blog dominique autie

 

Jeudi 3 février 2005

05: 59

 

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Mais qu'est-ce qu'on va devenir ?

 

azfvert

Chronique de l'automne 2001

 

2.

 

Abstract

 

Sa mort m’a toujours paru improbable. J’avais, en conséquence, admis d’envisager la mienne. J’y répugne toutefois, depuis qu’en 1985 j’ai cessé de boire pour me détruire. Elle le comprit. Il lui fallut dix ans pour s’y résigner. Dès lors, elle mit en cause son propre pronostic vital : la cirrhose médicamenteuse qu’elle déduisit d’une hépatite C muta en cancer primitif du foie ; ce triple syndrome hépatique défia pendant sept ans les thérapeutiques expérimentales au-devant desquelles elle se porta volontaire. Expiation massive de la dipsomanie de son fils, le seul qui lui restât : le second, dont elle apprit de moi, post mortem, qu’il était homosexuel, a été rappelé à Dieu sous mes fenêtres par une locomotive haut le pied, un soir de l’hiver 1978, en traversant l’un des derniers passages à niveau de la banlieue parisienne. Un dieu bien clairvoyant, elle entendait qu’on en convînt. L’intéressé m’avait en effet demandé, quelques jours auparavant, ce qu’il en était de cette rumeur de cancer qui, outre-Atlantique, ne toucherait que sa communauté ; j’étais jeune journaliste, employé dans la presse médicale et semblable référence dans le temps m’autorise à froncer des sourcils quand l’épidémiologie officielle déplace en aval de quatre ou cinq ans le curseur. Au terme d’un travail de deuil qui m’enseigna comment passer de plus en plus brutalement du priapisme au coma éthylique, un vendredi soir de janvier 1985 j’ai décidé de survivre.

De lui survivre.

Depuis quelques jours, je peux m’estimer quitte de ce défi. Ce fut d’ailleurs ma première pensée quand, remontant le long couloir du service de postréanimation de l’hôpital de Boulogne (Hauts-de-Seine), je reconnus la silhouette d’un des miens et compris, dès que je pus lire de loin sur ses traits. Toutefois, un curieux agencement de circonstances entourait cette échéance annoncée par plusieurs jours d’un coma dont il était, je me le fis expliquer par la suite, impossible qu’on la tirât. Le nœud se trouvait pris dans un écheveau à ce point confus qu’il pouvait paraître irréel de le savoir soudain tranché.

Depuis lors, il me semble qu’un marionnettiste un peu allumé m’a laissé choir, fantoccino entravé dans mes fils, assommé par mon cadre en bois, le corps en équilibre instable sur le rebord de la scène. Aujourd’hui même, deux gamins venus s’asseoir près de moi dans le métro se sont poussés du coude : Fais gaffe, dit l’un, tu bouscules les personnes âgées. Ma mémoire immédiate me confirma que j’étais bien seul jusqu’alors sur la couple de banquettes.

La scène finale n’en finit pas de se jouer à contretemps – à contre-jour serait peut-être plus juste –, comme en coulisses. Tous mes efforts échouent, ces temps-ci, pour attirer les protagonistes, parmi lesquels je compte, sous les feux de la rampe. Il conviendrait que les artistes saluent, qu’il soit loisible de les bisser, que le rideau retombe.

Je reconstitue cette chronique dans le seul propos de reprendre au maître invisible d’un étrange théâtre d’ombres la silhouette détourée par la mort d’une femme qui fut ma mère.

Longtemps, je me suis interrogé sur la légitimité d’un sentiment qui, aussi loin que j’arpente ma mémoire, a toujours exercé sur moi son emprise : une irréductible singularité tenant bien moins à certaines dispositions personnelles qu’à l’environnement dû aux hasards et aux nécessités de l’hérédité, à l’époque qui m’a vu expulsé de la chair maternelle, à un demi-siècle d’avancées technologiques, de guerres, de faits divers et de rétrécissement du temps. Tout autre, me semble-t-il, confronté au même environnement humain et non humain, aurait, sans plus ni moins de mérite, éprouvé l’inquiet orgueil d’avoir, dès le cloaque placentaire, pataugé dans l’exception. Défaut de perspective, je suis disposé à l’admettre. À cette nuance près : un désordre métabolique répondrait peut-être, chez moi, de ce qui peut hâtivement passer pour une ligne de force de mon caractère. Mon incapacité à fixer le vécu pourrait ainsi relever du même processus que celui décrit par la médecine dans le cas de non-fixation du calcium chez nombre d’individus. (À l’inverse, le saturnisme – qui fut la maladie des typographes et consiste dans la non-élimination du plomb par l’organisme – me paraît offrir le modèle de l’autre des deux syndromes fondateurs de la maladie humaine.) Je pose ici comme hypothèse que cet agglomérat de signes – séismes, frémissements d’ailes de papillon, lézardes, ombres portées –, qui forme autour de la mort de ma mère cette concrétion d’un poids volumique aberrant, est peut-être pour moi seul un objet non visible à l’œil nu ; il n’en irait pas de même pour l’ensemble de ceux qui, autour de moi, fixent jusqu’à ne plus pouvoir en éliminer l’excédent, le flux des êtres et des choses : chez eux, alluvions et sédiments finissent par former un filtre, un lit, où tout ce que charrie le fleuve de débris, de souches mortes mais aussi d’embarcations humaines, s’enlise ; tandis que mon existence roule dans un vacarme effrayant ces mêmes herpes (on nommait ainsi tout ce que l’eau abandonnait d’hétéroclite et de macabre sur le rivage). Et qu’un tronc percute l’abrupt de la rive et s’y fiche, il concasse et brise et compacte tout ce qui parvient à sa hauteur. En médecine encore, le calcul et le dysembryome (amas saugrenu de matière organique, dent, poil, ongle, qui s’enkyste dans un endroit quelconque du corps) ressortissent au mode anarchique de fixation qui est le mien.

Tant qu’une telle branche ne s’est pas mise en travers, rien ne me garantit pour l’heure que ce qui m’advient revêt la moindre épaisseur ou pèse du moindre poids. Ce ne sont pourtant pas les arbres foudroyés qui ont manqué ces temps-ci.

Faut-il mettre sur le compte des circonstances le fait que ceux qui m’entourent se trouvent à ce point démunis pour m’aider en quoi que ce soit à prendre la mesure de ce qui se passe ? Sur quelle scène le jeu du monde se joue-t-il ? Suis-je le mauvais acteur qui en rajoute à son texte, qui gauchit le scénario ? Ou bien est-ce le théâtre du monde qui s’est laissé annexer à ma pantomime par celle qui vient de tirer sa révérence ?

L’événement a cessé d’être douteux. À moi seul, désormais, de le rendre plausible.

 

 

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