blog dominique autie

 

Samedi 8 janvier 2005

07: 34

 

La composition chaude

 

 

Boutique

 

Nous caressions quelques in-octavo. Il y avait, posé à plat sur la table, non découpé, Les Métiers blessés, pour moins cher qu’une nouveauté de trois cents pages et couvert de son papier cristal — mais il est bien rare qu’il ne faille à nouveau habiller l’exemplaire, rentré chez soi (on a sa façon de tendre le papier, de le replier en tête et en pied pour protéger les coiffes, on a sa conception propre des rabats). Il aurait fallu acheter l’ouvrage pour son titre mais la liste des œuvres du même auteur, un certain Pierre Hamp (pour consulter celle-ci, sans doute, quelqu’un avait un jour découpé le premier cahier) laissait entendre qu’il s’agissait probablement d’un journaliste dont les enquêtes, dans l’immédiat après-guerre, nourrissaient une collection d’actualité chez Gallimard (Et avec ça, Madame ? ou En passant par la Lorraine…, nombre d’autres titres encore semblaient donner le ton et l’on serait loin sans doute de la belle tristesse entrevue d’abord, pour ainsi dire enviable).

Il faisait nuit déjà. On approchait de Noël. En ville, les libraires de neuf faisaient leurs journées de chocolatiers. Ici, nous sommes dans la rue des grossistes en bonneterie et des derniers ateliers de confection. La plupart des pas de porte sont à céder pour une misère — aujourd’hui, pour tenir un salon de coiffure dans un chef-lieu de canton, mieux vaut être franchisé, dis-je. On rit. Quelques ombres activées par le froid passaient dans le clair-obscur de la vitrine (on ne remonte plus la rue Sainte-Ursule que pour couper, en direction des grands magasins). L’édition d’origine de Babbitt de Sinclair Lewis dans la traduction préfacée par Morand, imprimée en 1930 (cinquante francs), présentait un foulage important sur certains cahiers. Je le fis remarquer à S., plaçant le volume en lumière rasante sous la rampe d’éclairage d’une des bibliothèques murales. Elle est dans le roman américain, ces temps-ci. Je passai le doigt sur l’empreinte du plomb dans le papier. Elle m’interrogea du regard. Je me rendis compte qu’en fait c’était l’absence de musique, de sonorisation dans le magasin qui rendait évidents la nature cassante du papier — sa dessiccation par l’acidité, qui menace les éditions de cette époque plus encore —, cet excès de pression de la machine à imprimer, qui constituait une malfaçon. C’était ce silence dont je voulais parler. L’assistant du libraire me dit que quelqu’un, l’après-midi même, s’était étonné de ce qu’un livre qu’il avait ouvert ne fût pas massicoté. « Ça nous change, parfois, de l’éternel habitué qui passe plusieurs heures à vous parler des livres qu’il recherche et que vous n’avez pas, reprit le patron, ou d’un ouvrage que vous venez de rentrer et qu’il n’achètera pas. Mais il le touche, l’ouvre, le décrit, vous lit à haute voix le colophon. Certains jours, deux ou trois clients suffisent ainsi à me prendre tout l’après-midi. » S., derrière moi, tirait un livre d’un rayonnage et c’était presque si le crissement du papier cristal couvrait la voix du libraire. La porte s’est ouverte.

Il a demandé La Désobéissance civile de Thoreau. Il était passé à la Fnac, avait écumé les principales librairies, disait-il. « Vous l’avez, d’habitude ? » Je me retournai. Il s’agissait d’un adolescent à lunettes, les mains accrochées aux brides d’un minuscule havresac qui boudinaient son duffel-coat. On lui expliqua qu’ici on ne tenait, d’habitude, aucun titre. Il regarda autour de lui, parut nous dévisager. « On vous demande de lire Thoreau dans le cadre de vos études ?
— Non, c’est des copains qui l’ont lu.
— Vous savez qui était Thoreau ?
— …
Walden, ou la vie dans les bois… Vous pourriez commencer par ça. C’est le livre-culte de Thoreau. Il y a peut-être un exemplaire de la première traduction dans la collection blanche (le libraire me coupa, il y avait longtemps qu’il ne l’avait pas vue passer).
— Ah, vous l’avez pas non plus ?
— Il est disponible en poche, ils ont cliché en réduction l’édition originale, c’est une horreur et pour tout dire une honte, mais vous avez de bons yeux, à votre âge… » S. m’a montré un Scott Fitzgerald. Le libraire parla de Walden dans une autre traduction qu’il avait eue en main, de l’influence politique de l’œuvre de Thoreau. J’ajoutai que le mouvement hippie californien s’était réclamé de lui, entre autres, dans les années soixante-dix. Était-ce dans un esprit semblable que ses camarades s’intéressaient à La Désobéissance civile ? Il ne savait pas trop, mais il lui semblait qu’il avait vu l’un d’entre eux le lire dans la collection des livres à dix francs qu’on trouve partout.

On se tut car il entra un autre client. On l’entendit nous saluer. Le jeune homme feuilleta quelques-uns des volumes exposés sur la table. À voix basse, je lui dis qu’une partie des livres qu’il pouvait voir ici n’étaient plus disponibles qu’en édition de poche, mais que la plupart n’avaient jamais été réimprimés. Ceux-ci provenaient de particuliers dont la bibliothèque avait été revendue, parce qu’ils avaient souhaité ou dû s’en débarrasser, ou qu’ils étaient morts et qu’il n’y a rien de plus encombrant que d’hériter d’un amateur de livres qui a entassé ses lectures de toute une vie. « Vous ne gardez plus les livres qu’on vous oblige à lire au lycée ou à la fac, n’est-ce pas ? Vous photocopiez quelques pages pour préparer un exposé, vous revendez vos manuels en fin d’année. » Je lui dis qu’il trouverait sans nul doute Walden à deux pas d’ici, où ils ont une grande pochothèque ; il en avait encore le temps, avant la fermeture. Le client, qui n’avait fait que promener le regard sur les rayonnages les plus proches de l’entrée du magasin, nous dit au revoir. « Il est probable, poursuivis-je, que presque tous les livres modernes, ceux qui sont autour de vous à présent, imprimés depuis un siècle, résistent bien mal au temps à cause du papier. Mais ceux qu’on fabrique aujourd’hui, c’est l’encre et c’est la colle qui vont se dissoudre, disparaître. L’impression ne dépose plus qu’un film impalpable d’encre aux couleurs fragiles sur des papiers dont la blancheur excessive n’est faite que pour durer quelque temps. On ne coud plus des cahiers, on blistérise un tas de feuilles qui se délitera à la première occasion comme un éphéméride. La plupart des livres que vous trouvez en piles chez les libraires et dans les grandes surfaces ne sont plus que des plats cuisinés prêts à réchauffer au micro-ondes dans leur barquette. Vous êtes attiré par l’emballage, c’est tout. N’êtes-vous pas étonné qu’aucun des ouvrages que voici n’ait une couverture illustrée en couleur, brillante comme un carrelage de salle de bain ? » Il rit et me dit que nous aimions les vieux livres, ça se voyait. Peut-être sommes-nous vieux, et n’osait-il pas le dire ainsi ? Il rit encore. Noé devait sentir ce qu’il y avait de dérisoire dans son arche. Il allait bientôt être l’heure de fermer, fit remarquer l’assistant. Pourtant, que le jeune homme n’ait pas filé plus tôt, qu’il nous ait écoutés… « Quand ils auront conclu qu’il n’est plus rentable d’imprimer de nouveaux livres… », dis-je. S. me fit signe qu’elle prendrait Babbitt. J’avais mis de côté, en entrant, L’Ère du soupçon de Nathalie Sarraute dans la collection « Les Essais », bien qu’il s’agît d’une réimpression tardive, en offset. Au moment de payer, il y avait derrière le bureau du libraire (la typographie rouge du titre sur le vergé de la couverture attira mon regard), un exemplaire du tirage de tête du Festin nu de Burroughs.

[Décembre 1998.]

 

Intérieur, d'après cliché © Librairie Les Feuillets libres, Toulouse.

 

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