
Paix mon cœur, la séparation nous soit douce
Non une petite mort mais l'accomplissement
À nous le souvenir de notre amour – que notre douleur se fredonne
Après l'envol le nid, le repliement
Qu'elle nous soit douce cette dernière fois de nos mains
comme la corolle de nos nuits
Prends ton temps belle fin de notre amour
Dis-nous en silence tes dernières volontés
Alors te saluerai mon Amour
Hausserai ma lampe pour t'éclairer la route

Je me rends compte que les livres de Rabindra Nâth Tagore s'accumulent, depuis quelque temps, aux confins de ma table de travail. Ils séjournent dans une étrange dispersion, sans que je me décide à les ranger – dans quelle partie de la bibliothèque, d'ailleurs ? Ils sont de plusieurs siècles postérieurs à la période de l'histoire de l'Inde qui m'occupe depuis quatre ans, et leur entrouvrir un rayonnage de littérature étrangère, où je n'ai pas eu lieu de créer à ce jour un espace indien (toute l'Inde qui nourrit mon chantier actuel est dans mon bureau, à portée de main) n'aurait guère de sens.
En achetant samedi une édition de La Fugitive augmentée des Poèmes de Kabir [1], j'ai compris que l'œuvre de Tagore m'aimante pour d'autres raisons que son origine indienne et ses puissantes attaches à des traditions que j'explore actuellement avec les moyens du bord.
Les poèmes majeurs de Tagore ont été traduits, dans la première moitié du siècle dernier, d'après la paraphrase en anglais que l'auteur lui-même en avait donnée. Seul à ma connaissance, Le Cygne, un ensemble de poèmes écrit pendant la Première Guerre mondiale, a été adapté depuis la langue bengali par Kâlondâs Nâg et Pierre Jean Jouve [2] ; mais quelle que soit la grandeur de Jouve prosateur et poète, il est gênant d'ouvrir ce petit recueil rare et magnifique dans sa forme pour y lire du Jouve, non du Tagore – reproche qu'on ne saurait adresser à Gide, qui fut le tout premier interprète de Tagore dès 1914 – sa version de L'Offrande lyrique est aussi fluide possible, libre de tout exotisme, offrant un accès étroit mais praticable à ce qu'on pressent d'emblée de la dimension universelle de ces textes. Les traductions de La Fugitive et, surtout, du superbe Jardinier d'Amour [3] respirent, en regard, la servilité besogneuse à l'égard d'un texte qui n'était donc pas l'original mais déjà une transcription, dans une langue étrangère à ce que les orientalistes sont unanimes à décrire de la subtile complexité du bengali.
D'où l'impérieux désir, relisant aujourd'hui ces poèmes découverts il y a seulement quelques mois, d'en écrire à mains nues une version à mon usage : l'original est hors de portée à l'Occidental non spécialiste des langues de l'Inde, et j'ose dire que le texte anglais est sans intérêt – Tagore lui-même l'eût-il établi, comme c'est le cas [4] ! Reste, dès lors, l'étonnante plongée dans un texte qui vous touche, en l'état, dont vous pressentez toutefois qu'il n'est qu'une bogue épaisse et âpre à vos lèvres. À vous d'aller chercher le fruit. La langue se met à l'œuvre comme un casse-noix. Soudain, le cœur du texte apparaît, vous en écrivez vous-même les phrases, vous les faites vivre. L'émotion de celui qui a écrit avant vous semble intacte, alors que c'est vous qui l'éprouvez.
Je dis qu'il faudrait ainsi, sans relâche, écrire Le Cantique des Cantiques, les Upanishad, les poèmes de Mâjnûn… (écrire, dis-je, non récrire, se fondre dans ce qui subsiste de la langue de l'autre, laisser l'autre – fût-il anonyme, et surtout s'il l'est ! – venir se lover dans la vôtre).
Je ne saurais dire de quoi me répare cette poésie, que je m'autorise aujourd'hui à visiter de l'intérieur, à pétrir comme une argile originaire. Il n'y a peut-être aucun intérêt à chercher loin quelque réponse : sans doute est-ce la fonction première de certains de ces textes, auxquels on assigne l'étiquette du poème, de ne pas dissocier leur substance de la langue elle-même – en amont des dialectes, des traductions, en deçà des particularismes de l'espace et du temps.
[1] Gallimard, Collection blanche, 1948 (mon exemplaire est une réimpression de 1951) ; j'avais acquis aux puces pour une poignée de riz, il y a moins d'un an, un exemplaire de la première édition de cette seule traduction de La Fugitive par Renée De Brimont ainsi que de celle de L'Offrande lyrique dans la traduction d'André Gide, d'impeccables volumes de cette même Collection blanche imprimés sur un magnifique bouffant (bien qu'il s'agît de deux éditions courantes), respectivement datés de 1922 et 1914.
[2] Collection « Poésie du Temps », avec un portrait gravé par Frans Masereel, Librairie Stock, 1923.
[3] Traduit de l'anglais par Henriette Mirabaud-Thorens, Gallimard, 1920 ; disponible dans la collection « Poésie/Gallimard » (n° 134).
[4] Je donne ici le texte de la traduction d'Henriette Mirabaud-Thorens d'où je suis parti :
Paix, mon cœur, que l'heure de la séparation soit douce ;
Que ce ne soit pas une mort, mais un accomplissement.
Vivons du souvenir de notre amour et que notre douleur se change en chansons.
Que l'envolement dans le ciel finisse par le repliement des ailes sur le nid.
Que la dernière étreinte de nos mains soit aussi douce que la fleur de la nuit.
Attarde-toi, belle fin de notre amour et dis-nous dans le silence, tes dernières paroles.
Je m'incline et j'élève ma lampe pour éclairer ta route.
Rabindra Nâth Tagore, D.R.
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Dominique Autié
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