
Ma dette à son égard aurait dû me convaincre de lui consacrer la première chronique de ce blog. Mais comment s'y prendre en quelques lignes lorsqu'on a déjà consacré à celui que l'on regarde comme son maître plusieurs articles et un petit livre [1] dans lesquels on a la conviction d'avoir trop peu – si ce n'est bien maladroitement – dit déjà ?
Aussi vais-je me contenter, ce matin, de l'indiquer à celles et ceux dont je croise ici désormais le regard avec tant de bonheur. À la façon dont il me fut prescrit, un jour de 1967 ou 1968. Lisez Caillois, Dominique ! telle fut – tout le contraire d'un conseil pédagogique – l'objurgation d'une femme dont je parlerai en son temps : au lycée de Châtenay-Malabry, le poète Claire Laffay fut, de la seconde à la terminale, mon enseignante de français.
Son Lisez Caillois ! avait une coda… au lieu de regarder avec ces yeux de merlan frit votre voisine de gauche, qui certes est jolie mais sotte
(je n'ai rien dit, vous n'avez rien entendu bien sûr mais je le pense sincèrement) [2].
Pourquoi me rendis-je rue de Médicis ? Je n'ai pas mémoire d'y avoir été un client assidu avant de m'y présenter, ce jour-là. José Corti en personne dévisagea le client impromptu dont l'allure et le visage devaient vaguement évoquer la pochette du Kili watch de Hallyday plutôt qu'un futur lecteur de Cases d’un échiquier : Lisez Pierres et revenez me voir ! Je sortis de la librairie mythique avec l'un de ces trésors dont je ne saurais me déprendre, l'édition princeps – ordinaire, à l'époque – dans le format élargi de la Collection blanche de Gallimard des premiers textes que Roger Caillois publia sur les minéraux.
Voilà qui s'appelle être fermement guidé dans ses lectures. Comment oublier cette chance, n'en pas savoir gré souvent encore à de tels passeurs !
Claire Laffay avait été la camarade de khâgne de Caillois à Louis-le-Grand. J'exigeai son ambassade quand, presque dix ans plus tard, je me résolus à courir le risque d'importuner mon maître adoptif. Il me reçut à quelques reprises dans son appartement de l'avenue Charles-Floquet avec la plus simple sollicitude. Il mourut subitement l'année même, en décembre 1978, une semaine jour pour jour avant mon frère Olivier.
L'œuvre de Roger Caillois est éparpillée chez divers éditeurs, qui en prennent un soin inégal. Hector Bianciotti (qui, en tant qu'Argentin [Caillois à introduit Borges en France à la fin des années 1940] s'estime volontiers son débiteur, quand il parle de lui) préparerait pour la collection « Quarto » de Gallimard un fort volume regroupant les textes majeurs. En attendant cette publication, si elle n'est pas légende, Le Fleuve Alphée reste à mes yeux la voie d'accès la plus stimulante : sur le ton de la confidence – mais de quelle tenue ! –, quelques mois avant sa mort, Caillois dresse un étrange bilan de ce qu'il nomme la parenthèse de son existence, c'est-à-dire rien de moins que ses propres livres ! L'ouvrage, je viens de m'en assurer, est disponible dans la méchante collection de poche « L'Imaginaire ». On y découvre le Caillois grammairien, celui qu'il revendique de n'avoir jamais cessé d'être, celui pour qui les formes lisibles sur et dans les minéraux, sur les ailes des papillons, dans les constructions de l'imaginaire et la structure des contes fantastiques pouvaient trouver place sur un seul et austère tableau périodique semblable à celui de Mendeleiev. Son œuvre entière s'applique à dessiner cette grille et à en proposer les clés.
Lisez Caillois !
Je songe combien, dès lors, semblera palpable à l'hôte de passage en ce blog, comme à ceux du front, l'hommage têtu que lui rend ici l'exercice quotidien de la langue.
[1] Approches de Roger Caillois, Privat, 1983.
[2] La même, quelque temps plus tard, lisant mes premiers poèmes, m'adressa toutefois cette recommandation : Épousez la bonne, Dominique, et ÉCRIVEZ !
Coupe de septaria, collection Jean-François Lapeyre, cliché InTexte.
En médaillon, Roger Caillois, D.R.
Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.
Dominique Autié
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