blog dominique autie

 

Mardi 11 janvier 2005

06: 21

 

De la roue, avec la langue

 

 

paon

 

J'ai tenté de justifier, hier, la colère dévastatrice qui m'a empoigné en lisant le commentaire du précédent livre de Bernard Dumortier – alors même que je n'ai pas lu ce recueil, mais que l'usage fulgurant de la langue dont témoigne son Matériaux pour une histoire raisonnée des insectes signe, à mes yeux, un genre de vie, un mode d'être avec la langue qui laisse peu de place au doute quant à la nature de sa première publication. J'ai, bien entendu, commandé aussitôt à mon libraire Jours tranquilles à Cnossos et je rendrai compte ici de ma lecture.

Pourquoi un tel auto-allumage, d'une telle violence, m'objectera-t-on, alors que l'insulte ne m'est pas destinée, qu'elle concerne un autre livre que celui dont je traitais et que, vérification faite [1], il s'agit bien de la déjection d'un gnome (dit mon Robert : petit génie laid et difforme qui, selon le Talmud et les kabbalistes, habite l'intérieur de la terre dont il garde les trésors [c'est moi qui souligne, car il est bien dit qu'on vient buter sur le gnome, qu'il est là, que sa présence n'est pas dissociable du trésor, qu'elle est inéluctable].

Il se trouve que je suis tristement familier de cette insulte-là, la même, toujours formulée dans les mêmes termes : vous n'avez qu'une idée en tête, celle de montrer au lecteur que vous écrivez bien. Je détiens la lettre que m'a adressée, en 2000, la directrice littéraire des éditions Phébus, dans laquelle elle avait trouvé cette variante sordide : votre texte fait la roue. L'envoi de mon manuscrit (j'avais publié mon deuxième roman dans cette maison deux ans auparavant) avait, il est vrai, été précédé d'un échange de la plus grande virulence avec le directeur de cette même maison, non sur une question d'intendance ou de narcissisme d'auteur mal loti (éditeur de métier, je fiche une paix royale à mes éditeurs) mais sur une question bien plus grave, concernant une préface honteuse que Phébus avait fait paraître en tête d'une réédition de Jack London [2]. Il existait donc un passif entre ces gens et moi. Ils n'ont trouvé d'arme plus efficace que celle-ci : m'écrire que je fais la roue avec ma langue.

J'ai pratiqué le métier d'éditeur et le pratique encore, bien que dans des conditions un peu différentes où je n'ai plus guère de relations avec des auteurs en mal de publication. Toutefois, pendant dix-neuf ans, j'ai reçu toutes sortes de manuscrits, accueilli toutes sortes d'auteurs dans mon bureau. Il a été parfois difficile d'en éconduire certains. Jamais, il me semble, je n'ai dérogé à ce que j'estime être l'égard dû à l'autre, sur qui vous détenez peu ou prou un pouvoir – celui d'accepter ou non de le publier, dans le cas de l'éditeur, de donner simplement votre avis sur le livre dont il est l'auteur dans le cas d'un commentaire destiné à être diffusé.

Dire à quiconque se mesure avec la langue (et partage peut-être la condition du sportif ou du musicien qui s'entraînent plusieurs heures par jour en vue de la compétition ou du concert) qu'il a pour seul motif de faire la roue, associe l'odieux au dérisoire. On ne dit pas ça à un auteur – il ne viendrait d'ailleurs à personne d'accuser un sportif de faire la roue avec son corps ! –, et j'affirme encore plus platement : ça ne se fait pas !. À moins d'être soi-même dans un ressentiment qui vous asphyxie : envers l'auteur lui-même (à première vue – mais à première vue seulement –, le cas de Jane Sctrick, chez Phébus) ou, plus probablement, dans une sombre et douloureuse haine de soi-même à cause de la langue. Seul l'alexitymique pourrait légitimement exprimer qu'il vit dans un tel reproche mais comme, précisément, la langue lui fait défaut, il ne saurait faire sortir de lui-même une diatribe de cet acabit, retourner l'arme des mots de sa souffrance contre l'autre-qui-écrit. Il convient donc de songer à une forme perverse de mal-être avec la langue, assez délétère pour inventer ce motif, cette image de la roue. C'est pourquoi, également, je suis sans compassion pour cette souffrance-là, puisqu'elle trouve les mots pour désengorger le cloaque dans lequel patauge celui qui se libère, se vide de cette offense au nez de l'autre.

Je tiens à cette idée de l'auteur, du lecteur, du gestionnaire [du pouvoir] des mots qui se souille – se pisse dessus, s'il faut péciser à tout prix –, qui fait sa langue sous lui. C'est de cet ordre. Et cela est objet de honte. Mais qu'on ne se trompe pas sur le sens de cette honte : elle ne se limite pas à qualifier celui qui s'oublie ainsi, elle est transitive, elle plonge le témoin (ou le destinataire de l'insulte) dans un indicible malaise : celui de se trouver compromis dans une malversation perpétrée contre le bien commun.

Ma douleur, ma colère et ma honte, lisant ce qui était écrit de la langue de Bernard Dumortier, n'étaient pas feintes.

Comme il n'est pas de hasard, je tombe ce dimanche matin, aux puces de Saint-Sernin, sur un exemplaire des Propos sur l'esthétique d'Alain [3]. La couverture jaunie ne semblait posée sur le dessus d'un tas de vieilleries que pour attirer mon attention. J'ai ouvert le volume et, devant l'étal du bouquiniste, j'ai lu ceci : Auguste Comte, qui a écrit sur le langage magistralement, ne se lasse point d'admirer la profonde ambiguïté du mot Cœur. On peut méditer là-dessus autant qu'on voudra, mais personne n'aura l'idée de redresser le langage. La sagesse populaire ne conseille pas, ici, elle décide. L'expérience des siècles, qui a formé le langage en des myriades d'essais et selon la commune nature humaine, est de loin supérieure à nos faibles investigations. Qui sait bien sa langue sait beaucoup plus qu'il ne croit savoir. Le même mot désigne l'amour et le courage, les relève tous deux au niveau du thorax, lieu de richesse et de distribution, non lieu d'appétits et de besoins. Remarque qui éclaire mieux le courage et surtout l'amour ; le physiologiste est détourné par là de confondre les passions avec les intérêts ; pourvu qu'il pense et écrive selon la langue commune, le voilà averti. C'est ainsi que, par l'affinité des mots, plus d'une grande vérité se dessine au bout de la plume ; et le poète rencontre encore plus d'heureuses chances que le sculpteur. D'où vient qu'il est vain de vouloir penser d'abord, et exprimer ensuite sa pensée ; pensée et expression vont du même pas. Penser sans dire, c'est vouloir écouter la musique avant de la chanter [4].

Quel bonheur, cette trouvaille qui plaide à ma place ! Quitte à surprendre, en effet, ce qu'ici à longueur de chroniques je nomme la langue n'a rien d'un domaine réservé, d'une enclave, d'un conservatoire entrouvert à quelques défenseurs et illustrateurs du beau parler qui auraient, de surcroît, l'impudence de se faire passer pour martyrs. C'est d'un trésor que je parle, un bien commun dont nul en particulier n'est propriétaire.

Le trésor organique de la langue, que gardent les gnomes.

 

*

[1] Je m'entête à ne pas vouloir nommer l'intéressé. Que le lecteur sourcilleux veuille bien se reporter à ma chronique d'hier, au lien que j'ai placé pour renvoyer au commentaire litigieux, saisir le nom de son signataire et le reporter dans la recherche avancée de son moteur de recherche. Il devra procéder de même pour la « maison d'édition » où se publie lui-même, puisqu'aucun lien n'a été placé entre le site personnel de « l'auteur » et son site d'auto-éditeur. De même qu'aucune adresse électronique n'est proposée pour joindre directement ce beau monde et l'avertir qu'on parle de lui… (voilà bien un détournement quelque peu vénal de mon Pour écrire heureux, publions cachés !). Le visiteur pourra vérifier point par point ce que j'avance ici.
[2] Même répugnance, doublée d'un obstacle matériel, à étaler mes sources : les deux courriers en question, que le Code de la propriété intellectuelle m'autoriserait formellement à reproduire ici in extenso puisque j'en suis le destinataire, sommeillent dans deux dossiers différents, au fond d'un placard, près des toilettes. J'ai déménagé il y a peu de mois, j'ai mieux à faire, plus urgent, que d'exhumer ces documents qui furent la cause de blessures non refermées : la lettre de Jean-Pierre Sicre, parce qu'elle concerne l'alcoolisme – donc une communauté de millions d'hommes et de femmes à laquelle je continue d'appartenir –, celle de Jane Sctrick, parce qu'elle touche à la langue – et, dès lors, il existe deux modes pour l'éprouver, soit que je considère que nous sommes très peu à souffir jusque dans notre chair du souci de la langue, soit que j'accueille – ce qui est le cas –, sans le moindre angélisme unanimiste [qui me ressemblerait bien peu], l'intuition qui me dicte que c'est le genre humain dans sa totalité et sa diversité qui se trouve conspué par cette femme dans son adresse singulière à un seul de ses auteurs.
[3] Presses universitaires de France, 1949.
[4] Dans mon édition, pp 103-104. L'ouvrage d'Alain est constitué de très brefs textes, autonomes dans leur propos. Celui d'où sont extraites ces lignes s'intitule « Des mots ». Je ne résiste pas à la joie d'en donner à lire l'excipit : Proudhon, homme inspiré, trouvait à dire, contre un philosophe de son temps, qu'il n'écrivait pas bien, et que ce signe suffisait. Bien écrire, n'est-ce pas développer selon l'affinité des mots, qui enferme science profonde ? Aristote, en ses plus difficiles recherches, trouve souvent à dire : « Cela ne sonne pas bien ».

 

Paon, © Foxicolix.

 

Commentaires:

Commentaire de: OrnithOrynque [Visiteur] · http://ornithorynque.hautetfort.com/
Bonjour Cher Dominique Autié,

J'ai voulu réagir plus promptement à votre texte, mais hier était un de ces soirs où la fatigue impose son diktat. Je voulais vous faire signe, non pas par voie privée, mais sur l'espace public de votre blog, non pas pour usurper quelque connivence, mais pour vous rejoindre entièrement. Faisant fi par avance de ceux qui ne verront que platitude dans le fait d'exprimer une admiration sans le truchement d'une fausse-pudeur qui se portraiture en dandy, je vous envoie ce commentaire. Certes vide de réaction réelle...Mais que rajouter si ce n'est souligner une fois encore la pureté de votre style, qui n'est possible qu'à la condition d'une autre pureté ? Et cela sans considérer que nous visitons ici un mausolée, mais simplement à comprendre que le silence découle naturellement de votre lecture qui ouvre de grands espaces, appelant la méditation, créant du silence. Qu'il soit bien dit que je ne cherche pas moi-même ici à me fendre d'une quelconque roue ! Toutefois, une remarque qui m'a poussé également à ne pas en rester au stade de ce silence admiratif et si peuplé, comme la plupart de vos lecteurs : il semble en effet qu'il n'y ait pas de hasard comme vous le dîtes, car la citation d'Alain fait bizarement écho à quelques lignes postées sur mon blog au moment même où naissait votre texte, intitulées "Art de la taille", et qui plus est que j'avais songées un moment vous dédicacer (!) en toute réelle modestie. J'y faisai allusion au rapport entre le poète et le sculpteur, mais à mon niveau, dont l'altitude est un peu moindre que celle qu'on observe de votre côté de l'Archipel, d'où il semble cependant que j'ai reçu cet écho, faible peut-être, mais qui m'a convaincu ...
Très cordialement.
Permalien Mercredi 12 janvier 2005 @ 14:04
Commentaire de: temps [Visiteur] · http://www.letime.net
Je justifier, n'est-ce pas se reconnaitre coupable ?
L'outil n'est la que pour lui même, l'art de communiquer remplacant la raison du mot. En d'autres mots :serviteur ou courtisant ?
Ki c K dit ça
Permalien Samedi 15 janvier 2005 @ 08:30

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Dominique Autié
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