blog dominique autie

 

Vendredi 21 janvier 2005

05: 17

 

Marie Valarché

 

Marie Valarche

 

Marie Valarché était la sœur de mon père. Ce cliché appartient à ceux que j'ai extraits des albums familiaux que nous avons feuilletés ensemble fin novembre, quinze jours avant sa mort – que rien ne laissait entrevoir si proche, ce jour-là.

Cet univers de secrets tus, de souffrances et de joies que de tels êtres rendaient lumineuses, je crois pouvoir affirmer qu'il était hostile à ma mère. Ce silence la contournait et j'appris, sans qu'il fallût me l'enseigner, des voies de contournement à mon usage – moins retenues, moins édifiantes que la paix absentée – je ne trouve pas d'image moins problématique, ni plus juste, me semble-t-il – que mon père opposait aux pouvoirs domestiques : aux murs de notre maison, les natures mortes de ma tante donnaient [comme donne une fenêtre sur un paysage] sur un espace et un temps dont mon père, sans me l'avoir jamais confirmé autrement qu'à travers une admirable constance dans son attachement muet aux œuvres de sa sœur, semblait m'indiquer qu'il s'agissait de l'espace et du temps qu'il s'était efforcé d'inventer et de préserver afin de me les transmettre en héritage.

De fait, j'ai dû employer mon existence à tenter de donner forme (mentalement, pour la plus large part, puis avec les moyens du bord entre les murs que j'habite) à un univers dont ces deux êtres avaient rêvé et que je crains si souvent de froisser en prétendant m'en approcher : une présence attentive au monde dite dans un commerce d'un subtil raffinement avec les objets, dans la joie intime de créer et une infinie réserve dans le goût de transmettre (cette pudeur dont l'absence signe l'obscène vulgarité de la pédagogie qui affiche ses bons sentiments). Je suis issu d'un monde d'artistes constitué par les circonstances en société secrète. Si Marie connut des loisirs et une aisance sociale que mon père n'aurait pas songé à revendiquer, tous deux respiraient la même modestie face à leur œuvre – et à de tels êtres l'existence, jusque dans ses instances les plus ternes, tient lieu d'œuvre ; ce peut être leur drame, c'est assurément leur gloire.

Cette gloire prévaut dans les quelques pastels de Marie Valarché qui rehaussent ces lieux où je travaille et vis à la fois. Ils font échos, répondent d'une même voix à ceux que mon père a regardés jusqu'à son dernier souffle et dont je pressens que les réunir ici sera l'ultime station de mon cheminement de deuil. Un bouquet de fleurs coupées, un vase qui s'efface sous les corolles (dessiner, poser les couleurs est geste de courtoisie, dirait-on, chez cette femme – et j'y reconnais les mains de mon père organisant le même bouquet fraîchement cueilli dans notre jardin de Sceaux –, le plateau d'une crédence à peine esquissé… le casting est immuable. J'ai vu un antiquaire de passage ici enlever ses lunettes pour déchiffrer la signature et s'arrêter au bord de me demander si je tenais à ces merveilles qui feraient la joie de certains de ses clients.

Les pastels de Marie Valarché ont été exposés dans plusieurs salons enviés, me dit mon père. Marie ne les refusait pas, mais ils paraissent à jamais réservés dans une aura de secret. La vitre qui protège leur vulnérabilité m'interdit de les photographier pour les reproduire. Je rêve qu'un jour un inconnu sonne ici, me tire en pleine journée d'un travail urgent pour me demander de les regarder quelques instants.

Il me semble avoir surpris, les dernières années de sa vie, quand nulle ne s'interposait plus dans nos dialogues tacites, que mon père jetait toujours un bref regard sur l'un des pastels de sa sœur quand il entrait dans une pièce. La maladie l'avait courbé, le buste devait acquiescer dans un effort à l'intention des yeux – l'inverse de qui s'incline devant un autel ou une icône, mais c'était bien une manière de piété qui prenait le dessus sur l'ankylose, le temps de ce regard votif.

Une intuition me saisit à l'instant par la tignasse : et si, de mes premières compulsions à noircir du papier – dans le propos résolu d'être lu – jusqu'à ce blog, il ne s'était agi que d'une tentative de transcrire ce que la taciturnité de cet homme recelait ? De me glisser à l'intérieur de sa bogue de silence pour goûter sur mes lèvres et mes dents la pulpe d'un monde enviable, pour l'essentiel inaccessible – ou perdu ? Si je n'étais, péniblement, que l'écrivain qu'il n'a pas été ? – dont les textes, en douterais-je un seul instant, auraient partagé la ferme allégresse des natures mortes que composait sa sœur sur le pur chiffon à grain.

Tant il me semble, soudain, être bien près d'écrire enfin comme Marie Valaché travaillait ses pastels, qu'un simple effleurement, un souffle, suffiraient à gommer.

 

 

Marie Valarché, s.d., archives familiales.

 

Commentaires:

Commentaire de: N. [Visiteur]
Alors nous retiendrons notre respiration.
Permalien Vendredi 21 janvier 2005 @ 12:47

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Dominique Autié
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