blog dominique autie

 

Samedi 1 janvier 2005

12: 31

 

Notes pour un Noé

 

patrice_thierry

 

 

À la mémoire de Patrice Thierry.

 

La conviction en devient pressante depuis quelque temps. Si le déluge était à refaire, Noé serait commis à embarquer non plus un échantillon exhaustif des aérobies de la planète, mais une bibliothèque. (Je biaise : il y a du déluge dans l’air et nous sommes quelques-uns, je suppose, à nous interroger sur la conduite à tenir si le sort nous désigne.)

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On ne sait, à lire la Genèse, où commence le cauchemar. « À cent quatre-vingt-deux ans Lamec a engendré un fils et il l’a appelé Noé car il disait : Lui il nous consolera de nos fatigues et du travail de ce sol que mon Seigneur a maudit. Après la naissance de Noé Lamec a vécu cinq cent quatre-vingt-quinze ans et il a engendré des fils et des filles. Lamec a vécu en tout sept cent soixante-dix-sept ans et il est mort » (V, 28-31, traduction Jean Grosjean). Selon les exégètes, dont le rôle ne consiste pas à débusquer l’ironie, « Noé » évoquerait noah, le repos. Noé le juste a cinq cents ans quand il engendre à son tour trois fils, Sem, Cham et Japhet. « Après le déluge Noé a vécu trois cent cinquante ans. Noé a vécu en tout neuf cent cinquante ans et il est mort » (IX, 28-29). Une telle longévité fait partie des chimères de ce temps-ci. Effrayant préalable : l’histoire se répète bien.

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Quand l’idée m’a effleuré soudain que Noé proposait un destin tutélaire à notre déroute, j’avoue avoir raisonné en archiviste : « Fais-toi une arche en bois de cyprès. Tu y feras des cases » (VI, 14). La belle bibliothèque que voici !

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Dieu ne communiquait pas. Il n’utilisait pas la parole volatile. Le moindre de ses mots réalisait les Écritures. Nous avons cru que tuer Dieu consistait à jeter l’écriture aux orties, à ne garder que le langage ; qu’il nous suffirait des images pour communiquer entre nous.

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« Dieu voyait la terre se détériorer car chacun sur la terre détériorait son chemin » (VI, 12). Nous avons pris la relève de Dieu, et ce qui subsiste en nous d’absolu ne saurait éluder la perspective d’un grand nettoyage. Même ceux qui participent aveuglément à cette détérioration de la parole – à cette curée du sens qui a vidé les mots et les images de leur substance au point qu’ils circulent désormais, aussi légers qu’un souffle, d’un bout à l’autre de la planète –, les internautes eux-mêmes pressentent qu’il suffira de presque rien, d’un grain de sable, d’un seul virus informatique.

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Contrairement à ce que ne laisse d’évoquer le mythe, ce n’est plus un savoir, encore moins une mémoire (fût-elle génétique) qu’on sauvegarde dans l’arche. Face à la montée des eaux, il ne se trouvera pas une image, un mot numérisés qui se puissent donner pour autre chose que ce qu’ils sont. Les couples, qui en tant qu’individus étaient frappés de calamité (« Je suis résolu à mettre fin à toute chair », dit Dieu), sont dépositaires du temps long de la race ; les images et les mots sont désormais produits en temps réel, coupés de tout référent, muets de tout écho à venir ; le vent les soulève puis les plaque au sol ainsi que des cerfs-volants sans amarre.

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Rien de ce que nous miniaturisons à outrance, afin de compacter le monde dans une puce électronique le moment venu, n’aura place dans l’arche. La mémoire est, par définition, ce qui n’exige pas de décodeur, d’outil extérieur à elle-même. Nous sommes en passe de perdre la mémoire. Les informaticiens nomment d’ailleurs mémoire morte les aires de stockage de leurs dispositifs. Il suffit de considérer l’embarras dérisoire qui fut celui des scientifiques quand ils se mirent en tête d’émettre des messages ou de laisser dans l’espace, à l’usage d’improbables correspondants intersidéraux, des échantillons significatifs de nos civilisations de la Terre : ils ne disposèrent que d’images à peu près dénuées de toute portée universelle.

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« Je vais les effacer de la terre » (VI, 13). Dieu traite la chair comme une image, comme un support magnétique que l’on gomme.

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Il ne se trouvera plus, pour être copié-collé dans l’arche, qu’un corps dans sa singularité, son épaisseur, sa dissymétrie propres. C’est pourquoi il s’agirait d’embarquer une bibliothèque personnelle, constituée d’exemplaires lestés d’apostilles, de paperoles, du poids d’additifs que leur ont valu leur appropriation, éventuellement leur lecture. Non une bibliothèque publique, avec ses fonctionnaires et leurs fiches ou leurs bases de données. Mais un savoir fragmentaire, éminemment frappé au sceau d’une curiosité individuelle, peut-être même soumis à d’inavouables fantasmes dont le possesseur des volumes accumulés au fil des ans cherche les universaux dans ses lectures (notre tâche essentielle est d’organiser la table des matières de notre désir, dans ce qu’il oppose d’irréductible aux satisfactions prévues par le code social – je parle de ceux dont l’existence s’épuise à composer un livre inclassable).

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Le mythe catastrophique perdure mieux que d’autres : non tant par l’intime certitude, pour chacun d’entre nous, d’être le dernier Juste à « marcher avec Dieu » que par voyeurisme. Plus que l’acteur choisi pour tenir le rôle de Noé, nous sommes le metteur en scène du déluge. Dieu s’est chargé du casting, il nous confie la caméra. C’est notre façon, désormais, de lire l’Écriture, nous n’y discernons que des images. La Parole est vide d’être, parce que l’écrit n’est plus que le script d’une voix off.

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Pourtant, le récit du déluge a une suite : « Noé, cultivateur, s’est mis à planter de la vigne. Il a bu du vin, il s’est enivré et il s’est dénudé dans sa tente » (IX, 20-21). Suit un épisode calamiteux au cours duquel les fils de Noé viennent « à reculons » couvrir la nudité de leur père. Le réveil de Noé est terrible. Le survivant est dépressif. Il se trouve après le déluge dans la situation de l’accouchée qui éprouve le post-partum, une petite mort qui n’est qu’un écho à celle de l’homme qui s’est vidé de sa semence. Sorti de l’arche, Noé a relâché les animaux, il a offert des holocaustes de toutes les bêtes pures et de tous les oiseaux purs dont Dieu lui avait fait prendre sept couples, et non un seul, dans l’arche – Dieu avait encore cette présence d’esprit, cette arrière-pensée cynique de vouloir respirer « l’odeur agréable » du sacrifice (VIII, 21) dès que le désastre serait consommé. À sa façon, Noé a été submergé par le déluge ; sa raison a été noyée par la sauvagerie de Dieu ; il noie son blues dans l’alcool dès que les survivants ont le dos tourné. (Nous circulons sous le manteau : il y a toujours quelqu’un pour venir à reculons jeter le voile sur la nudité de notre désir.)

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« Les turpitudes mises sur le compte de Loth, c’est Noé qui les commit », suggère Caillois dans un texte énigmatique. Le constructeur de l’arche se serait secrètement insurgé contre la discrimination voulue par Jéhovah entre les animaux, le déluge épargnant les espèces aquatiques. Une fois que, sous ce prétexte, le doute se serait immiscé dans l’esprit de Noé, c’est tout le dessein de Dieu qui lui aurait paru frappé d’arbitraire. Dès lors, il aurait bu et forniqué avec ses propres filles « pour expier et pour protester ». Dans la poétique de Caillois, l’agent des grandes cohérences (celui qui façonne le fantastique naturel) n’est pas l’eau mais « le feu, qui fait bouillir l’eau et la volatilise, et qui n’épargne personne. » On imagine volontiers que le châtiment irréprochable eût consisté, pour l’auteur de L’Écriture des pierres, à essorer la planète de toute vie animale comme végétale, à ne laisser derrière lui qu’un champ de cailloux éclatés, de gemmes béantes dont la coupe aurait offert d’illisibles hiéroglyphes. (Ailleurs, Caillois confesse son peu de respect pour les livres, taxe de nécrophile l’amateur d’éditions précieuses. Il n’aurait pu imaginer qu’un autodafé universel épargnât quelques volumes qui, de surcroît, n’auraient pas été élus pour le caractère universel de leur contenu.)

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Noé : la mémoire commence avec la décrue. C’est pourquoi, dans son essence, elle est de nature dépressive. Ce qui attend l’Homme dans l’éternel retour de l’histoire n’est pas la nostalgie d’un paradis perdu (dont il n’a pas la plus maigre mesure) mais la rechute, dont le scénario est déjà écrit, ce sentiment que le moindre désir se décline au passé antérieur. La littérature n’a pas d’autre propos que de déjouer ce temps grammatical servile, ce désir qui plie l’échine devant son objet.

*

Roger Caillois avait toutefois raison : Noé prend conscience et, dans le même temps, pose un puissant déni à l’endroit de sa découverte. Un sentiment de culpabilité le saisit, nourri par l’attitude duplice dans laquelle il s’enferme. Sa mauvaise conscience (expiatoire et subversive) engage la procédure de la mise à mort de Dieu.

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Dire qu’un livre, à l’approche du bogue planétaire, vaut comme corps (non plus comme châsse d’ADN à la façon des couples de reproducteurs enfermés dans les cales de Noé), c’est invoquer la lettre de la Loi, le poids des Tables voulu par Dieu pour accompagner l’errance de son peuple ; c’est s’en remettre à la vocation matricielle de l’écrit, nous qui rêvons de ne plus nous reproduire mais de nous éterniser (subsister une image virtuelle de nous-mêmes, numérisée, redessinée à l’écran, stockable en cas de coup dur). Le livre – l’écrit, manuscrit, typographié – est notre seul recours contre un déluge qui ne serait que le prétexte d’un clonage en catastrophe. On ne lit jamais deux fois le même livre.

*

Il aurait dû s’attacher aux métiers du livre, à la manipulation des papiers et des encres susceptibles d’exception, un pressentiment de cette asthénie qui nous attend à la sortie de l’arche. Si nous avions disposé de quelque lucidité, nous aurions été, sinon tristes, du moins gens taciturnes – de ceux qui savaient que l’écrit allait devenir mémoire, que les mots perdraient de leur innocence avec le foulage, la morsure du plomb sur le vergé.

*

Noé est celui qui voulut ignorer que le désir deviendrait honteux.

* * *

 

Patrice Thierry, cliché Jean-David Moreau, extrait de Impressions du Sud, n° 19, 1988  pp. 13-14, « L'Éther vague : Patrice Thierry, un artisan du verbe », article de Joël Saurin.
Ce texte, commandé en 1999 par les amis de l’éditeur Patrice Thierry pour paraître dans le cadre d’un hommage collectif posthume, a été refusé sous le prétexte de respecter les engagements libertaires et anticléricaux du dédicataire.

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: alina reyes [Visiteur] · http://www.alinareyes.com
Votre texte est très beau. Il me rappelle une pièce de théâtre que j'avais commencé à écrire il y a quelques années, où je me posais la question de savoir ce qu'il fallait sauver face au déluge annoncé (j'en ai mis un extrait sur mon site, dans l'atelier, "une grande clarté"). Je n'ai jamais réussi à terminer cette pièce, et je comprends que c'est parce que je n'ai jamais trouvé la réponse à cette question. Mais le tsunami, la "dispute" sur le stalker et votre texte sur Noé m'invitent fort à m'y repencher. Vous avez écrit ce texte il y a quelques années : aujourd'hui, face à un "vrai" déluge, garderiez-vous la même position : à savoir sauvons les livres ?
Vous m'invitez à réfléchir, je vais essayer de le faire, et je me permettrai de vous citer dans mon journal (où j'ai déjà évoqué ce tsunami, sous le choc, en me disant que l'urgence était de sauver les vivants). N'a-t'on pas l'impression de faire modestement oeuvre de sauvetage en essayant d'amener une écriture vraie sur internet, et d'y chercher d'autres vraies écritures ? Merci. Sincèrement, Alina.
Permalien Lundi 3 janvier 2005 @ 09:56

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