blog dominique autie

 

Mardi 1 février 2005

05: 48

 

Chasses subtiles

 

 

hemiptere_platane

 

Plus je m'avance dans la tenue du blog, plus il me semble qu'un principe entomologique règle cette forme d'écriture et de publication.

Tant je me surprends, cheminant à partir de quelques blogs connivents, à pratiquer une curieuse collecte d'insectes et de papillons dès lors que je me mets à poursuivre de lien en lien quelque post qui retienne ma lecture.

Filer la métaphore serait sans nul doute possible. Si je m'attarde sur cette idée, c'est pour le renvoi qu'elle m'inspire aussitôt vers un livre d'Ernst Jünger [1]. Nabokov, Roger Caillois et lui sont trois entomologistes avérés de la langue pour le siècle précédent. Il en est d'autres, qui ne chassaient pas nécessairement les papillons, mais ceux-là témoignent dans leur écriture d'une forme d'attention qui les singularise et qu'éclaire, de façon évidente, leur passion pour les insectes.

Le livre de Jünger porte un titre magnifique : Chasses subtiles. C'est ce mot subtil qui, je m'en rends compte, associé à la quête menée souris en main sur la Toile, a imposé le rapprochement.

Internet est vite [2], c'est son principe. Tenter d'y délimiter un espace dédié à la lecture linéaire est, a priori, problématique même si, de longue date désormais, la presse en ligne semble avoir résolu la plupart des contraintes liées au nouveau support. Ce sont d'ailleurs les fonctionnalités des news, du magazine en ligne, que la plupart des blogs s'approprient : vieux rêve inavoué de disposer d'un quotidien dont on est à la fois le scoop permanent, le rédacteur unique et, à quelques exceptions près, le principal lecteur attentif. Un doigt de démocratie directe sur la zone des commentaires squattée en chat, et le tour est joué. C'est tendance. Les exemples son légion.

Plus ardu, le projet d'une présence in progress de la littérature sur la Toile, qui intègre la plupart des données opposables aux modes de lecture traditonnels induits par le livre. Je songe à formaliser, plus tard et d'abord pour moi-même, les enseignements de la tenue de ce blog, mis en regard de tentatives résolument inscrites sur ce registre commun et composant elles aussi leurs propres règles pratiques, leurs stratégies pour négocier l'espace de l'écran. Il est toutefois un point que je relève sans plus tarder : écrire sur la Toile consiste à quitter le cabinet de curiosités dans lequel on se retranche volontiers pour lire et composer ses textes. C'est, à peine ouvert le logiciel avec lequel on programme ses posts, solliciter la présence, en temps réel, de qui vous lira. C'est chausser ses bottes, se munir de l'équipement léger et s'acheminer près de l'étang aux libellules ou s'enfoncer dans le Holtsweg (moins la fausse route, selon l'usage ordinaire de ce mot en allemand, que le chemin qui ne mène nulle part, le layon tracé par les ouvriers forestiers dans le taillis de la futaie pour y travailler, selon le sens heideggerien).

Lorsqu'on observe un coin du réel, comme ici les guêpes, note Ernst Jünger, on acquiert en même temps la connaissance d'autres objets cachés, tel le chasseur à l'affût ou le guerrier aux avant-postes. La chasse est subtile, le mot de Jünger est juste. La Toile met l'écrivain dans une posture et un environnement très différents de ce qu'était supposé décrire le mythe de la page blanche. Elle le place aux aguets dans un monde qui exige plus que jamais le qui-vive.

Dans cette posture, Jean Henri Fabre décrivit avec une précision absolue le nombre et l'emplacement exacts des coups de dard qu'une certaine guêpe assène à sa victime pour l'anesthésier et y pondre ses œufs. Il le fit à l'aide d'une simple loupe – et par déduction – des années avant que la mise au point du premier microscope électronique ne vînt confirmer ses observations.

 

[1] Chasses subtiles, traduction de Henri Plard, Christian Bourgois, 1969.
[2] Je milite pour l'emploi de vite comme adjectif – que Le Nouveau Petit Robert mentionne à peine, comme pour mémoire ; son abandon dans la langue courante a suscité, j'en suis certain, le recours à l'anglais speed et ses dérivés : j'ai pas le temps aujourd'hui, je suis trop vite me semblerait tout aussi éloquent que le je suis speed ou speedé passé dans l'usage.

Corythuca ciliata (Tigre du Platane – Hémiptère Tingide), cliché Claude Schott, © Société alsacienne d'entomologie.

 

Dominique Autié en forêt, à guetter Jünger

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Vient de paraître en ligne (février 2007) :
Dans le cadre – et en avant-première – du numéro hors série de La Presse littéraire consacré aux Écrivains infréquentables, Ernst Jünger, le subtil paraît conjointement dans « La Zone » – Stalker, dissection du cadavre de la littérature – le site de Juan Asensio, qui a dirigé ce numéro, et sur le site de la revue, que publie Joseph Vebret.
Je les remercie des belles et rares heures de (re)lecture de l'auteur du Mur du temps auxquelles ils m'ont contraint pour honorer leur invitation à participer à cet ensemble.

Parution en kiosques : 21 février 2007.

 

 

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