Elle porte l'un des plus beaux noms de femme. (Ils espéraient une fille [elle, du moins] c'est pourquoi je devais m'appeler Véronique, ce qui signifie l'image vraie – vera icon. Il n'aurait plus manqué que ça.)
Par chance, ses tournées de concerts donnent presque toujours lieu à l'édition d'un album. Barbara, le Julien Clerc des deux premières décennies, Nougaro… (vous serez bientôt effarés de découvrir le grand absent de cette liste) figurent ici – exclusivement pour Barbara et Véronique Sanson – à travers leur discographie live. Je traque dans ces enregistrements les rares bribes de présence réelle accessibles chez des femmes et des hommes dont j'aurais aimé faire le métier : une scène, trois sunlights, une sono surdosée ce qu'il faut, des applaudissements, et l'agencement subvient à ma plus totale fascination. Il importe donc, pour que mon émotion perdure le temps d'un spectacle, que celui-ci s'abstienne de requérir les zones les plus élaborées de mon cerveau. À cette condition, je deviens durant une heure ou deux un spécimen social assimilable, soluble dans le public. Je redoute d'avouer qu'en d'autres temps j'aurais certainement fait un parfait badaud des jeux du cirque.
Au fil du temps, j'ai compris que mon attachement à ce genre boudé des mélomanes tient à des détails tout aussi minuscules que ceux susceptibles de vous être vantés chez Maria Callas dans la cavatine de la Norma (enregistrement de 1954) par un adepte d'opéra. Ainsi, dans le cas qui m'occupe, une oreille non bégueule repérera sans peine la présence systématique, parmi les percussions des orchestres de scène de Véronique Sanson, la présence de ce que j'ai longtemps pris pour un glockenspiel et qui se nomme, en réalité, un jeu de cloches : l'instrument, qui est aussi voyant qu'une harpe, consiste en une rangée de tubes métalliques de longueur croissante suspendus à faible intervalles sur un haut cadre droit, semblable à ceux des portemanteaux dans les vestiaires de salles des fêtes. Sollicité sur toute sa longueur, le dispositif émet une buée cristalline, aérienne, archangélique, sur le magma des basses fréquences. Un son de conte de fées que provoqueraient d'impalpables pensées interstitielles – impossibles soupirs, improbables silences qui échappent au spectateur –, images d'un monde perdu fusées dans l'esprit de la pianiste que sa musique isole, retranche bien plus qu'elle ne la livre à l'odieux des regards.
En attendant qu'on me consente l'édition en DVD de ses concerts, je ferme un instant les yeux sur la voix de cette femme compacte, aimantée à son Steinway blanc. Je m'approprie un halo de magie au centre de la scène. Et trois de ses vers tremblés, qui ne sont pas du René Char, suffisent dès lors à me procurer une joie rauque :
L'irréparable
C'est aimer d'amour
C'est donner une partie de sa vie
Véronique Sanson, d'après un cliché de l'album Avec Vous.
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Dominique Autié
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