blog dominique autie

 

Lundi 10 janvier 2005

05: 42

 

Les monstres miniatures

de Bernard Dumortier

 

 

Mante religieuse

 

C'est à petites bouchées que la proie s'amenuise. Quand tout a été vidé, proprement sucé, comme on fait des pattes de homard, la mante reprend sa pose, redevient orant de tombeau. L'espèce de tuile romaine qui lui couvre le dos tout du long, depuis la nuque jusqu'où s'évase son vêtement de papier, amasse une chaleur engourdissante.
Bientôt il lui semblera entendre le pas imperceptible de l'autre, le géniteur maigre qui approche par-derrière, insinue un mince pénis sans froisser le jupon. Quand il aura fini sa besogne, elle détendra ses bras orthopédiques, ramènera le petit officiant sous sa bouche, lui donnera un baiser de veuve, pointu jusqu'au cerveau.

Bernard Dumortier,
Matériaux pour une histoire raisonnée des insectes, pp. 14-15. [1].

 

Oh, l'impeccable livre que voilà ! le précieux trésor, que je dois une fois de plus à mon libraire traitant. (Quand j'ai su que j'allais bientôt devoir remplir un formulaire pour faire enregistrer par la Sécurité sociale le nom du médecin généraliste que je contrains à négocier, tout au long de l'année depuis vingt ans, avec ma sternutation en salves, j'ai aussitôt songé à simuler la simplicité d'esprit et à demander à mon libraire d'apposer le tampon de son magasin en bas de ma déclaration. Il n'est pas dit que le moment venu…)

Bernard Dumortier

 

Quinze textes minuscules portent titre d'un nom vernaculaire d'insecte, avec si peu de préséance taxinomique que le volume ne comporte pas de table des matières afin, je suppose, de mieux ménager l'égarement du lecteur parmi les monstres miniatures de Bernard Dumortier. De Bernard Dumortier ou de Dieu, dans un premiers temps du moins – éminemment provisoire –, ainsi qu'il est rappelé dans les pages inaugurales dont le prétexte est le Sacarabée. La genèse des insectes y est récrite comme le fruit d'un repentir du Créateur devant le gigantisme des dinosaures. L'humour n'est que de surface, la langue fraie aussitôt une sape dans la définition mille fois reprise de la bestiole. Alors, de la toute humilité de l'herbe et des fientes, des strates fermentées de végétaux morts, il fit sortir les scarabées, collection de jouets sèchement articulés dont le petit tas de muscles et de viscères est contenu dans un coffret et la marche à six pattes précautionneuse, comme malhabile.

Hic est le Scarabée de Bernard Dumortier, concurrent redoutable de ceux de Darwin et de Dieu. Suivent sa Mante, son Bourdon, sa Mouche et la saisissante apostrophe que l'auteur adresse à Guillaume Apollinaire pour avoir confondu Sauterelle et Criquet.

Deux connivences viennent à l'esprit : Jean Henri Fabre, bien entendu, mais pas seulement le Fabre des Souvenirs entomologiques, celui également des Ravageurs et des innombrables petits ouvrages pédagogiques qu'il a publiés chez Charles Delagrave, que l'on commence enfin à découvrir : des récits, plus que des descriptions académiques, marqués par cette bienveillance tranchante pour leur double objet, la nature et le lecteur. Puis un Francis Ponge qui se serait départi de toute goguenardise (ces petites flatteries en marge de métaphores sans reproche, qui rendent malheureusement Le Parti pris des choses fréquentable aux enseignants du secondaire et leur auteur sympa). Tant il émane des textes de Bernard Dumortier cette minutieuse cruauté qui, seule, guide le scalpel du chercheur vrai, celui qui n'a aucune idée de ce qu'il cherche. À chaque ligne, c'est la jubilation et l'effroi de la trouvaille que restitue l'auteur, avec une dignité de hiérophante et de chirurgien, sans le moindre clin d'œil veule, sans l'ombre d'une déférence au marketing écologique, dans une parfaite souveraineté. Quelle tenue !

Il faudrait reproduire ici les deux pages dévolues à Sarcophaga argyrostoma, celle que Bernard Dumortier – qui se contente pourtant de traduire la nomenclarure latine – nomme la mangeuse de chair à bouche d'argent, la mouche des charognes. Fabre et Ponge s'éloignent. Nous sommes conviés à rejoindre la singulière extase d'un homme qui nous est sobrement donné, en quatrième de couverture, comme un spécialiste de la communication chez les insectes (auteur d'un disque d'enregistrements de chants d'insectes qui a obtenu un grand prix de l'Académie Charles-Cros). Sans autre forme de procès, je fais place à ces Matériaux… dans la minuscule resserre où j'entrepose ma bibliothèque de survie (l'appellation est de Maurice G. Dantec) – enclos strictement privé où se pratique l'adoration perpétuelle de la langue.

*

 

Cherchant par Google à esquisser pour moi-même une silhouette de l'auteur et de l'homme que peut bien être Bernard Dumortier, j'apprends qu'il a publié en 2000 un recueil de nouvelles, Jours tranquilles à Cnossos, aux Éditions Isoète/Rivages d'Encre, et tombe sur un commentaire que lui consacre un chétif salopard dont j'ai bien envie de confier le sort au Stalker. Voici un échantillon de l'insulte : La seule véritable unité de cet ouvrage s'inscrit dans le style de Bernard Dumortier qu'on dirait essentiellement tourné vers un seul objectif : démontrer que l'auteur sait écrire et qu'il sait à cette fin s'appliquer. Vocabulaire recherché, phrases aux périodes harmonieuses, économie d'adjectifs… Salaud ! Petit diplômé force de vente, sale aboyeur d'un monde qui hait la langue, lecteur qui se souille, dont je m'abstiens de mentionner le nom afin de ne pas réveiller les moteurs de recherche sur ce qui n'aurait jamais dû cesser d'être ton anonymat. Au moins te dois-je d'avoir fini de me rendre Bernard Dumortier d'emblée fraternel : tant je sais – j'allais écrire dans ma chair – la blessure que peut creuser cette offense-là, très précisément, celle d'être accusé de bien écrire pour épater la galerie. Non que, cette fois, l'odeur acide de vieille pisse qui toujours l'annonce soit plus qu'ailleurs insupportable, mais parce que… [Tiens, au moment de m'en expliquer, les mots me font défaut. Il va falloir jeter un peu de clarté sur cette honte-là. Il faudra que j'y revienne, ici même. Finalement, je crois que je vais me charger moi-même des représailles.]

 

[1] 96 pages, 12 euros. Éditions La Fosse Aux Ours,
1 place Jutard, 69003 Lyon. Tél. : 04 78 62 01 72.

Mantis religiosa, cliché © John De Vos.

 

Commentaires:

Commentaire de: Oniris [Visiteur] · http://peire.frederic.free.fr/
Bonjour, j'ai découvert votre blog très copieux par l'intermédiaire d'un billet posté par Alina Reyes. Je me retrouve beaucoup dans toutes vos références, Manset,Quignard, Thoreau. J'ai apprécié l'hommage à Bruce Chatwin. Tjrs heureux de découvrir d'autres territoires.
Cordiale Bonjour
Frédéric
Permalien Lundi 10 janvier 2005 @ 13:27
Commentaire de: christophe barthelemy [Visiteur]
Je voulais rajouter a vos commentaires elogieux du (des) texte de B. Dumortier qu'il ne sait non seulement ecrire dans une langue totalement appropriee, mais aussi partage une intimitee amicale et "savante" avec les habitants du "monde entomologique". Bravo a lui ce fut en tout points une lecture revigorante pour moi...
Permalien Lundi 14 février 2005 @ 17:25

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