais les grands controversistes s’affrontent à ce propos. S’ils savaient, s’ils savaient ce que c’est, ils mourraient ! Et la raideur lui revient, le verbe lui embrase le gland de nouveau, comme gonfle soudain la langue de feu surgie sous le souffle hors d’un lit de cendres qu’on aurait dites refroidies. Comme s’il n’avait pas suffi qu’on s’empoigne sur l’objet de l’immutation, qu’on doute de la portée du sacrifice, il leur a fallu gloser sur la nature originaire de la chose offerte, argumenter sur la materia ex qua. Ah, petite ! comme si la sérosité de tes liqueurs devait faire défaut à ma langue !

Il importe, à ce point de son oraison, que je lui donne à contempler l’effigie de mon désir : la véronique, le linceul de la mise à mort, l’objet du délit qui porte, empreint, le chrême sapide de mon rut. Je lui présente l’image achéropite — non peinte de main humaine — de mon visage intime, l’icône odorante. Sniffe, sniffe, lui dis-je, ma présence réelle. Ceci est la lettre et l’esprit, mon foutre perdu pour toi. D’étranges crépitements accompagnent la fournaise qui monte alors de la couche, une odeur piquante de bois brûlé nous fait tousser. Le cadre du lit porte les stigmates de ces brefs brasiers.

Une nuit, parvenue à m’endormir bien que brisée par le verbe, je fus réveillée par la voix égrillarde du Grappin qui se faisait chuintante à mon oreille. Son souffle court me balayait l’épaule et je reconnus l’haleine lourde, chargée des miasmes de mille cadavres en décomposition. Philomène, je vais te transverbérer… Par la fenêtre sans volets entrait un faux jour de nuit américaine. Écartant le drap, il approcha la bouche de ma poitrine, sans me toucher. Telle une lame chauffée à blanc, la douleur me fendit l’intérieur du corps, je sentis qu’on me chantournait, qu’on me sculptait en dedans. Je crus mourir jusqu’à ce que le Grappin se redressât et, dans l’obscurité, répandît plusieurs salves d’une chaleur suave sur la peau intacte de mes seins — dont je compris qu’elle s’était, en surface, refroidie comme l’épiderme d’une morte.

Il s’éloigna et, en ricanant, prononça quelques mots indistincts auxquels un autre rire fit écho. Le Grappin n’était pas venu seul ; pendant tout ce temps, Jean-Marie était resté en retrait dans l’encoignure.

 

Je me sens lasse, comme désertée par les mots eux-mêmes. Lui se consume, sans relâche. La tempête — avec la foudre qui calcine le bois du lit et les grincements de dents du Grappin parmi les éclairs — naît de cet écart entre les basses et les hautes pressions du langage entre nous. Cette fois, il n’a pas protesté et m’a épargné ses chantages habituels quand je lui ai annoncé que je partirais demain dans le Calvados auprès de ma cousine Thérèse. L’hiver y est doux.

Thérèse dit souvent, pour me taquiner, que je n’existe pas, que je suis une pure légende, une invention de l’esprit torturé de mon maître. Ou pire encore : un fantasme du Grappin. Pour Thérèse, j’existe. L’été, nous passons la journée entière cachées dans la campagne. Et pendant des heures je l’écoute, nue, me parler de Dieu.

 

Dominique Autié.

 

 

 

Mercredi 14 septembre 2005

07: 09

 

L'œuvre en ligne
de Karim Louis Lambatten

 

enoch

llkkll.blogspot.com

 

 

«
En voyage en Égypte, un architecte allemand remarque sur les bords du Nil un maçon arabe en train de construire une maison de pisé. S'approchant, étonné par l'ampleur et la qualité de l'ouvrage, il lui demande : Elle est bien belle ta maison, tu peux me montrer ton plan, que je voie ce que ton travail va donner une fois qu'elle sera achevée ? Et l'Arabe de lui répondre en souriant :
Comment veux-tu que je te montre un plan de ma maison, alors que je n'ai même pas fini de la construire ?
Cette anecdote, que je tiens du maître qui m'enseigna la construction à l'école d'architecture, m'a toujours semblé riche de sens et représentative de l'abîme qui existe entre l'Orient et l'Occident, comme celui qui se creusa entre les maçons de l'époque romane et les tailleurs de pierre du gothique.
En ce sens, je pense que toute la littérature prophétique, sacrée, ancienne doit impérativement s'aborder comme une plongée charnelle dans le monde, comme le lieu de la méditation et la médiation avec les forces qui nous façonnèrent. Ces textes sont véritablement le dernier rempart de l'âme dans ce monde désincarné et transparent, ils sont un véritable refuge pour qui cherche la main consolatrice.

Voilà ce que répond Karim Louis Lambatten quand nous lui demandons pourquoi cette prière intérieure et ce mouvement méditatif – ces termes sont encore les siens pour tenter de qualifier sa démarche – qui suivra scrupuleusement le texte du Livre d'Enoch.

Je me répète souvent, ici même : l'Écriture appelle l'écriture – nous ne pouvons faire mieux que prêter notre effort à une langue qui nous est immémoriale. Mais nous ne pouvons rêver mieux que cette tâche qui nous est assignée : sans relâche, comme d'autres veillent tandis que nous dormons, écrire – c'est-à-dire malaxer, pétrir encore la chair de textes en quoi le Verbe s'est investi… Le Cantique des cantiques, l'histoire de Joseph ainsi que Thomas Mann, telle épopée de l'Inde antique… Écrire hors les mots, comme le fait Karim Louis Lambatten, peut être une ascèse plus grande encore – l'anachorète loge hors les murs.

Les livre d'Enoch (ou Hénoch) comptent parmi les pseudépigraphes de l'Ancien Testament, ces écrits intertestamentaires dont la découverte des manuscrits de la mer Morte dans la grotte de Qoumrân en 1947 a permis, pour nombre d'entre eux, de préciser sinon l'origine, du moins le cheminement mystérieux. Des fragments araméens des première, troisième et quatrième sections du Livre d'Hénoch (il existe deux autres textes qui font référence au patriarche biblique, dont un Livre des secrets d'Hénoch) ont ainsi été retrouvés à Qoumrân [1]. La version complète, connue seulement depuis le dix-huitième siècle, est éthiopienne.

Hénoch a transmis à son fils Mathusalem les secrets de la Création qui lui furent révélés lors de son enlèvement au ciel. On reconnut en lui, dit le texte du Livre au chapitre LXXI, le Fils d'homme qui vécut sur terre. Certains ont vu dans cette expression la clé d'une tradition selon laquelle le Christ aurait connu par cœur le Livre d'Hénoch et, sans que les Évangiles en mentionnent explicitement la référence, l'aurait cité plus que tout autre tout au long de sa vie publique.

C'est ce texte antédiluvien que Karim Louis Lambatten se fixe de maçonner au jour le jour, dans la stricte suite de ses cent huit chapitres. « LKL », ainsi qu'il se signe, avait annoncé son chantier, sa maison de pisé :
Avec le temps, je vais me mettre en ordre de bataille. Comprenez-moi. Il y a trop de parleurs, trop d'intelligences désincarnées. L'art n'est pas intellectuel, l'art est un pur don, l'art est une terreur sacrée qui vient du grand « dedans ». L'art est l'expression de la joie sauvage. Seule la beauté éternelle me touche, là où il n'y pas de sentiments, là où se trouvent les Nombres et les Formes et les Corps, et la certitude minérale de l'affirmation par la Mandragore (la « Main de Gloire »). Les substances vont sortir de la nuit. Et l'ordre secret et nocturne par l'énigme. En silence. Seul l'acte libère par la matière.

Je retrouve encore ce passage d'un des messages électroniques de LKL :
«
Je crois, éperdument, à la beauté, terrible et souveraine.
À Celle qui est assise dans le noir attendant le retour de son Époux.
Je crois à votre amitié.
Je crois.

»

Le Livre d'Enoch
Le site

 

[1] Sous la direction d'André Dupont-Sommer et Marc Philonenko, La Bible – Écrits intertestamentaires, collection « La Pléiade », Gallimard, 1987, pp. LIX sq.

 

 

Permalien

Lundi 12 septembre 2005

07: 06

 

La voix d'André Bordes

 

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Van Gogh

par André Bordes

 

De l’oreille coupée à la balle qui siffle
De la mine à charbon jusqu’à ce champ de blé
La folie pour salaire de la lucidité
Quand les dieux irrités par le jeu des lumières
Ont craché sur la vie leur trait d’obscurité

Théo dans Arles la Romaine
J’ai bu des soleils bleus à m’en crever les yeux
Et le jaune des chaumes plus brûlants que l’été
Le vert de l’olivier qui se tord en besogne
Le rouge du couchant à la pulpe orangée
Le violet l’indigo aux franges des nuages
Et j’entrais dans ce spectre tout prêt à m’y noyer

Ces couleurs irisées qui passaient par ma gorge
Eclataient sur ma toile en tournant sans arrêt
Théo dis leur que je ne suis pas fou
Mais j’ai pour la couleur cet amour qui m’inonde
Je la cherche la nuit et sors pour la traquer
Sur mon chapeau de paille j’ai placé des bougies
Et j’ai peint cette place dans un ton très bleui

Théo j’hallucine ou je rêve
La lumière est entrée et n’en peut plus sortir
Les vitraux de mon cœur s’éclairent de facettes
Et chacune rayonne d’infinis coloris
Peindre peindre peindre accentuer la ligne
L’expression de la vie fulgurante tragique
C’est peindre dans un cri et c’est voir dans l’oblique

Théo envoie-moi quelques francs tu sais que je ne vends
Pas une seule toile

Auvers était d’un gris d’ardoise les maisons se penchaient
Des corbeaux esquissés sur de maigres semailles
Une église dansait sur un rythme endiablé
La lumière avait pris ce jour-là son congé

Le vingt-sept juillet 1890 un coup de pistolet

 

© André Bordes, 2005.

 

 

André Bordes fut, cet été, mon visiteur du soir. Pour cet homme qui traite à bras le corps les corps souffrants, la langue est orale avant d'être écrite. Ses textes sont nés pour être vécus sur scène. Depuis quelques années, il cherche une scène. Ce soir-là, ici, la terrasse lui fut la scène d'un instant, et j'étais l'unique spéctateur. Il m'a lu Van Gogh. Ce fut un moment fort, dont je le remercie. D.A.

 

Van Gogh, Terrasse du café le soir, place du Forum, Arles, 1888. Rijksmuseum Kroller-Mueller, Otterlo.

 

 

Vendredi 9 septembre 2005

07: 13

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

7 – Les livres scolaires
blancblanc de Jean Henri Fabre

 

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Zoom

 

À M. Georges de Lucenay, libraire.

 

Il faut se faire pèlerin, comme les Japonais, et mettre ses pas dans les pas de cet autodidacte, de ce saint patron civil des self made men. Sur l'étonnante piété scrupuleuse des fils du Soleil levant, qui débarquent par cars entiers chaque été, depuis des lustres, à Saint-Léons-du-Lévezou en Aveyron, où se trouve sa maison natale, à Sérignan-du-Comtat en Vaucluse, où il vécut dans son harmas la seconde partie de sa vie, en passant par Avignon et Orange où il séjourna plusieurs années, nous avons bien quelques pistes [1]. L'essentiel, toutefois, c'est leur façon d'être là, silencieux, visiblement émus. Voilà plus de trois générations qu'ils apprennent à lire leur langue en déchiffrant des descriptions d'insectes traduites des Souvenirs entomologiques [2].

L'intérêt presque brutal qui s'est porté sur Fabre voilà une dizaine d'années est sans doute, en regard de la passion constante des Japonais depuis bientôt un siècle, emblématique de l'esprit français. L'amateurisme et l'absence de moyens auront fait le lit du pire : l'odieux disneyland pour quoi on a saigné la colline de Saint-Léons et bientôt, on le craint, la mise aux normes de la fast culture mondialiste de l'harmas de Sérignan. Aujourd'hui encore, il n'existe pas un site Internet digne de l'œuvre et de la figure de cet homme d'exception que les Japonais – toujours eux – tiennent avec Pic de la Mirandole et Léonard de Vinci pour l'un des trois génies [du reste] de l'humanité.

Si génie il y a, sa force de rayonnement en constitue l'un des traits les plus saillants. Fabre n'aurait su garder jalousement pour lui ses trouvailles, pas plus que le vaste savoir qu'il s'était constitué depuis sa jeunesse, à la seule force, le plus souvent, d'une curiosité insatiable. Il transmet, il partage. Si la langue des Souvenirs entomologiques est superbe, elle porte aussi l'écho d'une voix, celle du maître qui tient sa marmaille en haleine, qui fait passer la loupe de main en main pour que chacun vérifie le nombre des antennes ou des pattes, observe la pointe d'un dard, renonce à compter les facettes d'un œil.

Cette voix est étonnamment présente à chaque ligne des livres scolaires que Jean Henri Fabre a rédigés pour l'éditeur Charles Delagrave à partir de 1864. Qu'il s'agisse de physique, de chimie agricole, d'astronomie ou, plus largement encore, de ce qu'on nomme aujourd'hui les sciences du vivant – mais aussi d'économie domestique à l'usage des futures épousées –, Fabre participe à la naissance de l'école républicaine. Un simple regard sur la chronologie des lois publiées, dans ces années-là, par Victor Duruy puis par Jules Ferry, donne tout son relief à l'entreprise de Fabre. Ce qui ne doit pas faire oublier pour autant que celui-ci n'a pu nourrir sa famille nombreuse, à Sérignan, qu'avec les droits d'auteur des manuels scolaires qu'il rédigeait en flux tendu.

On doit à Yves Cambefort un travail de la plus haute utilité, à savoir un inventaire bibliographique raisonné des livres de Jean Henri Fabre. Son ouvrage, L'Œuvre de Jean Henri Fabre (aux éditions Delagrave – puisque le fonds et la marque existent toujours, aujourd'hui au sein de Flammarion), dresse notamment la liste de ses publications pédagogiques. Ce qui n'était pas une mince affaire : les éditions Delagrave ont édité environ quatre-vingts de ces petits livres scolaires (et parascolaires) sous la signature de l'entomologiste – compte non tenu des différences de présentation, notamment de reliure, pour certains de ces ouvrages, ni des nombreuses réimpressions et nouvelles éditions. La Bibliothèque nationale n'en disposerait pas dans la totalité. Seul un collectionneur japonais serait parvenu à rassembler une série complète des publications scolaires de Fabre…

Il convient encore de remercier Yves Cambefort d'avoir mis au point l'édition d'un passionnant ensemble de Lettres à Charles Delagrave qui constituent – outre un éclairage sur cette partie de l'activité du savant – un précieux témoignage sur l'histoire de l'édition scolaire. J'ai tenté, dans les commentaires de la petite galerie qu'on pourra visionner plus bas, de restituer une toile de fond à ce travail pédagogique étonnant par son ampleur, la variété des disciplines traitées et, surtout, lorsqu'on prend le temps de s'y plonger, par la tonicité de cet enseignement. Celui-ci assigne à Jean Henri Fabre, dans le temps, une place moins sujette encore à obsolescence que sa contribution, déjà majeure, d'entomologiste. Comment le dire ? on sent, dans ses manuels scolaires, dans cet éveil au monde qu'il initie chez son jeune lecteur, comme les sédiments d'une pédagogie universelle.

Dans son grand âge, ses pairs du Muséum, agacés par sa non-allégeance et son éloignement obstiné des centres du pouvoir scientifique, ont suggéré qu'on lui attribuât plutôt le Nobel de littérature. L'affaire a capoté. Ce sont les Japonais qui ont raison : il y a une tessiture humaine et intellectuelle chez le bonhomme qui en fait un trésor vivant.

Toucher, feuilleter, lire l'un de ces petits livres, qui s'emportent aujourd'hui à prix d'or chez les bouquinistes (il fut un temps où ils ne savaient pas…), reste infiniment plus évocateur de ce que fut Jean Henri Fabre que le distributeur de Coca-Cola et de barbe à papa de Micropolis.

 

À suivre.

 

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Plein cadre

 

Galerie :
Quelques-uns des livres scolaires de Jean Henri Fabre

Cliquer ici

 

[1] Jean Henri Fabre – Maisons, chemin faisant, en collaboration avec Sylvie Astorg, collection « Maisons d’écrivain », Éditions Christian Pirot, 1999.
[2] Disponibles en deux volumes dans la collection  Bouquins », aux éditions Robert Laffont ; avec une centaine de pages d'introduction remarquables et une bibliographie d'Yves Delange.

Jean Henri Fabre (1823-1915) dans son cabinet de travai de l'harmas de Sérignan-du-Comtat. Clichés du musée Requien, Avignon.

 

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

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Mercredi 7 septembre 2005

04: 55

 

Marthe Robin

(ou Vivian McNellis ?)

 

 

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«
Je tentai de lui parler des « phénomènes » qui sont liés au mysticisme : les visions, les extases, la lévitation, la lecture des pensées, etc. J'insistai sur le phénomène de « l'anneau d'or » qui consiste en ce que le mystique croit voir un anneau d'or à son annulaire.

ELLE

Ces choses, oui, je les ai connues : c'est superficiel. Il faut dépasser tout cela sans faire tant d'histoires. Vous me parlez de l'anneau d'or. Je l'ai vu à mon doigt, je crois, une douzaine de fois. Mais laissez-moi vous dire que, s'il est bon de l'avoir, c'est encore mieux de ne pas l'avoir. Ce que vous appelez la vie mystique, elle est en vous aussi bien qu'en moi. Cela consiste à tenter d'être un avec Jésus.
Parlons d'autre chose. Nous nous ressemblons : vous êtes cloué à la pensée comme moi je suis clouée à la douleur. Eh bien ! il faut tâcher de nous déclouer, de nous distraire.
Mais quelle heure est-il ? Pour moi, c'est toujours la nuit, et c'est toujours la douleur…

»

J'ai ouvert le livre [1], ce passage est (presque) le choix du hasard. Je n'avais plus mémoire que chaque page des dialogues que restitue Jean Guitton fût à ce point bouleversante.

Marthe Robin est « notre » dernière grande stigmatisée – chacun entendra ce possessif à sa guise : elle n'a jamais quitté son village natal de la Drôme, elle est morte dans la maison où elle est née, elle n'eut pas à subir les suspicions de fraude de la part des représentants de l'Église dont elle dépendait localement, et l'œuvre que fut le martyre de son existence a trouvé, de son vivant, les voies pour se perpétuer, ainsi qu'elle l'entendait. La présence du philosophe chrétien Jean Guitton à son chevet valait, en son temps, celle du pape Paul VI, avec qui il était lié d'une forte amitié personnelle.

Loin de moi le projet, dans le cadre d'une brève chronique, de présenter le moindre exposé sur l'épreuve des stigmates. Il existe d'excellents ouvrages sur ce sujet mystérieux [2]. J'en dirai seulement ce qui m'a toujours frappé.

Tout d'abord, le caractère fatal. Ce versant de l'expérience mystique est un fatum, que le (la) mystique a si peu choisi ou voulu qu'il/elle en souffre au-delà du dicible [Père, si tu veux, écarte de moi cette coupe ! Cependant, que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne, qui se fasse [3]]. Jean Guitton parle du « drame du salut »  : Il existe une loi de substitution qui permet que l'innocent rachète le pécheur [4].

Deux pages plus loin, Guitton relève ceci : Marthe est une sorte de linceul vivant, et la NASA aurait pu l'explorer. Comme nombre de stigmatisés, Marthe Robin ne mange rien. Un peu d'eau et l'hostie de la sainte communion la sustentent. On nomme ce phénomène l'inédie – l'un des os que la mystique donne à ronger à la médecine. Bilocation, lévitation, vision de l'avenir. Ce sont des êtres de science fiction. Ils sont la science fiction, ils souffrent insensément de l'être.

Le visage de Marthe Robin s'est imposé soudain, avant-hier, peu après que j'ai franchi la ligne de démarcation – ou le trou noir – qui scinde Cosmos Incorporated [5] en son quasi strict milieu, page 249 :

Alors maintenant, voici la femme.

La présence, soudain, de Vivian McNellis est une épiphanie. Voilà trois fois que je relis les cinquante pages qui suivent la découverte par Plotkine du visage ardent de la « jeune fille en feu », près du hublot de la capsule 081-A, au huitième étage de l'hôtel Laïka de Grande Jonction. Vivian McNellis n'est pas une figure du futur mais, selon la conviction constante de Maurice G. Dantec, le produit d'une expérience menée sur la vérité, comme disait Nietzsche. [L'écrivain d'aujourd'hui doit de toutes ses forces] faire surgir de son travail à l’origine purement mental un monde métaphysique susceptible, non seulement de prendre racine dans le réel, mais de devenir le réel, en le contaminant de manière terminale ; c’est pour cela, poursuit-il, que l’écrivain doit impérativement soumettre l’Homme à la question, il doit torturer la mémoire de l’humanité et déjà pour commencer celle du XX° siècle afin de lui faire accoucher ses projets secrets concernant le futur, c’est-à-dire notre présent, il doit faire de même avec la réalité présente afin de lui faire avouer ses plans occultes pour l’avenir, et il ne doit pas avoir peur d’interroger directement cet avenir, qui seul, bien sûr, contient l’explication du passé.
Le travail de l’écrivain du XXI° siècle sera donc celui d’un archiviste prospectif et transfictionnel. Opérant sur les lignes de césure et de soudure entre les différents cryptages de la réalité, les différentes actualisations du monde humain et naturel, il devra mettre en évidence quelques figures singulières susceptibles d’en produire une généalogie pertinente, sans avoir peur de mêler réalité et fiction, y compris la plus débridée, et de la façon la plus dangereuse qui soit, puisque c’est précisément cela dont il s’agit : assembler un explosif métaphysique qui prenne corps littéralement dans le “matériel” humain
[6].

Avec Cosmos Incorporated, il semble que Dantec soit passé à l'acte (je n'ai pas lu Villa Vortex, en son temps, il se peut que ce livre-ci, aujourd'hui, poursuive une expérience menée sur la vérité engagée dans ce livre-là).

Et, soudain, cette phrase de Thérèse d'Avila, comme pour sceller mon intuition : On ne sort du Monde que par l'intérieur [7]. J'en suis là de ma lecture. J'ai relu ce qui précède, depuis l'apparition de Vivian McNellis. Il fallait que je retrouve Marthe, comme pour vérifier, avant d'aller plus loin.

Je pressens une généalogie pertinente de Marthe à Vivian – ou, pour suivre Dantec, de Vivian à Marthe –, je ne saurai en dire plus à l'instant, je n'ai pas terminé la lecture de Cosmos Incorporated et cette lecture m'épuise. Elle est éreintante. Elle est, métaphysiquement – et, curieusement, physiquement – une épreuve. Mais cette évidence me brûle. Il faudrait relire l'intégralité du dialogue entre Marthe et Guitton. J'ai l'intime certitude que plus d'un passage serait plus troublant encore, dans sa mise en perspective avec les pages de Dantec, que celui de l'anneau d'or, reproduit ici. Je n'ai pas le temps. J'avance dans Cosmos Incorporated, ce texte m'empoigne par la tignasse. En outre, je suis quasi certain que Dantec, lui, connaît ces passages-là, qu'il nous les citerait de mémoire.

 

[1] Jean Guitton, Portrait de Marthe Robin,, Grasset, 1985, p. 97.
[2] Études carmélitaines, vingtième année, volume II, octobre 1936, Douleur et Stigmatisation, Desclée de Brouwer et Cie, Paris. J'ai également signalé dans une chronique ancienne l'ouvrage de référence, en trois volumes, de Joachim Bouflet, Encyclopédie des phénomènes extraordinaires de la vie mystique, éditions Le Jardin des Livres, 1998-2001. L'auteur est consultant pour certaines causes de béatification (dont celles d'Anne-Catherine Emmerick et d'autres stigmatisés). Il a également publié aux éditions du Cerf une brève synthèse sur la question des stigmates (Les Stigmatisés, 1996), qui peut utilement servir de première approche pour le lecteur qui découvre ce sujet. Mon premier roman, Blessures exquises (Belfond, 1994), met en scène une jeune femme de trente-trois ans qui travaille dans une agence de communication et qui découvre, un matin, porteuse des stigmates. J'ai exploré toute une documentation, à l'époque, pour construire rigoureusement cette fiction.
[3] Luc, 22,42.
[4] Op. cit., p. 18.
[5] Maurice G. Dantec, Cosmos Incorporated, Albin Michel, 2005. À cette occasion, lire ou relire l'entretien de Maurice G. Dantec avec Juan Asensio du 18 octobre 2004, qui anticipe le roman d'aujourd'hui par quelques clés fort précieuses ; ainsi que la suite des sept méditations que Juan Asensio a consacrées, sous le titre Angelus ex Machina, à Cosmos Incorporated.
[6] Le Théâtre des opérations — Journal métaphysique et polémique 1999, Gallimard, 2000, pp. 197-198.
[7] Op. cit., pp. 294 sq.

Marthe Robin (1902-1981) D.R. Pour une notice biographique de la mystique, se reporter au site des Foyers de Charité fondés par Marthe Robin.

 

 

Lundi 5 septembre 2005

07: 22

 

Ray Conniff for ever !

 

 

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Je sais, je sais… Ce que je vais écrire va frapper de nullité, aux yeux de plus d'un d'entre vous, tout ce que j'ai pu dire ou dirai de Jean-Sébastien Bach. Et cette chronique, de surcroît, va nuire à mes bonnes relations avec ma fille Emmanuelle, à qui elle va rappeler une journée entière passée dans Londres, il y aura bientôt quinze ans, à courir les magasins de disques pour dénicher quelques CD de Ray Conniff – je venais d'acquérir mon premier lecteur, il s'agissait de doubler ma pile de vinyles, eux-mêmes importés pour la plupart ; et je fus, un temps, repéré au rayon ad hoc du Virgin Mégastore des Champs-Élysées comme l'un des cinq grands malades de l'hexagone qu'il convenait de ménager en les prévenant personnellement de tout import d'un album de Ray Conniff.

Ray Conniff fut, pendant la guerre, le trombone d'Artie Shaw. Mais le jazz l'ennuyait, il avait en tête ses propres rythmes, ses propres couleurs, sa mood perso – et Dieu sait quel mérite il peut y avoir, fils de trombone, as du trombone dès la prime enfance, à rester poète en s'époumonant dans un tel dispositif.

La paix revenue, Ray fit florès comme arrangeur.

Outre le babil des choristes, dont la partition est traitée comme une section d'orchestre à part entière, deux traits singuliers signent indubitablement pour l'oreille initiée tout arrangement du maître. L'usage de la harpe, tout d'abord. Dans d'infimes interstices entre un degueulando de violons, un pépiement de sopranes et une attaque de cuivres, Ray libère une pincée d'étoiles des doigts de la harpiste – de cette poudre phosphorescente qui enlumine les montures de lunettes en forme d'ailes de papillons des Américaines de la côte est. À ce titre, sa version de Besame Mucho confine au chef-d'œuvre, par une sorte de roublardise dont je ne me lasse pas depuis trente ans.

Secundo, les finales de Ray…, dont les hits sont à soi seuls de petites opérettes du pauvre, miniatures, orchestrées avec complaisance (force est de reconnaître que de rien, de la plus étique chansonnette, Ray fait son miel, envahit la pièce de ses ballons multicolores). Ray déteste l'émotion qui fait buvard, le motif qui n'en finit pas, qui se poursuit ad libitum et oblige l'ingénieur du son à shunter en fin de plage, comme si l'orchestre s'éloignait. Ray aime faire des ronds avec des carrés, sa musique le clame. En conséquence, chaque morceau se clôt, net, sans bavure. Cette final touch revient toujours au percussionniste. Elle consiste en un bref motif ternaire (Patapoum) à la caisse claire, assourdi mais résolu, que je guette avec gourmandise : j'ai assez sucé le bonbon, avant que ce qu'il en reste ne vienne se coller sur mon bridge, il est temps d'avaler.

Les albums originaux de Ray Conniff se comptent sans doute par centaines. Je détiens quelques compils et quelques pieuses rééditions remastérisées. Et je me couvre de cette défense et illustration que fit un jour, à mon profit, dans un débat qui n'avait rien à voir avec la musique, mon ami cinéaste Guy Cavagnac : Un homme fou de Ray Conniff ne peut pas être un méchant homme.

On 12th October 2002, Ray Conniff passed away in San Diego. Je garde, quelque part par-là, les dix lignes de nécro passablement bégueules que Le Monde a cru devoir consacrer à l'événement.

 

 

Vendredi 2 septembre 2005

07: 10

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

6– Coups et blessures

 

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Cela reste, à mes yeux, de l'ordre du mystère : quel mauvais traitement faut-il asséner à un livre pour que, dans la masse, le bloc intérieur – et, bien entendu, la couverture – en soient emboutis, repoussés, comme après qu'on a travaillé un métal au repoussoir ou comme un carambolage pliait, quand elle était en tôle, la carrosserie d'un véhicule ?

Il m'est arrivé de laisser tomber un livre, par maladresse; jamais je n'ai obtenu cet effet. Or, un exemplaire sur dix environ que je reçois des libraires d'ancien, expédiés par la poste, porte ce gaufrage d'angle. La proportion ne me semble pas sensiblement moindre, en leur officine ou sur les marchés, à l'étal des bouquinistes. Les postiers n'ont pas si bon dos.

Je pense sincèrement, par déduction étayée de quelques observations entomologiques sur mes contemporains, qu'il existe une maltraitance du livre : ma bibliothèque, constituée pour une très large par d'ouvrages de seconde main, témoigne amplement des stigmates et séquelles d'un syndrome qui est au livre ce que celui du bébé secoué est à la personne humaine.

*

C'est foutu…, le papier est blessé. Combien de fois ai-je entendu mon père poser ce diagnostic ! Je lisais un instant les signes indécelables (par d'autres) d'une souffrance sur son beau visage. Il sortait de sa poche un grand mouchoir chiffré au fil noir par ma grand-mère, qui ne lui servait qu'à épousseter, consoler, couvrir de ses soins une couverture, une tranche, parfois une simple feuille de garde teinte à la main qu'il préparait pour un travail de reliure. [Nous entendre utiliser à l'endroit du papier un lexique à haute teneur empathique ou morale ordinairement dédié à l'être humain, accessoirement à l'animal, mettait ma mère hors d'elle. Je ne jurerai pas que cette exaspération fut pour rien, chez lui comme chez moi, dans notre entêtement à parler aux livres, comme François parlait aux oiseaux.]

*

Mes contemporains n'ont pas si bon dos non plus. Je leur reconnais quelques circonstances atténuantes. On ne leur propose plus – et depuis quelques lustres, désormais – que des petites ramettes de papier glacial, encollées à la diable, blistérisées, qui godent et s'effeuillent, qui s'autodétruisent à la fin du dernier chapitre. On leur a dit : Ceci est un livre, prenez et jetez. Ils jettent (ils projettent, ils déjettent, ils piétinent – ils marchent dans cette culture de la déjection, et quelquefois, sans qu'ils aient appris à y prendre garde, c'est un bon vieux livre qui y passe).

*

Les papiers bouffants, le plus souvent, se réparent. Leur trame est assez aérée et, pour peu qu'ils ne souffrent pas d'une trop grande siccité, un patient travail de remodelage ressoude la fibre, atténue, voire gomme, la pliure. Il convient de procéder à cette chiropraxie feuille à feuille : entre le pouce et l'index, contrarier ce plissement hercynien, réduire la fracture en contraignant le papier dans le sens inverse du faux pli.

Le plus simple est d'en profiter pour lire l'ouvrage, la restauration de chaque feuillet laissant bien assez de temps pour lire deux pleines pages de texte (le travail des doigts de la main gauche, sur le verso, conforte celui d'abord exécuté par l'autre main tandis que vous lisiez la page impaire précédente).

La lecture se fait sensiblement plus lentement et l'entourage (ou votre voisin de table au café) ne peut s'empêcher de songer au nourrisson qui se berce en palpant de façon suave son doudou.

*

 

À suivre.

 

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

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Mercredi 31 août 2005

06: 52

 

Mythologie de l'Homme

Lecture d'Armel Guerne – II

 

 

I – Le Moby Dick d'Armel Guerne
III – La nuit transparente d'Armel Guerne

 

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Trois livres d'Armel Guerne réédités

 

Parus cet été aux éditions du Capucin, avec le concours de l'Association des Amis d'Armel Guerne :
Danse des morts, Le Temps des signes, Mythologie de l'Homme *.

 

 

Qu'il est réconfortant de constater que des textes, des écrits, peuvent ainsi connaître une nouvelle édition à chaque génération ! Le Temps des signes parut en 1957 chez Plon, les éditions de la revue Granit le rééditèrent en 1977, et voici, pour les vingt ou trente ans à venir la belle petite édition qu'il faudra faire circuler. Mythologie de l'Homme et Danse des mort attendaient, certes, depuis plus d'un demi-siècle (ces deux textes ont paru à La Jeune Parque en 1945 et 1946), mais ils n'en apparaissent sans doute que plus frais, aujourd'hui – comme les bouquinistes précisent d'un livre qui a vécu, dont la couverture porte les stigmates de l'usage et du temps, qu'il présente toutefois un intérieur frais.

Même si le premier texte a été rédigé alors que les hostilités n'avaient pas encore pris fin et que l'auteur payait de nouveau pour ses activités de Résistant, Mythologie de l'Homme et Danse des morts sont déjà des écrits de l'après-coup. L'homme est blessé par l'expérience, par la mort des camarades, mais d'abord – et d'inconsolable façon – l'homme semble blessé par l'Homme. Chaque ligne est tracée par la lame acérée du couteau : le couteau de l'esprit, que l'on serait ici tenté d'orthographier d'une capitale agnostique, qui est aussi, chez Armel Guerne, le couteau du cœur. Pensant à cette chronique, je relevais quelque passage à citer. Je me suis bien vite arrêté, chaque page de ces deux livres y passait. Presque au hasard, donc :

– Messieurs de la réalité, ô plantes vénéneuses, vivant dans la réalité ainsi que dans une serre attiédie, le temps présent, qui n'est présent qu'à vos mémoires et jamais sous vos yeux, votre temps a passé. Il a passé sur nous. Et les hommes sont en retard, qui n'acceptent pas de souffrir à mort.
Si ceux qui ont couru le risque n'ont plus rien à vous dire de leur course, s'ils ne veulent plus en parler parce qu'ils l'ont faite précisément, c'est que votre tour est venu de sortir. Croyez-vous que des milliers de gens, des milliers de consciences ont accepté la mort, affronté la torture, ont épuisé sur eux un capital de souffrances humaines accumulé depuis des ans et des siècles peut-être, croyez-vous que des milliers et des milliers d'agonies, lentes effroyablement, et solitaires, et transies, où chaque fois l'homme est seul, insecourablement seul contre un monde d'hostilités et d'horreurs, croyez-vous que des milliers et des milliers, des dizaines de milliers d'êtres humains hier comme vous, se sont tenus fiers au-dedans d'eux-mêmes de leur humaine condition, ont passé, seuls, et repassé les portes de la Mort, uniquement pour que leurs congénères attardés et leurs contemporains insanes écoutent des histoires au coin du feu, le soir ?
Messieurs, il vous faut faire vite, et ce temps-ci est une affaire d'hommes
[1].

« Mythologie » de l'Homme ? Guerne aurait aussi pu choisir mesure – ou Taille de l'Homme, mais le titre était déjà pris, depuis 1933, par un autre – et le souffle, et la portée de la langue d'Armel Guerne ne sont pas sans m'évoquer quelque parenté profonde avec Charles Ferdinand Ramuz, bien au-delà d'un style, voire même d'une intention : nous abordons ici une communauté d'âmes, une civile communion des saints, un fil d'or qui chemine dans la pièce de toile lacérée du Temps. C'est un mérite insigne de la parole écrite d'Armel Guerne d'évoquer sans cesse, dans la perspective de sa solitude, l'appel d'une communauté, ignorant tout délai de péremption. Je suis frappé, à chaque ligne, par cette injonction.

Le Temps des signes est un recueil de poèmes. Deux textes en prose par l'apparence s'y sont glissés. Du second, « L'unique pauvreté », ce passage, le dernier du poème :

Voici pourquoi peut-être, et pour mourir, je vous ai parlé de ma mort. Une fois. – Mais l'autre fois, je sais aussi vous le dire, c'est elle qui parlerait de moi, et avec toute la simplicité requise. Ni discours, ni statues. Laissez-moi donc vous supplier encore : ne vous y trompez pas du fond du cœur. Au pauvre, il convient de parler pauvrement des richesses splendides de la pauvreté. Jamais une apparence, où qu'on l'eût prise, n'a pu être haussée par le costume ou la couleur jusqu'au bord de la simplicité.
Elle est cette île inconnue de la mer. À bout de forces, je la prendrai d'assaut !
Oui, je dormais. Mais voici : l'éclat d'un seul cristal dans le terne de l'aube, éveille la furie, et d'un coup cette fois encore, de toutes les fanfares assourdissantes de l'été. Vous ne savez pas, vous non plus, combien plus de noyés que de navigateurs ont été admis à chanter les gloires silencieuses de l'eau
[1].

 

Oui, c'est cela : pas de date de péremption sur cette langue ! Les éditions du Capucin, qui ont engagé, voilà quelques années déjà, ce beau travail de remise au jour de textes indisponibles ou inédits d'Armel Guerne, l'ont compris. Il convient de les en remercier.

 

[1] Mythologie de l'Homme, pp. 31-32.
[2] Le Temps des signes, p. 78.

 

* Respectivement :
ISBN 2-913493-64-5 –ISBN 2-913493-63-7 – ISBN 2-913493-65-3

Tous les renseignements sur ces publications, sur les manifestations des 8 et 9 octobre 2005 à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de sa mort et, surtout, un ensemble d'études et de textes pour découvrir Armel Guerne sur le site de l'Association des Amis d'Armel Guerne.

 

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Lundi 29 août 2005

07: 23

 

C'est des histoires…

 

 

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Petite explication de texte de rentrée ? Allez, on y va.

Pourquoi quatre mois de mutisme ? Comment est il arrivé sur cette plage du Kent ? Ces questions subsistent. Néanmoins, la réalité du jeune homme semble infiniment moins romantique que celle que public et médias avaient imaginée pour lui. (lemonde.fr, 22 août 2005, 17 h 26).

Mais avant de nous pencher sur les derniers mots de ce texte, une autre question, mais c'est moi qui la pose : pourquoi ce cliché que voilà, qui appartient, de toute évidence, à la même série que celui que voici, qui a fait les délices de tous les journaux occidentaux en avril,

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ne m'est-il montré qu'aujourd'hui ? Pourquoi n'est-ce pas celui-là qu'on a publié d'emblée à l'appui du récit ? Pourquoi nous l'a-t-on gardé pour la bonne bouche – pour le fin mot ? Il est vrai que j'aurais eu cette photographie-là (et non celle-ci) sous les yeux en avril…

Bien, maintenant voyons ce que signifie cette réalité du jeune homme infiniment moins romantique que celle que public et médias avaient imaginée pour lui. Nous lisons bien, nous avons raison de lire, d'une part, que les médias imaginent la réalité – c'est écrit. Plus subtilement, nous lisons que Le Monde n'est pas à compter parmi les médias, puisque l'homme qui nous dit cela (le papier est signé Éric Nunès avec AFP [qui n'est pas un média, c'est bien connu, mais une source objective d'informations, à laquelle se désaltèrent les journalistes]) s'exprime justement d'un point de vue extérieur, neutre, détaché – mais généreux pour le lecteur égaré que nous sommes [par les médias] : c'est le public (mais je ne suis pas le public, je suis un lecteur éclairé du Monde), de connivence avec les médias (mais Le Monde n'est pas un média, c'est Le Monde) qui a inventé cette histoire romantique de toutes pièces. Qui lit Le Monde échappe à la réalité – qui est le fruit de l'imagination des journalistes. Qui lit Le Monde, c'est du moins ce que je me crois en devoir de déduire, pataugerait donc dans le réel. Message fort du marketing en direction de la cible psy, passablement égratignée dans cette farce.

Nous venions de constituer l'équipe d'auteurs universitaires qui travaillerait autour du directeur de volume pour nous rendre, dix-huit mois plus tard, un manuscrit à paraître dans notre collection d'histoires des villes et des provinces. Nous avions traversé en train la moitié de l'hexagone pour rencontrer nos gens, les inviter à déjeuner, leur remettre leur contrat d'auteur en main propre. Nous reprenions notre train en sens inverse. Nous, c'est-à-dire le directeur de la collection et moi-même, l'éditeur. Une fois installés dans notre compartiment, cet universitaire émérite, historien moderniste, auteur jadis de nombreux manuels scolaires, dont je tairai le nom – non par quelque honte, loin de là, mais parce que je ne suis pas certain que ses confrères survivants, au bord du tombeau, lui pardonneraient cette saillie –, mon commensal, mon compagnon de route et d'édition me fait part de sa satisfaction : Je sens que nous allons avoir un excellent volume, il y a plusieurs vrais conteurs dans cette équipe, vous l'avez senti.

La collection « Univers de la France et des pays francophones », qu'avait fondée Philippe Wolff vingt ans plus tôt, déjà riche d'une petite centaine de titres, devait surtout sa renommée à la qualité des historiens universitaires qui, pour chaque période, de la préhistoire à l'époque contemporaine, traitaient le chapitre relevant de leur juridiction ; les ouvrages étaient plutôt austères, à l'image des auteurs que nous recrutions. Ce que je fis observer à mon interlocuteur – que ses nouvelles fonctions dans la maison d'édition, à la suite du récent départ à la retraite de Philippe Wolff, plongeaient dans une sorte d'allégresse tonique. Il se pencha vers moi et, sur le ton gourmand d'un prélat vénitien qui détient in pectore un croustillant secret d'État, me murmura à l'oreille : Cher ami, l'Histoire, c'est des histoires.

Un peu comme un contrepoint de Bach. C'est, avant tout, dans la tête.

 

Andreas Grassl, D.R.

 

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Vendredi 26 août 2005

08: 38

 

La ligne de Sceaux

 

 

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On construisait un petit immeuble en bordure de la ligne, entre Sceaux et Bourg-la-Reine. Un jour de vent — ou à la suite d’une fausse manœuvre ? — la grue du chantier s’abattit. La flèche, à laquelle était accrochée la cabine de pilotage, tomba sur la voie ferrée. Aucun train ne passait au moment de l’accident. Le grutier ne fut que légèrement blessé. L’infirmière qui venait nous faire les piqûres quand nous étions malades habitait à deux pas de là. C’est elle qui apporta les premiers soins à l’ouvrier. Elle nous a raconté qu’elle avait entendu de chez elle un grand bruit. L’événement se situe, je suppose, en 1954, ou 1955. J’avais cinq ans.

Tous les jeudis après-midi, Maman et moi descendions à pied à Bourg-la-Reine (où habitaient mes grands-parents) et remontions le soir en métro. L’accident a dû survenir en début de semaine. Il est certain que j’ai attendu le jeudi avec plus d’impatience qu’à l’ordinaire.

Il y avait les trois énormes chiffres blancs sur fond noir à l’avant de la voiture de tête de chaque rame : ils étaient imprimés sur des rouleaux de tissu et on les changeait aux terminus en actionnant de petites manivelles, à l’extérieur du wagon ; quand nous attendions sur le quai de la gare de Bourg-la-Reine, je savais en fonction de l’heure quelle serait l’immatriculation du métro que nous prendrions. Comme les vols sur les lignes régulières, chaque rame était ainsi affectée d’un numéro selon une nomenclature qui ne variait qu’à l’occasion d’un changement d’horaire, les samedis, dimanches et jours fériés par exemple.

Nous habitions rue du Lycée et notre numéro de téléphone était ROBinson 00 59. Nous avions été parmi les tout premiers abonnés à cause de ma grand-mère paternelle qui était très malade à la fin de sa vie. Je n’ai gardé d’elle aucun souvenir. Elle est morte bien avant la chute de la grue. Le pavillon — où mon père était né — était au 66 de la rue. Quand je fus à la grande école, s’ajouta Bouvines, 1214. Même comptage des armures, des cottes de mailles, des carénages, cardans et bielles de la soldatesque. Pour le train de l’Histoire, mêmes aguets.

Un employé poinçonnait encore votre billet dans le hall de la gare — plus rarement, l’été, dans une petite guérite à l’entrée du quai. Je jouais parfois des heures entières, installé sur les premières marches du perron, à contrôler des voyageurs imaginaires aux heures d’affluence. Je m’étais fabriqué une poinçonneuse avec mon Mécano pour perforer les tickets usagés que je récupérais à chacun de nos voyages. Plus souvent encore j’aurais conduit le métro, assis sur la cuvette des cabinets, si ma mère ne m’en avait promptement délogé chaque fois qu’elle m’y surprenait.

Je nourrissais une autre dévotion encore pour la benne à ordures qui passait chaque matin devant notre pavillon. Au jardin, je jouais à l’éboueur. On s’inquiétait toujours de ce que je fabriquais dans mon coin. On craignait que je ne manque d’ambition.

Nous allions à Paris de temps à autre faire des courses dans les grands magasins. Si nous partions assez tôt en début d’après-midi, par le métro de deux heures moins dix, et si nous arrivions en avance sur le quai, je voyais passer la rame de marchandises qui descendait chaque jour de Robinson vers Paris. La motrice ressemblait à une voiture de voyageurs tronquée. Elle ne tractait jamais plus de deux ou trois wagons en plus d’un immuable fourgon de queue. Le convoi roulait à basse allure et passait en gare sans faire halte. Un profond mystère entourait cette navette quotidienne — le train de marchandises est le dieu des trains, affranchi de toute contrainte à l’égard des horaires et des gares qu’il traverse avec superbe.

Le jeudi matin, le facteur déposait dans la boîte mon abonnement au Journal de Mickey. On y publiait en bande dessinée, par épisodes hebdomadaires, les aventures de Lancelot. Le chevalier arpentait de lourdes forêts où lui seul semblait capable de s’orienter. Plusieurs semaines durant, il eut à traverser un marais maudit que hantait un monstre amphibie. L’histoire était suspendue à l’imminence de la chose vivante, innommable. Chaque épisode ne courait que sur une double page et il arrivait qu’une seule vignette occupât toute une page — le cheval et son héros, vêtu de son épée et d’un fin justaucorps, cheminant parmi les flaques, le silence menaçant des déblais livrés aux herbes grasses. En rentrant de Bourg-la-Reine à la nuit tombée, la vitre du wagon ouvrait sur l’opacité de Brocéliande où je guettais, en contrebas du ballast englouti, à l’endroit où la grue avait chu, la Bête de la ligne de Sceaux.

C’était avant les pendules à cristaux liquides, l’affichage électronique des destinations, le radioguidage des rames, avant la régulation informatisée du trafic. Le machiniste disposait des signaux lumineux placés à distance régulière le long de la voie ainsi qu’à la sortie de chaque gare, en bout de quai ; si le convoi ne respectait pas un signal d’arrêt, il n’existait pour donner l’alarme que le crocodile (« cette pièce, qui offre une surface polie au milieu de la voie, ressemble à un grand lézard couché, ce qui lui a fait donner [ce] nom… », écrit Louis Figuier dans L’Année scientifique et industrielle 1882, p. 444). Le train électrique de marque Jouef que m’avaient offert mes grands-parents de Bourg-la-Reine comprenait un lot de rails-crocodiles sur lesquels se branchaient par un jack minuscule, source de faux contacts, les sémaphores lumineux et le passage à niveau dont les barrières s’abaissaient à l’approche du train. C’est ainsi que mon grand-père, conducteur d’une presse Heidelberg (l’imprimerie Larousse était située à Montrouge, dans le quartier de la Vache Noire) m’apprit qu’il y avait des crocodiles sur la ligne de Sceaux.

On ne déplorait pas plus d’accidents ni de suicides qu’aujourd’hui, les rames étaient moins longues, moins rapides, plus bruyantes mais, tout le temps que nous attendions sur le quai, il se logeait dans la gorge un muet qui-vive, une inquiétude planait dans le lointain des voies — à Denfert, au retour de Paris, c’est d’un tunnel que les voitures débouchaient soudain. Et quand approcha le temps où l’on estima que je pourrais remonter seul de Bourg-la-Reine (à la belle saison, quand il ferait encore jour) on me désigna des messieurs — et même certaines femmes — seuls, à qui par exemple il ne faudrait pas que je réponde s’ils m’adressaient la parole. Des gens de Brocéliande. Pourtant, j’étais plus que jamais Lancelot, maître de mes périls.

*

Il n’y a pas un soupçon de nostalgie dans tout cela. J’abomine ces compassions de cartophile qui confrontent, dans des éditions à trois sous, une vue d’époque en belle page avec un cliché contemporain du même panorama en vis-à-vis. Force m’est cependant de constater qu’il existait, dans les années de mon enfance, un support tangible à la partition de l’espace, à une vie organisée selon deux côtés, celui de Sceaux (pour lequel nous n’avions que nos jambes, qui devaient grimper le raidillon de la rue de Penthièvre), et celui de Bourg-la-Reine, auquel le rail conférait des qualités d’enviable lointain. Quant à Paris, c’étaient bien l’écartement des voies, la configuration du matériel roulant, le respect d’horaires aussi précis que ceux des trains de ligne qui empêchaient toute contagion entre les horizons scéen ou réginaborgien et l’empire obscur du métropolitain.

*

Les trains sont faits pour dérailler. Il s’agit d’une évidence enfantine sur laquelle je ne suis pas décidé à faire l’impasse (c’est bien assez que j’aie dû cotiser au problème des banlieues, comme n’aurait pas eu à le faire un natif d’Illiers ou de Montségur).

Mais les trains, j’ose dire, ne déraillent jamais seuls. Certes, ils sont parfois l’outil d’une fatalité individuelle. Je me souviens avoir été saisi d’un rire irrépressible le matin où j’ai appris par la presse que le cardinal Marty avait trouvé la mort à un passage à niveau. Il avait déclaré que sa 2CV l’emporterait au paradis. Il n’y avait qu’un train pour être à la hauteur d’une telle prophétie. Mon rire n’avait rien d’irrévérencieux. C’était le rire qui fait irruption volontiers à l’approche des manifestations du sacré sous ses formes les plus puissantes, les moins édulcorées par une mise en scène confessionnelle.

Un train, c’est de l’Être qui court à la catastrophe. Contre l’énergie cinétique d’un tel fatum, il suffit qu’un enfant joue aux dés — et qu’un seul dé tombe sur la voie.

 

Ligne de Sceaux, années 1950 ? D.R.

La présente chronique est constituée de passages du livre intitulé La Ligne de Sceaux paru dans la collection « Terre d'Encre » aux éditions du Laquet en février 2000.

 

 

Mercredi 24 août 2005

08: 01

 

Dessine-moi un poisson

 

ichtus

 

Ayant, de façon chronique, des relations difficiles avec les président(e)s d'association qu'il m'arrive de devoir rencontrer dans un cadre professionnel, me vient soudain cet éclairage inédit : a priori, il ne devrait pas se creuser un tel écart entre le monde associatif et quelqu'un qui, par ailleurs, écrit (et cela devrait valoir pour le peintre, le plasticien, le musicien qui compose). Car c'est, de part et d'autre, d'œuvre(s) qu'il s'agit.

Œuvre singulière pour le second, bonnes œuvres collectives en face (il y a, sinon, association de malfaiteurs réprouvée par la loi). Même assurance, clamée haut et fort, de ne pas faire ça pour de l'argent. Même course à la subvention toutefois, à la reconnaissance d'utilité publique. Souci partagé de ne pas déplaire.

Quant à cet exercice passablement pervers du pouvoir propre au monde associatif, il tire une part de sa vigueur de la certitude, de nos jours, de faire trembler plus assurément l'édile sur ses bases électorales que le citoyen isolé doté de son seul bulletin ne saura jamais le faire. Un pouvoir qui n'est cependant pas inaccessible à l'écrivain, pour peu qu'il consente à communiquer : pendant des années, Jean-Edern Hallier fut, à lui seul, plus turbulent que cent associations d'arracheurs de maïs transgénique.

Cette partition relève-t-elle d'une fatalité ?

En 64, les premiers chrétiens sont accusés d'avoir provoqué l’incendie de Rome. Paul est décapité. Pierre, crucifié. Rapidement, les persécutions s’étendent à l’ensemble de l’empire, à l'Asie mineure au deuxième siècle. On martyrise Blandine à Lyon en 177. Être chrétien est puni de mort. L'Église primitive célèbre son culte dans la clandestinité – à Rome, dans les catacombes.

Écrire, aujourd'hui, c'est peut-être dessiner des poissons dans le sable du bout de sa semelle.

 

 

 

Poisson cryptogramme, conçu à partir du mot grec ichtus, poisson : I comme Iesous (Jésus), CH comme Christos (Christ), TH comme Theou (de Dieu), U comme Uios (Fils), S comme Soter (Sauveur). Les premiers chrétiens, à l'heure des persécutions, s'en servaient pour désigner secrètement « Jésus Christ, Fils de Dieu, le Sauveur » et se renconnaître entre eux.

 

 

Lundi 22 août 2005

07: 35

 

De la nécessité de vêtir les morts

 

 

schafer
Rudolf Schäfer, 1986

 

Le Monde clôt ces jours-ci, sur son site Internet, une série de cinq chroniques audiovisuelles consacrées aux « Célèbres inconnues » par une évocation de La Vierge inconnue du canal de l'Ourcq, à partir du cliché qu'en réalisa Albert Rudomine en 1927. En écho à cette évocation émouvante, je relis les réflexions que suscitèrent, il y a presque vingt ans, ma découverte des photographies de Rudolf Schäfer.

 

Bien avant l'invention de la photographie, on a voulu s'approprier l'image éminemment provisoire des êtres que la mort vient de figer. La plupart des masques mortuaires qui sont parvenus jusqu'à nous pérennisent les traits d'hommes célèbres. Pourtant, on ne peut qu'être saisi par l'intime anonymat auquel accède le visage d'écrivains, d'hommes d'État et de guerriers tel que la cire ou le plâtre l'ont saisi, par empreinte directe – le mouleur embrassant ces visages comme aucune femme qui en fut amoureuse ne put jamais le faire : avec une malléabilité que la passion refuse ordinairement à l'amour. En ce sens, le daguerréotype n'a fait qu'apporter une contribution décisive à cette mise à distance de la mort dont on envisage mal que nos sociétés puissent, demain, revenir.

C'est pourtant ce que semble avoir tenté, voilà quelques années, un photographe allemand, Rudolf Schäfer, en réalisant à la morgue de Berlin-Est de nombreux portraits en noir et blanc d'enfants, de femmes et d'hommes décédés. Or, plus qu'un fugace rapprochement avec ces inconnus – ou avec l'idée de la mort elle-même –, c'est d'abord à nous seuls, qui découvrons ces clichés inattendus, que ces derniers nous confrontent soudain : soit que nous ayons entrevu, par le passé, un ou plusieurs des nôtres sur leur lit de mort et que le souvenir nous en reste alors diaphane mais ineffaçable ; soit que nous nous trouvions dans la position de l'enfant à qui l'on n'a pas permis d'entrer dans la chambre mortuaire et qui ne dispose par ailleurs d'aucune image expérimentale de la mort (beaucoup d'adultes, plus qu'il n'y paraît sans doute, se trouvent dans ce cas) ; les portraits de Rudolf Schäfer agissent alors, très curieusement, comme des images de substitution, efficaces parce que réconciliatrices. Dans l'une et l'autre hypothèse, ces photos, que nous ayons ou non mémoire du dernier visage de nos morts, nous consolent le regard. (Que ce mot s'impose invite à prendre en compte, outre la consolation, familière de la psychologie enfantine, le consolament de l'église cathare qui conjuguait le baptême et la confirmation, l'entrée de l'Esprit, du souffle, par imposition des mains.

De sorte qu'une première fréquentation de tels clichés, qui se cantonnerait à cet effet de surface, voulu sans nul doute par la démarche sérielle du photographe, en réfère d'emblée à une sémantique de la vie, non de la mort (Schäfer s'en tient pourtant à une prise de vue frontale, sans effets de lumière, qui satisferait les experts de l'identité judiciaire). Les expositions et les publications auxquelles ils ont donné prétexte en France, dans le courant de 1987, l'attestent par le fait même de leur publicité : quelques années plus tôt, le magazine Photo avait été retiré de la vente, dans la matinée de sa parution, pour avoir reproduit les clichés pris à l'Institut médico-légal du cadavre de Jacques Mesrine. Strictement comparables dans leur structure photographique, ceux-ci se démarquaient toutefois – outre le hiatus évident entre le statut officiel du photographe et le propos de l'éditeur – sur deux points : plus que l'illégalité d'une telle publication, ce qui rendait intolérable pour la société la diffusion de ces images c'étaient les causes de la mort, visibles sur la dépouille ; et la nudité du cadavre. Pour mieux dire, on avait – par mesure infamante délibérée ? — privé de linceul celui qui avait tant nargué cette même société et ses polices, l'ennemi public abattu au terme d'une interminable traque. Et ce détail renvoie soudain sur l'œuvre de Schäfer un rai de lumière inédit.

Les gisants de la morgue berlinoise sont en effet recouverts jusqu'aux épaules d'un drap blanc, dont on peut supposer qu'il a juste été rabattu sur le buste pour la pose. De sorte que le suaire occupe plus de la moitié de la surface totale sur certains de ces clichés. Ce protocole a permis que le visage seul concentre l'intention dramatique manifeste (fût-elle angélique) qui a poussé l'auteur à portraiturer des cadavres. Or, que l'on s'attarde un peu devant ces photographies – celle, notamment, du jeune enfant mort – et que l'on pratique la méthode de méditation inspirée à Georges Bataille par le supplice « des cent morceaux » (une série, là encore, de clichés où l'on assiste à la mise à mort d'un jeune Chinois que le bourreau découpe, vivant, membre à membre) : le regard et la pensée isolent bientôt le suaire comme unique objet de la contemplation. Au point que l'hypothèse ne tarde pas à s'imposer selon laquelle Schäfer n'aurait photographié que des suaires.

Il aurait ainsi placé son objectif dans une intermittence qui ne se mesure qu'à la blancheur immaculée du linge – comment concevoir, devant la sereine impassibilité de ces visages, l'imminence de l'œuvre délétère qu'a d'ores et déjà engagée la décomposition ? Le corps n'aurait, dans ces photos, d'autre fonction que de rendre intelligible et bouleversant le drap mortuaire : c'est lui dont on pressent, soudain, qu'il va trahir la souillure de la mort, livrer l'icône corporelle qui est en train de s'élaborer. C'est à la finesse de sa trame que celle ou celui qu'on en a vêtu dans la mort léguera sa dernière image, une empreinte intégrale, authentique plus que le film photographique ne le propose, composée d'extraits et d'esprits restitués de ce corps qui s'absente dans la nuit de la matière. Rudolf Schäfer n'a pas osé – pratiquement, cela ne pouvait guère s'envisager – photographier des suaires vides, comme put le faire, le 28 mai 1898, Secondo Pia, qui fut le premier à fixer sur la plaque sensible le Suaire de Turin. Celui-ci découvrit le soir même, en plongeant la plaque dans le révélateur, que le négatif seul est lisible : alors que le drap n'offre à la vue que des taches rougeâtres éparses, la pellicule photographique, par inversion, révèle le modelé du corps jusqu'en ses moindres accidents, jusqu'aux traces des blessures infligées au crucifié. C'est ainsi l'épreuve directement contretypée du négatif, beaucoup l'ignorent, que divulgue l'imagerie pieuse.

Faute d'avoir consenti à cette inversion – qui eut constitué un acte subversif majeur, dans un monde que muselle fermement notre hygiénisme totalitaire – Rudolf Schäfer a muré dans l'indifférence des limbes les morts de Berlin, qui nous laissent impassibles et sereins.

 

Rudolf Schäfer, l'une des photographies de la série Visages de Morts, 1986. Extrait de Camera International, n° 13, hiver 1987.
[En lien dans le paragraphe d'introduction] La Vierge inconnue du canal de l'Ourcq, photographie d'Albert Rudomine, 1927. D.R.

Ce texte de Dominique Autié a paru dans Langes de la passion,
Éditions L’Éther vague/Patrice Thierry, 1995 (diffusion Verdier).

 

Vendredi 19 août 2005

07: 05

 

 

Claire Laffay

 

helion

 

Femme tartare

Sommeil contre une selle de cuir fauve. La nuit est vaste et froide, l'âme rumine un bruit d'anneaux, de soupirs noirs près des crinières. Très loin un cri ! O mon silence, plus vif que le guet ou l'étoile ! J'attends le jour dans très longtemps qui va blanchir…

Le lendemain sera théâtre en marche sur la terre. Les Passes sont des actes. Par migrations par effraction tout un royaume s'ouvre la plaine bleue avec ses villes et ses palmes. Et puis la peur, le viol. J'ai tremblé pour des femmes lourdes. Beauté des miens et leur fureur !

Beaux objets de mes mains : chaudrons et vasques se modèlent à mes flancs. Les gestes sont des rites et le feu me reforge, tous les jours il est Dieu ! Nos grands troupeaux sont la richesse et la vie lente, les chevaux ont une âme et la terre est leur chant profond.

Toute la chair du temps pèse comme un automne. Je touche les racines les branches sèches du soleil dans les grands crépuscules de nos bivouacs. Ma vie est l'œuvre sans défaut, je suis l'autre visage de l'histoire et l'acte pur, au bras des hommes, par ma main rousse.

Moi, celle des Nomades, dans l'herbe rase des vents, et non voilée !


Claire Laffay, Imaginaires, 1966.

 

La quinzaine de recueils de Claire Laffay qui figurent parmi mes livres forment l'une des zones d'incandescence qui, lorsque je ne fais même que traverser vivement la bibliothèque, m'aimantent l'esprit et le cœur. Il arrive souvent que, pourtant pressé par une tâche professionnelle, je fasse halte un instant et tire un volume de son rayon pour lire un poème bref – je peux affirmer ainsi que l'œuvre de Claire Laffay m'est plus qu'une autre familière.

De la seconde à la terminale, elle fut officiellement mon professeur de français. Dans les faits, je lui dois une dette dont, aujourd'hui encore, il m'est très difficile de cerner l'ampleur : j'écrivais avant que le sort ne me la désigne comme enseignante, elle affichait un mépris de l'objet livre qui aurait dû me la rendre étrangère et j'avais engagé le pari de passer le bac sans avoir ouvert une seule fois le Lagarde et Michard.

Il lui arrivait d'arpenter les couloirs, les yeux dans les nuages, à la recherche de ses élèves et de passer devant nous sans nous reconnaître. Ce matin-là, nous l'attendions devant notre salle. Un petit essaim bruissait dans mon dos. Quelques-unes des oiselles qui furent ma croix durant ces premières années de mixité gloussaient autour de je ne savais quoi, que l'une d'entre elles détenait et montrait aux autres en ménageant ses effets. Étrangement, cet épisode fut la foudre.

La petite sotte s'était procuré à la librairie de Sceaux, qui en assurait le dépôt et la vente, le tout premier recueil de poèmes de cette femme. Elle en ânonnait les vers obscurs et lumineux, dosant les salves de ricanements qu'elle se sentait soudain l'exorbitant pouvoir de provoquer à sa guise. L'après-midi même, j'avais en main un exemplaire de Cette Arche de péril de Claire Laffay, le volume même qui est à portée de mes doigts tandis que je rédige cette chronique à l'écran.

La découverte de cette langue, porteuse d'un onirisme qui ouvrait une brèche béante dans mes misérables délires obsidionaux de l'époque, déverrouilla en moi la langue. Mais jamais, il me semble – et ce point crucial reste sans doute le plus problématique, puisque le plus intimement lié à mon ADN de fils d'ouvriers imprimeurs sur plusieurs générations –, la matérialité du livre n'a, comme alors, médiatisé cet accès à la langue. Cette Arche de péril, imprimé à cinq cents exemplaires (dont cent numérotés sur Arches) aux frais de l'auteur, reste un pur modèle de sobre élégance typographique. J'ai acquis, quelques années plus tard, l'un des exemplaires du tirage de tête, qui côtoie l'édition courante dans ma bibliothèque ; mais c'est curieusement dans celle-ci, toujours, que je lis et relis cette écriture de l'origine, guettant le retour de flamme de l'émotion première, dont ma mémoire organique ne s'est jamais défaussée : la peau de mes doigts ne manque jamais de m'indiquer qu'elle touche une pierre échue de la nuit des temps de l'esprit, un nodule aux propriétés semblables à la piézoélectricité du quartz.

Je referme ici la porte au nez des souvenirs, qui ne concernent que moi, pour donner à lire les deux premiers poèmes que j'ai lus de cette femme. Dans le recueil, ils s'intitulent l'un et l'autre : Vu. Mon métier d'éditeur, ma présence sur la Toile me convainquent que le seul hommage conséquent consisterait à mettre en ligne, sur un site qui lui serait consacré, une telle œuvre que tout, sinon, semble bien désigner pour l'oubli.

 

 

I

Au grand jour de quatre heures de plein été
Cette charogne, près d'une pierre, où notre pied a buté presque
D'un oiseau mort, son ventre rond
Odeur de mort et de soleil
Les blés étaient murs et nous marchions sur la face de la terre
Qui regardait le ciel
Avec cet œil.

II

Une libellule mourante sur la route lisse – trop –
Luttant contre le vent et n'arrivant pas à se retourner,
avec ses grandes ailes comme des voiles, qui l'entraînaient…
Et ses yeux
(des milliers de fois un arbre distillé dans cette profondeur très savante de jade où se recroise un arc-en-ciel)
Ses yeux énormes.
Immobiles
À vérifier. Car elle est Celle – l'ignorais-tu ? – dont les yeux savent pivoter
Mais même les pattes à la fin – ce fut très long – ne frémissaient plus que par le vent.


Cette Arche de péril, 1961.

 

 

claire_laffay

Camarade de khâgne de Roger Caillois à Louis-le-Grand, Claire Laffay a dû naître comme lui en 1913. Comme lui, elle était agrégée de grammaire. Originaire du Gers, elle avait une maison de famille à Luchon. Elle consacrera de nombreux poèmes et tout un recueil aux Pyrénées (Les Encantats et autres montagnes, Formes et Langages, 1977). Elle a enseigné le français pendant dix ans au lycée de Meknès, puis au lycée Marie-Curie à Sceaux et à celui de Châtenay-Malabry, où elle fut mon professeur de 1966 à 1969. Elle a publié à compte d'auteur plus de vingt recueils. Ses essais de poésie scientifique furent encouragés notamment par Jean Dorst. Elle était encore la voisine scéenne et l'amie de Jacqueline de Romilly. J'ai récemment appris d'une relation commune qu'il y a une dizaine d'années, se sachant malade, elle aurait mis fin à ses jours.

 

Jean Hélion, dessin pour Imaginaires de Claire Laffay, 1966.
Claire Laffay, D.R.

 

Mercredi 17 août 2005

06: 44

 

L'empuse

 

par Jean Henri Fabre



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[Zoom]

 

Empuse, © Clichés François Jonot, 2007.

 

 

La mer, première nourrice de la vie, conserve encore, dans ses abîmes, beaucoup de ces formes singulières, discordantes, qui furent les essais de l'animalité ; la terre ferme, moins féconde, mais plus apte au progrès, a presque totalement perdu ses étrangetés d'autrefois. Le peu qui persiste appartient surtout à la série des insectes primitifs, insectes d'industrie très bornée, de métamorphoses très sommaires, presque nulles. Dans nos régions, au premier rang de ces anomalies entomologiques qui font songer aux populations des forêts houillères, se trouvent les Mantiens, dont fait partie la Mante religieuse, si curieuse de mœurs et de structure. Là prend place aussi l'Empuse (Empusa pauperata Latr.), sujet de ce chapitre.

Sa larve est bien la créature la plus étrange de la faune terrestre provençale, fluette, dandinante et d'aspect si fantastique que les doigts novices n'osent la saisir. Les enfants de mon voisinage, frappés de sa tournure insolite, l'appellent le diablotin. Dans leur imagination, la bizarre bestiole confine à la sorcellerie. On la rencontre, toujours clairsemée, au printemps jusqu'en mai, en automne, en hiver parfois si le soleil est vif. Les gazons coriaces des terrains arides, les menues broussailles abritées de quelques tas de pierres en chaude exposition, sont la demeure favorite de la frileuse.

Donnons-en un rapide croquis. Toujours relevé jusqu'à toucher le dos, le ventre s'élargit en spatule et se convolute en crosse. Des lamelles pointues, sortes d'expansions foliacées, disposées sur trois rangs, hérissent la face inférieure, devenue supérieure par le retournement. Cette crosse écailleuse est hissée sur quatre longues et fines échasses, sur quatre pattes armées de genouillères [1], c'est-à-dire portant vers le bout de la cuisse, au point de jonction avec la jambe, une lame saillante et courbe semblable à celle d'un couperet.

Au-dessus de cette base, escabeau à quatre pieds, s'élève, par un coude brusque, le corselet rigide, démesurément long et rapproché de la verticale. L'extrémité de ce corsage, rond et fluet comme un fêtu de paille, porte le traquenard de chasse, les pattes ravisseuses, imitées de celles de la Mante. Il y a là harpon terminal, mieux acéré qu'une aiguille, étau féroce, à mâchoires dentées en scie. La mâchoire formée par le bras est creusée d'un sillon et porte de chaque côté cinq longues épines, accompagnées dans les intervalles de dentelures moindres. La mâchoire formée par l'avant-bras est canaliculée pareillement, mais sa double scie, que reçoit au repos la gouttière du bras, est formée de dents plus fines, plus serrées, plus régulières. La loupe y compte une vingtaine de pointes égales pour chaque rangée. Il ne manque à la machine que d'amples dimensions pour être effroyable engin de tortionnaire.

La tête s'accorde avec cet arsenal. Oh ! la bizarre tête ! Frimousse pointue, avec moustaches en croc fournies par les palpes ; gros yeux saillants ; entre les deux une dague, un fer de hallebarde ; et sur le front quelque chose d'inouï, d'insensé : une sorte de haute mitre, de coiffure extravagante qui se dresse en promontoire, se dilate à droite et à gauche en aileron pointu et se creuse au sommet en gouttière bifide. Que peut faire le diablotin de ce monstrueux bonnet pointu, comme ni les mages de l'Orient ni les adeptes de l'art trismégiste n'en ont jamais porté de plus mirobolant ? Nous l'apprendrons en le voyant en chasse.

Le costume est vulgaire ; le grisâtre y domine. Sur la fin de la période larvaire, après quelques mues, il commence à laisser entrevoir la livrée plus riche de l'adulte et se zone, de façon très indécise encore, de verdâtre, de blanc, de rose. Aux antennes déjà se distinguent les deux sexes. Les futures mères les ont filiformes ; les futurs mâles les renflent en fuseau dans la moitié inférieure et s'en font un étui d'où émergeront plus tard d'élégants panaches.

Voilà la bête, digne du crayon fantastique d'un Callot. Si vous la rencontrez parmi les broussailles, cela se dandine sur ses quatre échasses, cela dodeline de la tête, cela vous regarde d'un air entendu, cela fait pivoter la mitre sur le col et s'informe par-dessus l'épaule. On croit lire la malice sur son visage pointu. Vous voulez la saisir. Aussitôt cesse la pose d'apparat. Le corselet dressé s'abaisse, et la bête détale par longues enjambées en s'aidant des pattes ravisseuses, qui happent les brindilles. La fuite n'est pas longue, pour peu que l'on ait coup d'œil exercé. L'empuse est capturée, mise dans un cornet de papier qui épargnera des entorses à ses frêles membres et, finalement parquée sous une cloche en toile métallique. En octobre, j'obtiens ainsi un troupeau suffisant.

 

Jean Henri Fabre
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Souvenirs entomologiques, Cinquième série, XXII (extrait) [2].

 

 

[1] L'édition Yves Delange (voir ci-dessous) donne fautivement, pour ce mot, grenouillères (qui désigne une combinaison pour bébé dont les jambes se terminent en chaussons [Le Nouveau Petit Robert]. J'ai vérifié dans l'édition Delagrave (l'une des très nombreuses réimpressions de l'édition d'origine en onze volumes, chez l'éditeur attitré de Fabre) que c'est bien, en toute logique, genouillères que l'auteur a écrit. Dans le dernier paragraphe reproduit ici, en revanche, Jean Henri Fabre a bien écrit …pour peu que l'on ait coup d'œil exercé ; l'omission de l'article n'est donc pas fautive dans l'édition actuelle.
[2] Dans l'édition Yves Delange (disponible actuellement), Robert Laffont, collection « Bouquins » (deux tomes), 1989, tome I, pp. 1123 sq.

 

 

Un chapitre de la série L'ordinaire et le propre des livres est consacré à la centaine de manuels scolaires que Jean Henri Fabre a rédigée pour les éditions Delagrave dans la seconde partie de sa vie. Une galerie photographique accompagne cette présentation. Lire cette chronique – Cliquez ici.

 

Lundi 15 août 2005

08: 30

 

Deux méditations mariales

 

 

II

Tota pulchra es, O Maria


Pour la fête de l'Assomption de ce jour
et le centenaire de William-Adolphe Bouguereau,
mort à la Rochelle le 19 août 1905.
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Ci-dessus : La Vierge, L'Enfant Jésus et saint Jean-Baptiste de W.-A. Bouguereau

 

« Zoom » : La Vierge consolatrice

 

 

Nous proclamons, déclarons et définissons que c'est un dogme divinement révélé que Marie, l'Immaculée Mère de Dieu toujours Vierge, à la fin du cours de sa vie terrestre, a été élevée en âme et en corps à la gloire céleste. La constitution apostolique qui contient ces mots, Munificentissimus Deus définissant le dogme de l'Assomption, a été signée par Pie XII en date du 1er novembre 1950.

Pour les catholiques eux-mêmes, la Vierge Marie me semble une figure hautement paradoxale. Un rapide regard sur l'histoire de l'Église le confirme : la dévotion rendue à la Mère du Christ s'ancre dès l'origine dans une ferveur populaire, devant laquelle l'institution semble avoir toujours traîné les pieds (le dogme de l'Immaculée Conception, si problématique pour nombre d'esprits, n'est antérieur que d'un court siècle à celui qu'honore la fête d'aujourd'hui). Des écoles de théologiens ont justifié ce peu d'entrain de l'Église en arguant de la présence toute de réserve et de discrétion de Marie dans le Nouveau Testament.

Il semble pourtant que cette empathie populaire fait écho à des données immédiates et universelles de l'imaginaire humain [1]. Je termine, ces jours-ci, la lecture d'un beau livre écrit par Mgr P. Rossillon qui fut, dans la première partie du siècle dernier, évêque de Vizagapatam (non loin de Madras, dans le sud-est de l'Inde). Il y relate [2] comment, lors d'une épidémie de choléra, un petit village de quatre cents âmes, Jeyapouram, déjà largement converti par la mission catholique, s'adonne une nuit à une cérémonie dite païenne par l'auteur pour adresser sa supplique à l'antique déesse hindoue comptable de la maladie terrible. Le missionnaire en poste, averti par l'un de ses catéchumènes, disperse l'assemblée et assène quelques coups de canne à ses ouailles. Le lendemain, un petit groupe de jeunes villageois se réunit chez le prêtre : Père, nous avons pensé que pour vaincre le diable et réparer notre infidélité, il serait bon de proclamer solennellement la sainte Vierge Reine et protectrice de Jeyamouram, et d'établir l'Assomption [qui n'était donc pas encore un dogme mais qui était déjà fêtée le 15 août] comme notre fête patronale. Et l'auteur de confirmer que ce culte marial, suggéré par des Indiens eux-mêmes, a contribué à souder la communauté naissante, à se substituer efficacement dans l'imaginaire religieux du village hindou aux cultes autochtones de la féminité sacrée. Je suppose que l'on trouverait un grand nombre d'exemples semblables dans les Lettres édifiantes que les jésuites avaient coutume d'adresser à leurs supérieurs depuis leurs missions sur les autres continents.

Je trouve quelques similitudes entre notre monde tel qu'il va et Jeyapouram en butte au choléra.

Jamais sans doute la fille aînée de l'Église n'a fait montre au quotidien d'autant d'indifférence à l'égard de toute tradition mariale ; jamais non plus, me semble-t-il, la figure de la Vierge ne lui a tant manqué, sans qu'elle le sache. Je parle ici, d'abord, de la figure tutélaire de nos églises, des niches qu'on trouve encore à la croisée de quelques chemins de campagne, je parle des statuettes de Lourdes [y compris celles en plastique translucide qui contiennent de l'eau de la grotte] – tant il est vrai que notre imaginaire reste, à son propos, tributaire d'un art sulpicien dont j'ai, un temps, collectionné les icônes, adulé le kitsch. Car s'il est un singulier pouvoir dont semble disposer la Mère humaine et non humaine du Christ, c'est bien celui de se satisfaire de ce plâtre peinturluré et d'un académisme dévotionnel dont (dont les sujets religieux de Bouguereau offrent le parangon).

Sous ce vernis écaillé – et c'est là une part du paradoxe –, la Vierge se dresse aujourd'hui devant moi comme le contraire du débraillé ambiant. Elle est Celle devant qui l'on se tient. Elle est notre sens de la tenue (j'ose cette formule, qui paraîtra profane, mais je n'en vois pas d'autre). Contre toute raison, elle reste, mystérieusement, l'aune de la femme magnifique.

 

[1] Je renvoie au petit ouvrage, admirablement documenté et illustré, de Shahkrukh Husain, La Grande Déesse-mère, traduit de l'anglais par Alain Deschamps, postface de Jean-Yves Leloup, dans la collection « Sagesses du Monde », éditions Albin Michel, 1998. Deux doubles pages seulement sont consacrées à la Vierge Marie sur les 184 pages que compte le volume. Cette simple donnée quantitative, qui n'est nullement le fruit d'un parti pris réducteur à l'égard du christianisme, montre bien l'ampleur du matériau anthropologique dévolu à la féminité sacrée.
[2] Mrg P. Rossillon, L'Inde à la croisée des routes, Librairie de l'œuvre St-Charles, Bruges, 1935 ; pp. 95 sq.

La Vierge, L'Enfant Jésus et saint Jean-Baptiste, William-Adolphe Bouguereau (1825-1905), huile sur toile, 1875, collection privée.
En « zoom » :
La Vierge consolatrice
, huile sur toile, 1877, musée des Beaux-Arts de Strasbourg (dépôt du musée d’Orsay).

 

Vendredi 12 août 2005

06: 41

 

Deux méditations mariales

 

 

I

Macula non est in te


Pour préparer la fête de l'Assomption
et la célébration du centenaire de William-Adolphe Bouguereau,
mort à la Rochelle le 19 août 1905.
bouguereau
Zoom 1blancZoom 2

 

 

Elle est dans la salle de bains. J'écris. Une même disposition d'esprit réglerait donc mes relations, intimes et sociales, avec le linge et le papier. Rien n'est plus apprêté, ne réclame de l'industrie papetière tant de soin que la page blanche. Rien n'est comme elle évocateur d'un scandale à venir – mots et ratures de la première phrase, informulable, que lessive toujours inlassablement l'intention du texte – sinon le petit linge immaculé qu'elle choisit au matin dans le rayon réservé de son armoire.

Écrivant, je fais tache. Celui qui professe dans l'adolescence un penchant pour le journal intime, le récit fantastique ou l'écriture dramatique se fond dans les lubies de son âge. Que la manie s'organise, qu'elle accède à quelque publicité, empiète sur le sérieux de maturité promise, l'auteur se désigne, jure. Quant à l'écriture elle-même (je parle des techniques scripturaires, du calame des Anciens à la Sergent-major de mon enfance) elle a nourri une immémoriale hantise de la bavure et du pâté qu'à peine l'invention du bic et du Macintosh parvint à endormir chez ceux de ma génération. Codée, tirée au cordeau, ornementale jusque dans ses repentirs, la calligraphie de mes manuscrits n'a cessé d'officier sur le papier de mes brouillons – que je préfère d'un blanc douteux – une liturgie de la souillure. En dépit des efforts constants de la technologie, ceux qui auront la charge de l'impression du texte typographié restent, pour quelque temps encore, tributaires du maculage : le recto fraîchement encré accueille le verso de la feuille suivante ; le frottement de sa chute puis le poids de centaines d'autres accumulées à vive cadence font peser le risque d'une impression importune sur l'autre face, vierge ou non, du papier.

Il semble toutefois que l'édition électronique doive, de la rédaction du texte à sa duplication industrielle, bannir toute occasion de contact, de tangence, de transfert de matière, dans l'immémorial processus d'impression qui, depuis la main magdalénienne improvisant le premier pochoir sur la paroi des grottes jusqu'à la presse offset, n'avait consisté qu'à maîtriser l'universelle propension du réel – corps et choses tangibles – à s'empreindre, à maculer. L'effort de nos sociétés vers l'immatériel passe par un éreintant déni de la matière dans son travail le plus essentiel. Abrasion, foulage, chimisme, capillarité, avec quoi les sciences et les techniques ont négocié depuis l'Homo faber, sont mis à prix : la chose imprimée, comme nombre de produits justifiant désormais le blister qui leur fait office de préservatif, sera élaborée en milieu neutre.

Dans le même temps, le corps lui-même s'est entendu adresser les mêmes objurgations. Comme si le brassage de la peau et des voiles jusqu'alors secrets qui le couvrent, créateur d'écritures sapides et chiffrées, menaçait le nouvel angélisme à l'œuvre dans les laboratoires de Silicon Valley, on fit implicitement procès à des siècles de mode. Au blanc surfacé, aux teintes lisses et voyantes qui sécrètent, dans la nuit de la robe, les enivrants aveux du corps, les stylistes ont substitué des motifs chamarrés sur fonds pastel, des arabesques et des compositions florales en camaïeu, qui apparentent désormais le petit linge au costume balnéaire. Il n'est plus un défilé de mode qui n'inscrive à son programme, parmi les créations de haute couture, la vulgarisation ostentatoire de cette lingerie normalisée. Sous couvert de libéralisme moral et sexuel [1] – toute une esthétique du soft et du light venant prêter main forte à la démarche –, c'est une véritable mise en demeure qui est adressée au corps de s'aligner sur la nouvelle proxémie ; puisqu'il semble impossible de le tenir à distance prophylactique des tissus dont il se vêt – comme parvient à le faire, désormais, l'imprimante laser de la page blanche et de la matrice –, on anticipe l'irrémissible souillure : on le pare de taches propres.

Je n'avais trouvé à cette pression sociale devenue planétaire, qui compromet dans la même hantise les technologies les plus avancées et les instances primordiales de la vie, que de fragiles références chrétiennes dans l'usage lancinant qui était fait, lorsque j'étais enfant, d'interdictions incantatoires telles que : Ne regarde pas, c'est sale ! ou Ne va pas encore faire des saletés ! La liste des abominations tendait à l'exhaustivité, dans le cadre d'une hygiène impérialiste dont le corps était le souffre-douleur de prédilection. Bien que je les pressentisse, je renonçai à rechercher leurs fondements dogmatiques. Jusqu'à ce que le hasard me fasse lever les yeux, dans une chapelle désaffectée de province, vers une toile mitée représentant une Vierge à l'Enfant. Je fus d'abord séduit par la maladresse de cette croûte sulpicienne qui affublait la mère, la faisait paraître absente ou prostrée de n'avoir à exhiber qu'un gnard aux traits de petit vieux. De sorte que je tardai à prêter attention à la devise qui avait pourtant, de toute évidence, requis les soins appliqués du peintre : en onciales blanches, dont les proportions achevaient de tasser les personnages dans leur rôle de piteuse figuration, il était écrit MACULA NON EST IN TE.

L'inscription m'offrait le chaînon manquant d'un véritable phylum idéologique, dont Félix Gaffiot me confirmait que le vocabulaire romain s'était fait peu ou prou le complice : macula connaît dans divers textes de Cicéron le glissement lexical qui lui fait successivement désigner dans La République – comme chez Virgile – la marque, le point ; dans Verrines les mailles d'un filet ; puis la tache, la souillure du vêtement ou du corps (références faites ici à Pline et Ovide, attestant la diffusion de cette acception à l'aube de l'ère chrétienne, avant que le dogme trouve à se formaliser) ; mais il semble que ce soit chez Cicéron – mort en 43 avant le Christ – que l'on rencontre l'usage le plus exemplaire du vocable pour signifier la flétrissure et la honte. Cette excursion savante n'est pas pour innocenter le christianisme, dont le latin de cuisine sous-entend ici que la Mère de Dieu n'a pas eu à fauter pour mettre au monde le Fils rédempteur. Pourtant, cette même religion qui fondera son iconologie sur la plaie ostensible, sur l'épanchement des larmes et du sang, prescrit de sévères exclusions parmi les humeurs dont l'empreinte se désigne à l'adoration : tandis que la virile agonie du Golgotha nous a légué véroniques, Mandylion et Saint Suaire, tous linges divinement souillés, l'épigraphe que voici attire la dévotion sur Celle que le désir n'a pas tachée.

La sentence ne laisse d'évoquer les slogans péremptoires en faveur des poudres à laver, détachants avant lavage et autres adjuvants de blanchiment dont la femme high tech fait mine de raffoler.

 

[1] Le lecteur veuille tenir compte du fait que ce texte a été écrit vers la fin des années 1980 [nda].

La Vierge aux Anges, William-Adolphe Bouguereau (1825-1905), huile sur toile, 1900, musée de Forest-Lawn Memorial-Park, Glendale, Californie.

Ce texte de Dominique Autié a paru dans Langes de la passion, Éditions L’Éther vague/Patrice Thierry, 1995 (diffusion Verdier).

 

Permalien

Mercredi 10 août 2005

06: 43

 

Demeure dernière

 

marie_valarche_detail
Marie Valarché, Pastel (détail)

Voir le pastel en son entier : cliquer ici ou sur le détail.

 

Je suis entré à nouveau dans l'appartement. Non plus par obligation administrative mais, cette fois, pour me colleter avec le réel des lieux et des objets. Sur la grande table de la salle à manger, son matériel de reliure était en l'état où il l'avait laissé, un soir de décembre : le pot de colle ouvert, deux pinceaux fossilisés plantés dedans. Quand j'ai refermé derrière moi, dimanche, la table était débarrassée. Le dernier repas était enfin desservi.

J'ai décroché des murs les quatre pastels de Marie Valarché. Je l'avais pressenti : les rapporter – ou, plutôt, les arracher à sa demeure dernière à lui pour les conjoindre à ceux qui sont accrochés ici – constituait bien un geste décisif. Le fruit d'une décision nécessaire, en tout cas. Mon intime relation à mon père mort, désormais, se joue hic et nunc, dans ce lieu où j'habite, où je travaille, où j'écris, et non plus dans ce cénotaphe de la proche banlieue parisienne où j'ai failli, depuis décembre, cadenasser mon souffle avec mes larmes.

J'ai pris aussi quelques-uns des livres dont il a supervisé l'impression, l'un des albums de sa collection de timbres afin de statuer sur le destin de celle-ci, un superbe Christ baroque que son neveu Jean, le fils de Marie Valarché, lui avait offert il y a peu de temps en souvenir de sa sœur, un nouveau volume parmi la vingtaine qui subsiste là-bas de nos photographies de famille (j'en avais déjà extrait plusieurs, avant de regagner Toulouse juste après l'enterrement). Et, pour conjurer toute dramatisation importune, j'ai roulé dans une feuille de Sopalin le bec verseur promotionnel de la bouteille d'huile d'olive entamée, un accessoire épatant offert par Puget il y a une dizaine d'années pour l'achat d'un pack de deux litres de leur huile Première pression à froid. Un objet que j'ai obstinément envié à ma mère, les dernières temps de son règne. [J'ai jeté l'huile, qui avait dépassé la date de péremption.]

Et j'ai repris la route, dans l'autre sens.

J'ose cette hypothèse : dans ce qui m'a tétanisé ces derniers mois, entrerait pour une part non négligeable mon refus d'obtempérer à l'injonction d'un quelconque devoir de mémoire. Et Dieu sait combien de fois j'ai vu venir de loin, sous l'affabilité de la sympathie, ce rappel de la posture formatée, affectivement correcte, inventée de toutes pièces par une civilisation qui refuse à la mort tout accès organique à sa langue mais se vautre dans la nécrophilie au premier talk show venu.

Mon père compte au nombre des êtres qui nous font vivre, non par la mémoire, mais par le désir et par l'énergie d'aimer qu'ils continuent d'inspirer – d'agiter – en nous. Le temps du premier chagrin dépassé, c'est moins à eux qu'au monde que se destine et s'applique, à travers eux vivants en nous, cette énergie. Je vais enfin pouvoir me livrer à la précieuse ambivalence du deuil, à sa saveur de douce-amère – je m'étais trompé sur un point, en janvier : rapporter les tableaux de Marie Valarché n'aura pas été l'ultime station de mon cheminement de deuil mais, sans doute, son geste inaugural.

Le devoir de mémoire, c'est la mort à l'œuvre, qui ne veut plus dire son nom. C'est la mort hors la langue. La mémoire, telle qu'on nous la revend ces temps-ci, c'est du posthumain, de l'affect pour clones. Sur mes sept cents kilomètres d'asphalte, c'est de l'amour en barres que je convoyais dans mon coffre de voiture.

 

 

 

 

Lundi 8 août 2005

07: 50

 

On ne dit pas devant moi

du mal de Marguerite Duras

 

 

duras

 

C'est comme ça, sinon je me fâche.

Pourtant, j'aurais au moins une bonne raison de détester cette femme, de lui tenir rancune à tout jamais pour avoir dit, de ce ton ferme qui était le sien : Les gens qui attendent de l’aide pour écrire, vous savez…, qui attendent d’avoir du temps, d’avoir du calme, une maison calme… c’est pas vrai ! C’est le prétexte. Ils n’ont qu’à écrire, partout. On écrit partout. Ce ne sont pas des écrivains, je veux dire. […] Pour L’Amant , je n’avais pas de lieu pour écrire. Je transportais mon manuscrit de lieu en lieu. On ne me la faisait pas, cette histoire-là, voyez-vous, c’est dans ce sens-là que je vous le dis. Je ne me racontais pas d’histoires là-dessus. Et je ne me raconte pas d’histoires. Je sais que quand on n’écrit pas, eh bien on n’écrit pas. C'est de moi qu'elle parlait ce jour-là, c'est moi qu'elle visait, c'est sûr, en répondant cela à Bernard Pivot [1].

Pourtant, j'aime cette femme. Que j'ouvre l'un ses livres, son texte me saisit à la tignasse et je ne peux plus refermer le volume. Qu'elle apparaisse sur un écran, je suis impressionné – quelque chose que je ne peux nommer autrement qu'une autorité morale, qui émane d'elle, de ce qu'elle écrit, s'impose, a prise sur moi. J'ai de bonnes raisons. J'en donne quelques-unes ici à qui aurait besoin de les entendre.

Voilà une femme qui, la première et la seule à ma connaissance, a procédé à une lecture de ces signes énigmatiques que sont les mains négatives dans les grottes peintes du magdalénien, à une époque où les préhistoriens multipliaient les hypothèses intenables et se prenaient les pieds dans le tapis. Plus largement, elle est la seule dont l'œuvre appelle, comme signes à part entières, ce que j'ai cru possible d'appeler les icônes corporelles – les ombres laissées sur les murs d'Hiroshima par le flash nucléaire, l'empreinte d'un corps sur les draps d'un lit (La Maladie de la mort) et jusqu'à ce texte, qui lui valut une sévère condamnation, donné en 1985 dans Libération où elle écrit : J'essaye de savoir pourquoi j'ai crié quand j'ai vu la maison. Je n'arrive pas à le savoir […] L'enfant a dû être tué à l'intérieur de la maison. Ensuite, il a dû être noyé. C'est ce que je vois. C'est au-delà de la raison [3]. J'ai posé l'hypothèse qu'elle a vu quelque chose qui s'apparente aux icônes corporelles d'Hiroshima – aux auras de l'enfant et de l'assassin.

Voilà une femme qui a suivi le parcours du combattant de l'alcool. Avec un courage et une dignité dont je sais le prix, Bernard Pivot lui demande pourquoi elle buvait. Réponse de Marguerite Duras : On boit parce que Dieu n’existe pas. Et Pivot consacre quelques instants à la présentation du récit dans lequel Yann Andréa évoque la cure de désintoxication de Marguerite Duras, M.D., un des livres les plus secouants que je connaisse sur le calvaire alcoolique [4].

Voilà une femme qui devient femme à quinze ans en s'offrant à un homme qui a le double de son âge. Et qui, à soixante-quatre ans, devient l'amante d'un homme qui n'a pas la moitié de son âge. Une femme dont les livres sont de la chair et de l'âme de femme aimante.

Je me suis trouvé en sa présence, une fois. Fin 1980 ou début 1981, je suis invité, à Paris, en tant qu'éditeur de sciences humaines, à une étrange grand-messe organisée pour la parution du premier numéro de la nouvelle revue officielle de l'école lacanienne [L'Âne ?]. Cela se tient dans un immense appartement [celui des Miller ? je n'ai plus aucun souvenir précis des circonstances exactes, à cette époque je buvais]. Je suis comme déjà marié avec une Lot-et-Garonnaise un peu plus âgée que moi, que j'épouserai pour des prunes deux ans plus tard. Elle m'accompagne dans mon voyage professionnel (j'habite Toulouse depuis fin 1979). Elle se présente une grande heure avant moi à la soirée en question, prévient que je suis retardé à notre hôtel par un rendez-vous avec un auteur.

Je partage l'ascenseur avec Bernard-Henri Lévy. Dans l'une des premières pièces, Lacan siège au centre d'un sofa, drapé dans un plaid, nimbé d'une noria d'égéries blondasses. Je cherche ma future épouse, ne rencontre que des faciès de célébrités. L'angoisse paranoïde de l'alcoolique dipsomane fait boule dans ma poitrine. Ce n'est que parvenu dans la pièce la plus éloignée de l'entrée que je la vois, qui me fait signe. Elle est près de la fenêtre. J'approche assez pour discerner la personne avec qui elle s'entretient, qui me regarde venir. Je n'en crois pas mes yeux. On me sourit. Je vous présente mon mari, entends-je alors, mais vous me pardonnerez, ça fait une heure que nous bavardons et je n'ai pas pensé à vous demander votre prénom…, dit-elle à Marguerite Duras.

J'emporterai dans la tombe le sourire à la fois complice et désolé que m'adressa Duras : Nous avons échangé des recettes de cuisine du Lot-et-Garonne, me dit-elle. Nous avons passé un merveilleux moment, votre femme et moi. Je vous laisse. Mon arrivée avait rompu le charme, cette joie que je suppose rare, quand on s'appelait Marguerite Duras, de pouvoir bavarder confitures avec une femme qui ne sait pas qui vous êtes et tenir le gotha à distance pendant tout ce temps. Il va sans dire que l'anecdote me fut imputée à charge par ma belle-famille, qui haïssait chez moi l'intellectuel et le parisien natif (ce qui, pour ces gens-là, relève du pléonasme), comme si j'avais été en quoi que ce fût responsable que leur fille, élevée au tube cathodique, ignorât le visage – et jusqu'au nom, sans doute – de Marguerite Duras.

À un moment de l'entretien, Bernard Pivot suggère, pour tenter de cerner son œuvre, l'image d'écrivain du désir. Elle s'insurge  : Non, pas écrivain du désir, je ne veux pas. Vous ne dites pas : écrivain de la Corse Femme admirable qui ignorait sincèrement que puissent exister, fiers de l'être, des écrivains de terroir.

 

[1] Les grands entretiens de Bernard Pivot, Gallimard/Ina, 2003. J'avais évoqué ici l'entretien avec Marguerite Yourcenar, également publié en DVD dans cette même série.
[2] Les Mains négatives, in Marguerite Duras, Le navire Night, Césarée, Les Mains négatives, Aurélia Steiner, Mercure de France, 1979. Marguerite Duras en conçut également un film, sous le même titre.
[3] Sublime, forcément sublime, Christine V., paru dans Libération du 17 juillet 1985. C'est moi qui souligne, par les italiques, la phrase C'est ce que je vois. Un chapitre de mon livre L'Imposition des mains s'intitule « Les icônes corporelles de Marguerite Duras » ; 1993, éditions L'Éther vague, Patrice Thierry, diffusion Verdier.
[4] Yann Andréa, M.D., Éditions de Minuit, 1983.

Marguerite Duras, Paris, septembre 1984 (d'après le DVD Gallimard/Ina).

 

Vendredi 5 août 2005

06: 50

 

Tatou

 

 

tatou

 

Pour lui seul.

 

 

Plusieurs fois l'an, mon père annonçait pour le samedi suivant une visite au cimetière. À l'encontre de bien des familles où l'on ne s'acquittait de ce devoir qu'à la Toussaint, nous entretenions les sépultures des nôtres avec un soin régulier. Sous une même dalle, reposent les parents de mon père ainsi que sa sœur Jeanne. Dans une travée située à l'autre extrémité, une tombe héberge un parent plus éloigné, que nous nous contentions de saluer d'un signe de croix et d'une brève prière, après les menus travaux d'entretien dispensés à mes grands-parents et ma tante légendaires. Le cérémonial relevait en effet d'un ordre tout imaginaire : il fallut la ferveur pudique de mon père et la pérennité de ses gestes (nous restions une grande heure à brosser la pierre, soigner les plantes, tamiser le gravier qui entourait le caveau) pour que l'enfant que j'étais s'appliquât lui-même à la tâche avec recueillement. La mort m'était étrangère comme l'étaient ceux qui reposaient là, que je n'avais pas connus.

Dès la veille, dans un sempiternel panier, il rassemblait son outillage : une grosse brosse, des chiffons, une truelle, un tamis, deux pots de terre rouge qu'il remplissait de terreau afin de rempoter les géraniums (ou remplacer, parfois, un pied que le vent avait brisé). L'administration communale mettait à la disposition des veuves, à l'entrée du cimetière, le seau et l'eau pour la lessive des pierres tombales.

Voici peu de temps encore, je pensais n'avoir gardé le souvenir vivace de ces équipées qu'en raison de la connivence qu'elles favorisaient avec un père par ailleurs très secret. Nous habitions la petite maison où plusieurs générations s'étaient succédé. En façade, une tonnelle – mes yeux de gamin la dotent aujourd'hui de proportions monumentales – étayait un nombre impressionnant de rosiers. À la saison, je me délectais de ce feu d'artifice muet, lent, que faisaient des centaines de roses au-dessus de ma tête. J'avais remarqué la façon dont la fleur explose parfois, avant même d'être fanée. Mon père sortait un énorme sécateur, un vieux gant de cuir dépareillé. En silence, il préparait un bouquet qu'il faudrait convoyer avec d'infinies précautions. Le cimetière était à une demi-heure de marche.

J'avais oublié, je le sais maintenant, l'essentiel de cet itinéraire. Les rues que nous devions arpenter n'offraient d'abord qu'une succession monotone de pavillons aux grilles sans fantaisie. Or, juste avant de parvenir au mur du cimetière – comme si les morts eux-mêmes avaient exigé qu'on fît croire aux passants que tout n'était pas encore perdu – j'ai soudain mémoire d'une vitrine d'apothicaire sur le trottoir opposé, entre un parterre de chrysanthèmes et le chantier du marbrier. Parmi les pots de faïence délicatement peints, frappés de noms que je ne savais pas lire, la pharmacienne – une vieille fille – avait placé un tatou naturalisé. (Je me suis accordé, voici peu, une heure à flâner de nouveau dans l'immense arsenal du naturaliste Deyrolle, rue du Bac. Parmi les modèles farfelus – de l'insecte microscopique au bœuf empaillé – je tombai sur un spécimen de l'animal.)

L'objet semble d'abord manufacturé. Comment croire qu'un quelconque bain amniotique pût macérer cette armure ? Sa couleur s'avère scandaleuse : jusqu'aux scarabées, la nature a pris soin d'évoquer le cuivre, l'acier, la ferraille. Jamais, sauf ici, la terre cuite. Le tatou se craquelle comme le sol d'un pays qui ne connaîtrait que la soif. Un homme du désert aurait sculpté de ses mains cet emblème, fétiche ou dieu d'eau. Entre la tortue et la conque des grands coquillages, le corps même n'inspire rien d'humide qui corrigerait l'apparente absurdité de sa silhouette. Pointu autant que sec, le tatou semble avoir fourni le prototype immémorial des forets et des mèches qu'utilise aujourd'hui l'ouvrier sur son vilebrequin. Mais quelle fragilité sous cette allure redoutable ! Un seul coup asséné sur sa carcasse le réduira, dirait-on, en un petit tas de boue séchée, méconnaissable et sans consistance sous les doigts.

Il est probable qu'à l'époque, déjà, l'incongruité de ce plésiosaure modèle réduit, dans la boutique d'une vénérable dame à sirops, justifia ma hâte à mettre mes pas dans les pas de mon père, pour aller fleurir des morts indifférents.

 

Armadillo (tatou), © binary.wittybanter.org, D.R.

Ce texte a paru pour la première fois dans Le Cabinet du naturaliste, éditions Clancier-Guénaud, 1988.

 

Mercredi 3 août 2005

07: 26

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

5 – De quelques exemplaires,
blancblanc non tant rares que précieux

 

 

la_pieuvre

 

Passer pour un bibliophile me plonge toujours dans l'embarras. Selon la stricte étymologie, je le suis, comment le nier ? Pourtant, si je me délecte de la matérialité du volume, ma gourmandise n'est excitée qu'à la promesse d'un contenu.

*

Les dérives ne dateraient pas d'hier, ni même de Gutenberg. La bibliothèque d'un citoyen d'Herculanum renfermait plusieurs éditions des mêmes textes, laissant songer qu'il était collectionneur : conclusion hâtive d'archéologues et d'universitaires ? Au chapitre IX de son De tranquillitate animi, Sénèque fustige ceux qui accumulent les volumen sans les lire. Peu après l'invention du caractère mobile, en 1494, Sébastien Brandt embarque dans sa Nef des Fous quelques spécimens de bibliomanes. Et La Bruyère stigmatise encore l'un de nous au chapitre « De la mode » de ses Caractères [1]. Que répondre ? sans me rendre définitivement antipathique à tous ceux qui paient pour s'asseoir sur les gradins d'un stade, qui acquittent la redevance audiovisuelle, voire aux philatélistes eux-mêmes ? Il me vient ceci : j'ai le sentiment, achetant un livre de seconde main, de faire aussi métier de conservateur. Non de bibliothécaire. De pratiquer l'archéologie prospective (il y a un beau passage chez Dantec sur cette activité posthumaine). Est-ce un peu moins désuet, à vos yeux, que les soldats de plomb et les papillons ? [Je crains de m'enferrer.]

*

Je ne peux faire l'impasse, dans mon cas, sur la dimension chromosomique : je suis le fils de plusieurs générations d'ouvriers imprimeurs, des deux côtés. Je redoute que cette raison n'obnubile des souches plus spécifiques, exogènes, tout me le laisse supposer. Il y avait, dans la relation que mon père entretenait avec les livres qui entraient chez nous, une forme très singulière, étrange, de patience que je ne retrouve pas dans ma propre gestion.

*

Acheter, à vingt ans, les éditions déjà rares de Georges Bataille (mort en 1962, j'avais treize ans), de Roger Caillois, de Michel Leiris, témoignait d'une forme de piété. Il me semble que ce n'est pas plus compliqué que cela. Tant la première lecture de ces œuvres-là était, à l'époque, décisive. Ces livres, dans leur présence matérielle, ont étayé, pérennisé l'héritage moral – la typographie magnifique de mon édition argentine de Patagonie, de Caillois ! comme elle convient aux dernières lignes de ce texte, que j'emporterai dans la tombe :

Descendant le long de la côte jusqu'à l'une des extrémités des terres, je retrouve au large les présents immortels que personne ne mérita et devant qui les civilisations mêmes ne semblent durer qu'un jour : la mer, le vent froid du pôle et cette fixe constellation écartelée en sautoir sur le plus vaste ciel. Je ne me hâterai pas de mesurer ma vie à leur longévité. Il me faut auparavant apprendre à n'être pas indigne des ouvriers obscurs qui commencent ici une œuvre périssable. Là-bas, l'antique effort de leurs prédécesseurs m'a fait opulent. Vais-je leur être infidèle, quand la fidélité ne me commande que de bien exécuter ce que j'ai choisi d'accomplir ? Comblé de richesses et né dans l'entrepôt même où l'histoire les amassa, je suis trop redevable aux hommes pour mépriser leurs travaux et m'abstenir d'y prendre part. Je dois, comme fit chacun d'eux, apporter au trésor commun, à force de décence et de rigueur, un jour heureux, la chance aidant, une minuscule paillette. Alors seulement, je ne me sentirai plus parasite ou imposteur, mais me tiendrai bien droit à ma place et dans mon rang. Je pourrai traiter toutes les œuvres de l'homme d'égal à égal. J'aurai même conquis le droit de m'en éloigner et de voir comment, jusqu'à les faire disparaître, les rapetisse la distance.

Contrée toute d'espace et d'appel qui compose sur le sol un site comme il faudrait avoir l'âme…

*

S'il faut absolument décider d'un étalonnage diagnostique, je consentirais à quelque formule, d'ailleurs extraordinairement complexe à ajuster, qui rapporterait le nombre des volumes acquis à celui des pages lues, avec une troisième variable toutefois (un mathématicien m'aiderait à nommer rigoureusement tout cela) qui prendrait en compte le chiffre des volumes significativement consultés. On constaterait sans doute que, si le ratio des livres lus exhaustivement est d'un petit tiers, voire moins, dans certains secteurs où se trouve classée la littérature [le lecteur que je suis, à l'image de l'éditeur, mène une politique d'auteurs], ce ratio est non seulement inversé, mais doit tendre vers 100 % de volumes efficacement consultés (ou qui le seront) pour la part documentaire de mes achats. Cela est vrai, notamment, des livres assez nombreux que je rentre ces temps-ci pour nourrir, en amont comme en aval de la période, mon travail sur l'Inde des Grands Moghols.

*

Désiré, acquis, intronisé dans l'ordre sévère de la bibliothèque, lu ou consulté (toujours devenu peu ou prou familier – assez pour que je sache ce que j'y viendrai chercher, le moment venu), le livre cesse d'être rare – pour peu qu'il le fût. Il m'est simplement devenu précieux.

*

S'il y a quelque esprit de collection dans ma pratique, soyons loyal [pluriel de majesté, justifiant que l'adjectif s'accorde au singulier] : les livres n'en sont pas l'objet premier. Je me collectionne à travers les livres que j'acquiers. Qu'on l'écrive, qu'on le lise, qu'on paie pour se l'approprier, sans doute n'existe-t-il pas d'objet plus narcissique que le livre, dans tous ses états.

*

 

Quelques livres et documents autour de Caillois,
Bataille, Leiris, Masson…

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Cliquer ici

 

À suivre.

 

[1] Voir les deux articles Bibliophilie et Bibliophile de L'Encyclopædia Universalis, d'où je tire ces références.

La Pieuvre, texte de Victor Hugo, avec huit dessins d'André Masson, publié par Roger Caillois et Victoria Ocampo aux éditions des Lettres françaises à Buenos Aires en 1944 (entreprise éditoriale différente de l'hebdomadaire créé par Louis Aragon en 1941 sous le titre de Lettres françaises, qui parut jusqu'en 1972). En médaillon, l'un des huit dessins d'André Masson.

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

index_garamond

Lundi 1 août 2005

07: 03

 

Textures du posthumain

 

De la survie en milieux hostiles [XII]
(Courts manuels portatifs – 14)

 

glisse

 

Non, vous n'avez pas déjà lu cette chronique. Mais une précédente, que je vous invite d'ailleurs à vous remettre en bouche avant de découvrir celle-ci, qui en est la suite.

Nestlé commercialise désormais deux références de crème dessert dans la collection Recettes pâtissières de Mont Blanc, l'une intitulée Poire façon crumble, l'autre Pomme caramélisée façon Tatin. Fou, comme je l'ai dit, d'entremets industriels, j'ai acquis un pack de quatre petits pots de la première.

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À ma grande surprise, je n'ai pas éprouvé, comme avec la cerise du Petit Clafoutis de La Laitière, l'impression d'accéder à quelque précipité gustatif du concept de poire asséné par les exhausteurs de goût. Il m'a fallu rétablir la posture : on me voulait dans l'univers du crumble, dont la poire n'est ici qu'un ingrédient. Le crumble, m'indique le Petit Larousse illustré, est une préparation faite de fruits (pommes, poires, fruits rouges, etc.) recouverts de pâte sablée et cuite au four (cuisine anglaise). La problématique de Mont Blanc consiste donc à restituer, par une crème que signale d'ordinaire son onctuosité, l'effet produit en bouche par une pâte sablée d'autant plus craquante qu'elle est soumise à la chaleur du gril [1].

Il ne s'agit donc plus ici, pour le lobby agroalimentaire, de formater simplement la perception d'une saveur chez une cible prise au saut du berceau. La démarche est plus ambitieuse – plus radicale et, en cas de succès, porteuse de perspectives sans nombre – puisqu'il s'agit de brouiller la contribution des autres sens qui participent à la délectation gastronomique : en l'occurrence la vue et le toucher (si ce n'est la promesse inscrite sur le packaging, aucune confusion possible, a priori, entre un petit pot en métal léger contenant de la crème de couleur indéterminable et une tartelette aux fruits sortie du four) ainsi que ce sous-ensemble du tact qui opère en bouche et que les dents, le palais, la langue médiatisent en direction du goût ; qui associe le croustillant à la saveur de la gaufrette, qui me rend l'huître répugnante et le saint-nectaire fermier délectable dans sa croûte. Si la poire façon crumble est convaincante, bonjour dès demain la moule marinière en granulés, la crème de rumsteak en tube (en trois options : façon cuisson à point, façon saignante et façon bleue) et, surtout, le suffrage universel par simple transmission de pensée – le rêve de tout politique : une démocratie directe sans électeurs ! (une glisse unanimiste, qui vous accorde les pleins pouvoirs pendant que le bon peuple patine).

J'ai fermé les yeux un instant, me suis forcé à oublier l'injonction portée sur l'emballage, je me suis imaginé perdu dans le Sahara, et j'ai plongé ma cuillère dans le pot que je tenais de la main gauche. Ce que j'ai senti alors dans ma bouche n'entretenait aucun rapport, même lointain, avec une pâtisserie – surtout pas à la poire. Mais peut-être ce qu'une vache de batterie a pu éprouver en ruminant sa farine animale assaisonnée à l'huile de vidange, avant de sombrer dans la maladie de Creutzfeldt-Jakob.

 

[1] Avec le système Crisp de Whirlpool, préparez des pizzas, des tartes, etc. croustillantes et dorées à souhait en seulement quelques minutes. Le Crisp de Whirlpool associe simultanément trois sources de chaleur : les micro-ondes cuisent l'aliment, le gril Quartz le dore dessus et le plat Crisp dessous (notice du constructeur).

Clichés : en haut, D.R. ; dans le texte, © Nestlé.

 

Vendredi 29 juillet 2005

07: 31

 

Le rire scrupuleux de Gogol


[ Wara' – VIII ]

 

gogol_ivanov

 

J'avance avec allégresse, ces jours-ci, dans la lecture des Aventures de Tchitchikov de Gogol, son opus major inachevé, plus généralement désigné par son sous-titre, Les Âmes mortes [1]. Je dois cette découverte à Hervé Guibert : dans l'un de ses textes, il confie tenir trois livres pour décisifs dans son propre cheminement : Moby Dick, L'Homme sans qualités et Les Âmes mortes. Fraternisant sans réserve pour les deux premiers, c'est aussi poursuivre ma lecture de Guibert que de me plonger dans Gogol.

Mon édition comporte la longue et passionnante introduction d'Henri Mongault, l'un des tout premiers traducteurs de ce récit, dans laquelle il cite, à l'appui du vivant portrait qu'il brosse de Gogol, un extrait d'un texte autobiographique, Confession d'un auteur [2]. J'ai lu et relu ces lignes plusieurs fois de suite, j'y suis revenu et y reviens encore chaque fois que j'ouvre le volume pour reprendre ma lecture des Âmes mortes – l'une de ces œuvres qui modifient votre métabolisme dès les premières salves de pages.

Le propos que Gogol tient sur sa vocation d'écrivain est, en effet, saisissant de fermeté, d'exigence. Je tiens mon lecteur pour capable de s'en approprier ce qui le concerne, sans que j'aie besoin de recourir à quelque sous-titrage. J'indique seulement que c'est bien ce que Gogol dit du rire qui, soudain, m'a fait reconsidérer tout ce qui précède, relire différemment ce que j'avais pris, dans un premier temps, pour l'une de ces déclarations d'intention farcies de bons sentiments que j'exècre, que trop d'écrivains se croient obligés de produire un jour ou l'autre. [Lors de ma dernière visite chez mon libraire de neuf – qui remonte, je le mesure à l'instant, à plusieurs semaines –, j'ai ouvert avec circonspection le dernier livre d'entretiens de Richard Millet, Harcèlement littéraire, que j'ai bientôt reposé, effrayé par tant de bien-pensance sûre d'elle-même et, pour tout dire, de morgue mise à asséner de bien fades lieux communs – n'en déplaise à l'un de mes confrères de la blogosphère.]

Le passage de Confession d'un auteur est trop copieux pour que je le reproduise intégralement ici. J'ai tenté cependant d'en respecter le mouvement, car l'implacable raisonnement moral de Gogol prend figure, me semble-t-il, de direction de conscience pour tout écrivain qui se respecte avant même de respecter son lecteur.

Ni moi, ni ceux de mes camarades qui s'exerçaient pareillement à composer, ne croyions que je deviendrais un écrivain comique et satirique, bien que, malgré mon naturel mélancolique, j'éprouvasse souvent l'envie de plaisanter et même d'importuner les autres de mes plaisanteries. Pourtant mes appréciations les plus précoces sur les hommes décelaient l'art de constater les particularités – soit importantes, soit mineures et ridicules – qui échappent à l'attention des autres. On me reconnaissait ce don, non pas de parodier l'homme, mais de le deviner, c'est-à-dire de deviner ce qu'il doit dire dans tel ou tel cas, en conservant la tournure et la forme de ses pensées et de ses propos. Mais tout cela n'était pas couché sur le papier, et je ne songeais même pas à ce que je ferais de ce don.
Cet enjouement, que l'on a remarqué dans mes premières œuvres, provenait d'un certain besoin moral.
[…]
Je m'aperçus alors que je ne pouvais écrire davantage sans un plan clair et précis. Je devais, au préalable, m'expliquer nettement le but, l'utilité, la nécessité de mon œuvre et m'éprendre ainsi pour elle de cet amour véritable, ardent, vivifiant, faute duquel le travail ne marche pas. Je devais me persuader qu'en créant, je remplissais précisément le devoir pour lequel j'avais été appelé sur terre, pour lequel j'avais reçu des capacités et des forces, et que, en le remplissant, je servais l'État tout comme si j'occupais un poste officiel. L'idée du service ne me quittait jamais.
[…]
Bref, je voulais qu'en lisant mon œuvre, on vît involontairement se dresser le Russe tout entier, avec la diversité des richesses et des dons qu'il a en partage, surtout vis-à-vis des autres peuples, et aussi avec les multiples défauts qui sont les siens, pareillement vis-à-vis des autres peuples. Je pensais que le lyrisme dont j'étais doué m'aiderait à dépeindre ces qualités de manière à les faire aimer de tout Russe ; que la force comique dont j'étais également doué m'aiderait à décrire les défauts de telle façon que le lecteur les détestât, même s'il les trouvait en lui. Mais je sentais en même temps que tout cela n'était possible qu'en connaissant parfaitement les qualités et les défauts de notre nature. Il faut les peser, les apprécier judicieusement ; il faut s'en faire une idée claire, afin de ne pas ériger en qualité ce qui est un de nos travers, ni ridiculiser avec nos défauts ce qui est une de nos qualités. Je ne voulais pas gaspiller mes forces. Depuis que je m'étais entendu reprocher de rire non seulement du défaut mais de la personne qui en est atteinte, et en outre de la place, de la fonction même qu'elle occupe (ce à quoi je n'avais jamais songé), je sentais qu'il fallait être fort prudent en matière de rire. D'autant plus que celui-ci est contagieux et qu'il suffit à un homme d'esprit de railler un côté des choses, pour qu'à sa suite un individu stupide et obtus rie de l'ensemble.

Que l'humour puisse être scrupuleux, voilà qui me convient. Gogol suggère qu'il ne serait tolérable, en littérature, qu'à ce prix. J'étendrais volontiers cette éthique au discours privé, à la voix, à toute la posture de celle ou de celui qui choisit la drôlerie comme mode d'expression (tant ma gêne est toujours extrême en présence de personnes qui ne savent pas demander leur chemin, vous dire qu'ils ont bien mangé à votre table ou vous annoncer le décès d'un de leurs proches sans qu'il faille, pour chaque phrase, interpréter le propos, qui sautille, s'agite, patauge, dans une sorte de perpétuel second degré supposé plaisant – j'éprouve le même malaise que jadis, dans les vieux ascenseurs, quand le sol de la cage accusait un décalage d'un ou deux centimètre avec le plancher de l'étage où j'avais demandé qu'il me hisse). Tel appel au scrupule exclut – au moins en littérature – l'ironie, cette arme antipersonnel dont les dégâts collatéraux sont imprévisibles – c'est encore ce que semble nous dire l'auteur sans reproche des Âmes mortes, dont j'aime décidément le grain de la voix.

 

[1] Dans la traduction d'Henri Mongault, parue en 1925, en deux tomes, aux Éditions Bossard et reprise par Gallimard (actuellement disponible en collection de poche « Folio » et en Pléiade – première traduction intégrale, en son temps, comprenant les passages supprimés par la censure (russe) de l'époque.
[2] Sauf erreur de ma part, ce texte de Gogol ne serait aujourd'hui disponible que dans le cadre du volume des Œuvres complètes de la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard.
[3] Entretiens avec Delphine Descaves et Thierry Cecille, Gallimard, 2005.

Nikolaï Vassilievitch Gogol, (1809-1852) portrait par Alexander Ivanov (1841) – © musée Russe, Saint-Pétersbourg.

 

Permalien

Mercredi 27 juillet 2005

07: 15

 

Menu pomme

 

 

pommes

Voilà une dizaine d'années que, de façon épisodique, j'accompagne des personnes en difficulté avec l'alcool.

Cette activité déroge aux prises en charge médicales et, surtout, associatives qui sont proposées, parmi un choix d'une effrayante pauvreté, à celle ou celui qui chemine douloureusement sur la sente aveugle de l'alcool.

Après une première décennie d'alcoolisme abstinent vécue avec bonheur, j'ai conçu le protocole suivant : me fondant sur la seule autorité que me confère l'expérience de la dipsomanie puis de la sobriété, je reçois en entretiens singuliers l'homme ou la femme qui, par bouche à oreille, s'est d'abord adressé à moi pour un conseil. Sur la table du salon, j'ai préparé deux assiettes à dessert, couteaux, serviettes en papier, verres ; un magnum d'eau minérale, des pommes dans un saladier.

Au cours de l'entretien, pendant lequel nous décidons de ne pas fumer, nous buvons de l'eau et mangeons une pomme, quelle que soit l'heure : longtemps encore après le sevrage, les pommes m'ont tant de fois tiré d'affaire quand, sous l'effet de la faim – ou du stress –, un odieux phénomène de salivation appelait à la bouche la forme du goulot et la brûlure du whisky avalé à lampées saccadées.

Cela va consister, par exemple, à conduire mon interlocuteur à reconnaître que la tentation de boire de l'alcool, d'y être entraîné malgré lui est un danger illusoire, une sorte d'épouvantail que d'autres aimeraient placer sur sa route – voire : dont lui-même s'accommoderait volontiers. Quelques mises en situation, inspirées de ce qu'il m'a dit de ses habitudes de vie, me permettent de lui faire décrire le principal écueil, tel qu'il se présente toujours sur la route de l'abstinent : imposer aux autres (camarades pratiquant le même sport, relations de voisinage, membres de la tribu…), sans forfanterie, presque tacitement, que le lien qui les réunit n'est pas la chope de bière ou le ballon de pastis qui, à peine vidés, se remplissent par la vertu d'un rituel qui a depuis longtemps cessé d'en être un ; que, dès lors qu'il commande un café ou un soda, c'est bien lui – qui a visage, voix et nom – que l'on coopte, à qui l'on entrouvre le cercle bruyant de la tablée (et cela vaut pour la rencontre de l'ami qui vous invite, non à s'entretenir avec vous, mais à prendre un verre).

Ce que je pratique au cours de ces entretiens est hors cadre, hors champ, il n'existe pas d'appellation contrôlée pour le désigner. Je soumets toutefois ce travail à un contrôle – à la façon dont l'analyste recourt de temps à autre au contrôle de celle ou de celui auprès de qui il a suivi son analyse didactique (mais je ne livre cette comparaison qu'avec la plus grande réticence, car la hantise de toute pratique sauvage de l'analyse m'habite dans cette démarche : il y a tant à dire et à partager de l'expérience de l'alcool, entre deux buveurs, qu'il n'y a même aucun mérite à se tenir, explicitement du moins, écarté des territoires de l'inconscient).

Quel que soit le cas d'espèce envisagé, force est de constater que toujours s'impose cette problématique de l'image de soi, de l'identité retrouvée, affirmée de nouveau. Identité offerte à soi-même avant de pouvoir envisager de la confronter à l'autre – conjoint, collègue, médecin, passants que l'on croise dans la rue. Mon rejet de principe de tout groupe thérapeutique, tels les Alcooliques anonymes [prononcer AA], qui impose l'anonymat – pire ! le « pseudonymat » – à ses membres tient à ce vice de forme rédhibitoire : on ne (re)construit personne en lui confisquant son nom. J'attends toujours de pied ferme la moindre contradiction sur ce point précis – en vingt ans, je ne l'ai jamais même entendue bafouiller. En outre, je tiens pour redoutable, appliquée à la détresse du buveur, cette forme particulièrement perverse d'exercice du pouvoir propre au monde associatif ; la lecture du livre de Joseph Kessel [1], qui contribua au rayonnement des AA en France, reste le meilleur document pour prendre la mesure du redoutable dispositif que constitue ce mouvement.

Le drame, à mes yeux, est l'absence d'alternative. Il convient de reconnaître que les groupes de parole – faute de l'assurance, pour le buveur, de trouver une écoute singulière – représentent pour beaucoup une béquille salutaire. Certains ont la force de caractère de s'en éloigner sans tarder. De comprendre que le buveur, abstinent ou non, qui s'est déjà noyé dans l'alcool, n'est plus à noyer dans une piétaille qui se recrute au bénéfice d'une association, quels qu'en soient les présupposés idéologiques, médicaux et simplement humains.

Rencontrer l'alcoolique, c'est accepter de se prendre au je. C'est un risque que peu sont prêts à assumer, ce que je comprends parfaitement : tant il est vrai qu'il n'y a pas plus pénibles, plus menteurs, plus mauvais patients que nous, quand nous buvons.

 

[1] Joseph Kessel, Avec les Alcooliques anonymes, Gallimard, 1960 (ouvrage disponible).

 

témoignage d'alcoolique

 

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Lundi 25 juillet 2005

07: 11

 

Maria João Pires (sans date)

 

 

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Où et quand me suis-je procuré ces cinq disques ? L'enregistrement date de 1974, il a été réalisé à Tokyo. L'édition en CD est plus tardive, 1990 si j'en crois la mention que j'ai sous les yeux. On y indique encore (mais sans doute la notice est-elle reprintée à l'identique du disque original) que l'artiste est née au Portugal en 1944. Je trouve sur un site une biographie récente qui me confirme qu'elle fut une enfant prodige : premier concert à quatre ans, une haute distinction à neuf.

En fait, j'ai découvert Maria João Pires non par cette première intégrale des sonates pour piano de Mozart mais par son interprétation des concertos pour clavier BWV 1052, 1055 et 1056 de Bach qu'elle enregistra pour le label Erato, sous la direction de Michel Corboz, en cette même année 1974. Pour être précis, il me faut écrire que j'ai découvert Bach joué au piano grâce à Maria João Pirès.

Quand je découvris, bien plus tard, les photographies qui ornent les cinq CD édités par Nippon Columbia sous marque Denon, ce fut un choc. La vigueur allègre des concertos de Bach avait désormais ce visage d'adolescente boudeuse, cette brève allusion androgyne sur un corps qui semble recevoir ses rondeurs du clavier qui l'invente (il m'aurait sans doute fallu reproduire ici la série des cinq clichés pris, de toute évidence, le même jour, en studio d'enregistrement – et à une date assurément antérieure à la prise de son de Tokyo).

Ces images ont coloré mon écoute des sonates de Mozart et scellé mon assuétude pour la musique de Bach interprétée au piano. Je trouve aux premières, sous les doigts de Maria João Pires, une fluidité qui me convient. Quant à ses concertos de Bach, je ne suis pas certain qu'ils résistent à la version de Glenn Gould (le seul Gould que je supporte dans Bach, pour n'aduler que ses sonates de Haydn et ses ballades, rhapsodies et intermezzi de Brahms) et encore moins à celle, limpide, d'András Schiff.

Les quelques autres de ses disques que j'ai acquis ont été enregistrés une décennie plus tard, chez Erato : Schumann (1985), Schubert (1986 et 1988), puis ce qui fut sans doute, en 1989, son premier enregistrement pour Deutsche Grammophon chez qui elle poursuivit sa carrière, un programme Schubert qui paraît dosé pour une classe de collège (ou un public de jeunes cadres formatés Sup' de Co) qu'il conviendrait d'initier à la musique romantique. Sur les trois disques d'Erato, la pianiste offre un visage émacié, sombre, presque terrifiant.

Car il y un mystère – ou, plus probablement, un secret – que les notices des disques des années 1980 (dans lesquelles ne figure pas une ligne de biographie de l'interprète) comme celles d'aujourd'hui s'appliquent à passer sous silence. J'ai lu toutefois, en son temps, que l'artiste avait connu un passage à vide, quelque chose comme une dépression qui avait creusé une parenthèse dans sa carrière. Mais ma mémoire est trop incertaine à ce propos pour que j'avance quoi que ce soit de plus. Et cet embargo relève sans doute d'une pudeur de la seule intéressée plus que de la délicatesse de ses maisons de disques successives. Force m'est pourtant de constater que j'ignore tout des enregistrements que Maria João Pires a multipliés ces quinze dernières années.

Tout en écrivant cette chronique, j'écoute non sans émotion sa version des deux concertos pour piano de Chopin – l'un de ses derniers enregistrements d'avant la traversée du désert, je suppose, paru en 1978 chez Erato. Étrange aberration dans mon existence que cette musique qui refuserait obstinément de vieillir devant le cliché sans date de la pianiste.

 

Maria João Pires (cliché extrait du volume 2 de W. A. Mozart, The Complete Sonatas For Piano, Denon, réédition de 1990, DC-8071 à 8075).

 

Vendredi 22 juillet 2005

06: 43

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

4 – Du cristal

 

 

cristal

 

Un temps, les fleuristes et les lecteurs soigneux ont utilisé cette même feuille pour ses vertus : imperméabilité, siccité, délicate opacité translucide – elle scelle en celant, sans toutefois masquer. Les entomologistes l'utilisent pour leurs papillotes.

*

Un livre qui reste plusieurs jours non couvert dans l'environnement de ma table de travail est mauvais signe : spécimen remis par un imprimeur, ouvrage reçu d'un correspondant importun, livre en transit… Un hôte attentif pourrait décompter les rares entorses au principe d'appropriation dont témoigne la feuille de cristal sur chacun des livres qui se trouvent ici.

*

Je trouve, sur les marchés aux livres et chez les bouquinistes, des exemplaires recouverts de cristal. Les libraires d'ancien procèdent de moins en moins à ce soin – que d'aucuns jugeront relever de la thanatopraxie – avant de remettre en circulation le volume (manque de temps, pénurie du matériau – voir infra). De sorte qu'il s'agit, le plus souvent, d'un cristal marqué par le temps, par l'usage : une patine, rarement une décrépitude. Je m'étonne toujours des innombrables modes de pliage de la feuille de cristal utilisés. Au point, me semble-t-il, que chaque lecteur, chaque libraire, applique une méthode qui lui est propre. Cela est particulièrement sensible dans la façon de préparer les coiffes (le rempli, en tête et en pied, qui libère les rabats pour l'intérieur des plats de couverture et qui habille, en les consolidant, la partie supérieure et la partie basse du dos [1]). Comme on fait son lit…

*

Bien que les fleuristes en aient abandonné l'usage depuis longtemps, le papier cristal s'achetait encore couramment au poids chez les grossistes de l'emballage et les magasins spécialisés dans les fournitures pour la reliure. Voilà trois ans que les quelques points de vente que je connaissais à Paris – et mon unique fournisseur toulousain – ne tiennent plus la référence. Chez ce dernier, je me suis vu proposer, en feuilles à l'unité, un cristal laiteux, au toucher déplaisant, trouble. Je ne sais pas ce que vous avez tous contre ce papier, décidément, m'a rétorqué une petite vendeuse intérimaire en tournant les talons (string rose indien, piéride du chou en L2/L3). Le samedi suivant, au marché aux livres de la place Saint-Étienne, j'ai salué par hasard les deux lecteurs qui m'avaient précédé en début de semaine rue Cujas, chez Méric, papetier à Toulouse depuis 1883.

*

Le cristal parle à la vue : une douceur des tranches, lisible sur les rayonnages quand toute une bibliothèque est ainsi traitée. Mais, dans le colloque singulier du volume et des doigts, c'est par le toucher et l'ouïe – surtout – que le lecteur est flatté : un frêle bruissement indique qu'un livre vit tandis que vous en tournez les pages – et cela peut devenir une plainte, par un coup de vent qui soudain froisse la jupe, manque de l'arracher (il suffit, un jour de vent d'autan, que le volume soit posé près de la fenêtre !), voire au contact d'un objet froid – montre, lunettes, clés – qu'un tiers [ou vous-même soudain requis par quelque urgence] jette sur le livre qui se trouvait là.

*

[Me vient cette image, elle n'est pas assurée, mais elle pointe, je l'accueille.]
Je lis (comme un ronronnement du cristal, dans les aigus) – le chat, lové, dort sans dormir.

*

– TOC ?
Je tope là !

*
À suivre.

 

[1] On trouvera sur le site de livres anciens Galaxidion (complémentaire, pour la recherche de livres anciens ou épuisé, du portail livre-rare-book) un précieux Petit glossaire du bibliophile et de l'amateur de livres.

Feuille de papier cristal (cliché D.A.)

 

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

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Mercredi 20 juillet 2005

07: 36

 

Éloge du voyageur écrivain

L'Inde de Louis Jacolliot

 

elephants_jacolliot
« Des milliers de singes noirs se suspendaient aux branches pour nous regarder passer. »
D'après un croquis de l'auteur.

 

Je me délecte, ces jours-ci, de la lecture de quelques-uns des récits de voyages en Inde et à Ceylan de Louis Jacolliot (1837-1890) : Voyage (et Second voyage) au pays des éléphants, Voyage au pays des jungles – sous-titré Les femmes de l'Inde, Voyage aux ruines de Golconde… Chaque volume est orné de quelques gravures hors-texte dont une feuille de papier de soie prévient le maculage. J'ai remonté au chalut de l'océan eBayen (frais de port supérieurs à mon enchère) le premier de ces volumes. J'ignorais tout de cet auteur prolixe, en poste de président du tribunal à Pondichéry et Chadernagor, qui étaient à l'époque comptoirs français de l'Inde. Il fut aussi maire de Saint-Thibault-des-Vignes, en Seine-et-Marne, où il repose. Une bien courte vie pour mener une carrière brillante de haut magistrat à l'autre extrémité du globe, multiplier virées et expéditions souvent loin de ses bases et publier plusieurs dizaines d'ouvrages.

Amoureux fou des paysages indiens, chasseur respectueux de son gibier, conteur étourdissant (avec ce nuage d'une hâblerie de bon aloi qui est au récit d'aventures ce que la goutte de lait est à la tasse de thé anglais), Louis Jacolliot fut un fin analyste des croyances et des mœurs religieuses de l'Inde. À cette époque, l'indianisme sortait à peine des limbes [1]. Les Lois de Manou étaient depuis peu accessibles en français ; mais c'est auprès des brahmanes que notre fonctionnaire français s'initie au sanskrit et au contenu des grands textes sacrés, non sans avoir consacré les premières semaines passées sur le sous-continent à apprendre le tamoul, la langue vernaculaire de l'Inde méridionale – un jeu d'enfant, à l'en croire.
À ma grande surprise, je découvre qu'un site consacré aux grandes figures qui ont contribué à la connaissance de l'hindouisme lui accorde une notice conséquente. Il se trouve qu'elle suit immédiatement celle – expédiée en cinq lignes ! — d'Anquetil-Duperron partout cité dans mes références pour avoir été le premier traducteur du Zend-Avesta attribué à Zoroastre ainsi que de plusieurs Upanishad [2].

La chose est d'autant plus curieuse que Louis Jacolliot semble avoir accumulé sur son propre chemin toutes les embûches imaginables pour s'interdire à jamais une postérité d'indianiste recommandable. Il fut en effet le promoteur de la thèse qui assimile le Christ à Krishna. L'un des premiers à avoir fait cette assimilation est un Français, Louis Jacolliot. Il est l'auteur de plus de quinze livres publiés dans « Les Études indianistes » [outre ses nombreux récits d'équipées et de voyages publiés par ailleurs]. Il demeura en Inde un quart de siècle. Il publia La Bible en Inde en 1868. Page 360, nous lisons : Kristna, ou Christna, signifie en sanskrit "Dieu, promis par Dieu, saint". Un grand érudit en sanskrit, qui a traduit nombre d'écritures indiennes, Max Müller, dit ceci : Le propos du livre de M. Jacolliot est que notre civilisation, notre religion, nos légendes, nos dieux, nous sont venus de l'Inde après être passés par l'Egypte, la Perse, la Judée, la Grèce et l'Italie… Comme le nom de Christ ou Christos n'est pas hébreu, d'où peut-il venir si ce n'est de Krishna, le fils de Devaki ou, comme l'écrit M. Jacolliot, Devanaguy ? Il est difficile – non : tout à fait impossible – de critiquer ou de réfuter une telle affirmation, et pourtant il est nécessaire de le faire, car l'intérêt est tel, je devrais plutôt dire la curiosité fiévreuse, excitée par tout ce qui touche à l'ancienne religion, que le livre de M. Jacolliot a produit une impression très large et très profonde [3].

Max Müller soi-même ! (pas de note infrapaginale cette fois, cette chronique n'en finirait plus ; mais qu'on me croie provisoirement sur parole : en la matière, le respect de Max Müller – dont je parlerai sans doute ici bientôt – vaut vraiment un strapontin au Panthéon.)

Je viens peut-être de mettre la main sur un Matteo Ricci civil, l'une de ces figures parfaitement inclassables qui, en une existence abrégée (Jacolliot est mort à cinquante-trois ans !) ont trouvé le moyen d'épouser toute une civilisation, de se faire âme-mêlée (comme on dit sang-mêlé) – au prix d'une plasticité spirituelle étonnante, non de ce métissage d'esbroufe et de tête de gondole, dont nous nous gavons aujourd'hui à coups répétés de festivals, de bondieuseries journalistiques et d'apostasies. Et, surtout, ont nourri le beau souci d'en rendre compte, de laisser trace de leur itinéraire d'infatigables voyageurs et de leur cheminement spirituel.

Louis Jacolliot cultive deux exécrations qui émaillent d'interminables apartés ses récits de chasse et de nuits passées à la belle étoile sous le ciel indien : les Anglais, d'une part, dont il ne manque aucune occasion de stigmatiser le cynisme tant à l'égard du peuple indien que de la France (afin de nous ravir, jure-t-il, notre influence commerciale et coloniale partout dans le monde) ; et, d'autre part, une certaine catégorie de soi-disant voyageurs qui ne connaissent de l'Inde, comme de l'Afrique (qu'il arpenta également), que ce qu'ils en devinent du hublot de leur cabine aux escales ou, pire encore, lors d'une incursion conduite à la hâte sur les voies les mieux balisées du sous-continent – et notre homme de déplorer que ce sont, le plus souvent, leur témoignage à l'emporte-pièce qui emporte crédit en Occident et impose l'image fausse que tout un peuple se fait ainsi d'un pays lointain.

Et je trouve décidément – ce qui ne laisse de me réjouir – aux secondes têtes de Turcs de M. Jacolliot un curieux air de famille avec nos travel writers malouins.

 

[1] Passionné ou non par les civilisations ou l'histoire de l'Inde, mettez la main sur un exemplaire de La Renaissance orientale de Raymond Schwab (préface de Louis Renou) publié par Payot en 1950. Cette histoire de l'apprentissage du sanscrit par l'Occident est l'un des plus beaux romans que je connaisse – le roman, excitant au plus haut degré, de la curiosité, de l'enquête archéologique, du décryptage des langues, des audaces intellectuelles et de la formation des sciences nouvelles.
[2] Anquetil Duperron, Voyage en Inde, 1754-1762, Relation de voyage en préliminaire à la traduction du Zend-Avesta, édité par Jean Deloche, Mononmani et Pierre-Sylvain Filliozat,École française d'Extrême-Orient, Maisonneuve & Larose, 1997.
[3] Source : site consacré au Yogi Ramsuratkumar Bhavan.

Second voyage au pays des éléphants par Louis Jacolliot, illustrations de Riou, Paris, E. Dentu, éditeur, libraire de la Société des Gens de Lettres, 1877. Frontispice de la deuxième édition.

 

Lundi 18 juillet 2005

07: 06

 

La promenade du dindon

 

De la survie en milieux hostiles [XI]
(Courts manuels portatifs – 13)

 

dindons

 

Juillet venu, ils recommencent à défiler devant la table où je prends mon double express, un livre ouvert à la main. [J'anticipe l'objection : comment se fait-il que je les voie, puisque je lis ? On ne peut pas ne pas les voir, comme on disait, de mon temps : c'est fait pour. Pour qu'on ne voie qu'eux.]

Bermuda et tongs, le dindon parade un pas en retrait, petit chef tout cuir dans sa tête onze mois par an qui se fait fouetter par le grand capital ou, s'il est fonctionnaire, par le petit chef de la marche immédiatement au-dessus, c'est kif-kif. Devant lui, madame, qui regarde passer les vitrines. Dans les environs, l'aîné, le nez dans l'acné, l'entrejambe entre les genoux et la cheville (il leur réserve les dreadlocks pour la rentrée) ; et le petit ou la petite dernière, qui sautille.

Au centre de la harde, elle, dont la sainte famille processionne pour acheminer vers on ne sait quel sanctuaire du dieu Häagen-Dazs sa puberté naissante comme on faisait, jadis, traverser la ville au saint sacrement, aux reliques ou à la statue de la Vierge noire.

Elle a ses premiers seins depuis l'hiver, qui tendent la brassière. Elle a demandé un chausse-pied quand, à bout d'arguments, elle s'est enfin trouvée aux prises avec un jean taille basse. Au verso, un bébé cobra trempe la queue dans l'élastique du string – cette année, ce n'est qu'un tatoo-décalco, il faut quand même pas exagérer.

Elle n'est encore qu'apprentie femme à mi-temps – une fois sur deux elle se chamaille avec le petit frère, mais il y a une chance pour que vous la voyiez s'essayer à marcher à la godille, à se doter du regard vide qu'il conviendra de renvoyer aux regards qu'on tremblera bientôt de ne pas susciter.

La rage me prend toujours de poser mon livre et de me lever. Je suis à deux doigts d'empoigner le dindon par le tee-shirt ou le polo et de le plaquer contre le mur ou la carrosserie la plus proche : C'est à toi, salopard, cette petite basse-cour ? C'est toi qui commandes ou non ? Réponds, vite, dépêche-toi, je sens que je m'énerve. Non, mais tu as vu ça ? Ta gamine, tu n'as donc pas ton mot à dire, t'en es là ? Et tu n'as pas peur ? Tu sais de quoi elle a l'air ? Et toi, tu t'es vu ?

Nul doute qu'il se croirait agressé par un fou.

Ou par un pédophile en puissance. D'ailleurs, il n'est pas dit que cette chronique n'attire l'attention de quelque militant égaré dans la blogosphère qui cafte à son association, ou celle des vigies du big brother panscopique payé pour voir partout de possibles homophobes, violeurs d'enfants et harceleurs récidivistes à enficher.

Le dindon, lui, peut processionner en paix. Il est une espèce protégée.

 

Photo pour album de famille, D.R.

 

Vendredi 15 juillet 2005

08: 51

 

Hervé Guibert, le baroque

Tombeau tardif

 

 

Pour Olivier.

herve_guibert

 

Hervé Guibert, Lecture,
suivie d'un entretien avec Jean-Marie Planes,
CD audio de 74 mn + livret,
Le Bleu du ciel éditions, 20 €. En vente en librairies.

 

J'ai pris la décision, voilà quelques semaines, de lire tout Guibert – tout ce que je n'avais pas lu jusqu'à présent (encore que la nécessité s'imposera certainement, en fin de parcours, de rouvrir L'Image fantôme [1], par quoi j'ai découvert, il y a dix ans, qu'Hervé Guibert n'étais pas – si loin s'en faut ! – l'auteur de deux ou trois récits autobiographiques de circonstance). De procéder avec ses livres comme je l'ai fait avec Kafka, avec Proust (dans les deux cas, la totale en Pléiade d'un seul trait, introductions, notes et variantes comprises). C'est, je le crois, la seule façon de s'approprier une œuvre, de l'intégrer, de l'ingérer, d'en faire de la chair.

Le désir de m'avancer dans cette lecture addictive s'est creusé, soudain, à l'écoute d'un enregistrement qui vient de paraître : près de quarante minutes au cours desquelles, d'une voix blanche, Hervé Guibert lit ses propres textes, suivies d'un entretien d'une demi-heure. Hervé Guibert, ce soir de 1986, était reçu au capMusée d'art contemporain de Bordeaux à l'occasion de la parution de Mes Parents [2]. Jean-Marie Planes, qui l'interroge, insiste d'emblée sur les relations du “je” autobiographique et de la fiction dans l'œuvre de Guibert. Il manquera ici, à ces quelques passages de ses réponses, le grain de voix – une voix en étrange état d'apesanteur et de gravité tout à la fois, scandée par d'imposants silences :
J’ai une sorte de penchant un peu malheureux et désastreux, qui m’est propre, qui s’est peut-être un peu tristement solidifié au courant des années : dès qu’il m’arrive la moindre aventure à laquelle je trouve une noblesse – qui est tout bonnement celle de mon émotion –, je la renvoie dans la littérature. Une émotion brûlante et toute fraîche, je serais capable (peut-être un peu sinistrement, parce que c’est une façon d’accomplir un deuil, de la mettre à mort) de l’écrire sur le vif.
[…] Mon souci, mon plaisir et mon amusement, mes peines de labeur consistent à repousser ce je sans arrêt. Mes parents constitue une sorte de parenthèse pour moi, un peu fracassante dans ce qu’elle implique. Quand je fais un livre (la question ne précède pas le livre mais je suis toujours amené à me la poser), j’ai tendance à évincer le je jusqu’au moment où il me prend de court, où il n’est plus possible de le repousser, où le je réapparaît. Un lecteur très attentif m’a fait remarquer que le je prenait du recul, que de livre en livre il apparaît page 37, puis page 54… Et à la fois il prend du recul, et le travail est de l’évincer, de le repousser ; mais, en même temps, quand il apparaît, à cause du recul, il fait peut-être une sorte de coup de théâtre, il est peut-être plus violent et plus je que jamais quand il est très en retard.
[…] Très souvent un livre s’écrit contre l’autre. Il y a, je crois, une continuité dans mes livres : il y a des personnages qui reviennent – on pourrait même s’amuser à dire qu’il y a une continuité comme dans Tintin, avec les bons, les méchants, les personnages typiques, les personnages familiers. J’ai une sorte de fidélité pour mes personnages.

Et je retrouve aussitôt, à propos de la fidélité, ce passage du Mausolée des amants – le journal tenu de 1976 à 1991 dont Hervé Guibert avait demandé qu'on attendît dix ans après sa mort pour le publier : J'ai aussi besoin de la fidélité (c'est une obsession) parce que mes amants et mes amis sont mes personnages, elle est ma cohérence romanesque [3].

J'ai lu Le Mausolée… à parution, je l'ai souvent rouvert ces derniers jours pour y chercher un écho des livres que je découvrais. Je revenais aux dizaines de passages superbes, fulgurants, que j'avais relevés à l'époque. Une ligne et demie retrouvée à l'instant me fait reposer le livre, marcher dans la maison, ouvrir la fenêtre de la terrasse et descendre au jardin : Je rêve d'un rapport hiératique, prostitué, d'une seule apposition des mains sur un corps parfait [4]. Je m'en souviens maintenant, jamais il ne m'était arrivé, ainsi, de devoir poser toutes les deux ou trois pages le livre que je lis, contraint de me lever pour faire place en moi à quelques mots d'une densité telle que la phrase suivante en devient aveugle, indigeste. Je tiens Le Mausolée… pour un trésor, pour le livre d'une vie – il se peut, pour le livre de la vie.

Je formule cette hypothèse, que mes premières lectures avait dessinées, dont Le Mausolée des amants affermit les contours, que cette salve de livres lue d'une traite ces temps-ci impose : l'hétérosexuel de stricte obédience n'aurait accès à certaines dimensions métaphysiques du désir qu'à travers la littérature gay. Cette envie furieuse (obtuse et glorieuse, lamentable) de bites, et qui doit être plus générale, de sexes, de chattes (j'ai entendu Vincent en rêver tout haut l'autre nuit tandis que je le suçais), n'est-elle pas aussi abstraite et primordiale que l'envie du livre, du tableau [5] ?

Le rapport d'Hervé Guibert à l'image mériterait à soi seul une thèse d'État – Je lèche des icônes (pensée venue en jouissant seul hier soir [6]) – et L'Image fantôme semble n'être qu'un nodule de calcification autour duquel pourraient venir s'agréger nombre de passages, fragments de fictions et notations du journal, tel celui-ci :
Il y a une opération magique entre toutes : plus encore que de faire croître des fèves ou des lentilles dans du coton mouillé, c’est de reconstituer un papier froissé, un billet de banque périmé, une image écornée, un message ratatiné au fond de la poche. Cet objet menacé, on le place, à plat sur une table, entre deux feuilles de papier buvard délicatement humidifiées, et on branche le fer de façon qu’il ne soit que très légèrement tiède, on repasse sans appuyer l’espèce de portefeuille rose et plat qui dissimule le miracle. L’image qui en ressort n’est pas neuve, bien plus formidablement encore, elle est comme neuve : la petite fissure qui la défigurait n’a pas tout à fait disparu, il en reste une trace merveilleuse qui devient le secret qu’on aimera partager avec l’image [7].

La mort n'est plus qu'à vingt-six pages : Vivre avec un livre, même quand on ne l'écrit pas, est tout à fait merveilleux [8].

C'est bien cela : la vingtaine de livres désormais scellée dans ma bibliothèque en un bloc d'abîme [9] entre Jean Grosjean et Klossowski constitue un ensemble éminemment baroque. Bien avant l'ultime confrontation avec l'agonie annoncée, dans chacun de ces textes, l'amour joue sa partition avec la mort. L'œuvre d'Hervé Guibert, en cela, est une vanité détournée qui, contrairement à la loi du genre, exhausserait la nécessité du plaisir dans la proximité de la mort.

[Je trouve cette phrase étrange en ouverture d'un texte publié sur la Toile, qui se veut un hommage : Le 27 décembre 1991, Hervé Guibert mourrait [sic] des suites d’une tentative de suicide. Magnifique (bien qu'involontaire) formule pour introduire une telle vie de littérature.]

 

[1] Éditions de Minuit, 1981.
[2] Éditions Gallimard, 1986.
[3] Le Mausolée des amants, Journal 1976-1991, Gallimard, 2001, p. 357.
[4] Ibid., p. 133.
[5] Fou de Vincent, Éditions de Minuit, 1989, p. 82.
[6] Le Mausolée des amants, op. cit., p. 213.
[7] Mes Parents, op.  cit., pp. 37-38.
[8] Le Mausolée des amants, op. cit., p. 410.
[9] Image empruntée au livre d'Annie Le Brun, Soudain un bloc d'abîme, Sade, ouvrage paru en introduction à la nouvelle édition des Œuvres complètes de Sade, éditions Jean-Jacques Pauvert, 1986.

La cendre, photographie de Hans Georg Berger extraite de L'Image de soi, ou l'injonction de son beau moment ?, texte d'Hervé Guibert, seize photographies de Hans Georg Berger, William Blake & Co. Edit., 1988.

 

Mercredi 13 juillet 2005

06: 57

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Mise au point sur l'alexithymie

Maurice Corcos répond à Dominique Autié
par Maurice Corcos*

gilles

 

L'alexithymie est un néologisme crée en 1972 par Nemiah et Sifneos pour désigner le mode de fonctionnement mental de nombreux patients souffrant de maladies à composante psychosomatique. L'alexithymie signifie étymologiquement, l'incapacité à exprimer ses émotions par des mots (a privatif – lexis, mots – thymie, humeur, émotions).

Le concept d’alexithymie, bien qu’il soit appréhendé par de multiples notions neurobiologiques, phénoménologiques, cognitives et comportementales, psychanalytiques mais aussi philosophiques et socio-anthropologiques (les émotions sont liées intrinsèquement à des formes de socialisation), reste flou et indécis, non pas tant du fait de l’insuffisance de ces approches que du fait de sa nature (l’exploration de l’émergence de l’émotion et de la pensée) et de son contenu (la qualification et la quantification des affects à l’origine des pensées).

Aucune approche n’est à rejeter, à l’exception de celles qui puisent leur source dans le dogmatisme ou le pragmatisme, et ce qui importe c’est surtout que le travail de chacun dans sa perspective de réflexion propre puisse provoquer des convergences explicites et favoriser ainsi des relais de pensée. De même on ne peut jamais explorer la pertinence d’un concept isolément, car il se positionne toujours peu ou prou dans un champ conceptuel qui change avec l’évolution socioculturelle.

Concernant le concept d’alexithymie, ce champ n’est plus aujourd’hui uniquement sociologique et analytique, mais neuroscientifique. Cette dimension psychopathologique aujourd’hui individualisée et ainsi cernée constitue historiquement une transcription dans une optique neurophysiologique du concept de pensée opératoire élaboré quelque temps auparavant par l'école de Psychosomatique de Paris dirigée par P. Marty, M. De M'Uzan, et M. Fain. Il reste en étroite filiation avec l’héritage de la médecine psychosomatique qui tend à évaluer les répercussions de la vie émotionnelle sur le soma dans une approche interactionniste. L’idée séduisante de la pensée opératoire, puis de son pendant « alexithymique », est l’idée d’une défaillance du symbolique ou/et de la représentation des émotions chez certains sujets qui favoriseraient ainsi leur expression au niveau somatique.

En quelque sorte, le langage corporel viendrait se substituer à une carence fonctionnelle de l’activité de représentation  mais il y a eu dans cette transcription un glissement majeur vers un concept coginitivo-comportemental qui si, il permet la construction d'un outil d'évaluation dans la perspective d'études de psychopathologie quantitative comparatives, sacrifie bon nombre d'éléments dynamiques.
Pour le dire en d'autres mots. Ce « construct » neurophysiologique et cognitif, ôte de sa réflexion ou ne place plus au centre de son dispositif le lien qu’entretient la genèse des émotions et de la pensée avec le monde de l’expérience interne et externe. Monde interne incluant la corporéité et l’appareil psychique. De l’excitation pulsionnelle jusqu’à la sensation puis l’émotion charnelle ; avant le secret toujours énigmatique du saut dans le somatique du psychique, puis l’accès de l’affect mentalisé à une représentation qui puisse se circonscrire dans un sentiment dirigé vers le monde externe : de l’eprouvé à l’intrapsychique puis à l’intersubjectivité. Nous sommes (notre corps est) affecté(s) par le monde et nous l’affectons en retour, ces deux dimensions qui constituent ce qu'il y a de plus vivant et de plus dynamique dans la conscience et dans le mode d'être au monde d'un sujet.

L’un des apports essentiels de ces constructions neurophysiologiques et cognitives a été l’élaboration d'échelles ou d’instruments permettant de mesurer les dimensions alexithymiques, dans l’ensemble des maladies psychiatriques, permettant la mise en évidence de celles-ci non seulement dans les maladies psychosomatiques (ce concept n'est donc pas pathognomonique) mais aussi dans les conduites d'addictions (toxicomanie, alcoolisme, TCA [troubles du comportement alimentaire]) et dans d'autres troubles tels que l'état de stress post-traumatique, les troubles anxieux, les troubles paniques, les troubles dépressifs, etc.

Nous voulons donc, sans éluder ces apports, redonner dans une approche psychanalytique, leurs lettres de noblesse à nos maîtres cliniciens et psychanalystes attentifs depuis toujours à une tradition médicale holistique en essayant de dé-réduire ce concept et de le revitaliser. De ce point de vue-là, nous sommes dans la continuité des travaux actuels d'A. Damasio, le directeur du département de neurologie de l'Université américaine de L'Iowa, qui travaille depuis plus de vingt ans à décrypter « le cerveau des émotions » et à démontrer que les émotions, comme les sentiments auxquels elles sont liées, sont au cœur de notre organisation sociale. Dans son dernier ouvrage paru en France, Spinoza avait raison (édition Odile Jacob), il dit, « qu'il semble de plus en plus attesté » que les sentiments, ainsi que les appétits (dimension pulsionnelle et corporelle) et les émotions qui les causent le plus souvent, ont un rôle décisif dans le comportement social : « Tout ce que nous vivons est ressenti avec plaisir ou douleur et les sentiments qui s'en suivent, deviennent des composants obligés de nos expériences sociales ». Cet auteur ajoute aux « émotions primaires » – la joie, la tristesse, la peur, la colère, la surprise, le dégoût –, d'autres émotions dites sociales telles que l'embarras, la sympathie, la jalousie, l'admiration, l'orgueil. Voilà la dimension intersubjective et relationnelle (bien mise à mal par la métrologie actuelle) remise en jeu. Il rappelle après les grands philosophes et les grands psychanalystes que « les émotions se manifestent sur le théâtre du corps ; les sentiments sur celui de l'esprit », ajoutant que le langage, apanage du « cerveau rationnel », n’est pas la meilleure voie d’accès au « cerveau émotionnel [1] ».

Voici la place du corps enfin restaurée… et les tenants d’une approche intellectualiste de l’humain (cognitivistes de la théorie de l’esprit et de la théorie de l’attachement, psychanalystes lacaniens) avertis des risques de désincarnation, « désaffectivation » et dé-spiritualisation de l’humain.
De fait le lien intangible entre pensées et affects issus du corps a toujours été mis en avant depuis Schopenhauer jusqu’à Nietzsche. Celui-ci y ajoutait une note importante : le désir… « Désire ta volonté (de puissance…, laisse s’exprimer ta pulsionnalité, ton animalité). Deviens ce que tu es ». Il précède Freud en redonnant au ça et à l’inconscient ses lettres « de vérité », si ce n’est de noblesse. Mais Freud articulera les conceptions nietzschéennes et répondra à Descartes, qui cherchait le point précis où l’esprit communiquait avec le corps : « L’inconscient est certainement le véritable intermédiaire entre le somatique et le psychique, peut être est-il le missing link tant recherché » (1912, lettre à Groddeck), et sans illusion sur « la nature humaine » qui n’est ni bonne ni mauvaise, les domestiquera (la vérité du désir est dans l’écart entre le ça et le surmoi, cf. P.-L. Assoun).

Dans les écritures il est dit : « Au début était le Verbe », et cela n’a pas été sans influence sur la pensée lacanienne et ses dérives – et tout particulièrement sur l’importance démesurée conférée au signifiant [2] dans l’appréhension des affects d’un sujet. Loin d’être un retour à Freud, le lacanisme qui considère que « l’inconscient est structuré comme un langage » marque un écart de pensée radicale.

Pour Freud, la psychanalyse c’est l’embryologie de l’âme, et l’embryologie de l’âme c’est la vie affective, et l’émotion c’est l’entre-deux entre le corporel et le psychisme, où quelque chose répond : une impulsion corporelle… ou le somatique délègue. Pour Freud et ensuite pour Bion, l’important vient par la pensée-concept… mais la pensée-affect « le principal intérêt de l’analyste doit porter sur le matériel dont il a une connaissance directe : l’expérience émotionnelle des séances analytiques » (W.R. Bion, Transformations).

Pour Feud, dans la lignée de Goethe : « Au début est l’action… », en fait l’action vue comme un effet de l’affectation du corps car le moi est la projection de la surface de la peau du monde : au début est l’affectation. Et pour Green dans la continuité de Freud, « l’affectif et l’imaginaire reposent sur un socle qui est la pulsion et ses dérives, c’est-à-dire le désir est le fantasme » et l’inconscient est… langage affectif.

Nous sommes de ceux qui pensent que l’être humain ne se définit pas par le logo (moi) mais par la chair (soi). La chair étant définie comme la disposition érotique sur une pulsionnalité pour le plus grand bonheur ou le plus grand malheur (cf. Antonin Artaud, très excité pour être affecté par le réel du monde : « J’ai le corps qui subit le monde et dégorge la réalité ». Le soi correspond aux « éprouvés corporels impensables » du nourrisson (W. Bion) que la mère va rendre intelligible. Cet éprouvé de soi en relation avec l’objet n’est pas encore le sentiment d’identité, au sens où celui-ci présuppose une conscience. C’est une identité primaire (au sens de corporel) narcissique.

Mais « Au début est l’émotion » (Céline, Goethe, Freud) et « L’homme est un animal qui pleure » (Pline), le verbe ne vient qu’en second pour exprimer laborieusement l’émotion dont l’origine est primitivement charnelle et plus profondément somatique (biologique). Impulsion corporelle puis sensation sur laquelle va secondairement se déposer un affect puis une représentation (l’esprit regarde le corps ému) qui ne pourra qu’être réduite par l’expression verbale. Céline : « Au début était le verbe, le verbe c’est du bla bla, c’est du déchet d’émotion… quand on n’a plus rien à faire, quand on n’a plus rien, quand on ne sent plus rien, ben alors on parle, n’est-ce pas. Tandis que les grands sentiments sont muets (et les grandes douleurs c’est nous qui rajoutons)… et alors, au fond, ils sont émus… alors l’émotion se tait ». Ailleurs, Céline précise : « En retrouvant le vrai rythme du parlé vernaculaire qui fait son style : « Au début est l’émotion et le galop ». Le galop c’est-à-dire le rythme qu’on retrouve dans ses textes sous forme de verve, de tchatche qui fait vibrer la langue lui faisant retrouver son origine sonore, musicale. “Trouvez du palpite, nom de foutre !... Transposez ou c’est la mort” », s’écrie-t-il, et l’on perçoit alors dans le rythme la pulsion de vie et ses grands mouvements de balancier vers le cœur et le sexe… au risque de démystification et de laisser émerger la pulsion de mort (la même énergie, pulsion, aux valeurs opposées en elle. Le rythme donc un galop… avant le dressage… le trot. La vie pulsionnelle ou le conformisme. Ailleurs, encore Céline reprend les mêmes choses pour évoquer principalement le modèle amoureux : « Quand ils commencent à parler, c’est qu’ils n’ont plus vraiment grand-chose à communiquer… c’est fini… les grandes affaires se passent dans le silence… quand il n’y a pas de silence… il n’y a rien ou plus grande chose ».

Ce rythme qui nous vient de notre tempérament génético-biologique a été très tôt accordé ou non, ou encore de manière satisfaisante ou non par l’autre, le rythme de l’autre et en particulier celui de la mère. « Le rythme de l’autre c’est l’enfer », disait Jean Gillibert dans la lignée de Georges Bataille.

Ne pas avoir engrangé le rythme de celui qui nous a enfanté (mère déprimée ralentie) ou le perdre c’est, dit Céline, s’installer ou sombrer dans le silence [3] le désert, « s’agréer comme plante », disait Michaux, et laisser la pulsion verser dans sa valeur (ou variante ?) de destructivité…, l’énergie vitale, non intégrée dans le corps ne l’animant pas et ne se libérant pas dans le rythme de l’autre, tourne en vase clos livrée à l’entropie.

© Maurice Corcos.

(Les notes sont de Maurice Corcos)
[1] Comme la théorie de l’esprit ou la théorie attachementiste.
[2] « Ne méprisons pas le verbe ! Il est un instrument de puissance, le moyen par lequel nous communiquons aux autres nos sentiments (…). Certes au commencement était l’acte, le verbe ne vint qu’après ; ce fut sous bien des rapports un progrès dans la civilisation quand l’acte put se modérer jusqu’à devenir mot. Mais le mot fut cependant à l’origine un sortilège, un acte magique. » S. Freud, 1926.
[3] Le silence, cliquetis d’une mécanique qui tourne à vide, sans le silence musical de la mère…la musicienne du silence, le désert minéral puis le désert fantasmatique.

*

 

* Maurice Corcos est pédopsychiatre. Il a dirigé avec Mario Speranza le volume intitulé Psychopathologie de l'alexithymie – Approche des troubles de la régulation affective, préface de Philippe Jeanmet, collection « Psychothérapies », éditions Dunod, 2003. J'ai évoqué cet ouvrage dans l'une de mes chroniques, Vertige de l'étymologie. Maurice Corcos en a eu connaissance tardivement et m'a adressé ce texte, estimant que ma lecture de son livre est fondée sur un contresens. Je me réjouis, quoi qu'il en soit, qu'un débat s'instaure. Mon vœu le plus cher a toujours été que les chroniques que j'ai consacrées jusqu'à présent à l'alexithymie (elles sont rassemblées dans la rubrique Minuscules cailloux votifs…) donnent lieu à des commentaires, des contradictions, des échanges. D'autant que les statistiques du blog indiquent de façon curieusement constante que l'entrée alexithymie par mot clef sur les moteurs de recherche est à l'origine de nombreuses visites. D.A.

Jean-Antoine Watteau, Gilles (Le Pierrot), ca. 1718-1720 – © Musée du Louvre. Maurice Corcos a fait choix de ce tableau pour accompagner son texte.

 

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Lignes d'erres… (fragment) par Karim Louis Lambatten.

Lundi 11 juillet 2005

07: 07

 

Et le Chat créa la Femme

 

 

lolita

 

Lolita
par Emmanuelle Rousset – © Sage comme une image.

 

Chacun ses repères, ses béquilles, ses garde-fous : une femme qui roule ses cigarettes et/ou qui, myope, refuse de porter des lunettes et/ou qui s'affirme adepte du culte du chat ne peut pas être une femme mauvaise.

Elle ne saurait être une sainte femme. Les saintes femmes ne sont jamais sur la photo (elles s'affairent aux cuisines : M'attendez pas, mangez pendant que c'est chaud), construisent toutes leurs phrases à l'imparfait de l'indicatif et partagent avec ces dames – comme les nommait ma mère – l'attribut tressautant du caniche.

La femme à chat s'exprime dans un premier temps au conditionnel, avant d'adopter résolument le futur. Un jour, presque assurément, elle vous rappellera le bon usage de l'imparfait du subjonctif ainsi qu'elle l'aura fait – mais sachez que c'est, dès lors, presque toujours trop tard – d'un certain nombre de formes que vous jugiez surannées.

La femme à chat pose sa griffe sur votre existence : discrètement – elle n'est pas du genre à vous transformer en homme-sandwich, comme le fait Sonia Rykiel entre les boobs de nos petites fleurs de banlieue –, dans le cou, par exemple.

Sur vous, la femme à chat sait des choses que vous-même ignorez. Dont vous n'avez pas même idée.

Il m'arrive de passer de longs moments – tant que l'intéressée y consent – à interroger le port d'icône pharaonique de Mumtaz, ma chatte européenne (chatte des taillis corréziens, née de la tribu d'un couple d'amis écrivains). Nul doute qu'elle est l'ultime avatar d'une femme à chat, qui connaît sa dernière vie avant la délivrance. La dernière marche avant Dieu.

Pourtant, une femme qui, de surcroît, photographie les chats, est assurément une femme.

Surtout si cette femme est ma fille.

 

 

 

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Vendredi 8 juillet 2005

07: 07

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

3 – Du fil

 

 

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Dans un livre, il y a du papier, de l'encre, du fil et de la colle.

Pas de fil ? Ce n'est pas un livre.

*

Le Livre de Poche (la marque, mais aussi l'objet) a été commercialisé en France en 1953. Ma grand-mère maternelle en fit aussitôt grande consommation, au point que lui restent associées, dans ma mémoire, des petites piles de ces volumes, qu'elle achetait par cinq ou dix et posait sur le dessus de la cheminée. La tranche en était teintée – de bleu pétrole, de rouge rosâtre, de marronnasse –, ce qui la protégeait des traces de doigts et, certainement, contribuait à éviter que les pages ne gondolent. Le papier était bis, couleur de pain. Les romans épais, une fois lus, avaient le dos creux. À l'exception du pelliculage qui, avec le temps, s'écaillait (comme une mue de serpent – ou, plutôt, le livre rejetant cette chape chimique, inutile, délétère), de tels livres étaient robustes, solidement cousus. [C'est à la fin des années 1960 que j'achetai pour la première fois un volume de la collection « Idées » de Gallimard qui, à peine ouvert, s'effeuilla.]

*

Quand, en 1982, Jacques Abeille signa avec les éditions Flammarion pour la publication de son roman Les Jardins statuaires, il fit porter sur son contrat d'auteur une clause particulière précisant que l'édition de son livre serait cousue.

*

J'ai vu mon père fabriquer un livre à partir des feuillets épars d'un de mes romans façonné selon la technique du dos collé carré : composer des cahiers de seize pages en assemblant les feuillets deux à deux par un onglet de fin papier, puis les coudre. Une fois terminé ce travail absurde – la goujaterie du marchand de papier noirci expiée par l'amour d'un homme du livre –, il pouvait relier l'exemplaire qu'il me destinait.

*

Il n'existe aucune justification technique crédible à l'emploi du brochage sans couture. Il ne s'agit, pour l'industrie de l'édition, que d'une misérable économie de bouts de ficelle.

*

Le produit communément commercialisé sous le nom de livre présente aujourd'hui, dans la plupart des cas, de telles lacunes, de tels vices de forme, qu'il n'appelle plus qu'une attitude radicale – et les associations de consommateurs seraient bien inspirées de passer ce produit au crible de leurs critiques, avec la même minutie teigneuse que les pâtées pour chien, les crédits bancaires et les sièges amovibles pour bébé. Elles pourraient aisément démontrer que le rapport prix-performances du livre contemporain est honteux.

*

Je suis un chieur ? Demandez à un horloger de faire fonctionner une pendule dont un seul des engrenages serait dépourvu de ses crans.

*
À suivre.

 

Volume broché : Le Voyage aux Indes de Nicolò de' Conti (1414-1439), Présentation de Geneviève Bouchon et Anne-Laure Amilhat-Szary, traduction de Diane Ménard, collection Magellane, éditions Chandeigne, 2004 (176 p., 20 €).

 

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

index_garamond

Mercredi 6 juillet 2005

06: 26

 

Homo paniscus

Limites de l'humain

 

bonobo

 

Mes activités professionnelles, qui croisent pour une large part l'information scientifique et médicale, m'ont récemment permis de comprendre que deux grandes secousses métaphysiques nous attendent dans les toutes prochaines années.

La première concerne l'élargissement, revendiqué par certains chercheurs, du genre Homo au chimpanzé commun et au chimpanzé bonobo. À la clé, l'argument du code génétique, commun à 99,4 % entre le chimpanzé et l'homme, mais aussi – et, sans doute convient-il d'écrire ici  : surtout – tout un courant d'études qui plaident désormais pour l'identification de comportements culturels dans le monde animal. Je renvoie, pour la dimension génétique, à l'article paru dans Le Monde le 26 juin 2003, reproduit par un site qui propose une très rapide synthèse sur la problématique des cultures non humaines. On constatera d'un seul clic de souris comment les deux approches confortent leurs perspectives, les mêlent, brouillent de façon significative des niveaux différents d'observation. Les travaux de Derek Wildman et de son équipe de l'université d'Etat Wayne à Detroit, qui militent pour cette nouvelle classification, sont également invoqués sur cet autre site, qui a le mérite de proposer une visualisation très claire des données paléontologiques qui sous-tendent la démarche.

Le second choc anthropologique est d'ores et déjà connu dans ses contours. Il nous viendra des avancées réalisées ces temps-ci dans ce qu'on nomme la « chimie du cerveau ».

Pour la préparation d'un article consacré à l'éthique médicale, j'ai eu la chance de devoir rencontrer Jean-Pierre Marc-Vergnes, qui a créé et qui dirige l’unité 230 de l’Inserm où ont été réalisés les premiers travaux toulousains d’imagerie fonctionnelle cérébrale [1]. Ce chercheur de la première génération souligne avec passion ce que la réflexion éthique peut et doit développer à partir des recherches conduites en activation cérébrale : « Nous sommes “câblés” pour communiquer avec autrui. Par exemple, nous savons désormais que nous avons, dans le cerveau, une structure nerveuse de reconnaissance des visages. Mais aussi des structures qui permettent de prêter ou de reconnaître des intentions à autrui, ainsi que l’équipement neurobiologique pour identifier la souffrance de l’autre et souffrir de cette souffrance ! Tout cela, les méthodes d’activation cérébrale nous permettent de le voir, nous en avons la preuve par l’imagerie : les zones de la douleur s’activent au spectacle de la douleur d’autrui… »

Et Jean-Pierre Marc-Vergnes confirme que « nous sommes en train de construire “l’appareil psychique” d’une façon très différente de l’intuition qu’en avait Freud. Nous n’avons pas encore la vision d’ensemble, mais nous avançons à grands pas ». Et de recommander, pour se faire une idée des données les plus récentes de la neurobiologie et des perspectives qu’elles ouvrent à une meilleure compréhension de nos relations humaines, la lecture du livre d’Antonio Damasio, Spinoza avait raison [2].

Nul doute enfin, selon Jean-Pierre Marc-Vergnes, que de nouvelles frontières de l’éthique se dessineront peu à peu.

Bonobo mon frère, tu souffres donc de me voir souffrir, les petits électrodes qu'on a introduits dans ta boîte crânienne le disent. J'ai peu d'états d'âme, pour ma part, devant cette reconnaissance officielle, qui se prépare, de ma famille éclatée. J'imagine, en revanche, les tonnes d'encre d'imprimerie et les savoureux reality shows télévisuels que va susciter ce nouvel ordre parental. Par ailleurs, que nos comités d'éthique disposent bientôt d'instruments de mesure moins contestables que les bons sentiments n'est pas pour m'effaroucher : quid de l'assassin multirécidiviste dont une simple exploration neurobiologique révèlera que la zone de son cerveau qui gère la compassion est définitivement (ou depuis toujours) en drapeau, sans la moindre perspective thérapeutique d'en restaurer les chimismes ? Vers quel type d'institution l'orientons-nous ? Voilà un débat éthique qui résiste enfin sous la dent, non ?

Lorsqu'on aura épuisé les arguments (J'aime ma meuf, c'est pas une formule chimique – Les bonobos, au fond c'est des Blacks, y zont droit comme nous qu'on les respek') et que nous finirons enfin par juger enviable l'insolite proxémie que pratiquent nos cousins congolais, restera une question : où commence, où finit l'humain ? Le sens du sacré – dont on aura d'ici là repéré des manifestations indubitables chez la mouche bleue et le siège dans l'un des lobes de notre cerveau – sera d'un piètre secours. De longue date, nous avons observé l'étrange cérémonial des hardes d'éléphants croisant sur leur route la dépouille de l'un des leurs, de sorte que les comportements devant la mort ont cessé de fournir un critère décisif. Qu'on écoute, d'ailleurs, l'exposé des motifs développé par les tenants d'une culture animale, l'on vérifiera le soin méticuleux qui est mis à banaliser le moindre indice de spiritualité dont Homo sapiens sapiens avait jadis coutume de se rengorger. Tout y passe, il se trouve toujours une espèce volante ou rampante pour démontrer que nous ne sommes pas les seuls à éprouver de la haine, de la rancune, de la honte, de l'amour, du respect, de l'envie. Que sont assez largement partagés le sens esthétique, la débrouillardise et… le langage.

Subsiste la langue et elle seule – j'ai bien dit la langue, non le langage, la langue dont il est souvent question ici. Et l'on comprendra mieux pourquoi je m'escrime à en parler comme d'une dimension proprement organique, à en soustraire l'exercice aux théorèmes des linguistes, à suggérer cette certitude qui est mienne que la première page de Saint-John Perse que j'ai lue, encore adolescent, n'a fait que réveiller l'écho immémorial d'un poème que je savais déjà par cœur, dont les rythmes m'avaient bercé dans les eaux-mères, dont la prosodie récuse toute étude clinique.

La langue, avec une majuscule – c'est-à-dire : le Verbe.

 

[1] Je reproduis ici un passage de l'article paru dans le n° 78 de juin 2005 de Toulouse Info Santé (BIE), publication d'informations épidémiologiques du Service communal d'hygiène et de santé de la Mairie de Toulouse, dont j'assure la rédaction depuis cinq ans.
[2] Mon raidissement de principe devant les perspectives ouvertes par les neurosciences a dû céder du terrain à la lecture de ce livre d'Antonio R. Damasio, professeur et directeur du département de neurologie de l’Université de l’Iowa aux États-Unis, Spinoza avait raison – Joie et tristesse, le cerveau des émotions, Éditions Odile Jacob, 2003.

Femelle bonobo et son petit, zoo de San Diego, D.R.

 

Lundi 4 juillet 2005

08: 56

 

E pericoloso Pergolesi

 

pergolesi

 

Giovanni Battista Pergolesi, Stabat Mater et Salve Regina,
Nicola Porpora, Salve Regina.
Maria Grazia Schiavo, soprano,
Stéphanie d'Oustrac, mezzo-soprano,
La Cappella de' Turchini sous la direction d'Antonio Florio.
CD Eloquentia EL 0505, distribution Harmonia Mundi.

 

Aux premières mesures, l'oreille sait. Elle attend seulement que la contralto vienne tendre la voix à la soprane pour décider de son plaisir ou de sa souffrance. Ce ballet de gorge, Gérard Lesne et Véronique Gens [1] l'exécutent dans mon système nerveux central depuis quelques années, au point que j'en arrive à redouter cette figure imposée du duetto inaugural du Stabat Mater de Pergolèse : nous sommes, en musique plus encore qu'en gastronomie ou en amour, d'indécrottables chiens de Pavlov.

Autant le dire d'emblée, Stéphanie d'Oustrac et Maria Grazia Schiavo ont su, à la première écoute, se frayer une passe dans cette oreille de mauvaise tête, qui m'est chère – on me le pardonnera peut-être –, accrochée à ses timbres, à ses rythmes, à ses couleurs et à ses larmes. Pour avoir réécouté à plusieurs reprises cet enregistrement subtil, qui n'affiche pas son minimalisme mais le médite comme une oraison, je regrette même de n'avoir pas disposé d'une telle version pour aborder, en son temps, cette œuvre étendard du répertoire baroque – et, plus précisément, de cette musique de déploration qui justifie un petit meuble entier dans ma discothèque.

Je ne sais si cette notation revêt encore un sens, les interprètes (à l'exception de Stéphanie d'Oustrac) et leur maître d'astres et de navigation, le musicologue Antonio Florio, sont Napolitains. Contre vents et marées, je reste sensible au génie du lieu (quand Pascal Quignard affirme se rendre à Tokyo pour écrire sur Rome, je veux encore croire qu'il ne s'agit que d'un cas particulier qui conforte ma propre théorie des climats). Un rapide regard sur les indications du livret suffisent à recevoir ce disque non comme la dernière performance en date d'une industrie contrainte d'aligner ses quintuples sticks pour draguer le mélomane, mais bien comme le fruit d'un long travail d'écoute tacite des partitions qui aboutit à cette exécution toute de retenue et d'émotion maîtrisée.

Giovanni Battista Pergolèse naît à Jesi, dans les Marches, en 1710. À l'âge de douze ans, il intègre le Conservatoire des Poveri di Gesù Cristo et devient l'élève de Francesco Durante et de Leonardo Vinci, le successeur d'Alessandro Scarlatti à la Chapelle Royale de Naples. Quelques années plus tard, il compose des opéras – l'opera seria comme l'opéra écrit dans le style bouffe, né en Italie baroque, autorisent le rapprochement avec la comédie musicale du vingtième siècle, susceptibles des mêmes engouements populaires. Pergolèse sera donc le Michel Berger napolitain des premières années 1730 avec La frate 'nnamorato ou encore La serva padrona et Il Flaminio. Cette production profane s'augmente de deux drames sacrés, de deux messes, de motets et de quatre antiennes à la Vierge, toutes œuvres commandées par ses protecteurs et mécènes. Des quatre pièces mariales, le Salve Regina (également dirigé ici par Antonio Florio) et le Stabat Mater restent aujourd'hui les plus interprétées. Giovanni Battista est phtisique. Il a vingt-six ans lorsqu'il écrit son Stabat Mater, l'année même de sa mort.

J'avoue écouter régulièrement l'étonnant détournement romantique du Stabat Mater auquel Claudio Abbado a procédé il y a vingt ans, en raison notamment du timbre de faïence fêlée de la soprano Margaret Marshall [2] – une sorte de drogue personnelle (le lecteur mélomane est autorisé, ici, à lever les yeux aux ciels dans un profond soupir). L'interprétation est à faire dresser les cheveux sur la tête des baroqueux de tous bords, à rapprocher des Brandebourgeois au bulldozer de Karajan. À cette différence, qui est de taille, que la partition de Pergolèse résiste à ce traitement, qu'elle subit une étrange réaction chimique sous la baguette d'Abbado, jetant un surcroît de miroitement ténébreux qui rend la déploration pressante. Une façon de vous forcer, non la main, mais les larmes, qui n'est pas sans bénéfice pour qui se laisse prendre au jeu.

Antonio Florio mise sur la démarche diamétralement opposée, et j'y suis d'autant plus sensible que sa version fleurit désormais dans mon jardin sur ce terreau abbadien que j'arrose depuis bientôt deux décennies. Le programme de cet enregistrement fait place au superbe Salve Regina de Nicola Porpora, qu'il me semble bien découvrir. L'ensemble du programme est d'une belle cohérence, dessine discrètement un style. Tout juste manque-t-il à mon oreille un doigt de basses fréquences dans les cordes à l'archet et quelques crissements de doigts sur l'archiluth baroque : un ingénieur du son propre sur lui a fait son travail, il a arasé tout ce qui pouvait effaroucher le tympan du golden boy formaté Radio Classique nouvelle grille. En stricts termes acoustiques, la prise de son sent un peu l'aftershave à mon goût, mais cette remarque n'engage que moi, je le précise, tant j'ai l'habitude de voir mon voisin de table se pâmer d'aise en vantant précisément ce qui suscite ma gêne, qu'il s'agisse d'un livre, d'un plat, de la musique, ou de la femme.

 

[1] CD Virgin Classics 7243 5 45291 2 2. Il Seminario musicale, direction Gérard Lesne, 1997.
[2] CD Deutsche Grammophon 415 103-2. London Symphony Orchestra, direction Claudio Abbado, 1985.

*

La Cappella de' Turchini, Maria Grazia Schiavo et Sara Mingardo (en remplacement de Stéphanie d’Oustrac) interpréteront ce même programme en concert le 26 août prochain à 17 h 30 dans le cadre du festival de La Chaise-Dieu.

 

Vendredi 1 juillet 2005

05: 52

 

La Nature du Monde

 

 

sculpture_hindoueblanc

Bientôt 20 h. Chaleur accablante, les yeux rougis par une journée devant l'écran. Je saisis le plus récent volume reçu par la poste [1] à la suite d'une enchère sur eBay, emportée sans gloire puisque j'étais le seul enchérisseur, et je file à la terrasse du café le plus proche. Face à la gare des bus, à deux pas des boulevards, l'oxyde de carbone me pique la gorge mais, au moins, le monde défile sous mes yeux en temps réel, et non dans les coins de mon vingt et un pouces extra plat.

L'ouvrage, qui n'est pourtant pas ce qu'on désigne aujourd'hui sous le terme de beau livre, est d'un format généreux, lourd en raison du papier couché de bonne main qui a été choisi. Le texte d'Alain Daniélou – une simple évocation de l'éros hindou – est donné dans une typographie large. Il prépare la découverte d'un cahier d'une soixantaine de clichés noir et blanc reproduits en belle page, assortis d'une brève légende en regard.

Le grand indianiste se contente d'indiquer au lecteur occidental que les textes sacrés de l'Inde décrivent l'Être cosmique primordial comme un homme et une femme étroitement enlacés (Brhad-âranyaka Upanishad, 1.4.3). La vulve et le phallus sont la représentation, le symbole des principes qui causent la formation du monde. Leur union exprime la nature de l'action (Vâtula Shuddha Agama). Les derniers bus pour la banlieue qui viennent se ranger à quai défilent à quelques pas de ma table et font écran, un instant, à la luminosité moite stagnant dans le tub que forment la façade métallique du Crédit agricole et l'armature de la gare routière. Et Alain Daniélou de commenter : La forme des organes qui différencient le mâle et la femelle est, par sa nature même, un symbole. Dans l'Univers, il n'y a pas de hasard, pas d'illogisme. En prenant pour l'image de la causalité divine le phallus dressé et la vulve, nous n'attribuons pas à une forme anatomique accidentelle un sens symbolique. C'est cette forme même qui nous révèle un aspect fondamental de la nature du monde et de la Personne Cosmique [2]. De retour ici, je vérifierai que je dispose bien de la Brhad-âranyaka Upanishad et de la Chandogya Upanishad – d'où Alain Daniélou tire nombre de ces passages –, traduites par Émile Senart, deux beaux petits volumes édités dans les années 1930 par Les Belles Lettres (l'association Guillaume Budé patronnait donc aussi des publications orientalistes). Quelques grosses gouttes émaillent soudain le trottoir, devant moi, sans parvenir à le mouiller. Le livre est protégé de la pluie, qui ne viendra pas, par le large auvent du rideau de toile. Plus loin, ce passage des Tantra : La lèvre inférieure est le phallus, la lèvre supérieure la vulve, de leur copulation naît la parole.

Les illustrations font se succéder un ballet de corps d'une délicate opulence, dont la pierre millénaire grêlée n'entame pas la joie fière de s'étreindre, s'arrondir, se dresser sous la caresse. Il y a huit ou neuf siècles, ainsi, votre main aurait consenti d'exacte façon à la grâce pure de cette fesse, et rien n'est plus enviable à l'instant que cette paume gracile dans laquelle le corps énonce que toute spiritualité est ascendante. Selon les Purâna shivaïtes, écrit encore Alain Daniélou, dans le Kali Yuga, l'Âge des Conflits, où nous nous trouvons, seuls les fervents de l'amour, les adeptes du culte de Shiva-Dionysos pratiquant la Bacchanale pourraient sauver le monde de la destruction.

Au détour d'une page, ce couple de Rajarani occupé à ses préludes. Curieusement, il devient plus saisissant encore dès que j'en réduis le format pour l'insérer en lettrine dans cette page du blog. Je tente d'évoquer les contrastes veloutés que lui aurait conféré, quelques années plus tôt, une impression en héliogravure. Lente et subtile manipulation pour apprivoiser le cliché – comme dans le révélateur, les gestes s'affirment, le plissé monte en valeur, les visages disent leur trouble. Quelle merveille ! au terme approchant d'une journée lourde, à l'hygrométrie que je suppose celle du sous-continent aux environs d'Agra à la saison chaude, que de pouvoir ainsi se faufiler dans une autre pensée du monde, qui offre de consommer l'union mystique dans ce qu'on nommait naguère le magasin de frivolités.

 

[1] Alain Daniélou, La Sculpture érotique hindoue, Buchet-Chastel, 1973.
[2] Op. cit., pp. 27 sq.

Bhuvaneshvar, Temple de Rajarani, XIIe siècle. Cliché Alain Daniélou. La légende indique : L'amant commence à dépouiller de son léger vêtement une jeune fille hésitante (La Sculpture érotique hindoue, op. cit., pp. 160-161).

 

Mercredi 29 juin 2005

07: 27

 

Le Philosophe

 

by Dennis Des Chene

musa

 

Musa, 6 May 2005
par Dennis Des Chene – © Philosophical Fortnights.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pur plaisir d’offrir ce cliché, ce matin, aux visiteurs du blog.

Chat de la Toile, il nous parvient des faubourgs de St. Louis, Missouri.
Chat de philosophe américain francophile, visiteur du blog.

(Musa by the living room window – in the window is a stuffed cat,
indique la légende.)

Silence.

*
[Les adeptes de la religion du Chat trouveront sur le site Philosophical Fortnights une rubrique entière, Cats, de photographies de Dennis Des Chene et de son épouse. Je les remercie de leur lecture et de leur consentement à ce que Musa s'expose depuis le vieux continent.]

 

Lundi 27 juin 2005

06: 29

 

De la littérature érotique

 

par Alina Reyes

balzac_rodin

 

Elle s’arrache à la discontinuité des actes, s’approprie en instrument de saisie, se pratique en expérience des limites. La littérature cherche à atteindre, obtenir et pénétrer le continu, l’insaisissable et l’illimité. Grand œuvre alchimique, opération spirituelle, opéra tragique, Passion ou procès, elle peut transformer, par la grâce d’un désir tendu, maintenu sur et par le fil du texte, le fini de l’existence en infini de la jouissance.

Toute littérature est une quête érotique déterminée par une pulsion archaïque autant que sophistiquée, ce « principe de délicatesse » dont parle Sade et dans lequel Barthes identifie « une certaine demande du corps lui-même ».

C’est le corps qui veut écrire et lire. Et c’est la vertu de la littérature érotique, par son pouvoir spectaculaire d’ébranlement des sens, de rappeler cette vérité fondamentale : une lecture ou une écriture déconnectées de la demande charnelle ne sauraient être opérationnelles. Ne sauraient engager le lecteur ou l’auteur dans la métamorphose permanente, intérieure et profonde, que constituent l’acte de lire ou d’écrire, au fur et à mesure qu’il se produit, puis tout au long de la vie.

L’exercice de la littérature est un mode majeur de la sexualité humaine. Sans doute même est-il le seul, tous les autres codes et signaux érotiques dérivant de la parole, sinon dite ou écrite, du moins intériorisée jusque dans les profondeurs de l’inconscient où elle crée du fantasme, un cinéma intime indispensable au déclenchement du désir.

Grâce à son imaginaire, l’homme est un animal capable de se passer d’os pénien, et la femme de périodes de chaleurs. Mais l’être humain est aussi contraint, en matière de sexualité, de s’aider lui-même en sollicitant sa psyché. Le corps demande, l’esprit répond par le principe de délicatesse, processus où la vision s’engage dans une spécialisation plus ou moins poussée du désir et de l’objet du désir.

La littérature est alors le meilleur instrument de précision possible. Le mouvement de la lecture et de l’écriture, leur avancée, activent une mécanique qui démultiplie le temps du désir, le pointe et tout à la fois l’éclate en résonances dionysiaques. La page doit alors ressembler à un fleuve au soleil : l’eau court et pourtant reste présente dans l’occupation puissante de son lit, qu’elle nourrit et ravage, tandis qu’à la surface des myriades d’étincelles fascinent le regard. Chacune d’elles appel dansant, aigu, et renvoyant aux autres, à une dispersion de la lumière rapidement hypnotique.

Le courant des mots, leur cours savant produisent l’envoûtement où vont alors se fondre désir et plaisir, inscrivant la tension dans la jouissance, et la jouissance dans la durée.

Haletant comme un roman policier, le texte érotique va au crime, fait souffrir les délices et les supplices d’un crime qui n’en finit pas. Les mots eux-mêmes s’entrebaisent, l’écrit est crime, joies et virtuosités du crime de lèse-interdit, l’écrit ès crimes sous les cris des ciseaux découpe dans le papier plié des pages les quatre membres écartés d’une figure humaine à dérouler dans la répétitive, obsédante narration de sa présence, de son advenue forcenée. Dans sa théâtralité le texte est un événement voluptueux au cœur duquel se déroulent des cérémonies secrètes, d’ordre sacrificiel. Œuvre d’un criminel – le lecteur, l’auteur – qui exige, pour parachever sa jouissance, d’être démasqué par le texte qu’il a lui-même suscité.

C’est dans cet accomplissement qu’il trouve sa souveraineté. Au bout de la parole, au bout du désir, le voici parvenu au silence. Livré tout au long du texte au risque et à la joie, le château repose maintenant dans la plénitude de son nouveau vide, un vide habité.

Lire, écrire, c’est aller au silence. Le lecteur érotisé par une pratique intense de la littérature sait que toute vraie littérature, comme celle dite érotique, manifeste par une mobilisation spéciale – processuelle, raffinée, délicate, brutale, cruelle – de la chair lisant/écrivant, cela même qui est l’essence de la jouissance, l’expérience de l’infini : l’ « aller au silence », la montée de la mer au soleil, et la mêlée de leurs eaux de feu et de sel.

 

© Alina Reyes

 

 

J'ai plaisir, pour la première fois, à ouvrir l'espace de ce blog à un auteur dont j'ai indiqué le très beau roman, Sept nuits, dans une chronique passée. Alina Reyes a choisi que figure en ouverture de cette page le Monument à Balzac d'Auguste Rodin. Commandée par la Société des gens de lettres – société fondée en 1838 à l'initiative de Balzac lui-même pour protéger les intérêts moraux et patrimoniaux des écrivains –, la statue suscita de violentes polémiques et fut refusée par son commanditaire. Ce n'est qu'en 1939 que l'œuvre fut fondue et érigée à son emplacement actuel, au carrefour des boulevards Raspail et Montparnasse à Paris.
(Cliché © Marc-Alexis Morelle).

D.A.

 

Vendredi 24 juin 2005

07: 16

 

Joies de l'indexation

 

alphabet_jesus

 

J'ai mis à profit les premières journées de grosse chaleur pour me lancer dans la besogne la plus sombre, apparemment la plus fastidieuse, le plan pour l'addictif type : réaliser un index pour le blog.

Je ne vais pas produire une théorie à la clé de ce travail de Romain, mais rappeler tout de même que, comme la tablette sumérienne, une page électronique est essentiellement constituée de tableaux et de listes, c'est-à-dire d'index. L'hypertexte, c'est de l'index à couper au couteau. Pas de listes, pas de liens, pas de thésaurus au-delà de l'écran auquel j'accède au laser d'un coup de souris… autant dire pas de Toile – et mieux vaut alors se laisser enterrer vivant au milieu de sa bibliothèque (ou se faire empailler, histoire de tenir la dragée haute aux crématistes et à leurs théories sinistres).

Je n'ai donc fait que prendre le support au sérieux, répondre à son injonction. Le support, mais aussi – et d'abord – les visiteurs du blog. Combien de fois, découvrant un blog, j'aurais aimé, d'un regard, me faire une idée des sujets de prédilection, des lubies, des compétences de son auteur. Tout comme, devant un livre d'érudition que je découvre sur l'étal, je me reporte à l'index pour situer rapidement la démarche de l'auteur. On glane dans la seule consultation d'un index souvent plus d'informations sur l'ouvrage que dans la table des matières.

L'exercice n'est pas sans joies compensatoires : on trouvera trace, ici et là, de quelques partis pris, de mouvements d'humeur dont je m'acquitte par une entrée spécifique, par une définition malicieuse, voire par la simple omission de l'occurrence concernée.

Inutile, en conséquence, de me faire observer qu'il est tendance, aujourd'hui, d'utiliser l'odieux quoique impossible féminin du mot écrivain pour qualifier la femme qui écrit, qui est l'auteur d'un ou de plusieurs livres. J'ai constaté avec joie qu'elles sont nombreuses dans l'index, et il faudra que, vivantes ou trépassées, elles s'accommodent de mon légalisme : il n'appartient de modeler une langue qu'aux peuples, qui en sont les usagers (et parmi eux les écrivains, en constituent de simples sous-ensembles) ainsi qu'aux grammairiens d'en formaliser les règles. Que le politique se mêle de ce qui le regarde, il aura déjà bien à faire comme cela.

Je forme le vœu que seul un lecteur inattentif ou le visiteur fourvoyé se méprenne sur de rares entrées où le sérieux le plus grave simule la pirouette : ce n'est surtout pas par humour – dont j'aime dire que je suis dépourvu – que l'entrée porcelaine renvoie à éléphant, et vice versa.

Reste, sans nul doute, à peaufiner l'outil – et à le mettre à jour au fil des nouvelles chroniques. Je renonce à le relire pour la nième fois (je sens que Cédric va gagner son deuxième livre, car je lui promets de débusquer les cinq coquilles ou liens défectueux qui vont remplir d'un seul coup d'un seul sa carte de fidélité).

Enfin, je me risque à formuler l'hypothèse qu'un index, dans le cas d'un document mis en ligne, est un véritable outil interactif. Non d'une interactivité d'esbroufe ou de langue de bois, mais bien l'un de ces objets qui peuvent se façonner par et pour plusieurs, en utilisant les ressources que l'informatique met aujourd'hui à notre disposition. J'ai confectionné cet index dans une démarche qui m'est chère de piété scrupuleuse, une forme encore de wara' à l'égard de mes lecteurs. C'est leur instrument de navigation. Ils peuvent demander qu'on en perfectionne les organes, qu'on en améliore l'ergonomie à leur main.

Qu'on n'hésite plus à me bassiner à loisir, désormais, à coup de communication interactive et conviviale, d'interfaçage friendly : au lieu de tourner les talons, je proposerai une petite randonnée dans l'index (sacs à dos et rollers s'abstenir). Tant je suis persuadé – plus que jamais au terme de ces quelques heures de travail – que la mise en œuvre conséquente de tels concepts implique l'immersion dans ce que les experts des systèmes embarqués nomment les environnements sévères.

 

Alphabet de l'Enfant Jésus, Maison Alfred Mame & Fils, éditeurs à Tours, s.d. (ca 1914). Collection Dominique Autié.

 

Jeudi 23 juin 2005

14: 04

(Mise à jour permanente)

 

Sur les principes qui ont présidé à l'élaboration de cet index,
voir la chronique
Joies de l'indexation.

 

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A

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L'Arrêt de mort (roman de Maurice Blachot)
Artaud (Antonin – écrivain, dramaturge)
Art de la Fugue (L' [Die Kunst der Fugue] – œuvre de Jean Sébastien Bach)
……1 2 3 4 5
art de la mémoire 1 2 3 4
L'Art de toucher le clavecin (traité de François Couperin)
Arveiller (Jacques – psychiatre)
Asensio (Juan – écrivain, auteur du blog intitulé Stalker,
……aussi désigné La Zone) 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11
Assalit (Philippe – photographe, plasticien)
Assouline (Pierre – journaliste, écrivain, blogueur) 1 2 3
Astorg (François – informaticien, consultant en gestion des ressources
……humaines)
Astorg (Sylvie – éditeur, fondatrice d'InTexte et auteur de Jean Henri Fabre, Maisons chemin faisant avec Dominique Autié) 1 2 3
Attali (Jacques – écrivain)
’Attar (Farid-ud-Din – poète et mystique soufi, Perse) 1 2 3 4
Aubenas (Florence – journaliste)
Au-dessous du volcan (roman de Malcolm Lowry, autrement traduit
……Sous le volcan)
Audubon (John James – naturaliste français)
Aurangzeb (empereur moghol, fils de Shah Jahan) 1 2 3
Authier (Michel – mathématicien, philosophe, sociologue)
Autié (Paul-Émile – cadre d'imprimerie, père de Dominique Autié) 1 2 3
……4 5 6 7 8 9 10 11
Autié (Jacqueline – mère de Dominique Autié) 1 2 (voir l'ensemble
……de la rubrique intitulée
Mais qu'est-ce qu'on va devenir ? dans
……le menu principal du
blog) 3
Autié (Olivier – frère de Dominique Autié)
autisme (en tant qu'auto-érotisme)
Ayrolles (Aurélien – bootlegger)
AZF (explosion de l'usine, Toulouse, 21.11.2001) 1 2 3 4
……(voir l'ensemble de la rubrique intitulée Mais qu'est-ce qu'on va
……devenir ?
dans le menu principal du blog)

 

B

babyboom, babyboomer 1 2 3
Bach (Jean Sébastien – compositeur allemand) 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10
Bachelard (Gaston – épistémologue, écrivain)
Balandier (Georges – anthropologue, ethnologue)
bande
Barbet (Pierre – médecin)
Barbieri (Gato – saxophoniste argentin) 1 2
baroque
Bataille (Georges – écrivain) 1 2 3 4 5 6 7
Batel (Philippe – médecin alcoologue)
Baudrillard (Jean – philosophe, écrivain)
Bauret (Jean-François – photographe)
Bayrou (François – homme politique) 1 2 3 4
Beach Boys (groupe de musiciens et d'artistes de variétés américain)
Béalu (Marcel – écrivain, libraire)
Beatles (musiciens anglais)
bébé secoué (syndrome du)
Becker (Joseph – chimiste allemand, inventeur de la technique
……de vitrification des cadavres)
Beethoven (Ludwig van – compositeur allemand)
Belaubre (Yves – écrivain, journaliste, spécialiste du cigare)
Benveniste (Émile – linguiste)
Beray (Patrice – écrivain, poète) 1 2 3
Bergman (Ingmar – cinéaste)
Bernard de Clairvaux (saint)
Berthaut (Philippe – poète, auteur, compositeur, interprète)
Bialestowski (Gérard – écrivain) 1 2
Bianciotti (Hector – écrivain)
Biber (Heinrich Ignaz Franz – violoniste et compositeur autrichien)
Bible (lire la) 1 2
bibliothèque 1 2 3 4 5 6 6
bibliothèque dite de lecture publique
bibliothèque de survie (expression de Maurice G. Dantec)
bilinguisme
Bing (Élisabeth – écrivain)
bite (con comme trois bites à genoux)
blanc (typographique)
Blanchot (Maurice – écrivain)
Blandine (sainte martyre lyonnaise)
blason
blasphème
blister 1 2 3 4 5 6 7 8
Block (Lawrence – écrivain américain)
blogs (sur la fonction des) 1 2 3
Blondeau (Jacques – dessinateur, auteur de bandes dessinées)
B.O.F.
Böhm (Karl – chef d'orchestre allemand)
Bonnefoy (Yves – écrivain)
Bonne Maman (marque déposée – gamme de produits à saveurs de fruits)
Bonnes paillettes Lux (lessive)
bonobo 1 2
boobs
bootleg, bootlegger
Bordes (André – poète)
Borrassá (Lluis, peintre espagnol)
Bosse Abraham – graveur français)
Bouflet (Joachim – consultant auprès du Saint-Siège, auteur
……de l'Encyclopédie des phénomènes extraordinaires dans la vie mystique)
Bouguereau (William-Adolphe – peintre) 1 2
Boulanger (Daniel – écrivain)
boulangerie (acception dégradée et illégale) 1 2 3 4 5
Boullée (Étienne-Louis – architecte)
bouquiniste 1 2 3 4 5 6
Bourg-la-Reine (commune des Hauts-de-Seine)
Brahms (Johannes – compositeur allemand)
Brassens (Georges – auteur, compositeur, interprète)
Breton (André – écrivain) 1 2 3
Briand (Marc) 1 2
brique (toulousaine)
Brooks (Louise – actrice américaine)
bruit 1 2
Bruley (Olivier – écrivain) 1 2
Bruno (Giordano – philosophe italien) 1 2
Bryars (Gavin – compositeur anglais)
Butor (Michel – écrivain)

 

Permalien

14: 03

 

C


Caillois (Roger – écrivain) 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17
Calasso (Roberto – écrivain italien) 1 2
Cambefort (Yves – entomologiste)
Cameroun (mont)
Caminade (Pierre – écrivain) 1 2
Camus (Renaud – écrivain) 1 2 3 4
Cantique des cantiques 1 2 3 4 5
Carco (Francis – écrivain)
Cartier-Bresson (Henri – photographe)
Casanova (Jacques, dit chevalier de Seingalt – écrivain italien)
Cases d'un échiquier (livre de Roger Caillois) 1 2
Castan (Félix-Marcel – auteur, philosophe occitan)
Castro (Josué de – géographe, sociologue, écrivain brésilien)
Catala de Séverac (Jordan – missionnaire dominicain français
……du quatorzième siècle)
Ceci est mon œuf [accès direct]
Celan (Paul – écrivain roumain de langue allemande)
Céline (Louis-Ferndinand – écrivain) 1 2
Celtique (marque de cigarettes) 1 2
Celui qui ne dit rien
Cène (La – œuvre de Léonard de Vinci)
Ce qui couvre s'empreint
cerf-volant
Chabalier (Hervé – journaliste, écrivain, fondateur de l'agence Capa,
……auteur du rapport de la mission qui porte son nom sur la prévention
……et la lutte contre l'alcoolisme) 1 2 3 4
chaise (comme début de l'égoïsme)
chamanisme
Chance (Michael – alto anglais)
Chandeigne (Michel – éditeur)
Chapsal (Madeleine – journaliste, écrivain)
Char (René – écrivain)
de Charon (Jean – journaliste, homme de presse)
Chartier (Roger – historien du livre et de la lecture)
Chatelain (Jean-Marc, conservateur des bibliothèques)
chats 1 2 3 4 5 6
Chathaï (nouvelle de Dominique Autié)
Chatron-Colliet (Claude – écrivain)
Chatwin (Bruce – écrivain anglais)
Chavent (Jean-Paul – écrivain) 1 2 3
chimpanzé 1 2
Chopin (Frédéric – pianiste et compositeur polonais)
Christin (Anne-Marie – sémioticienne, historienne de l'écriture)
cigare
Cixous (Hélène – écrivain)
cladistique
clafoutis
Claudel (Paul – écrivain)
clavecin
Clavier bien tempéré (Le – œuvre de Jean Sébastien Bach)
Clébert (Jean-Paul – écrivain)
Clemente (Joseph – graveur, typographe) 1 2 3
Clérambault (Gaëtan Gatian de – psychiatre, théoricien du drapé) 1 2 3
Clerc (Julien – compositeur, interprète) 1 2
Clottes (Jean – préhistorien) 1 2 3 4
clôture
cocooning
coffee table book
Cohen (Marcel – linguiste, spécialiste des langues sémitiques)
collier élisabéthain
Colomb (Christophe – navigateur génois)
colombo de poulet
colophon
Coltrane (John – compositeur, saxophoniste américain de jazz)
compassionnel
composition chaude, froide 1 2
condom art
Condominas (Georges – anthropologue, ethnologue)
Conniff (Ray – musicien, arrangeur, chef d'orchestre américain) 1 2
co[q]uille 1 2 3
Coran 1 2
Corcos (Maurice – psychiatre) 1 2
coriandre
Corbin (Henry – philosophe, islamologue)
Corneau (Alain – cinéaste)
Cornell (Joseph – sculpteur et plasticien américain)
Corps préparés 1 2 3
Coulon (Jean – graveur)
coupe-papier
Couperin (François – compositeur)
Courselles-Dumont (Henri – peintre)
couture (des livres)
crapaud (faire fumer un)
Crash (roman de James Graham Ballard)
Crazy Horse Saloon
créationnisme
crématistes (membres des associations regroupées au sein de la Fédération
……française de crémation) 1 2 3
crème anglaise
Creutzfeldt-Jakob (maladie de, dite aussi « de la vache folle ») 1 2
croque-monsieur
crumble
Curnier (Jean-Paul – écrivain)
cycle du crabe

 

D

Daniélou (Alain – musicologue, indianiste) 1 2 3 4
Daniélou (Jean – théologien)
La Danse de l'âme
Dantec (Maurice G. – écrivain) 1 2 3 4
Dara Shikuh (Muhammad – fils de l'empereur Shah Jahan, premier
……traducteur d'Upanishad en langue persane, auteur du traité
……La rencontre des Deux Océans)
Darwin (Charles – naturaliste britannique)
David-Williams (David – archéologue et anthropologue sud-africain)
Davy (Marie-Madeleine – médiéviste, philosophe)
décalcomanie
décalotteur (d'œufs)
Delage (Yves – zoologiste)
Delagrave (Charles – éditeur)
Deleuze (Gilles – philosophe)
Delfau (Christian – journaliste, écrivain)
Deligny (Fernand – pédagogue, écrivain) 1 2
Delpire (Robert – éditeur) 1 2
dents (perte des)
Derrida (Jacques – philosophe) 1 2
De San Mateo (Fabrice – libraire à l'enseigne des Feuillets Libres) 1 2
Desbordes-Valmore (Marceline – écrivain) 1 2
Descartes (René – écrivain, philosophe)
Deschamps (Martial – plasticien beauceron)
Des Chene (Dennis, philosophe)
détail
Descola (Philippe – ethnologue et anthropologue, professeur
……au Collège de France)
devoir de mémoire
Dick (Philip K. – écrivain américain)
Didier (Marie – écrivain)
Didi-Huberman (Georges – historien de l'art) 1 2 3 4
Dieuzaide (Jean, dit aussi Yan – photographe) 1 2 3 4
Dieuzaide (Michel – photographe et cinéaste) 1 2
Dimension cachée (La – ouvrage de Edward T. Hall)
dinosaures
Dion (Céline – chanteuse) 1 2 3
Dioscoride (poète alexandrin du III° siècle)
dissymétrie
don quichottisme
Dos Passos (John – écrivain américain)
Doueihi (Milad – historien anglais)
Draeger (imprimeur et éditeur d'art) 1 2
Drillon (Jacques – grammairien, écrivain)
Droit (Michel – journaliste, écrivain)
drupe
du Bouchet (André – écrivain)
Duchein (Paul – plasticien)
Dumortier (Bernard – naturaliste, écrivain)
Dupin (Jacques – écrivain)
Duranthon (Francis – paléontologue, écrivain) 1 2
Duras (Marguerite – écrivain) 1 2 3 4 5 6 7 8
Duret (Claude – écrivain, vulgarisateur scientifique de la fin
……du seizième siècle)

 

E

eau minérale
éditon française (chiffres du secteur – 20062005)
Éditions n&b
éléphant (1 voir porcelaine) 2
éléphant sculpté dans l'ivoire de sa propre défense
Eliade (Mircea – anthropologue, écrivain)
Éloge du vin (poème mystique d'Ibn Al Fâridh)
Emmanuel (Pierre – écrivain et poète) 1 2 3 4 5 6 7
Emmaüs (village de Palestine)
emploi (physique de l')
empuse
…l'enfer, c'est les Autres
enveloppe
environnements sévères
Épiphanie
Épopée de Gilgameš (L' – texte mésopotamien)
érotique de l'Inde
espace public (confiscation de l') 1 2
Ertaud (Guillaume – photographe, historien et critique de la photographie)
Esprit (revue)
Estienne (École, lycée des arts graphiques)
état limite (borderline)
été indien
Étiemble (René – écrivain)
Études carmélitaines
Eucharistie 1 2
Évagre le Pontique (Père du désert)
excipit
ex-dono
exhausteurs de goût 1 2 3 4

 

F

Fabre (Jean Henri – entomologiste, écrivain) 1 2 3 4 5
La Face humaine (livre de Pierre Emmanuel)
Fallot (Louis-Paul – photographe)
famille (photographies de) 1 2 3
Faraday (Volta – danseuse)
Fargue (Léon-Paul – écrivain)
Faucheux (Pierre – graphiste) 1 2
favelas
Felgine (Odile – universitaire, biographe et éditeur de Roger Caillois
……et Victoria Ocampo)
Fernandez (Dominique – écrivain)
Ferrage (Blaise – supplicié toulousain)
Figuier (Louis – écrivain, vulgarisateur scientifique)
Filliozat (Jean – indianiste)
Flash-Ball®
Florio (Antonio – musicologue et chef d'orchestre italien)
Floury (Éric et Hervé – libraires)
flûte
Follain (Jean – poète) 1 2
fond (d'écran)
Fondane (Benjamin – écrivain) 1 2
Fontane (Marius, indianiste)
foulage typographique
Frédéric (Louis – orientaliste)
Freud (Sigmund – médecin britannique d'origine autrichienne,
……psychanalyste) 1 2 3 4
Furtwängler (Wilhelm – chef d'orchestre allemand)

 

Permalien

14: 02

G

galette des Rois
Gandais (Henri, céramiste)
Gandais (Simone – grand-mère de Dominique Autié) 1 2
Garbarek (Jan – saxophoniste norvégien)
Gargas (grottes préhistoriques – Haute-Garonne) 1 2 3 4 5 6 7 8 9
Gaudin (François – universitaire, lexicographe) 1 2
Gauss (Carl Friedrich – physicien et mathématicien allemand,
……créateur de la courbe qui porte son nom)
Genèse 1 2
Gengis Khan (empereur mongol)
Genon (Arnaud – universitaire, spécialiste d'Hervé Guibert)
Geoffroy Saint-Hilaire (Isidore – zoologiste français)
Géricault (Théodore – peintre et lithographe français)
Germain (Gabriel – philosophe, écrivain)
Ghazâlî (philosophe persan, théologien de l'islam)
Giroud (Françoise – journaliste, femme de presse, écrivain)
Gladys (actrice)
Glock (Yves – chirurgien, écrivain)
Goa
Gogol (Nicolaï – écrivain russe)
Goldman (Jean-Jacques, auteur, compositeur, interprète) 1 2
Gol Mod (Mongolie – site archéologique)
gomme
Goody (Jack – ethnologue américain)
Gould (Glenn – pianiste)
Gould (Stephen Jay – naturaliste américain) 1 2 3
goupille
gouvernance (nouvelle ?)
graff
grain de beauté (du péché sur la joue d'Adam)
Grands Moghols (dynastie d'empereurs de l'Inde) 1 2 3 4 5 6
grand public (écrire pour le)
Grappin (Le – sobriquet par lequel le curé d'Ars désignait Satan)
Grassl (Andreas, dit Piano Man)
Grégoire le Grand (saint – pape, écrivain)
Greenaway (Peter – réalisateur de cinéma britannique)
Grosjean (Jean – poète, traducteur et commentateur de la Bible)
Guattari (Félix – philosophe, psychanalyste)
Guénon (René – philosophe) 1 2
Guerne (Armel – écrivain, traducteur) 1 2 3 4 5 6 7 8 9
Guibert (Hervé – écrivain, photographe) 1 2 3 4 5 6
Guitton (Jean — philosophe)

 

H

Hadrien (empereur romain)
Hafez (Mounir – écrivain égyptien)
Hahn (Georges – éditeur)
haïku
Hall (Edward T. – sociologue américain)
Hallâj (Al-Husayn Ibn Mansûr al-Hallâj – mystique de l'islam)
Hallyday (Johnny – chanteur)
Hallier (Jean-Edern – écrivain)
Hameln (ville d'Allemagne) 1 2
Hammil (Peter – auteur, compositeur, interprète anglais)
hamburger
Hanoun al-Saadi (Hussein – interprète)
Hans (le preneur de rats de Hameln)
hareng saur (utilisé comme marque-page)
Harnoncourt (Nikolaus – violoncelliste, chef d'orchestre allemand)
Hearn (Lafcadio – écrivain japonais d'origine britannique)
Hello (Ernest – écrivain)
Héloïse et Abélard
Héraclite (dit l'Obscur – philosophe) 1 2
Hesse (Hermann – écrivain, prix nobel de littérature) 1 2
heure d'été
heure d'hiver 1 2
Hic est locus patriæ
Hicks (Sheila – plasticienne en art textile)
hikikomori
hindouisme 1 2
hippopotame
Hocquard (Emmanuel – éditeur, écrivain)
Holland House (bilbliothèque, Londres) 1 2 3
Holzweg
Homme de Douleurs
Homo festivus 1 2 3 4
Homo sapiens [sapiens] 1 2
hooliganisme d'État
Hough (Stephen – pianiste américain)
Hughes de Saint Victor (moine victorin, auteur du Didascalicon)
humanisme (et psychanalyse)
Hussain (Zakir – percussionniste indien, joueur de tabla)
hystérie masculine

 

I

I have a dream… (discours de Martin Luther King)
Il est arrivé quelque chose 1 2
Illich (Yvan – prêtre, philosophe, économiste… autrichien)
1 2 3 4
Il y a un éléphant sur le tuyau
imagerie par résonance magnétique (IRM)
Imans (Pierre – créateur et fabricant de mannequins de vitrine)
Imec (Institut Mémoires de l'édition contemporaine)
imparfait du subjonctif 1 2 3
Imprimerie nationale 1 2
incivilité coprogène
L'Inconsolable
inculturation
intelligence en essaim 1 2
intra muros
Islam, islam 1 2 3
Iuncker (Steeve – photographe suisse)

 

J

Jackson (Michael – artiste américain) 1 2
Jacobins (ensemble conventuel, Toulouse) 1 2 3
Jacolliot (Louis – écrivain)
Jaguar (véhicule de fonction des nouveaux soi-disant boulangers) 1 2 3
jardin clos
Jaurès (Jean – homme politique, écrivain)
jazz
saint Jean (évangile selon) 1 2 3 4 5
Jeanne d'Arc (femme de guerre et sainte française) 1 2
Jean Paul II (pape) 1 2
Je dors mais mon cœur veille
Je lèche des icônes
Je n'ai jamais vu ma main écrire
Je veux voir ton âme
Jérôme (saint patron des traducteurs) 1 2
Je suis la porte des brebis
jésuites
Jones (Curtis – musicien de blues et jazz américain)
Journal de Mickey 1 2
Journal romain (œuvre de Renaud Camus)
Jünger (Ernst – écrivain allemand) 1 2 3 4 5 6

 

K

kaddish
Kafka (Franz – écrivain tchèque d'expression allemande)
Kawabata (Yasunari – écrivain japonais, prix Nobel de littérature) 1 2 3
kérygme 1 2
Khurram (prince moghol, voir Shah Jahan)
Kinski (Klaus – acteur polonais) 1 2
Kinski (Nanhoï – acteur)
Klages (Ludwig – philosophe et caractérologue allemand)
Klemperer (Otto – chef d'orchestre allemand) 1 2
Klossowski (Pierre – écrivain, plasticien)
khmer (art)
kiwi
Kolár (Jirí – peintre tchèque)
Konarak 1 2
Kristeva (Julia – psychanalyste, écrivain)

 

L

Laborde (Christian – écrivain)
Labro (Philippe – journaliste, romancier)
Lachâtre (Maurice – lexicographe et auteur français) 1 2 3 4
Lacroux (Jean-Pierre – écrivain, dessinateur de presse, typographe)
Laffay (Claire – écrivain) 1 2
La laideur se vend mal (livre de Raymond Loewy)
Lambatten (Karim-Louis – plasticien) 1 2 3
Lancelot (bande dessinée de Jacques Blondeau)
langue de bois
Larbaud (Valery – écrivain)
Lascaux (site archéologique)
Lascaux ou la naissance de l'art (ouvrage de Georges Bataille)
Laucou (Christian – typographe, écrivain)
Laure (Colette Peignot, dite – écrivain)
L'avance vers la perfection se fait par voie de minéralisation
Lawrence (Thomas Edward, dit Lawrence d'Arabie – orientaliste, agent politique britannique, écrivain…)
Layani (Jacques – écrivain)
Layani-Le Coz (Martine – écrivain)
Lazare, viens dehors !
Le Brun (Annie – écrivain) 1 2
Leclair (Jean-Marie – musicien et compositeur français)
Lecointre (Guillaume – zoologiste et systématicien)
leçons de ténèbres 1 2
lectio divina
lecture marmottante 1 2
Le Coz (Pierre – écrivain)
Légende dorée (La – œuvre hagiographique de Jacques de Voragine)
Leiris (Michel – ethnologue, écrivain) 1 2 3 4 5
Les Âmes mortes (« poème » de Nicolaï Gogol)
Les Belles endormies (roman de Kawabata Yasunari)
Léonard de Vinci (peintre italien) 1 2
lépisme (Lepisma saccharina L., poisson d'argent ou lépisme argenté)
Lévy (Pierre – philosophe, informaticien, anthropologue du cyberspace »)
Leygonie (Alain – écrivain)
Leyster (Judith – peintre hollandais)
L'Homme sans qualités (roman de Robert Musil) 1 2
librairie d'écrivains
lieu de mémoire 1 2
lignes d'erre 1 2
Limouzin (Florent – inforgraphiste 3D, cocréateur de Tong)
Lissarrague (Jean – éditeur, gérant du Centre français du droit de copie)
littérature érotique (De la – texte d'Alina Reyes)
Livre de Kalila et Dimna (Le)
Livre d'Enoch
Locographies
Loewy (Raymond – esthéticien industriel américain) 1 2
Loison (Gilles – biographe de François de Roubaix)
Louis-Combet (Claude – écrivain)
Lowry (Malcolm – écrivain anglais)
Lucenay (Georges de – libraire) 1 2 3
lundi (de Pentecôte)
Lune
Lussaud (imprimerie – Fontenay-le-Comte)
Luther King (Martin – pasteur américain)

 

Permalien

14: 01

 

M

MacDonald (Damien – auteur de bande dessinée et de théâtre)
machine à écrire
Mac Orlan (Pierre – écrivain)
Macula non est in te
Maeterlinck (Maurice – écrivain belge, prix Nobel de littérature)
Magellan (Fernão de Magalhães, dit Fernand de – navigateur)
« Magellane » (collection des éditions Chandeigne)
Maharishi Mahesh Yogi (guru, Inde)
mains négatives 1 2 3 4
Maison du Milieu du monde (La) (roman inachevé de Dominique Autié) 1 2
Malamoud (Charles – indianiste)
Malaurie (Jean – ethnologue, éditeur, écrivain) 1 2
Malineau (Jean-Hugues – écrivain, éditeur) 1 2
Mallarmé (Stéphane – écrivain)
Malraux (André – écrivain, homme politique) 1 2 3 4 5 6 7
mandragore
Manifeste pour un nouvel humanisme psychanalytique
……(Texte du Pr Henri Sztulman)
Mann (Thomas – écrivain allemand, prix Nobel de littérature)
Manset (Gérard – auteur, compositeur, interprète) 1 2 3 4
Mantegna (Andrea – peintre italien)
manuscrits de la mer Morte 1 2
Marc-Aurèle (empereur romain, philosophe)
Marcheschi (Jean-Paul – peintre, plasticien)
Marc-Vergnes (Jean-Pierre – neurobiologiste)
marges de grand fond
marginalia
Marielle (Jean-Pierre – acteur)
Maritain (Jacques et Raïssa – écrivains) 1 2
marketing (obscénité du)
marque-page
Martin (Frédérique – écrivain) 1 2
martyrologe
Massignon (Louis – islamologue) 1 2 3 4 5 6
Massin (typographe, éditeur)
Masson (André – peintre)
Mauss (Marcel – sociologue) 1 2 3
McLuhan (Marshall – théoricien de la communication et écrivain canadien)
Mémoires d'Hadrien (œuvre de Marguerite Yourcenar)
Mendeleïev (Dimitri Ivanovitch – chimiste russe) 1 2
Merlet (Louis – altiste)
Mesrine (Jacques – bandit d'honneur)
Messier (Jean-Marie – homme d'affaires)
Métraux (Alfred – ethnologue)
meuble à lieux communs
Michaux (Henri – écrivain, peintre)
Michel (François-Bernard – médecin, écrivain)
Michelangelo (Michel-Ange – peintre et sculpteur italien) 1 2
miettes de crabe
M.I.T (Massachusetts Institute of Technology)
Moby Dick (roman d'Herman Melville) 1 2
Mohamed (Saïd – romancier, poète)
Moleskine (Baba – danseuse)
Molinier (Pierre – peintre et photographe)
Moncelon (Jean – écrivain) 1 2 3 4
Monclerc (Louis-Ferrand de – écrivain, éditeur) (voir également
……de nombreux commentaires au fil des chroniques
)
Le monde entier est ma cachette (roman de Jean-Paul Chavent)
Mondor (Henri – chirurgien, écrivain)
Mongault (Henri – traducteur)
Monod (Théodore – naturaliste, écrivain)
Monsieur
Monteverdi (Claudio – compositeur italien)
Montségur
Morand (Paul – écrivain)
Moravia (Alberto – écrivain italien)
Morsly (Hélène – écrivain)
mortadelle
mouche
moule à gaufres
Mozart (Wolfgang Amadeus – compositeur allemand) 1 2
Mumtaz (chatte européenne) 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10
Mumtaz Mahal (Arjumand Bano, princesse moghole, impératrice dite) 1 2
Murari (Timeri N. – journaliste anglais, écrivain)
Muray (Philippe – écrivain) 1 2 3
Murdoch (Iris – écrivain irlandais)
Muse garçonnière (La)
muséum d’histoire naturelle de Toulouse (ancien établissement)
musique 1 2
myope, myopie

 

N

Nabokov (Vladimir – écrivain américain d'origine russe)
near-death experience
Nédélec (Serge)
Nehru (Jawaharlal – homme d'État indien)
neurosciences 1 2 3
Nezamî de Gandjeh (poète et mystique soufi) 1 2
Nikolaïeva (Tatiana – pianiste russe)
Noé
nombril
noosphère 1 2 3
nœuds de paille 1 2 (définition)
note infrapaginale
Notre cœur n'était-il pas tout brûlant ?
Notre-Dame des Grâces (église – Toulouse)
Notre-Dame des Victoires (église – Toulouse)
Nostre Dame de Grasse

 

O

Obok (album de Gérard Manset)
œuf
Oiseaux d'Amérique (Les – ouvrage de John James Audubon)
11-Septembre (attentats du) 1 2 3
orante
Origine du Monde (L' – tableau de Gustave Courbet)
Ors (Eugenio d' – philosophe et historien de l'art espagnol) 1 2 3
Orthotypographie (ouvrage de Jean-Pierre Lacroux)
Oscar (chat)
ostinato, basse obstinée 1 2
Où est passé Tom ? (film de José Giovanni)

 

P

pain
panda géant
pape
papier 1 2 3
papier Joseph
papier peint
papier permanent
parangonnage
Pasolini (Pier Paolo – écrivain et cinéaste italien)
Passion selon saint Matthieu (Matthäus-Passion – œuvre
……de Jean Sébastien Bach) 1 2 3 4
passoire (regarder le soleil à travers une)
paternité
Payot (éditions)
peep-show
Peignot (Colette, connue sous le nome de Laure – écrivain)
Peignot (Jérôme – écrivain, historien de l'écriture et de la typographie)
peluche (ours et jouets en)
Pergolesi (Giovanni Battista – compositeur italien)
Pères du désert 1 2
périzonium
La Pesanteur et la Grâce (œuvre de Simone Weil) 1 2
pet-de-nonne
Petit Larousse illustré
Le Petit Prince (œuvre d'Antoine de Saint-Exupéry)
phéromones
philocalie
Philomène (jeune fille romaine indûment considérée comme martyr
……de l'Église, prise comme sainte patronne par le curé d'Ars)
Philon d'Alexandrie (philosophe juif de culture hellénistique) 1 2
Pia (Secondo – photographe italien) 1 2
Piano Man (voir Grassl, Andreas)
Piccolomini (Æneas Sylvius – pape Pie II, humaniste et écrivain italien)
pièges
pietà 1 2
piété scrupuleuse (wara') 1 2 3 4 (voir également la rubrique intitulée
……wara' dans le menu principal du blog)
Pieyre de Mandiargue (André – écrivain)
The Pillow Book (film de Peter Greenaway)
pince à adultère
pince à circoncision
pince Cléopâtre
pince dite « Montbéliarde »
pince à tampons
Pires (Maria João – pianiste)
Pisani (Francis – journaliste, écrivain, enseignant, spécialiste
……de la société de l'information)
pistache
Pivot (Bernard – journaliste, homme de lettres) 1 2
Pline l'Ancien (Caius Plinius secundus – naturaliste et écrivain latin)
Pluhar (Christina – harpiste et chef d'orchestre autrichienne)
Plus courte est l'ombre, plus douloureux le secret
poire 1 2 3
poisson (comme cryptogramme)
poivre (de Cayenne)
pomme (dans l'alcoolisme abstinent) 1 2
ponctuation 1 2
Pont traversé (Le – librairie)
Ponty (Marguerite de – voir Mallarmé)
porcelaine (voir éléphant)
porte
porte-mine
Poulaille (Henry – écrivain, éditeur)
Pour une bibliothèque idéale
première pression à froid
Premier Moutardier du pape
Présentation à Gargas de l'Homme-aux-Liens (ensemble des pages
……consacrées à)
Prin (Maurice – conservateur et initiateur de la restauration
……de l'ensemble conventuel des Jacobins de Toulouse) 1 2
Prisma (maison d'édition dans les années 1960) 1 2
Privat (Pierre – éditeur et libraire) 1 2
La Proposition ou L'Offre repoussée (tableau de Judith Leyster)
prune
Puginier (Édouard – graphiste, webdesigner) 1 2
psychanalyse 1 2
Purcell (Henry – musicien et compositeur anglais)
Purgepine
putto

 

Q

Quignard (Pascal – écrivain) 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15
Quincke (œdème de)

 

Permalien

14: 00

R

Rabanne (Paco – grand couturier, polygraphe) 1 2
Rachmaninov (Serguei – pianiste et compositeur russe)
Racine (Bertrand – libraire) 1 2 3
Raddad (Omar – jardinier)
Radio classique
Rãga de la nuit avancée
Ramakrishna (mystique indien)
Râmâyana (épopée de l'Inde antique)
Ramuz (Charles Ferdinand – écrivain) 1 2
Rapport Chabalier sur l'alccolisme 1 2 3 4
Ras Shamra (site archéologique en Syrie, également connu
……sous le nom d'
Ugarit) 1 2
rats
ready-made
reliure d'art (livres reliés)
Récits d'un pèlerin russe (anonyme)
religio
Rembrandt (Rembrandt Harmenszoon Van Rijn, dit – peintre et graveur
……néerlandais) 1 2
Renault (Philippe – écrivain, traducteur)
Renou (Louis, indianiste)
Rey-Debove (Josette – lexicographe)
Rey (Alain – lexicographe) 1 2 3
Reyes (Alina – écrivain) 1 2 3 4 5 6 7
Ricci (Matteo – jésuite italien) 1 2 3 4 5
ripeur (équivalent xyloglossique d'éboueur) 1 2
Robbe-Grillet (Alain – écrivain)
Robin (Marthe — mystique, stigmatisée)
rocker
Rodin (Auguste – sculpteur)
roi-de-rats
Rolland (Romain – écrivain, prix Nobel de littérature)
rosette
Roubaix (François de – compositeur) 1 2
roue (faire la)
Rougé Peyreguilhe (Yves – écrivain)
Rousset (Emmanuelle) 1 2
le Roux (Jacques – peintre et calligraphe)
Royal (Ségolène – femme politique) 1 2
Royet-Journoud (Claude – écrivain)
Rûmî (Mawlânâ Djalâl-od-Dîn – mystique et poète soufi) 1 2
Rykiel (Sonia – capitaine d'industrie)

 

S

sablier
sac à dos
SACD (Super Audio Compact Disc)
Sacré (James – poète)
Sade (Donatien Alphonse François, comte, dit le Marquis de)
Sahuc (Philippe – écrivain)
Saint-Apollinaire-le-Neuf (basilique – Ravenne)
saintes femmes 1 2
Saint-Étienne, Saint-Sernin (places, Toulouse – marchés aux livres) 1 2 3
Saint-Exupéry (Antoine de – aviateur et écrivain français)
Saint-John Perse (Alexis Léger dit – diplomate français, poète,
……prix Nobel de littérature)
Saint-Sernin (basilique, Toulouse)
Saint Suaire (relique – Turin) 1 2 3 4 5 6 7 (« La controverse de Paris »
……– Dossier)
8 9
Sallenave (Danièle – écrivain, traductrice)
Salon du livre ancien de Toulouse 1 2
Salon du Livre de Paris
Samaritaine (au puits de Jacob – Évangile de Jean, chapitre IV)
Sami-Ali (Mahmoud – psychosomaticien, écrivain)
Sanson (Véronique – auteur, compositeur, interprète) 1 2 3
Sâradâ-deví (dite La sainte Mère – mystique indienne)
Sarkozy (Nicolas – président de la République française) 1 2 3 4
Sartre (Jean-Paul – écrivain)
saturnisme
saucisse
Saussure (Ferndinand de – linguiste)
saute-ruisseau 1 2 3
Savall (Jordi – gambiste, compositeur, chef d'orchestre) 1 2
Sceaux (commune des Hauts-de-Seine)
Schäfer (Rudolf – photographe)
Scheler (Max – philosophe et théologien allemand)
Schiff (András – pianiste)
Schoeller (Guy – éditeur, fondateur de la collection « Bouquins »)
Schreber (Daniel Paul – magistrat allemand, auteur de Mémoires d'un
……névropathe
)
Scudder (Matt – personnage des romans de Lawrence Block)
scythe (art)
Segalen (Victor – écrivain) 1 2 (texte liminaire de Stèles)
Sémaphore (Tiny – danseuse)
Sendrail (Marcel – médecin, écrivain) 1 2
les Sept Dormants d'Éphèse
Sept Nuits (roman d'Alina Reyes)
serpente
Shah Jahan (empereur moghol) 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11
shamisen
shinkeishitsu
Sibony (Daniel – mathématicien, psychanalyste) 1 2
Sicre (Claude – auteur, compositeur, interprète, acteur
……de la décentralisation culturelle)
Simon (Yves – écrivain, auteur, compositeur, interprète)
Simonide de Céos (poète grec)
siphonophores
666
skunk (aussi : skunks, skuns ou skons)
sœur (de Nietzsche)
sommeil vigilant 1 2 3
Sontag (Susan – écrivain américain)
sourire
spam, spammeur
Spielberg (Steven – cinéaste)
soufi, soufisme 1 2 3
Staffe (Blanche Soyer, connue sous le nom de baronne Staffe – écrivain)
Stalker (film d'Andreï Tarkovski)
Stalker (sous-titré Dissection du cadavre de la littérature,
……blog de Juan Asensio, voir Asensio)
Steiner (George – philosophe, écrivain)
Straton de Sardes (épigrammatiste du II° siècle, auteur et éditeur
……de La Muse garçonnière)
string (voir également blister) 1 2
structures enviables
Styron (William – écrivain américain) 1 2
subjonctif
suffrage universel
Sulamite (La)
sulpicien (style)
Surman (John – saxophoniste anglais) 1 2 3
survivant
Surya (Michel – philosophe, écrivain)
Suzanne et Louise
systèmes embarqués
Sztulman (Henri – neuropsychiatre, psychanalyste) 1 2 [Manifeste
……pour un nouvel humanisme psychanalytique
]

 

T

tag
Tagore (Rabindra Nâth – écrivain indien, prix Nobel de littérature) 1 2 3
Taj Mahal (mausolée moghol, Agra, Inde) 1 2 3 4
tancarville
Tarkovski (Andréï – réalisateur russe)
Tati (chaîne de magasins d'habillement)
tatou
Tautavel (futuroscope de la préhistoire)
tchaobisou 1 2
Teilhard de Chardin (Pierre s.j. – paléontologue et philosophe français) 1 2
……3 4 5 6 7
tempérament (en musique)
temps (perte du)
temps long
Tentes (fête des)
Terbois (Pierre – photographe)
Termier (Pierre – géologue, écrivain)
terroir (acception pornographique)
Teyssaire (Jean-Patrick – producteur)
Thérapeutes (communauté religieuse)
Thierry (Patrice – éditeur) 1 2 3
Thomas d'Aquin (saint) 1 2
Thomass (Chantal – styliste)
Thoreau (Henry David – écrivain américain)
Tintin
Tin-Tin (tatoueur français)
TOC (troubles obsessionnels compulsifs) 1 2
Tocqueville (Alexis Clérel de – historien et homme politique)
toile de Jouy
tombeau 1 2 3
Tong
Toulet (Paul-Jean – écrivain)
Tour de France
Tournier (Michel – écrivain)
Tourtrès (Lot-et-Garonne)
Tous les matins du monde
transit (intestinal)
transsubstantiation 1 2
travail du deuil
travel writing (phénomène de mode) 1 2 3
Trillat (Étienne – psychiatre, écrivain)
Tschichold (Jan – typographe allemand)
tsunami
Tu dérailles !
Tu puer æternus
Twin Towers (World Trade Center)
typographie 1 2 3 4 5 6 7

 

U

Ulysse (œuvre de James Joyce)
Un Lit de ténèbres (roman de William Styron) 1 2

 

V W X Y Z

vacance
Valarché (Marie – peintre) 1 2
Van Gogh (poème d'André Bordes)
vanille
vanité
Vannier (Jean-Claude – auteur, compositeur, chef d'orchestre, interprète, écrivain)
van Twillert (Henk – saxophoniste)
vapeur
Veinstein (Alain – écrivain)
Velvet Underground (The – musiciens américains)
Venise
vent d'autan
Vénus préhistoriques
Véronique (sainte)
veuves (comme modèle comportemental)
Vierge inconnue du canal de l'Ourcq (La) 1 2
Vierge Marie 1 2
Vignon (Paul – biologiste, auteur de la première étude scientifique
……sur le Saint Suaire de Turin)
Vilhonneur (commune de Charente – site archéologique préhistorique
……découvert en 2005)
Villandre (Charles – chirurgien, sculpteur)
vitrification (des cadavres)
La Voie royale (roman d'André Malraux, chant de Gérard Manset)
volumen
Vox (Maximilien – typographe, plasticien, éditeur) 1 2 3
wara' (voir également piété scrupuleuse ainsi que la rubrique intitulée wara'
……dans le menu du
blog) 1 2 3
Weil (Simone – philosophe français)
Wittkower (Rudolf – historien de l'art allemand)
Wolff (Philippe – historien)
WWF (World Wide Fund for Nature)
xyloglossie 1 2
Yourcenar (Marguerite – écrivain) 1 2 3 4 5
Zaepffel (Alain – contre-ténor)
zapping
Zazzo (René – psychologue)
zénana
Zodiaque (éditions du) 1 2 3 4

 

 

Permalien

Mercredi 22 juin 2005

07: 19

 

O.C.*

 

 

oeuvrescompletes

 

[* obsessionnel compulsif ? œuvres complètes ?]

 

Si la pratique de l'anthologie n'était issue d'une longue tradition éditoriale, il conviendrait de stigmatiser la manie de la compil comme pendant culturel du fast-food. Dans les faits, nos modes de lecture s'avèrent un tout petit peu plus subtils, dans leur façon notamment de récuser l'oukase du best of.

Ce n'est pas d'hier que, découvrant un livre sur l'indication d'un tiers, je me mets en devoir de me procurer l'essentiel de son œuvre. Avant que ne soit offerte la possibilité d'effectuer par Internet la recherche de textes non disponibles dans le catalogue actif des maisons d'édition, cette propension m'a valu des journées d'errance chez les bouquinistes parisiens, en leurs officines ou, fût-ce par gros temps, le long des quais de la Seine. Je me rappelle – j'avais un peu plus de vingt ans, ce fut l'un de mes premiers engouements – ma quête des écrits de jeunesse de Michel Leiris, dont les trois premiers volumes de La Règle du jeu parus à l'époque étaient accessibles chez Gallimard dans la collection blanche ; mais son Afrique fantôme et ses poèmes de la période surréaliste étaient, dans ces années-là, des objets rares et déjà convoités des bibliophiles. Déjà, je pestais contre cette spéculation : je voulais l'œuvre et, à travers la matérialité des volumes, je voulais l'homme ou la femme qui l'avait produite. Si je cherchais des exemplaires impeccables, c'était par respect atavique de la chose imprimée, non par calcul ou marotte de collectionneur de timbres-poste qui décompte les dents de ses fétiches.

Pour les œuvres réputées majeures, il arrive que les éditeurs me facilitent la tâche – ce qui n'a d'ailleurs fait, parfois, que me compliquer la vie – en éditant les œuvres complètes. Ce fut le cas pour Georges Bataille, donc j'avais accumulé un nombre significatif de textes épars quand parut, en 1970, le premier des douze énormes volumes critiques qui sont, aujourd'hui, un précieux trésor dès qu'il s'agit de retrouver et de situer un texte – mais si je devais relire L'Expérience intérieure, nul doute que je le ferais dans l'exemplaire d'origine de la série « Les Essais » ou dans l'édition revue et augmentée par l'auteur, en collection blanche, qui fut mon exemplaire de lecture quand, halluciné, je découvris Bataille l'année en classe de seconde.

Il me semble avoir ainsi poursuivi l'œuvre par delà les livres, et par delà l'œuvre la main fine ou trapue, ferme ou frêle, qui l'a tissée au long d'une vie. Vieil antidote à la rage pédagogique de décharner le peu de vie que laissait sourdre le Largarde et Michard ? symptôme de mon propre désœuvrement, tandis que me taraudait (qui me taraude encore, mais il est plus tard) la question de la littérature ? Dans les années de mes vingt ans, la recherche de ses livres dans leurs éditions d'époque m'a fait croiser certains des chemins que Bataille avait empruntés dans sa vie quotidienne : Orléans, Vézelay où il est enterré. Qu'il fût mort en 1962, quand j'avais à peine treize ans, me parut longtemps une guigne affreuse. Or, me vient à l'instant un rapprochement qui ne s'était jamais imposé : ce n'est qu'après sa mort – en 1978, alors que je le visitais de temps à autre, dans le bonheur délicieux de pouvoir honorer un maître vivant – que je me suis vraiment mis à accumuler les nombreux ouvrages de Roger Caillois qui n'avaient pas fait l'objet de réimpressions, qu'il fallait dénicher en alliant la ténacité à une juste dose de chance.

Ce qui tendrait à accréditer la démarche – effort et croyance – qui restitue l'intuition d'un souffle, l'illusion d'une présence par la proximité des livres dont un auteur a balisé son existence. La lecture exhaustive des textes ainsi rassemblés n'a, dès lors, plus la même urgence : les livres sont à proximité du regard et de la main, il suffit que l'esprit s'y achemine au gré de ce qu'inspire ou exige cette présence rétablie au profit d'un seul, libre d'en prendre soin, de la convoquer d'urgence ou de la tenir à distance (il m'a fallu, à une époque, me détacher de Bataille, j'aime à dire pour survivre, mais son sourire suave de martyr visionnaire reste toujours, dans une excitante proximité, l'orageuse figure tutélaire de ma bibliothèque et de ma vie).

Je ne fais mystère ni ici ni ailleurs de mon itinéraire d'alcoolique abstinent. J'ai, bien entendu, longtemps rapproché mon empathie addictive pour les volumes d'un même auteur – qui ne sont, in fine, que le rappel de l'incomplétude de l'œuvre – de la fréquentation compulsive des linéaires d'alcool à l'époque où je buvais. Un point au moins me fait revenir sur cette approche nosographique : l'alcoolique ne stocke pas (il pratique même volontiers le jeu dangereux qui consiste à se retrouver, un matin, dépourvu de liquide entre son réveil et l'ouverture des commerces, encourant plus ou moins sciemment le delirium). La seule présence de quelques bouteilles inentamées contenant son poison ne saurait l'apaiser, ni le libérer provisoirement pour d'autres tâches que celle de se détruire. Or, force m'est de reconnaître que la présence sur les rayons de ces œuvres convoquées à mon usage assourdit quelque peu l'injonction de lire sans relâche, indice que s'avance la pensée de la mort – ma commensale, qui aime tant s'inviter à ma table de travail sans souci que je l'y prie.

 

Georges Bataille, D.R.

 

 

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Lundi 20 juin 2005

06: 44

 

Un passeur

 

 

jp_teyssaire

 

J'ai rencontré Jean-Patrick Teyssaire il y a dix ans. Il concevait et produisait une série de disques intitulée La Musique essentielle, distribuée par Phonogram. Il avait tenu à me recevoir pour m'expliquer sa démarche, après que j'eus écouté quelques-uns des albums de sa collection. J'avais été impressionné par l'intime conviction qui, de toute évidence, inspirait un travail dont les fruits auraient pu se contenter de se fondre, pour le seul profit matériel de son promoteur, dans la grande marmite du New Age. Mais l'homme que j'avais devant moi disait autre chose, sans forfanterie, avec une subtile modestie qui faisait sonner juste des idées assez fortes pour mener loin le projet.

Depuis, Jean-Patrick Teyssaire a élargi sa démarche aux proportions qu'il avait projetées dès l'origine : ne pas s'en tenir à un simple business de producteur de musique, mais prendre en compte, globalement, l'enveloppe sensorielle de l'homme – plus encore que son environnement, cette aura faite d'échanges entre des sons, des parfums, des matières et des émotions ; ce qui, finalement, constitue le soubassement de toute présence au monde, et conditionne la pensée abstraite. En clair, Jean-Patrick Teyssaire intervient en amont des théories plus ou moins fumeuses sur l'homme futur ; il propose de prendre soin de l'homme actuel, en s'efforçant de le rendre simplement présent à lui-même. Ce qu'il décrit comme une « plateforme de distribution intelligente et éthique » se nomme Terra Humana : musiques inspirées des traditions nordiques et orientales, univers sonores conçus pour la relaxation, « Images douces » en DVD et ligne de produits sensoriels sous le label « La Nature des sens ».

En 1995, j'ai eu connaissance de La Musique essentielle dans le cadre de ma collaboration à la revue de la Fédération française de crémation, qui cherchait un nouveau souffle. À l'époque, les crématistes (dont je ne partage pas les convictions, mais qu'il m'intéressait d'aider dans la communication de leurs idées) cherchaient – et cherchent sans doute encore aujourd'hui – à valoriser la cérémonie de la crémation ; certains, parmi les responsables nationaux, songeaient à proposer des musiques profanes pour meubler le sinistre silence laïque qui pèse sur la famille et les proches, assemblés pendant près d'une heure à attendre que le corps soit réduit en cendres. L'article que j'avais rédigé après avoir rencontré Jean-Patrick Teyssaire était, dans mon esprit, une prise de contact avec un homme susceptible de se mettre à l'écoute des militants crématistes, de réfléchir avec eux à des créations musicales et sonores susceptibles de répondre à la problématique très singulière qui est la leur. Mais les associations sont des hauts lieux d'exercice du pouvoir, les plus nauséeux sans doute. Il n'appartenait pas à un plumitif sous-traitant d'être force de proposition.

Une décennie plus tard, découvrant quelques productions récentes de Terra Humana, mon sentiment est le même. De déférence, d'abord, pour un homme qui creuse son sillon, fidèle à des analyses, des choix et, bien entendu, des goûts qu'il sait acheminer dans la durée. Et, sereinement oublieux de mes vains (mais méritoires) efforts passés pour la cause crématiste – à laquelle je me sens de plus en plus étranger –, je peux trouver désormais aux productions de Jean-Patrick Teyssaire un souffle plus large encore. Deux réflexions me viennent, je les offre à cet homme, qui s'est souvenu de notre rencontre – et je suis sensible au fait qu'il ait, comme moi, gardé mémoire de notre entretien.

La première touche aux musiques d'autres temps et d'autres civilisations que les nôtres. Pour m'intéresser à l'Inde depuis cinq ans et avoir abordé ses traditions musicales à travers les études d'Alain Daniélou, je sais quels bonheurs intellectuels mais aussi quelles frustrations émotionnelles ménage l'érudition. Le non-initié ne passe pas sans transition de son environnement musical d'Occidental – quelles que soient ses fréquentations en la matière – à ces constructions sonores si déroutantes, si éloignées de sa raison comme de ses rythmes organiques. La plupart de ce qui paraît sous l'appellation de fusion (je songe, par exemple, au magnifique catalogue du label allemand ECM) constitue déjà une musique savante, dans laquelle il est très difficile, en outre, de se repérer. Qu'il existe une voie d'accès – ou, du moins, d'approche – par le plaisir, par une découverte plus immédiate, moins sévère, non seulement ne me choque pas mais me semble répondre à une nécessité.

À plus longue portée, cette fois : je lis dans Le Monde, de nouveau, un long article prophétique sur les limites de la croissance mondiale, sur l'obligation de revoir assez vite notre copie : pour que l'on nous tienne explicitement ce langage désormais, c'est bien que le mur se rapproche, parce que nous fonçons dedans. Or, ce n'est pas un discours politique, une théorie ni un prêche écologique qui nous rapprocheront des seuls modèles qui, sans doute, nous puissent être d'un précieux soutien pour désapprendre nos modes de vie imbéciles et criminels.

Je le suggère donc ici – car ce n'est pas le propos de Jean-Patrick Teyssaire de l'affirmer lui-même –, que les Musiques des disciplines de l'âme, les albums de « Planète verte », les musiques en mouvement des DVD de la collection « Images douces » constituent peut-être le régime le moins douloureux qui nous soit offert pour commencer à tourner le regard vers d'autres horizons de vie. Pour le plus grand nombre d'entre nous, vivre, penser, consommer autrement exigera des médiations. C'est le corps qui devra, le premier, se déprendre de ses addictions, il conviendra de lui enseigner d'autres saveurs, d'autres rythmes, d'autres sons. Nous aurons besoins de passeurs – qui seront-ils, sur quelles voies seront-ils à même de nous accompagner, comment nous faire à l'idée de ce qui nous attend de telle sorte que nous restions maîtres de nos choix et que, le moment venu, le lit ne soit pas fait à quelque bête d'Apocalypse ?

À ces questions, qu'il n'est sans doute plus trop tôt de se poser, les réponses sont à inventer. Je soupçonne Jean-Patrick Teyssaire de se les être posées depuis plus longtemps que d'autres parmi nous, en tout cas de façon plus simple, plus ouverte et pragmatique que nombre de spécialistes de la prospective. L'apprentissage de demain n'est peut-être pas nécessairement l'ascèse culpabilisante qui, le plus souvent, est la seule réplique proposée à l'arrogance de la mondialisation. C'est peut-être, dans un premier temps, l'affaire d'une attitude, un modeste et patient apprentissage sensoriel. Sans prise de tête, pour parler jeune.

Terra Humana ne dit pas autre chose, ai-je cru comprendre.

 

Jean-Patrick Teyssaire, fondateur de Terra Humana, D.R. En médaillon, Jean-Pierre Limborg, Les Larmes d'Angkor (Cambodge), CD Origins, collection « Planète verte ».

 

Permalien

Vendredi 17 juin 2005

07: 46

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

2 – De la typographie

 

 

atelier_typo

 

Je retrouve ces notes, écrites en toute probabilité au milieu des années 1970. À cette époque, je suivais les cours de typographie au plomb dans les ateliers de l'École Estienne à Paris, comme candidat libre au certificat d'aptitude professionnelle de typographe. Je n'en corrige pas la rédaction, bien qu'entre-temps le micro-ordinateur ait supplanté les linotypes et les photocomposeuses auxquelles il est fait allusion ici. Je ne suis pas certain qu'un lecteur jeune, né avec l'informatique, ou très étranger à la chaîne graphique, mesure la force symbolique de cette féminisation soudaine du travail de composition : le passage du plomb à l'écran des photocomposeuses de première, puis de deuxième – etc. – génération, de la composition chaude à la composition froide, de l'ouvrier typographe à la claviste. Il me semble, devant ces trois feuillets dactylographiés avec soin sur ma Grundig portative – intitulés Le Corps ou La passion de la typographie –, lire ce qui subsiste après biffures (ou ce qui a perlé) d'un texte érotique qu'en son temps je n'aurais pas osé écrire.

 

La loi, dans son manichéisme, oppose tacitement la lettre et l'espri. Le typographe, pour sa part, n'envisage que le corps de la lettre, dans lequel la loi rendra l'esprit : lettre morte, diront-ils, ceux pour qui le décret n'aura pas pris corps, si ce n'est dans la grisaille d'un Journal officiel qui fut toutefois – hier encore – composé lettre à lettre sous la férule de quelque prote en blouse grise ou bleue. Pour qui la loi n'est qu'une copie, quotidienne et arbitraire.

*

Seuls les mauvaises encyclopédies et les manuels scolaires attribuent l'invention de l'imprimerie à Gutenberg. Privilège aussi tardif que dérisoire, si tant est que l'homme pût s'en prévaloir. C'est le premier mollusque, se traînant sur le sable humide d'une plage, qui imprima la première trace ; ou le premier fossile, bien avant que le premier troglodyte eût l'envie de dupliquer l'image négative de sa main sur la paroi de sa grotte. Les ateliers du maître rhénan ont mis au point des prototypes d'une autre portée : dans son alliage d'antimoine et de plomb, le caractère mobile fait désormais de la page un lieu chorégraphique aux figures illimitées. Le texte s'atomise, ne trouve plus son éternité aléatoire que dans la légèreté du papier. La lettre retourne enfin à sa polygamie première.

*

Ne pas soupçonner l'amoureux de la belle lettre de jouer sur les mots. C'est en architecte et en mécanicien qu'il la reluque. D'un autre ordre – comme la fonction du monument ou l'usage de la machine – relève le sens du discours, superfétatoire et souvent dévoyé. De même qu'on a conçu et construit d'irréprochables engins qui ne servent à rien, un texte sans rime ni raison, ou qu'on aurait improvisé dans une langue imaginaire, suffirait aux délices typographiques. Ceux qui effectuent les premiers essais de mise en page ne procède d'ailleurs pas autrement lorsqu'ils exécutent leurs maquettes : titres, pavés et légendes ont été composés dans le caractère suggéré, mais en latin parfois même à partir d'une suite incongrue de mots tronqués.

Ce qui, dans le jargon, se nomme texte muet.

*

Un adepte des pierres et des ailes de papillons [1] a proposé que l'amour du papier bellement noirci est une manière de nécrophilie. Comment lui donner tout à fait tort ? Sinon déplorer qu'il ne fût – comme Balzac – du métier… Il aurait alors confronté, pour notre joie la plus parfaite, les calcaires de Toscane aux effets de la presse à bras.

*

Au cours de son apprentissage, l'esprit de l'ouvrier typographe s'accommode, ces temps-ci, d'une double embardée de son art : dans le composteur, il place la tête en bas chaque lettre au dessin, on le sait, inversé. La suppression de cette contrainte, avec la composition par report, ravalera le linotypiste au rang d'un d'une dactylo [2]. Lorsque cette révolution technologique – mais aussi spirituelle – intervint, on parla de passage de la composition chaude (le plomb en fusion de la linotype) à la composition froide. Ce qui préjuge, il me semble, de nos petites bureaucrates.

*

Une belle photocomposition (rien n'exclut la perfection du dessin dans les procédés contemporains) peut satisfaire voire confondre l'amateur, pour peu qu'il passe l'éponge sur la morne platitude de la plaque offset. Toutefois, sans qu'on puisse tout à fait l'expliquer, l'art de la mise en page a perdu, avec le plomb, le charme de la vignette : ces graffiti injustifiés, qui furent si longtemps la dentelle intime du texte.

vignette

Le correcteur de métier l'a vérifié : quand, jadis, sur des épreuves propres, une ou plusieurs lettres avaient été placées pour d'autres (le chapeau du babouin est cossu) la co[q]uille incombait au plus jeune ouvrier, que l'on avait chargé de distribuer les caractères de la dernière forme imprimée, afin qu'il se familiarise avec la casse [3]. Aujourd'hui, de la préposée qui, les yeux mâchés par l'écran de sa photocomposeuse (un texte vert, phosphorescent, géométrique) a seulement manqué la touche, on dira volontiers qu'elle est amoureuse.

*

La maladie du plomb : le saturnisme ! C'est dire combien nous restons des méditatifs, que la manipulation des coprs laisse perplexes. La mystique de la matière qui est la nôtre ne parvient pas à faire de nous, stricto sensu, des matérialistes à part entière. Pourtant ! nous sommes comme foulés.

*

La plupart de ces considérations contribueraient à l'inquiétant portrait d'une perversion si la typographie – jusque dans ses pratiques les plus contemporaines – n'était avant tout un labeur.

*
À suivre.

 

[1] Roger Caillois, Cases d'un échiquier, Gallimard, 1970, pp. 165 sq., L'ultime bibliophilie.
[2] De manière assez significative, le métier devint, presque aussitôt, majoritairement féminin.
[3] Dans le pire des cas, l'apprenti typo aurait pu négliger d'autopsier un o pour en reconnaître la tête et le pied, un s ou un l. La ligne aurait dansé curieusement. Mais, même en fin de journée, un professionnel n'aurait pas confondu le dos callipyge d'un d plombé avec la panse parturiente du b minuscule.

Atelier de typographie d'un collège agricole de l'État du Kansas en 1900-1901. © Université du Kansas. [Belle trouvaille que je ne dois qu'aux moteurs de recherche de la Toile : c'est le seul cliché que je connaisse où de jeunes femmes figurent parmi les typographes. Encore qu'il s'agisse d'un atelier d'apprentissage aux États-Unis, non d'une imprimerie de labeur sur le vieux continent…]

 

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

index_garamond

Mercredi 15 juin 2005

06: 43

 

François de Roubaix

ou La flûte d'Hameln

 

deroubaix

 

Nous sommes toute une génération qui rédigea ses dissertations de philosophie dans le bain musical, pour ainsi dire amniotique, que l'ORTF de l'époque avait inventé dans un inexplicable moment d'intuition et de grâce sous le nom de FIP (France Inter Paris). Pour étoffer son ruban sonore – qui, longtemps avant les radios libres, distinguait son programme des autres stations à grille bavarde –, FIP avait largement recours aux musiques de film. Or, fréquemment, presque chaque jour, Sartre ou Descartes se trouvaient soudain ravis par les premières notes d'une certaine mélodie, jouée par une flûte qui se dédoublait de troublante façon après quelques mesures. Allègre par son mouvement, la musique subjuguait, toutefois. Nous étions trois amis à vérifier le lendemain que nous avions bien été distraits, à la même heure, par ce même morceau.

Nul ne consentit à rompre le charme en téléphonant au standard de la station, qui indiquait sur simple appel les références d'un disque programmé à un quelconque moment de la journée. Ce fut par hasard que l'un d'entre nous, après plusieurs mois d'une énigme complaisamment entretenue, identifia le thème du film Où est passé Tom ?

Pour moi, qui ne vais jamais au cinéma, cette mélodie est restée (et reste aujourd'hui encore) abstraite des images cinématographiques pour lesquelles François de Roubaix l'a écrite. De sorte que s'est produit un étrange glissement qui a consisté pour moi à en faire la bande-son d'un autre scénario, tout aussi dégagé des obligations de l'écran. Ce qu'imposaient aussitôt les premières notes de la flûte n'était autre que la silhouette de Hans passant la porte d'Hameln, la ville aux rats.

Hans est ce n'importe-qui dont la survenue tombe à point nommé. Il est efficace. La ville le répudiera mais l'Histoire – avec ou sans majuscule, chronique ou légende – retiendra son nom. Le son de sa flûte restera magique à jamais. Les faits eux-mêmes s'avèrent somme toute assez triviaux : la prolifération des rongeurs dans la cité médiévale, la roublardise des politiques qui conviennent de ne pas rémunérer un saltimbanque surgi de nulle part, la fascination des gamins pour l'adolescent, la chute à double détente (dans certaines versions de la légende, Hans conduit les enfants à la noyade, comme il l'avait fait des rats ; ailleurs, il les mène danser dans le ventre d'une montagne qui, certaines nuits, laisse sourdre le chant de la flûte et des faussets). Un script qui se tient [1]

Cette histoire de rats noyés et d'enfants magnétisés par le son d'une flûte m'a toujours fasciné. Et je ne peux songer à la figure de Hans sans que se déroule la musique détournée d'Où est passé Tom ?, film que je ne verrai sans doute jamais. Je savais, pour avoir acheté les disques d'anthologie des nombreuses musiques de film qu'il a composées, que François de Roubaix était mort accidentellement, très jeune. Il se passionnait pour la plongée sous-marine.

Je trouve sur l'un des sites qui lui sont consacrés ce récit de sa mort :
Le drame s'est passé au large de Los Cristianos, aux Canaries, ou François de Roubaix était arrivé le 16 novembre 1975 avec sa compagne Rosario et son fils Benjamin. La grotte en question, François la connaissait puisqu'il y était allé plusieurs fois pour y faire des photos pour l'ouvrage qu'il préparait. Le 22 novembre, il était accompagné de son ami musicien et moniteur de plongée, Juan Benitez. Après avoir fait quelques clichés, ils se sont retrouvés bloqués – peut-être à cause d'une raie géante endormie qui, en se réveillant, a remué le sol sablonneux, provoquant un brouillard épais. Leurs bouteilles d'oxygène se sont vidées avant qu'ils ne puissent retrouver l'issue. Selon certains témoignages, Benitez se serait sacrifié en donnant à François sa bouteille pour qu'il tente de s'en sortir. Ce jour-là, ils avaient fait preuve d'imprudence, car ils avaient plongé sans fil d'Ariane. François de Roubaix, qui avait trente-six ans, laissait une fille de dix ans, et un garçon de six mois né de Rosario, sa dernière compagne.

J'ignore de quel thème le scénario de Où est passé Tom ? est tissé. Je sais, en revanche, que les fous de plongée connaissent un syndrome comparable à l'ivresse, qu'on désigne en médecine sous le nom de narcose azotée ou narcose des profondeurs. Au dire de ceux qui l'ont éprouvé, cet état évoquerait sans doute efficacement celui des enfants d'Hameln, que la flûte envoûte, confisque aux regards d'une cité sans parole et plonge dans la nuit lumineuse soustraite aux lois de la pesanteur.

 

[1] Jacques Demy réalisa en 1971 une adaptation de cette légende sous le titre Le Joueur de flûte de Hamelin, avec le chanteur Donovan dans le rôle de Hans.

François de Roubaix, cliché Michiel Schlienger (sur le site officiel consacré au musicien). Pochette du disque microsillon de la bande originale du film Où est passé Tom ? de José Giovanni (1971) avec Rufus, Jean Gaven, Philippe March, Paul Crauchet.


Écouter l'extrait de la musique du film Où est passé Tom ?
(P) Éditions Hortensia, 1976.

 

Mardi 14 juin 2005

Lundi 13 juin 2005

06: 46

 

Du sac à dos en biotope urbain

 

De la survie en milieux hostiles [X]
(Courts manuels portatifs – 12)

 

sac_a_dos

 

Était-ce, hier, dimanche, la Fête du sac à dos ?

Possible, car il me semble n'avoir jamais auparavant été agressé à telle fréquence. La troisième fois que, m'approchant d'un étal de bouquiniste en me glissant entre deux badauds, j'ai reçu entre poitrine et joue la même taloche du même type de prothèse – la hideuse sensation de heurter un céphalopode – je me suis permis d'interpeller mon agresseur : « Si vous partez tout à l'heure en randonnée, vous pouviez laisser votre sac de montagne dans le coffre de votre voiture.
– ?
– Cela vous aurait évité de prendre le double de place dans la foule du marché et, surtout, de me jeter votre bagage à la figure comme vous venez de le faire.
– Et alors, j'ai bien le droit d'avoir un sac à dos ! »

Dans les trois cas, le même profil de faux jeune (celui qui pratique la glisse le vendredi soir et vous interdit de traverser votre rue pendant un quart d'heure), le même regard opaque d'Homo festivus en état de détumescence, qui me voyait sans me voir. Ce même regard fuyant, devenu universel, de la pensée unique – celle qui, en la circonstance, pratique comme une religion la confusion entre environnement urbain et chemin de grande randonnée. Et tout à l'avenant, on le suppose, dans une Weltanschauung nourrie au JT de 20 heures.

J'ai tenté d'évoquer que le sac à dos est une façon de doubler son propre encombrement au sol ; qu'au sein d'une foule, une telle dilatation trahit sans doute un syndrome déficitaire de l'image de soi et, assurément, relève de la confiscation de l'espace public.

Excédé, mon agresseur a reposé l'exemplaire défraîchi de Lumières du bouddhisme de Paco Rabanne qu'il était en train de feuilleter – et qu'en aucun cas il ne s'apprêtait à acheter.

 

Vendredi 10 juin 2005

06: 35

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

Pour parler de l'amour des livres

 

philocalie

Je fais souvent état, ici même, de mes trouvailles aux puces ou sur Internet en matière d’ouvrages de seconde main. Les familiers du blog l’auront certainement compris, ce goût pour les livres se nourrit à des sources multiples et convergentes : une tradition familiale d’ouvriers imprimeurs, mon propre métier d’éditeur, une curiosité personnelle pour les sujets diagonaux, un travail d’écriture qui a fait de moi l’auteur de plusieurs livres.

J’ai d’abord cru utile de circonstancier plus précisément quelques facettes d’une pratique de lecteur – donc de consommateur de livres – qui n’engage pas que moi. Dans ces épisodes, en effet, il aurait été question d’éditeurs, d’imprimeurs, de libraires, de ce qu’on nomme, en économie, la chaîne graphique pour l’amont, et la chaîne du livre plutôt pour l’aval, à savoir la circulation du livre une fois publié, c’est-à-dire sorti des presses.

Une pincée de minutes dévolues à ce projet, à l’établissement d’un plan, a suffi à m’en dissuader : c’était, au pire, épouser le régime de la conférence ou du cours, au mieux résumer ce que j’ai déjà écrit ici où là, récupérer, défaire, ravauder un discours sur le livre que, de surcroît, l’on trouvera tenu ailleurs, avec toute l’autorité souhaitée (si l’on juge qu’un propos normatif, une thèse officielle rassurent), tout le talent possible, toute la ferveur militante – si tant est qu’il faille militer plutôt que s’asseoir à sa table ou à même le sol, s’étendre, caler ses reins et ouvrir un livre.

Philocalie signifie amour de la beauté, de celle qui se confond avec le bien [1]. L’ordinaire et le propre désignent, en liturgie, les éléments de célébration communs et invariables pour les uns, réservés en particulier à tels saint, lieu ou temps pour les autres. Ce lexique est religieux, j’en revendique le choix, qui ne recourt à aucun prétexte métaphorique, aucune coquetterie : j’entends, je le confirme, qu’il se tisse une forme de célébration et de prière dans cette fréquentation des livres eux-mêmes, en tant qu’objets manufacturés – faits de mains d’homme –, c’est-à-dire biens mobiliers du tout-venant.

Nous sommes d’incorrigibles hérésiarques, l’hérésie nous fascine, elle nous façonne. Nous avons procédé avec le livre à d’insensibles et incessants dévoiements. J’en relèverai quelques-uns. Nous en avons fait, ces derniers temps, une sorte de luxe de pacotille sous le couvert d’une diffusion plus large des savoirs et des plaisirs dont il est supposé porteur. J’aimerais suggérer que le livre d’aujourd’hui est, le plus souvent, d’un prix exorbitant pour une qualité médiocre et qu’il décourage l’exercice – physique avant d’être intellectuel – de la lecture plus qu’il ne le rend enviable.

Que le mot philocalie renvoie à quelque recueil d’oraisons, à la prière du cœur des Pères du désert, non seulement ne me déplaît pas mais évoque assez justement un lien plus aride qu’il ne semble à la matérialité des livres, sur lequel je propose ces quelques brèves méditations. Car c’est aussi sur la terre nue de l’âme qu’il convient de prendre soin de Dieu.

 

[1] Petite Philocalie de la prière du cœur, traduite et présentée par Jean Gouillard, Cahiers du Sud, collection « Documents spirituels », 1953, p. 7 ; disponible en collection de poche « Points Sagesses », éditions du Seuil.

 

 

1 – Du papier

 

livre

Par la mutation finale qui défait une structure tissée pour l’effiler, pour la mettre en charpie, le textile retrouve sa vérité originelle de fibre, mais de fibre, désormais, en quelque sorte accomplie, que les épreuves multiples du contact, du travail, de l’usage humain, par lesquelles elle a passé depuis sa naissance végétale, ont rendu digne d’équivaloir à la fibre même de la chair [1].

Le linge c’est de la chair, or le papier c’est du linge, donc le papier c’est de la chair. Devant chaque livre : Ceci est mon corps.

*

Quand, dans le courant des années 1980, le projet de la Grande Bibliothèque de France François-Mitterrand a été arrêté, les fonctionnaires de la Bibliothèque nationale ont engagé les préparatifs d'inventaire physique des fonds qui seraient déménagés. Ils constatèrent qu'un grand nombre des ouvrages d'édition ordinaire imprimés pendant la période courant des environs de 1870 aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale présentaient un état alarmant : le papier en était devenu cassant sous l'effet de l'acidité, les pages s'effritaient aussitôt ouvertes. Une technique de désacidification en autoclave, très lourde et onéreuse, a été mise en œuvre.

Dans le même temps, le ministre de la Culture a commandé une étude sur un genre nouveau de papier, utilisé dès cette époque aux États-Unis pour les documents officiels, dont la pâte contient des réserves basiques destinées à prévenir les ravages de l'acidité. Ce papier est appelé papier permanent. Ses auteurs intitulèrent le rapport qu'ils rendirent au ministre Du papier pour l'éternité [2].

*

Au fil des années, j'ai acquis sur les marchés aux puces et chez les bouquinistes plusieurs dizaines de livres datant de ces années critiques : l'œuvre de Marcel Schwob, les premiers Claudel, des Francis Carco en rangs serrés, quelques Rémy de Gourmont, Les Foules de Lourdes de Huysmans… J'ai tiré un à un mes volumes de leur rayonnage, les ai ouverts avec mille précautions, les ai palpés. Vieux livres au papier terni, parfois finement tavelé, que la feuille de cristal dont je les recouvre dissuade d'une éventuelle tendance à l'avachissement, ils témoignent entre mes mains de leur fraîcheur d'objets touchés, déplacés, dix fois mis en caisse et dix fois replacés, dix fois lus peut-être avant que je ne m'en porte héritier et lecteur.

Il s'agit bien des mêmes volumes, dans les éditions courantes d'origine qui ont été, en son temps, adressées au service du Dépôt légal pour être entreposées dans les réserves de la Bibliothèque nationale et, le plus souvent, n'en plus bouger.

Un ami se réjouissait récemment de s'être procuré un exemplaire non découpé d'un titre assez recherché datant de plus d'un demi-siècle. Il avait eu entre les mains peu avant l'exemplaire de travail d'un écrivain aujourd'hui disparu. Celui qu'il reçut, d'apparence impeccable, se fendit à la tranche dès qu'il l'ouvrit et le papier lui en parut dangereusement fragile sous les doigts. Il eut peine à croire qu'il pût s'agir du même tirage du même livre.

On sait dans les services de gériatrie, depuis assez longtemps désormais, que certains syndromes du vieillard s'évitent au prix de soins d'une grande simplicité, qui consistent en massages, en menus exercices. En caresses.

*

L'une des raisons qui me font préférer, pour le même texte, un exemplaire imprimé jadis, est l'exécrable blancheur du papier des livres édités ces dernières années. Il n'est pas de pire torture pour le nerf optique que le contraste excessif d'une typographie noire sur une surface lisse uniment crue.

On ne trouvera pas, avant la seconde moitié du dernier siècle, un seul support de l'écrit qui partage les caractéristiques imposées à l'industrie papetière par les cadors du marketing culturel qui ont désormais leur niche dans les maisons d'édition. De la tablette sumérienne, de l'argile romaine, du parchemin en passant par le vélin et tous les tissus possibles de tous les étendards – et jusqu'au bouffant de routine qu'utilisaient les éditeurs pour leurs livres de texte [3]–, il transparaît dans l'œil de la lettre une matière, un grain, une trame qui fixe le texte, ancre l'encre.

*

 

[1] Jean-Pierre Peter, « Linges de souffrances, texture de chair, problèmes et stratégies du pansement », Ethnologie française, tome XIX, n° 1, pp. 75 sq.
[2] Bernard Pras et Luc Marmonier, Du Papier pour l’éternité – L’avenir du papier permanent en France, Cercle de la librairie, Centre national des Lettres, mars 1990.
[3] On se reportera avec profit à l’excellent petit livre de Pierre-Marc de Biasi, Le Papier, une aventure au quotidien, collection « Découvertes », Gallimard, 1999.

Le livre que je lis ces jours-ci : Louis Bertrand, Philippe II à l'Escorial, L'Artisan du Livre, Paris, 1929.
[Exemplaire en parfait état, acheté dimanche dernier au marché Saint-Sernin pour cinq euros. Vendu non massicoté par l'éditeur à parution, il a été proprement découpé par son premier lecteur. Le papier est souple, il ne semble pas avoir jauni avec le temps. Je me suis efforcé, en le scannant, d'en respecter, sinon la teinte exacte, du moins la valeur de contraste par rapport au blanc pur. L'ouvrage est imprimé en typographie au plomb ; on distingue, dans la partie haute de la page, le léger foulage produit par le texte du verso.
Louis Bertrand évoque dans ce livre l'étrange passion qui anima Philippe II – roi d'Espagne de 1555 à 1598 et du Portugal à partir de 1580 – depuis la conception jusqu'à l'achèvement de ce couvent, destiné à abriter la sépulture de son père Charles-Quint et de sa famille. Feuilletant l'ouvrage devant la table du bouquiniste, j'ai été saisi par le rapprochement possible entre le cheminement intime de Philippe (mort et enterré à l'Escorial) et celui de Shah Jahan décidant le projet du Taj. La lecture confirme bien quelques mystérieuses connivences dont, sans nul doute, je ferai mon miel.
]

À suivre.

 

Dans le cadre du Festival d'images ManifestO, deux rendez-vous pour les Toulousains :
À la Manufacture des Tabacs – Université Toulouse 1 (21, allées de Brienne)
Vendredi 10 juin, 18 h : Droits d'auteurs et nouveaux médias.
Débat organisé en partenariat avec l'UPC, médiateur Serge Regourd (enseignant à l'université Toulouse1), Jorge Alvarez (de l'UPC Paris), et Dominique Autié.
À la Bourse du travail (19, place St-Sernin)
Dimanche 12 juin, 14 h, dans le cadre du congrès des Gens d'images, débats sur le rapport texte/image sur les anciens et les nouveaux supports de diffusion de la connaissance, animé par Gaëlle Mauduit, avec la participation de Marc Combier (Numédit) qui fera une intervention sur Massin, et de Dominique Autié.

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

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Mercredi 8 juin 2005

06: 48

 

Imprimerie nationale
Le scandale de l'Imprimerie nationale
Il est encore temps de se battre

 

poincons

 

Je reproduis ci-dessous l'intégralité du message d'information reçu ce lundi du Collectif Garamonpatrimoine. Sous le titre Chronique d'un désastre, j'avais déjà attiré votre attention sur le drame qui se joue ces temps-ci et l'urgence de rejoindre ceux qui se battent pour éviter le pire.

 

«
Voici bientôt un an que nous avons lancé cette campagne de signatures pour « sauver le patrimoine de l'Imprimerie nationale » à laquelle vous avez participé et dont vous avez demandé à être
tenu(e) au courant.

Le site http://www.garamonpatrimoine.org donne en permanence l'état d'avancement de notre action commune. Hélas, il ne se passe rien de bien rassurant et la faute n'est pas imputable qu'à l'actualité (tsunami, otages, pape, référendum…). Les médias ont répercuté notre appel (avec notamment des articles importants dans Télérama (décembre 2004), Le Monde (20-21 février 2003), Arts & Métiers du Livre (décembre 2004), etc. [voir les coupures de presse sur le site]. Sans oublier TF1 (20-heures du 11 mai et 13-heures du 2 juin 2005). C'est bien insuffisant pour provoquer dans l'opinion une émotion d'envergure qui obligerait le gouvernement à donner de véritables réponses.

Nous avons recueilli environ 21 500 signatures (liste sur le site) qui ont été remises au président de la République le 14 avril 2005 avec la pétition elle-même. Nous n'avons pas reçu de réponse du président de la République depuis cette date.

Les licenciements et les transferts des matériels de l' ex-Imprimerie nationale sont très avancés. En ce qui concerne le Cabinet des poinçons, la bibliothèque et l'Atelier du livre, un site « provisoire » a été loué à Ivry, mais trop petit pour accueillir tout le matériel et tout le personnel.

On n'a donc pas beaucoup avancé depuis l'été dernier.

Persuadés qu'il ne peut y avoir de solution que par un projet plus ambitieux que le seul sauvetage d'un musée de l'IN (fût-il vivant), nous avons cherché à faire concrétiser notre projet CITÉ qui tient compte du concept d'étude (formation, enseignement, recherche, etc.).

Le département de la Seine-Saint-Denis, la Ville de Bobigny et l'Université de Paris-XIII semblent notamment très intéressés pour accueillir ce « Conservatoire de l'Imprimerie, de la Typographie et de l'Écrit » sur le site de l'ancienne imprimerie de L'Illustration. C'est déjà un campus universitaire, et il est appelé à se développer fortement dans les années qui viennent. Ce serait là un cadre idéal pour faire vivre le patrimoine et les savoir-faire de l'Imprimerie nationale au contact d'étudiants et de chercheurs.

Cela permettrait de donner au projet CITÉ ses axes de développement nécessaires : sauvegarde du patrimoine et dynamique d'innovation, en impliquant bien sûr l'École Estienne avec qui serait élaboré tout ce qui
concerne les formations aux métiers du livre.

Au niveau de l'École Estienne, de l'Université Paris-XIII et des élus des collectivités territoriales oncernées, il s'agit d'une vraie mobilisation, bien au-delà de la sensibilisation. Mais c'est toujours du ministère des Finances que dépend directement et concrètement ce patrimoine, et rien de concret ou de prometteur n'est à noter jusqu'ici du côté du pouvoir exécutif.

Ce sont les ministres (des Finances, de l'Éducation nationale et de la Culture) qu'il nous faut convaincre (nous les avons contactés, avant le référendum, sur leur titre, sans les nommer, par précaution), ainsi que le président de la République, dont l'arbitrage pourrait également débloquer cette situation intenable s'il en avait le souci.

Nous espérons également pour cela l'aide directe de personnalités influentes. Car si bon nombre de personnalités ont signé notre pétition,seule leur implication directe, efficace et désintéressée, sera susceptible d'aider à faire pencher la balance, pour que le gouvernement ne puisse pas rester plus longtemps sans réponse.

Nous refusons de céder devant le silence et l'inaction de nos gouvernants. Nous ne voulons pas d'une Île Séguin. Il est encore possible de signer la pétition depuis notre site ou à l'adresse suivante :
http://www.lapetition.com/sign1.cfm?numero=937.
N'hésitez pas à en diffuser l'adresse à ceux qui n'ont pas encore signé.

Merci encore pour votre soutien.

Pour le Collectif Garamonpatrimoine,
Jacques André.

 

Poinçons de corps 144. Imprimerie nationale, Cabinet des poinçons. © Graphê.

 

Permalien

Lundi 6 juin 2005

06: 41

 

Vive Matteo Ricci !

 

 

matteo_ricci

 

J'ai donc dévoré en trois jours le livre convoité [1]. Et mon intuition ne m'avait pas trompé, il s'agit d'un livre étonnant.

Je dois ma première rencontre avec cet enfant de l'Italie de la Renaissance, mort à Pékin en 1610, à la monumentale fresque de Jean Lacouture [1]. L'histoire des jésuites en Orient croise mon travail sur l'Inde des Grands Moghols, mais c'est dans un autre livre – dont je parlerai bientôt ici [3] – que la figure de Matteo Ricci s'est vraiment imposée à moi comme une balise et un emblème des relations passionnantes et compliquées que les empereurs d'Agra nouèrent avec l'Occident à travers les missionnaires de la chrétienté, notamment les jésuites.

Une vie comme celle de Ricci ne saurait se résumer, être évoquée même en quelques lignes. Il existe sur lui au moins deux autres monographies, que je n'ai pas encore lues [4]; elles sont l'une et l'autre moins copieuses que le livre de Spence et présentent l'avantage sur lui d'être toujours disponibles dans les librairies de neuf.

Il me semble que ce qui constitue l'intérêt majeur de cette aventure missionnaire tient dans cette approche subtile de la société chinoise à laquelle procède Matteo Ricci. On est pris de vertige en confrontant ce qui, dans le même siècle, s'est perpétré en Amérique du Sud, aux mêmes motifs d'évangélisation, et cette méthode douce des missions d'Asie, qui répond au concept d'inculturation.

Je donne ici, tels quels, les éléments d'une définition de ce mot que je trouve sur le site de la Conférence des évêques de France : « L'inculturation est le processus par lequel la foi s'incarne dans les cultures locales en assumant, en purifiant [sic], en anoblissant les éléments de la philosophie, de l'art et de la spiritualité des peuples dans la mesure où ils sont compatibles avec les valeurs de l'Évangile. L'inculturation s'applique à la théologie, la liturgie, l'art sacré, la spiritualité et à l'organisation sociale des Églises. Elles ont besoin d'étudier et de connaître les cultures asiatiques. » (Synode d'Asie) De cette manière, l'inculturation devient un moyen d'évangélisation, de développement et d'enrichissement mutuel des Églises d'Asie, d'Afrique, d'Océanie, des Amériques et de l'Église universelle. Ce concept a été forgé par analogie avec l'Incarnation. Cette notion a sans doute permis de se dire que les cultures méritaient considération, que la transmission de la révélation chrétienne ne se confond pas avec la transmission des valeurs occidentales [5]. Jonathan D. Spence utilise ce terme à de nombreuses reprises à propos du travail de Matteo Ricci en Chine et, plus largement, de la mission des jésuites en Asie, sans qu'il semble constituer le moindre anachronisme (un bel exemple de ces notions données comme novatrices et dont, comme la prose de M. Jourdain, on constate qu'elles sont à l'œuvre depuis des lustres sous une autre appellation – ou sans qu'on ait même jugé bon auparavant de les identifier, de les nommer, de les monter en théorie comme on le dit des œufs en neige).

L'autre apport infiniment précieux du livre de Spence concerne l'usage que Matteo Ricci, à la suite d'Ignace de Loyola, fait de l'art de la mémoire. Un bref coup d'œil dans l'étude de Frances Yates me confirme que l'utilisation encore très vivace de cette méthode mnémotechnique dans la seconde moitié du seizième siècle n'y est sans doute pas mentionnée avec l'insistance qu'elle mériterait, si j'en juge par la pédagogie mise en œuvre par Ricci – qui lui consacre tout un petit livre à l'intention de ses lecteurs chinois. Spence prend la peine, dans un premier chapitre irréprochable, non seulement de donner une synthèse lumineuse de l'art de la mémoire mais aussi d'évaluer les résistances de la pensée chinoise classique à cette méthode des loci, des lieux de mémoire. À soi seul, cette approche est passionnante parce qu'elle complète les travaux disponibles en langue française sur cette question, en elle-même si riche de perspectives.

Mais il y a plus encore : Spence construit son portrait de Matteo Ricci à partir du lieu de mémoire – et avec les images correspondantes – que ce dernier a lui-même composé. Le livre, dans sa structure, est une déambulation dans le vestibule imaginaire que Matteo avait en tête. La table des matières se conforme à ce cheminement mental, interroge les images, les met en réseau comme l'entendait Ricci lui-même. C'est prodigieusement intelligent, l'érudition en est transmuée – d'un poids mort de notes infrapaginales elle devient une lampe qu'on déplace sans cesse pour éclairer le palais de mémoire où nous sommes conviés, en oubliant soudain que les voûtes en sont restées dans l'ombre depuis plus de quatre siècles !

On se prend à rêver que tous les spécialistes, tous les vulgarisateurs fassent montre de la même empathie communicative pour leur sujet, d'un talent à ce point brillant, juste comme on le dit en musique.

Matteo est contemporain de l'empereur Akbar, le grand-père de Shah Jahan. Il est entré en Asie par Goa, comme tous ses condisciples portugais, espagnols et français. Je ne saurais dire comment, aujourd'hui, mais nul doute qu'il traversera le palais de mémoire du prisonnier du fort Rouge dans les mémoires apocryphes que je lui concocte depuis cinq ans.

 

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[1] Jonathan D. Spence, Le Palais de mémoire de Matteo Ricci, traduit de l'anglais par Martine Leroy-Battistelli, Éditions Payot, 1986. La traductrice a reçu pour ce livre, en 1987, le Prix de la traduction Pierre-François Caillé. L'accumulation des données d'érudition touchant aussi bien à la Chine qu'à l'histoire du christianisme a, sans nul doute, rendu son travail particulièrement ardu. Il est donc d'autant plus étonnant de rencontrer cette bourde, page 23 : la grande historienne de l'art de la mémoire, Frances Yates, est prénommée Francis et mentionnée comme un homme par Martine Leroy-Battistelli. En pareil cas, c'est à l'éditeur que je fais reproche de ne pas avoir dûment contrôlé la traduction. En 1986, il n'était pas question de contrôler l'information d'un coup de souris sur Internet. Une telle vérification pouvait demander des heures, plusieurs coups de fil, et l'on sait que le métier de traducteur est chichement rémunéré.
[2] Jean Lacouture, Les Jésuites, 2 vol., 1. Les conquérants, 2. Les revenants, Le Seuil, 1991 et 1992 ; disponibles en collection au format de poche « Points ». Sur la naissance de la Compagnie de Jésus, on lira également avec profit de John W. O'Malley, Les Premiers Jésuites, 1540-1565, Desclée de Brouwer-Bellarmin, 1999.
[3] Hugues Didier, Fantômes d'Islam et de Chine, Le voyage de Bento de Góis s.j. (1603-1607), éditions Chandeigne en coédition avec la Fondation Calouste Gulbenkian, 2003.
[4] Étienne Ducornet, Matteo Ricci, le lettré d'Occident, Le Cerf, 1992 ; Jacques Bésineau, Matteo Ricci, serviteur du Maître du Ciel, Desclée de Brouwer, 2003.
[5] Je trouve sur le DVD de la dernière version de l'Encyclopædia Universalis une définition beaucoup plus complète de ce concept, donné comme apparu en 1977 dans les textes officiels de l'Église catholique.

Matteo Ricci, peint par le jésuite Emmanuel Pereira (né Yu Wen-hui) peu avant la mort du père Matteo, devenu Li Madou. Rome, Maison généralice de la Compagnie de Jésus. © Université de Scranton, Pennsylvanie.

 

Vendredi 3 juin 2005

07: 09

Karim Louis Lambatten

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'or blanc de la nuit
karim_louis_lambatten

 

 

[Cliquez ici.]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[Lignes d'erre pour flûte et cappella – Cliquez ici.]

 

 

 

 

 

 

Mercredi 1 juin 2005

07: 16

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Et je nageai jusqu'à la page

 

 

Sur le bord d'une piscine, quelques experts conversent de la pluie et du beau temps. Quelqu'un se baigne. Soudain, un bruit fait se retourner le colloque. De toute évidence, quelqu'un se noie.

Tétanie des membres inférieurs, lance le médecin du sport. Choc thermique, vous voulez dire !, lâche le pneumologue chauve. On demande au psychiatre son avis, l'endocrinologue hausse les épaules, un élu local venu prendre un verre avant de se sauver exige qu'on mette en place, sans plus attendre, une cellule de soutien psychologique.

Le drame, dis-je, est que cet ami ne sait pas nager.

J'ai eu la chance de rencontrer Élisabeth Bing à diverses reprises, en 1977, alors qu'elle venait de publier le livre [1] qui la fit reconnaître, plus tard, comme l'authentique fondatrice des ateliers d'écriture. Je lui dédie cet apologue que m'ont inspiré mes lectures récentes sur l'alexithymie [2]. Il y a trente ans, Élisabeth Bing a osé affirmer que la langue n'est pas affaire de neurolinguistes, encore moins de pédagogues d'État, mais compétence d'écrivain. Que n'ai-je pensé à elle plus tôt !

 

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Mon désir est de relater avec le plus de simplicité possible l'expérience d'expression écrite que j'ai été amenée à poursuivre pendant trois ans auprès d'enfants caractériels dans un institut médico-pédagogique de province.

En 1976, Élisabeth Bing ouvre son livre sur ces mots on ne peut plus simples, en effet. Je venais moi-même, à cette époque, d'occuper pendant quatre ans un emploi de veilleur de nuit dans une institution identique de la banlieue sud de Paris. J'avais beau écrire, déclarer que l'écriture saurait requérir le meilleur de mon énergie, sans doute était-il beaucoup trop tôt dans ma vie pour que je discerne dans la démarche d'Élisabeth plus qu'une exceptionnelle audace de travailleur social.

Expulsés de leur royaume avant même d'avoir pu en faire le tour, blessés par une vie contre laquelle ces mauvais caractères avaient réagi, devenus indésirables pour la société, l'écriture, pour eux, plus encore que pour les enfants de la norme, était le signe de leur oppression, contrainte, vieux rail sur quoi on avait voulu les poser de force. Quand bien même on leur aurait dit : tout peut être dit, tout peut être écrit, face des eaux crevées, miroirs ouverts, le langage n'en était-il pas moins aliéné ? Dans leur bouche je croyais parfois entendre les plaintes des esclaves de la parole dits par Beckett [dans L'Innommable] : Folie, celle d'avoir à parler et de ne le pouvoir, sauf de choses qui ne me regardent pas… dont ils m'ont gavé pour m'empêcher de dire qui je suis, où je suis, de faire ce que j'ai à faire – je suis en mots, je suis fait de mots des autres. […] Et je les laisse dire, mes mots, qui ne sont pas à moi. Voilà la parole qu'on m'a donnée. Objet de méfiance absolue, l'écriture était pour eux le contraire d'un monde de liberté [3].

Je suis passé à côté de l'essentiel, j'ai curieusement éludé ce dont Élisabeth Bing porte témoignage à chaque page de son livre, je le mesure aujourd'hui reprenant celui-ci en main : à savoir que c'est l'écrivain qui s'avançait, à contre-courant, qui remontait le fleuve des facilités pédagogiques les mieux établies (et de la tentation d'une œuvre exclusivement personnelle) pour venir au-devant des enfants. À vingt-sept ans, je n'étais pas en mesure, je le constate, de prendre l'écriture au mot. Ma propre langue était dans les limbes. Ce n'était pourtant pas faute d'être écrit, sous mes yeux : chaque texte produit par les enfants était geste d'écriture chez celle qui en suscitait la difficile naissance le plus souvent. Le texte à venir de l'enfant semblait être déjà sensible en elle comme l'est un membre fantôme, c'est ainsi que j'interprète nombre de remarques qu'elles note en marge des poèmes, des bribes, des récits des enfants, qu'elle reproduit dans leur graphie d'origine. Il y a là une langue qui vit, souffre, jubile – Élisabeth Bing donne le sentiment de ne rien transmettre, ne rien enseigner, mais acheminer l'enfant vers le tour du potier où l'attend un peu de glaise préparée ; et cette matière première, moins brute qu'il n'y paraît, c'est l'écrivain qui l'a pétrie, qui l'a rendue malléable, qui a versé l'eau sur la terre desséchée.

Je reconnais, à présent, l'activité très peu abstraite que j'appelle écrire dans la confrontation de cette femme et des enfants qu'elle rapproche de leur langue.

Ai-je bien le même livre qu'en 1976 ouvert devant moi ? Sans nul doute. Je ne peux que prendre la mesure de mon propre cheminement. Entre-temps, les ateliers d'écriture ont été annexés au petit livre rouge pâle de la pédagogie non directive et de la méthode globale. Au mieux, ils offrent un divertissement à quelques dames désœuvrées des beaux quartiers. Mais je constate, d'un clic de souris sur la Toile, que des Ateliers d'écriture Élisabeth Bing continuent de tracer le chemin. Je ne saurais imaginer un seul instant que celui-ci ait le moins du monde bifurqué en trente ans.

 

[1] Élisabeth Bing, Et je nageai jusqu'à la page, Éditions Des Femmes, 1976. Réimprimé jusqu'à une période assez récente, ce livre semble actuellement indisponible en librairie, bien que le site des ateliera d'Élisabeth Bing l'annonce comme disponible au siège de l'association.
[2] Sous la direction de Maurice Corcos et Mario Speranza, Psychopathologie de l'alexithymie – Approche des troubles de la régulation affective, préface de Philippe Jeanmet, collection « Psychothérapies », éditions Dunod, 2003, 28,90 €.
[3] Et je nageai jusqu'à la page, p. 37.

 

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Lignes d'erres… (fragment) par Karim Louis Lambatten.

Lundi 30 mai 2005

06: 51

 

De la note infrapaginale


[ Wara' – VII ]

 

 

genealogie

 

 

 

 

 

La note infrapaginale est la forme la plus achevée du scrupule.

Même si, envisagée dans la perspective de l’érudit qui produit son propre apparat critique, l’histoire de cette pratique éditoriale évoque de tout autres mobiles [1], on m’accordera que le soin mis à citer ses sources constitue le degré zéro d’un zèle scrupuleux.

Que celui-ci souffre de ses propres dérives – ce qu’un glossateur a joliment qualifié de priapisme infrapaginal [2] – n’est pas douteux. Or, je songe moins au texte polypeux ou métastatique de l’universitaire (voire la béquille du traducteur boiteux – La note en bas de page est la honte du traducteur [3]) qu’à la note exogène déposée par l’éditeur d’un texte ancien afin d’en favoriser l’accès au lecteur non averti. Des générations d’indianistes, d’islamologues et d’hébraïsants ont anticipé le contresens, m’ont prémuni contre le recours souvent désespéré à quelque glossaire improbable, voire simplement contre l’ennui qui vous engourdit à la lecture d’un texte par trop mystérieux. Les notes sont dès lors autant de minuscules clés ouvrées en corps huit par un serrurier bienveillant qu’il y a de tiroirs dérobés dans l’armoire à sagesse [4]. L’obligation d’augmenter la liste de ses titres et travaux ni la vanité de faire montre d’une érudition ne sauraient insuffler à l’exégète sa précision méticuleuse à vous indiquer la voie, à tendre le lumignon devant mes pas – et combien de fois je sais gré, en mon for intérieur, à celle ou celui qui va jusqu’à disposer sa main en paravent de crainte qu’une bourrasque ne souffle la mèche.

J’associe dans un même éloge la note infrapaginale et les dessins et décorations marginaux portés par les copistes sur les manuscrits médiévaux. Nous savons aujourd’hui qu’ils s’inscrivent rigoureusement dans un dispositif mnémonique qui s’est perpétué depuis l’Antiquité [5]:
À partir du XIIe siècle, on trouve couramment dans les marges des manuscrits le mot nota adressé au lecteur. Il s’agit de l’impératif singulier du verbe notare, "prendre note", et il signale un passage important ou difficile que le lecteur pourrait souhaiter marquer d’une nota personnelle pour mieux s’en souvenir. Plus loin, Mary Carruthers, évoque le même dispositif avec la mention marginale du mot pictura, [qu’]il est peut-être permis de comprendre non comme un substantif mais, par analogie avec nota, comme un injonction faite au lecteur de se former une image d’après la description écrite – une image qui, bien sûr, doit rester mentale [6].

Le seul mot Note ! en tant que note…

Pure sollicitude de l’auteur, attention bienveillante au lecteur qui s’assoupit, posture exemplaire d’une pédagogie non directive qui, au lieu d’asséner l’image, enjoint le lecteur d’élaborer la sienne : Tu vois ce que je veux dire ? Ne me réponds pas, consigne seulement cette image dans ton lieu de mémoire intime et secret, je te le conseille en toute amitié !

 

[1] Anthony Grafton, Les Origines tragiques de l’érudition – Une histoire de la note en bas de page, « La Librairie du XX° siècle », Le Seuil, 1998.
[2] Andréas Pfersmann, « Le priapisme infrapaginal », communication à la Journée d’études sur la note infrapaginale organisée par le groupe de recherche Fabula, 8 novembre 2002, Paris-VII Jussieu.
[3] Dominique Aury, préface à Georges Mounin, Les problèmes théoriques de la traduction, « Bibliothèque des idées », Gallimard, 1965.
[4] Voir Houari Touati, L’Armoire à sagesse – Bibliothèques et collections en Islam, Aubier, 2003 ; illustrations hors texte 23a et 23b.
[5] Sur l’art de la mémoire, voir principalement Frances A. Yates, L’Art de la mémoire, « Bibliothèque des histoires », Gallimard, 1975 ; plus récemment, les travaux de Mary Carruthers : Le Livre de la Mémoire – La mémoire dans culture médiévale, éditions Macula, 2002, et Machina memorialis – Médiation, rhétorique et fabrication des images au Moyen Âge, « Bibliothèque des histoires », Gallimard, 2002.
[6] Le Livre de la Mémoire, op. cit., pp. 163-164.

 

Un cas particulier de priapisme infrapaginal  ? l'arbre généalogique.
Le rouleau qui établit la généalogie d'Edward IV depuis Adam et Eve, en passant par les rois Arthur et Cadwallader, jusqu'au trône d'Angleterre. © (Free Library of Philadelphia, ms Lewis E201, ca. 1461-1464).

 

 

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Vendredi 27 mai 2005

06: 25

 

masaccio
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Une fois encore, une échéance électorale s'approche sans que l'essentiel soit dit, écrit et répété à l'envi par ceux, journalistes et politiques, qui nourrissent le débat public. Je n'ai pas vu – et ne verrai donc pas, dans les deux jours à venir – la seule affiche que tous les partis, soutenus par l'État, devraient faire placarder sur le moindre pan de mur accessible aux regards :

Le 29 mai, votons !

L'abstention, me retournera-t-on, est une liberté comme une autre, déduite du jeu démocratique. Affirmation que je retourne comme une peau de lapin : dans la vie publique, l'abstention, c'est le Mal. Si l'on s'attache, avec si peu de conscience que ce soit, à la vie en démocratie, cette liberté de s'abstenir doit être rapprochée de celle que Dieu laissa à l'Homme, dans le jardin d'Éden, de se cacher pour tromper sa confiance. Une liberté collatérale, à l'image des dégâts que provoque une autre liberté, celle de s'entretuer.

Me rendre à l'école maternelle du quartier Arnaud-Bernard, satisfaire scrupuleusement aux formalités de l'isoloir, retrouver d'une année à l'autre les mêmes scrutateurs…, je suis tant attaché à ce rituel civil – l'un des derniers qui subsiste – que j'ai réussi, en dépit de cinq déménagements intra muros, à ne pas changer de bureau de vote. Après avoir, une première fois, oublié de signaler mon changement d'adresse au service municipal concerné et constaté que ma nouvelle carte d'électeur, retournée en mairie, m'attendait le matin du vote sous le coude du président de bureau, j'ai décidé de ne laisser perturber pour rien au monde, tant que j'habiterai Toulouse, mes habitudes de citoyen.

Nul angélisme, il me semble, dans cette passion épisodique  : en mon for intérieur, ce qu'imposent nombre des principes du suffrage universel chagrine en moi l'individualiste forcené. Incapable de me délecter d'un musée ou d'un concert faute de supporter la présence de mes contemporains dans mon dos, je peste jusqu'au matin du scrutin ; si, la veille, se joue un match de badminton qui me fait croiser en ville ou souffrir sous mes fenêtres une meute de supporteurs avinés, je n'en finis pas de me démener avec cette blessure narcissique de savoir que le bulletin de tels abrutis vaut même poids que le mien. Et quand je suis commis à m'exprimer sur la réduction à cinq ans du mandat présidentiel (dernier précieux temps long de notre vie publique), j'insulte tacitement ceux qui ont pu même en formuler l'idée et me prends – pire, je suppose – à rêver d'une fonction élective qui aurait la mort pour seule péremption, à l'image du souverain pontife (je sais : jusqu'à passer pour nourrir quelque coupable nostalgie de l'Ancien Régime, il n'y a qu'un pas). Mais je suis un être social et la démocratie qui, par chance, est le régime du pays dans lequel je vis n'est pas un libre-service, on ne saurait, à la carte, appliquer ses principes, bénéficier de ses bienfaits ni satisfaire aux obligations qui la perpétuent selon son goût, l'humeur du jour ou quelque opportunisme à courte vue.

Ainsi parlerait-on rigoureusement, me semble-t-il, plutôt que de droit, du devoir de vote attaché à la vie en démocratie de façon générale et au suffrage universel en particulier. Une phrase comme celle-ci, dès lors, prend un sens nouveau : Le 21 avril à Paris, à l’occasion de la célébration du soixantième anniversaire du devoir de vote des femmes françaises, réunissant les femmes ministres, des élues, des intellectuelles et des premières électrices de 1945, le président de la République a rappelé que « malgré les progrès récents, nous avons beaucoup à faire ». Et que dire de cette autre, ainsi amendée : Alors que les ressortissants communautaires résidant en France pourront voter et être éligibles aux élections municipales en 2001, la question du devoir de vote des résidents étrangers est plus que jamais d'actualité.

Dimanche, cette joie grave de me rendre aux urnes me fera me raser (le jour du Seigneur est ordinairement chômé pour mes joues) et cirer mes chaussures. Et je me dis qu'il suffirait sans doute que ce niveau élémentaire – ce degré zéro – de la conscience politique soit plus généralement ressenti et partagé pour que la face de nos sociétés en soit changée de façon significative.

 

Masaccio, L'Expulsion du Paradis terrestre, fresque (1426-1427), chapelle Brancacci, Santa Maria del Carmine, Florence.

 

06: 22

 

Matteo's saga

 

 

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[Vendredi, 11 h 42, par colis suivi]

Il est arrivé !

Un simple coup d'œil sur la table des matières me confirme que cette étude est un trésor. De ces livres qui permettent de ne pas désespérer tout à fait de la profession d'éditeur – il conviendrait toutefois que les éditions Payot acceptent l'idée de maintenir cet ouvrage dans leur fonds actif. Or, il semble que l'éditeur ait mis près de deux décennies à écouler le tirage de 1986, épuisé depuis moins de deux ans. Éternel problème de l'offre et de la demande.

Voilà à quoi ressemblait Matteo, l'Italien chinois. Il existe deux autres livres qui lui sont consacrés, disponibles quant à eux : l'un de Jacques Bésineau chez Desclée de Brouwer, l'autre d'Étienne Ducornet aux éditions du Cerf.

 

Matteo Ricci, peint par le jésuite Emmanuel Pereira (né Yu Wen-hui) peu avant la mort du père Matteo, devenu Li Madou. Rome, Maison généralice de la Compagnie de Jésus. © Université de Scranton, Pennsylvanie.

 

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Mercredi 25 mai 2005

06: 32

 

Saveurs du posthumain

 

De la survie en milieux hostiles [IX]
(Courts manuels portatifs – 11)

 

posthumain

 

L'avenir se prépare aujourd'hui, il convient de se familiariser avec ses signes avant-coureurs, un peu chaque jour. Il est ainsi des images, des sons, des saveurs auxquels il n'est pas vain de se frotter dès à présent, quitte à se faire peur.

Je suis un adepte forcené, je crois l'avoir dit, des entremets industriels (Charles Gervais, il est odieux mais c'est divin). C'est ainsi qu'il y a une dizaine d'années j'ai découvert avec émotion une ligne (le mot collection me vient plus spontanément) de crèmes desserts de la marque Mont Blanc intitulée Pastels. Comme l'indiquait son nom, le produit était conçu pour le plaisir des yeux. Lorsque j'ai dégoupillé ma première boîte en fer de Pastel saveur pistache, j'ai cru un instant me trouver devant le saint Graal : une matière à la texture et à la couleur improbables, un chrême transsubstantié défiait devant moi toute intuition quant à la consistance, à l'odeur et au goût qui m'attendaient en bouche. Je me souviens avoir acheté un ramequin d'une teinte violine fluo et une petite cuillère au manche jaune canari que je réservai à mes boulimies de Pastel pistache by Mont Blanc.

Il existait également une référence « Truffe » et, de mémoire, deux autres déclinaisons qui partageaient la caractéristique que leur couleur ne figurait dans aucun nuancier Pantone et que leur consommation n'impliquait, en définitive, qu'une référence facultative à la pistache, au chocolat ou au caramel. Je suppose que les experts en marketing qui dirigeaient les départements recherche et développement de l'agroalimentaire disposaient encore, à cette époque, d'une marge de manœuvre pour atteindre (parfois) de façon ludique les objectifs de croissance des ventes et de prise de parts de marché qui leur étaient fixés.

Une page semble avoir été tournée. On a cessé de jouer.

fortenchocolat

À partir de cette date environ, l'amateur de poires que je suis n'a plus trouvé sur les marchés que des fruits insipides à chair de savonnette. Je fais, depuis des années, des rêves inassouvis de passe-crassanes (et je ne parle pas de l'abricot, autre sujet de tristesse). J'aurais dû me montrer plus vigilant – plus sourcilleux, mais je le suis déjà tant, sur tant de registres – quand il me semblait qu'une bonne confiture me restituait au palais un écho agréable de fruit frais. Des yaourts de luxe, avec des morceaux de poire, ont même entretenu en moi, croyais-je, le souvenir pieux de la williams. J'ai cédé aux avances les plus complaisantes des linéaires, traqué mes saveurs perdues jusque dans les compositions les plus sophistiquées que l'industrie alimentaire inventait à mon usage.

Il y a quelques jours enfin, ma main s'est posée sur un pack de Petits Clafoutis aux cerises de La Laitière.

À la première bouchée, la certitude vous saisit qu'un terroriste a agi, que cette bombe gustative n'est qu'un avertissement, qu'un groupe armé prépare d'autres attentats dans d'autres rayons. Jamais la cerise ne vous a été si présente, son acidité mieux détournée. Vous découvrez la cerise dépassée, comme on le dit du coma, et plusieurs heures après, en dépit d'un scrupuleux brossage de dents, le concept de cerise persiste à requérir votre cerveau reptilien.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit, à la réflexion : procéder à un glissement progressif de la référence gustative du fruit naturel à sa reconstitution en laboratoire ; faire qu'à terme la cerise du marché semble un rappel, une évocation du goût officiel de la cerise géré au moyen d'additifs alimentaires de plus en plus performants. Ici, les exhausteurs de goût, qui relevaient dans la confiture la saveur du fruit, optimisent non plus le goût du fruit mais la sapidité de synthèse. La cerise du clafoutis n'est qu'une figurante, dont les jours sont probablement comptés. Elle se maintient parce qu'elle est encore un faire-valoir dont il sera bientôt loisible de se passer – dès qu'un marmot chipera une cerise à l'étal du rayon des fruits frais de l'hyper et se tournera vers sa mère pour lui dire de ne surtout pas en acheter, qu'elles ne sont pas bonnes, que celles du Petit Clafoutis en pots individuels qui fait son régal, elles, ont du goût.

Le dressage du parc humain passe d'abord par le formatage des sens. Il nous est donné d'observer, avec cette substitution de référence au principe de plaisir, l'une des méthodes les plus éprouvées de ce méticuleux travail de refondation d'Homo sapiens par lui-même. Ce même mode opératoire a d'ores et déjà fait ses preuves sur à peu près tout ce qui touche à son activité sexuelle, ses loisirs de masse, ses postures sociales, et l'on peut se féliciter de progrès significatifs et constants dans le domaine du corps, ultime enjeu et source promise des profits les plus exorbitants.

Je n'ai fait que découvrir, presque par hasard, le clafoutis de l'homme bionique, l'entremets des clones à venir. Ma gêne ne tient qu'à mon âge, puisque je dispose encore, stocké dans ma mémoire vive, du souvenir des bassines d'abricots que je dénoyautais chez ma grand-mère maternelle, quand revenait le grand jour des confitures (elle comptait les noyaux dont elle allait, au casse-noix, extraire l'amande (l'activateur de goût de l'époque) – une par pot, pas plus, car il était possible de s'empoisonner en en mangeant plusieurs d'affilée) ; après une matinée de ce pensum exquis, mes mains, mes joues, la chair de mon corps tout entier avaient saveur d'abricot. Qu'on se rassure, toutefois, ceux de mon temps mourront bien un jour, et avec eux cette mémoire interlope.

 

clafoutis

Après les Petits Clafoutis aux cerises de La Laitière, la prochaine étape de ma préparation au posthumain ? J'achète une paire de patins à roulettes et je me fais de nouveaux amis (et/ou de nouvelles amies, le doute s'installe, c'est bon signe). Afin de commencer à désapprendre le goût de l'âme.

 

Clichés : en haut, D.R. ; dans le texte, © Nestlé.

 

Mardi 24 mai 2005

21: 54

 

Matteo Ricci, on the road again

 

 

Un exemplaire du Palais de mémoire de Matteo Ricci se trouve actuellement en Bretagne, où un correspondant libraire l'a acquis pour moi via Internet auprès d'un de ses confrères lyonnais. Le précieux ouvrage doit m'être réexpédié avec quelques volumes devenus rares sur l'Inde, que ce libraire breton a trouvés pour moi. Il a reçu l'ouvrage tant recherché lundi et m'a demandé de le conserver quarante-huit heures, le temps de le lire, tant il lui paraît passionnant.
Merci aux lecteurs du blog qui se sont mis en quête de ce livre. Je préparerai, cela va de soi, un portrait en ligne de Matteo Ricci, ce jésuite italien parti évangéliser la Chine à la fin du seizième siècle.

[Mercredi, à l'heure du postier : Matteo quitte Saint-Péran, destination Toulouse. Dans la soute, un album sur l'Inde, imprimé il y a une trentaine d'années par l'imprimerie Draeger où travaillait mon père, livre que je n'ai pas retrouvé dans sa bibliothèque. Y figure le poème de Tagore que je cherche depuis des mois, dans lequel il compare le Taj à …une larme sur la joue du Temps.]

 

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Lundi 23 mai 2005

06: 56

 

Les parleuses

Sonate pour flûte traversière et clavecin

 

sonate

 

Je reviens des puces par la rue Saint-Bernard. Dans mon dos, la basilique, devant moi la foule clairsemée des flâneurs du dimanche matin. En tête, je suppose, quelques trilles des Suites françaises de Bach, comme il m'arrive souvent lorsque la trouvaille d'un livre orphelin à rafistoler et à couvrir de papier cristal rend mon pas plus léger [ce matin, il s'agit d'un exemplaire de Routes des Pyrénées de Paul Guiton, de 1939, dans la précieuse série des éditions Arthaud, illustré de photographies en noir et blanc reproduites en héliogravure – la neige, poudreuse, et les ombres d'un velours à exciter la jalousie d'un peintre – ou d'une couturière].

Soudain, mon oreille fait l'intéressante, prétend me détourner d'un des trop rares visages que l'on voit venir au-devant de soi porteur de quelque surcroît de grâce ou d'humanité.

L'accent est d'ici, ou d'un peu plus bas, peut-être : du Béarn ? L'une est flûtée, liée, lisse, légère et souple comme l'oiseau. L'autre est à cordes pincées – le petit claquement du sautereau ne saurait tromper, avec son plectre en plume de corbeau. La partition est écrite, elle semble l'avoir été bien avant que les instrumentistes ne se mettent en devoir de l'étudier. Elle a été jouée tant et tant de fois qu'elle est exécutée de mémoire, c'est ce qu'indique, plus encore que leur irréprochable relais, l'allègre connivence dont témoignent d'espiègles appoggiatures. Comme jamais, la flûte expie l'insistance urticante du clavecin, c'est elle qui emporte la mélodie, la lance à contre-vent, la courbe avant qu'elle ne ricoche comme un ramier sur la ligne des toits.

Mais que peuvent-elles bien (se) dire ? Peu importe. Rien. Et tout. Les premiers mots de l'une sont, dès la deuxième mesure, surlignés par l'ostinato de l'autre et la phrase se propage, contrapuntique, scellée par l'algèbre musicale la plus austère dans ses principes et la plus mutine dans ses effets. Sur les quelques dizaines de mètres de l'andante, il aura sans doute été question de passementerie, de cuisson des foies gras, de rhumatisme articulaire, de la fuite du temps.

Je me retourne, quitte à rompre un charme.

Elles ont, l'une et l'autre, surdosé à peine le lait de rinçage déjaunissant, un voile lilas court dans leurs cheveux. Elles ont ressorti le manteau d'hiver et l'écharpe, car il fait ce matin un petit froid humide qui n'est vraiment pas de saison. Mes concertistes trottinent, elles sont pimpantes.

Je songe au bel entretien de Jacob et de Joseph. Je songe à ce devoir de tisser le monde échu à la parole humaine – comme nous devons l'aube aux oiseaux et la joie de midi au torrent, qui n'oublie pas de couler.

 

Manuscrit de l'andante de la sonate en si mineur BWV 1030 pour flûte traversière et clavecin de Jean Sébastien Bach. © ordiecole.com.

 

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Vendredi 20 mai 2005

06: 24

 

Le goût de l'abricot

 

La Maison du milieu du monde (détail)

 

Dans le dossier qui contient les bribes d'un projet de roman, abandonné depuis, dont j'ai donné à lire ici le seul premier chapitre rédigé, je relis ce morceau de bravoure. Je prends le parti de l'offrir sans trop rougir aux lecteurs assidus du blog, qui n'ont pas démérité. apricot

 

Je trouve, ce matin, sur le plateau du petit déjeuner, une coupelle en opale dans laquelle Cyclamen a placé quelques abricots. Ce sont les premiers, je n’ose dire de la saison tant nous fait défaut cette amplitude qui qualifie les climats, tant pèse ici une météorologie dépourvue de toute humeur. Plus que le mouvement apparent du soleil, le retour d’un fruit dans les corbeilles ou d’un plat de légumes dont nous avions oublié la saveur suffit à scander la fuite des jours.

Au contraire de certains assortiments que les filles des cuisines agencent en laissant cours à leurs velléités de symétrie, à leur fantaisie ornementale, le récipient dans lequel ils ont été recueillis sans ordonnance les offre à ma vue dans toute leur impudeur. Ils forment un amas étroit que la main pourrait rafler d’un geste. Trois fruits sont juchés, calés entre les renflements et les interstices de ceux déposés dans le fond de la coupelle. Ils bombent leurs opulences duveteuses, leurs péricarpes d’organes clos sur le secret de leurs sucs. Comme la trace d’une fontanelle à peine refermée, l’esquisse de la fente affiche leur indéhiscence — le soleil seul ne saurait achever d’épanouir les drupes charnues et timides, dont il faut disjoindre les lèvres, aux abords desquelles les doigts, les dents et la langue doivent conjuguer leur désir.

J’ai souvent regretté qu’il ne soit pas possible de composer sur le mot abricot, ainsi que Bach l’a fait sur les notes correspondant aux lettres de son nom. J’éprouverais pourtant le plaisir le plus rare à improviser une fugue dont je saurais que la ligne mélodique entretient avec le fruit convoité une identité de structure, celle-ci passât-elle par l’apparente abstraction de la langue. Car, plus encore, s’il se peut, que la vue du fruit, en prononcer le nom rappelle aussitôt l’émoi contemplatif de l’entrevue avec quelque porte entrebâillée. Il m’arrive de le répéter plusieurs fois à lèvres muettes en croisant telle ou telle qui n’a émergé de l’enfance que depuis quelques mois, dont la rougeur aux joues dit assez que le fruit pubescent a pris cette teinte du ciel au couchant, qu’il se pigmente, se gorge, mime qu’il est prêt à s’entrouvrir à l’approche des dents.

 

abricot

 

Mercredi 18 mai 2005

06: 41

 

Qu'est-ce, au juste,
qu'un
lieu de mémoire ?

 

 

Lieu_de_memoire

 

Ainsi, pour exercer cette faculté du cerveau [la mémoire], doit-on,
selon le conseil de Simonide, choisir en pensée des lieux distincts,
se former des images des choses qu’on veut retenir,
puis ranger ces images dans les divers lieux.
Alors l’ordre des lieux conserve l’ordre des choses ;
les images rappellent les choses elles-mêmes.
Les lieux sont les tablettes de cire sur lesquelles on écrit ;
les images sont les lettres qu’on y trace.

blanc
Cicéron, De oratore, II, LXXXVI, 351-354.

 

Dans son grand traité sur la rhétorique, le De oratore, Cicéron raconte l’anecdote suivante : le poète grec Simonide de Céos [1] devait, au début d’un banquet, faire l’éloge de son hôte, qui le rémunérait pour cela. Or, Simonide associe dans son hommage les dieux jumeaux Castor et Pollux en leur dédiant une partie de son poème. L’hôte prévient alors Simonide qu’il ne lui versera que la moitié de la somme convenue.

Au cours du repas, Simonide est averti que deux jeunes gens sont à la porte et demandent à le voir personnellement, tout de suite. Il sort. Castor et Pollux – puisque ce sont bien eux qui viennent, à leur façon, payer l’autre moitié du salaire de Simonide en lui sauvant la vie – ont disparu. Car, à cet instant précis, le toit de la salle où se tenait le banquet s’écroule sur les invités restés à l’intérieur. Les familles venues récupérer leurs morts ne peuvent les identifier, tant la catastrophe a été terrible. C’est alors que Simonide se souvient de la place que chacun occupait à table et qu'il procède à l’identification de la dépouille de chaque convive.

C’est pour cette raison que Simonide reste connu comme l’inventeur, dans l’Antiquité, de l'art de la mémoire. À une époque où les supports de l’écrit étaient coûteux et peu maniables, où a fortiori n’existait la possibilité ni d’enregistrer et de conserver le son de la voix, ni de dupliquer l’écrit par la photocopie et encore moins d’organiser des bases de données privées sur micro-ordinateur personnel, la mémoire humaine a joué un rôle dont on imagine mal aujourd’hui l’importance pour ainsi dire vitale. D’où l’existence de méthodes, dûment transmises et enseignées, pour faciliter l’exercice de cette faculté.

La plus constante de ces méthodes a donc consisté, comme l'évoque Cicéron, à construire mentalement une architecture – temple, palais, forum, cloître – puissamment scandée (de colonnes, par exemple) ; et d'attribuer à chaque idée, chaque partie du texte à mémoriser un objet clef qui l'évoque : on procède à cette mise en images du texte par figuration directe ou symbolique, mais aussi par libre association, jeu de mots, rébus… Ce travail peut aboutir à une véritable métaphorisation, subtile, à soi seule poétique. Le choix de ces pense-bêtes est crucial, de leur force d'évocation pour soi-même (ou pour le lecteur, s'ils sont placés par le copiste en marge d'un manuscrit) dépendent la facilité de leur mémorisation et leur capacité à restituer, le moment venu, le propos qu'ils ont la charge de représenter – saint Thomas d'Aquin ira jusqu'à suggérer qu'il n'est pas coupable, dans ce cas, d'orner ces petits cailloux de figures désirables… Ces minuscules emblèmes iconiques doivent alors être déposés tout au long de la colonnade, dans l'ordre même du discours qu'ils balisent. Quand il s'agira de retrouver le texte ainsi transposé, pour le déclamer s'il s'agit d'une plaidoirie ou d'un discours politique, pour le marmotter s'il est support d'oraison, l'esprit viendra déambuler dans son lieu de mémoire, retrouvera l'une après l'autre chaque figurine et, avec elle, le fil du propos ainsi stocké.

Il est saisissant de constater que, depuis l’Antiquité jusqu’à au moins la fin de la Renaissance, une seule et même méthode, avec quelques variantes, a été donnée comme la plus sûre : associer les idées abstraites (et les mots qui désignent les choses) à des images et, surtout, ce qui est tout à fait crucial dans le dispositif, placer mentalement ces images à des endroits précis, dans un ordre précis, dans des lieux non moins précis – qui peuvent être des lieux imaginaires. Pendant près de deux millénaires, orateurs, avocats, hommes politiques, religieux ne procédèrent pas autrement pour mémoriser le texte de leurs harangues et de leurs homélies.

Dans l’Occident chrétien, saint Augustin, saint Thomas d’Aquin, Giordano Bruno – qui fut brûlé à Rome, il y a quatre siècles, en février 1600, l’année où s’ouvre symboliquement l’ère baroque – ont, entre autres, repris à leur compte, aménagé, transmis l’art de la mémoire ; l’historienne anglaise Frances A. Yates, dans son livre magnifique (voir la petite bibliographie que je propose ci-dessous), laisse entendre que ce dispositif mnémonique aura encore des échos jusqu’à l’aube du XX° siècle.

C’est dans cette longue, très longue tradition que trouve son origine la notion de lieu de mémoire ; son succès ces dernières années, dû à l’entreprise éditoriale de Pierre Nora [2], publiée sous ce titre dans les années 1980, a fait qu’on l’utilise aujourd’hui à tout propos sans soupçonner la discipline très précise qu’elle recouvre.

Voilà plusieurs années que me fascinent les perspectives ouvertes par ce chapitre largement méconnu de la culture occidentale. J'en ai tiré avec le plus grand profit nombre d'applications que j'ai intégrées à ma pratique professionnelle, mais d'abord à ma relation à l'écrit. Plusieurs promotions de mes étudiants en édition gardent sans doute le souvenir de la passion que j'ai pu mettre à leur démontrer comment leur pratique de l'ordinateur est, à bien des égards, tributaire d'une nouvelle mise en œuvre de l'art de la mémoire. Cela à une époque où, conjointement, d'autres historiens proposent une approche sensiblement novatrice des origines de l'écriture [3] et de la fonction essentiellement iconique des premiers systèmes graphiques — vaste et passionnant sujet sur lequel j'aimerais revenir (mais je redoute comme la peste le ton professoral que pourrait prendre le blog si je cède à la tentation d'y engouffrer une ferveur pédagogique sans emploi depuis bientôt deux ans [4]).

Il me fallait toutefois poser ce cadre d'ensemble puisque plusieurs chroniques en préparation, je m'en suis rendu compte après en avoir rédigé l'essentiel, renvoient plus ou moins explicitement à l'art de la mémoire.

 

[1] Poète grec né dans l’île de Céos (aujourd’hui Kéa) vers 556 av. J.-C., mort à Syracuse en 467 av. J.-C. Auteur d’élégies, d’odes et d’épigrammes. On lui doit le dernier ajout de quatre nouvelles lettres à l'alphabet grec, dont l'oméga.
[2] Sous la direction de Pierre Nora, Les Lieux de mémoire, « Bibliothèque des Histoires », série illustrée, 7 volumes, Gallimard, 1984 ; nouvelle édition dans la collection « Quarto », 3 volumes, 1997.
[3] Anne-Marie Christin, L’image écrite ou la Déraison graphique, Flammarion, 1999 ; nouvelle édition dans la collection de poche « Champs ». Je m'en tiens à la principale référence, sachant qu'une longue chronique serait nécessaire pour simplement indiquer les voies nouvelles des travaux initiés par les chercheurs qui travaillent autour d'Anne-Marie Christin. Je me permets – une fois n'est pas coutume – de renvoyer le lecteur curieux du cheminement qui est le mien à partir des thèmes évoqués ici à mon essai, De la page à l'écran.
[4] J'ai eu la charge du cours d'édition générale en BTS édition à Toulouse à partir de 1992. En 2003, j'ai malheureusement été contraint de retirer brutalement ma caution professionnelle et morale à mes employeurs privés, utilisant de fait ce qu'on nomme la clause de conscience. Or, il me semble que nous sommes à un moment clé de l'évolution de la communication écrite, qui impose que des professionnels seniors, selon le jargon, détenteurs d'une longue expérience de l'écrit dans le cadre de l'édition traditionnelle, assurent le pont, (pontifient…) entre le livre et les supports issus des sciences et technologies de l'information et de la communication (les S.T.I.C.). Pour cette raison, ne plus enseigner, ces temps-ci, creuse un manque quelque peu douloureux.

 

Bibliographie de base sur l'art de la mémoire

Frances A. Yates, L’Art de la mémoire, traduit de l’anglais par Daniel Arasse, « Bibliothèque des Histoires », Gallimard, 1975 (publication originale américaine : 1966).
Ivan Illich, Du lisible au visible – sur L’Art de lire de Hugues de Saint-Victor, traduit de l’anglais par Jacques Mignon, Éditions du Cerf, 1991.
Giulio Camilio, Le Théâtre de la mémoire, traduit de l’italien par Eva Cantavenera et Bertrand Schefer, Édition Allia, 2001 (publication originale : 1550).
Mary Carruthers, Le Livre de la mémoire – La mémoire dans la culture médiévale, traduit de l’anglais par Diane Meur, Éditions Macula, 2003 (publication originale anglaise : 1990).
Mary Carruthers, Machina memorialis – Méditation, rhétorique et fabrication des images au Moyen Âge, traduit de l’anglais par Fabienne Durand-Bogaert, « Bibliothèque des Histoires », Gallimard, 2003 (publication originale : 1998).
Paolo Rossi, Clavis universalis – Arts de la mémoire, logique combinatoire et langue universelle de Lulle à Leibniz, traduit de l’italien par Partrick Vighetti, Editions Jérôme Millon, 1993 (publication originale : 1983).

 

Lieu de mémoire, une tentative de figuration, Dominique Autié, © InTexte.

 

Lundi 16 mai 2005

06: 43

 

Deux volcans, deux lolitas ?…

 

 

lolita_lowry

 

J'entendais il y a encore peu de temps mon ami Jean-Paul Chavent, assidu de l'œuvre Nabokov, me parler de la nouvelle traduction de Lolita parue il y a quatre ans [1]. Certains s'en sont désolés, assez nettement. Jean-Paul nuance le propos : les textes sont de la matière vivante, et non lettres ou langue mortes, ils ont prise sur le temps et le temps a prise sur eux. Ce regard est aussi le mien, je le dis et le redis souvent ici même. Mais Jean-Paul tranche net quand j'évoque la traduction que Jacques Darras a donnée, en 1987, de Under the Volcano [2] : Non ! Quoi qu'il en soit du texte, ce livre ne peut pas s'intituler Sous le volcan ! Ce n'est pas possible [en italiques dans la conversation].

Pourtant, force m'est de constater que c'est à Jacques Darras que je dois d'être enfin entré dans ce texte difficile, quelque acception qu'on retienne pour ce qualificatif à l'approche d'un tel livre. Faute de lire assez couramment l'anglais, je ne saurais dire si la langue de Lowry, dans ce texte, est prise d'alcool au point que le régime du récit en soit si profondément affecté et que la pensée sorte de son lit. J'ai recours à cette métaphore fluviale pour tenter d'indiquer l'impression que je garde de la lecture ancienne de la première traduction, au cours de laquelle tout récit d'Au-dessous du volcan s'est perdu dans un effort désespéré du lecteur à maintenir son embarcation dans la ligne de ce qu'il devinait de la destination du courant – venant buter à tout instant sur les débris et les restes apparents d'un paysage dont l'essentiel est englouti sous les eaux. Si cette impression répond à quelque réalité du texte, il faut conclure que la première traduction, celle de Stephen Spriel et Clarisse Francillon, était la bonne, d'emblée.

Lowry, toutefois, argumente pied à pied – dans la lettre à son éditeur intégralement reproduite dans l'édition Darras – sur la construction de son roman, sur le chiffrage symbolique de l'architecture qu'il lui a voulue. Le propos est impressionnant à plus d'un titre. Il témoigne tout d'abord d'une ambition hautaine : Lowry modèle, façonne et cuit l'œuvre à la façon d'un dieu païen dans sa fournaise ; sans oublier qu'il fait le lit de ses exégètes à venir, prépare le travail de qui procédera à l'édition critique de son texte. Du commentaire de Lowry, on déduit encore que le personnage de Geoffrey Firmin, le consul dipsomane, n'est pas le sujet d'Au-dessous du volcan, mais une perle ténébreuse enchâssée dans l'écrin d'un fastueux dispositif littéraire. Nous sommes loin de l'autobiographie à peine romanesque de Jack London dans son John Barleycorn [3] comme de Milton Loftis, figure admirablement campée du père alcoolique qui soutient, tel un atlante, le roman de William Styron, Un Lit de ténèbres [4].

De sorte que, si je laisse de côté le récit de London, que l'alcool essouffle, nous disposons grâce à Styron du personnage de l'alcoolique, rendu avec un art sans faille, bouleversant de rigueur dans ses composés psychologiques, humain – presque trop humain ; et, avec Lowry, d'une pure manipulation alchimique par laquelle la dipsomanie (boire pour se détruire) se transmue en littérature – en monument littéraire, en massif volcanique. Dans l'un et l'autre cas, la tâche du traducteur n'est pas exactement la même, me semble-t-il, et je reste troublé d'avoir dû recourir à cette seconde traduction, plus fluide, proposée par Jacques Darras, pour accéder enfin au livre de Lowry. Sans la moindre certitude, je laisse cependant la question ouverte : quel est le prix de cette aisance dans une stricte perspective littéraire, celle très fermement revendiquée par l'auteur ?

L'année dernière, je me suis procuré un exemplaire d'une réimpression tardive, mais de belle facture typographique, de la première traduction d'Au-dessous du volcan au Club français du livre. Je n'exclus pas que l'absence de marges et la grisaille du volume de poche dans lequel j'ai découvert ce texte, voilà plus de quinze ans, n'aient pesé lourd dans ma gêne : je me suis promis de relire, un jour, la version de Jacques Darras et, non pas de la comparer page à page à la traduction définitive de 1960 – pensum dont je suis intimement persuadé qu'il ne m'enseignerait rien –, mais d'enchaîner, dans la foulée, avec l'originale. D'un seul trait, comme je sifflais coup sur coup les verres de whisky il y a vingt ans.

C'est à ce prix qu'il y a cinq ans, préparant une communication libre sur la Sulamite pour un congrès d'exégètes (mais dix traductions différentes, cette fois, ont été requises), il me semble avoir entrevu, comme en rêve – je pèse mes mots, mais j'en souhaiterais, ici, un plus ténu encore – une infime pulsation de ce qui fut, peut-être, la langue du Cantique des Cantiques.

 

au_dessous_du_volcan

 

[1] Vladimir Nabokov, Lolita, traduction de Maurice Couturier. Gallimard, 468 pages, 2001.
[2] Malcolm Lowry, Sous le volcan, traduction de Jacques Darras, Grasset, 1987.
[3] Traduit de l'anglais par Louis Postif, Phébus, collection « Libretto », 2000.
[4] Traduit de l'anglais par Michel Arnaud, Gallimard, 1953 ; diponible en collection de poche « L'Imaginaire ».

Lolita, affiche du film de Stanley Kubrick (1962).
En médaillon : Malcolm Lowry, D.R.
Au-dessous du Volcan, deuxième édition française, Corréa, 1950. Traduction de Stephen Spriel et Clarisse Francillon, qui rédigea la préface de Malcolm Lowry à cette édition à partir de notes que l'auteur lui avait dictées. Pour les bibliophiles invétérés, la toute première édition est celle du Club français du livre, en 1949, dans cette même traduction. L'édition définitive sera mise au point en 1960 et publiée par Buchet-Chastel (c'est cette version qui est actuellement disponible au format de poche « Folio » de Gallimard. Dès l'origine, Maurice Nadeau a été l'artisan de l'introduction en France de ce livre et, plus largement, de l'œuvre de Malcolm Lowry.

 

Dimanche 15 mai 2005

09: 46

 

Avis de recherche

 

 

matteo_ricciJe recherche de façon urgente, pour un travail personnel en cours, l'ouvrage suivant :

Jonathan D. Spence
Le Palais de mémoire de Matteo Ricci
Éditions Payot, 1986 – I.S.B.N. : 2-228-88090-2
Prix de vente public : 21,50 €.

L'ouvrage est épuisé depuis peu de temps, de sorte qu'il figure encore comme disponible sur les sites de vente en ligne. Les libraires ne peuvent toutefois pas me le procurer et il n'est pas encore en circulation sur les réseaux des libraires d'ancien.
Il se peut toutefois qu'un exemplaire subsiste dans les rayons d'un libraire de Paris, de province, de Belgique ou de Suisse.
Je remercie le lecteur qui le repérerait. Il lui suffirait de demander au libraire de me le réserver et de m'indiquer les coordonnées téléphoniques de celui-ci par un simple courrier électronique.
Si mon lecteur est joueur, je ne prendrai pas mal qu'il spécule : je n'ai guère le temps de me rendre en bibliothèque, et ce livre m'est vraiment nécessaire…
Une marque de reconnaissance pourra même s'ajuster aux goûts personnels de mon bienfaiteur.

 

[Un exemplaire de l'ouvrage m'a été procuré par un libraire dans le mois qui a suivi cet appel.]

 

Vendredi 13 mai 2005

06: 34

 

Il faut parfois qu'un écrivain meure

 

 

 

assouline

 

Je m'arrête un instant sur ce défaut de subjonctif.


assouline_zoom

 

Je n'en fais pas une affaire de personne, a priori – quoique Pierre Assouline compte parmi les professionnels de l'écrit, qui tirent salaires et droits d'auteur de leur production et en vivent ; quoique Le Monde, dont la griffe figure en bandeau, héberge La République des livres. Je ne juge pas, en la circonstance, du contenu du blog de Pierre Assouline. Je pourrais, en revanche, m'étonner qu'une telle faute – dont je vais tenter de démontrer qu'elle n'est pas tout à fait une coquille, qu'elle en est même le contraire – n'ait toujours pas été corrigée plus de vingt-quatre heures après la mise en ligne de cette chronique. Je procède en entomologiste, je prends mes pinces, délicatement je me saisis de mon spécimen et je le pose sur ma table de travail.

La coquille, terme du jargon des imprimeurs (plus particulièrement des protes, les contremaîtres qui dirigeaient les correcteurs dans les ateliers d'imprimerie au plomb [1]), désigne la faute typographique dont est responsable la substitution d'une lettre à une autre, ou son omission, ou son rajout indu. C'est la faute de frappe de la secrétaire et du claviste. Elle n'est pas le fruit de la seule inattention : la coquille [2] peut trahir une forme tenace de dysgraphie – une pénible dyslexie des doigts sur le clavier ; de nos jours, l'hypnose légère provoquée par la luminescence de l'écran d'ordinateur, si elle ne la favorise, la rend plus retorse pour le scripteur contraint de se relire en temps réel.

L'auteur de la faute relevée ici ne peut plaider la coquille. Ici, c'est la langue qui a fourché. Le subjonctif ne s'est pas imposé à la façon dont le bras se lève, sans ordre préalable conscient, pour protéger le visage d'un projectile qui vient dans sa direction, ou dont la main droite, chez l'individu communément latéralisé, se tend pour saisir le verre ou le crayon.

Irai-je plus loin ? Cette conjugaison défectueuse est la dernière des fautes que l'organisme est susceptible de laisser passer : le mode verbal, au contraire de la subtilité syntaxique ou lexicale (on ne saurait non plus, mais pour de tout autres raisons, plaider les circonstances atténuantes de la faute frappe devant un martyrologue), n'est pas affaire de surface, de vernis, de style, d'épiderme ; le verbe relève du système nerveux central. La désorganisation des gestes reste le premier symptôme, le plus évident, des grandes atteintes neurologiques.

Tout ce qui précède revient à dire que ce défaut de subjonctif signale un déficit du métabolisme.

Je fais bien entendu le crédit à l'écrivain de métier de connaître la règle qu'il aurait dû appliquer. J'affirme simplement qu'une telle règle ne s'applique pas : elle opère sans préavis, les processus les plus affinés du corps engagé tout entier, sous contrôle du cerveau, dans le geste d'écrire produisent l'effet de la règle en libérant celui qui écrit de toute contrainte. Je vérifie martyrologe, par acquis de conscience, mais je constate qu'un subjonctif – toujours superbe d'élégance, même convoqué dans la phrase la plus terne – s'est inscrit dans le texte que je suis en train d'écrire.

Si c'est un imparfait du subjonctif qui s'est posé sur l'écran ou le papier, celui-ci presque toujours me fait lever le crayon, éloigner un instant les doigts du clavier pour une brève pause de jubilation. Comme jubilent, je suppose, celui dont le corps entraîné a gagné une compétition, le peintre qui vient de poser la touche sublime, la cantatrice dont la voix revient sereine des confins de sa tessiture : la première action de grâce va aux muscles, à la main, aux cordes vocales avant de se reconnaître le moindre mérite moral dû à la discipline d'un entraînement, du métier ou des vocalises.

Voilà pourquoi je ressens, découvrant cette ligne inaugurale porteuse d'un tel symptôme, la sorte d'effroi qui, médecin, me saisirait devant le scanner d'un patient venu pour une consultation de routine, sur lequel un tératome ou quelque nodule malin rendrait soudain pathétique le sourire repu de l'homme en bonne santé qui me fait face.

 

[1] Recherches historiques sur la coquille des imprimeurs, par Arnould Locard, Lyon, Alexandre Rey, Imprimeur de l'Académie, 1892 ; reprint par l'Association Mathieu Vivian, septembre 1995.
[2] Dite encore couille, dans l'argot des typographes (la coquille fatale sur le mot coquille produisant ledit substantif) ; Dictionnaire de la langue verte typographique, précédé d'une Monographie des typographes et suivi des Chants dus à la Muse typographique, par Eugène Boutmy, correcteur d'imprimerie, Paris, Isidore Liseux, éditeur, 1878.

Capture d'écran du blog de Pierre Assouline réalisée le 12 mai 2005, soit deux jours après la mise en ligne de la chronique incriminée.

 

Mercredi 11 mai 2005

06: 42

 

Léon-Paul Fargue
Un blogueur sous l'Occupation

fargue

 

Rouvrons l'album de famille.
Les véhicules, solides ou baroques, qui figuraient
sur les photographies prises par nos parents se lèvent des pages
comme des fantômes pour nous offrir leurs vieux services.
La race fiacreuse a retrouvé sa vogue.
Et mes souvenirs me feuillettent le cœur.

blanc
Déjeuners de soleil, p. 8.

 

J'aime ces circonstances qui vous font vous plaquer la paume sur le front : Mais c'est bien sûr ! Lorsque Joseph Clemente – graveur et typographe, ami professionnel – m'a offert deux pages de Léon-Paul Fargue sur les vertus du silence, je n'ai eu de cesse que je n'aie trouvé un exemplaire d'époque du recueil d'où il les avait tirées pour moi. J'avais bien dû lire quelques poèmes en prose de l'auteur du Piéton de Paris, mais tant de fermeté et d'élégance dans le propos pour imposer la nécessaire vertu du silence eut force conviction.

La lecture d'un trait de Déjeuners de soleil [1], déniché d'un clic de souris chez un libraire d'ancien de Perpignan et reçu quatre jours plus tard par voie postale, me fit mettre la main, dans les deux semaines qui suivirent, sur trois ou quatre volumes impeccablement conservés de la collection blanche de Gallimard (je ne voyais plus que des Fargue sur chaque éventaire de bouquiniste aux puces le dimanche matin, on les avait sortis pour moi !) ; j'en commandai deux autres encore sur Internet, dont les Dîners de lune qui, vous l'aviez pressenti je suppose, constitua en décembre 1952 la suite posthume des Déjeuners….

En quelques jours, j'avais donc rassemblé l'essentiel de ce que Léon-Paul Fargue a fait paraître de ces textes brefs, de trois à six pages imprimées dans une typographie assez large et qu'il range lui-même sous la bannière d'un genre, la chronique, dont il écrit qu'il est admirablement inutile, mais tout aussi indispensable qu'une robe de femme. Pourtant, à bien les lire jusqu'entre leurs lignes, ces textes écrits dans la capitale occupée par un amoureux de Paris qui fait mine de prendre son mal en patience ont dû, en son temps, offrir à leurs lecteurs un breuvage dopant contre le défaitisme, la lassitude et la tentation du reniement.

Toutefois, il est vrai que le premier mouvement est de s'abandonner à cette écriture savoureuse, tour à tour délicate, pimentée, suave, comme se succèdent les saveurs d'un repas dosées par amour de l'hôte qu'on accueille – mais avec la gourmandise incorrigible qui signe l'authentique maître queux.

Dans Lanterne magique, délicieux volume aux proportions matérielles d'écrin publié en 1944 par le tout jeune Robert Laffont, qui faisait ses premières armes d'éditeur à Marseille, Fargue relate sa visite de badaud au petit musée du Conservatoire : Je reviens de rêver. Je pourrais m'en tenir au pur enchantement de ces quatre simples mots ! Mais les trois pages qu'ils annoncent sont une splendeur :

[…] Quant au beau métier de luthier, c'est peut-être un de ceux que j'aurais aimé pratiquer… Ces vaisseaux rentrés au port, ces petits corps galbés de femmes et d'enfants aux formes pures, aux hanches parfaites, ces agrès ingénieux d'oiseaux et d'insectes aux nez brillants, aux nerfs marins, aux muscles bien pris dans leurs aponévroses, ne parlent plus, ne chantent plus, ne souffrent plus. Mais ils vibrent parfois encore, ils sont sensibles aux moindres bruits. Ils me font penser au vers de Verlaine, à ce vers qui va si loin : L'inflexion des voix chères qui se sont tues… […]
Les essences les plus nobles, amoureusement sculptées, rigoureusement assemblées, l'ébène, le cèdre, le cyprès, le citronnier sont leur matière et leur domaine. Les éclisses d'épinettes et de clavecins ainsi que les fonds de violes, de théorbes, de luths et de guitares sont rompus de marqueteries impeccables, précises comme des pâtisseries mathématiques. En vermeil, en argent ciselé ou niellé sont les bagues, les viroles et les anneaux qui montent aux doigts noirs des hautbois et des flûtes. Les serpents et les cornets s'emmirlitonnent d'arabesques qui sont des chefs-d'œuvre de gainerie. L'écaille, l'ivoire, la nacre, les matériaux les plus délicats de la tabletterie posent leurs faces-à-main aux visage des mandores et des pochettes, des virginales et des tympanons.

Je suspens ici le texte, à contrecœur, étourdi par cette langue qui jubile.

Je me suis tapé sur le front, disais-je ? Bien entendu ! Par la taille, par le régime de la langue, par la fonction qu'ils s'assignent, ces textes de Fargue sont des posts pour nos blogs ! C'est pourquoi je fais sans hésiter un blogueur avant la lettre de l'homme qui a pu écrire et publier pendant ces années noires :

Je voudrais dessiner aujourd'hui cette fleur fragile comme une poudre de fraîcheur sur un fruit nouveau, comme la rougeur sur une joue timide et qu'on appelle la confiance : elle donne le sentiment et peut-être la sensation la plus complète et la plus douce que nous puissions éprouver, la plus féconde aussi […]. Si nous en voulons tant aujourd'hui à quelques hommes, c'est avant tout parce qu'ils nous ont fait perdre la confiance que nous avions encore en eux. C'est la pire des trahisons, le pire des abandons, le pire des crimes, et nous ne pouvons le leur pardonner. Ils ont tué notre confiance, ils ont fait naître dans notre cœur la bête fétide, la puantise du doute. C'est bien cela l'ennemi : c'est celui dans lequel nous ne croyons plus. Car les hommes vivent de confiance et ils meurent de doutes [2].

Du coup, au moment de faire place dans ma bibliothèque à la petite dizaine de tranches qui devaient venir se glisser entre le poète Pierre Emmanuel et Dominique Fernandez (à une main de Jean Follain), parcourant les rayons bien-aimés, j'ai trouvé à Léon-Paul Fargue une belle liste de liens connivents dans les catacombes de la blogosphère : quelques invitations à rendre, ici même, les jours où l'inspiration viendrait à me manquer.

 

[1] Tous les volumes auxquels il est fait référence dans cette chronique sont accessibles d'occasion en édition d'époque, souvent en nombreux exemplaires, sur livre-rare-book, le portail des bouquinistes francophones.
[2] Lanterne magique, pp. 270-271.

Léon-Paul Fargue (1876-1947) en 1945, © Les éditions Sous la lampe (qui proposent un excellent site en hommage à Fargue, dont elles rééditent des textes devenus introuvables).

 

 

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Lundi 9 mai 2005

06: 24

 

Une passion allemande

 

 

furtwangler

 

Je dois à Philippe[s] cette version de la Passion selon saint Matthieu. J'en ignorais jusqu'à l'existence et, l'eussé-je croisée dans les bacs d'un disquaire ou dans quelque publication, il n'est pas certain que je me serais précipité pour l'acquérir. Si je précise que l'enregistrement est, pour l'heure, indisponible en France, il me faut vraiment reconnaître ma dette à la ténacité d'un homme, fin connaisseur et subtil passeur de Bach [1].

Je ne gloserai pas, ce matin, ce document sonore auquel plusieurs auditions ont fini par me lier d'assuétude. Je ne reviendrai pas non plus sur la vertu cardinale de cette interprétation, ayant tendance à faire un préalable de la lenteur à toute fréquentation de l'œuvre chorale de Bach, à cette Passion en particulier. J'ai conscience de n'être en mesure, à peu près, d'étayer mon propos que par cette exécrable mise en avant d'un goût personnel, qui ne dit rien à force d'entêtement (À chacun son sale goût, tranchait avec une parfaite autorité la mère de ma mère).

Je vais, en revanche, m'avancer un instant sur un terrain bien plus problématique, dont il n'est pas certain que je sorte indemne ; tant il est peu probable que cette brève chronique parvienne à formuler, ni même à suggérer, le propos qu'elle s'assigne. J'envisage, pour une fois, une avalanche de commentaires éclairés de la part de lecteurs qui ne manqueront pas, à juste titre, de pointer qu'un tel sujet me dépasse. Il se peut que cette audace à sortir de mes marques ne me soit inspirée par lassitude, comme une sorte de tentative archaïque pour conjurer le climat – lancer une fusée contre cet hiver qui n'en finit pas (Dieu sait pourtant si je déteste la chaleur glauque des étés toulousains !), avec son humidité délétère qui imbibe le cerveau et provoque cette hantise quasi fœtale du petit froid du soir, qui interdit de veiller.

Pour tenter de faire bref, cette Passion de Furtwängler m'a soudain tiré par la manche : et si le débat sur l'Europe tenait, in fine, dans cette inqualifiable mood (humeur, disposition, état du ciel intime, ni même le gros mot cénesthésie décidément ne conviennent, il n'y a que l'anglais mood qui dise cela) dans laquelle me plongent aujourd'hui les tonalités, les couleurs, les systoles et les diastoles de cette musique ? Je parle bien de Bach par Furtwängler – à la façon, très précisément, dont mes vingt ou trente disques de Peter Hammil, sur lesquels je me précipite sans préavis, un soir au lieu d'aller me coucher avec un bon livre – en général à chaque changement de saison –, sont mon english mood.

La seule question à poser à nos gouvernants (je songe moins à la prochaine échéance électorale qu'à une Europe à longue portée, au temps long de notre séjour de citoyens sur cette planète) pourrait se formuler ainsi : s'imposerait-il encore à Brahms d'intituler son opus 45 Ein Deutsches Requiem ? Ce qui revient à se préoccuper de ce que signifie l'Europe dans les mêmes termes, peu s'en faut, que d'autres utilisent pour scruter le devenir de la couche d'ozone.

Dois-je vraiment m'excuser d'une approche aussi peu politique ? J'en suis, sur ce registre – et sur nombre d'autres, qui règlent ma vie quotidienne –, resté à la théorie des climats. Mon écoute de « la saint Matthieu » de « Furt » – comme vous dites, cher Philippe[s] – est éhontément météorologique. Puissiez-vous n'en être pas trop horrifié.

 

[1] À l'occasion de nos échanges, Philippe[s] m'a également indiqué le délicieux petit volume que Gilles Cantagrel a consacré aux quelques semaines de formation que le jeune Bach a passées auprès du maître Dietrich Buxtehude, de l'automne 1705 à janvier 1706 (La Rencontre de Lübeck, Bach et Buxtehude, Desclée de Brouwer, 2003). La lecture d'un précédent ouvrage de l'auteur, Le Moulin et la rivière, air et variations sur Bach (Fayard, 1998) m'avait été un enchantement.

Wilhelm Furtwängler, Berlin, 1930, © Société Wilhelm Furtwängler.
Johann Sebastian Bach, Matthäus-Passion BWV 244. Enregistrement public, avril 1954 à Vienne. Solistes : Anton Dermota, Dietrich Fischer-Dieskau, Elisabeth Grümmer, Marga Höffgen, Otto Edelmann, Wiener Philarmoniker et chœurs sous la direction de Wilhelm Furtwängler. Enregistrement monophonique. Double CD EMI Classics 7243 5 65510 2 (actuellement disponible en Allemagne).

 

Vendredi 6 mai 2005

06: 19

 

………………………… Joseph et ses frères

 

 

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L'histoire de Jacob et de Joseph occupe une place centrale dans le second mouvement de la Genèse, lui-même consacré aux Patriarches.

La douzième sourate du Coran la tisse de nouveau. Et Thomas Mann encore l'a écrite dans une tétralogie de plus de quinze cents pages [1]. Ces épisodes du récit biblique offrent un exemple parfait entre tous de ce que j'ai déjà évoqué ici comme un appel à l'actuation par l'écriture.

Thomas Mann a discerné dans la figure de Joseph l'un des ressorts les plus humains de l'Ancien Testament, mais aussi un nœud critique du récit où ce matériau – cette argile humaine – reste à l'état de principe à peine énoncé, de story-board dirait-on de nos jours – boule glaiseuse de langue originaire qui appelle le potier. Il en va ainsi, par excellence, du combat de Jacob avec l'Ange, si énigmatique dans son économie narrative tel qu'il figure dans la Genèse. Le texte semble attendre qu'on le déplie, qu'on le déploie, ce que fait Thomas Mann.

Mais il y a aussi ces temps plus explicites, plus apparemment limpides, qui suscitent l'interprétation. Nous sommes ici bien en deçà de l'exégèse et à cent lieues de toute paraphrase, dans une région intime du texte où lecture et écriture se confondent. Il me semble – pure intuition, car je m'avance ici à mains nues, laissant de côté toute érudition, tout recours savant, ne faisant parler que ma propre empathie pour le texte écrit sans relâche, dont Thomas Mann me tend le témoin, comme dans une course de relais – il me semble donc que cette lecture qui s'écrit puisse être un écho de la tradition orale, avant qu'un texte de référence ne soit fixé, quand étaient indémêlables les mots sacrés du mythe et le verbe du passeur – quand la langue du récitant était elle-même sacrée par contagion du mythe qu'elle transmettait.

Il y a, par exemple, cette idée terrible et magnifique, que Thomas Mann glisse dans le récit de Jacob (ou qu'il déplie, comme un drap mis à l'étendage), que Dieu puisse se montrer jaloux de l'amour humain. Jacob aime tendrement Rachel, que Dieu frappe de stérilité, et c'est Léa qui lui donnera des enfants [2].

La substance, c'est que la sanction divine n'était pas dirigée contre Rachel, ou du moins pas principalement ; et qu'elle ne se proposait pas non plus de favoriser Léa ; le châtiment était infligé à Jacob pour l'instruire et lui signifier que la tendre et partiale glorification de son amour, l'orgueil qu'il mettait à le flatter et à l'affirmer, n'avaient point l'approbation d'Élohim ; pourtant cette tendance à élire un être entre tous et à lui marquer une préférence exaltée, cette fierté d'un sentiment qui se soustrayait à tout jugement étranger, exigeant que le monde l'admît avec ferveur, n'étaient que l'imitation d'un modèle auguste reproduit sur le plan terrestre. Jacob fut-il donc châtié parce que son sentiment souverain était une imitation ? Précisément. Ici il convient d'être circonspect. Mais même après un scrupuleux examen de ce qui précède, il ne saurait subsister un doute sur le motif suprême qui dicta la sanction : Élohim fut jaloux d'un privilège qu'il tenait à caractériser comme sien propre, en humiliant l'amour orgueilleux de Jacob.

Avec une modestie apparente qui ne doit cependant pas éluder la portée du propos, Thomas Mann situe son entreprise sur le registre du commentaire – développer le Comment ? où le texte biblique s'en tient au Quoi ?, compenser le préjudice qu'une concision et un laconisme excessifs [du récit tel qu'il figure dans la Genèse] infligent à la vérité [3] :

Qu'on ne nous croie pourtant pas insensible au blâme – exprimé ou tacite, et sans doute tu par courtoisie, – qui s'adresse à notre exposé, à notre mise au point de l'histoire. Nos objecteurs arguent que la forme concise sous laquelle elle figure dans le texte d'origine ne saurait être surpassée, et que notre entreprise entière, qui par ailleurs n'a déjà que trop duré, est peine perdue. Mais depuis quand un commentateur fait-il concurrence à son texte ? Et l'explication du Comment ne comporte-t-elle pas une dignité et une importance vitales aussi grandes que la tradition affirmant le Quoi ? La vie ne s'accomplit-elle pas tout d'abord dans le Comment ? Rappelons ici ce qui déjà fut indiqué précédemment : avant que l'histoire ne fût racontée pour la première fois, elle s'était déjà racontée elle-même avec une précision où la Vie seule excelle, et à laquelle le narrateur n'a ni l'espoir ni la perspective d'atteindre. Il ne peut que s'en rapprocher, en servant le Comment de la vie plus loyalement que n'a condescendu à le faire l'esprit lapidaire du Quoi. Au reste, si jamais loyauté de commentateur s'impose, c'est bien à l'égard de la femme de Putiphar et du propos que selon la tradition elle est censée avoir crûment proféré [4].

Thomas Mann recourt ailleurs à une autre métaphore pour évoquer ce travail de la langue qui sasse et ressasse le récit des origines : il dépeint le chant alterné de Jacob et Joseph, le soir au puits ou devant la tente.

Il ne racontait là que des choses connues. Tous ceux de sa tribu et de sa parenté savaient par cœur, depuis l'enfance, l'enchaînement des générations successives ; le vieillard profitait de l'occasion pour les énumérer, et les attester, en causant avec son fils. Joseph comprit que l'entretien allait devenir beau, tourner au bel entretien ; il ne viserait plus à un échange de connaissances utiles, à une entente au sujet de problèmes d'ordre pratique ou spirituel, mais à la simple nomenclature d'événements qu'aucun des deux n'ignorait, thèmes de réminiscences et de confirmations édifiantes, dialogue, chant alterné comme celui des bergers, la nuit, près des feux, quand ils commençaient : « Sais-tu cela ? Je le sais fort bien [5]».

Quel plus bel usage des mots concevoir que celui qui préside au bel entretien ! Jamais je n'ai moins compté le temps qu'en laissant travailler ce parfait métier à tisser qu'est le texte alterné de Mann. Jamais il ne m'a semblé plus vain de prétendre à mieux faire, écrivant, que de convier mes hôtes à ce ressassement.

 

[1] Thomas Mann, Joseph et ses frères : I – Les Histoires de Jacob : II – Le jeune Joseph ; III – Joseph en Égypte ; IV – Joseph le Nourricier ; traduits de l'allemand par Louis Vic (tome I) et par Louise Servicen (tomes II, III, IV), Gallimard, respectivement 1935, 1936, 1938, 1948.
[2] Les Histoires de Jacob, pp. 281-282.
[3] Joseph en Égypte, pp. 285-286.
[4] Genèse, XXXIX : 1. Joseph ayant donc été mené en Égypte, Putiphar Égyptien, eunuque de Pharaon, et général de ses troupes, l'acheta à des Ismaélites qui l'y avaient amené.5. Le Seigneur bénit la maison de l'Égyptien à cause de Joseph, et il multiplia tout son bien, tant à la ville qu'à la campagne :6. En sorte que son maître n'avait d'autre soin que de se mettre à table et de manger. Or, Joseph était beau de visage et très agréable.7. Longtemps après, sa maîtresse jeta les yeux sur lui, et lui dit : Dormez avec moi. (Traduction Lemaître de Sacy.)
[5] Les Histoires de Jacob, pp. 98-103.

Gustave Moreau, Jacob et l'Ange, 1878,
© Musée Gustave Moreau, Paris.

 

Mercredi 4 mai 2005

06: 28

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

Accident ou attentat ?
Il y a un éléphant sur le tuyau

Tais-toi, tu dérailles (suite)

 

 

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Sans doute convient-il de s'interroger, sans peur des contre-courants et des rapides, sur la tendance, lourde ces temps-ci, qui consiste à invoquer les neurosciences au moindre lapsus : véritable compulsion qui consiste à exhiber les deux lobes du cerveau humain – alternativement avec l'hélice d'ADN, double elle aussi – un peu comme certains messieurs ouvrent vite fait les deux pans de leur macfarlane.

Cela a commencé, il y quelques lustres désormais, avec l'autisme. Force est de constater que cette approche, appliquée à cette pathologie précise, n'a pas été sans mérites. Mais on sait quel mauvais coton une grande découverte peut inciter à filer.

Dans son petit livre [1], Jean-Louis Pedinelli fait la part un peu trop belle à mon goût à l'approche neuropsychologique et cognitive de l'alexithymie : trente-cinq pages sur une centaine de texte utile. Il semble tout d'abord y avoir une contradiction à mentionner le taux exorbitant de prévalence de la pathologie décrite comme telle par ses inventeurs américains (8 % de la population globale des pays occidentaux) et à enfourcher le destrier des neurosciences pour suggérer que tous ces gens souffriraient d'un mauvais transit neuronal entre leur cerveau gauche et leur cerveau droit (les Allemands disposent d'une merveilleuse expression populaire pour stigmatiser ces courants qui ne passent pas, entre les êtres – donc, par extension du domaine de la métaphore – entre les cellules : Il y a un éléphant sur le tuyau).

Si ce n'est pas se défausser !… si ce n'est pas conspuer l'hypothèse de l'âme ! si ce n'est pas le dernier stade de la pensée laïque dans toute son horreur ! si ce n'est pas renvoyer à la solitude de son drame (je tente de peser mes mots) celle ou celui que la moindre mise en situation tétanise, derrière quoi se profile le spectre d'une mise en demeure de nommer, pour soi-même, l'effet que produit l'autre-qui-passe, l'autre-qui-s'approche, l'autre-qui-va-peut-être-[vous]-parler. L'autre devant qui il faudrait alors que ma langue ait figure humaine.

Je ne peux m'empêcher de songer aux effet qu'eurent sur moi les premiers échos des recherches menées pour isoler le gène de l'alcoolisme. Moi qui suis fils, petit-fils et arrière-petit-fils d'ouvriers imprimeurs du côté de mon père comme de ma mère, vous imaginez ! Je me contente, depuis toujours, d'indiquer que j'avais, sans doute, du plomb dans mon biberon, ce qui évoque une pathologie bien repérée, sans doute connue depuis les premiers héritiers de Gutenberg, le saturnisme : non-élimination du plomb par l'organisme, avec sa prophylaxie empirique qui consistait, pour les ouvriers typographes, à absorber de grandes quantités de lait (réputé fixer les particules de plomb et les drainer vers la filière digestive, qui les élimine). Le démantèlement de l'Imprimerie nationale aura pour seul bénéfice de nous éviter une tentative d'approche novatrice du saturnisme par les neurosciences.

Car je ne peux croire qu'en l'occurrence ce déraillement-là soit purement fortuit. Il reste, pour l'essentiel, à procéder à une mise au jour des motifs inavouables des sectateurs du tout neurologique. Trop polis, trop propres, trop invasifs pour être honnêtes. Quand je dis « mise au jour », j'entends une information argumentée et lisible à l'usage du tout venant (semblable à celle qui nous a alertés, en son temps, contre les méfaits des colorants et autres additifs alimentaires du genre E320) qui fasse que, le plus tôt possible, tout individu qui se verra confronté au discours codé d'un thérapeute (ou d'un journaliste perroquet) ait le cran de rétorquer : Voulez-vous laisser mes hémisphères cérébraux tranquilles et vous mêler de ce qui vous regarde.

 

[1] Jean-Louis Pedinelli, Psychosomatique et alexithymie, collection « Nodules », Presses Universitaires de France, 1992.

 

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Lignes d'erres… (fragment) par Karim Louis Lambatten.

Lundi 2 mai 2005

06: 20

 

Le Jeu des Sept Nuits

 

 

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Stéréoscopie de Philippe Assalit

 

À propos de Alina Reyes, Sept nuits, Robert Laffont, 7,50 €.

 

Avant de le quitter, je lui avais demandé quelle serait la règle du jeu pour cette nuit. Cette fois, on aurait le droit de se toucher partout, mais seulement avec les mains, et sans aller jusqu'à l'orgasme. J'avais essayé de parlementer, de lui exposer que le fait de se limiter à la masturbation était une contrainte bien suffisante. Mais il tenait à son principe. À partir de la quatrième nuit nous aurions le droit de jouir mais il était important de se plier à une certaine discipline, pour stimuler notre imagination. « Je veux voir ton âme », avait-il dit.
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Alina Reyes [Troisième nuit]

 

« Dans la famille Sade, je voudrais la fille.
— Pioche…
— Bonne pioche ! »

Variante : Dans le Jeu des Perles de Verres, il faut que tout soit possible, même par exemple qu'une plante s'entretienne en latin avec M. Linné [1].

L'écriture du désir compte parmi les jeux aux règles les plus arides : échecs, jeu de go ; et le nombre des pièces en est strictement établi, figé à jamais. Nulle place pour l'invention. La fiction du désir pourrait faire l'objet d'un tableau périodique, tel celui de Mendeleïv. Je prie que l'on veuille bien considérer ce livre comme une sorte de corrida (Mandiargues [2]) – autre jeu encore, aux figures codifiées s'il en est.

Il convient de louer l'auteur, rare, qui produit selon de telles règles un roman de soixante-quatre pages utiles d'un petit format et d'un caractère ample. Il convient d'honorer l'écriture de la règle du jeu – de savoir gré, ici, à la joueuse du désir précipité dans la chimie, l'alchimie la plus contrainte de la langue, qui change le plomb typographique en or. Il en existe plus qu'on ne connaît de livres de ce filon : mais, en piles sur la table du libraire, ils opposent leur secret ; malgré leur évidence, ils passent pour des romans de leur temps, pour des nouveautés. C'est pourquoi il est vain de regretter l'Index librorum prohibitorum : de tels livres ne circulent, de fait, que sous le manteau.

Je ne dirai rien, bien entendu, de la règle des Sept nuits. Peut-être même en ai-je déjà trop dit, le lecteur poreux, qui ne cesse d'écrire aux côtés de celui ou de celle qui signe (celui que je rêve souvent de sentir dans mon dos, mon frère, mon amant), aura bien assez pour écrire sa partie avant de jouer celle-ci. Car je relève que ces bornages impitoyables de la fiction non seulement autorisent, mais appellent, comme l'échiquier, qu'on y instaure sa propre stratégie, qu'on peuple ces espaces sans issue de ses coups à soi, de ses ruses, de sa jubilation à gagner comme à perdre. On doit à Annie Le Brun d'avoir mis au jour cette vertu des châteaux sadiens, fermés, irrespirables [3]. Ces textes clos sont de prodigieuses machines à écrire, le lecteur – s'il en chausse les fers – les écrit avant même de les lire. C'est en cela, et cela seul, que réside leur puissance de subversion. Dire qu'ils resteraient malgré tout scandaleux en les jaugeant à l'aune des mœurs du siècle dans lequel ils ont été écrits n'a pas de sens – ou, sinistrement, celui de tenter d'en désamorcer la charge. Tout cela, comme dans un traité de polémologie, Annie Le Brun l'explique de façon magistrale, je n'y reviens pas.

Je note encore que cet exercice de la langue produit, tel son propre excipient dont j'ose dire que l'auteur a sans doute sur lui très peu de prise, des fulgurances sur un registre universel, qui surplombent et toisent ce qu'un lecteur obstinément opaque s'acharnerait à perpétuer d'anecdotique dans le jeu :

La main qui écrit est la même qui branle.

Le jour était venu de la cinquième nuit, si le jour vient avant la nuit. C'est ce qu'on croit quand on se lève et qu'on s'apprête à remplir sa journée, mais en vérité c'est la nuit la première, sinon il n'y aurait pas d'aurore.

Toute femme est un homme qui a sa femme en elle, une femme pour qui elle bande tant qu'elle ne sait si elle doit la cacher ou la donner à tout venant… [4]

Si l'on songe à quelque équivalent du mystère de la Rédemption dans l'ordre de la langue et de la littérature, c'est encore et toujours vers l'écriture du désir qu'il convient de se tourner, quel que soit l'état de déréliction apparent de l'homme de parole en ce monde. Il se peut, je ne sais, que ce constat rende compte de l'étrange dimension christique qui sourd de textes d'Alina Reyes lus ces derniers temps, tant sur son journal en ligne que dans ses interventions parmi nous.

 

[1] Hermann Hesse, Le Jeu des Perles de Verre, Calmann-Lévy, 1955, p. 155.
[2] André Pieyre de Mandiargues, L'Anglais décrit dans le château fermé, Gallimard, 1979. Qu'il soit clair que je m'en tiens, dans ce rapprochement, au jeu sévèrement réglé de la langue (comme dans la composition musicale la plus contrainte) de l'écriture du désir. Je n'entre pas ici dans la dimension métaphysique de l'érotisme : il émane une grâce efficiente de Sept nuits qui, me semble-t-il, éloigne l'univers d'Alina Reyes du récit d'André Pieyre de Mandiargues : celui-ci confie l'avoir conçu aussi sadique et scandaleux qu'il se pourrait, mené jusqu'aux dernière extrémités et […] comme un baiser de paix donné au principe du mal. Formule magnifique, mais d'une autre tonalité psychologique, d'une autre époque – et, sans doute, d'un autre sexe, me risqué-je à ajouter.
[3] Annie Le Brun, Les Châteaux de la subversion, Paris, Garnier et Jean-Jacques Pauvert, 1982 ; disponible dans la collection « Folio essais», Gallimard.
[4] Sept nuits, op. cit., respectivement pp. 44, 50 et 63.

 

*

Philippe Assalit, Stéréoscopie : photographie colorisée aux encres aquarelles, tirage sur papier argentique baryté mat, 16 x 16 cm, collection Dominique Autié ; cette photographie compte parmi la série des cinq cents stéréoscopies réalisées par Philippe Assalit entre 1990 et 2002, en partie réunies dans l'ouvrage Le Secret des yeux, dans lequel on peut les découvrir en relief (Éditions Pas à Pas, 13 rue de l'Industrie, 31000 Toulouse, 2001). L'œuvre de Philippe Assalit est notamment présentée en permanence à la galerie Le Garage.

 

Vendredi 29 avril 2005

06: 36

 

Les pierres ténébreuses

de Roger Caillois

 

 

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Il repose la calcite-escalier qui vient de l'entraîner dans l'une de ses randonnées immobiles et quasi initiatiques, dont Pierres réfléchies – comme auparavant Pierres et L'Écriture des pierres [1] – livre le récit.

Le crépuscule est tombé. Je distingue
à peine les parois bancales, les degrés extravagants où ma songerie a pris
son départ. La fantasmagorie tourne court. Contrairement à beaucoup,
j'ai besoin de lumière pour l'entretenir : en moi. Souvent le rêve est l'offrande de l'éclat
[2].

Toute son œuvre durant, Roger Caillois donne au lecteur attentif le sentiment d'armer des pièges dont sa propre fantaisie de visionnaire constitue le gibier de prédilection. Le premier en date, qui n'est pas le moins redoutable, fut ses Impostures de la poésie [3] comme si, tel un joueur invétéré qui, de son plein gré, se fait inscrire sur la liste noire des casinos, il avait muselé sa plus profonde inclinaison à la rêverie débridée. De cette austérité, le poète enfin réconcilié des dernières années garde toutefois les stigmates. Une simple lecture de surface peut encore confondre : le moraliste des écrits du temps de guerre [4] poindrait toujours sous le regard extasié du lapidaire. De sorte que la lumière indispensable à la contemplation des pierres conforterait le catalogue manichéen des métaphores bibliques : jusque dans l'étoffe du règne minéral, la lumière rédemptrice terrasserait les forces néfastes de l'ombre.

Un tel commentaire trouverait encore argument dans l'admirable cristal noir, dont Caillois jure que cette pierre est nocturne par excellence, refuge d'une puissance sinistre, originelle, plus dangereuse et plus vraie que celle du jour. Une délectation morose, d'abord avec effroi, bientôt avec complaisance, imagine que ces réverbérations de citerne ont précédé la première aurore et qu'elles brilleront encore d'un éclat domestique, quand tout soleil se sera tu. Et d'insister : D'ordinaire, en effet, le cristal est lumière figée qui se proclame. Il affiche l'alliance réussie de l'impénétrable, de l'invisible et de l'éclatant [5]. Voici, croirait-on, un mystique attelé à son dogme poursuivant son dieu jusque dans la poussière indifférenciée des origines. Il est d'ailleurs frappant que certaines de ses pages ne laissent d'évoquer, dans l'objet même du discours, les réflexions sur la matière de Teilhard de Chardin. Mais la connivence s'en tient, outre une langue irréprochable, à une même référence implicite au De natura rerum de Lucrèce ; La Messe sur le monde n'eut jamais place dans la bibliothèque de Roger Caillois.

Mieux ! À scruter son cristal noir, il nous introduit dans un ordre libre de tout excipient éthique. À peu près à la même époque, il concède cet aveu : Il m'arrive d'imaginer, mais sans jamais le déclarer atroce, le soleil antérieur d'où se répercutent les ondes des ténèbres essentielles (…) Je suis assuré qu'en ce monde symétrique existe quelque part, qui équilibre le foyer de la lumière, une aveuglante opacité. [6]

Symétrique… Nous touchons bien au vif de la démarche, à ce qui fait la singularité de son art poétique. La question de l'ombre et de la lumière ne se pose donc pas en d'autres termes et ne déroge pas à la méthode qui lui fit rapprocher d'abord les motifs des ailes de papillons des œuvre picturales humaines ou – d'une audace autre mais tout aussi rigoureuse – les vibrations du quartz et les ondes ensorceleuses de la flûte de Hans, le petit saltimbanque d'Hameln [7]. La nuit s'avère dotée de structures dont l'agencement et la permanence n'ont rien à envier à l'ordre diurne : L'architecture de ténèbres demeure imperturbable. Certes, il est commun d'être couleur d'encre. Mais cette nuit, d'une espèce nouvelle, est partout exacte et construite, formée de flancs parallèles, de biseaux homologues, de justes médiatrices, d'angles inévitables. Une géométrie stricte proclame qu'elle n'est pas un néant à combler, encore moins un oubli à réparer, mais un ordre qui a ses lois et qui publie sa valeur d'ordre [8].

Point de hiérarchie morale, à peine cet universel constat d'antériorité puisque l'intuition suggère et la raison confirme que la nuit précéda le feu. Mais à bien chercher, la manipulation des pierres n'a jamais offert à Caillois le moindre prétexte à méditer un concept de progrès. Les pierres, immensément, sont anonymes et durables […] Par ultime et indéracinable nostalgie, je n'éprouve alors de révérence que pour celles qui sont visiblement ordonnées, quoique plus impersonnelles encore que l'univers ou la vie. Elles me persuadent que, par la seule syntaxe, la durée préserve sa chance [9].

Qu'il s'en prenne à la pieuvre, au rostre des insectes, aux masques ou aux songes des hommes, il en revient à sa hantise de grammairien qui lui fit vouer toute une vie d'écriture à traquer une syntaxe enfin irrécusable. Ses manifestes les plus circonstanciels apparaissent, avec le recul, comme autant d'exercices – comme on parle d'exercices spirituels pour le mystique – destinés à trier dans le réel un matériau toujours plus brut, moins affecté par les sophistications et les reniements de l'histoire. Les sociétés humaines ont peu à peu conduit le sociologue à la minéralogie.

Dès lors, son cristal noir enseigne bien que ténèbres et lumières ne tiennent leur antagonisme que d'une morale excédentaire. On ne saurait pousser plus loin le refus de toute confession. Mais importe de souligner qu'une poétique – et non une métaphysique – autorise un tel détachement. Roger Caillois semble n'avoir accédé qu'au terme d'un itinéraire particulièrement scrupuleux mais, il faut en convenir, détourné à ce qu'un surréaliste entrevit d'emblée : L'avance vers la perfection se fait par voie de minéralisation. Écrite en 1925, dans la fulgurance des premiers travaux du groupe, cette petite phrase de Michel Leiris [10] semble, tel un verset de Nostradamus, prédire Pierres réfléchies. Tant de chemins de traverse, de sourcilleuses préventions contre ce qui pût passer à ses yeux pour du laxisme (un manquement à la grammaire) fut irraisonnablement coûteux : dans l'édition de 1984, c'est-à-dire plus de cinq ans après sa mort, Caillois n'est mentionné dans le Petit Robert des noms propres que pour son écriture sévère à l'image de son goût d'un ordre rationnel et de la cohérence. Nulle allusion à cet agnosticisme spécifiquement poétique, qui s'exprime ici dans une suite de raccourcis saisissants.

Lus comme tels, ils ne laissent place au moindre doute. Détachons pourtant cet ultime parangon qui prouve surabondamment, s'il en était encore besoin, que nous sommes au cœur d'un pur dispositif poétique. Faisant jouer devant lui une tranche de calcédoine, il distingue tout à tour le dessin d'une équerre et d'un compas dans les reflets miroitants de la pierre assurément équerre et compas, mais d'avant le cercle de l'homme et la perpendiculaire de sa géométrie. Septaria, calcaires de Toscane et autres pierres à images avaient déjà fourni de nombreux prétextes à une lecture de signes antérieurs aux alphabets humains, qu'ils préfigurent pourtant. Mais, cette fois, Caillois n'abdique pas ce que les mots – eux-mêmes saturés de toute leur charge métaphorique – lui dictent soudain devant ces graphies déconcertantes puisque abusivement familières : Figures issues d'un caprice du sort et dont le sens est quasi nul, elles n'illustrent que la redondance nécessaire d'un univers fini. Ainsi, de temps en temps, de la multitude des signes enfermés dans la nuit et le silence des minéraux, l'un d'eux par aventure parvient au jour. Il est alors publié, divulgué. Pour remonter le cours de l'étymologie jusqu'en amont de la naissance du mot et pour lui assurer un sens plus rude, qu'il n'eut jamais, je dirai qu'il est alors dilapidé : arraché aux ténèbres de la pierre, du même coup prélevé sur le viatique total consenti à l'origine des temps et qui ne sera jamais plus approvisionné [11].

Insolent jeu de mots ! Et curieux rigoriste, qui se réfère ainsi à des ténèbres prolifiques, jubilant de buter contre le poème [12] exondé de la nuit des temps, comme en pure perte.

 

[1] Pierre réfléchies, Gallimard, 1975 ; Pierres, Gallimard, 1966, repris dans la collection « Poésie » ; L'Écriture des pierres, Skira, collection « Les Sentiers de la création », 1970, repris dans la collection « Champs », Flammarion.
[2] Pierres réfléchies, p. 128.
[3] 1944, repris dans Approches de la poésie, Gallimard, 1978.
[4] Notamment Le Rocher de Sisyple et Circonstancielles, les deux volumes chez Gallimard, 1946.
[5] Pierre réfléchies, p. 119.
[6] Aveu du nocturne, publié dans Nykta, Éditions d'art Agori, Paris, 1975.
[7] Récurrences dérobées, Hermann, 1978.
[8] Pierres réfléchies, p. 120.
[9] Ibid., p. 122.
[10] Le Point cardinal, 1927, repris dans Mots sans mémoire, Gallimard, 1969.
[11] Pierre réfléchies, pp. 73-75.
[12] Ibid., p. 15.

Onyx (Brésil), Collection Roger Caillois, reproduit dans L'Écriture des pierres, p. 86. © Skira.

 

Permalien

Mercredi 27 avril 2005

06: 38

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Tais-toi, tu dérailles !

 

 

aiguilleur

 

Alexithymie, suite [petit clou, petit marteau] : et si l'on envisageait les facteurs de risque ?

De mémoire, trois exemples choisis à quelque distance des polémiques du moment :

Il y a une vingtaine d'années, une femme de ministre a laissé entendre, dans un livre haineux [1], que plus rien ne s'opposerait bientôt à ce que l'homme (= mâle humain) soit biologiquement et anatomiquement porteur de ses propres enfants (= fœtus), ultime étape qui permettra d'affranchir la femme d'un immémorial esclavage – dû, on l'a bien compris, au fait que son image puisse être associée à la maternité.

Plus récemment, à propos de la mise au point du papier et de l'encre électroniques par des chercheurs M.I.T (Massachusetts Institute of Technology) conjointement à la commercialisation de ce PDA mouillé [2] qu'était l'e-book, un journaliste a pu écrire : Si ces produits pionniers s’imposent auprès du grand public, le développement des machines à lire n’aura plus de limites [3].

Un matin de juillet 2000 (j'ai déjà mentionné l'anecdote ici même), sur France Inter, radio d’État, un homme politique parle du référendum sur le quinquennat : L’extrême gauche, quant à elle prône le vote d’abstention.

Nul ne pipe. Dans le meilleur des cas, désormais, un débat va s'instaurer, avec componction, respect du temps de parole, esprit de dialogue et de convivialité. Personne n'aura plus le cran de proférer la seule injonction qui s'impose. Pour vous mettre sur la voie, flash-back :

Nous sommes au début des années soixante. Dîner dans une famille de la classe dite moyenne. La mère pose la soupière sur la table : Vivement qu'ils aillent sur la Lune ! Ils inventeront la nourriture en pilules et, au moins, j'en profiterai, moi [la mère de famille]. Plus de courses à faire, plus de cuisine à préparer… Le père [de famille] :
Ne dis donc pas de bêtises !
(Variante) Tais-toi, tu dérailles !

Voilà très exactement ce que notre compulsion idolâtre au dialogue, la pédagogie participative et le consensus mou nous ont fait perdre : cette possibilité de dire à l'autre (et à l'autre d'entendre) qu'il déraille. Car nous avons cet avantage considérable sur les trains réels de pouvoir, dans la plupart des cas, nous remettre à peu près droits sur le ballast et de repartir pour un tour. Or, parmi les raisons qu'un enfant – un(e) adolescent(e) – peut avoir de cesser de s'alimenter de la chair des mots (l'approche clinique nous enseigne que l'alexithymie n'est pas sans liens possibles avec l'anorexie), de ne pas en ingérer la substance à son profit et de la métaboliser pour en faire sa langue, je pose l'hypothèse qu'il puisse y avoir ce constat effrayant que la langue ne protège pas, qu'elle n'empêche pas d'aller dans le mur, puisqu'elle sert à proférer des énormités que nul ne dément.

On comprend mieux, dès lors, cette fermeture au sens – un sens inutile, voire nuisible, potentiellement dangereux – dans laquelle l'alexithymique se reclut.

Mais il y a bien plus empoisonnant encore (qui expliquerait la parade trouvée par les églises psy, qui marginalisent l'alexithymie en arguant de l'hérésie du concept) : on ne peut pas, dès lors, ne pas comprendre aussi qu'un tel syndrome s'engendre et se propage à partir de notre propre déficit de sens, de notre négligence sociétale [pas mal, ce mot pour ne rien dire, hein ?], de notre peur exponentielle d'appeler, au quotidien, un chat un chat.

 

[1] Élisabeth Badinter, L'un est l'autre, Éditions Odile Jacob, 1986.
[2] Personal Digital Assistant.
[3] Yves Eudes, « Le livre qui contient une bibliothèque », Le Monde, mercredi 28 juillet 1999.

 

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Lignes d'erres… (fragment) par Karim Louis Lambatten.

Lundi 25 avril 2005

06: 29

 

La haine de la photographie

 

 

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Il me faut commencer cette chronique par des excuses : j'utilise aujourd'hui ce lieu pour tenter de solder une douleur, dont je pressens qu'elle pourrait avoir la vie dure d'une souffrance.

Le courrier électronique en question est daté de 9 h 12. C'est dire qu'il a pratiquement inauguré ma journée de travail professionnel. Il émane d'un membre de ma famille. Il comporte deux fichiers joints. Je t'envoie deux photos de ton père qui ont été prises par Monsieur S., un de ses anciens collègues qui habite à C. À la réception elles seront de qualité médiocre car les épreuves papier que j'ai reçues sont elles-mêmes de mauvaise qualité. Le seul intérêt de ces photos c'est que ce sont les dernières, prises quelques jours seulement [la phrase reste en suspens, non ponctuée : les mots avant sa mort n'ont pas été écrits, ou un coup de souris maladroit les a gommés ; ce détail est sans intérêt sur le fond, mais il appartient au message, je le relève.]

Ces deux photographies sont atroces. Je découvre mon père comme lui-même a toujours eu la force et la dignité de m’épargner de le voir. J'en déduis que, ce jour-là (sept jours en effet avant sa mort), il n'y avait personne autour de lui pour lui inspirer cette fermeté dans la présence qu'il m'avait encore témoignée une semaine plus tôt. Ces deux clichés ont été pris au cours du banquet offert aux personnes âgées par sa commune, en banlieu parisienne. La circonstance est publique mais, ce jour-là, mon père était seul. Ces photographies le disent, elles me le hurlent aux yeux. Elles ne sont pas soutenables.

Ces images ont circulé avant de me parvenir : ce n'est pas l'opérateur qui me les adresse, elles ont traversé une première fois la France puis une autre fois dans un autre sens encore (un grand triangle presque isocèle sur la carte) pour échouer ici ; on se les refile ; personne ne les assume, on vante seulement qu'elles sont les dernières qu'on a prises de lui. On perçoit confusément la honte qu'elles dégagent d'exister en tant qu'images et l'on convient, in fine, que je suis la poubelle désignée pour se débarrasser de cette honte. Ce qui n'est pas si mal vu, il me faut le reconnaître.

Si le moindre amour avait inspiré l'opérateur, il aurait saisi (peut-être à son insu) ce geste de la main que l'on voit ici à cet homme qui souffrait lui aussi de la maladie de Pakinson. Je ne saurais dire si cette posture est induite par le handicap ou si, par hasard, les deux hommes partageaient ce geste – mais celui-ci avait, chez mon père, le pouvoir de signifier sa tension vers l'interlocuteur, comme pour compenser par une implication du corps (polarisée ici vers le bras) ce que la maladie avait tendance à retenir et à figer sur les traits, une émotion, une attention que le visage peinait à traduire. C'est ce geste-là, très précisément, que le moindre amour aurait vu chez cet homme. C'est bien le dernier geste que m'adressa mon père, sur le pas de sa porte, le soir où je l'ai quitté pour reprendre le train de Toulouse, quinze jours avant sa mort. Il y avait tout son amour à lui dans sa façon de maîtriser sa main – sa main valait son visage, valait tout son corps malade. Cette image-là que nul, à ma connaissance, n'a réalisée en tant qu'image, elle ne me fait pas défaut. Je la porte en moi. C'est mon père bénissant le monde qui l'entourait, c'est la bénédiction de mon père sur moi. Cette bénédiction est immédiate – elle récuse toute médiation, congédie tout média.

Quel niveau d'opacité intellectuelle, spirituelle et simplement humaine faut-il, aujourd'hui, pour n'avoir pas encore compris – fût-ce par imprégnation, de façon entièrement passive – que la seule valeur d'une image est d'être, précisément, iconique : qu'une image n'existe que par le discours qu'elle tient, que l'on maîtrise ou non ce discours, que l'opérateur soit le maître absolu de son dispositif ou que le réel se rebiffe et troue, éventre l'appareil reflex autofocus le plus sophistiqué et empoigne le photographe à la gorge, comme c'est le cas ici. Comment celui qui a eu sous les yeux le produit de sa prise de vue a-t-il pu échapper à la strangulation du réel ? L'homme en question est un aveugle ou un criminel.

Je ne connais que quelques pages d'Hervé Guibert, parlant des clichés qu'il a pris de sa mère, pour faire écho ce soir à la douleur glaciale de ces deux documents.

Ce n'est pas tant la vidéosphère (la panscopie devenue notre milieu vital) qui est en cause, ici, que la misère de l'homme, sa cécité, son opacité qui se confortent, se propagent et se démultiplient désormais en réseaux, en associations, en concentrations. Cette misère bénéficie du temps réel des médias électroniques, elle communique et se fait nuisible. Elle n'inspire aucune sollicitude, se soustrait d'elle-même à toute indulgence. Elle peut vous tomber dessus un matin sans prévenir. Vous comprenez alors le vague malaise qui, depuis des mois, émanait des images d'un homme atteint de la même maladie, qu'un casting insensé était supposé prémunir contre ce degré zéro de l'image, celui où l'opérateur en revendique l'authenticité et s'en targue.

Je n'étais pas là, ce jour-là, auprès de lui. C'est tout ce que ces clichés signifient, c'est leur seul discours. C'est tout ce que me vaut la misère de celui qui les a pris et de celui qui me les a adressés : une piqûre de rappel, avec la dose presque létale de cette culpabilité qui reste décidément notre drogue dure, le shoot auquel notre Occident judéo-chrétien est addict à mort.

Faute du moindre amour, de la haine sans emploi rôde aux abords de tels clichés : de la haine de soi, de cette haine crue des albums de famille, à vous couper le souffle quand vous les découvrez d'un point de vue un tant soit peu extérieur ; cette même haine qui, parée par les soins de la thanatopraxie dévoyée qu'est le journalisme, ne cesse de hoqueter dans les médias ordinaires. Cette haine, comme toute haine, est un poison.

Je n'y vois qu'un remède. Bénis-moi, mon père, ce matin encore ! Ne cesse pas de me bénir – à hauteur de cette haine : sans relâche, je t'en prie.

 

Jean Paul II (détail). D.R.

 

Vendredi 22 avril 2005

06: 16

 

La Maison du Milieu du Monde

 

 

Au début des années 1980, j'ai rédigé le manuscrit d'un roman : un adolescent est élevé en pleine forêt vierge par une communauté de six cent soixante-six femmes vivant en complète autarcie. Toutes portent un nom de plante ou de fleur. Il est le seul individu mâle de cette singulière demeure. Premier roman au thème extravagant, mal bâti, mal ficelé, légitimement refusé par les éditeurs. En 1998, j'ai tenté de reprendre cet ambitieux chantier, sur un scénario d'ensemble inchangé. Peu après, s'est imposé le projet sur lequel je travaille depuis. Seul le premier chapitre a été entièrement récrit. Je le donne à lire aujourd'hui, en l'état.

 

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frise

Elles dorment. Voilà maintenant plus d’une heure qu’on a claqué une porte à l’autre extrémité du couloir, peut-être même à l’étage du dessous tant le bruit était sourd. Je referme L’Art de toucher le clavecin de Couperin, dont je relis chaque soir plusieurs sections, exécutant bocca chiusa les exercices qu’il tire de ses deux premiers Livres de pièces de clavecin. Je fredonne les passages dont le compositeur signale qu’ils sont difficiles à doigter ; mes mains travaillent devant moi dans le vide, sur un clavier imaginaire, les progrès de tierces et de quartes, de tremblements enchaînés par le changement de doigt sur une même note. Plus tard encore dans la nuit, si je tarde à trouver le sommeil, il m’arrive d’ouvrir une partition et d’interpréter ainsi, en silence, une sonate entière de Scarlatti ou une suite de Bach. Le murmure dont je scande la mesure ne passe pas mes lèvres. Il se peut parfois que je me prenne à chantonner sur un motif ornemental d’un rare bonheur et qu’on m’entende d’une chambre voisine par les fenêtres ouvertes. L’insomniaque vient frapper à ma porte et c’en est alors fini d’une paix que, bien souvent, ma journée entière s’est épuisée à attendre.

Il y aura bientôt un an que plusieurs, dans l’entourage de Lobivia, soumirent l’idée d’aller dénicher ce petit clavecin de concert qui, dans l’espace confiné des combles où il était entreposé, s’était tant bien que mal accommodé de la chaleur et de l’hygrométrie peu favorables à la délicatesse de ses organes. On ne savait comment fêter mon quinzième anniversaire. On s’inquiétait surtout des feux de l’adolescence qui m’embrasaient et que mon désœuvrement attisait. Passerage, qui gardait empilés sur le dessus d’une vieille armoire ses cahiers et ses partitions, se proposa comme maître de musique et m’inculqua les rudiments du solfège. Ce furent d’interminables séances, des après-midi entières, au cours desquelles la vieille acariâtre passait ses nerfs sur moi. Toutefois, je lui dois d’avoir mis au jour plus qu’un don, une nature qui devait affleurer en moi, un véritable métabolisme musical. Sous ses méthodes tyranniques, sa maîtrise technique et sa sensibilité firent merveille. Quand elle est tombée malade et qu’elle a dû garder la chambre, j’étais à même de voler de mes propres ailes, de déchiffrer seul les recueils de Couperin, de Rameau, de Bach qu’elle n’avait pas eu le temps de me faire aborder.

Sa santé ne s’est pas améliorée par la suite. Mais ma chambre n’étant guère éloignée de la sienne à l’époque elle me demandait de laisser nos portes ouvertes et suivait de son lit l’écho de mes progrès. « C’est à cause du son aigrelet de l’instrument, que peu d’entre nous supportent », m’a dit Lobivia, quand elle m’a fait déménager il y a quelques mois au dernier étage dans la chambre du fond, celle qui porte inscrit sur une minuscule plaque de laiton le numéro 665. « Et il n’est pas trop de onze étages, avait-elle ajouté, pour te faire réfléchir à deux fois avant de redescendre aux cuisines, l’après-midi, au lieu de te reposer ou de travailler… » La chambre mitoyenne est inoccupée, de même que celles qui font face à la mienne, dans le couloir. Je partage celui-ci avec les gamines qui assurent la domesticité sous la poigne bienveillante de Baobab, la mulâtresse des cuisines. On lui confie les fillettes un peu simples d’esprit, que l’on répugne à occuper sur la friche. Baobab a la charge de les dégrossir dans les travaux ménagers. Les plus âgées de la colonie, qui occupent le rez-de-chaussée et tout le premier étage où j’avais ma chambre jusqu’alors, peuvent enfin faire la sieste sans se plaindre de mes arpèges. C’est moi désormais qui souffre du bruit que font, certains matins, Serpolet, Petite-Buglosse, Renoncule, Salsifis et leurs camarades si Bardane et Gratteron, les deux vieilles sœurs jumelles qui gardent l’étage n’ont pas enrayé à temps un début de chahut ou de dispute entre les petites.

Passerage faiblit de semaine en semaine. J’ai pris l’habitude de venir quelques instants dans sa chambre, l’après-midi, à l’heure où commençait notre leçon de musique après la sieste. Je lui chantonne une allemande ou une gavotte, en laissant courir mes doigts sur le rebord de ses draps, et je comprends à son sourire que j’ai négligé une nuance, exécuté un passage avec un mauvais doigté. Parfois, de la main, elle bat faiblement la mesure et m’invite à accélérer le rythme. Elle me répète alors qu’au clavecin l’exécution doit prendre de vitesse le colibri.

Comme le grand escalier central s’arrête au deuxième étage, je dois rejoindre ma chambre par les cages annexes à la disposition capricieuse et, à partir des niveaux supérieurs, distribués en raison inverse de l’âge des occupantes, traverser en partie les interminables galeries rectilignes sur lesquelles ouvrent les chambres, comme sur la coursive d’un navire. Presque chaque soir, le dîner desservi, Lobivia me convoque au salon, en compagnie de quelques-unes de ses fidèles, et fait servir des tisanes. C’est l’occasion de me demander si j’ai travaillé à la sonate que j’ai promis de composer pour elle, d’exiger des comptes sur mes faits et gestes de la journée, sur quelque rumeur qu’on lui a colportée à mon sujet. Elle prend l’une ou l’autre à témoin, sollicite une déposition, un avis, délègue à Asparagus ou Salicorne le soin de tancer l’adolescente qu’on soupçonne d’être venue dans ma chambre à l’heure de la sieste. De sorte que je remonte souvent quand la plupart ont regagné les étages.

Les portes, jusqu’au cinquième, sont refermées pour la nuit. C’est juste si, passant devant une pièce, je surprends l’écho d’une conversation entre deux, d’âge canonique, qui se rendent la politesse chaque soir pour se gaver de pâtes de fruits et de médisances. Mais, au-delà, la pénombre des couloirs est barrée de loin en loin par la lueur d’une chambre que sa locataire n’a pas refermée. Parfois, juste vêtue d’un déshabillé pour la nuit, assise à feuilleter un ouvrage ou à demi allongée sur son lit, l’une ou l’autre me fait signe. Si je m’efforce de suivre mon chemin sans céder à l’indiscrétion à laquelle on semble m’inviter, j’entends un appel, un mot chuchoté, un petit rire. Il m’arrive de revenir sur mes pas. Hier soir, alors que je dépassais sa chambre, Asparagus m’a rejoint et tiré par le bras : « Lobivia est hors d’elle qu’Élodée cherche à te séduire. J’ai prévenu la petite, pour la forme. Entre nous, elle en promet de belles, celle-là, quand on pense que c’était encore une enfant il y a quelques mois… Je lui ai dit d’éteindre dès qu’elle serait remontée, pour ne pas attirer l’attention. Mais elle attendra que tu viennes lui dire bonsoir. Tu n’as pas besoin de frapper. Il vaut mieux que les autres soient au lit. Viens dans ma chambre, je te ferai patienter… » Je n’avais, pas plus que ce soir, le cœur à m’amuser. J’ai eu le plus grand mal à me dégager et j’ai emprunté l’escalier opposé pour éviter de traverser les étages des adolescentes où je suis, à pareille heure, assailli par les gloussements et les calembredaines. J’ai compris dès ce matin qu’il me faudrait plusieurs jours pour purger la rancune d’Asparagus.

Ainsi que je le craignais, Fuchsia est la cible facile de la sanction, qui me touche ainsi doublement. Les dernières facilités pour passer un moment avec elle à l’écart des autres, dont Asparagus me faisait bénéficier à l’insu de la communauté, me seront désormais refusées. Au lieu de cela, toute la journée les sous-entendus se sont multipliés à mon passage. Et pour mieux signifier qu’on ne nous laissera pas maîtres de ce qui nous advient, les mêmes qui gravitent autour d’Asparagus pour mieux se gagner les faveurs de Lobivia n’ont cessé de jeter à nouveau la confusion : elles sont ainsi une dizaine qui, épisodiquement, font mine de m’avoir enfanté sans revendiquer toutefois, dans le courant des affaires quotidiennes, la prérogative d’une autorité maternelle. Elles se contentent d’allusion plus ou moins appuyées, parfois grivoises : « Viens, mon tout petit, mon bébé, mon loupiot, mon enfançon… Viens téter, sucer le lait dont je te régalais. » On me lance ces invites au détour d’un couloir, dans l’entrebâillement d’une porte. Une autre fera irruption pendant que je me baigne et viendra me murmurer à l’oreille : « Tu m’as fait tant souffrir ! J’ai cru mourir. En te voyant aussi mal en point que moi, celles qui m’entouraient disaient qu’il valait mieux que tu ne survives pas. Tu étais bouffi, rempli d’eau. Moi, j’étais comateuse. Nous n’avons pas poussé un cri, nous étions comme morts… » Cet après-midi, c’est Passiflore qui m’a attiré dans sa chambre tandis que je remontais dans la mienne à l’heure de la sieste. Tout en me couvrant de ses lèvres, elle me parla de son émerveillement à me porter. Je remuais avec amour dans son ventre, chaque jour était une jouissance de me savoir lové au plus secret de sa chair. Elle aurait voulu repousser l’échéance, me garder, me couver, me gaver de sa substance pendant des années. Elle me suppliait de venir retrouver ma première maison, ma coquille, mon œuf. Il arrive même que des adolescentes, à peine plus âgées que moi, se mêlent au défilé de mes mères improbables : ainsi ai-je renoncé à convaincre Pétunia du ridicule de ses assertions ; si je la croise dans l’escalier, je m’attends toujours à ce qu’elle me glisse, en m’embrassant, comme à son habitude : « Je suis fière de toi, tu ne pourras m’en empêcher… »

Ce soir, Lobivia n’a pas fait salon. À peine remonté dans ma chambre, j’ai eu la visite de Yagé. Je faisais mes dernières gammes au clavecin, profitant du moment où la communauté se disperse dans les étages, où l’on couche les petites et où les vieilles s’attardent sur le pas des portes. Elle était encore essoufflée d’avoir grimpé à la hâte, afin de ne pas tomber sur Lobivia, l’escalier de service qui dessert l’aile du bâtiment à l’extrémité de laquelle je loge. Elle s’est faufilée dans la pièce, sans frapper. J’ai été troublé par sa respiration saccadée, qui la faisait paraître émerger devant moi d’une brève et violente étreinte où elle aurait pris son plaisir. Je rêve avec Yagé la squaw d’autres jeux que les agaceries qu’elle me consent parfois ; tiré soudain de la musique où j’étais immergé, mon corps a cru le moment enfin venu de pénétrer les mystères métis et cuivrés qui me hantent. « Je ne reste pas. Bugrane et la Sucepin m’ont aperçue, elles vont sans doute donner l’alerte… Je voulais juste te dire de ne pas bouger ces temps-ci. Attends la prochaine lune.
— Tu as pu t’occuper de Fuchsia ?
— Elle va bien. Je m’arrangerai pour que vous puissiez vous voir dès demain. Je file… » Je l’ai retenue par le bras. Pour ne pas perdre de temps en négociations, elle m’a jeté un bref baiser sur les lèvres et, souple comme l’orvet, a disparu par la porte que je n’ai pas même vue s’entrouvrir.

J’éteins et vais relever la moustiquaire. Dans cette contrée qui ignore les saisons, la nuit est mon hiver ; encore que l’on doive à l’humidité cette impression de froidure alors que, même en pleine nuit, la peau transpire sous le lin le plus léger. Mes yeux apprivoisent l’obscurité et je distingue bientôt la masse d’encre de la forêt, qui paraît plus proche qu’en plein jour. Il faut lever la tête pour atteindre la frontière monotone où les arbres géants concèdent un maigre territoire à la voûte céleste.

En pareil instant, il me semble être l’unique locataire de cette Maison du Milieu du Monde, ainsi qu’il convient de la désigner — Lobivia souvent le rappelle avec solennité. Il rôdait autrefois de l’entresol au jardin tout un peuple de chats qui, pour les petites et les grandes heures, tenait congrès aux abords des cuisines. Seul avait accès aux étages celui qu’une des locataires de la colonie avait adopté et qu’elle consignait strictement dans sa chambre. Or, il y a quelques mois, tous ont disparu. On croise encore dans l’ombre des caves, affirme Baobab, de rares silhouettes efflanquées qu’on ne peut approcher, qui disparaissent aussitôt avec un miaulement de reproche. On a parlé d’une épidémie, d’une herbe toxique qui se serait mêlée aux abats et aux restes que Baobab leur mettait de côté ; il a été question d’un félin sauvage venu de la forêt qui se serait introduit dans la demeure, portant avec lui un germe mortel pour ses congénères. Une mauvaise langue m’a affirmé qu’on les aurait laissé mourir de faim, sur l’ordre de Lobivia, afin de pouvoir élever des oiseaux. De fait, on a construit peu après d’immenses volières de part et d’autre du hall d’entrée, ainsi que sur les paliers du grand escalier, jusqu’au deuxième étage. Celles qui entretenaient jalousement un chat ont adopté un cacatoès, un paradisier ou une poule naine.

Les chats me manquent. On m’avait interdit d’en posséder un mais j’étais leur maître à tous, ceux des communs comme les matous rois qui se prélassaient dans les chambres où j’allais en visite. Désormais, si Lobivia me fait venir dans ses appartements pour une affaire qu’elle ne veut pas évoquer devant les autres, je suis en butte à son perroquet, qu’elle appelle Bertrand. Celui-ci, qui n’a pas tardé à glapir son nom, paraît pris d’une soudaine colère chaque fois que je pénètre dans la pièce et m’invective de ces deux syllabes. Piloselle, qui a assisté à la scène un jour qu’elle quittait Lobivia au moment même où je me présentais à sa porte, n’a pas manqué de colporter la scène. Dès lors, quand l’une ou l’autre, jeune ou vieille, veut me faire enrager ou me blesser, elle m’appelle, moi le sans-nom, par le sobriquet de l’animal dont elle parodie l’intonation de fausset, fluette et gutturale. Seules, les petites de Baobab s’abstiennent de toute raillerie depuis qu’il en a coûté à Salsifis une volée de coups de torchon de la part de Baobab : « C’est vous, les perroquets, espèces de souillons ! Que je vous y reprenne ! », hurlait-elle en poursuivant la gamine jusque sous les tables. Les autres observaient le drame, paralysées de peur. Comme elles éprouvent plus que d’autres des difficultés à ne pas disposer pour moi d’un vocable commun, elles se contentent depuis que l’instrument résonne à leur étage de m’appeler Clavecin.

À cette sensation exquise d’être seul maintenant à respirer dans l’étroite clairière, de disposer de l’immense demeure, vient se mêler bientôt l’angoisse de ne pouvoir préserver contre les progrès de la forêt l’espace nécessaire au bâtiment et à mon souffle. Comme si la présence des femmes, outre les travaux d’élagage et le défrichement quotidiens auxquels elles procèdent, suffisait à tenir la végétation en respect. Isolé, mon corps n’opposerait à la croissance concertée des espèces géantes, des fougères arborescentes et des plantes nécrophages du sous-bois qu’une résistance dérisoire. La reptation, le fouissement, la succion des racines tentaculaires auraient vite raison de moi.

Je mesure ce qu’il a fallu d’audace — et ce qu’il faut, aujourd’hui, de ténacité — pour gagner ce lopin sur un tel massif végétal. Cela revenait à creuser un cirque artificiel profond au cœur d’une montagne vivante qui, une fois trouée, n’aurait cessé de se reconstituer, de cicatriser la plaie qu’on lui a infligée, de renaître. De sorte qu’il n’y aurait d’autre issue que de charrier sans cesse des monceaux d’une roche monstrueuse et palpitante qui prévoit de vous engloutir pendant votre sommeil. C’est à ce combat quotidien avec l’hydre végétale que la colonie emploie le meilleur de son temps. Et si, cette nuit, je suis soudain saisi par l’étrange proximité de la forêt, c’est peut-être que l’effort s’est insensiblement relâché, ces derniers jours, et que le colosse en a profité pour avancer de quelques coudées son bouclier de troncs et de lianes. Bientôt, si l’on n’y prend garde, il suffira d’une nuit pour que le dernier pas soit franchi.

Sans doute le savent-elles mieux que moi, elles qui peinent dès le matin, sous des chaleurs accablantes d’humidité, à essarter, à entretenir les plants, à nettoyer les plates-bandes des entrelacs de racines et de lianes qu’une seule nuit suffit à faire proliférer autour des pieds sarclés la veille. Tout me laisse penser que les plus jeunes et les adolescentes ont pris la relève des femmes qui s’avancent en âge et des vieillards à qui, autrefois, incomba peut-être le premier défrichement et, qui sait, jusqu’aux travaux de gros œuvre du bâtiment. Toutefois, j’en suis réduit aux conjectures ; j’observe depuis ma fenêtre les équipes qui se relaient sans que notre clairière soit une seule journée laissée sans entretien, j’écoute les ordres qui s’échangent, les commentaires. Mais il est vain que je pose la moindre question. Comme à propos de l’éradication des chats, je n’obtiens que des réponses évasives et contradictoires. Passerage elle-même, qui est pourtant l’une des plus anciennes, me retourne un regard désolé, que souligne le mouvement de ses lèvres muet et désabusé, quand profitant de sa bonne humeur à la fin d’une de mes visites je me hasarde à l’interroger sur sa jeunesse. Qui lui a enseigné la musique ? Le clavecin relégué dans la soupente lui a-t-il appartenu jadis ? De qui tient-elle la collection de partitions dont elle m’a fait le dépositaire, dont je pressens qu’elle est soulagée, dans son état, de la savoir entre mes mains et, comme il en est de l’instrument, l’objet de tous mes soins ?

 

Aujourd’hui, alors que sont oubliées les heures difficiles de mon premier apprentissage, elle pourrait si elle y consentait m’offrir plus encore, et plus précieux, que l’alchimie des notes et des rythmes : quelques clés sur un passé dans lequel on m’a bien précipité un jour, ainsi qu’une poignée de fèves que jette Baobab dans son grand fait-tout d’eau bouillante. Passerage en dispose-t-elle ? N’a-t-elle pas été, comme je le suis à présent, confrontée aux dérobades, aux mimiques entendues de compagnes qui n’en savaient peut-être pas plus qu’elle ? Tant il semble qu’on s’applique à entretenir un mystère dont la formulation serait à jamais enfouie, prise dans un inextricable lacis de on-dit et de bruits invérifiables. À moins qu’il ne s’agisse au contraire que de gommer les dernières traces d’une mémoire récurrente, chez celles qui en ont été les témoins, d’un temps révolu dont on voudrait oublier à quel point il nous étreint encore, jusque dans nos gestes les plus insignifiants.

Autant que l’opacité de cette masse, son silence est effrayant. J’ai souvent guetté, à cette heure où rien ne bouge plus dans la bâtisse, un craquement, le frémissement du feuillage, le bruit d’un animal se frayant un passage dans l’épaisseur du sous-bois. Mais ce qu’on distingue, que l’on prend d’abord pour une rumeur venue du tréfonds de la forêt, n’est qu’un gros insecte qui rôde près de la façade après avoir, une partie de la soirée, buté sur la moustiquaire d’une chambre qu’on vient d’éteindre : la mienne peut-être ou celle, quelques étages plus bas, de Lobivia qui veille parfois plus tard que moi pour vérifier ses livres de comptes. Une mesure de Couperin m’emplit encore la tête tandis que mon regard chemine sur la muraille végétale muette, à la recherche d’un indice, d’un frémissement, d’une ombre qui ferait pressentir un couloir, une échappée possible. Mais comment discernerais-je quoi que ce soit qui évoque une issue — ou une voie d’accès à l’origine de notre présence ici — quand, à l’heure où le soleil vient frapper la surface gigantesque des fûts entrelacés de plantes grimpantes, on ne saurait désigner un endroit où le corps pourrait se ménager la plus étroite passe.

 

Mercredi 20 avril 2005

06: 50

 

L'origine

 

 

ougarit

 

Comme souvent, l'aventure commence aux puces de Saint-Sernin, le dimanche matin. Mon regard s'arrête sur un volume de l'irremplacée « Bibliothèque historique » que publiaient les éditions Payot au milieu du siècle dernier – rien que du bon grain, de rares herbes folles qu'il serait même indélicat de qualifier d'ivraie. Cette fois, le titre me plonge dans une soudaine perplexité : cette Bible cananéenne [1] ? s'agirait-il d'une autre façon de nommer les manuscrits de Qumrân, encore autrement dits de la mer Morte ? Je feuillette. Dès l'introduction je trouve mention du site archéologique de Ras Shamra, sur la côte syrienne, plus connu sous le nom d'Ugarit (ailleurs écrit Ougarit), ancienne capitale d’un royaume de l’âge du bronze récent. De toute évidence, nous ne sommes pas dans les écrits intertestamentaires. C'est plus simple et plus compliqué que cela. Je veux savoir. J'achète le volume pour sa bouchée de pain.

La lecture attentive de l'introduction me confronte à des points d'histoire sur lesquels je n'ai jamais décidé de me pencher sérieusement. Ils sont essentiels, mais le foisonnement même des sources, des écoles, des vérités est, je l'ai toujours supposé, à la mesure de la complexité des faits. Je reproduis quelques bribes de ces pages liminaires dans le seul but de situer ces questions, non de témoigner que je souscris aux informations réputées scientifiques qu'elles contiennent.

On sait que la Bible hébraïque n'est pas une œuvre originairement homogène. […] On pense généralement que certains éléments sont d'origine babylonienne, d'autres d'inspiration hittite ; certains encore ont dû s'inspirer des traditions cananéennes mais, dans l'ignorance de ce que celles-ci pouvaient être à l'époque de l'arrivée des Hébreux, cette dernière source restait forcément hypothétique. La connaissance des textes de Ras Shamra permet maintenant de mieux juger de l'importance de cet apport.
[…] Qui étaient les Hébreux, d'où venaient-ils ? À ces questions tellement controversées, il est maintenant possible de donner une réponse. Leur entrée en Palestine s'est effectuée à l'époque de Tell-el-Amarna (vers –1400) et il convient de les identifier avec les Habiru qui, à ce moment, harcelaient les souverains de Canaan. Des textes de Ras Shamra les montrent alliés de cet Abdi-Ashirta qui souleva le pays contre la domination égyptienne ; les villes mentionnées dans l'Ancien Testament se retrouvent dans les chroniques d'Ugarit.
[…] On peut donc supposer avec beaucoup de vraisemblance que les Hébreux n'étaient pas, à l'origine, des Sémites, mais que c'étaient les descendants de peuples de langue indo-européenne du groupe kentum, qui avaient subi davantage l'influence sumérienne que celle des Sémites de Mésopotamie.

Encore une fois, je précise que je me borne à recopier ce que je lis, soupçonnant que des thèses contradictoires ont fort bien pu s'imposer depuis que l'auteur, il y plus d'un demi-siècle, a rédigé ces lignes. Je laisse ouverte l'hypothèse – c'est dire mon désarroi – que ce dernier défende un point de vue indéfendable, odieux, une sorte de boue sur laquelle branlent aujourd'hui les pires édifices de la haine.

Je prends acte seulement que butent ici, sur des conjectures d'historiens aux perspectives imprescriptibles, mon goût pour les reconstitutions d'improbables aventures de l'esprit à partir de quelques griffures sur un tesson ou une gemme, ainsi que ma fascination pour les villes mortes et les amours englouties. Le rapprochement s'impose avec le travail de Jean Bottéro sur L'Épopée de Gilgameš [2], qui fascine par ce jeu de puzzle avec le sens bien plus que par le récit, monotone dans sa complexité, qui se trouve re-tissé au terme d'un parcours archéologique épuisant – quand ce n'est pas désespérant – pour le lecteur profane. Je songe encore à Héraclite l'Obscur, dont les Fragments ne nous sont parvenus qu'à travers les citations qu'en ont laissées compilateurs et philosophes de l'Antiquité ; je songe à la ville d'Ys ; je pense aux poèmes de Majnûn, le fou de Laylâ. Mais devant cette « Bible » cananéenne, mon imaginaire cesse soudain de fonctionner.

Les questions que brassent les quelques lignes de l'orientaliste H.E. Del Medico dans ce volume que j'ai peut-être imprudemment – qui me dira ? – tiré de la poussière constituent la toile de fond du dernier livre de Daniel Sibony [3], acheté le mois dernier lors de sa parution, que je n'ai pas encore pris le temps de lire. L'auteur y médite sur les enjeux symboliques du conflit israélo-arabe.

En revanche, me revient à l'instant et s'impose, lumineuse, cette petite phrase d'un roman d'Hector Bianciotti [4] : On ne se connaît soi-même que par ouï-dire.

 

[1] H.E. Del Medico, La Bible cananéenne découverte d'après les textes de Ras Shamra, Payot, 1950.
[2] L'Épopée de Gilgameš – Le grand homme qui ne voulait pas mourir, traduit de l'akkadien et présenté par Jean Bottéro, collection « L'aube des peuples », Gallimard, 1992.
[3] Daniel Sibony, Fous de l'origine, Journal d'Intifada, Christian Bougois, 2005.
[4] Hector Bianciotti, Sans la miséricorde du Christ, Gallimard, 1985, p. 59.

Tablette avec inscription en alphabet ugaritien, XIIIe siècle av. J.-C., Ms 1955/6, © National Library of Norway, Oslo, The Schøyen Collection.

 

Lundi 18 avril 2005

06: 41

 

Mes papes

 

 

pie_12

 

Et pourtant c'est mon Roi, je le sais et il le sait,
et c'est bien sûr que je suis à son service.
Cependant dans la nuit, la passion de mes mains l'étrangle sans répit.
Point de lâcheté pourtant, j'arrive les mains nues
et je serre son cou de Roi.
Et c'est mon Roi que j'étrangle vainement depuis si longtems
dans le secret de ma petite chambre.

blanc
Henri Michaux, La Nuit remue.

 

Je suis né sous Pie XII, l'ambigu. Jean XXIII constitue une sorte d'exception, l'un des rares sujets sur lesquels je n'ai pas tenu tête à ma mère, et j'ai eu tort : elle l'appelait, comme tout le monde, « le bon pape Jean » et militait pour la messe face au peuple. Elle a été servie. Paul VI fut le pape de mon adolescence exécrée. Si j'enjambe le point-virgule de 1978, Jean Paul II aura été le pape tout à la fois de mon entrée définitive dans la vie professionnelle et du prix payé pour la maturité qui prépare au grand âge. Si le ciel saupoudre sur nous une pincée de bienveillance – sur moi, pour m'épargner une longévité peu enviable, sur son successeur pour qu'il règne longtemps – celui-là sera mon dernier pape. Ma curiosité, mes espoirs et mes préventions se confondent dans mon impatience à découvrir son visage.

Je ne dois pas être seul, je suppose, à scander ainsi ma propre chronique par quelque nécrologe : celui des présidents de la République n'a, dans mon imaginaire du Temps, jamais pris de véritable épaisseur ; et une galerie de papes se laissant dénombrer sur les doigts d'une seule main vaut celle des capitaines de l'équipe locale de rugby ou de badminton, qui tient lieu de repères historiques et spirituels à tant de mes contemporains. On a les sportifs qu'on mérite. On choisit ses amis, pas son pape. Or, si j'ose ainsi m'exprimer, il n'est pas plus intime qu'un pape.

À quoi me sert un pape, m'objectera-t-on ? Le mérite revient ici, une fois encore, à Roger Caillois d'avoir rappelé le sens des mots [1]. Je glisse subrepticement, ce matin, le passage du texte dans lequel Caillois évoque l'origine du mot pontife, conscient de ne pas prendre le moindre risque que quelqu'un songe à s'y référer aujourd'hui [2]:

Ce jour-là, je lui annonçais [à Marcel Mauss, dont il fut l'élève] que j'avais choisi pour sujet de ma future thèse (jamais écrite) : « Le vocabulaire religieux des Romains ». Il me félicita de mon choix, tout en me mettant en garde contre les pièges qui m'attendaient : « À commencer par le mot religio lui-même. L'étymologie religere n'en est pas douteuse, mais on s'extasie dangereusement sur ce qu'elle cache ou trahit. Bien que religere n'ait jamais voulu dire « relier », on tient pour assuré que telle est l'essence de la religion. Mais que relie-t-elle ? Chacun fabule selon sa préférence : le ciel et la terre ; la nature et le surnaturel ; les hommes et les dieux ; ou encore les hommes entre eux, en les unissant dans une et par une foi commune. Bref, la religion relierait à peu près n'importe quoi. Je passe sur les spéculations sur le sens ancien de religio : « scrupule ». Sottises que tout cela. La vérité est dans Festus (c'est le nom qui me revient, mais peut-être Mauss a-t-il alors cité un autre lexicographe), qui commente ainsi religio : « religiones tramenta erant ». Les « religions » étaient « des nœuds de paille ». Il semble que personne n'ait jamais remarqué cette petite phrase. Mais quels nœuds de paille ? Parbleu ! ceux qui servaient à fixer entre elles les poutres des ponts. La preuve en est qu'à Rome le maître de la religion, le prêtre suprême, s'appelle le « bâtisseur de ponts » : pontifex. Mais, aujourd'hui, quand quelqu'un parle du Pape comme du Souverain Pontife, sait-il qu'il l'appelle le Grand Pontonnier ! »

L'étymologie assigne donc au pape un profil assez net : il est tout à la fois architecte, ingénieur, maître d'ouvrage et « tâcheron », dit Caillois, sans coloration péjorative – il construit le pont. Il n'est pas le passeur. Dans la suite de son texte, Caillois scrute « l'obscure magie » des ponts. La fonction papale ne ressort pas disqualifiée, loin s'en faut, de ce redressement lexical.

Je comprends mieux, ainsi, pourquoi je suis las à ce point de devoir, en plus des charges diverses qu'impose le réel, être mon propre pontonnier. Il est temps, pour que j'accueille sereinement une vieillesse tant attendue, que quelqu'un prenne la relève.

Vraiment, il me faut un pape.

 

[1] Le Grand Pontonnier, in Cases d'un échiquier, Gallimard, 1970 : pp. 23 sq.
[2] Je donne ici le texte auquel j'ai seulement fait allusion dans une chronique précédente intitulée Les Nœuds de paille, publiée en mars dernier dans la Zone de Juan Asensio, Le Stalker.

Pie XII, pape de 1939 à 1958.

 

Vendredi 15 avril 2005

06: 39

 

Détails

 

 

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Je livre ici, presque sous forme de notes vite jetées, l'une de ces remarques que l'on se fait soudain, qui vous traversent l'esprit et le quittent à moins qu'on ne les consigne aussitôt – carnet de poche, signet du livre en lecture, feuille volante. Mais, faute d'un développement rudimentaire formulé dans le panache lumineux qu'entraîne à sa suite l'idée filante, le graffiti reste le plus souvent lettre morte. Le croise-t-on quelque temps plus tard, il a perdu tout pouvoir d'évocation. On s'étonne d'avoir pris soin de retenir si maigre prise, voire on ne se relit pas. Le blog a aussi ce mérite de permettre ou de susciter les quelques lignes qui feront trace, au moins pour soi. Qu'elles soient soumises à lecture publique contraint à quelque prudence scrupuleuse avant de les formuler. Il reste que l'idée peut n'être qu'un fourvoiement ou une impasse, d'autres se chargent de vous l'indiquer ; si le thème revêt quelque intérêt, eux-mêmes auront dû s'y pencher un instant pour convoquer leurs arguments ; dès lors, vous pouvez estimer que vous n'avez pas mésusé de leur temps ni du vôtre.

C'est en cherchant, en vue d'une chronique à venir, parmi les nombreuses figurations de sainte Véronique que mon regard s'est arrêté sur ce calice que visite un aspic. Quelques jours plus tôt, découvrant sur mon écran cette reproduction d'une Cène de la Renaissance, mon œil a cadré dans l'instant la coupe oblongue que voici pour suivre mieux la chute qu'oriente la main du Christ touchant presque ce curieux petit animal dépecé vivant dans le plat central, main tendue une dernière fois vers le visage détourné de l'Iscariote – le seul privé de son nimbe parmi les commensaux –, dégringolade qui conduit la lecture à la bourse ballante au flanc du traître puis à ce mystérieux bagage en osier, mallette ou bourriche ayant contenu peut-être la bête pestilentielle qui pourrit les relations entre le disciple et son maître.

Dans les deux cas, mon attention a été distraite de l'œuvre au profit d'un détail ou d'une séquence [1]. Sans prendre la partie pour le tout, mais resserrant le champ visuel sur un fragment dont nul ne peut contester qu'il a été agencé ainsi par le peintre au sein de son œuvre, mon esprit investit l'espace pictural par quelque porte étroite (par le petit bout de la lorgnette, si l'on préfère). Engagé dans cette voie, il m'appartient dès lors d'y faire mon miel, d'en assumer la mesure, de m'y ménager une issue. Si je ne renonce pas à ce que d'autres me tendent leur lumière pour mieux y voir dans mon réduit, c'est à moi seul de l'aménager toutefois, d'y vivre à l'aise si bref soit le temps de mon séjour.

Deux réflexions me sont venues, disjointes apparemment dans leurs perspectives mais nourries à ce même découpage du monde. Une pensée, tout d'abord, pour cette question pendante des mots qui font défaut à l'imaginaire chez nombre d'entre nos contemporains. Simple question : et si l'apprentissage global (cette découverte, désormais, d'une syntaxe molle, sans nerfs ni articulations) atrophiait chez ceux qui le subissent la vision rapprochée ? Je schématise, nécessairement : un nom propre, très éventuellement une date accolés à une reproduction de La Joconde relèvent du dressage ; le sourire de Mona Lisa en appelle à la langue. Je ne vois pas ce sourire si je ne dispose pas d'une syntaxe et d'un lexique (en cela, il est vrai, il y a bien blocage de toute émotion devant l'œuvre, ignorance même de tout champ émotionnel possible et enviable à son contact).

Autre aparté. La saisie fétichiste consiste, elle aussi, en une ponction sur le réel : les cliniciens – à qui nous avons abandonné aussi ce mode d'être au monde et qui se sont empressés de lui trouver sa plate-bande dans le potager des perversions qui les fait vivre – nous disent que le fétichiste substitue la partie au tout. Ils ont, me semble-t-il, tort à l'égal de celui qui défendrait cette même thèse à l'endroit du détail en esthétique. Le détail, le fétiche, sont des tranches d'émotion découpées à mon strict usage, des objets réservés dans un réel non polarisé puisque exposé à tout vent, en libre accès. Je ne m'approprie pas un lopin de ce réel, je l'invente à ma convenance, je l'élis, je le lis, je l'écris.

Je songe qu'il s'impose à moi, devant chacun de ces tableaux, un mode universel d'économie avec le réel. Nous n'habitons pas une maison d'un seul tenant, nous ne sommes jamais l'hôte d'une pièce mais d'un angle, d'une chaise, de l'ellipse à laquelle notre corps conforme sa course de la porte au lit. Le détail est notre refuge, quand il n'est pas notre cachette ; il est notre science la plus ferme. Heureuse celle qui voulait connaître Dieu en effleurant le pan de sa tunique !

 

[1] Deux études, au moins, l'une de Daniel Arasse, l'autre de Georges Didi-Huberman, éclairent cette question. Deux livres d'abord parus dans une version illustrée, chez Flammarion, puis réédités dans la collection de poche « Champs ». Ils sont introuvables aujourd'hui l'un et l'autre, tant dans leur édition d'origine qu'en collection économique. J'ai eu la chance qu'on me prête l'étude de Georges Didi-Huberman et de lire ce texte d'une lucidité sans reproche tout en découvrant en regard les détails choisis par l'auteur, dans une mise en page d'une rare efficacité.

 

Détails :
(Haut) Hans Memling (ca. 1440-1494, Bruges), Diptyque de Saint Jean et Véronique, ca. 1483, huile sur bois, © National Gallery of Art, Washington.
(Bas) Le Maître du livre de raison (Allemagne, fin du XVe siècle), Cène, © Staatliche Museen, Berlin.

 

Mercredi 13 avril 2005

06: 41

 

Je n’ai jamais vu ma main écrire.

[Home cinema IV]

 

quignard

 

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«

Le plaisir que j’ai, qui ne diminue pas, dans la lecture des livres,
je crois qu’il y a là une modalité
de la musique. Dans chaque livre,
quand on lit Montaigne, Laclos, Bataille,
on n’a pas la même intonation.
Et bien sûr, c’est silencieux.
Mais il y a une intonation propre,
une voix perdue propre à chaque livre.

 

[Suivre l'auteur des Petits Traités au Japon, le voir et l'entendre jouer du Bach ou du Couperin au piano, dans son garage, assister à l'autodafé des épreuves d'un livre désormais publié dans la cheminée de son salon… Jacques Malaterre, dans son documentaire, met en évidence cette intelligence qu'entretient Pascal Quignard avec le monde, notre monde. Il y a une douceur tranchante à se trouver convié aux côtés de cet homme. Les vingt-six minutes du film et la demi-heure de rushes fournie en bonus sont en cela infiniment précieuses.

Toutefois – je ne le remarque qu'à la deuxième rencontre –, ce DVD m'est encore plus cher pour les treize minutes du bref documentaire de Loïc Jourdain, dans la série Histoires d'écrivains, qui figure également au programme. Dans le cadre intimiste de sa maison des bords de l'Yonne, Pascal Quignard est filmé près de la fenêtre de son bureau, dans un clair-obscur en parfaite harmonie avec sa voix de violoncelle. Le temps s'arrête. Ce minuscule montage d'images en plans fixes et de sons dure une éternité.]

Je suis quelqu’un qui a besoin de lire pour me désolidariser du groupe, me récupérer moi-même, essayer de comprendre ce que je ne comprenais pas. Je pense que le fait d’écrire, faute de pouvoir toujours lire ce que j’aurais aimé lire, n’est qu’un lointain arrière-petit-neveu de ce voyage intérieur qu’est la lecture. Je ne peux même pas dire que l’écriture ait un sens pour moi. D’ailleurs, je n’ai pas de pose là-dessus, ni de volonté de me faire passer pour écrivain. Je ne me considère pas comme écrivain.

Quand il est quatre ou cinq heure du matin, que tout le monde dort, que même les canards dorment sur l’Yonne, je suis en position, peut-être, d’être dans un avant-temps, avant-monde – de même que nous avons connu un avant-temps, un avant-monde que nous avons vécu avant de naître et que nous avons perdu en naissant ce monde dans lequel nous étions complètement enveloppé (et les arts permettent de se retrouver un petit peu dans le monde de jadis) : tout cela, je veux bien vous le dire, en convenir, mais je crois que c’est un peu se payer de mots. On ne peut pas écrire en regardant sa main qui écrit. Je n’ai jamais vu ma main écrire. Donc, si vous me dites : Avez-vous écrit ? Eh bien, non, je n’ai jamais écrit. Vous me direz : Mais vous avez publié tant de livres… Peut-être, mais je n’ai pas vu ma main écrire.

Ce qu’on peut dire – et avec le vingtième siècle, cela a été frappant –, c’est que c’est le passé qui gagne dans l’avenir, une fois qu’il est suffisant et qu’il est constitué. Il y a même un enchantement de la guerre et du pire dans l’humanité qui fait qu’elle fonce vers ce qu’elle a déjà commis, et qu’elle l’amplifie. Déjouer les conditions du passé, en modifiant un peu les conditions du passé, c’est perturber l’idée même d’avenir. Cela, ça m’intéresse. Cette "intempestivité"-là consiste à ne pas donner d’avenir à ce qui s’est passé. C’est laisser une part, peut-être – et c’est un mot très différent – de naissance, ou de futur, ou d’imprévisibilité pure pour la journée qui viendra. C’est le contraire de la domestication terrible de l’humanité par elle-même.

»

À mi-mots, Pascal Quignard, film de Jacques Malaterre coproduit avec Arte, DVD mk2 éditions. En complément, Histoires d'écrivains, Pascal Quignard, un documentaire de Loïc Jourdain (d'où sont tirés tous les extraits cités ici). Joint dans le coffret, un exemplaire de Terrasse à Rome, dans la collection « Folio » de Gallimard.

 

Lundi 11 avril 2005

06: 43

 

Le sommeil perdu de l'homme

 

 

reve_constantin

 

Je dors, mais mon cœur veille.
Cantique des Cantiques, 5, 2.

 

Je tiens le sommeil ordinaire (celui où l’on meurt au monde, à l’autre sur la même couche) pour une déréliction dont l’Évolution aurait frappé l’homo sapiens – à moins que l'homme ne s'y soit lui-même fourvoyé par négligence. Les animaux supérieurs (félins, grands fauves) semblent dormir d'un sommeil conscient dont nous avons été déchus. J'avance qu’il existe une nostalgie profonde chez l’homme de cet état de conscience et de la possibilité d’absolu partage du souffle dans le repliement, dans l’hibernation de la nuit, dont quelques signes ou témoignages (issus notamment d'Orient) rendent disponible l'hypothèse. Chez la plupart d’entre nous, l’abrutissement du sommeil distille une vague mauvaise conscience. D’où – je ne vois pas d'autre explication – le tabou de la chambre à coucher, forteresse du domaine privé, espace interdit même aux enfants issus de cette même couche où les géniteurs se laissent mourir d’oubli. Se négligent.

J'imagine un moment de l'hominisation où ce nœud vivant, ces vies lovées dans le sommeil ont paru enviables à quelques membres d'une communauté requise dès lors par la taille des premiers outils, l'entretien du feu qui éloigne les fauves. Il fallut fixer les tours de garde, ménager les forces d'un effort éreintant qui ne cesserait plus pour juguler le monde bien au-delà du nécessaire. Il convint d'assigner des heures au sommeil.

Quand l'un de nous se penche et s'attendrit sur le nouveau-né qui dort à poings fermés – pour peu, de surcroît, qu'il s'endorme dans les bras de sa mère –, c'est l'animalité perdue qui nous fascine à notre insu : nous n'imaginons plus à des êtres engagés dans l'âge adulte cet abandon, que nous savons attentif aux bruits, aux intonations, au rythme cardiaque du corps qui l'enveloppe, au moindre effleurement.

Contre toute évidence hâtive, la neurologie s'intéresse de préférence au sommeil vigilant des oiseaux plutôt qu'à celui des chats. Ce que nous éprouvons à l'approche d'un être vivant abîmé dans le sommeil me semble bien trop ambivalent pour que cet état ne soit, chez nous, marqué du sceau d'une perte.

Je démarque ici le texte d'une note en bas de page trouvée dans un essai de Mircea Eliade [1]. Il arrive que, par sa seule structure – ce n'est rien que l'inépuisable magie de la lecture ! –, la formulation qu'un autre donne à sa pensée jette, chez son lecteur, une imprévisible et d'autant plus précieuse lumière sur une préoccupation de l'esprit, active en tâche de fond chez celui-ci, passablement étrangère au propos de la lecture (même si l'on ne peut manquer de relever, en la circonstance, quelque nécessité entre le yoga, dont traite Eliade dans le livre en question, et les états de conscience modifiée auxquels renvoie, peu ou prou, l'évocation d'un sommeil perdu de l'homme). Voici, faisant halte un instant sur cette simple note infrapaginale, la variante inscrite sur mon feuillet de lecture : Le sommeil n'est pas enviable pour sa seule capacité à restaurer de la fatigue nerveuse et musculaire accumulée dans la veille ; il devrait résulter non pas d'un besoin “humain” (organique et neurologique), mais du désir – bien plus profondément réparateur – de sortir de l’humain.

 

[1] « [L’action] ne doit pas être faite en vue des “fruits” (autrement dit : avec soif, avec passion) ; elle doit résulter non pas du désir “humain” de satisfaire des appétits et des ambitions, mais du désir – calme – de sortir de l’humain. » Mircea Eliade, Le Yoga, Payot, 1954, p. 52, note 1.

 

Le Songe de Constantin, détail, Piero della Francesca, ca. 1466, fresque, 329 x 190 cm, Arezzo, Église San Francesco, grande chapelle des Bacci, Italie.

 

Permalien

Vendredi 8 avril 2005

06: 27

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

Vertige de l'étymologie

 

 

buffon

 

 

 

 

«
Ne m'appelez plus jamais
a / lexi / thymique
mais
alexi / thymique !

 

 

 

La lecture, engagée sans plus tarder, d'un ouvrage collectif paru en 2003 [1] qui avait échappé à mes recherches m'apporte une clé – troublante mais certainement emblématique – au malaise que j'éprouve depuis un an devant la question de l'alexithymie. D'abord, un bref rappel des faits.

Le printemps dernier, je découvre à l'occasion d'un travail professionnel l'existence d'un concept nosologique, peu diffusé dans les sciences humaines des pays latins, semble-t-il. Il tente de rendre compte d'un syndrome qui ne peut laisser un technicien de l'écrit indifférent (non plus qu'un auteur, a priori) puisqu'il s'agirait, rien de moins, de troubles liés à l'incapacité d'exprimer ses émotions par le langage (je renvoie, pour une présentation résumée du concept d'alexithymie à la chronique publiée ici peu après la mise en œuvre de ce blog). Ce qui importe est que le concept est donné, dans toutes les références consultées, comme résolument formé par ses « inventeurs » sur les racines grecques suivantes : ά- privatif, λέξις (lexis, action de parler, parole, mot) et θυμός (thymos, qui signifie d'abord l'âme et le cœur en tant que siège de l'intelligence, pris ici dans le sens d'émotions).

Ma gêne ? Dès la lecture du premier petit livre que j'ai repéré [2] (à l'époque comme le seul disponible en langue française sur ce sujet précis), il m'a semblé qu'il était beaucoup plus question, dans l'approche clinique – notamment dans les différentes échelles d'évaluations mises en place pour conforter le diagnostic d'alexithymie – de troubles psychologiques (voire neurologiques) qui affectent le processus émotionnel chez les patients concernés que des entraves à l'expression, à la verbalisation de leurs émotions [j'évite tout jargon, au risque d'une imprécision que ne manqueront pas de me reprocher les experts, j'en prends le risque].

Le volume dirigé par Maurice Corcos et Mario Speranza a au moins le mérite, pour le lecteur patient que je suis, de clarifier le jeu. Mais, j'y insiste, une certaine patience est nécessaire. Car le parcours, cette fois, est plus long, plus complexe (les auteur disent : dimension clinique transnosographique), et c'est résolument que les approches se succèdent pour s'en tenir, sous leurs divers éclairages, aux troubles de la régulation émotionnelle. Nous avons même droit à la description, avec une certaine insistance, des pertes et profits — professionnels, affectifs, narcissiques — qu'entraîne pour l'analyste la résistance de ces mauvais patients, rebelles au transfert, qui n'apportent pas leur manger dans l'auberge espagnole de la cure. En leur présence, le thérapeute s'ennuie, et c'est bien embêtant. Cela est écrit noir sur blanc.

Il y a donc quelque mérite à parvenir à la page 235 de l'ouvrage, qui en compte 238 de texte utile. Pour relever ce passage, glissé mine de rien dans un texte qui n'est pas, formellement, une conclusion à l'ensemble des contributions (de telles entreprises à regards croisés restent, par principe, ouvertes) :
Tout dépend donc en effet de ce que l'on perçoit et de la manière dont on le comprend (sic). Dans alexithymie [A privatif = absence) de (lexis-lecture), mots pour qualifier les émotions (thymos) de soi et de l'autre ; ou Alex (protection contre) thymos (l'émotion)], nous privilégions la seconde étymologie.

J'ai relu plusieurs fois, on s'en doute, ce court mais éprouvant salmigondis, n'en croyant pas mes yeux. J'ai bien entendu vérifié qu'il existe un verbe grec, άλέξείν (alexein, écarter de soi, se défendre contre) ; il entre dans la composition du nom d'Alexandre – celui qui défend les (ou des) hommes [protège les hommes de la cité de ses ennemis].

Je crains que nous ayons, vous et moi, trop bien compris : entre 1972, date à laquelle Peter E. Sifneos forge le terme d’alexithymie, et aujourd'hui, l'inventaire – psychologique, comportemental, psychanalytique, neurobiologique – a démontré que la plupart des patients (retenus pour les évaluations) qui ne disposent pas des mots pour exprimer leurs émotions manifestent des troubles de l'émotion, sans qu'il soit, un seul instant, envisagé que ces troubles puissent être la conséquence d'un mutisme tragique et non la cause de celui-ci. Faire sienne la problématique de ces êtres que, bien avant Sifneos, Freedman et Sweet avaient décrits comme des illettrés émotionnels [1], implique de s'aventurer plus loin qu'à l'ordinaire dans la démarche thérapeutique, de se couper un instant de ses bases et de ses cadres, pour envisager une problématique monstrueuse : la langue chez l'autre. Plutôt que de se défausser d'un concept qu'on aurait proposé un peu hâtivement (et sachant que toute innovation nosographique est du dernier chic dans les titres et travaux), mieux vaut alors recruter une cohorte de patients parmi l'ensemble flou des pathologies psychosomatiques et coller à une partie d'entre elle l'étiquette de l'alexithymie.

L'étape suivante consiste à redéfinir le concept. La banderille est posée, en 2003, dans le livre de Maurice Corcos et Mario Speranza : l'opportunité de la double étymologie est du pain béni.

J'interprète cette reculade comme une lâcheté scientifique : tenter de comprendre pourquoi une part de plus en grande de nos contemporains éprouve une difficulté tragique [je veux, à dessein, lanciner avec ce qualificatif] à vivre dans la langue leurs émotions et tenter de les aider à (re)trouver accès à celle-ci constitue un cahier des charges à la fois très lourd et compromettant : ce n'est plus l'autre dans sa singularité (dans l'alcôve douillette de la consultation) qu'il suffit d'accueillir avec profit, c'est contre toute une civilisation du light, du préformatage, du téléphone portable et du tchaobisou qu'il faut faire volte-face.

Je comprends mieux, dès lors, la réticence d'une partie de la communauté psy devant un nouveau concept nosologique qui consiste, toutes choses égales par ailleurs, à requalifier le rhume ou la crampe d'estomac – si ce concept n'introduit qu'une nouvelle dénomination, fût-elle transversale, des troubles de l'émotion.

Je suggère qu'il convient d'inscrire sans délai l'alexithymie – issue il y a plus de trente ans d'observations qui ont pris au dépourvu des cliniciens, et telle qu'elle a justifié le nom qui lui fut donné à l'époque – au nombre des maladies orphelines. Jusqu'alors, une maladie est dite orpheline si son incidence est telle qu'elle touche une population trop restreinte pour que le développement et la commercialisation de son traitement dégagent des bénéfices. Trop restreinte ou, comme c'est le cas ici, trop peu gratifiante, trop exigeante, trop vulnérante (et les auteurs nous l'ont fait savoir, sans pudeur) : s'il est, en effet, un point de douleur exquise [3] dans ma relation à l'autre, dans l'échange, dans l'amour, c'est bien la façon dont cet autre accueille et intègre notre lien dans sa langue – ce qu'il m'en dit, ce qu'il m'en restitue enrichi de son imaginaire et de ses émotions. Sa difficulté ou son incapacité à l'exprimer m'infligent, ipso facto, une blessure narcissique. La parade la plus pratique consiste à en conclure qu'il n'éprouve rien, qu'il est décicément opaque, insensible, abruti, et tourner les talons.

Ou changer de sujet.

 

[1] Sous la direction de Maurice Corcos et Mario Speranza, Psychopathologie de l'alexithymie – Approche des troubles de la régulation affective, préface de Philippe Jeanmet, collection « Psychothérapies », éditions Dunod, 2003, 28,90 €.
[2] Jean-Louis Pedinelli, Psychosomatique et alexithymie, collection « Nodules », Presses Universitaires de France, 1992.
[3] Notion médicale tout à fait classique, la douleur exquise (en anglais exquisite pain) est une douleur localisée dans des zones bien limitées et qui survient par épisodes pendant lesquelles elle est plus intense.
[4] Jean-Louis Pedinelli, Op. cit., p. 11.

 

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Mercredi 6 avril 2005

06: 24

 

Tombeau tardif de Tatiana Nikolaïeva

 

 

nikolaieva

 

Je nourris une tendresse toute particulière pour cette femme. Je lui dois le seul disque que j'emporterais sur une île déserte : son interprétation, au piano, de L'Art de la fugue de Bach [1].

Sans doute n'est-il pas indifférent qu'une femme se soit confrontée, de la sorte, à ce qui passe volontiers pour un monument de pure écriture abstraite, un chef-d'œuvre cérébral, le modèle absolu d'un art désincarné. [Une reconnaissance de même nature me lie à l'intégrale des sonates pour clavier de Mozart que la toute jeune Maria João Pires enregistra au Japon en 1974 [2]. Une grâce juvénile émane de cette interprétation, pour ainsi dire androgyne – un bonheur que je n'ai retrouvé chez aucun pianiste, ni chez Maria João Pires dans les enregistrements récents qu'elle a donnés de Mozart. Mais je m'égare devant les cinq portraits passablement troublants qui illustrent ces disques, que je détiens par je ne sais plus quel miracle ; car c'est bien à cette solide Caucasienne – je l'imagine Caucasienne –, dont les hanches semblent receler la mémoire terrienne de tout un peuple, que j'entends offrir aujourd'hui quelques mots de ma langue.]

L'approche à laquelle procède Tatiana Nikolaïeva avec la première des quatre fugues, qui donne le thème, semble confirmer la puissance paysanne qu'évoque la silhouette de l'interprète, mais aussi l'austérité charnue des portraits que nous connaissons de Bach. Un toucher de l'ivoire à la limite de l'empâtement, qui console du bavard discours baroque (phénomène versaillais et germanopratin strictement daté). Puis s'ébranle ce que je tiens pour la pulsation purement organique qui confère au contrepoint, tel que Bach le pratique, son étrange pouvoir sur le rythme cardiaque (le mien, en tout cas). Le jeu se délie, devient aérien (après le sang, le souffle est compromis dans la fugue).

Enfin, ma gratitude tient encore à la réponse qu'elle fit à un mélomane russe venu l'écouter, qui lui dit que L'Art de la fugue lui avait permis de mieux comprendre les tragédies humaines [3]. Cette musique est très secrète, lui répondit-elle.

Réponse magnifique de femme ou d'homme familier en effet de la glaise, de la parturition des bêtes du troupeau, du cycle des saisons ! Une source, ça ne se dit pas (la réplique est dans Pagnol, je crois). Écrivant ces lignes, s'impose soudain un rapprochement que je n'avais jamais fait auparavant. L'Art de la fugue occupe bien, dans mon imaginaire et mon cheminement spirituel, une fonction de balise, au même titre que les mains négatives laissées sur la paroi des grottes par nos prédécesseurs du Magdalénien et que le linceul conservé à Turin. Sur ces empreintes comme sur le linge énigmatique, le ban et l'arrière-ban de la science et des pensées sectaires se sont déchirés, ont produit des tonnes de littérature grise. Dans les deux cas, c'est à une femme que je dois d'avoir, non pas levé le mystère (le lever, en l'admettant possible, ne m'a jamais paru tout à fait enviable), mais porté le regard à juste altitude.

Jusqu'à ce que Jean Clottes livre ses propres hypothèses sur la présence des mains dans l'écrit pariétal, il n'est pas excessif d'avancer qu'on avait beaucoup déraillé sur cette question. Seule Marguerite Duras, dans un poème d'un beau dépouillement [4], avait vu le secret des ces mains. Je ne dis pas qu'elle analysa la problématique matérielle, historique, esthétique des mains négatives. J'écris qu'elle a vu ces signes, en visionnaire, en voyante, en écrivain plénipotentiaire.

Sur le suaire de Turin, même foire d'empoigne de la balourdise virile – jusque chez un Claudel, qu'on serait bien inspiré de lire par ailleurs, mais que le suaire rend idiot. Odile Celier, professeur à l'Institut catholique de Paris, dans un livre lumineux [5], a démêlé avec une patiente subtilité un nœud réputé inextricable, qui entrave toute allégresse devant la mystérieuse et fascinante icône corporelle du linceul : comment, chrétien, s'approcher de cet objet ? – comment, musicologue, amateur encombré de savoir sur la musique et sommé de comprendre ses émotions, continuer d'entendre [comme voit Duras] L'art de la fugue ? – (le malaise, voire l'attitude psychorigide de l'Église catholique dès qu'il est question du Saint Suaire a fait le lit des délires profanes dont les bibliographies regorgent). Cette délicatesse aux abords du tissu est partagée, dans les textes, par les femmes, saintes ou non, qui touchent ce que je prends le risque de nommer ici l'enveloppe textile du Christ.

Tatiana Nikolaïeva n'eut sans doute pas le sentiment du caractère scandaleux de sa réponse pour le musicologue, le mélomane averti et, plus largement, pour notre superbe d'affranchis à qui rien ne doit résister. Sans doute savait-elle, d'instinct, quelles voies de contournement et de déni l'homme est capable d'inventer sans cesse (comme le rat de nouveaux antidotes) dès que la femme lui oppose le secret sur un pan du réel où sa morgue vient buter.

*

[Tatiana Nikolaïeva est décédée à Santa Monica (Californie) le 22 novembre 1993, à l’âge de soixante-neuf ans, des suites d’une rupture d’anévrisme survenue dix jours auparavant, au cours du récital qu’elle donnait à San Francisco.]

 

[1] Double CD Hyperion, CDA66631, 1992. L'Art de la fugue y est précédé de deux Ricercare extraits de L'Offrande musicale et de quatre Duettos BWV 802-805 qui constituent un précieux exercice de recueillement avant d'aborder L'Art de la fugue.
[2] Cinq CD Denon Japon (Nippon Columbia CO), 1990.
[3] In livret du CD cité.
[4] Marguerite Duras, Le navire Night, Césarée, Les mains négatives, Aurélia Steiner, Mercure de France, 1979. Marguerite Duras en conçut également un film, sous le même titre.
[5] Odile Celier, Le Signe du linceul – Le Saint Suaire de Turin : de la relique à l'image, édition du Cerf, 1992.

Tatiana Nikolaïeva, d'après cliché Naomi Schillinger, © Hyperion Records Ltd, Londres.

 

Lundi 4 avril 2005

06: 27

 

Imago Mundi

 

 

elephant_porcelaine

 

Quand il n’était pas sur son éléphant pour quelque campagne d’annexion ou de maintien de l’ordre aux confins de ses États, l’empereur moghol Shah Jahan passait ses journées à administrer son peuple composite et à légiférer. C’est pourquoi seules les nuits de Shah Jahan m’intéressent.

Nous ne savons, en Occident, que peu de choses sur le lien d’amour qui fit se rejoindre, pendant vingt ans, Arjumand et Khurram (je les nomme, la nuit, par leur prénom, dès qu’ils peuvent cesser d’être Mumtaz Mahal, l'impératrice, la Perle du Palais, et Shah Jahan, le Roi des Rois, l’Empereur du Monde). Sur cet amour, nous nous contentons d’ânonner les notices touristiques du Taj Mahal – les voyageurs français qui furent reçus au dix-septième siècle à la cour d’Agra n’ont pas fait mieux. Leurs récits sont d’une pauvreté insigne sur ce lien, dont tout un ensemble d’indices permet de penser qu’il fut unique, secret, nocturne.

Voilà le chantier auquel je me suis attelé depuis cinq ans : écrire ce lien.
Il n’y a pas un temps assigné pour le faire. Qu’il n’ait probablement suscité aucune trace écrite du vivant des protagonistes (autre que des allusions guindées dans les minutes apologétiques du règne – et dans la silhouette du Taj) est sans effet sur la pertinence de mon propos. Ce qui joint Khurram et Arjumand constitue, par essence, l’un de ces creusets de la langue où la langue doit, hors du temps, puiser sa chair. Creusets écrits – Le Cantique des Cantiques, l’amour désertique de Majnûn et Laylâ, la geste de Krishna… – et non écrits – un soleil qui se couche, le martyre d’un peuple, un amour… C’est ce que je nomme écrire, se couler dans un texte en instance qui exige tout de ma langue. J’ai cessé de prêter crédit à l’illusion que la littérature invente quoi que ce soit. Elle écrit, sans relâche, un monde qui lui est résolument étranger mais que la langue porte en elle. C’est peut-être là notre seul lien vital avec le monde : inciser la langue pour écrire le monde. C’est pourquoi il n’y a sans doute pas de souffrance plus méconnue que celle de ne pas disposer des mots (d’une matière à inciser, à modeler, à cuire).

Arjumand, si j’en crois ce que montre le Taj dans sa matière même, était de la nature du marbre, dur et translucide. Sous d’autres climats, c’eût été le jade, la porcelaine.

Khurram, c’est l’éléphant.

Écrire ce lien nocturne ne consiste pas à faire dialoguer l’éléphant et la porcelaine. Une vieille expression populaire, chez nous, dit assez à quels risques expose un tel rapprochement.

Les empereurs moghols entretenaient dans le fort Rouge d’Agra des calligraphes, des poètes, des peintres, des joailliers venus de Perse.
Shah Jahan exigea de ses miniaturistes qu’ils inventent une technique qui restituât les tonalités de la nuit. Il les somma d’inventer le nocturne. Nous n’en savons pas plus, mais sur la foi de telles indications je fonde l’écriture d’un livre interminable.

Mais c'étaient encore peintures protocolaires, textes d'annales. Khurram et Arjumand, à ma connaissance, n'ont jamais écrit le lien qui les fit se rejoindre la nuit pendant vingt ans. Mumtaz morte en couches dans sa trente-neuvième année, Shah Jahan empereur fit construire le Taj en marbre blanc, qui n’est ni un mémorial, ni un tombeau, mais le lien de
deux êtres passé dans la langue
. Une langue officielle mais cryptée, que notre lecture du Taj peine à déchiffrer.

Il se peut toutefois que, du vivant d’Arjumand – l’œuvre est alors soit perdue, soit non identifiée comme telle, elle reste donc à écrire (c'est ce à quoi je me consacre) –, il ait commandé à quelque artisan des ateliers impériaux un éléphant de porcelaine, d’une taille telle qu'il tînt dans une paume (à la façon de ces bouddhas sculptés dans le bois d’Asie, que le méditant enserre dans sa main refermée – macrocosme, image du monde lovée dans le sommeil vigilant de l’homme).

 

Figurine en porcelaine, d'après © Bing & Grondahl (The Royal Copenhagen Porcelain Manufactory).

 

Vendredi 1 avril 2005

06: 22

 

De la loi des séries

 

De la survie en milieux hostiles [VIII]
(Courts manuels portatifs – 10)

 

 

gigognes

 

On pourrait fort bien s'en tenir à la thèse la moins problématique : c'est le bon sens populaire qui, confronté dans une même période à un afflux d'épreuves apparemment dépourvues de relations causales les unes par rapport aux autres, en réfère à d'obscures règles mathématiques qui le dépassent – comme le dépassent les circonstances.

Passe pour les catastrophes ferroviaires, les meurtres (quoique…), les intempéries qui se limitent à pourrir plusieurs week-ends de suite. Quand la guigne, toutefois, fait mine de s'acharner sur un même individu, invoquer le calcul des probabilités ressortit aux diverses conduites d'évitement que l'homme improvise sans cesse pour ne pas devenir fou.

J'en viens au cas le plus épineux, celui où d'autres, à visages humains – et non plus la robinetterie, le trafic routier et l'étron canin (quoique…) –, font écran, opposent sans s'être concertés une même opacité à votre idéal de transparence (il me vient que cette expression peut être entendue, ici, de bien des façons, ce qui arrange somme toute ma démonstration). Est-il encore possible de se ranger à une quelconque loi des séries ?

J'ai lu, il y a fort longtemps, dans un ouvrage consacré à la publicité (mais je feuilletais le volume dans l'antichambre d'un confrère éditeur, et je n'ai jamais retrouvé la référence), l'anecdote suivante. L'un des pionniers du marketing, dans la première moitié du siècle dernier, avait développé depuis les États-Unis le premier réseau mondial d'agences de communication à son enseigne. Des bureaux s'ouvraient régulièrement sur d'autres continents et notre homme avait pour habitude d'expédier à son nouveau chef d'agence, recruté localement, un cadeau de bienvenue. Il s'agissait d'un ensemble de poupées russes. Dans la plus petite, il avait glissé un message de sa main, qui disait à peu près ceci : Welcome dans le groupe Tartempion Ltd International ! Je souhaite que vous développiez nos affaires à Sumatra. Entourez-vous des meilleurs. Pour cela, évitez que notre bureau de Sumatra ressemble à ces poupées gigognes, car en embauchant de plus petits que vous, de moins compétents, de moins inventifs, la renommée du groupe Tartempion Ltd International se rétrécira comme ces poupées. En revanche, si vous recherchez toujours la collaboration de ceux dont l'expérience, le regard, le génie sont plus vastes que les vôtres, votre bureau va accroître son action et son rayonnement, ainsi que le groupe Tartempion Ltd International l'a toujours fait jusqu'à présent.

Je pose cette hypothèse : les déconvenues en salves que nous essuyons de la part de notre environnement humain ne sont pas de la nature des tirs d'arme automatique (nous trouvant dans l'angle de visée plus ou moins fortuitement, nous serions soudain la cible innocente d'un bouquet de balles perdues) ; elles relèvent de la série gigogne. Je crois volontiers que ce publicitaire américain avait bel et bien discerné deux catégories pertinentes – parmi d'autres possibles – dans lesquelles les uns et les autres tendons à nous ranger : ceux qui se considèrent, de fait ou de droit, comme la poupée la plus volumineuse contenant toutes les autres ; et ceux qui se reconnaissent dans l'ultime, l'irréductible figurine : celle dans laquelle nulle plus réduite ne logerait à son aise, dont le volume exigu toutefois s'offre à receler quelque dépôt secret ou précieux – message ou billet chiffré, pièce à conviction ou lithiase importune.

Il saute aux yeux que cette partition se soustrait à tout manichéisme de bazar : le plus petit élément est aussi le mieux protégé, mais il se peut fort bien qu'on l'ouvre pour n'en laisser échapper qu'un dé de vent confiné ; par sa visibilité même, son intériorité composite, le plus corpulent souffre des assujettissements symétriques (nous dirions aujourd'hui que les grands psychorigides s'identifient dans ce profil).

Ces compositions sont des entités systémiques. Leur équilibre tient à l'emboîtement austère des vertus et des névroses que leur valent et leur taille et leur rang.

Malheurs gigognes à qui se mêle d'ouvrir ces boîtes de Pandore !

 

Mercredi 30 mars 2005

06: 44

 

« La littérature et le Mal »

 

 

ernest_hello
blanc

Ernest Hello

 

À propos de Juan Asensio, La Littérature à contre-nuit,
Éditions A Contrario, 2005, 22 €.

 

Il est sans doute des livres qu'il faut réécrire tous les cinquante ans. Lorsqu'on a la chance de pouvoir porter le regard, tour à tour, sur deux épreuves, ou deux variations ainsi distantes dans le temps, gravées et développées d'un même thème (une sorte d'ostinato de l'âme), c'est non seulement le contraste des approches et des manières mises en œuvre qui frappe, mais la vie propre du thème imposé – qui lui-même, se perpétuant, subit son mûrissement.

En 1957, sous le titre La Littérature et le Mal [1], Georges Bataille faisait paraître un volume d'essais consacrés à Emily Brontë, Baudelaire, Michelet, William Blake, Sade, Proust, Kafka et Genet. Aujourd'hui, Juan Asensio accueille dans ses « Textes sur la littérature et le Mal » – sous-titre de son livre La Littérature à contre-nuit – Joseph de Maistre, Paul Gadenne, Ernesto Sabato, Georg Trakl, Bernanos et Ernest Hello.

Au fil de ces pages vigoureuses, d'autres textes et d'autres vies sont appelés en écho à ces voix et ces écritures de l'urgence. On pressent toutefois que les rangs s'amenuisent à mesure que se profile le vingtième siècle ; et si tant est que se craquelle la chape d'un certain cynisme clérical, un autre le relaie, sans doute plus redoutable encore, qui contraint ces voix à hurler parfois. Cette prise en tenailles de la pensée est rendue sensible par Juan Asensio tout au long de sa méditation (l'auteur n'est jamais dans la réserve tiède que s'impose la critique savante – voire cette frigidité aux œuvres qui s'abrite derrière l'érudition : Juan Asensio est plus qu'empathique pour ces voix qu'il répercute, il souffre des mêmes souffrances qu'elles – c'est une évidence pour qui le lit presque chaque jour sur « la Zone », son blog).

Dans un dernier et saisissant chapitre, il confronte l'itinéraire singulier d'Ernest Hello (1828-1885) à l'expérience rimbaldienne ; pour affirmer ici que l'épreuve du silence chez Hello est plus radicale encore que chez Rimbaud ; et citer, quelques lignes plus loin, ce passage dans lequel Hello affirme vouloir, dans l'éloignement absolu de toute ornementation et de toute rhétorique, donner le style absent. Admirable formule, quand on a découvert presque dans le même temps quelques-uns de ses textes sans doute les plus intimes.

Je ne connaissais, en effet, d'Ernest Hello que ses éditions et ses traductions du Livre des Visions et Instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno (que cite Bataille) et des Œuvres choisies de Rusbrock l'Admirable, jusqu'à ce que je tombe par hasard, aux puces toujours, sur une petite réédition récente de ses Prières et méditations [2]. J'y trouve ce texte, intitulé Les Ténèbres :
Celui qui façonne le marbre en statue retranche le bloc, sacrifie la matière et dégage la forme ; voilà l'opération naturelle.
Celui qui façonne la statue en divinité retranche le néant, sacrifie la forme et dégage le feu ; voilà l'opération surnaturelle.
La première se fait dans la lumière, la seconde dans les ténèbres. La première répond à la création de ce monde, la seconde à la création de l'autre monde, c'est-à-dire au second avènement qui fera éclater Dieu du fond de toute chose, comme la création a fait la forme du fond de la matière immolée et la matière du fond du néant.
[…] La flamme qui brûle dans mon cœur a pour proie le néant, la matière, la forme, toute créature réelle ou possible. Elle brise toute écorce à partir d'aujourd'hui, et la création est un monceau de cendre que le vent disperse aux quatre horizons.

Je ne peux éluder le rapprochement avec ce bref passage de L'Expérience intérieure, qu'à force de connaître par cœur depuis trente ans il m'est arrivé de proférer (sans citer mes sources) à un interlocuteur abasourdi dont il me fallait, à l'instant, me déprendre : Et surtout « rien », je ne sais « rien », je le gémis comme un enfant malade, dont la mère attentive tient le front (bouche ouverte sur la cuvette). Mais je n'ai pas de mère, l'homme n'a pas de mère, la cuvette est le ciel étoilé (dans ma pauvre nausée, c'est ainsi) [3].

Juan Asensio a raison de souligner, dans son introduction, l'unité organique entre ces voix proférées de la ténèbre, quels qu'en soient l'époque, la condition et le mode. Ses tableaux à contre-nuit (en référence à la technique de gravure inventée à l'époque baroque, nommée aussi manière noire) sont eux-mêmes des épreuves, dans plusieurs acceptions du mot : on pressent qu'elles appelleront la retouche, une variation d'encrage dans une chronique à venir de la Zone ou un livre futur ; éprouvante, cette expérience de la littérature s'aborde dans l'inconfort de l'écriture tumultueuse de Juan Asensio, qui d'emblée envahit par la force de sa charge. Comme pour nous indiquer que nombre de pages de Bloy et de Bernanos, les textes de la folie de Trakl tout comme les injonctions de Rimbaud exigent d'être lus debout.

 

[1] Repris dans le tome IX des Œuvres complètes, Gallimard, 1979.
[2] Ernest Hello, Prières et méditations, suivi de Le fou, de Léon Bloy, Éditions Arfuyen, 1993. Le portrait d'Ernest Hello qui illustre la présente chronique est emprunté à cet ouvrage.
[3] Georges Bataille, L'Expérience intérieure, Gallimard, 1954, pp. 78-79 (je cite d'après mon exemplaire de lecture, à savoir l'édition revue et augmentée constituant, dans la collection blanche, le tome I de la Somme athéologique, dernière édition avant la reprise dans les Œuvres complètes).

 

À lire, publié sur la Zone, l'échange de courriers électroniques entre Juan Asensio et Dominique Autié auquel a donné lieu la préparation de cette chronique.

 

Lundi 28 mars 2005

02: 09

 

Les heures fériées

 

 

mouches

 

Je ne pourrais dire, aujourd'hui, Écrire est une fête sans tomber sous le juste coup des semonces de Philippe Muray et me ranger peu ou prou sous la bannière d'Homo festivus [1]. Or, je songe soudain à un livre qui ne sommeille au rayon des érotiques de ma bibliothèque qu'en raison de son titre, L'Amour est une fête [2] ; sa date de première publication le situe en amont du règne avéré d'Homo festivus.

Ce que Sylvia Bourdon (actrice phare du cinéma pornographique des années 1970) ou son éditeur signifiaient à l'époque en le formulant ainsi diffère sensiblement de ce qu'entend désormais un lecteur français commis depuis bientôt un quart de siècle à participer chaque année, de gré ou de force, à la fête de la musique. Il me semble qu'il faudrait aujourd'hui intituler un tel livre – si tant est qu'il le mérite : L'Amour est férié.

Vérifiant l'étymologie de l'adjectif férié, il me semble y déceler un flottement : si les feriæ latines, jours consacrés au repos et à la fête (qui induisent, chez Cicéron, le sens de fermeture des tribunaux), sont indubitablement à l'origine de nos jours fériés, l'Église catholique fit de la férie un jour de semaine à l'exception du samedi et du dimanche. Le jour férié contemporain paraît bien sauter sur cette aubaine d'un jour qui, comme un autre, aurait pu être consacré au travail mais dont un prétexte religieux, païen ou historique exige qu'il déroge au fil de la besogne ordinaire. Il arrive souvent que le jour férié ne soit pas lui-même commémoratif mais lendemain de fête – simple radoub après gueule de bois. Mais, toujours, il y a ce prétexte, cet événement, cette figure qui absolvent l'abandon d'un travail rentable.

Le récit des quelques minutes durant lesquelles Marguerite Duras a regardé mourir une mouche est un parfait exemple de cette qualité fériée de l'écriture.

Le livre qui contient ce récit, écrit, rassemblé et paru trois ans avant la mort de Marguerite Duras, a pour titre Écrire. Je tiens ce livre pour l'un des plus importants de Duras. Elle y parle encore de la mort – la sienne se profile, plus que jamais elle le sait. Dans la pièce où elle se trouve, à la campagne, seule à attendre l'arrivée de la cinéaste Michelle Porte, une mouche agonise. Je me suis approchée pour la regarder mourir. Ces pages haletantes sont diaphanes. L'écriture mord la vitre comme un diamant.

La mort d'une mouche, c'est la mort. C'est la mort en marche vers une certaine fin du monde, qui étend le champ du sommeil dernier. On voit mourir un chien, on voit mourir un cheval, et on dit quelque chose, par exemple, pauvre bête… Mais qu'une mouche meure, on ne dit rien, on ne consigne pas, rien.
Maintenant c'est écrit. C'est ce genre de dérapage-là peut-être – je n'aime pas ce mot – très sombre, que l'on risque d'encourir. Ce n'est pas grave mais c'est un événement à lui seul, total, d'un sens énorme : d'un sens inaccessible et d'une étendue sans limites. […]
C'est bien aussi si l'écrit amène à ça, à cette mouche-là, en agonie, je veux dire : écrire l'épouvante d'écrire. […]
Oui. C'est ça, cette mort de la mouche, c'est devenu ce déplacement de la littérature. On écrit sans le savoir. On écrit à regarder une mouche mourir. On a le droit de le faire [3].

J'appelle heure fériée ce temps – plus long à l'horloge que celui qu'a pris la mouche pour mourir tout à fait – que Duras consacre, très longtemps après, à écrire cette mort [Jamais je n'avais raconté la mort de cette mouche, sa durée, sa lenteur, sa peur atroce, sa vérité. […] Je n'avais rien organisé autour de la mort de la mouche. […] Il y a vingt ans de ça. Je n'avais jamais raconté cet événement comme je viens de le faire.] Un temps qui échappe, par décret intime, aux lois du travail – mais aussi aux lois de la littérature en tant que tâche ouvrable.

 

[1] « Je ne dis jamais l’homo festivus, mais toujours Homo festivus parce qu’il ne s’agit pas à mes yeux d’une généralité, et pas exactement d’un concept, mais de quelque chose qui se dresse à mi-chemin entre le concept et l’individu, une allégorisation de concept si vous voulez, un mannequin théorique, presque un personnage. » Philippe Muray, propos recueillis par Peter Covel,
30 mai 2003 pour Le Cordelier.
[2] Sylvia Bourdon, L'Amour est une fête, Belfond, 1976. Nouvelle édition, Édition Blanche, 2001. L'application du code typographique à la mention des titres d'ouvrages me fait ici obligation de la capitale au mot Amour.
[3] Marguerite Duras, Écrire, Gallimard, 1993, pp. 46 sq.

Mouches, (auteur non identifié) © ghost1978, D.R.

 

Permalien

Dimanche 27 mars 2005

04: 28

 

Le blog d'été

 

 

Résumé : l'auteur de ce blog se justifie auprès de ses lecteurs réguliers du fait qu'à partir de cette date, et jusqu'en octobre, il ne mettra plus en ligne que trois chroniques par le semaine, le lundi, le mercredi et le vendredi.
Mots clefs : blog, heure d'été, caciques, chronobiologie, rythmes circadiens, langue.

chronobiologie

Chaque matin, depuis l'ouverture de ce blog fin octobre – soit cinq mois pleins –, je mets en ligne une chronique, aussitôt levé. Je crois n'avoir failli que très peu à cette discipline, dans des circonstances qui le justifiaient (mais j'ai retourné comme un gant ces circonstances mêmes).

Cette assiduité est rendue possible que par une ruse avec le temps de l'horloge : il se trouve – et ce n'est pas un hasard – que j'ai engagé le projet de ce blog à quelques jours du passage à l'heure d'hiver. Or, depuis de très nombreuses années, je me tiens à une règle de vie immuable, qui consiste à ne pas modifier, en octobre et en mars, l'affichage de l'heure dans la pièce où je dors. Au soleil, je me lève donc toujours à la même heure. Toutefois, comme chaque année, je perds à partir d'aujourd'hui, et jusqu'à l'automne, une heure précieuse, à l'aube, que je consacrais principalement ces derniers mois à écrire les chroniques publiées ici même.

Disposer de quatre heures de silence et de concentration, tôt le matin, parce qu'on habite sur son lieu de travail, est une chance. Déjouer les absurdités administratives (a-t-on bien mesuré le ridicule du cacique qui s'en prend au mouvement apparent du soleil et règle l'heure de nos montres !) constitue, à une modeste mais efficace mesure, un acte de rébellion. Enfin, éprouver de façon si nette, dans l'organisation même de son temps, les lois indubitables de la chronobiologie est une méthode comme une autre pour ne pas perdre de vue que nos existences restent réglées par le cours des planètes : une partie de l'année, j'écris tôt le matin, l'autre je lis tard le soir. Je m'efforce de rapporter ainsi, de façon sensible, le cours annuel des saisons aux rythmes circadiens de la langue.

Voilà, en termes aussi précis que possible, les raisons pour lesquelles, à partir d'aujourd'hui, le blog cessera d'être nourri chaque matin d'un post nouveau. Je m'en tiendrai à trois chroniques hebdomadaires, mises en ligne le lundi, le mercredi et le vendredi entre 6 h et 6 h 30 – heure impassible de mon lever les jours ouvrés (mais on le sait, jusqu'à cette notion, qui est de pure convention, peut faire l'objet d'aménagements de gré à gré conclus avec soi-même).

 

Samedi 26 mars 2005

08: 24

 

Souvenir de Michael Jackson

 

 

jackson

 

Fin des années 1980, je suppose – impossible de mettre la main sur une biographie de Samy Davis Jr, qui venait de mourir. À ce dernier, le gotha du showbiz américain rendit hommage dans un show auquel les plus grands participèrent. La télévision française retransmit en différé le spectacle, d'une exceptionnelle qualité – du travail de routine pour les professionnels d'outre-Atlantique, maîtres dans ce genre de cérémonie. Je me trouvais dans la proximité d'un récepteur et j'attendais la prestation de Barbra Streisand. On annonça Michael Jackson, dont j'ignorais tout.

L'écran devint sombre, un sunlight unique enserrait dans son aura la silhouette gracile du chanteur. Un musicien du grand orchestre lui donna le la. Assis sur un degré de la scène, Michael Jackson attaqua une complainte a cappella. Un chant d'une pureté absolue émana de la sinistre caisse cathodique, à l'acoustique épouvantable. Mais il me semble, aujourd'hui encore, qu'un enregistrement sur cire restitué par l'aiguille d'un gramophone d'antiquaire n'eût rien pu altérer de la nécessité de cette voix. Il faut en référer aux plus rares prestations de cantatrice ou de contre-ténor pour en situer la charge affective.

Au petit jour, tandis que je procède à ma revue de presse sur Internet (et cela promet de durer plusieurs mois), j'appelle des tréfonds – où sourd le temps de la langue organique – le timbre de Michael Jackson ce soir-là. Comme s'il m'appartenait désormais d'offrir sa propre voix à l'homme qui pointe chaque matin à Santa Maria, Californie.

 

[Pour fêter l'acquittement de Michael Jackson – Cliquez ici.]

 

Vendredi 25 mars 2005

05: 20

 

Pietà

 

 

[Quelques visiteurs assidus auront lu ce texte, que j'ai mis en ligne le 4 novembre dernier. Pour parler comme Hugo, le blog avait dix jours. Et moins de dix visites quotidiennes. J'imagine qu'aujourd'hui le premier soin des lecteurs ne consiste pas à aller le débusquer dans la page la plus ancienne de la rubrique où il séjourne depuis. Un lecteur ami m'a fait observer, lundi, que mon texte sur Emmaüs inaugurait la semaine sainte, ce à quoi je n'avais pas initialement songé. Il avait raison de le pointer. Qui que nous soyons, en ces lieux, la Passion a rythmé et rythme notre temps. En ce vendredi saint, j'exhume donc une nouvelle fois ce texte (exhumé pour le blog d'un brouillon de premier chapitre d'un roman jamais écrit). Et pourquoi le taire : j'aime, plus que jamais, cette image et ces lignes.]

 

Pieta

Elle paraît plus jeune que son enfant : un vieillard qu’une adolescente daignerait prendre sur elle – encore que la main gauche paraisse s’en tenir à une proximité pudique, même si la convergence de l’avant-bras avec celui du gisant suggère que les mains ont pu (ou vont) se toucher. Qu’il puisse être le Fils, contre toute vraisemblance, est alors évoqué de pure façon métaphorique, dans la posture de maternage, son autre main à elle arrimée sous l’aisselle (au point où le buste se désarticule), ce visage aux commissures délicatement généreuses penché sur le corps brisé dans le dernier épuisement.

On dit qu’Il est mort, de la plus horrible des agonies – et ce n’est pas sa résurrection annoncée qui doit atténuer les mérites de ce cadavre.

Pourtant, la mort n’est pas dans ses mains (la droite semble retenir le pli du linge, dont on ne sait s’il s’agit de la robe ou du linceul), ni au thorax : ainsi que des membres, la musculature en est lisible, comme bandée ; une onde soucieuse descend du front, et c’est elle qui tend le menton. À bien regarder, la mort n’est pas jouée par lui, elle tient dans la distance de ce corps près de choir des genoux sur lesquels il repose, que l’effort ne pourra, au mieux, qu’empêcher de glisser tout à fait. Elle s’affiche surtout, la mort, sur sa bouche à elle, selon l’angle sous lequel on aborde le visage : elle sourit, ou elle boude cet amant qui fait le mort – qui fait l’enfant.

Michelangelo avait vingt-quatre ans ; se peut-il qu’il ait modelé dans toute son ambivalence un inaccessible désir qui était le sien, qui aurait trouvé à se résoudre dans l’abandon à cette grâce maternante, compassionnelle, d’une presque enfant ?

On avait accroché au-dessus de mon lit de bébé un cadre contenant la photographie de son seul visage – nul doute que ce regard devait paraître veiller sur moi – et, la puberté venue, je découvris l’ensemble de la composition.

L’homme est un enfant mort dans l’amour. C’est lui qui le veut ainsi.

 

Jeudi 24 mars 2005

05: 28

 

La ponctuation du pauvre

 

 

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Près d'un tiers des vingt-deux pages que Jacques Drillon consacre aux points de suspension dans son superbe, irremplaçable, précieux, génial… Traité de la ponctuation française [1] consiste en une défense et illustration de l'usage qu'en fait Céline.

J'ai déjà dit ici [je ne pose pas de lien, que l'on cherche, pour une fois ! et ce débat perdu d'avance (par moi) cesse de m'amuser] combien je tiens en aversion la langue du Voyage… Or Drillon est d'autant plus convaincant qu'il appelle à l'appui de sa démonstration d'autres usagers des points en salves, Octave Mirbeau, Colette, Labiche, qui ont inspiré ou conforté Céline dans sa pratique. Enfin, ce passage fait suite à un exposé tout en finesse implacable (à la hauteur du vaste traité dans le traité que constituent les cent dix pages dévolues à la seule virgule) des différentes nuances que les points de suspension sont susceptibles d'introduire ou de faire attendre.

Les outils de ponctuation, tels que nous en disposons, représentent un apport relativement tardif (dont l'origine correspond, dans le temps, à l'abandon de la lecture marmottante [2]). Tout technicien du texte – traducteur, rédacteur spécialisé, lecteur-correcteur – vous confirmera que le travail sur la ponctuation est tâche ardue, sévère, laissant à la fantaisie ou à l'humeur une marge exiguë. C'est la morgue des auteurs, fréquent cache-misère de leur négligence, qui a conçu le théorème péremptoire qui l'arrange, voulant que la ponctuation fût l'ADN du style.

Pour avoir passé vingt années de ma vie professionnelle à lire les manuscrits que déposaient les auteurs, mon intime conviction est faite depuis des lustres : je n'ai pas découvert un seul texte dont la ponctuation lacunaire, fantasque ou agressive évoquât un surcroît de maîtrise – ni, surtout, de délectation – dans l'usage de la langue. Et je dus toujours ma gêne la plus ordinaire à ces rafales de points de suspension tirées en direction du lecteur – appels comminatoires à mon imaginaire sommé de se substituer à celui de mon interlocuteur, sous-entendus veules, bégaiements, hoquets, rots, pets d'un texte qui fait sous lui.

Autre constante nosologique : avant d'être la tarte à la crème de l'écriture qui fait la manche, les points de suspension sont l'acné du jeune écrivain.

*

Je trouve sur la Toile ce portrait de Jacques Drillon. Outre que la tête de cet homme me revient – tout le contraire de l'aridité sulpicienne dégoulinante du linguiste ou du poète maudit –, je constate avec amusement que figurent, dans la perspective de sa bibliothèque, les œuvres (in)complètes de Sade dans l'édition Pauvert des années 1980, maquettée par Pierre Faucheux : la prouesse consistait à ce que les quatre lettres du nom de Sade vinssent s'inscrire par juxtaposition exacte des volumes sur la tranche de la série. Or, comme à Jacques Drillon, semble-t-il, me manquent les derniers volumes (comprenant le théâtre du divin marquis) sur la tranche desquels figure la lettre E – laissant ainsi apparaître sur nos rayonnages un SAD d'une gigantesque tristesse dont le visiteur non averti se demande toujours de quel dépressif opus major il peut bien s'agir. Plus insolite, les quelques fois où j'ai été pris en photo chez moi sur fond de livres, l'objectif s'est trouvé comme aimanté par ce tag étrange, qui dès lors encadre ou frôle ma tête comme un nimbe vénéneux.

 

[1] Gallimard, collection « Tel », 1991 ; pp. 418-425.
[2] Entre autres références possibles, le magnifique essai d'Ivan Illich, Du lisible au visible – sur L’Art de lire de Hugues de Saint-Victor, traduit de l’anglais par Jacques Mignon, Éditions du Cerf, 1991. Repris dans le cadre des Œuvres complètes d'Ivan Illich en cours de publication aux éditions Fayard.

Codex Lagerbringianus, ca. 1480, Suède, conservé à la bibliothèque de l'Université de Lund, f° 125 verso.
Jacques Drillon, D.R.

 

 

 

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Mercredi 23 mars 2005

09: 05

 

La découverte du monde

 

 

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Voilà fort longtemps que sommeille dans ma bibliothèque ce volume des écrits de Christophe Colomb [1]. J'y reviens, ces temps-ci, comme on cherche en pleine nuit l'interrupteur dans une chambre d'hôte où l'on dort pour la première fois. Avec l'intuition qu'il convient d'orienter la langue vers des parages d'angoisse et d'émerveillement, des zones d'approches de nouvelle terra incognita. Guetter cette aube de l'âme à l'avant du navire – la perception que je suppose étrange, en pleine mer, des clartés du soleil qui se lève dans votre dos sur le ciel d'Occident auquel vous faites face.

C'est cette image, très précise et diffuse à la fois, que j'allais chercher dans Colomb. J'y trouve un journal de bord relaté à la troisième personne, entrelardé de mémoires et de lettres à l'attention des rois très catholiques, Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille, qui sponsorisent les quatre périples de l'amiral dom Christophe. L'échantillon que voici en est, pour ainsi dire, extrait au hasard.

En conclusion, et pour ne parler que de ce qui a été obtenu dans cette première expédition, qui s'est faite hâtivement, Leurs Altesses peuvent se rendre compte que je leur donnerai autant d'or qu'elles en voudront, avec ce peu de frais que Leurs Altesses devront me permettre de faire cette fois-ci ; des épices et du coton, autant que Leurs Altesses voudront donner l'ordre d'en charger ; du mastic, autant qu'on en voudra charger (ce mastic ne se trouvait auparavant qu'en Grèce, dans l'île de Chio, et la Seigneurie le vend au prix qu'elle veut demander) ; de l'aloès, autant qu'on en voudra charger ; et des esclaves, autant qu'on en voudra prendre, et qui seront idolâtres [2].

Voilà pour les sources attestées de la littérature du Grand Dehors® et de la langue du Grand Ailleurs dont les prospectus de l'entreprise de travel writing de MM Le Bris, Sicre & Co Ltd nous rebattent les oreilles.

Je vais donc me débrouiller seul avec ce petit jour hauturier qui me lancine.

Me revient qu'en son temps déjà l'éditeur – qui vit dans la terreur compulsive de sa force de vente, dont les VRP pourraient fourvoyer le produit dans le mauvais rayon du libraire – avait exigé de Jean-Paul Chavent qu'on modifiât le titre qu'il avait voulu pour son premier roman, La Découverte de la Terre [3]. Ce qui permit au marketing éditorial (comme on dirait « au sacré collège » ou « aux cuisines ») de rédiger ainsi le texte de page 4 de couverture : Si le héros de ce livre débarque un beau jour à Kennedy Airport, c'est avec un besoin d'amour fou et le désir de retrouver une très jeune Américaine, Violet, qu'il a rencontrée en France. Mais Violet, dans le milieu new-yorkais qui est le sien, toute à ses études et à son boy friend, se comporte comme une Lolita distante. Par dépit amoureux, le voyageur s'achète alors une somptueuse et vieille Oldsmobile avec laquelle il part, d'est en ouest, à la découverte des États-Unis et de leur légende. […]

L'ordre de route est clean, carré, les représentants du diffuseur ont apprécié, et la seule couverture ainsi plaquée sur ce précieux petit livre vaudrait aujourd'hui à l'auteur une chambre d'hôtel et son mètre d'étal à Saint-Malo. Faut-il vraiment le préciser, Violet ou le Nouveau Monde est d'une portée tout autre.

En fait, que la mémoire s'impose de ce bref roman écrit il y a vingt ans par un ami m'en dit long sur ce que je cherche ces temps-ci et que j'ai, sans doute, déjà trouvé à mon insu : cette double certitude – dont la littérature seule assure l'étayage – que, d'une part, la découverte du monde est toujours à venir et que la dégradation apparente du monde n'en altère pas la promesse d'éblouissement ; d'autre part, qu'elle ne saurait advenir autrement que médiatisée – c'est là fonction d'annonciateur, quels qu'en soient le profil et le statut (visage, corps entrevus dans la pénombre du temps qui se compte, verset d'Upanishad, pâleur du ciel qui s'éclaire de l'épuisement même de la nuit).

 

[1] Œuvres de Christophe Colomb, présentées, traduites et annotées Alexandre Cioranescu, 530 p, Gallimard, 1961.
[2] Op. cit.,  p. 186.
[3] Jean-Paul Chavent, Violet ou le Nouveau Monde, Actes Sud, 1985.

Portulan (carte marine), François Benincasa, Ancône, 1476, Ms. lat. 81, © Bibliothèque publique et universitaire de Genève.

 

Lundi 21 mars 2005

06: 05

 

Mais que s'est-il donc passé

à Emmaüs ?

 

 

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La rencontre de deux des disciples du Christ avec ce dernier, le jour même de sa résurrection, et le repas du soir qu'ils partagèrent dans une auberge du petit village d'Emmaüs constituent l'un des chapitres qui ont inspiré nombre de peintres occidentaux : Dürer (1511), Pontormo (1525), Le Caravage (à deux reprises, en 1602 et 1606), Le Tintoret (1643), les frères Le Nain (1645), Rembrandt (1648), sans oublier Philippe de Champaigne (1602-1674, dont l'Emmaüs n'est pas daté). Liste non exhaustive, s'entend. J'ai choisi Velázquez, qui me semble traduire au plus près le climat de cette brève séquence, l'une des plus humaines du Nouveau Testament, telle que je la lis.

Matthieu est muet à son sujet, Marc l'expédie en deux lignes à peine allusives, Jean lui substitue l'apparition de Jésus ressuscité à Simon Pierre sur le bord du lac de Tibériade et la scène de la pêche miraculeuse. Que dit saint Luc de cet épisode, qu'il est seul à relater avec quelque précision [1] ?

Ce jour-là, même, deux d'entre eux [disciples de Jésus] s'en allaient en un bourg nommé Emmaüs, éloigné de soixante stades [2] de Jérusalem, parlant ensemble de tout ce qui s'était passé. Et il arriva que lorsqu'ils s'entretenaient et conféraient ensemble sur cela, Jésus vint lui-même les joindre, et se mit à marcher avec eux ; mais leurs yeux étaient retenus, afin qu'ils ne pussent le reconnaître. Et il leur dit : De quoi vous entretenez-vous ainsi dans le chemin, et d'où vient que vous êtes si tristes ?
L'un d'eux, appelé Cléophas, prenant la parole, lui répondit : Êtes-vous seul si étranger dans Jérusalem, que vous ne sachiez pas ce qui s'y est passé ces jours-ci ?
– Et quoi, leur dit-il ?

Je marque ici une pose dans le récit de Luc. Nul exégète professionnel ne le pointera : cette situation, nous en avons tous rêvé. Je suis mort, et je me mêle incognito à un petit groupe d'intimes ou de proches qui parle de moi. Je vérifie qu'on me pleure, qu'on me déplore comme il convient. Si je me suis suicidé (il suffit que j'aie eu, peu avant qu'une rupture d'anévrisme ou quelque bonne mort de préférence ne m'emporte, un prétexte plus ou moins sévère d'envisager semblable passage à l'acte), je m'assure qu'on a bien compris toutes mes raisons. Au besoin, j'explique. C'est d'ailleurs ce que fait le Christ, dans les versets suivants. Luc laisse entendre qu'il les gratifie d'un commentaire en règle des prophéties qui annonçaient sa venue, assorti d'une initiation aux mystères de son Incarnation et de la Rédemption.

Qu'on ne se méprenne pas : nulle volonté de ma part de tirer vers le bas le texte du Nouveau Testament ; encore moins de profaner la figure du Christ – ces hypocrites récupérations laïcisantes qui réduisent n'importe quel texte sacré au rang de brèves de comptoir ; mais investir le récit des Évangiles avec armes et bagages (comme on s'excuse d'être venu en visite sans avoir eu le temps de se changer), l'indiquer dans une lecture qui se fixe pour seul propos de libérer le plus vite possible mon lecteur, en l'incitant à frotter son propre imaginaire au texte même. Je me contente donc de suggérer qu'il se passe quelque chose, sur le chemin qui mène à Emmaüs, qui nous rend enviable la posture de Jésus. Voilà, hors de toute intime conviction confessionnelle, une voie d'accès à ce passage de Luc.

Ce qui a retenu les maîtres baroques et classiques, c'est l'acte second.

Lorsqu'ils furent proches du bourg où ils allaient, il [Jésus] fit semblant d'aller plus loin. Mais ils le forcèrent de s'arrêter, en lui disant : Demeurez avec nous, parce qu'il est tard et que le jour est déjà sur son déclin ; et il entra avec eux.
Étant avec eux à table, il prit le pain et le bénit ; et l'ayant rompu, il le leur donna. En même temps leurs yeux s'ouvrirent, et ils le reconnurent ; mais il disparut de devant leurs yeux.
Alors ils se dirent l'un à l'autre : Notre cœur n'était-il pas tout brûlant dans nous, lorsqu'il nous parlait durant le chemin, et lorsqu'il nous expliquait les Écritures ?
Et se levant à l'heure même ils retournèrent à Jérusalem, et trouvèrent que les onze apôtres et ceux qui demeuraient avec eux étaient assemblés.

De nouveau, scène d'une force de conviction tout humaine. Cléophas et son compagnon sont séduits et troublés par celui qui les a rejoints et marche à leur hauteur. Tant il est rare que nous rencontrions ainsi un inconnu qui, dans l'instant, dispose d'informations, de clés de lectures, d'une sensibilité connivente sur un sujet qui nous occupe. L'occasion est trop belle. Elle relève même de ces hasards objectifs dont les surréalistes ont fait, un temps, leur fonds de commerce, alors qu'il y a bien plus simple pour justifier ces trajectoires qui se rapprochent, se croisent avant de suivre leurs parcours respectifs : une certaine porosité qui nous advient sous le coup d'une émotion, d'un deuil (c'est le cas), d'un texte qui nous bouleverse, d'un visage qui apparaît soudain – entre mille autres hostiles ou indifférents – étrangement habitable. On fera tout pour retenir l'autre et, toujours en vain, immobiliser l'instant. Notre cœur n'était-il pas tout brûlant ?

Tant il est vrai, aussi – tout le maillage psychologique de cette sorte de nouvelle que Luc a été seul à introduire ici, dans cette ultime page du récit évangélique, est parfaitement plausible –, que ce genre de rencontre modifie, sinon le cours de notre vie (cela n'est pas exclu), du moins le programme de notre journée. De quoi nous faire revenir sur nos pas.

 

[1] Évangile selon saint Luc, chapitre 24, 13-19 et 28-34 (pour les passages cités). Je choisis la traduction dite littéraire de Port-Royal, réalisée entre 1657 et 1696 sous la direction de Louis-Isaac Lemaître-de-Sacy : La Bible, collection « Bouquins », Robert Laffont, 1990. Cette version de l'Ancien et du Nouveau Testaments – magnifique, il est vrai, dans la pureté classique de la langue du Grand Siècle que le souffle biblique inspire – est conforme au dogme et, à ce titre, reconnue par l'Église catholique comme texte de référence possible.
[2] Le stade romain mesure environ 185 m. La bourgade d'Emmaüs était donc située à environ onze kilomètres de Jérusalem, soit deux heures de marche.

 

Velázquez, Le Repas d'Emmaüs, ca. 1620, Metropolitan Museum of Art, New York.

 

Dimanche 20 mars 2005

05: 06

 

Au secours ! Le SACD arrive.

 

 

rachmaninov

 

Il y a eu la mode du CD audio non piratable, avec un petit programme en implant qui vous garantissait, sur la moitié des lecteurs (c'est-à-dire sur le vôtre), trois ou quatre hoquets à la lecture, genre passage de drone à basse altitude entre les deux enceintes de votre chaîne. J'ai ainsi répugné à me faire rembourser le dernier album de Gérard Manset, ayant la chance que l'un de mes deux lecteurs fasse la nique aux Squd des paranos de EMI Music.

Nouvelle initiative des professionnels du disque, dont on connaît le misérabilisme de circonstance, ces temps-ci : un nouveau format du support lui-même, le SACD – Super Audio Compact Disc –, qui vous vaut cette fois un refus catégorique de votre lecteur Philips acquis il y a tout juste deux ans : Disc not finalized. En revanche, la chaîne du salon, qui a plus du double d'âge, avale le nouveau venu avec délices. Les salauds !

Qu'on se rassure, il existe une parade, qui ne manque pas de piquant : piratez méthodiquement l'album récalcitrant à l'aide d'un logiciel genre Toast Titanium (si vous êtes un adepte du Mac) et donnez la copie à votre lecteur, qui ne fera plus la différence.

Ma mère avait une petite phrase pour cela (elle avait une quantité incroyable de petites phrases, qu'elle émettait sur des formats qui, aujourd'hui encore, parasitent la langue, selon les jours) : C'est quand même malheureux de voir ça.

Quelques mots de l'enregistrement des concertos pour piano de Rachmaninov interprétés en public par Stephen Hough, qui m'a valu cette déconvenue. Voilà des années que les Préludes m'accompagnent. J'attendais qu'une version des concertos pour piano vienne à moi. Cette fois, ce sont les propos de Stephen Hough qui m'ont incité à prendre le risque de commander cette référence plutôt qu'une autre. J'en reproduis ici un long passage. Je suis un lecteur exhaustif des livrets qui accompagnent les disques, lorsqu'ils sont quelque peu substantiels. Ici, le témoignage est vivant, il emprunte une stratégie de la langue qui me convient d'emblée.

[Enfant,] on m’a offert les enregistrements qu’il [Rachmaninov] avait réalisés de ses concertos. C’était bien avant que j’entende quelqu’un d’autre les jouer. Quand j’ai finalement eu connaissance des exécutions modernes de ses œuvres, j’ai été sincèrement étonné. Où était le rubato caractéristique du jeu du pianiste ? Où trouver les tempos fluides, flexibles, qui avancent toujours avec ardeur ? Les voix internes taquines et colorées dont les harmonies aux modulations chromatiques formaient un contrepoint à la mélodie ? Et qu’en était-il des portamenti aux cordes ? Tout convergeait pour me donner l’impression de manger un met traditionnel, loin de chez moi, sans les bons ingrédients. Qu’est-ce qu’un pesto sans parmesan ? Un sushi avec du riz complet ?
[…] Ignorer les indications Vivacissimo du compositeur apposées sur la « grande mélodie », à la fin du Concerto n° 3, c’est transformer l’apogée, incarnation d’une énergie extatique, en une section trop longue qui donne l’impression de lourdeur et d’apathie émotionnelle. (Il exprime clairement son désir pour cette allure non seulement par sa partition et son propre enregistrement mais aussi à travers l’exécution donnée en 1941 par Vladimir Horowitz, un pianiste qu’il considérait comme sans rival aucun dans cette œuvre.)
Ne pas saisir la nature profondément improvisée de l’écriture soliste, des passages mélodiques, avec ses accents agogiques et son équilibre subtil entre ardeur et langueur, c’est échouer à communiquer le message lui-même. Si on est attentif, à juste titre, aux points et aux accents dans Schubert, pourquoi ne pas l’être pour les annotations typiques de Rachmaninov : ses lignes tenuto indiquant un certain type de rubato ou de nombreuses liaisons sur les cordes indiquant un doux glissando ?
Essayer de copier les exécutions consignées au disque par le compositeur n’apporterait rien à la musique et ne ferait guère montre d’intérêt historique. Ce qui est important c’est de comprendre aussi bien qu’une langue étrangère l’idiome pianistique de cette époque – Rachmaninov et ses contemporains qui, malgré des personnalités uniques, avaient en commun bon nombre de « tournures de phrases » – si bien que nous pouvons parler ou chanter nos propres mots avec un vocabulaire et une intonation authentiques.
Je crois que cet enregistrement est le premier depuis celui du compositeur où sont incorporées les parties manquantes des bois entre les chiffres 74 et 76 du troisième mouvement du Concerto n° 4. J’avais reçu les parties corrigées de l’Orchestre de Philadelphie, si bien que je les ai apportées avec moi à Dallas pour les utiliser. Après une exécution en concert, Andrew Litton décida de réécouter l’enregistrement de Rachmaninov et découvrit que les corrections étaient proches de ce qu’il faisait mais pas tout à fait correctes ! Il passa une matinée, avant un concert, à noter ces merveilleuses lignes supplémentaires, contrepoint à l’exécution du compositeur, et c’est ainsi que nous avons pu les incorporer à ce disque.

Est-ce l'acoustique de la salle du Symphony Center de Dallas ? la qualité de la prise de son ? l'humeur rebelle du technicien devant sa table de mixage qui s'est abstenu de lessiver l'enregistrement pour produire ce son propre, parfaitement désespérant, dont on nous gave depuis bientôt deux décennies ? est-ce la magie de la technique du SACD, après tout ? Il y a une générosité acoustique, une étoffe, dans cet enregistrement, qui vous font passer en boucle les deux disques tout un après-midi, sans même que vous vous rendiez compte de votre soudaine addiction. Et les applaudissements, que le même technicien a cru bon laisser au terme de chaque opus, sont les vôtres, sans la moindre réserve.

 

[1] Stephen Hough, traduction : Isabelle Battioni – © Hypérion, 2004 (texte complet sur le site d'Abeille Musique.

Serguei Rachmaninov (1873 -1943), D.R..
Les concertos pour piano 1 à 4 et la Rhapsodie sur un thème de Paganini Op. 43, Stephen Hough, piano, et le Dallas Symphony Orchestra sous la direction d'Andrew Litton (enregistrement public) ; double SACD Hyperion A67501/2, 2004.

 

Samedi 19 mars 2005

05: 43

 

Autodafé

 

 

livre_en_feu

 

Pendant douze ans, j'ai consacré mon cours d'édition générale de rentrée devant la nouvelle promotion de nos étudiants à l'épineuse question suivante : Pourquoi les bibliothèque brûlent-elles ? Et lorsque j'ai publié De la page à l'écran, en 2000, j'ai consacré un bref sous-chapitre à cette question. En voici le texte.

 

Vers 300 av. J.-C., Ptolémée Ier dit Sôtêr succède à Alexandre le Grand. Il fait d’Alexandrie une grande capitale de l’Empire et fonde la célèbre bibliothèque. Son fils, Ptolémée II, qui fit construire le non moins célèbre phare, poursuivit l’œuvre de son père. La bibliothèque comptera, selon les estimations, entre 100 000 et 700 000 volumen. Le pouvoir ne ménage pas ses deniers pour attirer les plus grands savants du Bassin méditerranéen et les faire travailler à la constitution de ce temple du savoir. Il s’agissait, pour les promoteurs d’Alexandrie, de rassembler en un seul lieu tous les écrits disponibles, religieux comme scientifiques, toutes traditions, toutes confessions mêlées. On racheta à grands frais la bibliothèque personnelle d’Aristote, dont les volumen vinrent enrichir le fonds de la « très grande bibliothèque », cette sorte de Tolbiac avant la lettre (d’avant, surtout, l’informatique…)

En 47 av. J.-C., Jules César fait mouiller sa flotte dans le port d’Alexandrie. Il est probable qu’en voulant incendier celle-ci, l’adversaire mit le feu à des entrepôts où se trouvait une partie des réserves de la bibliothèque. Un bon millénaire plus tard, l’histoire s’appuiera sur cet épisode pour enseigner que la plus grande bibliothèque du monde a été réduite en cendres un demi-siècle à peine avant que le Christ ne vienne écrire, sur les rives de cette même « mère Méditerranée » (ainsi que la nomme Dominique Fernandez), le second tome du Livre fondateur du christianisme : le Nouveau Testament.

Dans le temps long de l’histoire, ce demi-siècle compte pour quelques heures. Les flammes ont simplement fait place nette. A posteriori, l’histoire – désormais rédigée par l’Occident chrétien : la scolastique épaulée par l’Inquisition – a fait brûler Aristote.

Alexandrie inaugure une longue et tenace tradition de bûchers, moins hypothétiques mais tout aussi symboliques : l’hérétique, l’agitateur, le savant fou qui osera suggérer que c’est peut-être la Terre qui tourne autour du Soleil, non l’inverse, brûlera désormais avec ses écrits, d’autant que l’invention du caractère mobile par Gutenberg, en 1440, permet de les dupliquer de façon redoutablement efficace.
C’est ainsi qu’à Rome l’Église inaugure à sa façon l’ère baroque, en 1600 très exactement, avec le bûcher de Giordano Bruno. À Florence, la même année, la Camerata produit l’Euridice de Caccini, première partition d’opéra jamais publiée, qui restitue à la voix humaine sa singularité et sa souveraineté dans le chant, qui la libère de l’assujettissement à l’oraison collective, ainsi que l’imposait jusqu’alors le plain-chant. La Camerata florentine se penchait, depuis les années 1570, sur ce qu’on supposait savoir de la musique et du chant dans la Grèce antique ; Copernic, Giordano Bruno, Galilée au siècle suivant, lisaient Aristote. En envoyant au bûcher Giordano Bruno, c’est symboliquement encore, une fois de plus, toute une bibliothèque qu’on livre aux flammes. Les feux d’artifice baroques auront, pour partie, raison des bûchers de l’Inquisition.

Dans Le Nom de la rose, Umberto Eco écrit une nouvelle fois cette histoire, qui est sans âge, qui paraît hors du temps à force d’être emblématique : un pouvoir vacille, une ère nouvelle s’annonce, donc une bibliothèque brûle. Pour l’exemple.

Aux proportions nouvelles de notre médiasphère, l’incendie qui a ravagé la bibliothèque universitaire de Lyon II, dans la nuit du 11 au 12 juin 1999, détruisant 350 000 volumes pour partie irremplaçables, malgré son caractère de pur fait divers, n’est pas libre de cette dimension : dix jours plus tard, Le Monde daté du 22 juin publiait dans ses pages 14 et 15 (c’est-à-dire en face à face) un texte de Philippe Videlier, historien du CNRS, intitulé La bibliothèque qui ne verra pas l’an 2000, dressant un sombre bilan de cette perte, et, page de droite, un long article triomphaliste consacré au livre électronique, intitulé Avec le livre électronique, je deviens ma propre maison d’édition… Que les bibliothèques brûlent ! Vive l’encre et le papier électroniques ! Dans un effrayant raccourci – dix jours, et non plus un millénaire comme pour Alexandrie –, la presse avait réalisé ce que l’histoire officielle et la littérature mettaient, dans le passé, des décennies, voire des siècles à manipuler, à réécrire, à imposer.

Il faut décidément de plus en plus de flegme à nos chers Anglais de Holland House.

*

En 2004, les éditions Denoël ont fait paraître le livre de Lucien X. Polastron, Livres en feu – Histoire de la destruction sans fin des bibliothèques [1]. Sur la couverture, un fragment de la photographie de la bibliothèque de Holland House. Le volume est copieux. Tout cela est de bon augure.

Il est toujours difficile d'apprécier avec loyauté, sous la plume d'un autre, un livre qu'on aurait aimé – et sans doute pu – écrire, si l'on disposait de vingt vies pour faire plus qu'effleurer des questions qu'on juge cruciales, lire tous les livres enviables.

Il me semble (mais je sais combien cette affirmation est contestable) que ce sujet requiert, par excellence, un travail de haute érudition. Aucun détail, aucune source mentionnée dans sa plus méticuleuse nomenclature, nul indice ne doivent être épargnés au lecteur, si tant est qu'il en existe un, autre que moi, pour un tel livre. Lucien Polastron va au-devant d'un public introuvable (les très nombreux éditeurs qui, de l'aveu de l'auteur, ont refusé ce travail l'avaient sans doute compris). Je lui en veux de son appareil critique light et de cette formule un peu veule avec laquelle il justifie son sujet : Les livres de mes ennemis sont mes ennemis [2]. La haine ordinaire du savoir – et, plus largement, du passé, de la tradition matériellement transmise – est tellement plus complexe que cela. Elle est d'abord haine de soi – une dimension que Lucien Polastron n'a pas discernée, ou d'emblée refusé de prendre en compte.

Il est vain de draguer un livre en feu à la main : le lecteur du XXIe siècle jette après l'avoir lu le paperback qu'il a glissé dans son caddie, il pratique l'hygiène culturelle du sac poubelle, non de l'incendie. Il ne peut comprendre de quoi on veut lui parler. Il aurait suffi à Lucien Polastron de lire l'incompréhension teintée d'ennui (d'effroi, dans de très rares cas) sur le visage de mes étudiants – frustrés d'une apologie geignarde du livre et de l'odeur de l'encre d'imprimerie – pour se rendre compte aussitôt qu'il ne fallait surtout pas écrire ce livre-là. Pas ainsi, en tout cas.

 

[1] Collection « Médiations », 432 p., 22 €.
[2] Op. cit., p. 27.

 

Vendredi 18 mars 2005

06: 10

 

L'inconvenance de l'émotion


(Sur le tempérament égal en musique)

 

 

piano

 

 

La généralisation du tempérament égal* est analogue à la multiplication
des pylônes électriques, des antennes et des autoroutes :
ces innovations ont apporté des facilités mais également ont contribué
à gâcher le paysage et à « mécaniser » notre univers.
C'est pourquoi je m'oppose à toute justification du tempérament égal,
lequel n'a strictement rien apporté sur le plan musical.
blanc
Dominique Devie
[1].

 

J'aborde en non-spécialiste – à peine en mélomane – un sujet dont la difficulté technique dérobe à l'esprit l'évidente nécessité. Voici, dans un plaisant désordre, quelques façons possibles parmi d'autres d'en formuler le contenu et les enjeux :
– si quelque machine à remonter le temps nous donnait d'assister à l'exécution d'une cantate de Bach à Leipzig, dirigée par le Cantor lui-même, nous quitterions l'Église Saint-Thomas dès les premières mesures, horrifiés par la manière dont l'orgue, l'orchestre et les choristes jouent et chantent faux ;
– vanter qu'un enregistrement de musique baroque – voire romantique – a été réalisé par des musiciens utilisant des instruments d'époque n'a guère de sens : une flûte, un hautbois, une trompette baroque non modifiés ne pourraient s'accorder aux normes d'interprétation d'un orchestre contemporain ;
– notre réticence (notre surdité, notre aversion) à l'écoute de musiques notamment orientales ainsi que de compositions « expérimentales » conçues par des musiciens et des acousticiens occidentaux depuis le début du siècle dernier tient à une infirmité culturelle de notre oreille.

Il est extraordinairement difficile de se faire la moindre idée des données acoustiques qui sous-tendent les variations, dans l'espace des continents et dans le temps de l'histoire (à l'intérieur d'une même civilisation, comme c'est le cas pour l'Occident), des critères retenus pour composer la musique, l'exécuter et accorder les instruments qui, outre la voix humaine, la restituent [2]. Je m'en tiendrai, aujourd'hui, à indiquer à ceux qui découvrent cette question que la gamme utilisée de nos jours, sous nos climats, que partagent officiellement les musiciens classiques, les jazzmen (posons une exception de principe pour certaines tendances du free) et les chanteurs de variétés, est récente : c'est à l'époque baroque que la gamme à tempérament égal s'est peu à peu imposée. C'est en 1722 que Bach publie le premier recueil de préludes et fugues de son Clavier bien tempéré : pour la première fois, des pièces composées dans des tonalités différentes (do majeur, do mineur, do dièse majeur, etc.) peuvent être interprétées sur un seul instrument accordé une bonne fois pour toutes. Peu après, en France, une controverse naît entre Jean-Jacques Rousseau et Jean-Philippe Rameau qui, sur le fond, a pour principal objet les assises de notre univers musical mises en cause dans la question du tempérament.

Les conséquences de cette mutation strictement culturelle, je ne suis pas seul à le penser, sont imprescriptibles. Il est étrange – et, sans doute, significatif – que ce point de notre histoire soit passé sous silence et connu des seuls musiciens professionnels, peu s'en faut. Or, considérer en toute innocence comme universelle notre perception d'Occidentaux de la note juste constitue peut-être le pli le plus indéfroissable, parce que le plus secret, de la morgue mondialiste à laquelle nous continuons de nous formater avec la plus désespérante obstination.

Je donne ici deux éclairages contemporains, à l'appui de mon exposé trop bref pour être tout à fait clair et convaincant.

Le violoncelliste et chef d’orchestre Nikolaus Harnoncourt (à qui l’ont doit, entre autres, une intégrale des cantates de Bach) va jusqu’à écrire : Moi-même je suis tellement habitué aux tempéraments inégaux que le piano tel qu’on l’entend habituellement me paraît effroyablement faux, même s’il est très bien accordé [3].

Dans une conférence prononcée en 1974 et reproduite sous le titre « L’agression harmonique », Alain Daniélou, musicologue, spécialiste de l’Orient (plus particulièrement des musiques de l’Inde) ne ménage pas la gamme égale :
La pauvreté théorique du système sonore européen est donc extrême, et les déviations du système employées instinctivement par les exécutants à des fins d’expression n’ont jamais été analysées scientifiquement. Il est très intéressant , par exemple, de mesurer électroniquement les intervalles utilisées par des violonistes et surtout des chanteurs lorsqu’ils sont impliqués émotionnellement dans la musique. Les gammes qu’ils emploient alors n’ont plus rien à voir avec la gamme tempérée [4].

Dans un autre texte, Alain Daniélou formule de nouveau la même idée, en réfère à la musique de l’Inde et conclut dans un raccourci superbe :
Nous observons que, dans l’échelle sonore, certaines notes ont plusieurs variantes qui, toutes, nous paraissent justes, mais d’expressions distinctes, alors que d’autres notes semblent fixes et que, dans leur cas, toute déviation apparaît déplaisante et sans but. Le meilleur système de référence que nous ayons me paraît être celui de la musique indienne, parce qu’il semble de beaucoup le plus complet. Il va sans dire que ses données positives s’appliquent entièrement aux intervalles de la musique iranienne et arabe, et aux diverses musiques populaires ainsi qu’à la musique vocale occidentale dès qu’elle peut échapper à la tyrannie instrumentale et s’abandonner à l’inconvenance de l’émotion [5].

*

 

* Tempérament.(Acoust.) Système musical qui divise l’octave en un certain nombre de notes.
Tempérament inégal. — Pour rendre les instruments à clavier utilisables sur plusieurs octaves par un seul exécutant, on a dû limiter à 12 par octave le nombre des touches du clavecin et de l’orgue (…) Dès le XVIe siècle, les théoriciens et les facteurs d’instruments s’efforcèrent de trouver une solution au problème du tempérament à 12 demi-tons par octave, tout en s’appliquant à conserver le plus possible de valeurs acoustiques pures (…) D’après ce tempérament, les clavecins et les orgues furent donc accordés d’une manière extrêmement juste en ut majeur et la mineur. Les tons voisins de ces modes demeuraient très satisfaisants. Malheureusement, les tonalités éloignées (comme sol dièse mineur, sol bémol majeur, mi bémol mineur, etc.) étaient à peu près impraticables, à cause de la fausseté des intervalles.
Tempérament égal. — Le tempérament égal, ou gamme bien tempérée, a été proposé en 1691 par Werckmeister et réalisé en 1706 par Neidhardt. Dans ce système, les 12 demi-tons contenus dans une octave sont absolument égaux. Larousse de la musique, 1957.

*

[1] Dominique Devie, Le Tempérament musical, éditions de la Société de Musicologie du Languedoc, Béziers, 1990. Nouvelle édition, Musicreprints, 2004. Cité par Didier Guiraud de Willot (voir ci-dessous).
[2] Les quelques années de solfège et de piano de mon enfance ne m'ont été que d'un piètre secours pour aborder la documentation rassemblée autour de la question du tempérament en vue de rédiger, à partir de 1998, mon troisième roman, Le Clavier bien tempéré (Éditions Michel de Maule, 2004), dont le personnage principal est accordeur de pianos.
[3] Nikolaus Harnoncourt, Le Discours musical, Gallimard, 1984, pp. 88-89.
[4] Alain Daniélou, Origines et pouvoirs de la musique, collection « Les Cahiers du Mleccha », Éditions Kailash, 2003, p. 74.
[5] Op. cit., p. 199.

À découvrir : Le site de Didier Guiraud de Willot, intitulé Orgues à nos logis, qui propose une rubrique entière sur le tempérament, d'une grande clarté.

 

Jeudi 17 mars 2005

05: 59

 

Par la bande

 

bande

 

Quarante ans après la mort de la femme à qui elles étaient adressées, Gallimard publie la version non expurgée des lettres que Guillaume Apollinaire, du 16 avril 1915 au 16 septembre 1916, adressa du front à Madeleine Pagès. Il y a quelques raisons de se précipiter – parce qu'il s'agit de lettres d'amour, parce qu'il s'agit encore une fois de littérature trop longtemps suppliciée par les ayants droit, parce que c'est Apollinaire.

Le volume en main, il convient de remercier (nous en sommes là) l'éditeur d'avoir dépensé les quelques centaines d'euros qu'ont coûté ce petit bouffant d'édition au toucher assez doux et la couture des cahiers.

Mais cette bande ! Que dit-elle, et à qui ?

L'article de Livres Hebdo [1] par lequel j'ai eu connaissance de sa nouvelle édition relate brièvement les circonstances de cette correspondance, la rencontre de Madeleine dans le Nice-Marseille et les premiers messages dès que le soldat Guillaume de Kostrowitzky, à la fin de sa permission, a rejoint son unité. « Dès le 16 avril, Apollinaire envoie à celle qu'il appelle encore "Mademoiselle" sa première carte depuis la Meuse. Viendront ensuite, chaque jour où presque, des lettres longues et de plus en plus tendres, illustrées de poèmes ("secrets"), de calligrammes. » Voilà qui rend enviable le cours de cette correspondance en flux tendu, ses variations de régime contraint et stimulé par la topographie du Temps – l'éloignement, l'imaginaire amoureux à l'œuvre, l'auto-allumage de la langue.

Que vient-on, de la sorte, nous mettre sous le nez cette pépite enfouie quelque part dans la lave des quatre cent soixante-dix pages qu'enserre cette bande ? Craignait-on que le lecteur manquât de la trouver ? – dans ce cas, tant pis pour lui ! Car nous voici, désormais, commis à la rechercher, à sa place, à n'engager la lecture que pour placer des milliers de mots sous la bannière d'une seule phrase.

Marketing d'autant plus vénal qu'il s'en prend à ce qui, peut-être, sourd de plus subtil dans ces lettres (que je n'ai pas encore lues au moment où j'écris ceci – on l'a compris, je suis devant le volume, non ouvert, posé sur ma table de travail, tout juste l'ai-je habillé de son papier cristal) : c'est du dévoilement du corps dans la langue que parle cette petite phrase d'Apollinaire, d'une nudité bien plus troublante que celle soudain offerte par une robe qui glisse à terre.

C'est pourquoi, stricto sensu, cette bande est d'une rare obscénité.

 

[1] N°  589 du 18 février 2005, p. 47.

Guillaume Apollinaire, Lettres à Madeleine – Tendre comme le souvenir, édition revue et augmentée par Laurence Campa, Gallimard, 470 p., 2005 ; 22,50 €.

 

Mercredi 16 mars 2005

06: 11

 

Regarder la musique

[Home cinema III]

 

michael_chance

 

En attendant de recevoir d'Allemagne, où le double CD est toujours disponible, l'interprétation de la Matthäus Passion dirigée par Wilhelm Furtwängler en 1954, qu'un lecteur assidu du blog m'a recommandée à la suite de mon commentaire de la version de Klemperer, j'ai pris le risque (modéré) d'acquérir le DVD d'une intégrale filmée en Angleterre, au King's College de Cambridge.

Pour des raisons qui oscillent entre la claustrophobie et la misanthropie éruptive en milieux cultureux, je me tiens à l'écart des salles de concert avec la même assiduité qu'à l'égard des salles de projection. À moins que je ne continue, interminablement, à solder une veille rancune contre moi-même pour avoir, au zénith de l'imbécillité adolescente, abandonné la pratique du solfège et du piano. Les doigts ne cessent de me brûler, le soir, quand viendrait le moment de congédier les hommes et leurs fadaises, de ne pouvoir changer de clavier et d'interpréter, les yeux fermés, quelques contrepoints de L'Art de la fugue. Le voir faire par d'autres est, il se peut, objet d'une souffrance intime – que je ne saurais plus qu'une autre cultiver pour elle-même, que je cautérise en revanche par une écoute régulière, sur des dispositifs desquels j'exige esprit de finesse et sensualité. Il n'en reste pas moins qu'il est au-dessus de mes seuils de voir la bouche en cul de poule de mon voisin de rang (dont un banal audiogramme confirmerait probablement l'oreille fâcheuse) et d'entendre ses commentaires à l'entracte sur le décolleté de la violoncelliste.

Il en résulte pour moi une musique terriblement abstraite, inhumaine. À quoi les plus subtils de mes lecteurs répondront en me rappelant qu'on ne compte pas les textes inspirés de philosophes, d'écrivains qui se respectent et d'amateurs lumineux qui vantent très précisément ces deux vertus dans l'art musical. J'accepte donc que l'idée puisse paraître incongrue de se procurer le film d'une exécution comme celle-ci – le degré zéro de la prise de vues et du montage cinématographiques – pour regarder de la musique sur l'écran de son ordinateur.

Rien de bouleversant, au premier visionnage, convenons-en. Même si Stephen Cleobury renonce à faire cavaler les exécutants et s'en tient à un tempo d'honnête homme, non de baroqueux speedé. Devant la multiplication des plans fixes sur les petits chanteurs du Jesus College, pendant l'exécution des chœurs avec chorale d'enfants, on se dit que le cameraman doit apprécier les petits garçons ; et l'on s'en veut aussitôt de cette pensée correcte qui pose un bémol crétin au plaisir du moment, qui consiste à voir des enfants, fussent-ils britanniques [je suis anglophile jusqu'à la mauvaise foi, cette remarque ne me coûte rien et tire un peu facilement à la ligne] chanter du Bach plutôt que de sniffer de la colle en s'efforçant de choper l'intonation de leur voisin de collège dont la famille a ses racines sur l'autre rive de notre commune mère Méditerranée.

Il y a bien, quoi qu'il en soit, un grand moment dans ce document, qui justifie le prix dérisoire qu'on l'a payé. Il s'agit de l'aria de contralto sur le commentaire des larmes de Pierre après le reniement, composé par Bach en un long lamento sur rythme de sicilienne. Le rythme de pompe cardiaque du prélude prépare le corps à la pure déploration de la voix humaine – Erbarme dich, mein Gott, um meiner Zähren willen… [Aie pitié, mon Dieu, au nom de mes larmes. Regarde mon cœur, mes yeux amers face à Toi ! Aie pitié de moi, mon Dieu, au nom de mes larmes]. C'est un homme qui exécute ici la partie d'alto, Michael Chance, avec une autorité et une grâce rares. Assister ainsi au travail du haute-contre a quelque chose de parfaitement émouvant. J'ai repassé plusieurs fois la séquence et je l'ai écoutée en m'éloignant de l'écran : la maîtrise est parfaite, tout en nuance.

Expérience insolite, dans la journée du lendemain, que de renoncer à la fenêtre plein écran pour celle de taille réduite que propose le visualiseur, qui me permet de travailler tout en laissant, en tâche de fond, les faussets du Jesus College dérouler, impassibles, ce monument de la musique sacrée occidentale – telle une déploration en boucle commise à bénir et, tout à la fois, conjurer ce que remonte ma souris de fréquentes opérations de ratissage documentaire sur la Toile, pour les besoins d'un travail professionnel en cours.

 

Michael Chance, alto, interprétant l'air Erbarme dich de la Passion selon saint Matthieu de Jean-Sébastien Bach ; chœurs du King's College et du Jesus College de Cambridge, The Brandenburg Consort sous la direction de Stephen Cleobury ; DVD Brillant Classics 99781, distribution Abeille Musique, 13,57 €.

 

Mardi 15 mars 2005

05: 38

 

De l'obscène

 

De la survie en milieux hostiles [VII]
(Courts manuels portatifs – 9)

 

alliance
blanc
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Il est toujours édifiant d'assister à la confrontation d'un vendeur avec le matériau de son boniment, c'est-à-dire les mots. Responsable du marketing mis en situation, devant le publicitaire auquel il a recours, de choisir une accroche pour le lancement d'un nouveau produit, homme politique validant un échantillon de xyloglossie [1], la langue qu'on tient d'ordinaire en souverain mépris devient, le temps d'une offre promotionnelle, l'objet de tous les soins.

Le drame provient de ce que la langue, notre bien commun, déteint dès qu'elle n'est pas traitée à la bonne température, s'use comme une gomme, et que les mots se faisandent après qu'on les a tués.

Voilà une petite décennie que le rédacteur-concepteur d'une obscure agence de communication a déniché le mot alliance. Travaillait-il à la nouvelle campagne d'un tour operator, d'un industriel du dermocosmétique ou d'une compagnie d'assurances, peu importe. L'idée a plu. Elle est porteuse. Car le marketing ne saurait se contenter de jouer avec les mots, de pratiquer une séduction de surface (faites-la rire, c'est gagné…, tout athlète de la drague vous le confirmera). La stratégie du marché de masse préconise, de la façon la plus crue qui se puisse concevoir, que le message affiche les valeurs auxquelles se réfère la camelote du vendeur et, si possible, sur lesquelles le vendeur lui-même, formaté Sup de Co, est prêt à jurer qu'il ajuste son existence jusqu'en ses plus misérables replis. C'est ainsi que le propriétaire de la chaîne de décongélation de pâte multifonctionnelle qui tient boutique à l'angle de ma rue [je rappelle aux visiteurs assidus de ce blog que l'homme en question roule en Jaguar et que ses baguettes occitanes s'autopolymérisent dans l'heure qui suit leur achat] a suspendu une petite ardoise à la porte de ses succursales, sur laquelle on peut lire : Nos valeurs  : Qualité / Tradition / Accueil.

Le mot Alliance est donc, on le mesure aisément, porteur de valeurs. C'est pourquoi il a été utilisé, décliné à l'envi, accouplé en mots-chimères pour dénommer de nouvelles marques ou de nouveaux produits (bancaires, mutualistes voire sociaux). Au point qu'il est, aujourd'hui, devenu pour ainsi dire inutilisable, comme un tube de dentifrice vidé de sa pâte.

Plus récemment, un expert en gestion des ressources humaines a tiré de sa torpeur provinciale et exotique un substantif dont Josette Rey-Debove et son époux m'informent qu'il désignait anciennement les baillages de l'Artois et de la Flandre et, dans son acception moderne, au Sénégal, l'ensemble des services administratifs d'une région [sénégalaise, donc] (et, par métonymie, je suppose, l'édifice où ils se trouvent puis la résidence du gouverneur [2]. Désormais, on ne parlera plus de management, notamment dans le service public, mais de nouvelle gouvernance, concept longtemps poursuivi (comme la Licorne et le dahu) qui réalise enfin l'alliance de la notion de pouvoir avec l'amour désintéressé du petit personnel qu'éprouve tout petit chef, dès lors qu'on lui a enseigné comment vivre – et, surtout, s'exprimer – avec son temps.

 

[1] Néologisme xyloglotte, du grec xylon, le bois, et glôssa, la langue.
[2] Le Nouveau Petit Robert, édition de 1993, article Gouvernance.

 

Permalien

Lundi 14 mars 2005

05: 41

 

E.V.

 

 

cartes

 

Ce n'est pas d'hier que la langue peine à suivre le mouvement du monde. Sigles, acronymes et mots-valises sont commis, à la diable, à l'appellation contrôlée ou non d'une innovation fébrile, souvent de surface, qui – si j'excepte d'authentiques avancées scientifiques – consiste presque partout en une abréviation du monde ancien.

J'indique ici, pour mémoire, une curieuse entorse à cette tendance qui, dans les faits, acquiert force de loi.

Jadis (jusqu'à une époque que j'évalue à la fin des années 1970), lorsqu'on adressait un courrier à un correspondant résidant dans la ville même où on le rédigeait, l'adresse ou la suscription faisaient l'économie du code postal (qui n'existait pas) et de la notification explicite de la localité. En lieu et place, la mention E.V. – pour En ville – signalait aux services postaux que le pli était destiné à une distribution immédiate, sans autre tri ni mode d'acheminement que la sacoche du préposé – il se pouvait que ce fût celui du quartier même où la lettre avait été affranchie et relevée.

Si l'émetteur d'un tel courrier déposait lui-même, ou confiait à un tiers, l'enveloppe dont le trajet se limitait au pâté de maisons, celle-ci pouvait ne porter que la qualité ou le nom du destinataire. Il était courant toutefois d'y rajouter ladite abréviation qui confirmait le caractère de proximité du message émis, les vertus subtiles de sa circulation intra muros. L'objet – fût-il administratif, comminatoire ou procédural – s'en trouvait affecté d'une clause de voisinage qui, selon le cas, en rehaussait la civilité, la connivence ou la valeur impérative.

Ce raccourci consentait ainsi quelque plus-value dans le commerce des êtres pour demeurer ou séjourner dans la même cité, en partager le bornage. Et je me plais à imaginer toute la douceur tragique que pouvait revêtir cette mention sur le billet par lequel s'adressaient à l'homme ou la femme distants les mots empruntés d'un amour secret ou contrarié.

*

 

Pour sauver le patrimoine de l'Imprimerie nationale
il est encore temps de signer la pétition
organisée par l'association Graphê pour la promotion de l'art typographique
sur le site garamonpatrimoine.org.

 

 

Dimanche 13 mars 2005

07: 50

 

Du non-sens

 

 

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Aux espèces inclassables.

blanc

L'association Croyances et libertés, représentant l'épiscopat français, a obtenu gain de cause en référé : le jeudi 10 mars, le tribunal de grande instance de Paris a interdit l'affichage sur tous supports de la publicité conçue pour la marque Marithé et François Girbaud par l'agence Air Paris. Les magistrats ont jugé que ce visuel constitue un acte d'intrusion agressive et gratuite dans le tréfonds des croyances intimes. […] L'injure ainsi faite aux catholiques apparaît disproportionnée au but mercantile recherché [1].

Voilà l'exemple parfait du fait divers (classé dans la rubrique « Société » par Le Monde, mais en « Médias » par Libération et Le Nouvel Observateur) qui, une fois relaté par la presse, doit vous éviter de réfléchir longuement avant de vous faire votre propre jugement. Dans Libération [2], une notule signée Christophe Forcari vous rappelle que l'association du député FN Bernard Antony, Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l'identité française et chrétienne (Agrif), est familière de ce genre de recours en justice. J'ai eu beau chercher sur divers sites de la presse française, ladite association ne s'est pas, à ma connaissance, jointe aux évêques de France dans cette action en référé. Mais, sans nul doute, aurait-elle pu le faire, c'est ce qu'entend nous faire comprendre M. Forcari, je suppose. En revanche, la Ligue des droits de l'homme (LDH) a dénoncé le retour de l'ordre religieux et a indiqué qu'elle interviendra en appel aux côtés des publicitaires [3].

Donc, si en mon for intérieur je donnais raison aux magistrats qui en ont décidé ainsi, et si j'envisageais de surcroît de l'expliquer ici, mon cas serait entendu : je suis un chrétien intégriste, avec tout ce que cela suppose d'autres convictions réactionnaires peu ragoûtantes. Qu'on se rassure (ou qu'on le déplore, peu me chaut), je vais me soustraire à toute bien-pensance et envisager le litige sous un angle qui semble curieusement inédit – si j'en crois la revue de presse assez large que je viens de mener sur la Toile – alors qu'il devrait, sinon s'imposer, du moins susciter quelques doutes.

Nul n'a relevé, en effet, que le visuel publicitaire incriminé est vide de sens.

Je m'explique : la Cène, représentée par Léonard de Vinci, est décrite dans les quatre Évangiles comme le dernier repas que le Christ prit avec ses apôtres, au cours duquel il instaura le sacrement de l'Eucharistie en changeant en son corps et son sang le pain et le vin. Depuis la Renaissance, l'Église catholique nomme transsubstantiation l'effet de la consécration du pain et du vin qui, tout en gardant leur apparence matérielle, deviennent substantiellement corps et sang du Fils de Dieu. Qu'on veuille me dire où et comment, dans le visuel du commerçant, le contenu et le sens de cet épisode évangélique majeur sont évoqués.

J'aurais, n'en doutez pas, tenu un tout autre propos si une grande surface spécialisée dans le bricolage avait démarqué, pour une campagne promotionnelle, la station du Chemin de Croix où l'art chrétien montre un soldat romain en train de marteler les clous de la Croix sur les poignets de Jésus. Si un lessivier s'en était pris au Saint Suaire.

Ce qui est choquant, c'est la contradiction entre l'intégrisme que le journaliste de service prête par principe au plaignant, face à un supposé blasphème, ainsi qu'au juge qui lui donne raison, et l'inculture généralisée sur le fait religieux qui caractérise la plupart d'entre nous – y compris bon nombre de ceux qui, sans hésiter, se déclarent catholiques de religion, voire pratiquants. Cette inculture, j'y mets ma main au feu, est partagée par le publicitaire qui a créé ce visuel et par ses commanditaires. De sorte que j'incline à penser que cette affaire ne concerne à peu près que l'épiscopat français ; et que le parquet aurait dû se déclarer incompétent, ou prononcer un non-lieu, faute d'un sens explicite susceptible d'être compris par le plus grand nombre comme une insulte à la doctrine catholique de l'Eucharistie.

Ce que Le Monde restitue du jugement fait état, non d'un blasphème, mais d'un acte d'intrusion agressive et gratuite dans le tréfonds des croyances intimes ; reconnaissons aux magistrats une certaine sagesse dans le choix des mots. Nous sommes bien désormais, avec l'Eucharistie, dans les tréfonds de la culture religieuse moyenne de nos sociétés.

En clair, il n'est pas question de la Cène mais d'une peinture de Léonard sur cette publicité. Et seuls quelques initiés (à la peinture de la Renaissance) auraient fait le rapprochement entre cette image et son modèle. Quant à y voir un dénigrement, j'aurais payé cher le sondage devant une quatre par trois, un lundi matin à l'heure de pointe sur le quai de la station Filles du Calvaire.

Bien involontairement, semble-t-il, Gérard Dupuy, dans Libération, met en évidence ce hiatus, mais aussi le niveau (moral, spirituel…, qualifions-le comme on l'entend) des enjeux d'un tel référé : Le directeur de l'agence de publicité s'étonne en conséquence [de l'interdiction d'affichage], car il n'avait pas pensé que sa création pouvait être blasphématoire. Et l'éditorialiste de Libération de conclure (tenez bien votre souris) : Là n'est pourtant pas la question : jusqu'à nouvel ordre, on est libre de blasphémer en France et il n'y a pas à se défendre de le faire.

La messe est dite.

 

[1] Le Monde, édition datée du 12 mars 2005, article de Xavier Ternisien, La Cène détournée de Marithé et François Girbaud est interdite d'affichage.
[2] Libération, édition du 12 mars 2005.
[3] Le Nouvel Observateur (nouvelobs.com), 11 mars 2005.

La Cène (fragment), Léonard de Vinci, 1498, réfectoire du couvent de Santa Maria delle Grazie, Milan.
Publicité (visuel seul) réalisée par l'agence Air Paris pour les stylistes Marithé et François Girbaud.

 

Samedi 12 mars 2005

05: 10

 

Sous l'invocation de saint Jérôme

 

 

saint_jerome

 

Valery Larbaud a consacré au métier de traducteur, que lui-même exerça avec assiduité, un livre lumineux [1]. En ouverture, il offre un superbe portrait de Hieronymus – Jérôme – (ca. 345-420), dont la traduction de la Bible en latin prendra, près d'un millénaire plus tard, le nom de Vulgate et sera déclarée canonique par le Concile de Trente, en pleine Renaissance.

On doit à Larbaud, entre autres, la traduction et l'édition françaises des œuvres de Samuel Butler [2]. Dans ce cadre, il s'attaque aux Note-Books, travail qu'il qualifie sans fausse honte d'ennuyeux et facile. Pourtant, il relève que certains passages – de brefs portraits charges, ciselés par l'auteur – lui inspirent une attention particulière :

…et vraiment cet effort n'est pas sans analogie avec celui qui consiste à tailler un crayon de manière à lui faire une pointe qui soit en même temps assez fine et assez résistante. Un exemple fera comprendre cette comparaison. Le mot à mot de la note intitulée « Melchisédec » donne ceci : « Il était un homme vraiment heureux. il était sans père, sans mère, et sans descendance. Il était un célibataire incarné. Il était un orphelin de naissance. » Laissant de côté le « stage intermédiaire » (= ma traduction non revue), j'arrive à ceci : « Voilà un homme vraiment heureux. il était sans père, sans mère, sans postérité. Célibataire incarné ! Orphelin de naissance ! » Mais un examen critique de cette interprétation m'y fait voir un défaut : les points d'exclamation sont de trop ; et ils ne sont pas dans la manière de S. Butler, qui en use rarement. Ils donnent trop de relief, d'expansion, au plaisir, plutôt concentré et intime, qu'il éprouve à écrire cela. J'ai voulu faire au crayon, à l'épigramme, une pointe trop fine et elle s'est cassée. Mais le mal est aisément réparable : il suffit d'ôter les deux points d'exclamation [3].

Merveilleux apologue ! dans lequel je reconnais nombre de mes atermoiements devant un texte en chantier sur le point d'aboutir, et qui conforte ma conviction qu'un bon traducteur est un grand écrivain. Et qu'un écrivain se jauge à la taille du crayon.

 

[1] Valery Larbaud, Sous l'invocation de saint Jérôme, Gallimard, 1946. Disponible dans la collection « Tel ».
[2] Un autre Samuel Butler, deux siècles et demi plus tôt, a laissé une œuvre essentiellement poétique.
[3] Op. cit., « Pointes de crayons », pp. 104-105.

Jan van Eyck, Saint Jérôme, 1442, Detroit Institute of Art, Detroit.

 

 

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Vendredi 11 mars 2005

05: 28

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

Très basses eaux de la langue

(Galet votif)

 

 

graffiti

 

Je discerne une coïncidence, qui ne peut être fortuite, entre la tenue de ce blog et ce qu'il me faut bien qualifier de revirement face aux manifestations innombrables, lancinantes, souvent tyranniques, d'un syndrome alexithymique qui se propage dans nos sociétés. Si mon agacement reste inentamé à subir les incivilités de mes contemporains, j'envisage désormais plus spontanément nombre de postures dans leur singularité : l'environnement humain, dans sa globalité, y perd une part significative de son hostilité immédiate ; les individus qui, de fait, ne me voient pas, me deviennent peu à peu visibles. Disons que je suis en passe de renoncer à la cécité défensive qui me faisait reporter par principe sur le groupe zoologique humain toute perception inconfortable due, le plus souvent, au comportement – voire à la seule présence opaque, renfrognée – d'un de ses représentants isolé de toute participation groupale [je parle psy, je sais le faire].

La pratique strictement quotidienne, depuis plusieurs mois désormais, d'un travail personnel d'écriture (pour la première fois dans ma vie, sur une telle durée) ne peut y être étranger puisque, je le rappelle de nouveau [j'empoigne le petit marteau], la langue – son défaut, son reflux – est au cœur de cette sociabilité souffrante devant laquelle le moindre article des rubriques Société de la presse bien-pensante me semble tendre, besogneusement, son écran de fumée.

Je l'ai dit hier, cette modification de focale induit un impérieux devoir moral pour l'écrivain.

Préparant une chronique sur la question des « graffs » préhistoriques sur la paroi des grottes et lâchant la bride à ma recherche d'images sur Google, je relève cet austère graffiti. Tu n'es pas seul. Il me paraît aussitôt de la même teneur que celui déchiffré sur le mur du poste de garde du fort du Kremlin-Bicêtre, une nuit de garde durant mon service national, dans les années 1970 : Ici le temps n'en finit pas, avait écrit un conscrit – sorte de haïku lacunaire, dont je me suis efforcé en vain, longtemps, de reconstituer le texte complet.

Par définition, graffiti, tags et graffs ne sont pas des modes d'expression dont l'alexithymique dispose.

On peut même s'interroger sur l'hypothèse suivante : qu'une frange de la population à risque, devant le péril d'une absence de mots pour le dire – et se dire – ait recouvert à titre purement prophylactique les murs de la cité mutique d'un discours panique, outrancier, d'ailleurs constitué en première instance (je n'envisage plus que le graff ou le tag) d'une parodie de paraphe, c'est-à-dire d'une langue déjà réduite au plus petit commun dénominateur qui permette au graffeur de s'identifier.

J'avais, il y a une dizaines d'années, tenté de mettre en perspective la pandémie de sida, la prolifération des tags sur les murs de nos villes et l'émergence du tatouage, massivement pratiqué désormais par des êtres jeunes (s'y ajoute, bien évidemment, la pratique du piercing) [1]. J'irais aujourd'hui plus loin. Je partais, à l'époque, du corps mis à mal par la maladie, qu'un discours social enserre et rejette, qui produit sur le mur et sur l'intimité de la peau deux variantes d'un même écrit éruptif. Il ne m'était pas venu à l'esprit de me placer dans la perspective d'un défaut de langue – une sorte de reflux massif de la langue organique, observable, sensible à celui-là même qui ne peut le théoriser – qu'auraient anticipé, pour le conjurer, le tagueur puis le (la) candidat(e) au tatouage (fût-il, fût-elle pris(e) dans un mouvement parfaitement moutonnier).

Des visages et des corps violentés de vis, de crocs, d'anneaux et d'épingles seraient signes de détresse chez ceux qui, sur l'estran déserté par la langue qui s'est retirée dans ses plus basses eaux, piétinent sur le rivage du monde. Sans préjuger de tous ceux chez qui cette souffrance ne trouve même plus à faire trace de quelque signe que ce soit.

 

[1] Dominique Autié, Blessures exquises, Belfond, 1994, pp. 68 sq.

Graffiti, © Deutsches Volksliedarchiv.

 

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Jeudi 10 mars 2005

05: 19

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Retour vers l'alexithymie

 

 

aveugles_bruegel

 

Les statistiques me l'indiquent assez nettement : des visiteurs parviennent sur ce blog à la suite d'une recherche par le mot clef alexithymie. Ils ne laissent pas trace de leur visite mais certains, de toute évidence, consultent plusieurs pages, peut-être l'une ou l'autre des quelques chroniques rassemblées dans la rubrique qui évoque explicitement le syndrome alexithymique. J'en éprouve, désormais, une sorte de devoir moral, celui de n'avoir pas désigné une piste à la légère. D'y revenir. De creuser. Tant je suis persuadé qu'il ne s'agit pas d'un Holzweg, d'un chemin qui ne mène nulle part.

Je me contente, aujourd'hui, de formuler de nouveau la problématique de l'alexithymie. Elle est, d'abord, une souffrance qu'une proportion considérable d'êtres surtout jeunes éprouve aujourd'hui, semble-t-il, au sein de nos sociétés. En pays latins, l'armada des psys de tout tonnage déclare, unanime, que le concept n'est pas opérant. Qu'au mieux, les neurosciences examineront la question. L’incapacité à exprimer ses sentiments et ses émotions par les mots perd peu à peu toute valeur de symptôme : la nosographie officielle décompte les anorexiques ; que les autres se tiennent éventuellement pour illettrés [la communauté scientifique, dans les toutes premières années du siècle dernier, exaspérée par le rayonnement des découvertes entomologiques de Jean Henri Fabre, le franc-tireur, qui refusait d'en passer par les fourches caudines doxa du muséum d'histoire naturelle de la capitale et des académies des sciences : qu'on lui donne le Nobel… de littérature ! Ici, c'est le bébé mutique que le pouvoir psy jette avec l'eau du bain aux pieds du prof, qui n'en a que faire.]

Prendre en compte l'alexithymie exige de porter un regard critique sur l'environnement social qui la propage. Impossible de s'en tenir au colloque singulier avec le patient qu'on allonge et que l'on taxe. L'attention flottante et la neutralité bienveillante sont prises en défaut par le défaut de langue – la fermeture au sens – que produit le formatage du parc humain. Pire : une telle prise en compte supposerait un recours à ceux dont la langue est le matériau : nous autres, les potiers qui posons les mains sur la boule de glaise des mots, seuls devant le tour. Et, par les temps qui courent, il faudrait venir nous chercher, nous convaincre sans doute. Car c'est une obscure et modeste tâche qui nous attendrait – rien de moins clinquant ni de plus décourageant, je suppose, que d'envisager frontalement cette question-là et de la partager avec quelques cliniciens de bonne volonté. Il y faudrait, de part et d'autre, une infinie modestie.

Il serait vain de prétendre maintenir vive la flamme d'œuvres de l'esprit qui réchauffent l'âme de quelques-uns si cela consiste à mener, pour ce qui nous concerne, une entreprise symétrique de celle que je dénonce ici – qui n'est, de la part des professionnels du psychisme, qu'un corporatisme parmi d'autres, la défense d'un pré carré et d'une rente de situation dont la littérature, même dans ses instances les plus veules et les plus dégradées, ne bénéficie d'ailleurs même pas (je parle ici, platement, de pouvoir d'achat).

Écrivant – revendiquant de le faire pleinement –, je ne tiendrai pas le rang que m'assigne ce pouvoir-là. Au cœur de l'alexithymie – au point central du vocable lui-même qui sert à désigner cette souffrance – est la langue. C'est pourquoi l'alexithymie ne saurait relever de la seule juridiction des ronds-de-cuir de l'inconscient. Elle est aussi de la mienne, de plein droit. [J'y reviendrai, il le faut : dans nos sociétés du scoop et de la tête de gondole, l'avenir est toujours à celui qui se lève tôt, pour peu qu'il se munisse d'un clou solide et d'un petit marteau. Et qu'il tape, tape, tape…]

 

La Parabole des Aveugles, 1568, Pieter Bruegel dit l'Ancien
(ca. 1525-1569), Galleria Nazionale, Naples.

 

 

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Mercredi 9 mars 2005

05: 42

 

Comment fonctionne le décalotteur d'œufs
en 2005 après J.-C.

 

 

decalotteur

 

Au hasard d'une recherche sur Internet, je découvre cet objet sur un site de vente en ligne. Le dispositif m'intrigue, me séduit presque. Je lis le texte de présentation qui figure sous l'image de l'appareil :
Le décalotteur effectue une coupe précise du haut de la coquille tout en évitant de laisser des petits morceaux à l'intérieur de l'œuf. La boule en acier de 70g met 0,181 secondes pour tomber le long de la tige mesurant 16 cm, atteignant ainsi une vitesse de 1,77 m par seconde et exerçant une force de 0,6867 Newtons sur la partie basse du marteau en acier. Le bon équilibre pour faire une découpe parfaite sur le sommet de l'œuf sans endommager le reste de la coquille. La partie basse du marteau est conçue pour saisir le dessus de n'importe quel œuf, quelle que soit sa taille. Ainsi, lorsque l'on retire la partie basse du marteau, la découpe de coquille est également retirée. Votre œuf est alors prêt à être dégusté.

J'allais quitter la page visitée par erreur, réjoui par l'une de ces extravagances dont la Toile scintille au moindre coup de souris distrait, quand une évidence m'a saisi. Je disposais, dans le fond d'un tiroir de cuisine, d'un décalotteur d'œufs. J'en étais, il est vrai, resté à l'outil domestique que voici :

 

decalotteur_oeufs

 

Ces deux objets, dans le registre qui est le leur, donnent la mesure du gouffre qui sépare l'usage du monde par l'enfant mâle du baby-boom que je suis, survivant miraculé des mères manducatrices de l'après-guerre, et celui d'un candidat de StarAc', né peu après l'abolition de la peine de mort, dont l'imaginaire a été nourri au lait d'une pornographie du safe et du dry sex, et qui pense sincèrement – parce que c'est ce qu'il a retenu du dernier JT de 20 heures – que l'armée américaine a inventé la torture vexatoire des prisonniers civils et militaires à l'occasion de son occupation de l'Irak.

Décalotteurs d'œufs : en haut, modèle commercialisé en 2005 par Eurocosm France ; en bas : modèle des années 1950, coll. part.

 

Mardi 8 mars 2005

05: 00

 

L'ivresse sobre de Philon

(Note addi(c)tionnelle)


van_beyeren

 

Dans son livre sur les Thérapeutes, Jean-Yves Leloup cite un texte tiré d'un autre traité de l'Alexandrin [1]:

Si tu te rends aux banquets où l'on boit du vin pur et où sont dressées des tables somptueuses, vas-y avec confiance : tu couvriras de honte l'homme intempérant grâce à tes bonnes manières. Lui, il se jettera sur le ventre et ouvrira, plus que sa bouche, ses appétits insatiables : il se gavera de manière inconvenante, tirant à soi la nourriture du voisin et léchant tous les plats sans rougir. Et une fois bourré de mangeailles, il boira à pleine bouche et provoquera le rire et la moquerie des spectateurs. Mais toi, en l'absence de contrainte, tu garderas la mesure : si tu es un jour forcé à prendre une plus grande part aux plaisirs, tu donneras à la raison l'autorité sur la contrainte et ne transformeras jamais le plaisir en dégoût mais, si je puis m'exprimer ainsi, tu t'enivreras sobrement.

Le commentaire dont J.-Y. Leloup assortit ce passage me paraît éclairant : Le thème de l'ivresse sobre sera souvent repris par les Pères de l'Église. Mais comment boire le vin sans avoir à en distiller les alcools ? Mieux vaut parfois y renoncer ! Or, pour Philon, on ne peut renoncer qu'à ce qu'on a d'abord connu ; connaître certains maux nous permettra de mieux en apprécier la délivrance. Philon nous fait penser à ce que disait Jésus dans l'Évangile de Thomas : « Que celui qui veut être pauvre devienne riche. Ayant connu la richesse, il pourra devenir pauvre. » Il s'agit donc d'être libre à l'égard du plaisir, mais non de le mépriser. Philon n'est pas toujours aussi "grec" qu'on l'imagine ; il reste juif, et donc ne peut mépriser comme mauvais et illusoire un monde créé par un Dieu qui « vit que cela était bon ».

L'abstinent que je suis ne saurait confondre le bref tableau brossé par Philon et sa glose avec quelque ennuyeuse adjuration catéchistique. Je parle volontairement d'un tableau, car la scène imaginée ici est saisissante de vie : il faut avoir éprouvé à diverses reprises – au point d'éviter les assemblées susceptibles de vous y confronter de nouveau – le ressentiment du fêtard qui s'arsouille devant la main qui tient indéfectiblement un verre d'eau minérale pour mesurer toute la finesse d'analyse de Philon. Étalonner votre propre conduite en telle circonstance ne peut consister à camper sur votre quant-à-soi de buveur d'eau. S'il est un moment propice pour acquiescer, en votre for intérieur, au statut d'alcoolique qui reste le vôtre dans l'abstinence, c'est bien celui-là. Que ce bref recueillement continue de vous retrancher n'est pas douteux. Votre ultime regret tient à l'impossibilité dans laquelle vous met l'attitude de votre interlocuteur – c'est, presque toujours, d'un groupe qu'il s'agit, dans lequel l'alcool dilue les singularités – de lui démontrer qu'il n'y a nul mépris de principe dans votre regard.

Les Thérapeutes d'Alexandrie sont peut-être une fiction. Philon a existé. Et le corpus édité de ses traités rend plus plausible encore la présence d'un homme dont il n'est pas dit que je ne tente pas, d'ici quelque temps, de me faire un ami.

 

[1] De fuga et inventione, 31-32. Cité par Jean-Yves Leloup, Prendre soin de l'être – Philon et les Thérapeutes d'Alexandrie, « Spiritualités vivantes », Albin Michel, 1993, pp.  64-65.

 

Nature morte de banquet avec une souris (détail), Abraham van Beyeren, (1620-1690), County Museum of Art, Los Angeles.

 

 

 

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Lundi 7 mars 2005

05: 24

 

Les Thérapeutes

 

 

qumran

 

Pendant presque un an, ce petit livre [1] a émergé par intermittence d'une pile de lectures à venir ou en cours. Qu'une petite communauté d'hommes et de femmes, peu avant le début de notre ère, à proximité d'Alexandrie, se soit retirée du monde n'a rien d'exceptionnel. La condamnation légitime de la dérive sectaire au sein de nos sociétés en pourrissement avancé fait volontiers l'impasse sur la richesse foisonnante, dans les phases d'émergence des grandes religions, de ces regroupements de fidèles plus ou moins dissidents, toujours hautains devant le spectre d'un pouvoir central qui s'affirme, brûlant leur ferveur à l'air libre des déserts. Que cette même communauté, connue sous le nom des Thérapeutes, ait anticipé les grands concepts de la psychologie des profondeurs et formulé le principe d'une approche psychosomatique de l'homme me laissait, je l'avoue, perplexe.

Curieusement, une source unique nous parle d'eux : le De vita contemplativa, l'un des traités de Philon d'Alexandrie, philosophe juif de culture hellénistique, contemporain du Christ, qui a laissé une œuvre considérable. L'hypothèse a été posée que les Thérapeutes fussent des Esséniens [2] – la secte directement associée aux manuscrits découverts dans les grottes de Qumrân, près de la mer Morte. Quelques arguments suffisent à Jean-Yves Leloup pour écarter ce rapprochement. Il s'appuie notamment sur des différences significatives d'attitude entre les uns et les autres – à l'égard des femmes, par exemple, que les Thérapeutes intègrent dans leur communauté.

Il est vrai, l'auteur y insiste, que l'ensemble des principes de vie des Thérapeutes et l'approche anthropologique globale qui les soutient ne laissent de les singulariser : accorder un soin scrupuleux au corps (nourriture, vêtements) pour aborder plus harmonieusement une vie psychique dans laquelle le rêve est considéré comme porteur de vérité révélée, voilà qui nous éloigne des abominations dont l'Église ne tardera pas à faire son miel. Et les thérapeutes chantent :
La voix aiguë des femmes se mêle à la voix grave des hommes dans des chants alternés, ce qui produit un ensemble harmonieux et réellement musical. Les pensées tout comme les paroles sont parfaitement belles, les choreutes sont majestueux, et le but de ces pensées, de ces paroles, de ces choreutes, c'est la prière.
Jusqu'à l'aurore donc, ils se livrent à cette noble ivresse, sans avoir la tête lourde ni les paupières appesanties, mais au contraire plus éveillés qu'à leur arrivée au banquet. Les yeux et le corps tout entier tournés vers l'Orient, ils guettent le lever du soleil. Dès qu'ils le voient, levant les mains vers le ciel, ils prient pour demander une heureuse journée, pour posséder la Vérité et une vue pénétrante dans leurs réflexions. Après les prières, chacun d'eux se retire dans son sanctuaire pour recommencer à pratiquer et à cultiver la philosophie
[3].

« On a également suggéré, rappelle Jacques Cazeaux, l'un des éditeurs des traités de l'Alexandrin, que ces Thérapeutes sortaient de l'imagination de Philon, au titre d'une Utopie ou d'une Thélème quelconque, destinée d'abord à illustrer la théorie. »

Et l'on sait combien il peut être fécond que l'homme rêve l'Homme.

 

[1] Jean-Yves Leloup, Prendre soin de l'être – Philon et les Thérapeutes d'Alexandrie, « Spiritualités vivantes », Albin Michel, 1993 ; disponible en collection de poche chez le même éditeur.
[2] Je m'efforce, en règle générale, de proposer aux lecteurs du blog quelques compléments d'information sur les sujets abordés dans les chroniques par des liens vers des sites informatifs. En matière d'histoire des religions, il est particulièrement ardu de trier le bon grain de l'ivraie. La consultation de la page d'accueil des sites auxquels Google me renvoie suffit, souvent, à écarter un site douteux. En revanche – et c'est le cas pour cet article sur les Esséniens, le site se présentant comme un « Fanzine spirituel » (sic) – l'amateur peut, à la lecture, se montrer éclairé et plus pédagogique que des sites encyclopédiques plus lisses. Si je commettais toutefois une erreur patente dans le choix d'un lien, quel que soit le sujet abordé, je remercie mes lecteurs réguliers ou ponctuels de ne pas hésiter à me le signaler.
[3] Philon, De vita contemplativa, 88-89.

blanc

*

Cette chronique dise également au Pr Yves Maris mon fidèle souvenir ainsi que ma gratitude pour notre entretien de Roquefixade, au cours duquel il m'a indiqué Philon et les Thérapeutes.

Fragments du manuscrit grec du Livre d'Enoch trouvé dans la grotte n° 7 de Qumrân (manuscrits dits de la mer Morte) ; extrait de la Revue de Qumrân, n° 70.

 

Dimanche 6 mars 2005

08: 35

 

Matt Scudder, mon frère

 

 

lawrence_block

 

Personne ne s'étonnant plus de rien, je vais donc entrer dans ma bibliothèque et demander à quoi peut bien correspondre cette longue séquence de tranches noires qui barre le premier rayon de la littérature anglo-saxonne à la lettre B : que font ces quinze polars (les seuls, à première vue) regroupés au milieu des classiques anglais et américains ? Ce Lawrence Block est de ta famille ?
– Oui, en quelque sorte.

J'ai malheureusement oublié qui m'a indiqué, il y a une quinzaine d'années, cet auteur assez coté, ai-je compris, auprès des amateurs de romans policiers [1]. Dommage, mais cet informateur est resté mon soldat inconnu à qui je ne manque jamais d'allumer un cierge quand je lis un nouvel épisode des aventures de Matt Scudder.

Matt était flic et buvait comme un trou. Un jour, lors d'un hold-up qui se termine en fusillade, une balle perdue tue net une petite fille qui se trouvait parmi les passants. Il ne s'en remet pas, démissionne de la police, se reconvertit comme privé et suit une cure de désintoxication. Scudder est donc un alcoolique, quelqu'un qui – pour répondre a la seule définition médicale qui fasse à peu près l'unanimité – a perdu la liberté de s'abstenir de consommer de l'alcool [2]. Un alcoolique abstinent.

Les aventures new-yorkaises du détective sont donc scandées, entre deux planques, de visites aux réunions des Alcooliques anonymes qui se tiennent, jour et nuit, aux quatre coins de la ville. Matt a-t-il un coup de blues, il tire de sa poche le programme hebdomadaire des A.A. et se précipite en pleine nuit dans le Bronx, si c'est là que se tient, cette semaine-là, la réunion de trois heures du matin.

Il va sans dire que Lawrence Block sait de quoi il parle. Huit Millions de façons de mourir [3] contient l'un des portraits psychologiques les plus saisissants de l'alcoolique qui se ment à lui-même et, accessoirement, aux autres quant à sa dépendance. Mais, surtout, chaque nouveau titre de la série des Matt Scudder comporte quelques lignes d'une cruelle lucidité sur le dispositif quasi sectaire des Alcooliques anonyme [4]. En voici un passage:
« Six mois auparavant, un mardi soir de la mi-juillet où il faisait une chaleur étouffante, j'assistai à ma réunion habituelle du soir, dans le sous-sol de l'église Saint-Paul. Je sais que c'était un mardi , parce que je m'étais engagé pour six mois à aider à remplier et empiler les chaises après les réunions du mardi. Les A.A. ont une théorie selon laquelle ce genre de service permet de rester sobre. Je n'en suis pas si sûr. À mon avis ce qui vous permet de rester sobre c'est de ne pas boire, mais empiler des chaises ne fait sans doute aucun mal. Il n'est pas facile d'attraper un verre quand on a une chaise dans chaque main [5]. »

Mais le plus confondant, pour qui partage le statut de Matt, ce sont encore ses retrouvailles dans Le Diable t'attend [6] avec Jane Keane, une amie perdue de vue, elle aussi alcoolique abstinente, qui l'appelle un soir. Elle veut le voir, c'est urgent. Matt lui rend visite, dès le lendemain. Elle lui demande de lui procurer un revolver. Elle vient d'apprendre qu'un cancer du pancréas ne lui laisse que peu de temps à vivre et l'assurance de souffrances d'ores et déjà terribles. Elle veut pouvoir en finir si l'épreuve est au-dessus de ses forces. Matt lui suggère qu'il y a moins violent qu'une balle dans la tête, avec le risque de se rater. Elle a bien lu un livre, Final Exit, qui publie les doses létales à employer pour se suicider avec des médicaments ; mais « le scénario typique consistait à s'enfiler une pleine poignée de narcotiques et à faire descendre le tout avec un verre de whisky.
Putain, Matt ! J'ai trop misé sur l'abstinence pour me satisfaire de mourir autrement que dans l'abstinence. Je préfère souffrir que de vivre avec quelque chose qui me masque la douleur. Et merde, quoi ! C'est la donne dont j'ai hérité, tu sais ? J'essaierai de jouer la partie aussi longtemps que je pourrai, et puis je passerai. C'est ma donne à moi et je peux plier quand je veux. »

Voilà qui ne s'invente pas. Je suggère à toute personne en difficulté avec l'alcool de se faire, sans attendre, un ami de Matt. Et, ministre de la Santé, j'imposerais la lecture des romans de Lawrence Block à tous médecins, soignants et responsables d'associations d'anciens buveurs candidats à la prise en charge et à l'accompagnement de ce « mauvais malade » qu'est l'alcoolique : ce patient qui ne guérit jamais et qui, jusque dans une abstinence rayonnante – telle Jane –, blessera le narcissisme de ses thérapeutes et, presque toujours, celui de son entourage.

 

[1] Ses premiers ouvrages traduits en français sont disponibles dans la « Série noire » aux éditions Gallimard ; les plus récents aux éditions du Seuil. Seule une moitié des titres environ met en scène Matt Scudder, tous ceux que j'ai lus, en revanche, évoquent plus ou moins longuement l'alcoolisme.
[2] Définition de Pierre Fouquet, l'un des fondateurs de l'alcoologie dans les années 1950 ; in (entre autres références nombreuses) Jean-Paul Descombey, Précis d'alcoologie clinique, Dunod, 1994.
[3] Gallimard, 1989, pp. 84-88 et passim.
[4] Je renvoie qui s'effaroucherait de cette assertion au livre de Joseph Kessel, Avec les Alcooliques anonymes (Gallimard, 1960 – toujours disponible), qui brosse l'histoire du mouvement et décrit assez clairement les fondements du dispositif à proprement parler confessionnel qui sous-tend l'approche culpabilisante de l'alcoolisme chez les A.A.
[5] Une danse aux abattoirs, Gallimard, 1993, p. 66.
[6] Le Seuil, 1995.

Lawrence Block, D.R.

 

 

 

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Samedi 5 mars 2005

08: 22

 

Encoignures, demi-jour, angles morts

 

 

rembrandt

 

 

 

«
………………………Vivre dans l'angle – in angulo – du monde.

 

………………………Pascal Quignard précise [1] :

Dans l'angle mort – par lequel le visible cesse d'être visible à la vue.

»

 

Cette paisible injonction, dérobée à l'ordre des temps qui courent, pour mieux indiquer la prodigalité du retrait qu'elle préconise vaut plus qu'une stratégie de circonstance. Elle décrit une modalité du spirituel.

Soumis à la panscopie, l'être bée. Se reclure afin de quitter le champ des caméras, se terrer, voilà qui consiste à faire le jeu l'Œil au fond de la tombe. Ce qu'indique ce passage des Ombres errantes est tout le contraire : se poster, de telle sorte que la vision cesse d'être un lieu commun. Que la bogue du visible cède. Ainsi que pour ouvrir une huître ou un fruit à coque dure, le couteau du regard opère selon un angle très précis, qu'il convient d'ajuster. La main tremble imperceptiblement avant qu'elle ne trouve la passe pour la lame.

Lire en temps réel sur un visage l'effet d'un propos ou d'une image que, d'où l'on est, on ne peut saisir, ni voir : il est arrivé quelque chose, dont l'essence échappe au témoin oculaire direct – mais il y a cette balle perdue, qui ricoche, qui en dit long sur le tireur.

Gaston Bachelard consacre aux coins une dizaine de pages en clair-obscur, méditant sur … la vie dans les coins, l'univers lui-même replié dans un coin avec le rêveur replié sur lui-même… L'angle évoque qu'on s'y tienne debout – les yeux grands ouverts.

Revendiquer la solitude pour écrire est une bravade d'écrivain. Toujours, quelqu'un se tient dans l'encoignure. Que cette présence soit familière et pèse n'est pas une fatalité. L'absence féconde est tutélaire. Une telle interprétation n'est pas libre de toute tentation angéologique.

Dormant seul, il arrive qu'à l'approche de l'aube un pan de la couverture ou du drap soit tiré à peine, que le mur ou le battant de la porte soit frôlé. Une fois sur … …, ce n'est pas un chat.

(Tant Bachelard que Pascal Quignard passent sous silence un préalable : que les encoignures aient été restituées à la pénombre, affranchies des vieilles lunes et des fantômes que, trop volontiers, on y laisse nicher.)

 

[1] Les Ombres errantes, Grasset, 2002, p. 58.
[2] Gaston Bachelard, La Poétique de l'espace, Presses universitaires de France, 1957, pp. 130-139.

Rembrandt, Le peintre dans son atelier, ca. 1629. The Museum of Fine Arts, Boston.

 

 

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Vendredi 4 mars 2005

05: 27

 

Le bilinguisme de l'âme

 

 

marc_aurele

 

 

Je tiens comme à la prunelle de mes yeux à mon vieil exemplaire des Pensées de Marc-Aurèle [1]. Non que le stoïcisme soit, plus qu'un autre, un système philosophique qui vaille d'être monté en épingle. C'est merveille d'en disposer, et j'en dispose à mes heures.

Me touche chez Marc-Aurèle, empereur romain, le recours à la langue grecque pour organiser et consigner le contenu de ses Pensées. Aimé Puech, dans la belle présentation qu'il donne de Marc en préface de mon édition, souligne la relative banalité de ce bilinguisme des élites romaines : « Assurément, il était devenu commun alors que les Latins employassent cette langue [le grec], et l'exemple de Fronton suffit à le montrer. Mais qu'un empereur, qui ne manque pas de s'appeler lui-même un Romain quand il veut s'exhorter à bien remplir sa tâche, ait suivi cet exemple, c'est la preuve la plus forte de la prépondérance reconquise par la Grèce, au IIe siècle, dans le domaine intellectuel, et de l'action profonde que la philosophie hellénique exerçait sur toutes les âmes nobles [2]. »

Aimé Puech ajoute cependant une remarque qui donne un tout autre relief à l'usage du grec par l'empereur philosophe : « Peut-être aussi, en usant d'une langue qui, malgré sa popularité, restait pour un Latin une langue étrangère, a-t-il cru se mettre plus sûrement à l'abri – pour son compte personnel et vis-à-vis des autres – contre toute tentative de céder à la vanité littéraire et tout soupçon d'y avoir cédé. »

Se dessine, dès lors, une silhouette de l'homme des Pensées plus vivante et plus nette que toutes les reconstitutions savantes. Son livre est constituée de notes : « C'est souvent une courte remarque, où se résument les réflexions ruminées pendant le jour, ou pendant l'insomnie ; c'est parfois une page développée, raisonnement ou analyse ; il arrive même que ce soient seulement quelques lignes d'autrui, notées au cours d'une lecture, ou revenues à la mémoire soudainement », nous dit encore Aimé Puech. Je trouve émouvant cet empereur qui profite d'une heure de loisir pour méditer à l'écart et prendre note, sans la moindre vanité d'auteur, dans une langue différemment savante de celle dans laquelle il ordonne les affaires de l'Empire. Nous sommes assez loin, me semble-t-il, des circonstances qui firent écrire à Descartes la plupart de ses traités en latin. Ici, l'autre langue est langue d'oraison et de secret.

Je lisais, il y a quelques jours, sous la plume de Joseph Vebret un hommage à Pascal Quignard et son « exigence de style qui exalte le propos, et met du même coup en relief une dérive en la matière chez bon nombre d’écrivains contemporains ». Mais Quignard – qui aime dire qu'il n'est pas dans une posture d'écrivain – pense et écrit en latin ! Là est le secret de l'auteur des Petits Traités. Mon attachement aux Pensées de Marc-Aurèle tient sans nul doute, pour une large part, dans la parenté d'attitude entre l'empereur, lointain dans le temps, et le lecteur dont Pascal Quignard revendique d'abord le statut, penché sur son livre, qui noircissent tous deux leurs signets dans une langue enviable parce que réservée.

Ce jeu subtil de deux langues qui irriguent l'âme n'est exclusif ni d'autres époques ni d'autres climats. À la cour d'Agra, les Grands Moghols, descendants de Gengis Khan et de Tamerlan, parlaient en famille un turc mâtiné des dialectes de la grande steppe ; les langues locales de l'Inde s'entrechoquaient aux cuisines ; mais c'était à la Perse – d'où l'on faisait venir à grands frais miniaturistes et poètes – que Babur, Akbar et Shah Jahan empruntaient les mots de l'esprit et de l'amour. Et Dara Shikoh, l'aîné de ce dernier, qui ne règnera pas, restera dans l'histoire pour avoir le premier traduit du sanskrit en persan une cinquantaine d'Upanishads.

Je vois dans cette fécondité un argument définitif pour stigmatiser, d'une part, l'abandon d'une langue dévolue à la prière au seul profit des langues vernaculaires – dont on mesure aujourd'hui la délitescence dès qu'il s'agit d'accéder aux registres de la spiritualité ; d'autre part, le veule renoncement généralisé de nos États à enseigner les langues dites mortes.

Impossible de remettre la main sur la référence : quelqu'un – dont il convient de louer la sagesse – a dit, et sans doute écrit [3], Méfions-nous de l'homme d'un seul livre ; faut-il étendre la sentence au musicien qui disposerait d'un registre unique ? à l'écrivain d'une seule langue ?

Plaindre ce dernier, à tout le moins – sans nul doute.

 

[1] Marc-Aurèle, Pensées, texte établi par A.I. Trannoy, préface d'Aimé Puech, Paris, Les Belles lettres (collection Guillaume Budé), 1925.
[2] Op. cit, p. XXII.
[3] Une recherche rapide par Google désigne saint Thomas d'Aquin. Pourquoi avais-je Nietzsche en tête ?

Marc-Aurèle, marbre (IIe siècle), Le Louvre.

 

Jeudi 3 mars 2005

05: 43

 

Ostinato

(Note infrapaginale)

 

jordi_savall

 

 

Je reviens un instant sur cette notion des basses obstinées dans la musique baroque.

Pour préparer ma chronique consacrée à l'album de Chritina Pluhar, j'avais arpenté comme à l'ordinaire quelques sites afin de partager avec le visiteur du blog des pistes susceptibles d'éclairer le propos. Je suis tombé sur le site du Théâtre de Namur qui présentait un récital de Jordi Savall en juillet 2004 composé de folias et romanesca espagnoles des XVIe et XVIIe siècles. Un texte didactique figure sur cette page, non signé, mais surtout présenté de telle sorte qu'il faut manier deux ascenseurs de navigation pour le lire… J'ai renoncé, sur le moment, à y renvoyer le lecteur. Relisant ce texte, je prends le parti d'en reproduire ici les premiers paragraphes, tant il me semble passionnant [1].
«

L’usage d’une phrase type répétée à la basse sur laquelle s’élaborent des développements contrapuntiques dans les voix du dessus, constitue l’une des formes les plus anciennes de la musique instrumentale en Europe. Son origine réside le plus probablement dans une tradition d’improvisation qu’ont développée des interprètes de musique de danse. Avec une basse obstinée à partir de notes de longue durée et d’un rythme régulier, la gamme limitée des choix consonants pour les parties de dessus génère une séquence harmonique relativement stable ; et c’est en fait cette association d’une ligne de basse donnée et d’une forme rythmique et harmonique spécifique qui a souvent constitué la caractéristique la plus reconnaissable d’une danse particulière. Elle aide efficacement les danseurs à trouver les bons pas et à les suivre. Les instruments tenant le dessus peuvent ainsi improviser librement des discantus virtuoses sur ce basso ostinato, tandis que la présentation répétée de cette basse obstinée a pour propos d’identifier clairement la danse à laquelle elle appartient.

Même dans un contexte d’exécution purement instrumentale, sans aucune association avec la danse, certaines basses continues circulent largement à travers l’Europe en tant que support idéal pour l’improvisation, prenant place dans un répertoire instrumental cosmopolite, tandis que d’autres restent propres à une région particulière.

De même que pour beaucoup de musiques du Moyen Âge et du début de la Renaissance, cette tradition reste orale assez longtemps, quoique quelques-unes de ces basses obstinées apparaissent comme des éléments structurels dans certaines chansons polyphoniques rassemblées dans des recueils manuscrits espagnols, français ou italiens du XVe siècle. Mais dès que les premières méthodes imprimées apparaissent pour l’orgue, la flûte, la viole, le luth ou la vihuela, dans le deuxième tiers du XVIe siècle, plusieurs d’entre elles comportent des exemples très élaborés de diminutions sur des basses obstinées, et de fait, les mêmes basses sont souvent utilisées par des compositeurs de nationalités différentes, prouvant ainsi la grande diffusion de ce type de matériel.

»

Dès lors, s'impose à moi l'idée que ces textes, dont je suggère dans une autre chronique qu'on ne cesse de les écrire, seraient à la langue ce que les basses obstinées sont à la musique.

Et si je file cette métaphore – dont je me prends à désirer qu'elle n'en soit pas une, pour peu que je décèle ici quelque principe aussi intangible que ceux d'abord entrevus par Mendeleïv rêvant à son tableau périodique ! –, il en irait ainsi, par excellence, de la prière – mode universel d'ostinato.

 

[1] En priant l'auteur, s'il se reconnaît, de me pardonner cette reproduction illicite et de se signaler, que je puisse mentionner son nom (tout laisse supposer qu'il s'agit de Jordi Savall lui-même).

Jordi Savall. D.R.

 

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Mercredi 2 mars 2005

05: 28

 

Bœuf baroque

sur quelques basses obstinées

 

 

christina_pluhar

 

Si vous trouvez ce disque, achetez-le tout de suite – et si vous ne le trouvez pas, cherchez-le !

Christina Pluhar, qui dirige de sa harpe baroque l'ensemble L'Arpeggiata, a cueilli dans les partitions du XVIIe siècle italien, espagnol, sud-américain, un bouquet de basses obstinées [1] ainsi que le texte cruel d'une berceuse populaire en patois de la région de Rome sur lequel elle laisse la mezzo-soprano invitée créer librement sa propre mélodie. Dans cette assemblée de luthistes et de violons baroques, la clarinette alto de Gianluigi Trovesi n'est pas sans évoquer le saxophone de Jan Garbarek dans ses sessions avec le Hilliard Ensemble.

Le plus surprenant est la perfection formelle à laquelle aboutissent ces exécutions pour une large part improvisées dans le plaisir évident de jouer ensemble, qui ne cessent un instant de paraître telles. Les musiciens de jazz appellent ça faire un bœuf. Et nous sommes bien, ici, aux confins – voire au cœur – du jazz avec certaines de ces improvisations ; c'est le cas, d'évidence, avec la Romanesca sur un thème de Santiago de Murcia qui m'a saisi aux oreilles sur Radio Classique : le psaltérion, instrument médiéval s'il en est, est traité à la façon d'un solo de vibraphone, à la Milt Jackson s'appropriant une fugue de Bach. Mais, bien plus que dans l'une de ces innombrables (et souvent vaines) tentatives de faire swinguer une musique qui, pour une oreille attentive, swingue déjà à l'envi, nous sommes avec ce disque dans une sorte d'échappée belle hors du temps savant, hors du baroque des théoriciens, pour cheminer, méditer, danser, dans l'espace où nous respirons un instant par cette musique, dans notre existence devenue soudain baroque. Merveilleux plaidoyer pour la conviction d'un baroque surtemporaire que défendait Eugenio d'Ors !

Christina Pluhar a l'élégance de nous rappeler qu'aux alentours de ces motifs, fussent-ils de chaconnes ou de folia destinées à la danse, la mort rôde comme dans tout espace baroque. Elle a placé en finale (en coda serait mieux dire) de l'album une Cantata sopra d'un certain Luigi Pozzi, sur qui les notices du disque comme celles de mes dictionnaires restent muettes et qui a résisté à mes recherches sur Internet. J'ai aussitôt éprouvé le sentiment de reconnaître ce thème de pure déploration. Il m'était même familier. J'ai d'abord confondu Pozzi et Strozzi… Pour qu'enfin une voix s'impose et me guide vers le Lamento della Ninfa de l'Ottavo Libro de' Madrigali de Claudio Monteverdi [2]. C'est bien le même motif, ornementé ici par l'improvisation de Marco Beasley. Ténor versus soprano. Les deux musiciens ont, semble-t-il, fréquenté Venise dans les mêmes eaux. La date de 1656 que donne la notice pour la composition de L'Innocenza dei Cicopli, d'où est tirée cette pièce, fait pencher pour un emprunt de Pozzi – Monteverdi est mort depuis treize ans. À moins qu'il ne s'agisse précisément d'un parfait exemple de l'un de ces motifs d'ostinato qui, de luth en voix, s'est obstiné longtemps dans les brumes de la Sérénissime.

J'ignore pourquoi, laissant venir à moi ce chant, me revient du désert la recommandation d'Évagre le Pontique : Quand une pensée mortelle monte en ton coeur, ne cherche pas à prier, mais aiguise le poignard des larmes.

 

[1] Principalement utilisée aux XVIIe et XVIIIe siècles, la basse obstinée (ostinato) est un procédé de composition qui consiste à répéter obstinément un même motif, généralement de quatre ou huit mesures, tout au long d'un morceau ou d'un fragment important du morceau tandis que se renouvellent les autres parties.
[2] Concerto Italiano, dir. Rinaldo Alessandrini, CD Opus 111, OPS 30-187.

All' Improvviso – Ciaccone, Bergamasche & un po' di Follie…, L'Arpeggiata, dir. Christina Pluhar, avec Gianluigi Trovesi, clarinette, Marco Beasley et Lucilla Galeazzi, chant ; CD Alpha Production 512.

 

Mardi 1 mars 2005

08: 39

 

Les nœuds de paille

Lettre à Juan Asensio sur la fonction de nos blogs

 

 

Sur son invitation, j'ai rédigé pour Juan Asensio un texte qu'il publie aujourd'hui sur
blanc
Stalker - Dissection du cadavre de la littérature
(cliquer ici)

Je le remercie de m'accueilir dans la Zone, vers laquelle j'oriente les visiteurs du blog qui souhaitent le lire.
Il me semble évident que je n'aurais sans doute pas écrit ce texte, en tout cas pas sous cette forme, dans le cadre de mon propre blog – qui reste, quoi qu'il en soit, une forme d'auto-édition (ainsi que me l'a fait très justement remarquer un visiteur dans un commentaire, il y a quelque temps). Écrire pour qu'un autre vous publie incite à plus de rigueur mais aussi, curieusement, favorise plus large tessiture pour la voix. Double gratitude, donc, à Juan Asensio d'avoir sollicité quelques interventions, dont la mienne, venues des confins de la Zone.

 

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Lundi 28 février 2005

05: 50

 

Le Moby Dick d'Armel Guerne

Lecture d'Armel Guerne – I

 

 

II – Mythologie de l'homme
III – La nuit transparente d'Armel Guerne

 

 

moby_dick

 

Bonne nouvelle : la traduction qu'avait donnée Armel Guerne de Moby Dick est de nouveau accessible. Les éditions Phébus la publient ces jours-ci. Elle date de 1954, deux ans avant la sortie de l'adaptation cinématographique de John Huston – ce qui valut, je suppose, le rajout de la jaquette qui orne mon exemplaire de la première édition au Sagittaire. Celle-ci vaut par sa typographie irréprochable. La dénicher avant que les bouquinistes de la France entière aient l'idée ingénieuse de se fédérer sur un site-portail fut, il y a une dizaine d'années, une curieuse chasse au cachalot blanc.

Armel Guerne a dédié sa vie à la langue, vivant de son œuvre de traducteur. Hors l'anglais et l'allemand, il a signé en collaboration avec un traducteur japonais le texte français de deux livres de Kawabata Yasunari, dont Nuées d'oiseaux blancs – et ce n'est donc pas tout à fait un hasard si ce texte résonne à ma langue comme le plus subtil et le moins exotique de l'auteur des Belles endormies.

Ne vanter « le » Moby Dick d'Armel Guerne que pour la seule prouesse de son incipit serait insulter une traduction qui porte le lecteur de bout en bout sur l'océan tumultueux du texte ; il est vrai cependant que le choix d'Armel Guerne donne le ton : Call me Ishmael, rendu tantôt par « Je m'appelle Ishmaël. Mettons. » (Giono), tantôt par un bien plat « Appelez-moi Ismaël. » (Henriette Guex-Rolle, dans l'édition Garnier-Flammarion), devient sous sa plume « Appelons-moi Ismahel. » (avec déplacement du h pour restituer une tonalité biblique au prénom).

Dans Libération, Ange-Dominique Bouzet, qui à juste raison se réjouit de cette publication, a la sollicitude (ou la faiblesse coupable) de mentionner l'incontournable Jean-Pierre Sicre, fondateur des éditions Phébus, dont le trouble obsessionnel compulsif consiste à empeser de sa prose marchande chaque nouvelle édition d'un classique étranger introuvable que publie sa maison d'édition, ne terminant jamais sa copie sans préciser que le roman qu'on va enfin pouvoir relire grâce à lui est d'une « brûlante actualité ». Il le fait sans doute ici, mais le passage cité est, cette fois, plus dramatiquement désopilant : l'éditeur vante « cette tonalité quasi musicale voulue par Melville, cette âcreté sonore qui lui faisait dire qu'il n'écrivait pas en anglais mais en outlandish... la langue du grand Ailleurs ! » , – bien misérable écho de la littérature du « grand Dehors » dont se gargarise et nous assomme Michel Le Bris, l'autre petit porteur du travel writing. Incompétence ou veule manipulation, M. Sicre ? mon Robert & Collins ne connaît pour traduire outlandish qu'excentrique et farfelu… Et confirmation de Melville soi-même, du moins dans mon édition d'origine, avec cette épigraphe placée, je suppose, par le traducteur : J'ai écrit un livre "malin" (extrait d'une lettre de Melville à Nathaniel Hawthorne).

[On l'aura compris, la Sainte Famille Phébus me donne de l'urticaire ; j'ai quelques raisons – et encore vous ai-je épargné les plus graves ; désolé d'utiliser le blog pour vider ma bile, mais c'était la condition pour clore sereinement cette chronique.]

Armel Guerne a laissé, outre ses traductions précieuses, ce qu'il convient de nommer une œuvre rare, dont quelques beaux recueils de poèmes. Que les vendeurs de cravates referment ici le blog, en voici quelques vers, choisis d'un recueil posthume [1] – que nous devons à un autre poète, René Daillie, éditeur inlassable des poètes, à qui j'adresse un salut fraternel.

Tout ce qui donne au lieu de prendre pour tenir,
Ce qui appelle au lieu de dire et de savoir,
Ce qui se vide au lieu de se remplir de tout,
Ce qui se perd au lieu de se chercher toujours,
Se retrouve soudain riche comme une source
Émerveillée et cependant inépuisable.

 

[1] Le Poids vivant de la parole, Solaire, cahier 45, 1983, p. 44.

Herman Melville, Moby Dick, traduction d'Armel Guerne, Le Sagittaire, 1954. Nouvelle édition, Phébus, 2005.

 

Dimanche 27 février 2005

08: 50

 

Tombeau de Josette Rey-Debove

 

 

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Visiter au moins une fois par jour, d'un clic de souris sur le site du quotidien, le carnet du Monde tient chez moi, je le crains, de la manie de vieux. J'y apprends, le plus souvent, la mort d'un universitaire qui a collaboré à l'un des cent volumes de la série « Univers de la France [1] » dont j'ai poursuivi la publication durant près de vingt ans aux éditions Privat : à raison de cinq à parfois dix collaborateurs par titre, la loi des séries veut qu'il ne se passe pas un mois sans qu'un de « mes » anciens auteurs ne vienne à s'absenter. Plus rarement, un décès me prend au dépourvu.

La mort brutale de Josette Rey-Debove, annoncée vendredi par une nécrologie passablement laconique [2], m'a plongé dans une soudaine et grande tristesse. Linguiste et lexicographe, elle a collaboré dès 1953 à la création du dictionnaire de Paul Robert ; une aventure insolite, puisque le maître d'œuvre, fils d'un riche exploitant agricole de la Mitidja, en Algérie, a conçu et financé le projet d'un dictionnaire qui, dans son principe analogique, anticipait sur le papier les liens de l'hypertexte. Parmi les ouvriers de la première heure recrutés par Paul Robert, se trouvait Alain Rey, qu'elle épousera.

Si j'en juge par la notice de vendredi, dont la rédaction a été confiée à une universitaire de Paris VIII spécialisée dans les sciences du langage, nous sommes invités à retenir qu'une enseignante, lexicographe à ses heures, a quitté la scène. Aux anciens champions sportifs, aux artistes de variétés la touche d'affect qui hausse la pierre tombale au rang d'une évocation ; aux seuls musiciens de jazz et aux anciens dieux païens de l'arène le dû de la célébration, qu'on ne doit qu'à la sensibilité et l'érudition de Francis Marmande – qui est bien plus que l'aficionado éclairé, commis d'office, de ces deux territoires où la mort rôde à loisir.

Les dictionnaires – Le Petit Robert tout particulièrement – me sont à ce point des outils de main courante que je me suis fabriqué un lutrin en bois à plan incliné qui me permet d'avoir à ma gauche, ouverts en permanence à hauteur des yeux, l'un au-dessus de l'autre, le Petit Robert des noms communs ainsi qu'une édition récente du Petit Larousse illustré, dont le charme majeur est de photographier le lexique en son état le plus avancé (comme on le dit des fruits). Voilà donc plusieurs décennies que j'ai recours, plusieurs fois par jour, aux bons offices de Josette Rey-Debove. Comme un bon mécanicien, je lui dois de disposer dans l'instant de la clé ad hoc, de la pièce parfois minuscule qui, défectueuse ou manquante, grippe tout le moteur.

Je dois à cette femme, qui se disait subjuguée par la langue, une part de ma joie quotidienne d'écrire. Je suis triste et je le dis, je voudrais même le chanter pour qu'on soit plus attentif à ma peine. J'ai à son égard la dette d'un tombeau, tel qu'en composaient les poètes et les musiciens de l'époque baroque.

Me vient à l'instant le plaisir de déposer ici, comme une stèle à sa mémoire, cette règle lapidaire énoncée par Roger Caillois dans son Art poétique [3], qu'elle connaît sans nul doute : J'ai observé le même respect dans l'atelier de l'artisan. J'ai loué son labeur et son ouvrage. Je n'ai pas ramassé le copeau pour en vanter la courbe, la couleur et la finesse. Il n'est permis à personne, pas même au poète, d'inverser de telles préséances.

 

[1] Collection fondée par Philippe Wolff dans les années 1960, dont le rayonnement fut grand, constituée de monographies historiques consacrées aux villes et aux provinces de France et des pays francophones. À quoi s'ajoutait, à l'époque, un imposant catalogue de sciences humaines.
[2] Le Monde avait publié dans son édition du mardi 30 décembre 1997, p. 9, un attachant portrait de Josette Rey-Debove et Alain Rey, L'amour immodéré des mots, sous la plume de Raphaëlle Rérolle, d'où je tire les quelques informations et citations de cette chronique.
[3] Gallimard, 1958, p. 25 (XV).

Josette Rey-Debove et Alain Rey, cliché © Gaston Bergeret/Le Monde.

 

 

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Samedi 26 février 2005

06: 44

 

Kinski

[Home cinema II]

 

 

kinski

 

Visconti me fait demander si j'accepterais de tourner avec lui. Le producteur appelle plusieurs fois au studio. Les dates seront bientôt fixées et on pourra rédiger le contrat.
– Qui est ce Visconti ? je demande à Pino.
– Pas intéressant pour toi. Tourne plutôt le prochain western de Corbucci.

Simple échantillon de Crever pour vivre, mémoires écrits à la hache par Klaus Kinski au milieu des années 1970 [1]. Le premier mérite de la lecture du livre, à l'époque de sa parution en France, fut de valider l'intuition qu'un tel visage ne pouvait être simple façade ; Kinski vivait, semble-t-il, à la hauteur de ses traits – ce que Ennemis intimes (mon seul séjour en salle obscure pour l'année 1999) a confirmé [2].

Le retrouver dans Aguirre fut l'une des premières pensées qui me traversa l'esprit quand j'ai effectué, il y a quelques semaines, ma première commande de DVD.

Curieuse impression de nouveau, déjà ressentie en visionnant La Honte de Bergman quelques jours auparavant : je m'attendais à être pris dans le régime narratif du roman, j'étais en train de relire une nouvelle (l'image s'arrête ici, je n'ai aucune velléité d'analyse et de critique, pas l'ombre d'une compétence pour parler en cinéphile). Avais-je encore, imprimé dans mes circuits neurologiques, le rythme d'Andrei Roublev et celui d'Apocalypse Now [version longue], deux monuments revus en salle (cette fois, j'ai été exhaustif pour ce qui concerne mes sorties au cinéma ces cinq dernières années) ? Il est vrai que l'addictif que je suis guignerait volontiers des films de huit ou dix heures, s'ils existaient, comme les romans de deux mille pages. Toutefois, Herzog autant que Bergman m'ont ménagé une bonne surprise en me forçant à changer de focale, à passer du 28 au 136 mm.

Dès l'apparition de Kinski, j'ai identifié ce qui, à mon insu, avait constitué dans ma mémoire la magie d'Aguirre : plus que l'expression de la folie inspirée lisible sur le visage de l'acteur, d'une étonnante puissance plastique, c'est son balancement lent, que la caméra accompagne et accuse, cette sorte de chorégraphie du déhanchement qu'offre le moindre plan sur lequel Kinski intervient. Ce corps oscillant semble négocier un équilibre précaire alors qu'il en émane tout à la fois une obstination aveugle. C'est le balancement des enfants fous. Indication du metteur en scène ou improvisation de Kinski, ce jeu-là est d'une saisissante efficacité. De surcroît, il est juste, cliniquement établi sur une nosographie [3].

J'ai conscience de ne rien apporter de décisif en relevant ici cette particularité de posture chez un acteur qui, sans doute, a multiplié les outrances, y compris dans son interprétation des rôles qui lui furent confiés. Toutefois, plus encore qu'en littérature (où l'intime et le secret de la lecture singulière prévalent), un film me semble se définir par la somme effective des regards qui le fréquentent. Le mien, tard venu, rejoint ces temps-ci – non sans un étrange plaisir – quelques-unes de ces communautés de regard que le cinéma sollicite et par quoi il existe.

 

[1] Éditions Belfond, 1976 ; p. 253.
[2] Film constitué d'images d'archives et de témoignages, dans lequel Werner Herzog, huit ans après la mort de l'acteur, met en scène la connivence orageuse qui le liait à lui.
[3] Il se trouve que j'ai travaillé pendant quatre années de ma vie, de 1972 à 1976, dans un institut médico-pédagogique de la banlieue parisienne auprès d'enfants en difficultés [en ces temps barbares, on qualifiait la population des IMP de débiles moyens – je présente toutes mes excuses pour l'usage de ce concept inapproprié qui,… etc.]. il convenait de protéger certains de ces enfants qui allaient jusqu'à se heurter le crâne entre les barreaux de leur tête de lit, la nuit, selon des rythmes évoquant la transe des rituels animistes.

Klaus Kinski, Aguirre, la colère de Dieu, de Werner Herzog, 1972.

 

Vendredi 25 février 2005

05: 37

 

Le signe de l'amour

 

 

Le privilège de l'art chrétien serait donc de connaître la plaie,
qui est le signe de l'amour.

blanc
Stanislas Fumet [1].

 

descente_de_croix

 

Les enfants du baby-boom, auquel j'émarge, auront été les derniers à toucher pour ainsi dire sensuellement les fibres dogmatiques et culturelles d'un Occident chrétien dans lequel la respiration se fait de plus en plus courte. Terrible angoisse privée d'issue, je suppose, qu'un dolorisme et une culpabilité latente (jamais plus qu'aujourd'hui nous ne nous sommes vautrés dans la souffrance et le goût pervers de la faute) dont il vous manque le premier mot pour tenter d'en discerner les tenants et les aboutissants, pour en tirer le moindre fil. La grande imposture du christianisme laïcisant post-conciliaire aura été de couper toute une civilisation de ses sources – croyants et non-croyants confondus.

J'ai placé à dessein, en ouverture, ce commentaire d'un intellectuel chrétien de l'entre-deux-guerres, tant il me paraît un parfait exemple de ce qui, aujourd'hui, laisse au mieux sans voix, plus probablement inspire un haussement d'épaule assorti de quelque logorrhée sans rapport aucun avec ce que cette phrase exprime très précisément, dans son contexte (car on ne reste pas sans voix, de nos jours, c'est le fonds de commerce de toute pédagogie participative d'asséner cette injonction). Je me suis reporté, pour retrouver ce texte, aux précieux volumes des Études carmélitaines que j'ai glanés chez les bouquinistes au fil des années. Relancés en 1931 par le Père Bruno de Jésus-Marie, ces cahiers ont suscité jusqu'à la fin des années 1950 des apports du plus haut niveau de la part de théologiens, d'exégètes et de scientifiques sur les thèmes majeurs d'un christianisme vivant : hors de tout œcuménisme, de tout consensus mou, des Maritain, des Massignon y côtoyaient la jeune Françoise Dolto et l'élite de la médecine française. Ces ouvrages comptent toujours parmi l'outillage le plus sûr pour qui n'abandonne pas l'idée de décrypter le monde et de s'interroger sur le sens de l'humain.

Pendant qu'une poignée d'isolés – au nombre desquels je tiens fièrement à ce qu'on me compte – mettent sans relâche à la question les fossoyeurs de toute spiritualité sévère, l'Église perpétue, comme en s'excusant, un rituel dont on pressent qu'il est en partie renoncé, ou qu'on redoute d'en mettre au jour toutes les significations possibles.

L'échéance prochaine d'un conclave convoqué pour élire le successeur de Jean-Paul II sera – devrait être – pour l'Église l'occasion d'une réflexion prospective : maintenir autant que faire se peut l'acquis d'une religion dans son effritement communautaire, son érosion spirituelle, ses lézardes ; ou décider d'un nouvel esprit de mission, relancer le périple de Paul. À moins que son destin le plus enviable – sans doute convient-il d'envisager cette hypothèse plus sérieusement qu'elle ne peut l'inspirer d'emblée, ainsi formulée, ici – ne soit le repli des plus exigeants et des plus forts au sein d'une Église du silence qui, pour un temps, se refuserait à toute communication, tout prosélytisme, abdiquerait tout signe extérieur de richesse dogmatique et spirituelle. Pour méditer sur le sens même de la souffrance, sur les signes de l'amour.

L'aridité féconde du désert.

 

[1] Les signes de la douleur, introduction au volume des Études carmélitaines intitulé Douleur et stigmatisation, Desclée de Brouwer et Cie, octobre 1936, p. 12.

Descente de croix, d’après Hugo Van Der Goes, (ca.1440-1482) Huile sur bois, XVIe siècle, Sint-Janshospitaal, Bruges. © Université libre de Bruxelles (iconothèque numérique).

 

Jeudi 24 février 2005

05: 51

 

Éloge des siphonophores

 

 

siphonophores

 

J'ai dit ailleurs qu'une bibliothèque privée pose à celui qui la constitue et l’entretient le même problème que les siphonophores à la taxinomie : s’agit-il d’une collectivité (d’une colonie) d’individus ou d’un superorganisme ? Une nouvelle fois, je renvoie mon lecteur au lumineux exposé que Stephen Jay Gould propose de ce débat épistémologique dans son livre Le Sourire du Flamant rose [1] :

« À première vue, Physalia est un gros flotteur auquel pendent des tentacules et ressemble donc à s’y méprendre à une méduse commune (une seule méduse). Un examen plus approfondi nous montre que cette armada flottante est en réalité une colonie de nombreuses personnes, polypes et méduses. L’intégration des différents individus de la colonie s’est tellement perfectionnée, les différentes personnes ont acquis une forme tellement spécialisée et une telle subordination à l’ensemble de la colonie qu’elle fonctionne à présent comme un individu unique, un superorganisme. »

L’intérêt de cette question n’a pas échappé aux spécialistes de l’intelligence collective (swarm intelligence) dite également intelligence en essaim [2] ; les janissaires dédiés au formatage du parc humain dans le cadre des entreprises en font désormais leurs choux gras. De sorte qu’il est peut-être encore temps de s’en approprier les perspectives les plus fécondes.

Il est frappant, en effet, que les chercheurs en intelligence artificielle et les bio-informaticiens (ne parlons pas des opérateurs en formatage des sup de co) se limitent le plus volontiers, dans la vulgarisation de leurs travaux, à l’observation quasi entomologique de leur objet, évitant d’envisager que cet objet lui-même est doué de l’intelligence susceptible de lui permettre de se constituer, à son gré, en essaim.

Je pousse plus loin le soupçon : cet accès à l’intelligence collective serait sous haute surveillance. Je pose ici non pas une affirmation péremptoire mais une hypothèse qui appelle étude et confrontation de compétences.

Qu’on ne me croie pas particulièrement attiré par les méduses (rien, en effet, ne distingue une « Galère espagnole », l’énigmatique Physalia, d’une assez vulgaire méduse). Si le texte de Stephen Jay Gould m’a tant frappé, en son temps, c’est que j’y ai pressenti une tout autre dimension qu’un simple débat d’histoire des sciences. Avant de songer que le comportement de ma propre bibliothèque – qui se joue régulièrement de moi en refusant de me restituer un livre dûment classé ou quelque signet, lettre ou photographie que je suis pourtant certain d’avoir glissés dans tel de mes livres – pouvait s’éclairer de la problématique des siphonophores, j’avais établi le rapprochement entre le superorganisme de Gould et la noosphère de Teilhard de Chardin [3].

Selon une méthode dont je ne sais me départir, j’indique seulement un possible champ de curiosité et de plaisir – et je tente, pour moi-même, d’en tirer le premier fil, prêt à faire machine arrière si le fil lâche. En la circonstance, cela consiste à m’interroger sur la nature polypeuse de tout exercice intellectuel qui renonce à se borner aux étroites limites de la personne, à me rêver siphonophore, c’est-à-dire pluriel – doté d’une curiosité hautement spécialisée mais subordonnée à une curiosité plus nombreuse, plus foisonnante, qui tire sa cohérence des singularités irréductibles qu’elle coagule, contracte et distend dans cet incessant mouvement que l’on connaît aux méduses.

Soudain, il me semble raisonnable de revendiquer cette ambivalence avant qu’un chercheur du CNRS – et, dans son ombre, un sociologue et un praticien du coaching – ne se mêle d’annexer si peu que ce soit une pensée en essaim que je pratiquerais comme M. Jourdain la prose.

 

[1] Le Seuil, 1988 ; pp. 74 sq. Disponible dans la collection de poche « Points ».
[2] Le terme intelligence en essaim ou, en anglais, swarm intelligence a été créé par Gerardo Beni en 1989 : « L'intelligence en essaim est une propriété de systèmes de robots non-intelligents qui montrent collectivement un comportement intelligent » (Septièmes rencontres de la Robotics Society of Japan). Dans la préface de leur livre intitulé Swarm intelligence (Oxford University Press, 1999), Éric Bonabeau, Marco Dorigo et Guy Théraulaz proposent cette définition plus générale : « …swarm intelligence, the collective intelligence of groups of simple agents » (l'intelligence en essaim, c’est-à-dire l'intelligence collective de groupes d'agents simples). (Source : Interstices)
[3] Je renvoie de nouveau, pour ce concept, à l’excellent article de l’encyclopédie libre Wikipédia, dont il convient de saluer la pertinence : bel exemple, semble-t-il, d’une intelligence collective responsable d’elle-même (degré zéro de l’intelligence en essaim, sans doute, mais le principe d’une telle mise en partage des savoirs, sous contrôle permanent de l’ensemble de la communauté des internautes, ne fait-il pas strictement écho à l’utopie des créateurs d’Internet ?).

Physalia, dite Galère portugaise ou espagnole (Portuguese Man-of-War, Bluebottle…) ; source : Aloha.com (Welcome to Hawaii).

 

Mercredi 23 février 2005

05: 48

 

Pour Teilhard

 

 

teilhard

 

Plus j'avance dans la lecture des quelques pensées qui tentent, ces temps-ci, de réintroduire l'impondérable du sacré sur une terre dévastée par notre folie [1], plus je m'étonne qu'aucune (sauf inattention de ma part) ne s'appuie, le moment venu, sur l'œuvre et la pensée de Pierre Teilhard de Chardin.

Cette pensée et cette œuvre sont, aujourd'hui, disponibles – je ne saurais mieux dire, ni mieux faire qu'indiquer ici, ce matin, deux de ces textes – deux accès possibles parmi tant d'autres.

Teilhard compte parmi ces prêtres catholiques qui, au début du siècle dernier, se sont portés sur le front scientifique, dans la zone de tous les dangers pour les dogmes figés qu'ouvraient la paléontologie et la toute jeune préhistoire (dans laquelle, entre autres, l'abbé Henri Breuil s'est illustré). On a cru sa démarche entachée de panthéisme, il a été interdit de publication par Rome et a respecté jusqu'à sa mort les ordres de sa hiérarchie. Face à cette mise à l'index, Toulouse peut s'honorer d'avoir été très tôt, à travers son Institut catholique, le foyer de résistance et de rayonnement de la pensée de Teilhard.

Car lire Teilhard a bien été, en son temps, un acte de liberté prospective : on le comprendra mieux si l'on songe que c'est à lui que l'on doit le concept de noosphère – l'idée qu'une couche d'information immatérielle, d'intelligence et de spiritualité, enveloppe la planète, à l'identique de la couche d'ozone. La description qu'il en donne, bien avant que quiconque eût la moindre idée de ce à quoi pourrait, un jour, ressembler un micro-ordinateur, est une parfaite description de la Toile dans ses principes fondateurs (ses usages sont une autre affaire).

Ma lecture de Teilhard culmine dans un bref texte de 1923 : tant La Messe sur le Monde [2] me semble un précipité de l'œuvre entière et de la singulière spiritualité d'un homme. Teilhard se trouve, en mission scientifique dans le désert de l'Ordos (prolongement oriental du désert de Gobi), dépourvu de tout élément matériel pour célébrer l'Eucharistie ; lui vient alors ce désir fulgurant – je tiens pour le désir même un tel élan, dans sa souveraine autorité :

Puisque, une fois encore, Seigneur, non plus dans les forêts de l'Aisne, mais dans les steppes d'Asie, je n'ai ni pain, ni vin, ni autel, je m'élèverai par-dessus les symboles jusqu'à la pure majesté du Réel, et je vous offrirai, moi votre prêtre, sur l'autel de la Terre entière, le travail et la peine du Monde.

Dans un registre proche, je retiens ici un autre texte, écrit en 1931, intitulé L'Esprit de la Terre [3]. Voilà trente ans que j'offre ce passage-ci des écrits de Teilhard de Chardin – il m'est même arrivé de le lire à une activiste du féminisme de la grande époque en lui proposant d'en identifier elle-même le signataire : je me souviens de l'incrédulité qui se lit soudain sur ses traits lorsqu'au terme de la liste qu'elle déroula de femmes, auteurs de fictions ou philosophes dont j'aurais dû noter le nom sur le vif, je lui confirmai que Teilhard non seulement était un homme, mais qu'il appartenait à la Compagnie de Jésus.

Du point de vue de l'Évolution spirituelle, admis ici, il semble que nous puissions donner un nom et une valeur à cette énergie étrange de l'Amour. Ne serait-elle pas, tout simplement, dans son essence, l'attraction même exercée, sur chaque élément conscient, par le Centre en formation de l'Univers ? L'appel à la grande Union dont la réalisation est l'unique affaire actuellement en cours dans la Nature ?… — Dans cette hypothèse, suivant laquelle (conformément aux résultats de l'analyse psychologique) l'Amour serait l'énergie psychique primitive et universelle, tout ne devient-il pas clair autour de nous, pour l'intelligence et pour l'action ? On peut chercher à reconstruire l'histoire du Monde par le dehors, en observant, dans leurs processus divers, le jeu des combinaisons atomiques, moléculaires ou cellulaires. On peut essayer, plus efficacement encore, ce même travail, par le dedans, en suivant les progrès graduellement effectués, et en notant les seuils successivement franchis, par la spontanéité consciente. La manière la plus expressive, et la plus profondément vraie, de raconter l'Évolution universelle serait sans doute de retracer l'Évolution de l'Amour.

Et Teilhard conclut, à la page suivante, non sans passer par une image qui évoque la tonalité de La Part maudite (Bataille a lu Teilhard, il y fait allusion à diverses reprises) même si les perspectives divergent sensiblement :

Regardons très froidement, en biologistes ou en ingénieurs, l'atmosphère rougeoyante de nos grandes villes, le soir. Là, — et partout, du reste, — la Terre dissipe continuellement, en pure perte, sa plus merveilleuse puissance. La Terre brûle « à l'air libre ». Combien d'énergie, pensez-vous, se perd-il, en une nuit, pour l'Esprit de la Terre ?…

Ce bref passage sur l'Amour se termine par le paragraphe que voici. Relisant ces lignes et les recopiant ici, je songe que j'aurais pu choisir dans l'œuvre de Teilhard, parmi des dizaines d'autres extraits possibles, un texte moins choquant – j'entends, qui parût moins à contre-courant de ce que nous lisons ces temps-ci. Paléontologue et jésuite, Teilhard lui-même reçut de ses tutelles le reproche de se dépenser à contre-emploi. De sorte que, tant qu'à proposer quelques lignes de lui, ce sont celles-ci, assurément, qui cumulent les chances, soit de rebuter sans appel, soit de projeter le lecteur (j'ai assisté plusieurs fois à cet effet, offrant ce texte) vers une pensée qui attend qu'on en multiplie les échos.

Que l'Homme, en revanche, aperçoive la Réalité universelle qui brille spirituellement à travers la chair. Il découvrira, alors, la raison de ce qui, jusque-là, décevait et pervertissait son pouvoir d'aimer. La Femme est devant lui comme l'attrait et le Symbole du Monde. Il ne saurait l'étreindre qu'en s'agrandissant à son tour, à la mesure du Monde. Et parce que le Monde est toujours plus grand, et toujours inachevé, et toujours en avant de nous-mêmes, — c'est à une conquête sans limite de l'Univers et de lui-même que, pour saisir son amour, l'Homme se trouve engagé. En ce sens, l'Homme ne saurait atteindre la Femme que dans l'Union universelle consommée. — L'Amour est une réserve sacré d'énergie, — et comme le sang même de l'Évolution spirituelle  : voilà ce que nous découvre, en premier lieu, le Sens de la Terre [4].

 

[1] Je pense à la tension qu'un Juan Asensio – ils ne sont pas légion – déploie en ce sens, au quotidien, sur son blog, je pense également, pour ne citer que lui, à Maurice G. Dantec (sauf erreur de ma part, si m'a échappé un texte dans lequel il a mentionné Teilhard – l'une et l'autre hypothèse étant parfaitement plausibles).
[2] La Messe sur le Monde figure dans le volume d'écrits intitulé Hymne de l'Univers, Le Seuil, 1961 (disponible en collection de poche « Points »); on trouve également chez les bouquiniste une édition isolée de ce texte, publiée par le Seuil en 1965, dans un minuscule volume toilé de bleu qui, à proprement parler, tient dans toute poche.
[3] Publié dans L'Énergie humaine, volume 6 des Œuvres, Le Seuil, 1962.
[4] Ibid., p. 40-42.

Pierre Teilhard de Chardin (1881 - 1955), D.R.
Un colloque consacré à Teilhard se tiendra du 8 au 11 mai 2005 à Clermont-Ferrand au Centre diocésain de pastorale, à l'occasion du cinquantième anniversaire de sa mort. On se reportera également avec profit au site de la Fondation qui porte son nom.

 

Mardi 22 février 2005

05: 39

 

Open Source

[ Wara' – VI ]

 

 

angkor_vat

 

« En Occident, l'esprit a désanimé le corps. En Orient, il a dé-somatisé l'âme [1]. »

Voilà comment, nous autres Occidentaux, aimons faire montre d’une familiarité hâtive avec l’Orient ! Il suffit de mener de front, depuis plusieurs mois, la lecture patiente de quelques textes des mystiques musulmans et celle à peine moins déconcertante des Pères du désert [2], de laisser entre les pages affleurer l’empreinte de poèmes et de proses traduits du bengali, du tamoul, du sanskrit – une lente plongée, depuis cinq années désormais dans la tradition hindoue, ardue mais libre parce que solitaire –, pour douter d’emblée d’une telle formule. Elle est bien trop binaire pour être universelle (comme on le dit d’une clé qui ouvre toute les portes, d’un passe).

Je n’apporterai rien de neuf aux études de littérature religieuse comparée, rien – cela va de soi –, sinon mes maladresses de non-spécialiste, aux écoles exégétiques, rien non plus (surtout pas !) aux boulimiques des bons sentiments syncrétiques. Je me propose seulement de faire retour à ce que mes journées et mes nuits d’homme activement requis par une vie professionnelle me permettent d’aborder de textes à divers degrés fondateurs.

Comme les mythes, j’en ai la conviction, de tels textes sont un matériau que chaque génération doit actualiser – procéder à son actuation (je trouve ce terme qui, selon mes dictionnaires, équivaudrait à l’acception philosophique d’actualisation et présente l’avantage de prévenir une lecture simplificatrice de ce qui s’entend ici du fait d’actualiser un mythe, un texte « en puissance », en perpétuelle gésine).

Je parle donc de la nécessité, pour une civilisation (sauf à s’éteindre spirituellement) d’aller au-delà de la lecture et de l’exégèse : d’écrire – non de réécrire, ce qui serait d’une grande vulgarité – en permanence, en flux tendu, le texte originaire.

Il m’arrive de songer qu’en ces temps hautement critiques il n’y aurait pas mieux – pas moins – à faire, pour un écrivain qui se respecte, que de procéder inlassablement, sans plus de velléité de création, au retour sur quelques-uns de ces Textes – je ne les désigne dès lors d’une capitale que pour la clarté du propos. Comme il existe des communautés d’informaticiens qui, par-dessus les continents, mettent à la disposition de leurs confrères des logiciels Open Source, d’autres communautés d’internautes dont les ordinateurs personnels analysent, en tâche de fond, l’enregistrement des espaces intersidéraux pour y déceler le moindre signal d’une activité intelligente, d’autres encore dont les membres se perdent dans le jeu de rôle, il pourrait se constituer ainsi une communauté de lecteurs écrivants qui emploieraient le meilleur de leur loisir à faire ainsi retour sur les Textes.

Je pourrais décliner cette idée, poser quelques hypothèses quant à la façon, pour un ensemble d’individus répartis sur toute la surface du globe, de se signaler ces Textes les uns aux autres – car il est bien évident qu’il ne s’agirait pas seulement, pour un Européen, de faire retour sur la Bible de son enfance ni, pour un Indien, de s’acquitter de la besogne en improvisant une glose personnelle sur un chapitre du Mahabharata. Ce qui me semblerait fonder en droit une telle entreprise – la démarquer de tout œcuménisme, congédier toute entreprise écœurante de tourisme textuel –, c’est précisément le scrupule pétri de pietas qu’inspirent ces Textes dès qu’on les aborde hors de la clôture universitaire, d’une église et d’une quelconque spécialisation.

Il me revient que le christianisme nomme corps mystique l’ensemble de la communauté des hommes engagée dans le processus universel de la Rédemption. Et Teilhard de Chardin proposa le terme de noosphère [3] pour désigner la couche d’intelligence spirituelle qui envelopperait la planète à la façon de la vie organique aux abords de la croûte terrestre et des gaz en altitude. Le réseau qu’improvise à l’instant mon imagination aurait les qualités de l’un et de l’autre : la matérialité abstraite d’un corps mystique et la cérébralité enveloppante de la noosphère.

Au sein de cette communauté active, chacun des quelques Textes qui m’entourent ces temps-ci serait une datte tombée de l’étal du temps humain. Il me faudrait traverser le monde pour être absous de ma gourmandise par la lecture que d’autres, venus des terres où ces Textes ont germé, feraient à leur tour de ces Textes retournés. (Et je prendrais avec moi quarante d’entre nous, qui irions tirer M. Klages de son doux sommeil.)

 

[1] Ludwig Klages (1872-1956). Cité hors référence dans la notice que consacre à cet auteur l’Encyclopédie de l’Agora.
[2] Notamment Petite Philocalie de la prière du cœur, traduite et présentée par Jean Gouillard, « Documents spirituels », Les cahiers du Sud, 1953 (disponible dans la collection de poche « Points » du Seuil ; Les Pères du désert, par Jean et Henri Brémond, collection « Les Moralistes chrétiens », (Textes et commentaires), 2 volumes, Librairie Victor Lecoffre, J. Gabalda éditeur, 1927.
[3] Je me borne aujourd'hui à introduire cette notion et le nom de Teilhard, à qui elle reste associée, sachant que les deux chroniques suivantes – celle de demain, notamment, explicitement consacrée à Pierre Teilhard de Chardin – reviendront sur le concept de noosphère.

 

Angkor Vat, bas-relief figurant une scène de guerre du Mahabharata ; source : Vasudha Narayanan.

 

 

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Lundi 21 février 2005

05: 34

 

L'Imprimerie nationale

Chronique d'un désastre

 

 

casses

 

Il faut, cette fois, saluer Le Monde d'avoir consacré un peu d'encre à une cause qu'on voudrait ne pas croire tout à fait perdue : l'avenir d'un patrimoine et d'une science, la typographie, dont l'Imprimerie nationale restait jusqu'à ce jour le laboratoire mondial. Il faut s'empresser de lire le long article que Véronique Maurus consacre à ce drame dans l'édition datée de samedi (19 février), avant qu'il ne soit plus en libre accès sur le site du quotidien.

Le déménagement de l'Imprimerie nationale, fondée par Richelieu en 1640, est programmé en juin prochain. Dans ce qui est aujourd'hui prévu – ou ce qui se pressent à partir de ce qui en est su –, on est frappé par l'hygiène glaciale de l'argumentation : le manque de rentabilité, d'une part (mais quels en sont les critères quand l'État, et lui seul, est comptable d'un bien ou d'une activité ?), et la préservation du patrimoine pour faire bon contrepoids. Le voilà donc, dans toute son horreur et sa perversité, ce principe de vulgarisation qui sert de couverture morale dès qu'ouvrir un écomusée permet de tuer plus proprement !

Bien entendu, je pourrais invoquer une tradition familiale (trois générations d'ouvriers du livre du côté de mon père comme de ma mère) et ma propre pratique de la composition au plomb pour justifier quelque sainte colère. L'enjeu me semble mériter mieux.

Je crois en effet qu'il existe, de Lascaux à Internet, ce qu'il est possible de nommer une chaîne graphique qui singularise l'Homo sapiens sapiens ; et que retrancher de cette chaîne l'une des technologies inventées par l'homme pour exercer sa souveraineté graphique constitue à proprement parler un désastre écologique. Introduire la moindre hiérarchisation dans ce principe consisterait à faire le jeu de ceux qui, pour les mêmes raisons de courte vue ou de volonté délibérée d'appauvrissement du parc humain et de son environnement, encouragent (par les bons sentiments) ou orchestrent dans la pratique le sac de la planète.

Avancer que l'art des derniers typographes et graveurs de l'Imprimerie nationale pourrait encore servir serait déjà une lâcheté.

 

Une association, Graphê, pour la promotion de l'art typographique, et un site, garamonpatrimoine.org, pour une mobilisation internationale autour d'une pétition.

Casses typographiques, photographie Christian Laucou-Soulignac, prise à l'Imprimerie nationale à l'occasion des Jounées du patrimoine de septembre 2004. © Gutenberg & Compagnie.

 

Dimanche 20 février 2005

02: 53

 

Auto repair

 

 

john_surman

 

Il y a des jours où la musique s'écoute en boucle. C'est ainsi. Quand cette échéance m'advient, je laisse la boucle se former. C'est que quelque chose, à quoi pour l'heure la langue n'a pas accès, exige un programme d'auto repair. En règle générale, la procédure menée à son terme se clot d'elle-même.

Parmi les erreurs les plus vaines dont les sciences humaines ont à rougir, la musicothérapie figure en bonne place pour avoir tenté de codifier, de transformer en recette ce qui, par excellence, opère dans les milieux les plus sévères de l'âme – à la façon des systèmes embarqués, issus des nanotechnologies, conçus pour équiper les robots experts largués dans les grands fonds et les environnements dépourvus d'atmosphère.

Voilà des années qu'une composition de John Surman [1] ouvre cette boucle. Jamais ne m'est venue l'idée saugrenue d'apaiser la souffrance et le mal à l'âme de qui que ce soit avec les ondes graves de la clarinette basse ou du saxo baryton de Surman, dont je ne sais moi-même à quelle zone inaccessible elles ont accès au moment où le silence intérieur les exige. Je me contente de vérifier que ce thème, curieusement circulaire dans sa composition, appelle non pas d'autres mélodies, mais d'autres basses fréquences – la basse de viole de Jordi Savall, certain accord de l'Étude n° 12 en ut mineur de l'Opus 25 de Chopin, un chœur d'hommes de la liturgie orthodoxe. Les sons opèrent comme des sondes, requièrent d'autres sons, œuvrent en aveugle. Et remonte des ténèbres la note lugubre de Surman par laquelle, à la fin, un grain de lumière pénétrera par l'étroite passe forée à même le silence de la langue.

Reste la musique, superbe. L'âme issue de sa plongée, il peut dès lors paraître enviable d'offrir cette musique des abîmes – non comme on propose un cachet d'aspirine à l'hôte qui se plaint d'une légère migraine, mais comme on devrait transmettre le texte d'une prière dont on a soi-même éprouvé la grâce efficiente.

 

[1] Portrait Of A Romantic, en ouverture de l'album Private City, ECM, 1988.

John Surman, D.R. (MMJazz).

 

Samedi 19 février 2005

00: 02

 

Crash ?

 

 

gribouillage

 

Depuis bientôt deux semaines, sur mon écran et sur l'écran de ceux qui cliquent ici (ou d'ailleurs) sur son lien connivent, Gribouillages n'est plus un blog mais une erreur 404.

Je n'ai jamais cherché à savoir qui – j'entends : quel homme de quel âge sous quelle identité civile – se tient derrière ce blog. J'ai ouvert le mien en octobre, sans la moindre certitude préalable. Très tôt m'est apparu que je rejoignais une petite communauté, moi qu'horrifient les associations, les groupes, les cellules de soutien psychologique, les taxons qu'aucune nécessité organique ne scelle dans la langue. Un temps quotidien aride et compté m'a retenu et me retiendra de faire signe à cette communauté de fait plus que par la mise en ligne métronomique de mes posts quotidiens. Je crois me souvenir que c'est Gribouillages qui avait soupçonné sous cette attitude une forme de superbe – et j'étais sorti de ma réserve pour l'en dissuader par un commentaire laissé à sa chronique de ce jour-là. Depuis, une sorte d'estime minimaliste mais active nous lie, qui me va bien. L'absence de toute communication avec lui hors de l'espace de son blog (dont je voyais les commentaires se transformer, certains jours, en chat entre visiteurs et blogueurs au nom codé) confortait cette parenté, qui m'a frappé d'emblée, entre le blogging et l'ancien réseau téléphonique, tel qu'il s'était spontanément formalisé en détournant la technologie de l'époque [1].

L'erreur 404 – appelons ainsi ce qui advient – scande depuis quelques jours la préparation d'au moins deux chroniques dans lesquelles j'ai décidé d'aborder moins indirectement, à ma mesure, certaines des questions que pose notre présence sur la Toile. Par touches, il me semble n'avoir pas cessé d'y faire allusion, de loin en loin, pour moi-même d'abord. Et j'ai décidé de procéder, ce week-end, à la pose systématique d'un lien connivent vers chaque blog qui a lié le mien. J'aurais dû le faire plus tôt, sans le moindre état d'âme puisque c'est ainsi, par ces liens, que se tisse la liberté du visiteur de tracer lui-même sur la Toile ses propres lignes d'erre, qui passent par nous [2].

Gribouillages était parti en vacances pour quinze jours en Avoriaz, d'où il avait mis en ligne trois posts depuis un cybercafé. Quelque temps auparavant, évoquant sa prochaine villégiature, il avait signalé qu'il en profiterait pour découvrir Crash, de James Graham Ballard [3], que l'amateur de formule 1 qu'il avoue être n'avait pas encore lu. J'ai cru bon lui conseiller de ne pas inaugurer son séjour par ce livre-là, que par un curieux hasard je venais moi-même de lire très peu de temps auparavant : tout autre texte, dans la foulée, risquait de lui paraître bien fade, cela pendant plusieurs jours.

Il devait rentrer le week-end où son blog est devenu inacessible sur la Toile. Je sais n'être pas le seul à attendre qu'il nous parle de Crash.

À nous d'abord, qui sommes du réseau.

 

[1] Jusque dans les années 1970, plusieurs communautés d'anonymes, isolés, insomniaques, exploitaient les failles du dispositif téléphonique en communiquant depuis un « forum » établi à partir de numéros de téléphones non attribués par les PTT. Le navire Night de Marguerite Duras – texte conjointement joué au théâtre et filmé sur une mise en scène de l'auteur, sous ce titre, en mars 1979 – relate une rencontre sur le réseau (Le navire Night, Césarée, Les mains négatives, Aurélia Steiner, Mercure de France, 1979).
[2] C'est Fernand Deligny qui a créé en la nommant d'abord la superbe réalité des lignes d'erre. Je renonce à cet aparté ce matin, la chronique que je prévois de mettre en ligne sur Deligny revêt, dans mon esprit et dans ma vie, une telle importance que sa rédaction me tétanise quelque peu ; elle est prête, pour ainsi dire, elle prendra sa place dans l'Archipel d'ici quelques jours.
[3] 1973, traduction française, Denoël.

 

 

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Vendredi 18 février 2005

05: 20

 

Pierre Caminade

II – Se surprendre mortel

 

 

 

se_surprendre_mortel

 

Le sourire glisse le long
de la caresse du sourire
– à portée de main –
caresse l'espace soigneusement invisible retenu
le temps
blanc
Jamais la même rencontre
le même mensonge
blanc
le même art du feu
blanc
Quelle heure mon amour à ton regard

blanc

Le Sablier invisible (1991) [1].

 

Et voilà que, l'été dernier, Madeleine Caminade me fait signe, m'informe de la parution en un volume de l'œuvre poétique de Pierre. J'avais vu le livre, quelques jours plus tôt, dans la vitrine de mon libraire. J'avais demandé qu'on me le mette de côté (toujours cette étrange réserve qui me fera me précipiter sur l'accessoire et ne pas oser tendre la main vers l'essentiel). J'ai fini par découvrir, dans l'exemplaire que Madeleine m'a offert, non seulement de nombreux poèmes que je n'avais pas lus, ne disposant pas des recueils originaux dans lesquels ils avaient paru, mais aussi la brève et lumineuse présentation que François Leperlier dresse de Pierre Caminade et de son œuvre.

Découverte émouvante et terrible d'un homme dont l'existence fut vouée à la langue, à la littérature, à la fraternité dans la parole. Un homme de désir – tendu comme une corde sur l'instrument –, un être tendu vers la lumière, tendu vers l'être :

Dieu est l'homme
Je crois
au geste d'un être
qui se penche et caresse

Ainsi s'ouvrent Se surprendre mortel – le premier recueil, de 1932, et l'Œuvre poétique rassemblée aujourd'hui. L'intuition est étrange et cruelle : un ami, autour de mes vingt ans, m'aurait fait lire ces textes et parlé de leur auteur comme en parle François Leperlier, il est probable que je me serais précipité pour lui écrire, tenter de le rencontrer. Pierre Caminade était de ma famille, j'ai contourné sa présence, éludé toute proximité. La quête et les engagements qui furent ceux de cet homme, dès sa jeunesse, m'auraient sans nul doute indiqué, plus nettement, plus tôt, des voies qu'il m'a fallu discerner plus tard – trop tard ?–, pris que j'étais dans les brouillards délétères d'une adolescence interminable (que l'immaturité, décidément, est haïssable !)

Je donne ici, simplement, la fin de la première strophe du Sablier invisible. Je me garderai de la moindre glose. Que ce chant parvienne ici à d'autres que moi et, s'il se peut, les berce.

Le sourire
(…)
blanc
Il jumelle la possible lumière de l'être
à l'impossible lumière du monde
blanc
À son bord le silence et le réseau nocturne
blanc
Cette lumière que tu ignores naître
de la faune et de la flore
du plus lointain de toi-même
en deçà de ta nudité
blanc
Se donnent
les frémissements
onduleux
des deux harpes
blanc
Dormeur dormeuse
Danseuse danseur
Dormeuse dormeur
Danseur danseuse

 

[1] Pierre Caminade, Se surprendre mortel, Œuvre poétique complète, édition présentée par François Leperlier, Le Castor Astral, 2004 (18 euros) ; p. 273.

 

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Jeudi 17 février 2005

06: 02

 

Pierre Caminade

I – Les cousinages de l'âme

 

 

pierre_caminade

 

À Madeleine Caminade.

 

Rien, nul, ne s’oppose au silence, à la parole.
Terre, mer, ici détruites. Langage ! Nous recommençons.

 

Ces vers superbes, qui constituent la sorte d’envoi à la langue, au Verbe, du Pays des étangs de la mer — le poème inaugural de son recueil intitulé Reliefs [1], qu’il m’offrit — furent, de Pierre Caminade, les premiers que je lus. En avril 1969. Sur mon exemplaire, la dédicace atteste cette date.

J’avais donc vingt ans.

L’année suivante, il m’adressa Image et métaphore [2], avec ces mots qui aujourd’hui me troublent : En hommage à l’énergie qu’il consume pour former son esprit. Je lui retourne aujourd’hui, bien tardivement, l’aveu qui lui est dû : pas un enseignant, pas un Largarde ni un Michard, pas un Gérard Genette (auquel je me suis pourtant nourri, en khâgne, dès l’année suivante) ne fut aussi simple et lumineux pédagogue. Depuis trente ans, le professionnel de l’écrit que je suis devenu, l’écrivain que je m’efforce d’être doivent à Pierre Caminade de comprendre, si ce n’est de maîtriser, l’usage de ces deux clés universelles qui équipent la boîte à outils de tout mécanicien du texte.

Si j’ai souhaité ajouter quelques lignes à l’hommage collectif qui lui est rendu aujourd’hui par la présence et la voix d’hommes et de femmes bien plus fondés que moi à le faire, c’est pour témoigner des circonstances dans lesquelles l’œuvre de Pierre Caminade m’est parvenue. Et celles-ci, j’en ai conscience, n’ont peut-être de valeur publique qu’aujourd’hui, plus qu’elles n’en auraient pu avoir il y a trente ans lorsqu’elles advinrent. Si leur évocation peut revêtir dès lors quelque pertinence, c’est à ceux qui, selon les mots que l’auteur avait inscrits pour moi sur son livre, consument de l’énergie à former un esprit — le leur, celui des autres — que j’en destinerai ce bref commentaire.

Pierre Caminade était mon cousin. Un lointain cousin par alliance que je n’avais jamais rencontré, ma famille vivant en banlieue parisienne, où je suis né. Lorsque j’ai, avec componction, fait état devant les miens de mes premières productions poétiques, ma mère a levé les yeux au ciel et invoqué son martyrologe personnel. Mais je crois entendre encore mon père me faire, en aparté, comme en secret, état de ce parent, m’encourager à lui écrire, à lui adresser ce que je croyais être mes œuvres, qui n’était que des gammes. Comment mon unique rencontre avec Pierre et Madeleine fut-elle agencée ? — la dédicace de Reliefs en fait simplement état.

L’année de ma première classique au lycée, des camarades avaient découvert que notre professeur de français, Claire Laffay, publiait des plaquettes de poésie. Ils s’en étaient procuré une et en déclamaient des passages pour se moquer de l’auteur et d’une langue qu’ils ne comprenaient pas. Je n’eus de cesse que je n’en aie acquis un exemplaire. De ce jour, j’ai moi-même osé formaliser mes premiers textes poétiques, m’en ouvrir à cette femme, qui accueillit ma démarche avec bienveillance. J’avais soudain découvert que la littérature n’est pas fatalement une langue morte. Avec Pierre Caminade, celle-ci cheminait donc, de loin, mais mystérieusement, par les liens du sang.

Je me souviens de l’émoi devant leurs livres, lus et relus non plus comme d’assommants pensums scolaires mais touchés avec le même mélange de hâte et d’effroi que, vers ces mêmes années, les premiers corps conquis de haute lutte contre ma propre peur. Je me souviens de la proximité quasi sacrée, soudain, d’une langue que je sentais remuer en moi, dont je n’avais perçu jusqu’alors que la rumeur et qui, à travers leur poème, chantait d’un son pur.

Sous prétexte de famille, des adolescents ont, depuis, partagé mon toit. J’enseigne à d’autres. J’ai guetté et guette encore chez eux l’écho de cette initiation décisive que m’ont offerte Pierre Caminade et son œuvre. J’aurais aimé répondre à leur curiosité, rendre à mon tour hommage à la voracité intellectuelle de l’une ou l’un d’entre eux, pour reprendre les mots de Pierre à mon adresse : à l’énergie que je l’aurais senti consumer à se former l’esprit. Oh, je ne dis pas à dévorer mes propres livres ! Mais, peut-être, simplement, à découvrir ceux qui colonisent le moindre pan de mes murs.

Ma pratique professionnelle me confirme, s’il en était besoin, qu’on ne se formera plus jamais l’esprit dans une certaine fréquentation des livres. C’est ainsi. Je suis certain, désormais, de n’en concevoir aucune humeur qui m’affecte au-delà de ce constat somme toute assez froid. En revanche, je ne suis pas certain que la langue — et j’ai bien dit la langue, et non la littérature — ait trouvé quelque support de substitution à ce que je nommerai ici ce « cousinage de l’âme », qui m’est, aujourd’hui plus que jamais, source d’émerveillement et de gratitude.

Ne serait-il advenu qu’une seule fois au bénéfice d’un seul lecteur, je vous confirme, cher Pierre, que la fécondité d’un tel don justifie une vie entière d’écriture et constitue la plus vivante postérité du poète.

 

[1] Repris dans Se surprendre mortel, Œuvre poétique complète, édition présentée par François Leperlier, Le Castor Astral, 2004 (18 euros) ; pp. 129 sq. [voir la chronique qui sera mise en ligne demain sur ce blog].
[2] Image et métaphore : un problème de poétique contemporaine, Bordas, 1970.

Le texte de la présente chronique, rédigé en novembre 2000, a été lu par Paul Duchein lors du colloque organisé en hommage à Pierre Caminade les 24 et 25 novembre 2000 par l'université de Toulon et du Var dans le cadre de son action « Var & Poésie ». Le volume qui rassemble les contributions à ce colloque a paru aux éditions Édisud sous le titre Présence de Pierre Caminade (2000).

Pierre Caminade, Montpellier, 1911 - La Seyne-sur-Mer, 1998. D.R.

 

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Mercredi 16 février 2005

05: 44

 

Marguerite Yourcenar,

le wara' du dire


[ Wara' – V ]

 

 

yourcenar

 

Une heure à voir et écouter Marguerite Yourcenar, pur moment de grâce ! L'édition en DVD de l'entretien que Bernard Pivot mena chez elle, en septembre 1979 à Petite Plaisance – sa maison de l'île des Monts-Déserts, sur la côte du Maine aux États-Unis – est bien d'intérêt public [1].

Je dis voir et écouter, ce qui, en la circonstance, n'est pas lire, ou entendre la voix anecdotique d'une femme qui a sculpté sa langue une vie durant. Mais bien voir et se délecter du visage que modèle cette parole, s'inviter dans cette présence du tout-venant de langue qui, chez Marguerite Yourcenar, fredonne sur un pas de danse étrangement allègre dans sa lenteur. Une danse baroque, surcodée, qui tient son rang et préserve la distance entre le corps de l'autre et cette parole dansante – mais qui ne cesse pas un instant de tenir son partenaire, de s'inquiéter de son maintien, de le guider dans l'espace de l'entretien chorégraphique. Tout cela est immobile, à peu près, seuls les visages s'éclairent, s'animent, les mains tracent de courtes figures indicatives. Bernard Pivot, dans une brève présentation en forme de flash-back filmé en 2003, restitue de façon très juste l'effet physique qu'imprima à l'entretien le régime oral de l'écrivain. C'est moi qui ajoute qu'elle lui a conféré, au fil de ses réponses, une sorte de grâce contagieuse dont celle ou celui qui découvre cet entretien à l'écran suit la progression. La locutrice sculpte son interlocuteur, le ralentit, le rend poreux.

L'idée s'impose, d'évidence, que s'exerce bel et bien chez Marguerite Yourcenar, dans sa relation au monde et à l'autre ici présent, une forme subtile de piété scrupuleuse qui s'élabore et se diffuse par la langue. Moins piété à la langue pour la langue que piété au monde par la langue. C'est bien plus qu'une élégance, c'est étranger à toute coquetterie, c'est – chaque mot en trouve écho sur le visage et dans le grain de la voix – d'ordre existentiel, voire ontologique.

L'oreille et les yeux se trouvent conforté dans leur intuition à chaque occurrence, dans le propos, d'un imparfait du subjonctif. Au premier emploi, c'est la surprise des lèvres sur le bord du verre qui éprouvent le goût d'un cocktail insolite. Puis l'on déguste. La phrase elle-même semble retarder son plaisir – on finit par entendre venir sur la pointe des pieds la forme menacée de désuétude, qui exécute une sobre révérence et s'éloigne. Nul apprêt, j'y insiste, jamais l'imparfait du subjonctif ne semble plus à l'aise que dans cette oralité tissée de délicate prévention contre tout obscurantisme.

L'entretien conclu, notre négligence dans le soin qu'appelle langue en paraît plus injurieux. Une forme de criminalité soft ne fait plus de doute, quand la paresse se fait jeunisme veule et se porte au-devant de lâchetés que personne n'exige vraiment. Militante active (activiste presque) des droits de tout ce qui vit sur la planète et ailleurs – Bernard Pivot sollicite quelques aveux émouvants sur ce registre, moins connu, de l'académicienne –, Marguerite Yourcenar ne fut ni auteure ni écrivaine. Il est probable qu'un seul de ces mots vitriolés lui eût semblé d'une extraordinaire obscénité.

 

[1] Les grands entretiens de Bernard Pivot, Gallimard/Ina, 2004.

Marguerite Yourcenar, Monts-Déserts, septembre 1979 (d'après le DVD Gallimard/Ina).

 

 

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Mardi 15 février 2005

05: 39

 

Art poétique

 

 

holland_house

 

À diverses reprises, j'ai écrit sur cette photographie et j'y fais souvent allusion. Sa reproduction de fortune est encadrée dans ma bibliothèque – et je ne suis pas certain que le visiteur de passage, qui s'en tient si souvent à un Et vous avez lu tout ça ? duquel, l'âge aidant, j'ai cessé de m'agacer, relève qu'un tel cliché, en ces lieux, lui tire une première fois le tapis sous les pieds : doit-il situer l'image de ce désastre dépassé en amont ou en aval de notre présence, à lui et moi, parmi la paix feutrée des livres qui nous entourent ?

En octobre 2001, quelques jours après la double occurrence des attentats du 11-Septembre et, ici à Toulouse, de l'explosion de l'usine AZF, j'ai proposé aux étudiants de la nouvelle promotion de BTS édition que j'accueillais de commenter l'image, dans un texte à leur convenance, à travers lequel ils seraient libres de se présenter à moi, de m'exposer les raisons qui leur faisaient trouver enviable un destin de femmes et d'hommes du livre. Ils avaient une semaine pour faire leur ce cliché et m'en restituer leur propre lecture. Manque de recul à la suite de ces deux chocs ? pudeur ? dénuement de la langue face à leurs émotions ? j'avais été frappé par l'indigence des commentaires, l'absence d'affects de celles et ceux avec qui j'allais, trois heures par semaine, cheminer durant deux années. Les personnalités se sont dessinées peu à peu, la joie de transmettre y a trouvé son compte, mais je conserve ces copies studieuses, qui suintent presque toutes une sorte d'ennui face à ce qui dut leur paraître un exercice imposé.

Il se peut qu'aujourd'hui, en désignant de nouveau cette photographie, je veuille réitérer le risque qu'elle ne glane qu'un no comment, dont je n'aurai décidément jamais la clé. À moins que j'aie déjà sous-estimé en son temps les pouvoirs de la transmission et dévoyé malgré moi ses règles les plus tacites en cherchant à instaurer un dialogue – atteint, l'espace d'une brève crise, des troubles obsessionnels compulsifs de la pédagogie participative la plus sordide : négligeant que par le seul fait d'indiquer ce cliché à l'imaginaire de quelques êtres jeunes, il se pouvait que je munisse quelques-uns d'entre eux d'un viatique qui, le moment venu, leur serait aussi précieux que cette photographie m'est, de longue date, intérieure.

[Ma propre lecture du cliché n'a cessé d'évoluer dans le temps. Ou, pour mieux dire, ce n'est pas la photo mais ma lecture qui serait bougée (la langue populaire témoigne de son génie dans de tels raccourcis syntaxiques). J'ai lu l'hypothèse que cette scène fût un casting à l'initiative des services britanniques de propagande, destiné à soutenir le moral des Londoniens comme celui des Alliés. Tant la bien-pensance contenue dans cette image saute aux yeux. Elle a longtemps bridé ma méditation, pourquoi le taire ? À force de proximité – de quasi-promiscuité, devrais-je dire –, j'ai fini par investir la posture, non de l'opérateur qui se penche sous de drap noir de sa chambre, mais d'un quatrième larron ; rien ne prouve en effet que ces trois messieurs sont purement pétris de bonnes intentions, je peux également les voir en pilleurs flegmatiques ou en agents de l'Intelligence Service (tenir tête à la tyrannie des images passe par l'exercice préalable de tels soupçons).

Congédier tout préjugé favorable à l'égard de cette photographie m'a lentement acheminé vers ce que j'éprouve aujourd'hui – provisoirement, sans doute – comme une conviction non médiatisée par ma passion pour la chose imprimée ni ma foi dans le livre en tant que media de survie de toute spiritualité massivement menacée (dans les semaines qui ont suivi l'écroulement des Twin, les librairies américaines ont connu un soudain pic de leurs ventes, dans des proportions qui ne laissent pas place au doute quant à la fonction de recours de la culture écrite). Ce que je vois et ressens tandis que mes semelles font crisser les gravats, n'a plus rien qui doive à l'humain, à notre présence, ces hommes et moi, devant les rayonnages, ni même à ceux qui ont écrit les livres que voici ou à ceux qui les ont imprimés. Le désastre nous a tous liquéfiés. Ces trois messieurs sont ectoplasmiques avant d'être anglais. En tant que collection raisonnée dans l'espace et le temps, seuls les livres ont ici une épaisseur, un poids volumique, une tenue. Ils soutiennent les étagères, non l'inverse. Ils portent physiquement le monde. Plusieurs millénaires d'activité intellectuelle sont parvenus à doter le monde de pavés et de briques en papier qui le fondent et l'étayent mieux que la pierre et l'argile cuite. Mieux que le métal des superstructures des tours new-yorkaises.

Et cessons de nous rengorger : notre pose à peu près digne parmi les ruines ne tient qu'à cette prédisposition au mimétisme qui nous fait crier avec les supporters, nous avachir devant les avachis du tube cathodique, nous amenuiser sur les sièges-baquets de nos automobiles. Ce que l'analyse transactionnelle, toute succursale des fast-foods de l'industrie psy qu'elle reste, a parfaitement compris et exploite.

Ce qui, partout ailleurs, nous courbe ici nous redresse. C'est peut-être le seul pouvoir de ce cliché – ce qui conforterait pleinement la thèse que des experts en communication de masse aient pu en concevoir l'agencement.]

 

Bibliothèque de Holland House, Londres, 22 octobre 1940. D. R.

 

 

 

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Lundi 14 février 2005

05: 50

 

Héloïse et Abélard,

toutes affaires cessantes

 

 

fine_amor

 

L AblancinterF E M M E
blanc
Par quelle douceur d'écriture m'adresser à toi, bien-aimé,
cela dépasse la capacité de mon esprit ;
car, de même que le cœur humain place au milieu du sang le siège principal de son exultation,
mon esprit t'a choisi comme son désir le plus haut dans toute forme d'affection.


blanc
L ' H O M M E
blanc
Que ta nuit soit claire, qu'il ne te manque rien sinon moi.
Et quand, ma belle, je te manque, pense manquer de tout.
Aperçois-moi dans ton sommeil, quand tu veilles pense à moi.
Et comme je suis le tien, sois pour moi mon esprit.

 

Gallimard publie simultanément les Lettres des deux amants attribuées à Héloïse et Abélard [1] et une monographie de Guy Lobrichon, historien médiéviste de l'Université d'Avignon, sous le beau titre Héloïse – L'amour et le savoir [2]. Une telle information vous propulse chez votre libraire, par principe. Mais le pire étant si souvent certain, ces temps-ci, il faut avoir le trésor sous les yeux pour y croire tout à fait.

Je jure d'avoir, pour ainsi dire, recueilli à l'aveuglette les deux passages que j'ai placés en ouverture de cette chronique. Et j'aurais pu m'en tenir là. Chaque ligne est un éblouissement.

Sylvain Piron a beau nous rappeler, dans sa Note sur la traduction et le texte latin, que la salutation et la formule d'adieu sont les deux passages obligés de la lettre qu'imposent les conventions d'écriture du temps, la récurrence du vale que les amants déclinent est, ici, porteur d'une émotion subtile : Porte-toi bien pour l'éternité et au-delà, si cela se peut, écrit Héloïse pour clore la lettre dans laquelle elle reproche à Abélard ses mensonges. Porte-toi bien, mon âme, signe Abélard, un autre jour. La brutalité de notre sociabilité nous a-t-elle fait oublier toute mesure au point que ce simple souci de l'autre qu'on adore en vienne à nous toucher ici de telle façon ?

Je n'ai pas encore lu la présentation de ces lettres, j'ai à peine ouvert, pour en parcourir la table des matières, l'essai de Guy Lobrichon ; il est probable que l'un et l'autre relèvent ce qui saute aux yeux comme une évidence : ces lettres écrites en latin, au XIIe siècle, satisfont à des codes contraignants ; leur force d'évocation viendrait donc de cette langue incendiée qui se faufile entre la claie serrée des conventions.

M'est venue, décidant de partager d'emblée l'émotion, l'idée suivante : cette langue d'amour est à ce point intemporelle que je me prends à rêver qu'elle nous parvient d'un espace-temps qui aurait volé en éclats – j'entends : que, par la magie d'une brèche, elle soit d'amants à venir, en aval, en avant de nous sur la flèche de notre temps bien trop humain.

 

[1] Traduites et commentées par Sylvain Piron, Collection blanche, 13,90 euros. Les deux extraits cités en ouverture sont respectivement tirés des lettres 69 et 111, pp. 86 et 119.
[2] Collection « Bibliothèque des Histoires », 21,50 euros.

Fine Amor.
(Si je m'en tiens, du moins, à la légende sommaire donnée à ce document sur le site où je l'ai trouvé. Bien que liée à l'Université de Copenhague, cette page en français omet de citer précisément sa source. Il ne serait pourtant pas indifférent de connaître l'origine de cette miniature médiévale, dont l'étonnante liberté de ton tranche avec l'abstraction courtoise.)

 

Dimanche 13 février 2005

07: 37

 

5 h 40

Mes jeux du cirque (suite)

 

johnny

 

J'la croise tous les matins
5 h 40
Elle va prendre son train
Et moi j'rentre

 

Après l'appoggiature de Céline et les jeux de cloches de Véronique, parlons un instant, voulez-vous, d'un couac de Jean-Philippe.

Jean-Jacques Goldman (toujours lui) a écrit cette chanson, il l'a cousue main pour Hallyday. Petite scène de genre, qui fonctionne parfaitement, que le chanteur joue sans la moindre fausse note. Enfin… Sur le DVD du Lorada Tour [1], justement, le spectateur assiste en différé à un étonnant plantage vocal.
Je maudis les fins de semaine, quand les autres me l'ont volée / C'est ici, très précisément, que la voix se casse. Le chanteur a-t-il présumé de ses cordes vocales, veut-il en rajouter, le dernier mot s'étrangle sur cette note trop haute. D'autres ne s'en seraient pas remis, auraient exigé que ce passage ne figure pas sur le film du spectacle. Lui, c'est à l'arraché qu'il s'en tire, et sa récupération est saisissante : un cri, un hurlement devrais-je dire – on ne sait si sa gorge souffre de l'écueil, si la douleur est coextensive au trip amoureux que conte le roman noir de cette chanson, ou si Hallyday hurle de rage contre lui-même. Toujours est-il qu'après avoir enchaîné (…jusqu'au lundi matin, 5 h 40…), il jette à son micro, qui n'a pas quitté son pied – de toute la chanson, Hallyday garde les mains libres, dramaturgie et non show-biz –, un regard plein de morgue : Stallone émergeant de l'enfer.

La fin du morceau coule de source, les deux guitaristes se livrent à un dialogue façon pedal steel d'un professionnalisme impeccable, l'artiste lampe hors-champ un magnum de Contrex, tombe la veste de son costume en cuir et revient, au centre du sunlight, déclamer l'envoi, a cappella :

…elle va prendre son train et moi j'rentre.

Et moi – désolé de ne pas juger bon m'en excuser – je marche.

 

[1] « Lorada Tour » – Bercy 1995, Mercury (Universal Music), 1995. Édition anniversaire 2003.

Johnny Hallyday, Bercy 1995 (d'après une capture d'écran du DVD sur J'la croise tous les matins, paroles et musique Jean-Jacques Goldman).

 

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Samedi 12 février 2005

06: 32

 

Pénitence du savoir

 

 

amx

 

L'enfer, c'est le savoir des autres.

J'ai failli me couper. C'est toujours en me rasant que m'advient ce genre de révélation. [Je promets de mettre le blog à profit pour explorer, bientôt, ce qui creuse la différence entre une femme qui se maquille – requise, dans une tension spéculaire, par le doute ontologique – et l'attention flottante, la neutralité bienveillante de l'homme qui se rase.]

Dans une société sans disciples, parce que désertée de maîtres qui revendiquent pleinement ce rang, où enseigner est une rente de situation, le savoir est détestable. Je mesure, dans un éclair, les mois, les années de ma vie que m'aurait fait gagner une pédagogie purement indicative – un strict entraînement spartiate de ma curiosité, pratiqué par des anonymes, si possible masqués, qui se seraient contentés de me signaler le monde, ses couleurs, ses extravagances, ses énigmes, ses œuvres. Un greffier aurait été commis à prendre quelques notes sous ma dictée : la formulation précise d'une question, à laquelle j'aurais été, moi et moi seul, enjoint de répondre ; une idée incidente ; un néologisme qui me serait venu pour nommer le spécimen ou l'échantillon ethnographique que l'huissier de pédagogie aurait déposé devant moi, dans le silence le plus grave.

Faute de quoi j'ai développé, depuis l'enfance, une stratégie immunitaire contre ce que je nomme la pénitence du savoir. Celle-ci consiste en de brefs et tyranniques accès d'hypersomnie. Pour ne froisser personne, je ne mentionnerai qu'un souvenir précis remontant à l'époque où je satisfaisais à mes obligations militaires. Un officier instructeur nous avait convoqués dans une salle de classe afin de nous présenter le char AMX 30, schémas et diapositives à l'appui. Non seulement j'ai immédiatement sombré dans un profond sommeil, mais j'ai rêvé – un rêve érotique dont la saisissante crudité m'a réveillé, si net que ma mémoire en a conservé les contours, le parfum, la texture.

Plus critique, devant donner un cours ou une conférence, je suis moi-même guetté par l'engourdissement si je m'ennuie moi-même (combien de fois m'est-il arrivé, sortant d'un cours, de noter quelque chose que je venais de m'apprendre). Et les deux ou trois étudiants, répartis sur une douzaine d'années d'enseignement professionnel, qui de façon chronique s'endormaient sous mes yeux me mirent à la torture. Même si, intervenant toujours le matin, j'avais lieu de leur supposer une hygiène de vie peu respectueuse des lois de la chronobiologie, j'éprouvais à leur égard une authentique compassion.

En l'absence de maîtres, apprendre seul ? Il existe un exemple au moins, à l'appui d'un tel scénario, dont on peut suivre presque au jour le jour le cheminement : Jean Henri Fabre, dont les Souvenirs entomologiques constituent le récit d'un apprentissage solitaire à la seule écoute, peu s'en est fallu, du monde et de ses merveilles.

 

 

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Vendredi 11 février 2005

05: 32

 

Home cinema [I]

 

 

la_honte

 

J'ai un demi-siècle de retard à l'égard du cinéma. C'est ainsi, je n'en tire plus aucune fierté particulière, même si j'ai longtemps défendu devant le cinéma la position guindée, d'une sottise évidente, que nombre de surréalistes de stricte obédience prétendaient imposer à propos de l'écriture romanesque.

À la fin des années soixante, toutefois, un ami parvint à me doter d'un sommaire bagage de survie en m'imposant de partager avec lui sa séance hebdomadaire dans une salle d'art et d'essai du quartier latin. J'ai ainsi engrangé deux Jeanne d'Arc – celle de Dreyer et celle de Bresson –, les Bergman en noir et blanc et, ce qui reste dans ma mémoire un film au plus proche de ce que je guette devant un écran d'une lecture possible – non d'un spectacle, d'un jeu du cirque –, Andrei Roublev de Tarkovski

Aujourd'hui, une sorte de hasard technologique m'offre d'engager un itinéraire personnel en terra incognita. Je me suis frappé le front un soir, assis devant mon écran panoramique d'ordinateur (le plus large écran plat du marché, je crois, par nécessité professionnelle), alors que je venais de changer l'amplificateur à bout de souffle de la chaîne stéréo dont les deux enceintes et le caisson de basses cernent ma table de travail : tout cela, si je ne m'abuse, constitue le parfait home cinema de l'ours que je suis, qui déteste faire la queue où que ce soit et qu'affecte la présence d'inconnus qui reniflent, se mouchent, bâillent et grognent dans l'espace et le temps de son regard (qu'il s'agisse d'un tableau, d'un film, mais aussi d'un être qui parle ou se tait devant lui, que d'autres ne manqueront pas d'interrompre et de vampiriser).

Me voici donc face au patrimoine cinématographique mondial, dans la posture la plus sereine qui soit, puisque mes yeux n'ont pas à s'habituer à la luminosité d'un écran que je pratique une dizaine d'heures par jour, dans une pièce où je peux fumer, maître d'une souris qui me permet à tout moment de tourner la page, de revenir sur un passage lu la veille, de prendre des notes.

Je n'ai pas tardé à me précipiter sur deux coffrets de Bergman, gardant de La Honte le souvenir d'un idéal de la nouvelle que j'aurais aimé (savoir) écrire. Premier essai concluant : j'ai relu ce film.

L'Heure du Loup (1968) est le second titre de ce coffret. J'avais pris connaissance sur la Toile du commentaire d'un cinéphile, que je ne retrouve plus aujourd'hui, indiquant les différences de qualité d'un éditeur de DVD à l'autre  tonalités de l'image, qualité du sous-titrage. Dans L'Heure du Loup, m'a frappé en effet la traduction, plus que sommaire, du monologue de Max Von Sydow approchant du terme de sa nuit d'insomnie. Il se trouve qu'en son temps, j'avais trouvé le texte complet de ce passage, qui éclaire le titre du film :

L'heure du loup, c'est l'heure où la nuit fait place au jour.
C'est l'heure où la plupart des mourants s'éteignent,
où notre sommeil est le plus profond,
où nos cauchemars sont les plus réels.
C'est l'heure où celui qui n'a pu s'endormir affronte sa plus violente angoisse,
où les fantômes et les démons sont au plus fort de leur puissance.

J'ignore encore où va me mener cette aventure singulière. Je viens seulement de vérifier que disposer de ce texte, pouvoir le relire dans l'instant (et le livrer ici) rend compte assez précisément de l'idée que je me fais d'une approche enviable des œuvres cinématographiques que le temps – toujours lui – m'accordera de découvrir et, pour un petit nombre, de revisiter.

 

La Honte, d'Ingmar Bergman, 1967. Liv Ullmann et Max Von Sydow.

 

Jeudi 10 février 2005

05: 35

 

Tagore ou la consolation

 

 

tagore

 

Paix mon cœur, la séparation nous soit douce
Non une petite mort mais l'accomplissement
À nous le souvenir de notre amour – que notre douleur se fredonne
Après l'envol le nid, le repliement
Qu'elle nous soit douce cette dernière fois de nos mains
blanccomme la corolle de nos nuits

Prends ton temps belle fin de notre amour
Dis-nous en silence tes dernières volontés

Alors te saluerai mon Amour
Hausserai ma lampe pour t'éclairer la route

blanc
Le Jardinier d'Amour, LXI
(Adaptation de Dominique Autié)

 

Je me rends compte que les livres de Rabindra Nâth Tagore s'accumulent, depuis quelque temps, aux confins de ma table de travail. Ils séjournent dans une étrange dispersion, sans que je me décide à les ranger – dans quelle partie de la bibliothèque, d'ailleurs ? Ils sont de plusieurs siècles postérieurs à la période de l'histoire de l'Inde qui m'occupe depuis quatre ans, et leur entrouvrir un rayonnage de littérature étrangère, où je n'ai pas eu lieu de créer à ce jour un espace indien (toute l'Inde qui nourrit mon chantier actuel est dans mon bureau, à portée de main) n'aurait guère de sens.

En achetant samedi une édition de La Fugitive augmentée des Poèmes de Kabir [1], j'ai compris que l'œuvre de Tagore m'aimante pour d'autres raisons que son origine indienne et ses puissantes attaches à des traditions que j'explore actuellement avec les moyens du bord.

Les poèmes majeurs de Tagore ont été traduits, dans la première moitié du siècle dernier, d'après la paraphrase en anglais que l'auteur lui-même en avait donnée. Seul à ma connaissance, Le Cygne, un ensemble de poèmes écrit pendant la Première Guerre mondiale, a été adapté depuis la langue bengali par Kâlondâs Nâg et Pierre Jean Jouve [2] ; mais quelle que soit la grandeur de Jouve prosateur et poète, il est gênant d'ouvrir ce petit recueil rare et magnifique dans sa forme pour y lire du Jouve, non du Tagore – reproche qu'on ne saurait adresser à Gide, qui fut le tout premier interprète de Tagore dès 1914 – sa version de L'Offrande lyrique est aussi fluide possible, libre de tout exotisme, offrant un accès étroit mais praticable à ce qu'on pressent d'emblée de la dimension universelle de ces textes. Les traductions de La Fugitive et, surtout, du superbe Jardinier d'Amour [3] respirent, en regard, la servilité besogneuse à l'égard d'un texte qui n'était donc pas l'original mais déjà une transcription, dans une langue étrangère à ce que les orientalistes sont unanimes à décrire de la subtile complexité du bengali.

D'où l'impérieux désir, relisant aujourd'hui ces poèmes découverts il y a seulement quelques mois, d'en écrire à mains nues une version à mon usage : l'original est hors de portée à l'Occidental non spécialiste des langues de l'Inde, et j'ose dire que le texte anglais est sans intérêt – Tagore lui-même l'eût-il établi, comme c'est le cas [4] ! Reste, dès lors, l'étonnante plongée dans un texte qui vous touche, en l'état, dont vous pressentez toutefois qu'il n'est qu'une bogue épaisse et âpre à vos lèvres. À vous d'aller chercher le fruit. La langue se met à l'œuvre comme un casse-noix. Soudain, le cœur du texte apparaît, vous en écrivez vous-même les phrases, vous les faites vivre. L'émotion de celui qui a écrit avant vous semble intacte, alors que c'est vous qui l'éprouvez.

Je dis qu'il faudrait ainsi, sans relâche, écrire Le Cantique des Cantiques, les Upanishad, les poèmes de Mâjnûn… (écrire, dis-je, non récrire, se fondre dans ce qui subsiste de la langue de l'autre, laisser l'autre – fût-il anonyme, et surtout s'il l'est ! – venir se lover dans la vôtre).

Je ne saurais dire de quoi me répare cette poésie, que je m'autorise aujourd'hui à visiter de l'intérieur, à pétrir comme une argile originaire. Il n'y a peut-être aucun intérêt à chercher loin quelque réponse : sans doute est-ce la fonction première de certains de ces textes, auxquels on assigne l'étiquette du poème, de ne pas dissocier leur substance de la langue elle-même – en amont des dialectes, des traductions, en deçà des particularismes de l'espace et du temps.

 

[1] Gallimard, Collection blanche, 1948 (mon exemplaire est une réimpression de 1951) ; j'avais acquis aux puces pour une poignée de riz, il y a moins d'un an, un exemplaire de la première édition de cette seule traduction de La Fugitive par Renée De Brimont ainsi que de celle de L'Offrande lyrique dans la traduction d'André Gide, d'impeccables volumes de cette même Collection blanche imprimés sur un magnifique bouffant (bien qu'il s'agît de deux éditions courantes), respectivement datés de 1922 et 1914.
[2] Collection « Poésie du Temps », avec un portrait gravé par Frans Masereel, Librairie Stock, 1923.
[3] Traduit de l'anglais par Henriette Mirabaud-Thorens, Gallimard, 1920 ; disponible dans la collection « Poésie/Gallimard » (n° 134).
[4] Je donne ici le texte de la traduction d'Henriette Mirabaud-Thorens d'où je suis parti :
Paix, mon cœur, que l'heure de la séparation soit douce ;
Que ce ne soit pas une mort, mais un accomplissement.
Vivons du souvenir de notre amour et que notre douleur se change en chansons.
Que l'envolement dans le ciel finisse par le repliement des ailes sur le nid.
Que la dernière étreinte de nos mains soit aussi douce que la fleur de la nuit.
Attarde-toi, belle fin de notre amour et dis-nous dans le silence, tes dernières paroles.
Je m'incline et j'élève ma lampe pour éclairer ta route.

Rabindra Nâth Tagore, D.R.

 

Mercredi 9 février 2005

05: 29

Publication en ligne

 

Mais qu'est-ce qu'on va devenir ?
L'explosion de l'usine AZF à Toulouse
Journal de l'automne 2001
le 21 septembre 2001
par Dominique Autié

 

maisquestcequonvadevenir

 

Du mercredi 2 au mardi 8 février inclus, le blog a publié les sept chapitres d'un texte rédigé en novembre et décembre 2001 sous le titre Mais qu'est-ce qu'on va devenir ? – Chronique de l'automne 2001. J'avais d'abord, en son temps, envisagé de l'intituler L'Ordre du monde. De rares éditeurs à qui je l'ai soumis ne m'ont jamais répondu, à l'exception de deux d'entre eux qui se sont récusés par un bref commentaire gêné. J'ai réalisé de ce texte l'édition artisanale de quelques exemplaires hors commerce, au moyen de mes outils de bureautique, brochée à l'ancienne en cahiers non massicotés, sur un beau petit papier bouffant. J'en ai cousu moins de dix exemplaires, que des êtres chers détiennent. J'ai cru bon épargner à mon père la lecture de ce texte. Sa mort m'a convaincu de le publier.

Selon la loi du genre, les sept posts figurent ci-dessous dans l'ordre inverse de leur publication, le texte liminaire devant donc être consulté à la fin de la page 2 de cette rubrique. J'ai pris le parti de respecter l'esprit du blog, quel qu'en soit, en l'occurrence, l'évident désagrément pour le lecteur.

En avril 2006, à l'occasion d'une opération de maintenance, j'ai intégré un sommaire électronique de ces sept chapitres que l'on peut ouvrir pour plus de commodité dans une lecture suivie.

 

Accéder au sommaire électronique
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05: 24

 

Du statut des journalistes

 

De la survie en milieux hostiles [VI]
(Courts manuels portatifs – 8)

 

 

florence_aubenas

 

Il convient vraiment que je m'abstienne de passer à proximité d'un poste de télévision en état de marche.

Dimanche soir sur TF1, la présentatrice bouclait le magazine qu'un interminable écran de publicité sépare du JT de 20 heures. … Enfin, n'oublions pas la journaliste Florence Aubenas et son chauffeur, Hussein Hanoun al-Saadi, qui ont disparu en Irak depuis le 5 janvier. Jusque-là, rien à redire – et il va de soi que mon respect est sans partage pour tout professionnel dont la vie se trouve menacée dans l'exercice de son métier.

Toutefois, c'était compter sans la pédagogie cathodique, sans l'application pavlovienne des règles de formatage du parc humain. La sympathie devait donc s'augmenter de la leçon du jour, discrète mais efficace. N'oublions pas non plus tous les autres otages retenus dans le monde, civils ou journalistes. Le genre de petite phrase à ce point anodine que vous passez pour un mauvais esprit sodomisateur de diptères si vous l'épinglez.

L'idée d'explorer ici quel peut bien être le statut du journaliste, qui n'est donc pas un civil – puisque la dame te le dit, Autié –, me bassine au plus haut point, je l'avoue sans détour. Je tenais cependant pour un devoir civique à l'égard des visiteurs de ce blog à qui ladite petite phrase aurait échappé (ou qui auraient eux-mêmes échappé à la zone d'influence de leur récepteur de télévision ce soir-là, à ce moment précis) de m'en faire l'écho.

Non sans joindre tacitement ma voix (une prière à ma façon) à celles qui réclament de par le monde la libération de Florence Aubenas et Hussein Hanoun al-Saadi.

 

Florence Aubenas, cliché Louis Monier/Gamma (nouvelobs.com, dossier spécial Florence Aubenas).

 

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Mardi 8 février 2005

05: 53

 

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Mais qu'est-ce qu'on va devenir ?

 

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Chronique de l'automne 2001

 

7.

 

L'ordre du monde

 

Déblayer les décombres de ce mois de septembre et engager le travail de deuil. Je voudrais savoir à quoi m’en tenir quant à l’analgésie étrange qui concerne plus encore que la mort de ma mère : le temps lui-même.

Observant mon père silencieux, occupé devant sa table de travail à des activités d’une minutie extrême, je comprends qu’il poursuit un interminable travail de deuil, que je suppose engagé depuis une haute époque dont lui-même a, depuis longtemps, perdu toute notion précise – située, en tout état de cause, des lustres en amont de la Mort qui, après avoir paru hésiter au printemps à le prendre lui d’abord par l’épaule, a finalement utilisé, courant septembre, les grands moyens contre cette femme, exaspérée (on le serait à moins) par la façon dont celle-ci lui tenait la dragée haute depuis bientôt sept ans. Le drame – qui, somme toute, n’affecterait que moi – tient à ce que ce ne soit pas cet homme, mais moi, péniblement, qui écrive : lui, écrivant, pourrait m’amalgamer dans le creuset de sa langue, me donner accès aux couches les plus secrètes et les plus sensibles où se pétrit la souffrance d’être né, baratter ma sécheresse.

Il manque à tout cela la plus élémentaire dimension animiste. Qu’avons-nous fait ? Qu’avons-nous omis de faire ? Quel signe funeste n’a pas été conjuré à temps ? Qui d’ailleurs en eut connaissance ? Qui en a reçu l’avertissement et aurait négligé de le traduire ? On met en cause les services de renseignements supposés n’avoir pas pris au sérieux des menaces clairement proférées. Mais qui a interrogé les astres, qui s’est préoccupé des chats – derrière leur impassibilité, ils en savent bien plus long qu’ils ne le laissent croire ? Qui a pris soin du nombre de ses pas ? qui de l’orientation de son lit ? qui, un tant soit peu, de lui-même ? Chacun de nous s’en est remis, de longue date, à la rumeur d’État, aux rappeurs du JT, aux DJ de l’info en boucle. Ce qui m’advient prouve assez que les événements – qu’ils secouent la planète ou une métropole entière – ne nous sont pas des phénomènes extérieurs. Seule la chute d’un météorite (encore qu’aujourd’hui on saurait la prévoir) pourrait avoir valeur de fatum, de destin, de puissance qui fixe de façon irrévocable le cours des événements, selon Le Robert. La collusion du hasard et de la nécessité y suffit. Alors que c’est la conjonction des négligences les plus intimes de chacun de nous qui soudain fait masse – mais qu’il soit clair qu’un seul nœud de circonstances dans l’existence d’un seul atome humain peut suffire à libérer les tensions, les énergies, les impacts nécessaires à détruire Babel en une matinée : la théorie du chaos appliquée à chacune des catastrophes minuscules que sont nos vies produit l’écroulement de Manhattan et l’explosion d’AZF.

Qu’un sans domicile fixe, un cancéreux en phase terminale, un travesti ou le consommateur le plus désespérément représentatif d’un quelconque panel se lève soudain et dise : C’est moi ! comme à la communale quand il s’agissait de se dénoncer, et le bruit public ne prendra même pas la peine d’en rire. Pourtant, le papillon dont l’aile en frémissant a fait s’écrouler la montagne sur un autre continent, c’est bien moi qui l’ai rêvé !

Si j’excepte la nuit qui suivit l’explosion de l’usine AZF, l’hypersomnie est la réponse la plus explicite que mon organisme improvise devant cette pièce montée branlante et cataclysmale. Nul doute qu’un fonds non soldé de fatigue, dû à l’impossibilité dans laquelle je me suis trouvé de prendre quelques jours de repos à la suite de l’intervention chirurgicale, fait le lit de cet état de lassitude dont rien ni personne ne parviendrait à me divertir ces temps-ci. Mais à l’épuisement mesurable au nombre de bâillements s’ajoute une force ténébreuse, résolue, convaincante, qui m’attire dans les eaux lourdes du sommeil et me dissuade d’en émerger le moment venu. Véritable empoignade à laquelle j’assiste, impuissant au fil des salves à répétition du buzzer de mon radio-réveil. Chaque journée qui se rappelle à moi en faisant vibrer la table de nuit comme une sirène d’alerte maximale m’est une peine de sûreté incompressible.

Le monde rôde autour de mon cadavre, l’insecte nécrophage des effets spéciaux cherche avec son dard l’artère où se frayer une passe encore douloureuse vers mon sang pour y ficher son drain, me remplir de Bétadine jusqu’à la bonde, jusqu’à ce que les chairs cèdent, jusqu’à ce que je dégueule l’ascite par tous les orifices.

Je me lève dans l’état où je me trouvais, il y a seize ans, au sortir de mes comas éthyliques.

Dans les jours qui ont suivi les deux dates sismiques du 11 et du 21 septembre, plus encore que les petites demoiselles, la nageoire cellulaire plaquée à l’oreille et la marque du slip dépassant du blister, qui donnent leur position à Grand Frère GPS, le retour de la page sportive dans les flashs d’actu me prouve à l’envi que tout est comme avant – voire que rien, plus probablement, n’a changé un seul instant.

Que rien ne changera.

Je pense à Emmanuelle, vingt-deux ans cette année. Sans que sa mère, qui l’a élevée, ni moi, qui n’ai pas pu fixer son enfance, ne l’ayons si peu que ce soit suscité, elle a choisi ce monde-là, celui des études de marché, du marketing, de la consommation de masse ; elle a suivi un cycle international de trois ans d’études supérieures d’économie. Quelques jours après l’enterrement d’une grand-mère qu’elle n’a pour ainsi dire pas connue, pour ne l’avoir fréquentée que quelques heures dans sa vie, elle scellait sa première embauche dans un cabinet américain de consulting implanté à Bruxelles. Les circonstances se sont peu prêtées à ce que je l’interroge sur la façon dont elle a ressenti la destruction du World Trade Center, elle qui, récemment encore, envisageait d’aller au plus vite œuvrer en Amérique du Nord dans le mass market. Choix paradoxal, pour ce que je sais et pressens de son regard sur le monde, dans lequel je reconnais cependant trop bien son père : mon goût pour les postures acrobatiques – sociales, en l’occurrence, mais tout observateur assidu pourrait
en dire autant de mon existence affective depuis le grand déchirement placentaire…

Il existe également ce symptôme, ces jours-ci, dont je tarde à me préoccuper : ce moment où la musique ne me répare plus.

Je mets, sans conviction, un disque de John Surman. Comment aurais-je prévu que les fréquences de sa clarinette basse, parentes de la basse de viole de Jordi Savall, auraient les effets tout à la fois cautérisants et balsamiques que celle-ci a perdus ces derniers temps ? Ses plus belles compositions (Nestor’s Saga, Portrait of a Romantic) relèvent d’un jazz contrapuntique qui n’est pas sans écho avec les Musicall Humors du Captain Tobias Hume ou les Pièces de Violle de Mr Demachy – deux albums que je tiens pour plus troublants que les œuvres de Sainte Colombe, qui ont fait le succès de Tous les matins du monde.

Or, aucun de ces disques, ni aucune des nombreuses versions de Leçons de Ténèbres des compositeurs baroques, dont je m’accompagne des journées entières (mais quelques répons, à la nuit tombée, suffisent à m’ébarber l’âme), n’ont plus prise sur moi : soit qu’une tension me catapulte par delà l’instrument ou la voix, dans une sorte de vide saturé d’influx nerveux – des nerfs dressés comme des cheveux sans tête, des nerfs d’orage, de nuée de kérosène, des nerfs kamikazes ; soit que je me mure déjà dans l’œuf de plomb du sommeil et que mon propre poids volumique leste jusqu’à l’incoercible besoin d’aller m’étendre. Mais, ce soir, la méditation de Surman emprunte une langue dont les périodes s’ajointent à ma langue comme les deux brins d’une double hélice d’ADN. Je passe en boucle le premier morceau de l’album avant que mes yeux ne portent attention au titre de celui-ci : Private City.

Un bruit quelconque me tire du silence intérieur auquel m’a renvoyé la musique de Surman.

Haine, haine, haine face à ce qui – depuis des mois, pour ne pas dire des années – s’acharne à corriger mes itinéraires. Du projet pour lequel on prend son souffle (écrire un nouveau livre) jusqu’à la moindre pensée voient leur trajectoire infléchie, quand ce n’est pas brisée net. La rancune s’accumule, une parano diffuse finit par jeter son ombre sur chaque interstice de mon emploi du temps (traverser la place pour acheter du pain m’expose au risque que le fournil électrique ait été neutralisé peu avant par un court-circuit, qu’un vélo circulant en sens interdit manque de me heurter, que je tombe sur quelqu’un que je n’ai ni l’envie ni le temps de rencontrer).

Puis, soudain, l’évidence saute aux yeux : le temps lui-même s’est rétracté, le cadran de l’horloge s’est déformé sous la pression au point de ressembler à l’une des montres molles de Dali, c’est l’ensemble du carnet de rendez-vous de la planète qui a été passé au compresseur à confectionner les balles de papier. Les échéances se chevauchent, le tuner capte plusieurs émissions différentes sur la même fréquence et, à l’inverse, des plages entières restent muettes sur l’écran lumineux des longueurs d’onde. Dans le téléphone portable, le retour de ma voix, avec plus d’une seconde de décalage, couvre les propos de mon correspondant – et je songe non sans quelque effroi que ce même phénomène, ultérieurement ou à condition que je me déplace de quelques pas, pourrait me faire entendre la phrase que je vais prononcer avec cette même seconde d’avance sur le mouvement de mes lèvres, voire sur ma pensée.

Devant ce constat, il est dès lors, non seulement possible, mais nécessaire de conclure qu’au centre de cette page qu’une main négligente ou rageuse a réduite en boule, je reste le seul signe cryptographique intact, le seul repère sémantique sur lequel pourra s’appuyer celui qui, en se baissant pour défroisser la feuille, tentera d’en déchiffrer le texte. (Je songe alors à un curieux volume, constitué d’un texte de Michel Butor et de reproductions en couleur d’œuvres d’un artiste tchèque, Jirí Kolár [1]. Celles-ci, présentées par l’auteur comme des collages, consistent – du moins au premier regard – en des « compressions » de monuments, places et panoramas praguois obtenues par application d’un fer à repasser sur une photographie froissée. L’effet est beaucoup plus saisissant, me semble-t-il, que ne le serait une figuration de ces mêmes monuments réduits à l’état de ruines, dans la mesure où l’image proposée par Jirí Kolár préserve le monument – toujours « debout », reconnaissable – tout en récusant de la façon la plus violente son équilibre structurant d’architecture d’apparat et, par là même, sa fonctionnalité. C’est bien une telle image que les New-Yorkais conserveront mentalement pour longtemps encore du World Trade Center, et non le champ de gravats, progressivement mis au net, sur la pointe sud de Manhattan.)

 

Dimanche 18 novembre – il y a très exactement trois mois que j’ai déménagé – dans le creux de l’après-midi, je me baisse pour ramasser un dernier livre. Éloge du silence de Marc de Smedt (Albin Michel, 1986). Depuis plusieurs semaines, à raison d’une heure certains matins, aussitôt levé, et de plusieurs journées dominicales, au prix d’un état d’ankylose douloureuse dont je ne parviens plus à me déprendre, je range la bibliothèque.

Une fois extrait de son carton de varia, le volume a transité par mon bureau-salon dont les rayons de littérature française ont été les premiers aménagés (mais il n’y a jamais émargé, que je sache, et je ne discerne aucune nécessité de l’y introduire aujourd’hui), par le bureau de Sylvie (un week-end entier à organiser enfin une bibliothèque professionnelle et documentaire cohérente) pour rejoindre, fin octobre, l’interminable couloir où j’ai installé huit mètres quatre-vingts de rayonnages : onze blocs de 0,80 m de large, dont sept nouveaux destinés à éponger les acquisitions de ces dernières années.

Il me semble n’avoir fait que feuilleter le livre, que j’ai acquis au moment de sa parution. Sans doute connut-il depuis un classement nomade, au gré de mes déménagements précédents, des remaniements et concentrations divers qu’a imposés, depuis quelques années, une stratégie de préemption sur toutes sortes de volumes dont les bouquinistes de la place Saint-Étienne, le samedi, semblent tenir à se défaire à vil prix avant quelque Déluge annoncé. Impossible, quoi qu’il en ait été, de me souvenir même d’où je l’ai tiré en août, et sa présence dans l’un des rares cartons qui, parmi les deux cent cinquante que nécessitèrent les livres, portaient la mention « Divers SH » [sciences humaines] me convainc que je n’ai jamais vraiment statué sur sa place : s’il en avait une avant l’été, elle était assez précaire ou sujette à caution pour que j’aie orienté le volume vers une pile d’inclassables mise de côté.

À quelques nuances près, pour des ouvrages désormais localisés sur lesquels, de surcroît, je travaille ces temps-ci, je suis donc parvenu à rétablir, pour certains continents thématiques, à instaurer pour des archipels qui l’exigeaient parfois depuis plusieurs années, un ordonnancement pragmatique et conforme
à l’esprit qui a procédé à leur choix – et je ne trouve pas de meilleure bannière que celle nommée par Caillois ses cohérences aventureuses. J’arpente le couloir, Éloge du silence à la main. Je dispose enfin de la perspective des étagères et de leur occupation harmonieuse. Les livres n’ont plus à s’imbriquer selon leur format sur deux rangées qui accueillaient encore, dans presque tous les rayons, des piles horizontales qui achevaient de rendre pénible la recherche d’un titre et périlleuse son extraction pour le consulter.

Je médite un instant sur cette circonstance singulière, qui ne s’offrira pas de sitôt, du moins puis-je en formuler le vœu. J’ai manipulé entre neuf et dix mille livres (grossière évaluation par multiplication de la charge moyenne d’un rayon par le nombre exact de ceux-ci) et me voici rendu au moment de ranger symboliquement le dernier, soudain léger sous mes doigts. Je prends le temps d’en vérifier l’état – le papier cristal est intact, ce qui me confirme que je n’ai probablement pas accompagné le volume pendant un temps suffisant à le lire entièrement ; je n’ai donc fait que me l’approprier, comme à l’ordinaire, en le recouvrant et, cette opération conclue, en le fréquentant un moment – table des matières, ouverture d’un ou deux chapitres, index et bibliographie qui toujours en disent long sur la démarche de l’auteur, mais Éloge du silence n’en comporte pas, les références des citations sont seulement données au fil du propos dans des notes en bas de page.

Vers le milieu du couloir, il est criant que sa place est ici, parmi les livres sur la musique.

Les fêtes de fin d’année se sont rapprochées d’inquiétante façon : non plus le lent compte à rebours de l’enfance, dont la mascarade du passage à l’an 2000 exploitait, comme s’il devait s’agir de la dernière fois, le modèle universel ; mais une sorte de proximité par saccades sur un calendrier soumis au tangage. Ici et là, quelques rappels des événements sous forme de la figure médiatique imposée de l’édition spécial-bilan de l’année écoulée. Mais en son for intérieur – si l’on peut, pour s’exprimer ainsi, lui en prêter un – le monde est imperturbable. [La diffusion métastatique du droit de chacun à ériger son propre désœuvrement et celui de son époque en activité (pâte à sel, macramé, point de croix, bénévolat caritatif, hooliganisme) affecte la lutte avec l’Ange de la langue. De telle sorte que l’isolement de l’écriture est exponentiel : l’inconvénient d’être confondu avec un pêcheur à la ligne ou un bouliste (l’affaire est déjà ancienne) s’aggrave désormais de la honte, dont on ne peut s’ouvrir à personne, d’éprouver comme obscène la part d’activité (crayons, ordinateur, ramette d’A4, dictionnaires) que comporte la mise en œuvre de la langue.]

Le 21 décembre, je sors en fin de journée, faire provision de gâteaux secs. La ville clignote. Au thermomètre numérique géant, sur le fronton du siège régional du Crédit Agricole®, zéro pointé. Les portables sont collés à l’oreille, Bisou tchao ! chuchote à la cantonade dans son Nokia une petite grue qui passe à ma hauteur [qu’une seule fois on ose s’acquitter ainsi de moi au téléphone et je jure de rendre à jamais toute forme de relation impraticable entre mon correspondant et moi]. Le baromètre du principe de réalité a d’ores et déjà atteint les valeurs négatives, cela se palpe jusqu’au malaise. Les gens sont laids, leur imaginaire enguirlandé les bouffit. C’est à vomir.

Quelque chose me dit que c’est moi, et moi seul, qui paierai la facture de psychotropes que cette société s’est autoprescrite pour continuer de s’acheminer en rang serré vers son misérable non-destin. Je lis dans son regard que Sylvie oscille toujours entre l’effroi, que nous partageons, devant l’écroulement du monde et la tentation du découragement devant mes imprécations entrecoupées d’interminables mutismes : elle se tient devant un livre ouvert dont, elle comme moi, ignorons la langue.

 

Et vous avez lu tout ça ? Non, bien entendu, mais je sais ce que contient chacun de ces volumes, il existe entre eux, d’un rayon à l’autre – d’une pièce à l’autre – des liens mystérieux, d’une absolue nécessité, qu’un seul mot qui me manque, au détour d’une phrase, suffit à activer. Alors, s’il est à sa place, je vais droit au livre concerné, en état de somnambulisme, et j’y trouve aussitôt le mot, la phrase, la page qui me cherchaient, qui n’attendaient que cet instant de disponibilité de ma part.

[Je tiens volontiers ma bibliothèque pour un siphonophore, l’un de ces organismes dont les sciences naturelles ont relevé l’ambiguïté : « À première vue, Physalia est un gros flotteur auquel pendent des tentacules et ressemble donc à s’y méprendre à une méduse commune (une seule méduse). Un examen plus approfondi nous montre que cette armada flottante est en réalité une colonie de nombreuses personnes, polypes et méduses. L’intégration des différents individus de la colonie s’est tellement perfectionnée, les différentes personnes ont acquis une forme tellement spécialisée et une telle subordination à l’ensemble de la colonie qu’elle fonctionne à présent comme un individu unique, un superorganisme [2]. »]

J’avais presque oublié que, depuis six semaines, l’étrange dispositif de la bibliothèque m’est de nouveau accessible.

Ce n’est qu’aujourd’hui, et de la façon la plus incidente, au moment d’afficher devant le visiteur mon soulagement de m’être acquitté de la tâche en dépit de l’avalanche catastrophique des derniers temps, qu’une évidence tout autre me saisit : il n’arrivera désormais plus rien de grave – et ce n’est d’ailleurs qu’à la faveur de cette bibliothèque, en souffrance à l’époque des faits, que les Twin Towers ont perdu l’équilibre.

Dès lors, il m’est enfin possible de raccourcir mes nuits. Peut-être même vais-je pouvoir aviser à la conduite à tenir, et m’arrêter de fumer, maintenant que ma mère est morte.

 

Toulouse, novembre-décembre 2001.

 

[1] Michel Butor, Jirí Kolár, L’Œil de Prague, suivi de La Prague de Kafka et de Réponses par Jirí Kolár, La Différence, 1986.
[2] Stephen Jay Gould, Le Sourire du flamant rose, Le Seuil, 1988, p. 74 sq.

 

 

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Lundi 7 février 2005

05: 16

 

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Mais qu'est-ce qu'on va devenir ?

 

azfviolet

Chronique de l'automne 2001

 

6.

 

L'odeur de la sainteté

 

C'est eux qui l'ont fait,
mais c'est nous qui l'avons voulu.

blanc
Jean Baudrillard.

 

J’ai quitté l’hôpital dans la voiture d’une jeune femme médecin qui redescend en ville pour tenter d’aller prendre sa gamine à l’école : une heure et demie de bouchon, dans une voiture aux vitres fermées par crainte du fameux nuage. Dans les faubourgs, je vois un type d’environ trente ans qui marche à grands pas, le groin muselé dans un masque à gaz de la Grande Guerre, sérieux comme un poilu.

Ma convoyeuse n’a pas à entrer dans le centre. Je descends au pont Neuf, ma valise à la main, l’ordinateur à l’épaule. Il me reste un grand kilomètre à parcourir à pied pour rejoindre mon domicile. Je fais un petit crochet pour passer chez mon pharmacien habituel prendre les médicaments prescrits par le professeur C. Il est près de 13 heures, c’est le seul commerce ouvert. Ville morte, je sais désormais ce que signifie l’expression.

Quand le téléphone fonctionne de nouveau, je m’entretiens avec une infirmière du service de postréanimation de Boulogne où – mon père a eu le temps de me l’apprendre lors de notre brève conversation du matin – elle a été transférée. Dans mon esprit, la fonction d’une telle unité se confond avec celle de la salle de réveil. Il s’agit en réalité, cela me semblera évident le lendemain, d’une déclinaison des soins palliatifs pour les mourants dans le coma : ceux qui, aux yeux du témoin conscient, n’expriment plus aucun signe extérieur de souffrance. Le dialogue en est décalé d’autant avec mon interlocutrice, qui a très certainement compris qu’il serait inutilement difficile de faire entendre à un Toulousain, un tel jour, que la médecine a abandonné tout espoir de ramener sa mère à la vie et qu’il ne s’agit plus que d’attendre. Oui, demain dans l’après-midi, ça ira… Vous pouvez nous appeler à n’importe quelle heure, même la nuit, me précise-t-on de nouveau. Tout cela aurait pu me paraître transparent, si j’avais pris soin de transposer dans le registre de la mort qui est le sien ce discours verrouillé sur les codes abstraits de la vie. Rendu vulnérable, je suppose, par les secousses extérieures, affaibli par l’intervention chirurgicale que je viens de subir, j’ai négligé que c’est toujours, non pas un individu, mais l’institution qui vous parle, en pareil cas. Avec les mots du JT de 20 heures.

La nuit sera blanche. Vers quatre heures du matin, je commence toutefois à somnoler quand mes voisins du dessous rentrent de boîte de nuit en claquant les portes. Ce vieil immeuble est à ce point sonore que je comprends chaque mot, suis chacun de leurs gestes. Je me lève et charge une machine à laver de blanc, avec prélavage, cycle long, cinq essorages à froid. Ne pas les entendre baiser, surtout. Et, accessoirement, les empêcher de fermer l’œil avant que le jour ne se lève.

Dans le TGV non plus, je ne parviendrai pas à dormir. Ni à lire. Vers Angoulême, je prends conscience qu’il n’est sans doute pas tout à fait normal que nous soyons, de la sorte, suivis par des ambulances dont la sirène deux-tons est bloquée en arrière de mon tympan depuis Toulouse.

Samedi, 14 h 20, gare Montparnasse. Je monte dans un taxi. La course, jusqu’à Boulogne, me paraît rapide. Bref coup de pompe dans la cour de l’hôpital. Je dois demander à deux jeunes types en blouse blanche qu’ils me portent ma valise. On m’indique l’étage. À la sortie de l’ascenseur, je comprends que je pénètre dans une enclave institutionnelle qui échappe à la pression des protocoles thérapeutiques, des statistiques (des quotas de pertes, comme on dit dans les commandos de parachutistes), à la casuistique de l’obligation de moyens. Encore un couloir à perte de vue, au bout duquel je crois reconnaître l’un des neveux de mon père (un cousin, donc ?).

C’est fini [il faudra qu’un jour j’interroge cet euphémisme dans toute sa platitude]. Et cela l’était déjà, me dit-on, lorsque mon père est arrivé, une demi-heure avant moi. On me propose de la voir. Ceux qui nous entourent sont d’une sollicitude parfaite. Les gestes, les mots et, surtout, les silences s’agencent entre nous comme, je suppose, les notes d’une partition que déchiffre une petite formation de musique de chambre, dont les exécutants se connaissent et s’estiment.

Mon père propose de m’accompagner à son chevet. Nous sommes assis côte à côte. Elle est jaune, lisse, inoffensive. Il suffirait de tendre la main pour la toucher, mais je repousse cette idée : pour la première fois de ma vie, mon bras entoure l’épaule de mon père. Nous échangeons quelques mots. Il répète une dernière fois qu’il lui trouve bonne mine. Elle a, il est vrai, les traits détendus. Rien qui suggère qu’elle ait pu souffrir dans l’agonie.

Mon esprit fait un effort pour changer de focale, pour passer du zoom, rivé sur ce visage impassible, au grand angulaire. Quand, gamin, je communiais à la messe, il me fallait ainsi développer toute une stratégie mentale, le temps que l’hostie fonde sur ma langue, pour appliquer mes pensées à ce qu’on m’avait enseigné de la transsubstantiation. C’est, j’en suis aujourd’hui convaincu, le point de faiblesse de la spiritualité chrétienne de n’avoir pas vulgarisé de technique efficace de méditation et de renvoyer le fidèle à son propre dénuement, à son insigne pauvreté, dans la circonstance même où la foi, à travers le sacrement de l’Eucharistie, exige de lui la plus haute implication, une porosité, une disponibilité émotive à un événement qui devrait le foudroyer, le tuer sur place : manger le corps de son dieu. À l’inverse, il m’a longtemps fallu improviser à mon usage des techniques d’évitement quand, faisant l’amour, je sentais naître et m’envahir le sentiment d’être le dieu transsubstantié investissant sa créature, infusant ma haine de toute finitude dans le désir d’absolu de l’autre ; pour conserver quelque temps la maîtrise des figures imposées de l’amour et laisser les coudées franches à mon corps, j’en appelais à un scénario mental, toujours le même, dont j’avais éprouvé l’impeccable effet dans la plupart des circonstances où il était impératif de neutraliser toute prérogative cérébrale – s’endormir, échapper à la pénitence du savoir lors d’une conférence ou d’un cours… : je compostais un ticket de métro porte d’Orléans et, à raison de quatre-vingt-dix secondes par station, remontais la ligne 4 parfois jusqu’à son autre terminus porte de Clignancourt. Alésia, Mouton-Duvernet, Denfert-Rochereau, Raspail, Vavin… [Vingt-quatre stations intermédiaires, soit vingt-cinq fois une minute et demie, trente-sept minutes trente théoriques à ma disposition pour penser à autre chose qu’à Dieu pendant que je baise].

À l’instant, devant ce que je m’efforce avec rigueur de nommer en moi-même le cadavre de ma mère, je suis d’abord pris au dépourvu par l’absence de toute sollicitation nécessitant le recours à une telle technique d’évitement : pas la moindre déferlante qui impose que je m’accroche à la rive, pas la plus étroite poche sous la voûte de mon crâne pour y lover quelque secret. (Ce qui suivra, dans les heures et les jours à venir, me convainc assez volontiers, alors que je tente de fixer cette chronique, qu’il faut voir en cela les effets cumulés de la fatigue du convalescent et du stress non encore évacué dû à l’explosion de la veille ; m’absentant du service de postréanimation accompagné d’une infirmière pour effectuer au secrétariat central les formalités liées au décès, j’entends de nouveau, dans l’ascenseur, la sirène deux-tons de l’ambulance qui m’a suivi pendant tout le voyage en train.)

Je suis cependant parvenu à m’imposer une simple réflexion au cours des brèves minutes partagées avec mon père dans la chambre mortuaire : il y a là, inerte à jamais, l’organisme dont, par scissiparité, je suis issu [que mon père, qui respire contre moi, ait provoqué ce phénomène n’y change rien, j’ai toujours défendu que la singularité de l’Homo sapiens sapiens repose sur le caractère composite de son mode de reproduction : sexué, pour ce qui est du gamète mâle jouant le rôle de détonateur, asexué dès la première segmentation du zygote, ce qui justifie biologiquement le caractère parfaitement négationniste de toute maternité]. Je m’exerce donc quelques secondes à mesurer les effets de ce décès ontologique par nécrose de la cellule mère – la gelée originaire désertée de ses pulsations, les cils palpeurs… Les cils, horreur ! Les poils… de nouveau la proéminence glaciale, obscène de mon pubis se rappelle à moi. Je dois prendre sur moi, me cabrer l’esprit contre un flux de haine qui m’assaille : les deux professionnelles de la thanatopraxie avec leurs Gillette jetables, lundi à mon chevet, savaient donc qu’elles étaient commises à me rendre présentable pour le rendez-vous de cet après-midi. Elles auraient pu avoir le courage d’appeler un mort un mort.

Mon père pleure doucement. Il me fait comprendre que ce n’est pas la peine de nous éterniser.

 

Étais-je un danger de son vivant ? En reste-t-elle un pour moi jusque dans la mort ? Quelque chose n’a jamais cédé entre nous, qu’alternativement nous pensions érigé par l’autre et qu’en définitive nous n’avons sans doute fait qu’échafauder contre nous-mêmes : à la façon d’assiégés qui, croyant se protéger, hérissent leurs remparts de lances tournées, non contre l’assaillant, mais vers le dedans de la forteresse, de sorte qu’ils manquent au moindre geste de venir s’empaler sur leur propre système de défense. [L’image est dans Kafka, j’en suis certain ; mais je n’ai jamais pu la retrouver, et je n’ai pas noté sa référence l’année où j’ai lu d’un seul tenant les quatre volumes des Œuvres complètes dans la Pléiade.]

Nous avons été l’un à l’autre pourvoyeurs de fausses alertes, colporteurs de catastrophes, bonimenteurs, équilibristes. Ses obsécrations les plus familières étaient : Qu’est-ce qu’on va faire de toi ? suivi d’un Qu’est-ce qu’on a fait au Ciel ? et de leur corollaire : Mais qu’est-ce qu’on va devenir ? Nous avons vécu pendant plusieurs décennies avec la menace terroriste fichée dans l’estomac.

Elle m’envoyait me faire couper les cheveux toutes les trois semaines – toute son autorité sur moi se crispait à ce point dans ce rituel que c’est sans doute le seul grief sérieux que je lui garde de mes années d’adolescence, parce que c’était la seule mesure que je ne savais pas détourner ni contrecarrer coup pour coup : chaque fois que je sortais du salon de coiffure, le mal était fait et je savais qu’il serait de nouveau perpétré avant même que le temps n’ait pu réparer l’outrage. Pour elle autant que pour moi, à cette taille périodique de mes boucles blondes s’attachait un enjeu exorbitant dont je n’ai pas pris la peine, dans l’âge adulte, d’explorer les tenants et les aboutissants. Il me vient à l’instant que le caractère cyclique de la scène se calquait peut-être chez elle sur le flux menstruel – une obscure et très ancienne gêne à l’endroit de la féminité qui aurait ainsi exigé de l’homme son tribut, à chaque lune : les couilles du taureau, un morceau de la vraie Croix, un scalp. Mais une telle conjecture ne répond pas de l’investissement douloureux qui fut le mien, d’interminables années durant, et que ne suffisent à éclairer ni la mode naissante des cheveux longs au début des années 1960, ni tout un phylum analytique décliné du mythe de Samson.

Il me semble ne rien savoir d’elle, rien d’essentiel en tout cas faute d’avoir mis à plat les données stratégiques de cette guerre sainte. (Comment ne pas supposer qu’il en va de même entre des ethnies et des peuples qui perpétuent depuis des temps parfois immémoriaux des parades sanglantes : aucune analyse géopolitique, aucune force multinationale, aucune solution négociée n’accédera jamais ne serait-ce qu’aux confins des strates les plus enfouies d’un imaginaire commun que partagent les belligérants, dont eux-mêmes savent peu de chose si ce n’est que la résolution de leur conflit signerait leur acte de mort.)

La violence résiduelle du pouvoir glacial qu’elle a exercé sur mon corps obnubile mes souvenirs. Il dut pourtant advenir des circonstances heureuses, qui reléguaient à l’arrière-plan cette lutte à mort dans laquelle me projetait le moindre de mes désirs. Il y eut, vers ma quinzième année peut-être, l’achat de la machine à écrire qui devait me donner les moyens de mettre en page mes premiers poèmes. La sophistication des logiciels de traitement de texte contemporains et la qualité des imprimantes couplées à nos micro-ordinateurs ont fait oublier combien, à l’époque,
la composition typographique constituait pour l’écrivain en herbe une intronisation sacrée de son texte, dont l’étape dactylographique pouvait offrir une anticipation, toujours frustrante dans sa forme mais efficace dans le processus de fixation de l’écrit (à la façon dont un pastel doit être fixé, geste qui marque pour l’artiste le gel de l’acte créateur autant que la protection de l’œuvre contre les outrages de la manipulation, de la poussière et du temps). L’acquisition de l’outil mirifique – un robuste modèle allemand, conçu pour être transporté sans craindre les chocs qui, toujours en état de marche, appartient au fonds d’objets hors d’usage qui me suivent, de déménagement en déménagement – fut d’emblée soumise à une condition : que j’apprenne, sous sa férule, à taper avec tous mes doigts, selon la méthode enseignée dans les écoles de secrétariat. Elle, que j’avais toujours vue au foyer, disposait d’un métier (qu’elle exerça de nouveau pendant quelque temps, dans les années 1960). Elle se montra égale à elle-même dans cette formation. Force me fut, peu d’années après, de constater qu’elle me rendit le plus fier service en m’offrant d’être autonome et performant devant un clavier. Je me suis toujours plu à lui rendre justice sur ce point. Je lui dois ma première embauche dans le monde de la communication écrite et plus encore : une certaine conception professionnelle de l’écriture qui, très tôt, m’a prémuni contre les bons sentiments des créateurs inspirés et maudits que je n’ai cessé de croiser par la suite – ceux qui ne rendraient pour rien au monde un manuscrit qui ne soit une injure au code typographique (quand ce n’est pas au dictionnaire), pas plus qu’ils ne casseraient eux-mêmes trois œufs pour se faire une omelette.

Qu’elle ait pris soin de m’armer ainsi pour le ministère auquel je me suis voué au sortir de l’enfance – je rapproche plus volontiers celui-ci de l’emploi de greffier que du risible sacerdoce d’écrivain – lui conférait quelque droit à me demander quand j’allais enfin gagner un peu d’argent avec mes livres. Jamais je n’ai pu trouver dérisoire qu’elle comptabilisât encore, après plusieurs décennies, le retour sur investissement de la Grundig portative, des rubans bicolores et des ramettes d’Extra Strong dont elle me voyait faire grande consommation.

(J’ouvre le parapluie : je discerne parfaitement ce que cet épisode trahit de ruse de ma part pour parvenir à ne parler que de moi par refus, ou par peur, de parler d’elle. Que le psychanalyste de service me fasse ce crédit. En revanche, celui qui pratique ce combat avec l’ange, en quoi consiste tout recours intime à sa langue, aura mesuré l’étendue du désastre – à tout le moins du vide autour duquel ce texte prolifère : une aphasie de la mémoire qui ne saurait mieux se comparer qu’à la prostration de l’animal qu’on a passé à la tonte.)

 

Cette femme dont j’ai été extrait dans des conditions que l’on m’a rapportées comme hautement problématiques [ma grand-mère maternelle aurait murmuré au médecin de famille qui s’activait à me tirer d’affaire qu’il vaudrait sans doute mieux que je ne survive pas] sera morte sans que je l’aie jamais vue nue. En cela, il est vrai que j’appartiens certainement à l’ultime carré d’une génération qu’on a élevée à l’ombre de principes anciens, dont il me semblerait bien peu pertinent de mettre en cause la sagesse (leur abandon n’a pas, que je sache, dépeuplé les hôpitaux psychiatriques, les prisons ni les hôtels de passe). J’en suis cependant à m’interroger sur un quelconque rapport de cause à effet qui pourrait s’imposer entre cet interdit infrangible qu’elle-même a bétonné à l’endroit de son corps vivant et la ceinture placentaire que j’ai constituée pour me préserver de toute émotion devant ce même corps engoncé dans la mort.

Le lundi matin, je décide d’accompagner à l’hôpital Ambroise-Paré mon oncle arrivé lui aussi d’une lointaine province samedi dans la soirée, trop tard pour voir sa sœur avant qu’on ne transfère le corps au dépositoire. Je ne souhaite pas la revoir.

Je fais les cent pas, dehors, avec un cigarillo. Une sirène d’ambulance paraît bien provenir d’une aile éloignée de l’hôpital. Elle laisse place, de nouveau, à la rumeur de la ville. Je guette, mais je sais déjà : sa mort ne se laissera pas réduire à un acouphène. Mon oncle remonte de la chambre funéraire, le visage oblitéré par ce qu’un témoin ignorant d’où il sort pourrait interpréter comme un violent effroi. Il faut que personne ne la voie, murmure-t-il.

Le mardi après-midi, à la veille des obsèques, je passe au bureau des Pompes funèbres générales retirer je ne sais quel document officiel. L’ordonnateur prend des gants. Voilà une dizaine d’années, mon père avait souscrit un contrat obsèques. L’homme ne manque pas de me faire observer qu’il s’agissait d’un placement dont le rendement exceptionnel a d’ailleurs été dûment confirmé par une revue d’économie il y a encore peu de temps. Il se permet de me le rappeler car il comprend que je suis un homme de raison. C’est son métier de le sentir, me dit-il. Or (il tire ledit contrat d’un dossier) un poste avait été prévu – et payé par mon père – pour des soins minimaux de thanatopraxie. La toilette, quelques… Je le coupe. J’ai déjà pris connaissance de ces détails la veille, auprès du jeune infirmier qui assure, avec une maîtrise en tout point parfaite de son rôle, l’accueil des familles au dépositoire de l’hôpital. Justement, c’est lui qui vient de m’appeler, juste avant que vous n’arriviez. Les services sanitaires refusent toute manipulation du corps pour des raisons prophylactiques. Cela peut arriver, dans certains cas, lorsque… Je coupe encore une fois. Je me suis fait expliquer les derniers développements de la maladie, le coma : le protocole médicamenteux est parvenu, pendant plusieurs années, à bloquer certaines réactions chimiques du système hépatique malade ; est arrivé le moment où le statu quo a été rompu. Le foie a libéré des doses massives de poison qui ont plongé l’organisme dans un coma irréversible. Ce même poison qui a continué d’attenter aux tissus depuis la mort clinique. Il explique ce qu’a vu mon oncle la veille et l’ordre donné de plomber le cercueil sans attendre la levée du corps du lendemain. « Cela signifie que personne…
– Mon père m’a dit, dès samedi, qu’il ne voulait plus la voir.
– D’autres membres de votre famille…
– Non.
– Je vais donc faire le nécessaire pour que la somme qui avait été acquittée pour les soins du corps soit remboursée à votre père.
– Vous plaisantez ?
– ?
– Vous imaginez un instant cet homme recevant un trop-perçu qui correspond à l’état de décomposition avancée dans lequel il a fallu enterrer sa femme ?
– Je vous comprends, cher monsieur. Dans ce cas je vous propose de faire don de cette somme à une œuvre de votre choix, nous nous chargerons de…
– Hors de question.
– Alors…
– Vous me verserez cette somme. J’en disposerai en mon âme et conscience.
– Cela va être très compliqué, si tant est que je puisse faire le nécessaire pour qu’exceptionnellement la chose soit possible. Il me faudra disposer de votre part d’un certificat d’hérédité que vous pourrez obtenir, muni du certificat de décès, auprès de…
– Je me munirai, je me munirai… Faisons ainsi, je vous prie. » Mes parents ont passé leur vie à s’occuper d’associations de bienfaisance et mon père a prévu une quête à la sortie de la cérémonie religieuse, demain, au profit des pauvres de la paroisse. Tout ce raisonnement n’a cependant pas le temps de s’agencer dans mon esprit devant ce digne représentant de l’état du monde dont le faciès, dès qu’il est question de guerre, de violence et de mort, suinte aussitôt l’écœurante grimace humanitaire. Inutile, en conséquence, de faire un dessin à cet homme pour lui mettre sous les yeux l’obscénité d’un scénario qui consisterait à ce qu’une association caritative confectionne des plateaux repas avec les honoraires excédentaires d’un maquilleur de cadavres.

Près du cercueil, durant la cérémonie, je médite sur ce que je sais du corps qui est enfermé là. Quand mourir en odeur de sainteté n’était pas une image, puisque les mérites du défunt s’évaluaient à la fragrance du cadavre et à sa capacité à tenir en échec les agents de la putréfaction, ce corps-ci aurait été considéré comme une possession du Prince des Ténèbres. C’est par le feu qu’on l’eût rendu à son ayant droit.

Ce que l’intégrisme laïc haineux des associations crématistes a compris parfaitement, c’est bien cette spécificité de l’Homo sapiens sapiens qui fait naître le sentiment religieux – et le fonde pour ainsi dire biologiquement – dans la proximité du cadavre de son prochain. Escamoter le cadavre était, dans ces conditions, la première mesure, parce que la plus efficace, que la libre pensée se devait de préconiser dès la fin du XIXe siècle. Le reste du raisonnement relève de l’utilisation de l’écologie à des fins de marketing idéologique, ce en quoi les crématistes ne peuvent se prévaloir que du maigre palmarès d’avoir discerné avant d’autres, qui sont désormais légion, le fonds de commerce que représente la lassitude de la planète pour nos frasques. Sinon, à bien y regarder, leur cautèle devant la mort vaut son pesant d’angoisse. L’ultime solution sera donc de se faire empailler vivant, ce que préfigurent les seins siliconés de Loana et les prouesses annoncées de la bionique.

[Sous le voile violet qui recouvre le catafalque : une sorte d’épreuve à la manière noire de la Vierge des Douleurs. Une femme de douleur. Mater dolorifica. Ma mère douloureuse.]

 

 

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Dimanche 6 février 2005

07: 50

 

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Mais qu'est-ce qu'on va devenir ?

 

azfjaune

Chronique de l'automne 2001

 

5.

 

Réveiller les morts

 

Dès le jeudi, dans la journée, je me mets en rapport avec le service de réanimation de l’hôpital Ambroise-Paré de Boulogne, Hauts-de-Seine. « Je vous téléphone de l’hôpital de Rangueil, où je séjourne moi-même pour une intervention bénigne. Comment va ma mère ? »

Les voix sont paisibles. On me dresse un bref bilan : état comateux. Je peux téléphoner quand je veux. Même la nuit. Oui, si je peux venir en fin de semaine, ce sera bien.

Mon père s’est fait accompagner. Le personnel lui a demandé de lui parler. Elle n’a pas réagi. Mais il lui a trouvé les traits détendus, le teint moins jaune. Il s’inquiète de ma convalescence.

Le vendredi 21, je m’habille et descends à la cafétéria un peu avant 9 h 30, heure à laquelle je dois rencontrer mon client. Le dossier est urgent. Je n’ai ni imprimante, ni possibilité d’effectuer une liaison à Internet par la ligne téléphonique de la chambre, qui est codée ; il n’est pas certain qu’un coursier accepte de venir prendre un pli, contenant un Zip, dans le hall de Rangueil ni que les hôtesses de l’accueil comprennent l’intérêt de la procédure. Je glisse l’ordinateur portable dans sa sacoche et prends le dossier. En attendant l’ascenseur, je retrouve l’impression familière d’appartenir à l’autre camp : je travaille régulièrement pour des instances médicales et j’assure en outre, depuis le début de l’année, l’assistance rédactionnelle pour la publication du magazine interne des hôpitaux de Toulouse. Ce qui me vaut de venir rencontrer, sur leur terrain, les personnels les plus divers. Au printemps, j’ai même interviewé le directeur de Rangueil, ignorant que je serais son hôte quelques mois plus tard. Selon que je chausse ou non le grand appareil – costume, chemise blanche, nœud pap, serviette plein cuir à la main –, je suis orienté, accueilli, introduit avec des égards dont je pressens qu’ils sont dus à mon rang supposé, ce qu’un Bonjour docteur est venu plus d’une fois confirmer.

Ma métamorphose me procure la légèreté du papillon à peine dépêtré de son cocon. Je retrouve aussitôt sur le visage des infirmières que je croise, des garçons d’étage qui acheminent un malade vers le bloc sur son lit roulant, des internes qui vont souvent par deux comme les religieuses d’antan, une rassurante bonhomie. Ces gens-là aiment leur métier, c’est presque partout une évidence, et sans doute, d’une façon plus subtile encore, aiment-ils aussi leur prochain, même si cela reste moins explicitement formulable que leur motivation – et, de temps en temps, leur grogne – professionnelle.

De sorte que j’établis à l’instant cette manière de théorème : c’est bien le statut psychologique de malade qui perturbe ainsi le métabolisme social en chacun de nous, pour qu’au moment même où il nous est offert de réinvestir la vulnérabilité de l’enfant