blog dominique autie

 

Vendredi 28 janvier 2005

05: 37

 

Anatomie de l'excipit

 

 

malraux

 

Sortir d'un texte comme on sort d'une crise. Laisser au lecteur une porte de sortie – mais, charité bien ordonnée…, s'en accorder une à soi-même. Faire son deuil du texte qu'on vient d'écrire.

C'est tout cela, l'excipit. Ce qui vaudrait qu'on y accorde quelque attention, mais exigerait qu'au préalable on règle son compte à son m'as-tu-vu de vis-à-vis.

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Il existe un fétichisme des premiers mots. L'incipit cristallise notre fascination pour les formes juvéniles du vivant. Quelque chose d'immature s'attache à l'ouverture d'un récit, c'est pourquoi l'on voit venir de loin l'incipit plaqué au dernier moment – exigé parfois par l'éditeur –, la final touch qui essaie de se faire passer pour une débutante. La lolita du roman aguicheur. Livres Hebdo, le magazine professionnel de l'édition qui sert de Bible aux libraires, l'a fort bien compris : la présentation, en rangs serrés, des romans de la rentrée d'automne (depuis peu, le secteur est convenu d'en instaurer une seconde, en janvier) consiste en trois lignes d'un fade exposé du contenu qui chapeautent à peine ce qu'on tient désormais pour un argument de vente, à savoir la première phrase du livre. La lecture en salve de ces incipit convainc jusqu'à l'écœurement que le procédé est institué, que rien n'est laissé au hasard, que tout romancier qui a décidé de ne point se respecter est commis à surfiler son texte, à produire ce qu'on nomme, dans les agences de communication, une accroche.

Essayons d'oublier un instant À la recherche du temps perdu et les tonnes d'exégèse que la première phrase, à elle seule, a suscitées. Que vaudrait aujourd'hui, signé Machin, cette indication frêle, pour ne pas dire frileuse ? J'ai le plus grand mal à me représenter le profil psychologique de l'universitaire qui consacre plusieurs années de sa vie à gloser sur une telle platitude, quand on sait la nature de ce qui suit, l'ahurissant vertige dans lequel la langue entraîne le lecteur pour ne plus le lâcher. Je ne me reporte même pas à mon édition Tadié en quatre volumes de la Pléiade, dont deux et demi de notes, de variantes et d'esquisses, et de notes sur ces dernières, et de notes sur les notes (trésor irremplaçable au demeurant) pour m'assurer que Proust a placé sur le manuscrit vingt ou trente paperoles à l'endroit de son incipit. Travaillée ou non, cette phrase est, effectivement, un superbe incipit par sa grâce imberbe, par l'absence d'intérêt même qu'elle partage avec tout adolescent mis en demeure de donner son avis sur un sujet qui ne serait pas strictement circonscrit à l'hic et nunc de son désœuvrement. À qui l'on demanderait, justement, quel est l'excipit de La Recherche…

S'il est un vocable malheureux, c'est bien celui de chute lorsqu'il s'applique au(x) dernier(s) mot(s) d'un texte, qu'il s'agisse d'une nouvelle ou d'un roman, mais encore d'un essai, voire de la chronique d'un blog. Qu'on le réserve, à la rigueur, à l'excipit exécrable. Or, le plus souvent, on signale la chute superbe, inattendue, culottée plutôt que la trouvaille conclusive qui tombe à plat. On se place, pour en juger, presque exclusivement du point de vue du lecteur, oubliant qu'avec l'excipit le texte signe à l'auteur, si ce n'est son solde de tout compte, du moins son congé. Au lecteur d'assurer, d'assumer le devenir du texte. L'auteur fait une croix dessus.

En 1939, André Malraux publie une brève étude sur le septième art, Esquisse d'une psychologie du cinéma, qui s'ouvre sur un incipit malrucien jusqu'à la caricature : Si Giotto, et même Clouet, avaient voyagé en Asie, la peinture leur y eût semblé quasi familière. On en rigole ? Non, on se prend au jeu, parce que c'est Malraux. Et, la lecture presque achevée (une petite dizaines de pages dans l'édition que j'ai sous les yeux [1]), on passe une dernière fois à la ligne. Blanc double. Par ailleurs, le cinéma est une industrie. Point final.

Je peux affirmer que, depuis plus de trente ans, j'ai cet excipit en tête dès que je me sens approcher du terme d'un texte que j'écris – long ou bref, glose ou fiction. L'auteur lance la balle, le lecteur-lévrier s'élance – et Dieu sait où cette balle-là va retomber ! Pur entraînement musculaire, mais quoi de plus tonique ? de plus confiant dans le lecteur à venir que cet envoi !

Je sens, à l'approche de l'excipit – qui très souvent me prend de court, me précède, me coupe l'herbe sous le pied – toute ma joie et ma difficulté d'écrire près de cristalliser [de prendre, de faire des grumeaux], au point de rendre pâteuses les dernières phrases. Mais l'excipit coupe court à la pénultième, comme par exaspération : Arrête ton char ! Le lecteur saura bien… et l'on me jette le trousseau de clés, sous le nez, sur ma feuille ou sur les touches du clavier. Le texte me tourne les talons en haussant les épaules.

Sentiment que je ne suis pas maître du jeu jusqu'au bout, mais joie d'en finir, de m'en remettre à l'excipit, dont je pressens qu'il scelle le destin du texte et, par retour amont, celui de son auteur – dans le Temps.

 

*

 

[1] Sur son blog, Pierre Assouline a mentionné la redécouverte de ce texte et de son excipit grâce à la parution récente des deux volumes des Écrits sur l'art de Malraux dans la Pléiade. Esquisse d'une psychologie du cinéma n'était pas un texte si introuvable que l'affirme Pierre Assouline : il avait été repris dans un volume anthologique intitulé Scènes choisies, sous couverture de la Collection blanche de Gallimard, en 1946. Ce volume, épuisé de longue date, il est vrai, compte toutefois parmi ceux que l'on trouve de la façon la plus récurrente qui soit sur les tables des bouquinistes et chez les libraires d'ancien, dans son édition d'origine. Qui voulait lire ce texte – à la condition de ne pas considérer que le commerce des livres se limite aux piles des nouveautés dans les espaces culturels des galeries marchandes – pouvait donc se le procurer sans grande difficulté, pour le prix d'un livre de poche, guère plus en règle générale. Bel exemple, croqué sur le vif, des Deux sources de la culture et de l'information, pour parodier Bergson.

André Malraux, photographie de J. Mounicq © Opsis.

 

Commentaires:

Commentaire de: arnaud [Visiteur]
vous serez probablement heureux d'apprendre que le texte en question est en realite encore moins rare et inaccessible qu'il n'y parait. L'esquisse d'une psychologie du cinema a ete, en effet, republie dans en mai 1996 par la NRF. Malheureusement en ce qui me concerne, perdu a Moscou, je le recherche desesperement sur la toile et ne le trouve pas. Pourtant, il devrait etre libre de droits, non ?
Permalien Mardi 12 juillet 2005 @ 09:25

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